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De la possibilité d'une fiction historique chez Jacques Derrida

De
258 pages
Dans ce livre, l'auteur explore le rapport entre la fiction et l'histoire dans la philosophie de Jacques Derrida. En essayant de discerner la pensée d'une certaine fiction historique chez Derrida, l'autheur cherche à éclairer la portée politique de l'idée d'une littérature sans condition.
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DE LA POSSIBILITÉ D’UNE FICTION
Iván Trujillo
HISTORIQUE CHEZ JACQUES DERRIDA
Phénoménologie, grammatologie, poétique
La iction historique dont nous parlons ici a vu le r jopuar rapport à
la pensée de l’écriture, ou de l’inscription, telle qu’elle a eu lieu dans
le travail de Jacques Derrida des années 60. Au cœur de ce travail, DE LA POSSIBILITÉ D’UNE FICTION
il y a trois textes publiés en 1967 : La voix et le phénomène, De la
grammatologie, L’écriture et la différence. Traverser ces travaux HISTORIQUE CHEZ JACQUES DERRIDA
revient à traverser : premièrement, l’imagination td, u qumio n’était
pour Husserl que pure iction ; deuxièmement, l’imtaigoin nacomme
Phénoménologie, grammatologie, poétiqueséparation de la nature dans la nature chez Rous;s eat u troisièmement,
la iction comme imaginaire dans le cas du struscmtuer alliittéraire,
au-delà duquel a lieu la iction sans imaginaire lldarem Mé. aJuste
avant ces travaux il y a, dans l’œuvre publiée, le moment où la
iction historique commence à percer ; juste aprèmso, mle nt où ses
fondements ont déjà été établis : l’« Introductio n L’O» ràigine de la
géométrie de Husserl et « La double séance » dans La dissémination,
respectivement. C’est également l’espace compris enrte le problème
de l’historicité et celui d’une littérature sans condition. À cet espace
appartient la possibilité de « devenir une ch loistetéraire » de tout
texte « conié à l’espace public [...] dont le contenlue , sens, le référent,
le signataire et le destinataire ne sont pas des réalités pleinement
déterminables, des réalités à la foniosn -ictives ou pures de toute
iction... » (Donner la mort).
Iván Trujillo est docteur en philosophie à l’Université du Chili et à
l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense. Il est membre fondateur
et collaborateur de la revue Actuel Marx / Intervenciones.
LA PHILOSOPHIE EN COMMU N
Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren

En couverture :
Photographie d’Edmund Husserl (1859-1938).
Photographie de Stéphane Mallarmé, vers 1890, Paul Nadar.
Portrait de Jean-Jacques Rousseau, Bibliothek des allgemeinen und
praktischen Wissens. Bd. 5» (1905), Französische Literaturgeschichte,
Seite 41.
ISBN : 978-2-343-10416-4
26 €
DE LA POSSIBILITÉ D’UNE FICTION HISTORIQUE CHEZ JACQUES DERRIDA
Iván Trujillo
Phénoménologie, grammatologie, poétique








De la possibilité d’une fiction historique
chez Jacques Derrida





La Philosophie en commun
Collection dirigée par Stéphane Douailler,
Jacques Poulain, Patrice Vermeren

Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de
la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené,
renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation
de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique
théorique.
Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage.
S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du
jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait
royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement,
les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir
les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise
des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes
politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion
technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter
leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique
de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de
liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie.
Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes
à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions
comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie
(Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection
est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement
de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de
civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du
refoulement de ce partage du jugement.

Dernières parutions

Marcos AGUIRRE, Cécilia SANCHEZ, Réflexions sur la politique et
la culture en Amérique latine. Marcos Garcia de la Huerta, lectures et
délectures, 2016.
Paolo QUINTILI, Carlo CAPPA et Donatella PALOMBA, Université
ou anti-université. Les humanités dans l’idée de formation supérieure,
2016.
Ivan SCHULIAQUER, Le pouvoir des médias. Six intellectuels en
quête de définitions. Vattimo - Garcia-Canclini - Negri - Laclau -
Boczkowski - Vommaro, 2016.
Ioanna KUÇURADI, Le combat pour les droits de l’homme. Un enjeu
philosophique de notre temps, 2016.
Iván Trujillo
De la possibilité d’une fiction historique
chez Jacques Derrida
Phénoménologie, grammatologie, poétique © L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-10416-4
EAN : 9782343104164 à Jacques Bidet









