DE MONTESQUIEU LE MODERNE À ROUSSEAU L'ANCIEN

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A la question " êtes-vous démocrates ou républicains ? " on ne peut répondre qu'à partir du droit constitutionnel et de son histoire. Celle-ci connaît sa période cruciale au XVIIIè siècle, d'abord avec les deux projets constitutionnels opposés de " Montesquieu le moderne " et de " Rousseau l'ancien ". Entre ces deux projets s'est dessiné le destin (et l'enjeu) de la République - en même temps que celui de la démocratie.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296184169
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DE MONTESQUIEU LE MODERNE À ROUSSEAU L'ANCIEN
LA DÉJ.\1QCRATIE ET LA RÉPUBLIQUE EN QUESTION

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales oÙ naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

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Paul DUBOUCHET

DE MONTESQUIEU LE MODERNE À ROUSSEAU L'ANCIEN
LA DÉMOCRATIE ET LA RÉPUBLIQUE EN QUESTION

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Du même auteur

Aux P.U.F., collection "Les voies du droit" : Sémiotique J'uridique. Introduction à une science du droit, 1990.

Aux Editions l'Hennès : Les normes de ['action: droit et morale. Introduction à la science normative, 1990. La Philosophie du droit de Hegel. Essai de lecture des "Principes", 1995. Trois essais pour une théorie générale du droit. Science, épistémologie et philosophie du droit, 1998.
La pensée juridique avant et après le Code civil, 1998.

Histoire de la philosophie des idées politiques. La pensée politique avant et après Hegel, 1999. Nouvelles méthodes des sciences sociales, 1999.

cg L' Harmattan, 200 l ISBN: 2-7475-0430-1

à Giovanni Lobrano

INTRODUCTION

L'histoire de la pensée est confrontée aujourd'hui comme d'ailleurs toute discipline - au terrible défi de l'accroissement exponentiel des connaissances, de l'accumulation des informations que les recherches de plus en plus spécialisées, dans tous les domaines qui intéressent le passé, apporte chaque jour et que la technique de l'internet met aussitôt à la disposition du plus grand nombre. Le risque de cette avancée scientifique et technologique est en effet, pour qui n'y prendrait garde, de déboucher sur l'éparpillement des connaissances, une nébuleuse, un fouillis, un chaos d'informations ayant vite fait de produire obscurité, bruit et cacophonie entraînant l'étourdissement la suffocation et bientôt l'asphyxie. Le professeur Dagognet a montré que, dès leur origine, les sciences de la nature (que ce soit la botanique, la zoologie ou la nosologie) ont pu échapper à ce risque et se constituer comme telles par le double recours à une taxinomie ou science de l'ordre et à une glossologie ou science des noms: en suivant. leur exemple, il n'est d'autre solution que de tenter de mettre en ordre, ce qui implique d'abord de récapituler, résumer, condenser, abréger, ensuite de choisir, discriminer, filtrer, pour enfin classer, distribuer, organiser - opérations qui sont cellesdes mathématiquescomme cellesde toute science(1). Michel Serres, de son côté, rappelle que les termes mêmes de ce défi ont été posés depuis longtemps: "Leibniz et plus tard Engels, parmi d'autres, ont émis la crainte que l'accumulation du savoir conduise aussi 9

fatalement à la barbarie que son absence même. La science s'écroulerait sous sa propre prolifération". Mais il indique aussitôt le moyen de répondre à ce défi en invoquant l'exemple des mathématiques. Celles-ci en effet "filtrent plutôt leur héritage qu'elles ne l'assument dans l'intégralité; ou mieux, elles l'assument en le filtrant. Par cela même, les Mathématiques s'abrègent en augmentant, elles se résorbent en s'accumulant. Tel théorème sur le triangle arithmétique rend inutiles trois volumes de calcul sur l'Harmonie du R. P. Mersenne, une page du De arte Combinataria supprime les diverses techniques du type de Lulle, telle ou telle structure assume d'un coup toute une galerie de modèles. Alors, l'histoire des mathématiques est une histoire de la théorie de la théorie: la science de la science se substitue indéfiniment à la science même, comme si la synthèse succédait à l'éparpillement pour l'anéantir d'un trait de plume, comme si l'on accédait à la possibilité de dire en un mot tout un travail de Sisyphe" (2). Sans prétendre atteindre les perfonnances de cette histoire des mathématiques, l'histoire de la pensée en général ferait bien de s'en inspirer Bergson ne disait-il pas que "toute notre connaissance tend aux mathématiques comme à un idéal" en ayant recours à des modèles et théories, à des idées directrices susceptibles de récapituler le passé en le filtrant. Et de fait, ce qui, tant sur le plan scientifique que pédagogique, manque encore le plus à l'histoire de la pensée, ce sont ces idées directrices, ces lignes générales par rapport auxquelles les connaissances viennent s'ordonner comme autour d'un centre ou d'un axe générateur qui en constitue le principe intelligible. Faute de ces idées directrices, le chercheur tout autant que l'étudiant, risque fort d'être vite noyé dans cette pluie des connaissances qui jamais n'instruit. Ce qui manque le plus à l'histoire de la pensée, c'est encore - quoiqu'on en dise - des théories, des systèmes, des

