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De la démocratie en Europe

De
257 pages
Cet essai tente de briser le carcan des idées reçues sur une "évidence" démocratique, en retrouvant un socle philosophique solide sur lequel bâtir un gouvernement "du peuple, pour le peuple et par le peuple". Il convoque les analystes américains comme Searle et Austin, les penseurs de l'Ecole de Francfort comme Jürgen Habermas ou encore des penseurs systémiques comme Niklas Luhmann. Il nous guide ensuite à travers une foule de détails concrets, d'exemples immédiats, et propose des remèdes aux maux qui rongent la démocratie moderne...
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De la démocratie en Europe

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

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Jacques Steiwer

De la démocratie en Europe

L'Harmattan

5-7,

rue

L'HARMATTAN, de l'École-Polytechnique;

@

2008
75005 Paris

http://www.librairieharrnattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05335-9 EAN : 9782296053359

Introduction

par John Wecker
Jacques Steiwer est bien placé pour parler de l'Europe et plus précisément de la démocratie en Europe et en Union européenne: il a en effet derrière lui une carrière européenne de 35 ans. Après des études à Paris et un rapide passage par l'enseignement à Luxembourg, il enseigne d'abord la philosophie aux Ecoles européennes de Bruxelles. Il est ensuite directeur de l'Ecole européenne à Varese en Italie avant de revenir en 1999 à Bruxelles où il est le premier directeur de la nouvelle Ecole européenne sur le campus de l'ULB à Ixelles. Mais Jacques Steiwer n'a pas fait qu'enseigner la philosophie ou diriger des écoles. Pendant des années il a également été secrétaire du comité du personnel des Ecoles européennes, c'est-à-dire le porte-parole des enseignants auprès du 'Conseil Supérieur', organe directeur des Ecoles européennes. En cela j'ai été son successeur, car peu après mon détachement à Bruxelles je devins vice-président de l'Union syndicale, le grand syndicat de fonctionnaires européens. On peut en conclure que nous partageons des expériences, des idéaux et des soucis communs. C'est donc avec un grand plaisir que j'ai lu son manuscrit De la démocratie en Europe, titre qui fait délibérément écho à Tocqueville, De la démocratie aux Etats-Unis. Mais alors que Tocqueville était conservateur, Jacques Steiwer l'est moins, et on lira ses justifications dans les pages qui suivent; alors que Tocqueville admirait les Etats-Unis et les donnait en exemple à la

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France et à l'Europe, Jacques Steiwer n'admire pas outre mesure l'évolution des Etats-Unis en matière de démocratie ni plus particulièrement la situation en Union européenne, qu'il ne peut pas donner en exemples pour le moment. Sa position est «critique », au meilleur sens kantien du terme. Mais entendons-nous: cet Européen engagé depuis toujours n'est pas devenu eurosceptique et destructeur de l'idée européenne en fin de carrière, comme on en a vus certains virer des audaces de Mai 68 au scepticisme droitier: Oriana Fallaci, pour ne citer qu'elle. Jacques Steiwer attaque les réalités pour rappeler l'idéal, encore bien présent dans les années 50, d'une liberté durement reconquise après la guerre mondiale. Ces temps de dialectique positive semblent oubliés aujourd'hui, et il y oppose les pratiques et traditions fâcheuses qui se sont établies depuis des décennies en Union européenne et qui relèvent plus de la poursuite sans vergogne d'intérêts particuliers ou nationaux, plus de la déconstruction et de l'enlisement de l'idée européenne que de sa constructi on. La pierre de touche de ce livre est la notion de démocratie: on s'emploie d'abord à rappeler les grandes lignes de la naissance et de l'évolution du concept de 'démocratie', que Platon voyait d'un mauvais œil et dont Aristote, quoique ambigu, parle déjà avec moins de parti pris. Avec Hobbes et Rousseau, au début des temps modernes, on voit se mettre en place la théorie du contrat et le droit positif: les outils nécessaires et suffisants pour faire naître la république moderne, puis la démocratie contemporaine. Dans son deuxième chapitre l'auteur expose les instruments principaux dont il veut se servir pour d'abord faire le point sur l'état de la démocratie en Europe, pour ensuite esquisser les chantiers les plus urgents à mettre en route. Ces instruments sont empruntés à deux auteurs germanophones dont l'un et l'autre sont peu connus en France et incomplètement traduits en français: le