REMERCIEMENTS


Je remercie l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine
(IMEC), de m’avoir permis de travailler dans ses dépendances et
de consulter les archives de Derrida. Je souhaite tout
particulièrement exprimer ma gratitude à Mme Catherine Malabou et à
Mme Marguerite Derrida. Je remercie également la collaboration
de Mme. Francisca Germain et de M. Ernesto Feuerhake.
9 INTRODUCTION « Si le mot “histoire” ne comportait en lui le
motif d’une répression finale de la différence, on
pourrait dire que seules des différences peuvent être
d’entrée de jeu et de part en part “historiques” ».
Marges – de la philosophie

« La littérature est historique de part en part ».
This Strange Institution Called Literature




1. Problème

Bien que la fiction dans la philosophie de Jacques Derrida
fasse l’objet d’un regard non pas superficiel mais attentif et
soucieux de ses implications, elle ne s’y présente pas moins
comme une problématique assez fuyante. Des lecteurs avertis et
critiques, et très proches de la pensée de la déconstruction l’ont
souligné : Paul de Man aux États-Unis, depuis la fin des années 60
et plus récemment, Ginette Michaud et Catherine Malabou en
France. Le premier, dans l’article publié pour la première fois en
1969, « The Rhetoric of Blindness : Jacques Derrida’s Reading of
1Rousseau » , s’intéresse à la lecture derridienne de Rousseau en
tentant d’élaborer une explication de la manière dont Derrida, à la
façon de Rousseau, utilise la fiction, non sans remarquer toutefois
que celui-ci était plus conscient de son « rhetorical mode » que
celui-là. De son côté, Catherine Malabou, dans La plasticité au
soir de l’écriture. Dialectique, destruction, déconstruction (2005),
relève les difficultés posées par la pensée derridienne de la trace
pour accepter la « figurabilité » ou le « pouvoir fictionnel de la
2philosophie », ce que le concept de plasticité parvient en
revanche à faire au soir de la forme écrite. Finalement, Ginette

1 Cf. Paul de Man, Blindness & Insight: Essays in the Rhetoric of Contemporary
Criticism. New York, Oxford University Press, 1971, pp. 102-141.
2 Catherine Malabou, La plasticité au soir de l’écriture. Dialectique, destruction,
déconstruction. Paris, Léo Scheer, 2005. Voir aussi « Postfacio de la autora a la
edición española », La plasticidad en el atardecer de la escritura, Ellago
ediciones, Castellón, 2008, pp. 131-139, où l’on trouvera ces formulations.
13 3Michaud, dans Tenir au secret (2006) , souligne la capacité
elliptique, de retrait et de rétractation de la littérature –
précisément de par ses affinités avec la fiction (fantasme, virtualité,
spectralité) – pour entendre que ce que Derrida nomme littérature
est ce qui, chez elle, tient au secret. On le voit bien, la pensée
derridienne de la fiction ne se laisse pas cerner facilement.
Cependant, jusqu’à un certain point, la fiction apparaît partout
dans son œuvre et à travers plusieurs figures synonymiques ou
affines : fantasme, simulacre, dissimulation, mensonge, parjure,
etc. Il en est ainsi même lorsqu’elle ne donne pas lieu à un
traitement frontal, systématique, ou à une synthèse d’éléments sur
lesquels prendre appui afin d’isoler un champ de phénomènes
suffisamment homogènes pour articuler une analyse. Et pourtant,
lorsque Derrida semble la placer au cœur de sa réflexion,
singulièrement comme fiction littéraire, il en dira qu’elle n’a
aucune consistance, qu’elle n’a ni essence ni existence ; qu’elle
4est, donc, sans condition . Nous en trouvons un indice
relativement récent dans Donner le temps I: La fausse monnaie (1991)
où les personnages de fiction sont décrits comme n’ayant «
aucune consistance », et où sont évoquées « la superficialité
essentielle de leur phénoménalité », le « trop-évident de ce qu’ils
5donnent à voir » . Dans Donner la mort (1999), l’on fera mention
de la « suspension » de la « thèse du sens déterminé ou du référent
réel », de « la vertu proprement phénoménologique, donc
météori6que, du phénomène littéraire » . Mais même là, où l’on avait au
moins l’impression qu’il ne s’agissait que d’un rien qu’est la
fiction littéraire elle-même, il parlera du « devenir-littéraire » de
tout texte « confié à l’espace public », « dont le contenu, le sens,
le référent, le signataire et le destinataire ne sont pas des réalités
pleinement déterminables, des réalités à la fois non-fictives ou