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modèles, bref une philosophie de l'histoire, une pensée de l'histoire, car, à l'inverse d'une célèbre formule hégélienne, l'histoire de la pensée est aussi la pensée de l'histoire. Il n'en reste pas moins que cette pensée de l'histoire doit être constamment instruite par l'histoire de la pensée, c'est-à-dire continuellement rectifiée ou renversée par les enseignements mêmes de l'histoire. C'est en ce sens que Hegel nous a appris que "le problème de l'histoire se confond avec l'histoire du problème" - célèbre formule qui, correctement comprise, suffirait à elle seule à réfuter la grande objection faite à la philosophie de l'histoire, celle d'enfermer le devenir historique dans un schéma préfabriqué. Mais encore faut-il que les idées, théories ou modèles retenus révèlent leur bien-fondé, car il est vrai que l'on ne peut guère concevoir ou trouver aujourd'hui une histoire de la pensée purement évènementielle qui se dispenserait de tout principe ou modèle directeur. A cet égard les modèles et théories proposés doivent être non seulement cohérents (c'est le moins que l'on puisse leur demander), mais aussi féconds (dans la mesure où sans être d'une généralité excessive, ils doivent rendre compte de toute une classe de phénomènes strictement délimités), et enfin simples et élégants (c'est-à-dire ne pas être "rafistolés" à loisir par d'incessants rapiéçages). Nous inspirant du langage des logiciens, nous appellerons "forts" les modèles et théories répondant à ces trois critères de cohérence, fécondité et élégance, et ttfaibles" ceux qui n'y répondent que partielle-ment ou pas du tout. Ainsi, une théorie "forte" confrontée continuellement à l'expérience de l'histoire et enrichie sans cesse par celle-ci, génère-t-elle une méthode adéquate pour l'exploration de l'histoire de la pensée. Dans le domaine de la pensée juridique et politique - et plus précisément constitutionnelle - il s'agit de scruter le 11

cours de l'histoire tout en confrontant les idées directrices, les hypothèses théoriques, les modèles conceptuels, au verdict des règles de droit, des institutions et des doctrines verdict qui ne manque pas d'aboutir bien souvent à la rectification, à la révision, au remaniement, parfois même au renversement des théories, modèles et concepts utilisés. L'intérêt de cette méthode est non seulement de pennettre de comprendre le passé, mais aussi et surtout, tout en pressentant l'avenir, d'éclairer le présent qui seul compte en définitive. D'ailleurs, n'a-t-on pas dit que "toute histoire est contemporaine". Ainsi en est il des notions de ttRépublique" et de "démocratie". Aujourd'hui, tout un chacun - à moins de vouloir passer ouvertement pour un fou ou pour un anthropophage.. se déclare "démocrate", et personne n'ose encore se déclarer anti-républicain" (bien que l'envie ne doit pas manquer à certains). Et de fait, la plupart des régimes qui se rencontrent de par le monde, se veulent très souvent républicains mais toujours démocratiques. Car, ceux qui osent encore se réclamer de la Royauté le font à titre d'hommage folklorique à un passé révolu, tout en ressemblant comme des frères à leurs voisins républicains qui sont d'ailleurs arrivés à imposer comme norme de régime intemationalement reconnue et approuvée, sinon la réalité du moins le mot de "République". A l'origine de ce mouvement républicain moderne se trouvent les Etats-Unis depuis la guerre d'Indépendance (mais le mot "République" n'a jamais figuré dans leur intitulé officiel) et surtout la France depuis la Révolution. C'est même la France, mère de tous les patriotismes, dont le républicanisme et la profession de foi démocratique, sous la double invocation (pourtant contradictoire) de la démocratie athénienne et de la République romaine, ont servi de modèle à tous les autres peuples.