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premier est Jürgen Habermas, né en 1929, protagoniste le plus connu de la 2e Ecole de Francfort. Remarqué dès les années 1960 en Allemagne, Théorie et pratique (1963), Connaissance et intérêt (1968), Technique et science comme 'idéologie' (1969), Habermas ne perce de manière internationale qu'en 1981 où paraît sa Théorie de l'agir communicationnel, dont seulement le premier volume est traduit en français (dès 1987, par Jean-Marc Ferry, qui avait étudié auprès de Habermas à Francfort et lui avait consacré sa thèse de doctorat: Habermas - l'éthique de la communication, en cette même année). Evoluant au début encore dans un milieu marqué par les membres de la 1ère Ecole de Francfort (Adorno, Horkheimer, Marcuse; sa Technique et science comme 'idéologie' est p.ex. le cadeau pour le 60e anniversaire de Marcuse), Habermas commence à voler de ses propres ailes dans les années 1970 et comme son collègue et ami Karl Otto Apel (qui redécouvre Charles S. Peirce) se lance dans la réception des auteurs 'positivistes', puis 'analytiques' anglo-saxons, notamment américains (Ecole de Chicago, Talcott Parsons, G.-H. Mead), mais aussi de certains auteurs de la tradition phénoménologique (Alfred Schütz). Dans l'évolution de l'Ecole de Francfort, Max Weber prend la relève de Karl Marx. Habermas oppose son propre idéal de 'Lebenswelt' ('monde de la vie') emprunté à Husserl (qui à son tour s'était inspiré chez Richard Avenarius) au 'système' de Luhmann, frère ennemi (ensemble avec Dieter Henrich, autre tête de turc préférée de Habermas) et pourtant interlocuteur de toujours et complément nécessaire de Habermas. - Un aperçu très intéressant des idées principales de Habermas est donné dès 1978 par Thomas McCarthy dans son The Critical Theory of Jürgen Habermas. C'est aussi McCarthy qui traduit en anglais le texte intégral de la Théorie de l'agir communicationnel en 1985 (chez Beacon Press), en y ajoutant le sous-titre très percutant qu'il n'y a pas dans l'original allemand: Lifeworld and System: a Critique of Functionalist Reason, en français, Monde de la vie et système: une critique de la raison instrumentale. Par là McCarthy inscrit très clairement (et légitimement) Habermas dans le courant de la

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critique de la raison instrumentale opérée par Max Weber, Edmund Husserl, Max Horkheimer, une critique qui remonte à la distinction faite dès les années 1780 par Kant entre 'raison' et 'entendement', l'entendement étant la version réduite, fâcheuse, car purement scientiste et sans dimension éthique ni morale de la 'Raison' au grand complet. C'est ainsi qu'il arrive à Habermas de s'attaquer à la 'raison réduite de moitié', qui, en fin de compte, réduit le 'monde de la vie' au simple 'système'. Le deuxième auteur germanophone dont Jacques Steiwer applique les concepts à la réalité de la démocratie en Europe est donc justement et logiquement Niklas Luhmann (Amour comme passion. De la codification de l'intimité, Aubier, 1990; Politique et complexité: les contributions de la théorie générale des systèmes, traduction par Jacob Schmutz, Cerf, 1999; La légitimation par la procédure, Cerf, 2001 ; La confiance: un mécanisme de réduction de la complexité sociale, Économica, 2001, traduction par Stéphane Bouchard, préface de Lukas Sosoe). Les œuvres essentielles ne sont pas encore traduites en français et il faudra donc les lire directement en allemand (œuvres complètes aux éditions Suhrkamp) ou passer par des traductions en anglais. Niklas Luhmann, né en 1927, a été depuis 1968 et jusqu'en 1993 professeur de sociologie à l'université de Bielefeld. Il meurt en 1998 d'une forme de leucémie. Son œuvre principale Soziale Systeme (Systèmes sociaux) paraît en 1984, mais Luhmann fait fureur en Allemagne dès le milieu des années 1970. Ses options fondamentales ne sont pas tellement étrangères à celles des structuralistes français, mais ces auteurs francophones restent inconnus en Allemagne jusqu'au milieu des années 1980, et la spécificité de Luhmann est d'appliquer ses intuitions fondamentales non pas à la linguistique, aux mythes, à la psychanalyse (comme Jakobson, Barthes, Dumézil, Lacan), mais à la société. Certes, cela Foucault, Lévi-Strauss ou Althusser l'avaient fait également, mais Luhmann le fait à sa façon, et la réception des structuralistes français se fait donc tardivement en pays