3 Ginette Michaud, Tenir au Secret, Paris, Galilée, 2005.
4 En affirmant qu’elle est sans condition, nous laissons retentir le titre d’un texte
de Derrida consacré à l’université, L’Université sans condition (2011). Là,
l’université se retrouve rapportée à la littérature, à l’historicité de la littérature
telle que nous l’envisageons ici.
5 Jacques Derrida, Donner le temps I : La fausse monnaie, Paris, Galilée, 1991, p.
194.
6 Jacques Derrida, Donner la mort, Paris, Galilée, 1999, p. 206.
14 7pures de toute fiction » . Qu’il s’agisse donc de la fiction en
général ou de la fiction littéraire en particulier, il est toujours
difficile de circonscrire la problématique de la fiction chez
Derrida.
Dans « Demeure » (1996), cette inconsistance de la littérature
constitue sa passion. Il y est dit qu’elle « doit tout souffrir ou
supporter, pâtir de tout précisément parce qu’elle n’existe pas
8elle-même, n’a pas d’essence mais seulement des fonctions » .
L’hypothèse de Derrida alors est que la littérature « ne se
maintient pas à demeure dans l’identité d’une nature ou même
d’un être historique identique à lui-même ». C’est là l’« historicité
de son expérience ». À l’historicité de son expérience appartient
aussi le fait qu’aucun énoncé, « aucune forme discursive n’est
intrinsèquement ou essentiellement littéraire avant et hors de la
fonction qui lui assigne ou reconnaît un droit, c’est-à-dire une
9intentionnalité spécifique inscrite à même le corps social » .
Instable et dépendante d’un statut juridique précaire, à la passion
de la littérature correspond le fait de ne pas recevoir pas sa
détermination d’elle-même mais d’une autre source. « Alors même
qu’elle recèle le droit inconditionnel de tout dire, et la plus
sauvage des autonomies, la désobéissance même, son statut ne lui
est pourtant jamais assuré ou garanti à demeure, chez elle, dans le
10dedans d’un “chez soi” » . Dans ce sens, la littérature est aussi
une possibilité de n’importe quel texte, comme nous le signalions
plus haut. Ainsi, le même texte peut être lu comme un témoignage
sérieux, une archive, comme un document ou un symptôme ou
encore comme l’œuvre d’une fiction littéraire, voire comme
l’œuvre d’une fiction qui simule tous les types de textes précédemment
cités. C’est que « la littérature peut tout dire, tout accepter, tout
recevoir, tout souffrir et tout simuler, elle peut feindre même le
leurre, comme les armes modernes qui savent disposer de faux
11leurres » . Tous ces aspects considérés, nous pouvons poser notre
hypothèse.