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Pourtant, à la question "Etes-vous démocrates ou républicains ?"(3) (il y a longtemps que l'on n'ose même plus poser la question "Etes-vous royalistes?"), on ne peut répondre sans examiner le problème de la représentation et du système représentatif (4). En effet et paradoxalement, la royauté implique la représentation du peuple par le roi tandis que la République dans son origine romaine (dont les expériences américaine et même française ne sont que des trahisons) exclut quelque forme de représentation que ce soit (seul le début de la première République, avec la Constitution de l'an I qui ne fut jamais appliquée, a essayé d'échapper à la représentation pour la retrouver aussitôt, sous une forme beaucoup plus oppressive que celle des rois, la dictature du Comité de Salut Public comme justification de la Terreur). Précisément, les concepts de royauté et de république qui se définissent mutuellement par leur rapport au système représentatif, ont une très vieille et longue histoire puisqu'ils remontent aux Grecs et aux Romains, la période cruciale pour leur formation étant celle qui va du droit public romain au XIXe siècle. Au professeur Giovanni Lobrano de l'Université de Sassari (Sardaigne) revient l'insigne mérite d'avoir éclairé la formation et la transformation de ces concepts en ayant recours à une théorie "forte" dont le besoin, en ce domaine, se faisait particulièrement ressentir, et dont la capacité de filtrage et de récapitulation n'est pas sans rappeler celle de l'histoire des mathématiques revisitée par Michel Serres: il s'agit de la distinction introduite entre deux modèles antagonistes: le modèle ancien ou romain, seul vrai modèle républicain et le modèle moderne ou germano-anglais, d'origine féodale (5). Ce dernier modèle, aristocratique par excellence, et qui trouve sa première grande systématisation dans L'Esprit des lois de Montesquieu, est à la source du 13

système représentatif et du régime parlementaire il met en œuvre, pour garantir la liberté, l'équilibre des pouvoirs. Le modèle ancien ou romain qui trouve son origine dans le droit public romain, a été théorisé pour la première fois par Cicéron dans sa République avant de trouver son expression achevée dans le Contrat social de Rousseau: seul ce modèle est véritablement républicain dans la mesure où il part de l'axiome que "tout pouvoir vient du peuple", lui seul également est véritablement démocratique car il place les gouvernants sous la stricte dépendance du peuple, prévoyant, comme garantie de la liberté, non pas l'équilibre des pouvoirs, mais le tribunat, institution populaire par excellence de contrôle des gouvernants auxquels il peut opposer un efficace contre-pouvoir. A travers ces deux modèles, c'est donc la traditionnelle "querelle des Anciens et des Modernes", du "Nord et du Sud" qui réapparaît dans toute son acuité et qui se cristallise dans l'opposition de "Montesquieu le moderne"(6) et de "Rousseau l'ancien". En référence constante au professeur Giovanni Lobrano, et notamment à son Bref cours de droit romain public (7) écrit spécialement pour les étudiants de l'Université de Corse, nous examinerons d'abord la focalisation du modèle germano-anglais autour de Montesquieu le lnodeme (Première Partie), avant d'étudier la manifestation du modèle romain autour de Rousseau l'ancien (Deuxième Partie).

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NOTES
(1) F.Dagognet, Le catalogue de la vie, P.U.F., Galien, 1970 : la nomenclature botanique devient une "sorte d'algèbre florale". .."C'est pourqoi, Michel Adanson, le maître de la taxinomie, n'hésitera pas à assimiler botanique et mathématiques" (p.28). (2) M. SelTes, Hermès ou la communication, Editions de Minuit, 1968. (3) C'est le titre de l'article de Régis Debray paru dans le Nouvel Observateur du 6 décembre 1989, cité par G.Lobrano, op. cit. infra, p.42. (4) Sur cette question, voir sous la direction de F. d'Arcy, La représentation, Economica, 1985, ainsi que revue Droits, La représentation, n° 6, 1987, et J-A Mazères, Les coHectivités locales et la représentation Essai de problématique élémentaire, R.D.P., 1990..3. (5) G. Lobrano, Res publica res populi la /egge e la limitazione del po/ere, Giappichelli Turin, 1996. (6) A. Juppé, Montesquieu Le Moderne, Pen-in /Grasset, 1999. (7) G. Lobrano, Bref cours de droit romain public. Res publica res populi, Sassari, 1997.

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