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germanophone, au moment où l'on découvre les 'post-modernes' des années 1970. En fait Luhmann est 'post-moderne' avant la lettre (du moins pour l'Allemagne), parce que contrairement à Habermas, qui se veut héritier et continuateur des lumières du XVIIIe siècle, Luhmann ne prolonge plus la philosophie du sujet autonome et conscient des Temps modernes depuis Descartes, qui certes vacille déjà dans les années 1920 dans le contexte de la grande 'crise des fondements' qui secoue sciences de la nature (physique, biologie, génétique) et sciences pures (mathématiques, logique) sous les coups réunis de Darwin, Einstein, Bohr, Russell, Whitehead, Godel, ou encore Freud: désormais l'Homme n'est plus maître dans sa propre maison, donc dans sa conscience, dans sa raison, dans ses actes; il a subi la troisième des blessures narcissiques dont la révolution copernicienne avait été la première. Face à la raison dite 'objective' et 'hégélienne' l'Ecole de Francfort veut pourtant encore sauver la raison subjective: même si la raison 'objective' n'est plus tenable sous forme de philosophie de l'histoire, de Providence divine ou de monadologie leibnizienne p.ex., la raison 'subjective' le serait encore, car nous, les humains, nous restons capables de réfléchir de manière adéquate et critique. En éthique nous sommes encore capables d'échapper au cercle vicieux de la 'naturalistic fallacy', du 'paralogisme naturaliste' qui dit: « C'est ainsi, donc cela doit être ainsi. » La philosophie critique des Ecoles de Francfort I et II dit justement: « C'est (malheureusement) ainsi, mais cela ne doit pas rester ainsi! » La théorie du système de Luhmann est plus modeste, à la fois plus résignée et plus subversive, plus révolutionnaire en puissance. Tout comme chez Lacan, le sujet chez Luhmann n'est plus ce qu'il a été et ou ce que, toujours et encore, il croit être. La leçon de Luhmann est en quelque sorte celle de Schopenhauer, ou encore Schelling, voire déjà celle de Hegel: l'autonomie du sujet est une illusion. En fait nous sommes pris dans un grand système (pôle percevant -

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pôle perçu) dont nous ne sommes que les pions interchangeables, impuissants, inconscients, nous réjouissant naïvement d'une fausse conscience qui n'est que leurre et mensonge à nous-même ou résultat d'un conditionnement que nous fait subir le 'système' à notre insu et contre notre 'volonté' supposée libre. Spinoza n'avait-il pas déjà dit que notre seule liberté est celle de prendre conscience de ce que nous ne sommes pas libres, mais déterminés? Dans les chapitres 2. 'Fonctions et dysfonctionnements', 3. 'Etat des lieux' et 4. 'De la démocratie en Union européenne', Jacques Steiwer applique concrètement les concepts que met à sa disposition la théorie « systémique» de Luhmann: la description, l'analyse et la déconstruction d'abord, la compréhension de la société comme un vaste système de sous-systèmes dont chacun fonctionne selon le couplage 'système- monde environnant'. La théorie systémique permet ainsi d'esquisser des modèles 'objectifs' de la réalité, d'en tirer des déductions et de voir ensuite si la réalité les accepte ou les rejette. La démarche de Luhmann ou de Jacques Steiwer se rapproche de celle de Karl Popper dans La logique de la recherche scientifique de 1934. Il ne s'agit pas de frapper tout de suite de grands coups avec la massue morale, quand à la surface certains abus nous dérangent. Cela, c'est la manière' classique' et dépassée d'écrire l'histoire ou de commenter la politique. Dorénavant, au lieu de condamner, mais de façon impuissante, le cours des choses, il convient d'abord de comprendre comment elles se structurent, vers où elles pourront évoluer, et pourquoi; c'est ensuite qu'il faut essayer - avec l'aide d'un discours intersubjectif - d'y insérer le petit grain de sable qui pourrait les modifier, arrêter la machine infernale, renverser la vapeur, faire émerger un monde meilleur, celui de l'information, de la communication, de l'agir communicationnel, en d'autres termes: celui de la démocratie. Le bilan de Jacques Steiwer dans ses chapitres 3, 4 et 5 est net: l'information en Union européenne ne passe pas auprès des

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citoyens, la communication, autre que verticale et à sens unique, ne s'établit guère, l'agir communicationnel reste une utopie. L'idéal démocratique semble actuellement perverti en son exact contraire. Les arrière-pensées stratégiques et les manœuvres de pure tactique (et nous nous retrouvons là au cœur de la Théorie de l'agir communicationnel de Habermas) ont peu à peu remplacé l'optimisme des débuts: la Communauté économique européenne a pu être mise en place, parce que cela arrangeait d'une façon ou d'une autre les Etats-Unis ou l'Union soviétique. Les deux grandes puissances n'encourageaient pas l'Europe par solidarité ou par idéalisme politique; au contraire, elles n'ont aidé ou toléré sa construction que parce que cela nuisait à l'autre grande puissance. Une Europe unie et forte est considérée par les Etats-Unis comme une avancée de plus dans sa tentative de neutraliser l'Union soviétique, et l'URSS considère de même qu'une Europe unie et autonome est un bastion dans sa volonté d'affaiblir les Etats-Unis. A l'intérieur de l'Europe aussi Jacques Steiwer met en lumière les attitudes stratégiques (et donc contraires à tout 'agir communicationnel' et authentiquement démocratique) de l'Angleterre, de la France, de l'Allemagne, depuis les débuts et jusqu'à aujourd'hui. A la fin du chapitre 2, l'auteur, après avoir introduit Luhmann et Habermas, rappelle les signes distinctifs d'un système démocratique: il faut d'abord les libertés fondamentales et un respect général des Droits de l'Homme; il faut ensuite que le système de la représentation fonctionne; si les représentants du peuple ne transmettent plus du bas vers le haut les attentes et désirs des électeurs, alors le système est perverti et se grippe. L'abstentionnisme aux élections deviendra de plus en plus important, phénomène auquel nous assistons actuellement, par exemple, aux Etats-Unis, où le président n'est plus élu que par les voix d'un quart de la population, et dont le pouvoir a ainsi une assise faible. Il faudra donc installer la communication entre représentants du pouvoir d'une part et électeurs d'autre part, il