7 Ibid., p. 175.
8 Jacques Derrida, « Demeure. Fiction et témoignage », Michel Lisse (dir.),
Passions de la littérature, Galilée, Paris, 1996, p. 22.
9 Ibid.
10 Ibid.
11 Ibid., p. 23.
15 2. Hypothèse : fiction historique
C’est à même l’historicité d’une expérience en vertu de
laquelle n’importe quel texte peut devenir une chose littéraire que
nous tâchons de cerner la possibilité d’une certaine fiction
historique. Sans cette possibilité, le témoignage par exemple pourrait
bien cesser d’être un témoignage pour devenir preuve,
information, certitude ou archive. Bien que, comme le souligne Derrida, la
tradition juridique européenne sépare le témoignage de la
littérature, nommément de ce que, en elle, « se donne comme
fiction, simulation ou simulacre », il n’en reste pas moins qu’il
« n’est pas de témoignage qui n’implique structurellement en
luimême la possibilité de la fiction, du simulacre, de la
dissimulation, du mensonge et du parjure – c’est-à-dire aussi de la
littérature, de l’innocente ou perverse littérature qui joue
innocem12ment à pervertir toutes ces distinctions » . Il n’y a pas de
témoignage sans que le témoignage ne doive « se laisser parasiter » par
cela même qu’il exclut : « la possibilité, au moins, de la
littérature ». L’imprécision de cette limite entre témoignage et
fiction constitue par là même une opportunité et une menace. Or
cette opportunité et cette menace ne désignent que l’enjeu d’une
décision portant sur la différence entre histoire et fiction.
Si nous parlons de possibilité de l’histoire comme possibilité
structurelle de la fiction, c’est pour souligner l’indissociabilité de
l’histoire et de la fiction chez Derrida. Cette indissociabilité
pourrait revenir, d’une part, à la fictionnalisation absolue de
l’histoire, si c’était le cas que la fiction fût quelque chose en
ellemême. D’autre part, elle pourrait revenir à l’historisation absolue
de la fiction, s’il était impossible pour l’histoire de devenir un
texte littéraire. Mais ni la fiction chez Derrida n’est quelque chose
en elle-même, ni l’histoire n’est sans la possibilité de devenir un
texte littéraire. Dans la mesure où le problème de la fiction chez
Derrida apparaît comme le problème d’une fiction qui équivaut à
la possibilité textuelle de l’histoire elle-même, nous avons décidé
13de parler de fiction historique .
12 Ibid., p. 23.
13À notre connaissance, Derrida ne parle de fiction historique nulle part dans son
œuvre. Il parle plutôt de « fiction théorique ». Par exemple, par rapport à Freud,
16 Or à cet effet, il nous faut d’abord prendre quelques
précautions. D’une part, en parlant de fiction historique nous ne voulons
nullement désigner, sur le plan philosophique, quelque genre
14littéraire, par exemple le soit-disant « roman historique » . Du
même, nous n’avons pas l’intention de nous intéresser à une
certaine théorie historiographique ayant affaire à des formes
15rhétoriques du discours . Mais d’une autre part, et malgré nombre
de ressemblances et même une étroite proximité avec d’autres
pensées qui articulent histoire et fiction en France, il nous faut
d’emblée avancer que la pensée derridienne s’offre à nous avec
son originalité particulière.
Remarquons d’abord que la pensée derridienne de la fiction ne
s’apparente pas à la forme de la relation entre histoire et fiction
étudiée par Paul Ricœur dans Temps et récit, tout particulièrement
dans son troisième tome. Ce que Ricœur appelle «
l’entrecroisement entre l’histoire et la fiction », n’est que le croisement de

dans De quoi demain... Derrida appelle « fiction théorique » l’opposition entre le
principe de réalité et le principe de plaisir, « avec sa conséquence
illimitée ». Contrairement à ce qui, « dans le déploiement de leur pensée ou leur
savoir », est pour les philosophies, les métaphysiques, les théologies et les
sciences de l’homme, une nécessité de recourir à un alibi théologique ou
humaniste, la psychanalyse est « la réaffirmation d’une raison “sans alibi” théologique ou
métaphysique ». C’est l’audace et le courage d’une pensée qui a decidé d’« écrire,
inscrire, signer, au nom d’un savoir sans alibi (et donc plus “positif”), des
“fictions” théoriques ». Il est possible de reconnaître deux choses à la fois :
« d’une part, l’irréductible nécessité du stratagème, de la transaction, de la
négociation dans le savoir, dans le théorème, dans la position de la vérité, dans sa
démonstration, dans son “faire savoir” ou dans son “donner à entendre”,
et, d’autre part, la dette de toute position téorique (mais aussi, bien juridique,
éthique, politique), envers un pouvoir performatif structuré par la fiction, par une
invention figurale. Car la convention qui garantit tout perfomatif inscrit en
ellemême le crédit accordé à une fiction ». Si ce que nous appelons ici « fiction
historique » implique un certain rapport à ces deux choses, alors peut-être nous
devrions reconnaître au moins une proximité entre celle-ci et ce que, dans La
vérité en peinture, Derrida appelle une « certaine pratique de la fiction
théorique ». Les citations de De quoi demain... voir Jacques Derrida / Elisabeth
Roudinesco, De quoi demain..., Paris, Champs Flammarion, 2001, pp. 280
pássim. La citation de La vérité en peinture, voir Jacques Derrida, La vérité en
peinture, Paris, Flammarion, 1978, p. 93.
14 Georg Lukacs, Le roman historique, Paris, Payot, 2000.
15 C’est le cas de la théorie historiographique de Hayden White. Voir Hayden
White, « Historical Fiction, Fictional History, and Historical Reality », Rethinking
History, V. 9, N°2/3, 2005, pp. 147-157.
17 deux formes de récit qui n’ont pas de peine à se distinguer
rigoureusement, même si « le moment quasi historique de la
fiction change de place avec le moment quasi fictif de
16l’histoire » . En revanche, le moins qu’on puisse dire par rapport
à Derrida est que, si l’historicité de l’expérience littéraire fait
qu’un texte ou une inscription puissent devenir une chose
littéraire, il ne peut nullement s’agir de convertir l’histoire en littérature
ou en pure fiction littéraire. Il n’y a pas pour Derrida d’essence de
la littérature qui pourrait rendre possible une telle clôture.
Cela dit, il s’avérera peut-être d’importance d’examiner
brièvement deux articulations de fiction et histoire qui, dans des
champs différents, restent très concernées par la pensée
derridienne que nous cherchons ici à exposer et qui, par là même,
peuvent nous aider à clarifier notre propos. Ces deux articulations
ont en commun le recours à une marque, à un tiret, dont l’enjeu
est, directement ou indirectement, la possibilité d’une fiction
historique. Indirectement : nous songeons à la critique
mimétologique de la fiction du politique entreprise par Philippe
LacoueLabarthe dans La fiction du politique (1987). Directement : nous
retrouvons la théorie métastructurelle de Jacques Bidet, dans le
passage de Théorie générale (1999) à Explication et
reconstruction du Capital (2004).
Dans le premier cas : la fiction du politique chez
LacoueLabarthe correspond au fait que « le politique lui-même s’institue
et se constitue (et se re-fonde régulièrement) dans et comme
17l’œuvre d’art » . Avec ses racines dans Platon, et comme quelque
chose qui resurgit modernement dans « des concepts de
Gestaltung (figuration, installation figurale) ou de Bildung », le
politique « relève d’une plastique, formation et information,
fiction au sens strict ». Relever d’une plastique c’est relever d'une
technè en tant que « l’accomplissement et la révélation de la
18physis elle-même » . C’est ainsi qu’une longue tradition qui
« culmine avec le nazisme », « aura pensé que le politique relève
19du fictionnement des êtres et des communautés » , sur fond de la
16 Paul Ricœur, Temps et récit III, Paris, Seuil, 1985, p. 347
17 Philippe Lacoue-Labarthe, La fiction du politique. Paris, Christian Burgois,
(1987), 1997, p. 98.
18 Ibid., pp. 102-103.
19 Ibid., p. 125.
18 présupposition d’un sujet rendu impossible par la logique
mimétique.
Or pour Lacoue-Labarthe il n’est pas possible de défaire le
nœud entre art et politique en tant qu’« essence non politique du
politique ». Impossible, du moins à partir d’une philosophie de
l’art ou esthétique, dans la mesure où celle-ci a traditionnellement
fait du politique (la religion) la vérité de l’art (le
nationalsocialisme comme national-esthétisme). C’est, entre autres,
20l’identification de l’Allemagne avec « une sorte d’outre-Grèce » .
Et surtout, chez Heidegger, l’invention d’une Allemagne qui
21attend son entrée dans l’existence . Lacoue-Labarthe doute ainsi
22qu’on puisse en finir avec la « “politique-fiction” » , en écrivant
le mot avec un tiret et entre guillemets. Il faut alors penser la
possibilité de la mimesis en supposant un sujet qui désiste,
c’est-àdire « originairement fictionnable », et qui n’accède à lui-même
que « par le supplément d’un modèle, ou de modèles, qui le
pré23cèdent » , ou qui le suivent. Chez Lacoue-Labarthe, donc, la
possibilité d’une fiction historique se laisse cerner entre une
« politique-fiction », avec laquelle on pourra difficilement en finir,
et la possibilité d’un sujet « originairement fictionnable »
présupposé dans la logique mimétique.
Deuxième cas : dans Théorie Générale (1999), Jacques Bidet
parlera d’une fiction métastructurelle de la société moderne,
fondée sur la domination, l’exploitation et la violence. La
métastructure y nomme « la forme publiquement déclarée de la société
moderne, la fiction dans laquelle se donnent les relations
officielles de la contractualité et de la coopération rationnelle, et
24que sanctionne l’État moderne » . Contre une conception
superstructurelle de l’idéologie, qui la déréalise sur la base et en faveur
de la structure (économique) réelle, la fiction métastructurelle est
posée par la structure, c’est à dire elle est conçue « à partir d’elle
comme son “retournement” : la structure se constitue (et donc ne
se conçoit que) dans le renversement du principe qu’elle pose, elle