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faudra impliquer le citoyen et lui concéder une part suffisamment consistante de participation et de transparence, (on se souvient de la 'glasnost' de Gorbatchev). « La démocratie », pense l'auteur, doit conduire ses participants « d'une ignorance dont ils seraient eux-mêmes les coupables vers une connaissance dont ils assument eux-mêmes la responsabilité. » On reconnaît la célèbre définition des' lumières' donné par Kant en 1783. En matière d'économie Jacques Steiwer se prononce contre l'économie planifiée et en faveur du 'marché', qu'il voit comme 'régulateur communicationnel' entre producteurs et consommateurs, et en dernière analyse comme un moyen de progrès et d'émancipation. Cependant, tout en laissant jouer les mécanismes d'échange qu'offre le marché, l'Etat devra intervenir le cas échéant pour éviter les monopoles qui cassent les systèmes ouverts et pour protéger les faibles contre l'arrogance ou l'indifférence des producteurs et des oligopoles. Sur ces bases, le chapitre 3 rappelle d'abord rapidement l'évolution de la démocratie concrète des Temps modernes en Europe depuis la 'Glorieuse Révolution' anglaise de 1688. Les deux grands courants qui se confrontent sont d'abord les bourgeois conservateurs face aux bourgeois libéraux Gusqu'à la fin du XIXe siècle). Puis, au XXe siècle, se creuse une nouvelle fracture, traçant la ligne de partage cette fois entre conservateurs et socialistes. Peu avant 1900, la 'gauche' politique ne s'arrête donc plus aux libéraux les plus radicaux, mais les ouvriers et salariés entrent en politique à côté des bourgeois qui ne restent plus entre eux. Au fil des décennies et au XXe siècle, pense l'auteur, la démocratie devient pourtant de moins en moins réelle et de plus en plus fictive, et c'est finalement la rupture du pacte de confiance entre le citoyen et 'son' pouvoir. 1968 est un des moments de crise les plus évidents. Les lendemains de 1968 sont pourtant frustrants, car à tous les niveaux on a peur du nouveau et l'on se cramponne au

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statu quo; on finit par être au moins aussi conservateur après 1968 qu'avant. Se mettent alors en place - selon l'auteur les cinq «dysfonctionnements de l'intersubjectivité» que voici: 1. la communication du pouvoir avec le citoyen devient de moins en moins informative, ou, en termes plus quotidiens devient simple publicité, propagande et conditionnement; le slogan vide remplace le message et l'information. Il n'y a plus de valeur informative du message qui en devient vide et inintelligible. 2. Les choses essentielles, en politique, en économie, ne sont plus partagées avec le citoyen électeur et consommateur, mais elles se jouent en coulisses. « Contrevérités, escamotage de faits, dialogues faussés, bavardages superficiels, désinformation et mensonges cyniques sont courants.» La diplomatie secrète prend le pas sur le débat ouvert. 3. Le mensonge et la propagande (un terme que les régimes totalitaires du XXe siècle empruntent à l'Eglise catholique) fleurissent, le mensonge ne se manifestant pas seulement comme simple contrevérité; il consiste aussi et surtout en la sélection des informations qui passent la rampe et sont divulguées, alors que des informations disponibles, mais jugées peu « percutantes », «passent à la trappe ». Et puis il y a les techniques de la désinformation. Pour l'auteur l'utilisation stratégique du faux est devenue dans les démocraties contemporaines l'équivalent de la propagande dans les dictatures: les moyens sont plus subtils, mais les motivations et les buts visés sont les mêmes. 4. Sous le terme de «distorsions performatives» l'auteur regroupe les leçons de Austin, de Searle, reprises par Luhmann et Habermas: chez le politique la conscience que chaque acte de parole en public devient par le fait même d'être prononcé devant témoins un engagement à tenir, fait que le député ou le ministre qui parle en public ou devant la presse a plus à cacher qu'à communiquer. C'est la « langue de bois »: le discours public est une mise en scène spéciale « pour la galerie », rituelle, mais en général sans contenu bien concret et précis, n'engageant à rien. 5. Dans une société contemporaine de plus en plus « sans pères» (voir le livre de Mitscherlich de 1963) les gens se sentent de moins en moins bien représentés par la