20 Ibid., p. 120.
21 Voir « Introduction » à Martin Heidegger. La pauvreté (Die Armut),
Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2004.
22 Philippe Lacoue-Labarthe, La fiction du politique, op. cit., p. 126.
23 Ibid., p. 127.
24 Jacques Bidet, Théorie Général, Paris, PUF, 1999, p. 10.
19 s’édifie sous la forme de la promesse non tenue, du pacte
25dénié » . Ainsi, contre une vision « structuraliste », le statut
ontologique de la métastructure se spécifie dialectiquement. Or
penser dialectiquement la domination à partir des formes de la
contractualité moderne revient à la penser selon « une ontologie
sociale réaliste », étant donné que « la métastructure ne s’avance
26jamais que dans les conditions de la structure » . La difficulté est
celle de penser « un présupposé réel non systémique ». Le
« présupposé posé, ne peut pas être pris pour un fondement : il
27constitue, dans son indétermination, un champ de possible » . Un
tel présupposé réel parvient à échapper à la vulgate marxiste, et
aussi jusqu’à un certain point à Marx lui-même, dans la mesure où
la théorie métastructurelle devient ainsi capable de « poser la
question de l’existence de la métastructure », en accordant un
statut de « réalité aux rapports modernes “juridiques” de liberté et
égalité ». Comprendre le rapport de classes moderne comme
contractualité retournée, au-delà d’un simple fantasme ou de
l’idéologie, c’est le comprendre comme « rapport réel quoique
nié, comme pacte prenant toujours forme d’engagement, de
28promesse (mais toujours-déjà non tenue) » . Or afin de bien
penser ce réalisme du retour de la contractualité, force est
d’abandonner une « dialectique dialecticienne, dont le propre est d’aller
29de l’avant sans retour et de se perdre dans la totalité » . Ce retour
se laisse mieux penser à partir de la déconstruction de la
dialectique dialecticienne, et à partir du revenant, du spectre, dans
Explication et reconstruction du Capital (2004).
Ce livre semble marquer le passage vers le moment où Bidet
peut déterminer le statut fictionnel de la métastructure. Avec un
tiret lui aussi, il écrit : « La métastructure est-fiction ». Avec un
tiret encore : elle est « réel-irréel ». C'est dire qu’elle n’est pas
« purement fictive ». Et cela parce qu’elle est, « dans quelque
mesure, chose faite ». Il s’avère alors difficile de rendre compte de
cette phénoménalité qui n’est ni purement fictive ni purement
25 Ibid., p. 35.
26 Ibid., p. 38.
27 Ibid., p. 51.
28 Ibid., p. 53.
29 Jacques Bidet, Explication et reconstruction du Capital, Paris, PUF, 2004, p.
218.
20 réelle (structurelle). C’est dans cette difficulté que nous pouvons
cerner la possibilité d’une certaine fiction historique. Cela, dans la
mesure où elle n’a pas de lieu repérable. Ou plus précisément,
dans la mesure où c’est une marque, ici un tiret, qui en marque le
lieu. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’apparaisse pas, ou qu’on ne
puisse pas la mesurer. Bidet va dire que dès qu’il y a toujours
quelque droit, quelque État de droit, « on peut mesurer ce qu’il en
est de sa réalité » (les italiques sont à nous). La structure « porte la
marque de la métastructure ». Cette fiction qui marque la structure
et la persévérance de ses retours, ne signale ni un sens de l’histoire
ni un fondement des sociétés modernes. Elle vient quand elle
revient. « On ne peut pas en définitive parler du commencement
que sous la forme de ce qui revient, du refoulement à la mémoire.
L’esprit (du capitalisme) vient à l’homme moderne comme
30“revenant”, comme spectre (du communisme) » .
Dans les deux cas, le recours à une marque qui fait apparaître
la fiction en dehors d’une opposition qui la subordonnerait, en
dehors aussi de l’esthétisme qui, opposant politique et fiction, fait
de celle-ci la vérité de celle-là, en dehors encore du structuralisme
de la théorie de l’idéologie opposant structure et superstructure,
dans les deux cas, disions-nous, c’est le recours à une inscription
historique de la fiction qui fait défaillir non seulement la
possibilité d’opposer fiction et histoire en général, mais aussi bien la
possibilité de faire que la fiction apparaisse comme pure fiction,
31comme n’étant que fiction . On n’est pas dès lors contraint de
séparer histoire et fiction, car la fiction est en quelque sorte
l’histoire même. Aussi l’histoire, elle, ne peut pas non plus se
renfermer sur elle-même structurellement, téléologiquement. Sous
l’influence de la pensée derridienne, ces deux philosophes
abordent le rapport en quelque sorte indissociable entre histoire et