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délégation du pouvoir. Celui en qui la population avait posé sa confiance ne répond plus. Il y a une marginalisation de couches de plus en plus larges par rapport aux centres réels de la prise des décisions politiques, sociales, économiques. Le 'paradoxe de la démocratie' consiste en ce que les électeurs finissent par donner leurs voix à des partis ou mouvements adversaires de la démocratie communicationnelle, si bien que l'on voit arriver au pouvoir par voie légale des ennemis de l'Etat de droit. Les crises économiques encouragent évidemment ce type de comportement, après 1929 comme après 1973, où l'on assiste dans tous les pays de l'DE au retour des populistes et de l'extrême droite. Dans le chapitre 4 'Etat des lieux' l'auteur donne un aperçu des Etats contemporains comme il les voit. Le terme « démocratie)} est utilisé par tous les régimes, des démocraties islamiques aux démocraties populaires, des chrétiens-démocrates aux libérauxdémocrates, des sociaux-démocrates aux démocrates socialistes: tous se revendiquent de la 'démocratie'. L'apparition de partis populaires porte à là la dérive vers le populisme et le fascisme, et on en aboutit ainsi à l'exact contraire de la démocratie. Au XXe siècle et au début du XXIe, tout est possible à partir de la 'démocratie' et au nom de la 'démocratie'. D'autre part, le citoyen est souvent tellement accaparé par le travail et pendant son temps libre par les loisirs et la consommation, par l'abondance matérielle, que s'intéresser à la politique semble désormais superflu, puisque tout est dit et que tout semble aller de soi. Mais le tableau ne s'arrête pas là : les partis et les régimes semblent de plus en plus universellement corrompus. Les lobbies utilisent la persuasion, voire le harcèlement plus que l'argumentation. Les parlementaires et les ministres se révèlent capables de blanchiment d'argent sale, de corruption, de fraude fiscale, de trafic d'armes et de drogue, souvent protégés par l'immunité diplomatique. FMI et Banque mondiale font une politique qui ne profite qu'aux nantis; dans les pays pauvres les défavorisés et les perdants tolèrent, appuient ou rejoignent les mouvements révolutionnaires. Dans les pays riches

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on a un public mieux informé que dans le passé, mais en même temps plus sceptique et plus découragé par une démocratie qui n'est que «théâtre de marionnettes qui amuse les foules et les fascine» . La libre entreprise et le libre échange ne sont pas déjà automatiquement la démocratie, pense l'auteur, même s'il a opté préalablement pour le marché et contre l'économie étatique et planifiée dont l'échec était patent au plus tard en 1989 ; en effet les inégalités, au lieu de se réduire, depuis une vingtaine d'années, encore plus au cours des dix dernières années, se creusent, entre nord et sud, mais aussi et surtout à l'intérieur des nations. Il faut par conséquent contrôler les flux du marché pour permettre un mouvement d'émancipation de l'ignorance, de la maladie, de la pauvreté, vers l'éducation, la formation, la tolérance et le respect de l'adversaire, vers un examen contradictoire des avis et vers la conquête de la vérité par cette procédure pacifique, égalitaire, réciproque, discursive. Après ces propos plus généraux l'auteur regarde de plus près l'Union européenne dans le chapitre 5. Le but de ce chapitre est de montrer que l'UE réellement existante s'est éloignée des normes de la démocratie. Déjà le départ n'était pas très démocratique: les hauts fonctionnaires de la CECA, de la CEE, de la CE comme de l'actuelle UE sont nommés par les gouvernements et ne sont pas contrôlés par une juridiction administrative. Dès les années cinquante la bourgeoisie industrielle et commerciale prend l'initiative et joue de son influence. « Créons une union douanière et un marché commun, les structures politiques suivront ». On est d'avis qu'il faut un pouvoir régulateur et technocrate fort, soustrait aux aléas de la démocratie et des élections. «Nous sommes aux antipodes d'une démocratie de la transparence.» Les premières élections pour un Parlement Européen au suffrage universel interviennent seulement en 1979. Celui-ci, limité à un rôle consultatif et de contrôle, ne peut pas légiférer sans l'aval des Etats

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et de la Commission. Heureusement la Cour des Comptes européenne, comme la Cour de Justice, mettent à jour des dysfonctionnements, notamment des manipulations budgétaires, des népotismes. Et l'auteur de conclure: « On a abandonné, outre la notion de responsabilité démocratique devant un parlement, celle de bonne administration (good governance).}) Aujourd'hui, en 2007 et à 27 Etats membres, on peut dire que l'idée marxienne des fondateurs, Schumann, Monnet, à savoir que l'économique entrâmerait le politique, s'est avérée moins opérante que prévu. Le niveau de vie a certes augmenté, et il y a eu la paix. Dans une logique digne de Machiavel les pouvoirs politiques européens se sont érigés en 'princes' et ont travaillé à l'écart des populations, et cela en vue de la réalisation d'une Raison d'Etat majeure européenne, intergouvernementale. La volonté des pouvoirs nationaux, et celle des technocrates institués par eux, est toujours restée essentielle. Le projet de Constitution européenne ne change rien à ce style de gouvernance. On peut toujours y lire en filigrane la « réappropriation du pouvoir par les gouvernements nationaux, voire des ambitions privées de tel ou tel homme politique », dit l'auteur. C'est « la subtile perversion de l'Europe. Les électeurs servent d'alibi, non de référent. » Il n'est donc pas surprenant que les électeurs, dans certains pays de l'DE, aient rejeté le Projet de Constitution européenne. « Nous y sommes à mille lieues de l'agir communicationnel. » pense Jacques Steiwer à la fin de ce chapitre. L'occasion serait belle de transcender un stade dépassé de la « démocratie» qui n'en est pas une vers une étape qualitativement nouvelle des relations entre dirigés et dirigeants. L'DE est arrivée à la fois à un point de non retour et de crise grave: c'est un colosse aux pieds d'argile. Le chapitre 6 « Que faire?}) esquisse huit actions qui, selon l'auteur, s'imposent: (1) Il faut déstructurer et décentrer l'action politique: il s'agit de rétablir le lien des électeurs avec' leur' élu local. Hélas, la tradition