30 Ibid., p. 215.
31 Il faudrait confronter ces positions, y compris celle de Derrida, avec Le partage
du sensible de Jacques Rancière. Et tout d’abord, tâcher d’élucider de qui parle
Rancière lorsqu’il affirme que : «La notion de “récit” nous enferme dans les
oppositions du réel et de l’artifice où se perdent également positivistes et
déconstructionnistes. Il ne s’agit pas de dire que tout est fiction». Cf. Jacques
Rancière, Le partage du sensible. Paris, La Fabrique, 2000, p. 61.
21 32fiction . C’est la conséquence d’une pensée qui conçoit la
littérature comme historique de part en part, pensée qui est aussi une
pensée de l’inscription.
Ce que nous appelons fiction historique relève ainsi d’une
pensée de l’inscription historique en tant que pensée de
l’inscription. Cette pensée n’est autre que la pensée derridienne de
l’écriture. Et aussi de l’archi-écriture, de la trace, de l’archi-trace et
encore du texte. La pensée de la fiction historique dont nous
parlons, a vu le jour par rapport à la pensée de l’écriture telle
qu’elle a eu lieu dans le travail de Derrida des années 60. Au cœur
de celle-ci, il y a les trois textes publiés en 1967 : La voix et le
33phénomène, De la grammatologie, L’écriture et la différence .
Du point de vue de notre hypothèse, traverser ces travaux revient
à traverser le problème de l’imagination et de la fiction :
premièrement, de l’imagination du mot, qui n’était pour Husserl que pure
fiction ; deuxièmement, de l’imagination comme séparation de la
nature dans la nature, ce qui aura lieu chez Rousseau par la fiction
de la catastrophe; et troisièmement, de la fiction comme
imaginaire dans le cas du structuralisme littéraire. Juste avant ces
travaux il y a, dans l’œuvre publiée, le moment où la fiction
historique commence à percer ; juste après, le moment où ses
fondements se sont déjà établis : l’« Introduction » à L’Origine de la
géométrie, de Husserl et « La double séance » dans La
dissé34mination, respectivement . C’est également l’espace compris
entre le problème de l’historicité et celui d’une littérature sans
condition.

32 Bien que sans recours à un tiret quelconque, mais en relation avec un passé
absolu derridien dont la portée serait à élucider, en parlant d'« ethnicité
fictive » Étienne Balibar paraît ouvrir la possibilité de penser une certaine fiction
historique liée aux formations nationales modernes. Voir Etienne Balibar /
Immanuel Wallerstein, Race, Nation, Classe, Paris, La découverte, 1998, pp.
117143. Voir aussi Etienne Balibar, La crainte des masses, Paris, Galilée, 1997, pp.
430, pássim.
33 Jacques Derrida, La voix et le phénomène, Paris, Seuil, 1967. Jacques Derrida,
De la grammatologie, Paris, Minuit, 1967. Jacques Derrida, L’écriture et la
différence, Paris, Seuil, 1967.
34 Jacques Derrida, « Introduction » à L’Origine de la Géométrie, de Husserl,
Paris, PUF, 1962. (Dorénavant « Introduction »). Jacques Derrida, La
dissémination, Paris, Seuil, 1972.
22 Bien que nous allions rester dans la constellation des œuvres
identifiées dans l’espace signalé, nous gardons tout de même la
prétention de soutenir l’idée que la pensée d’une fiction historique
correspond à la pensée derridienne de la fiction telle qu’elle s’est
développée tout au long de son travail philosophique. Ce serait le
cas, du moins depuis les textes consacrés à l’historicité, jusqu’au
« comme si historique » que l’on peut trouver dans le Séminaire
35La bête et le souverain .
Par là s’explique le fait que nous soyons partis de réflexions
sur des textes plutôt tardifs. Or nous voulons soutenir que cette
pensée de la fiction entretient également une très importante
relation avec la phénoménologie husserlienne. Si notre recherche
ne commence véritablement qu’avec les travaux de Derrida
consacrés à Husserl, ce n’est pas pour de raisons, disons,
empiriques. En effet, ce n’est pas seulement du fait que l’étude du
procès de formation d’une pensée requiert de commencer par les
premières œuvres, mais plutôt du fait que, étant donné que dans
ses derniers travaux Derrida parle de la fiction par rapport à la
« phénoménalité », à la « vertu proprement phénoménologique »
et « météorique », à la « suspension », etc., il s’avère de la plus
grande importance d’essayer de comprendre jusqu’à quel point ce
que nous appelons fiction historique chez Derrida entretient un
rapport avec la phénoménologie.
Dans ce qui suit, nous justifions notre accès à cette relation.
Mais surtout, nous expliquons pourquoi ce n’est qu’à travers le
problème de l’historicité ouvert par l’inscription que nous sommes
à même de retracer les contours de notre hypothèse dans le
cheminement du travail de Derrida – travail que, cependant, nous
n’aborderons pas ici dans toute son extension.