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jacobine a toujours centralisé. On se cache derrière le mandat. La délégation du pouvoir est usurpée au profit d'une volonté de puissance personnelle ou partisane. II faut, pour remédier à cela, une révolution copernicienne dans la mentalité et l'attitude des mandataires politiques: il faut déconstruire leurs catégories de pensée qui inspirent un exercice arrogant du pouvoir. (2) Il faut installer la démocratie économique: la démocratie économique est synonyme de transparence des structures et des flux financiers dans les entreprises, une transparence qui doit être accessible à la fois aux salariés et aux détenteurs de capitaux, sans que l'on doive toutefois aller jusqu'à l'étatisation de la propriété ou jusqu'à l'autogestion ouvrière. La transparence des flux financiers vaut aussi pour les mouvements de devises spéculatifs et les produits financiers 'dérivés'. (3) Il faut déplacer le lieu de l'agir communicationnel: il faut décentraliser les bureaux de vote, changer le lieu de la démocratie. Actuellement l'action politique se réduit largement au rituel figé et vide de l'ume du dimanche. Le jacobinisme centralisateur n'est pas propice à une action communicationnelle qui, elle, est éducation, discussion, explication permanente. La télévision est par ailleurs un lieu mal choisi pour impliquer les citoyens; le discours de la télévision est publicitaire et vertical. (4) Il faut désacraliser les rites de l'agir communicationnel : Les rites, notamment en politique, enferment dans des structures sécurisantes, ils neutralisent la pensée libératoire, émancipatrice, créatrice. L'information apportée par le rituel, purement illocutoire et incantatoire, est proche de zéro; des tabous proscrivent les renvois trop directs à la réalité. «Aussitôt le pèlerinage de l'électeur aux urnes accompli, il redevient spectateur et n'est plus interlocuteur. L'électeur a accompli son acte fondateur, il peut être remisé aux oubliettes.» II faut plus de démocratie directe à la base: ce qui est possible en bourse concernant les titres cotés doit

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être possible en démocratie également concernant l'action politique: les moyens techniques sont là. Par allusion à Auguste Comte l'auteur estime qu'il faut dépasser en politique à la fois le stade théologique( le pouvoir participe du divin; le peuple est envoûté par un leader charismatique; se souvenir des dérives vers le fascisme au XXe siècle), le stade métaphysique (le peuple est réduit à une simple participation symbolique au pouvoir sous forme de rituels; des maîtres-penseurs mettent à disposition des concepts, la base électorale et le citoyen se leurrent de mots abstraits), et accéder au stade positiviste et scientifique, ce qui veut dire au stade de la communication et de l'information. Le 'souverain' (se souvenir de cette notion chez Rousseau) est le peuple réuni dans l'expression régulière du vote. (5) Il faut lever l'aliénation de la représentation: le système de représentation en démocratie aliène la volonté de l'électeur, plutôt que de la garder vive pendant toute la durée d'un mandat. Les élus politiques ne s'en tiennent pas à une véritable interaction discursive et communicative. Il faut dépasser les formules incantatoires vides, destinées à anesthésier, vers une interaction basée sur la communication, la discussion et du même coup la responsabilisati on. (6) Il faut lutter contre les effets nocifs de la mondialisation des flux: le capitalisme actuel étouffe dans le germe toute velléité de démocratisation dans les pays pauvres. Les bourgeoisies locales se servent des caisses de l'Etat comme d'une cagnotte privée. Dans tous les domaines s'opère un transfert des richesses des pays pauvres vers les pays riches. Beaucoup de dirigeants sont corrompus et ineptes. Les systèmes éducatifs restent en jachère. Le FMI et la Banque Mondiale servent les intérêts des Etats riches, plutôt que de contribuer à réaliser les idéaux de l'ONU. Dans les pays pauvres, en l'absence d'une classe ouvrière émancipée et instruite et d'une classe moyenne nombreuse, les fonctions du système démocratique tournent à vide. Les gens sont réduits à la

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lutte pour la survie quotidienne. L'Etat défend les nantis, alors que le désespoir des gens provoque banditisme, addiction aux drogues, alcoolisme, renoncement, épuisement. L'agir communicationnel ne peut s'installer que dans une société arrachée à la faim, à la maladie et à l'ignorance. Il faut que les faibles et les perdants réapprennent à s'unir et à se révolter. (7) Il faut repenser le fonctionnement des partis et de la délégation du pouvoir: les rangs des partis se vident, les électeurs boudent, les politiques perdent le contact avec leurs mandants, parce que l'action des partis en place est surtout stratégique; la démocratie s'est en fait transformée en oligarchie. Il faudra aussi exclure du discours démocratique les formations qui envisagent soit la suppression physique de l'adversaire, soit sa suppression en tant que personne libre. (8) il faut surveiller la qualité de la gestion, suivre l'action des gestionnaires, évaluer le rendement des fonctionnaires et instituer un examen des' bonnes pratiques de gouvernance' . Le 7e et dernier chapitre « Le Principe Espoir» est optimiste, ou du moins proclame la nécessité de l'optimisme. Jacques Steiwer se souvient de l'œuvre maîtresse d'Ernst Bloch (1885-1977), mais aussi d'un de ses premiers livres L'esprit de l'Utopie de1918. La raison doit avoir la force de nier le présent et de se projeter dans le futur. L'imagination créatrice fait partie des facultés de connaissance humaines. Il faut avoir la force de produire des utopies positives, comme la Renaissance ou le siècle des lumières, contrairement au XXe siècle, l'ont fait. Jacques Steiwer préconise un retour aux 'lumières' du XVIIIe, afin de réactiver leur audace. Le vaste mouvement vers l'émancipation, les droits fondamentaux, la démocratie, vers la réelle autonomie du sujet, proclamée du moins en théorie depuis Descartes, et vers une vie digne pour tout le monde avait un idéal qui doit toujours être le nôtre. La politique est faite au nom des gens et pour eux: voilà une assertion centrale

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de Rousseau, proclamée une trentaine d'années avant la Révolution française. Mais force est de constater que la politique et le pouvoir sont devenus depuis des décennies en Union européenne une source majeure d'aliénation. La réaction de l'électorat, depuis une trentaine d'années, est bien visible: il se détourne du projet européen qui avait pourtant pendant un temps, au lendemain de 1945, à la fm de la guerre, provoqué l'enthousiasme ou du moins des espoirs. Revenons donc à ce « principe espoir» à travers une critique qui ne plaira pas à tout le monde, mais qui est pourtant une critique constructive, créatrice, et incontournable.
Tel est le mot d'envoi de cet essai.

Tout comme Hegel avait été d'avis que la liberté est une condition nécessaire au bonheur et que les esclaves ne peuvent pas être heureux, on pourra dire aussi que la procédure démocratique est la condition nécessaire à toute bonne politique ultérieure en Union européenne, et qu'écartés de la discussion, de la consultation, de la concertation, de la participation et du pouvoir par une caste politicienne qui évolue en vase clos et dans un monde à part, les gens mis sous tutelle ou muselés ne peuvent que se révolter ou se détourner. Cette même révolte gronde dans le reste du monde, et cela contre l'Occident arrogant, incarné surtout par les Etats-Unis, mais aussi l'Union européenne. Un autre mai 68 paraît pour le moment peu probable, mais les gens se détournent, se réfugient dans la vie privée, dans la morosité, dans la consommation, (s'ils en ont les moyens), et en politique deviennent indifférents, versatiles, voire extrémistes, ou alors convergent vers un centre indéfini et immobiliste. L'ancienne gauche a perdu de son mordant et de son ascendant intellectuel. Le populisme séduit de nouveau. L'extrême droite, malgré les indicibles expériences du passé, n'est pas extirpée pour toujours, bien au contraire. On assiste donc comme l'auteur le formule à propos de l' « après 68 », mais c'est vrai aussi en 2007 - à un 'statu quo', voire à un mouvement de repli. L'Europe est devenue frileuse suite à la crise économique de

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1973. Révolus sont les temps où les mentalités étaient ouvertes à l'imagination et les frontières à l'immigration. L'utopie a cédé la place à l'épuisement postmoderne, à du sur-place, à la nostalgie d'un passé qui n'a pas été l'idylle que l'on imagine aujourd'hui, mais qui au moins ouvrait des perspectives. Est-ce que l'Europe serait devenue cette « forteresse Europe », sclérosée, impuissante et volontiers xénophobe que la presse des pays tiers aime à présenter depuis une vingtaine d'années? Ou ose-t-elle encore concevoir des alternatives? J'espère que le présent livre de Jacques Steiwer contribuera à lancer un débat qui s'impose.

Luxembourg, octobre 2007

John Wecker Docteur en philosophie et lettres FUSL Bruxelles, animateur des 'Mardis de la Philo' au Centre Culturel de Rencontre Abbaye de Neumünster à Luxembourg, ancien coordinateur de discipline en philosophie à l'Université du Luxembourg, ancien professeur aux Ecoles européennes de Bruxelles, ancien vice-président de l'Union syndicale de Bruxelles.