3. Fiction et historicité de Le problème de la genèse dans la
philosophie de Husserl à La dissémination

Sans doute, notre problème émerge en partie comme résultat
d’un questionnement d’époque. C’est une chance fournie par
l’ouverture du rapport entre la pensée derridienne et la

35 Jacques Derrida, Séminaire La bête et le souverain, Paris, Galilée, 2008.
23 phénoménologie, particulièrement la phénoménologie
husserlienne. Le rapport de Derrida à la phénoménologie devient en
effet manifeste lors de la publication, en 1990, de son Mémoire
des années 1953-1954, sous le titre : Le problème de la genèse
36dans la philosophie de Husserl (dorénavant : Le problème...) .
Dans une lettre de Jean-Luc Nancy adressée à Derrida l’année de
sa parution, nous lisons : « Ce qui est terrible avec ce livre, c’est
qu’on ne peut pas y trouver le jeune Derrida qu’on voudrait
surprendre en flagrant délit de jeunesse... Il est déjà là tout entier,
37tout armé et casqué comme Athéna » . Cette publication suscite
le vif intérêt des phénoménologues français comme Françoise
Dastur, Jean-Luc Marion et Didier Franck, pour qui le rapport de
Derrida avec la phénoménologie en général non seulement reste
ouvert, mais constitue le cœur de sa pensée ; ce serait ce rapport
38qui expliquerait la difficile intelligence de ses textes . Rien
d’étrange, en conséquence, à ce que l’on tienne les travaux de
36 Jacques Derrida, Le problème de la genèse dans la philosophie de Husserl,
Paris, PUF, 1990.
37 Cité par Benoît Peeters dans Benoît Peeters, Derrida, Paris, Flammarion, 2012,
p. 93.
38 Bien que, à plusieurs reprises et surtout dans des entretiens, Derrida ait voulu
clarifier son rapport à la phénoménologie de Husserl, il est fort interéssant de
constater que bien de phénoménologues français, et notamment certains qui
furent ses élèves, tiennent ce rapport pour une question ouverte, qui se pose
parfois même en des termes qui ne manquent pas d’un certain pathos. Lors de la
discussion sur le Don entretenue vers la fin des années 90 avec Jean-Luc Marion,
moderée par Richard Kearney, il y a au moins un moment où la nécessité de ce
que Derrida se déclare phénoménologue parait prendre le dessus. Pour sa part,
Françoise Dastur n’a pas cessé de montrer, contre les « derridiens », jusqu’à quel
point la pensée de Derrida est inséparable des fondateurs de la phénoménologie
(Husserl et Heidegger), et contre ses admirateurs et détracteurs, le besoin de ne
cesser de mettre en question ce qui fait le cœur même de sa pensée. Pour la
discussion entre Derrida et Marion voir John Caputo & Michael Scanlon, God,
The Gift and Posmodernism, Indiana Series in the Philosophy of Religion, 1999.
Pour le rapport de Derrida à Husserl selon Dastur, voir Françoise Dastur,
Philosophie et Différence. Paris, Les éditions de la Transparence, 2004. Voir
aussi Françoise Dastur, « Derrida et la question de la présence : une relecture de
La voix et le phénomène », Revue de Métaphysique et morale, N° 1. Paris, PUF,
2007, pp. 5-20. Pour quelques entretiens de Derrida où son rapport à la
phénoménologie apparaît thématiquement, voir Jacques Derrida, Sur la parole.
Instantanés philosophiques, Paris, Éditions de l’aube, pp. 75-90. Voir aussi
Jacques Derrida, Papier machine, Paris, Galilée, 2001.
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