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De la Démocratie en Europe

« Hegel part de l'Etat et fait de l 'homme l'Etat subjectivé ; la démocratie part de l 'homme et fait de l'Etat l 'homme objectivé. » Karl Marx: « Critique de la Philosophie de l'Etat de Hegel»

CHAPITRE

I :

ARCHEOLOGIE

SEMANTIQUE

Il n'est pas de mot plus galvaudé que celui de «démocratie». Depuis au moins le livre de Tocqueville sur la Démocratie en Amérique, les hommes politiques comme les philosophes, les sociologues comme les journalistes se réfèrent à ce concept comme Euclide à ses axiomes. La démocratie serait la meilleure des formes de gouvernement, elle constituerait la fm à poursuivre en toute vie publique, et elle serait le seul moyen pour remédier aux maux de la société et aux déficiences de l'économie.

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Nous voyons une grande puissance, comme les Etats-Unis, paradiglne constitutiolUlel de la « délnocratie »~s~en référer à cette idée pour imposer une guerre contre I~Irak~censé appartenir au monde du mal, parce qu'il ne respecte pas un certain nombre d'évidences de premier ordre dans le domaine de la gestion politique. Cela est vrai, mais encore faut-il ouvrir l'enquête et élargir le regard. Cette même puissance s'est moins offusquée de la présence sous ses ailes de dictateurs sanglants comme Somoza ou Mobutu, Marcos ou Trujillo, Papa Doc ou Ngo Dinh Diem, pour ne pas parler de régimes despotiques implicitement amenées par un appui américain, comme le furent ceux de Pinochet au Chili ou de Videla en Argentine. D'où provient cette cécité sur un œil et la lucidité sur l'autre? La «démocratie », au stade actuel de sa réalisation, aurait-elle moins à voir avec un quelconque idéal qui prônerait le «gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple », formule vénérable créée par Abraham Lincoln en 1863, galvaudée par la suite jusque dans les ex-«démocraties populaires» d'Europe de l'Est, qu'avec une stratégie géopolitique? La démocratie serait-elle un luxe que peuvent se permettre les pays riches, mais qui tombe parmi les bibelots superflus, lorsque la « Realpolitik» prend le dessus? Il est temps que les Européens, à un moment où ils réfléchissent à une manière de constituer un ensemble fédéral ou confédéral sur des bases solides, se penchent à nouveau sur ce vieux concept issue de leurs racines, à travers la philosophie grecque d'abord, à travers une longue lignée de penseurs de ce continent ensuite. Despotisme, tyrannie, ploutocratie, aristocratie, gérontocratie, théocratie, démocratie. .. Puis les néologismes: technocratie, partitocratie, méritocratie, bureaucratie, eurocratie, phallocratie... Le « kratéo » grec est sémantiquement lié à la notion de « kratos» qui pointe la vigueur, la force, mais aussi la possession, la violence et le viol. On sait que les Etats organisés sont issus de la sédentarisation de la société néolithique, du passage à une société patrilinéaire, puis patriarcale, avec la naissance concomitante d'un échange de

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marchandises. «Pouvoir» (posse, potis esse) et «Possession» (possidere, potis sidere) se sont développés à partir de la même racine sémantique, en se référant à une évolution sociale parallèle. Une origine analogue préside au germanique: «setzen, Gesetz, besetzen, sitzen, besitzen ». A la manière de Foucaultl, il convient d'entreprendre ici une brève archéologie du savoir politique pour reprendre le fil d'une pensée qui a besoin d'être mise à jour, pour retrouver 1'« épistémè» qui sous-tend le vaste réservoir de paroles formées autour du pouvoir, afin de lui attribuer un sens qu'il a perdu, ou du moins perdu de vue. On peut reprendre le fil d'Ariane dans l'œuvre de Platon, qui semble être le premier - dans la langue grecque - à avoir employé plusieurs des concepts (lui-même dirait « idées») cités plus haut. Nous savons que pour ce philosophe la démocratie n'est pas la forme idéale de gouvernement. C'est la gestion des affaires par la multitude qui ne plaît pas à Platon. Il a trop peur de la versatilité des foules, de leur superficialité, de l'hystérie collective qui en fait un instrument de démence plutôt que de raison. «Celui qui est devenu philosophe et a goûté la douceur et la félicité que procure la possession de la sagesse, qui a bien vu la folie de la multitude et qu'il n'est pour ainsi dire personne qui fasse rien de sensé dans le domaine des affaires publiques, celui-[là] sait qu'il n'a point d'allié avec qui il pourrait se porter au secours de la justice sans se perdre, mais qu'au contraire, comme un homme tombé au milieu de bêtes féroces, se refusant à participer à leurs crimes et par ailleurs incapable de résister seul à ces êtres sauvages, il périrait avant

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Les livres de Foucault les plus explorateurs dans ce sens sont l'Archéologie du Savoir et Les Mots et les Choses (éd. Gallimard).

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