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De Prométhée au mythe du progrès

De
218 pages
Le mythe du progrès est un pur produit de la culture occidentale. Combinaison a priori inattendue de la rencontre entre Imaginaire et Rationalisme, il puise ses lointaines racines au coeur de la tradition mythologique classique, auprès de la figure de Prométhée. Quelques siècles plus tard, l'idée de progrès se dessine plus précisément : elle bénéficie alors de l'influence de la culture judéo-chrétienne à la fois dans la considération d'un principe de progression de l'histoire de l'humanité, mais également dans la représentation attribué à l'homme quant à son rapport à la nature.
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De Prométhée au mythe du progrès

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Dominique Château, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la contTontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Raymond PERROT, De la narrativité en peinture. Essai sur la Figuration Narrative et sur le figuration en général, 2005. Robert PUJADE, Art et photographie: la critique et la crise, 2005. Jean-Luc PÉRILLIÉ, Symmetria et rationalité harmonique, 2005. Benoît A W AZI MBAMBI KUNGUA, Donation, saturation et compréhension, 2005. Jean MET AIS, Pour une poétique de la pensée: l'art du possible, 2005. José Thomaz BRUM, Schopenhauer et Nietzsche. Vouloir-vivre et volonté de puissance, 2005. Vladimir JANKELEVITCH, L'odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de Schelling, 2005. Céline CORDIER, Devoir d'ingérence et souveraineté nationale, 2005. Bernard HONORE, L'Epreuve de la présence, 2005. Yann LAPORTE, Gilles Deleuze, l'épreuve du temps, 2005. Jean-Marc GABAUDE, La philosophie de la culture grecque, 2005. Jean-Marc GABAUDE, Pour la philosophie grecque, 2005. Agnès CASSAGNE, Une idée d'un « système de la liberté» : Fichte et Schelling, 2005. V. M. TIRADO SAN JUAN, Husserl et Zubiri. Six études pour une controverse, 2005.

Sylvie MULLIE-CHA TARD

De Prométhée au mythe du progrès
Mythologie de l'idéal progressiste

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Hongrie 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16

France

HONGRIE

L'Harmattan halia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

www.librairieharmattan.com Harmattanl @wanadoo.fr ~L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-8864-5 EAN : 9782747588645

INTRODUCTION

Au temps des origines dont la mythologie grecque nous propose le récit, Prométhée, fils du Titan Japet entreprit par la ruse de dérober le feu « toutpuissant» aux maîtres de l'Olympe afin de le confier aux hommes. Dès lors, grâce à cette précieuse ressource, ces derniers possédèrent le moyen d'assurer eux-mêmes leur subsistance, indépendamment de l'intervention des dieux, et le pouvoir d'améliorer leur condition grâce à l'élaboration de techniques nouvelles. La figure prométhéenne possède plusieurs facettes. L'épisode du larcin, dont le produit se transforme en don, évoque non seulement le premier pas de l'évolution de l'humanité vers la civilisation mais également l'expression de la maîtrise humaine de la Nature par la technique. C'est

donc l'entreprise fondamentale de l'homme s'appropriant le monde que relate le mythe de Prométhée. Seulement, selon les interprétations du mythe, le geste prométhéen n'a pas la même valeur. Il peut évoquer le geste vertueux d'un demi-dieu philanthrope comme l'acte criminel de celui qui, par sa propre démesure, a gravement offensé les dieux. Ainsi, Hésiode et Eschyle nous livrent deux lectures différentes du mythe dont l'origine reste inconnue en dépit des nombreuses recherches qui lui furent consacrées. La version la plus ancienne qui nous vient d'Hésiode, envisage le mythe prométhéen sous la perspective du déclin et de la dégradation de la condition humaine. La version livrée par Eschyle s'attache à valoriser une évolution positive de l'humanité. Si, et logiquement d'ailleurs, l'oeuvre d'Hésiode semble restituer la version la plus proche du contenu du récit fondateur, l'on sait que la composition eschyléenne procède nécessairement d'une adaptation du récit pour les besoins de la tragédie. Entre le VIlle siècle et le Ve siècle avant notre ère, le contenu mythique subit « déjà» les premières transformations qui vont se poursuivre au fil des siècles à travers les diverses et nombreuses productions littéraires consacrées au fils du Titan et dont R. Trousson nous offre une analyse très complète ). Le récit originel, livré aux entreprises successives de ré-écriture subit « ce phénomène de brouillage dans lequel l'image mythique se perd. Non qu'elle se dilue à proprement parler, mais on a des difficultés à la repérer. Avec le temps, et la complexité, le raffinement des variations, la littérature accumule une forme de stratification, ou plutôt un « tissage» des discours qui crée un effet « hypercomplexe » et une forêt de sens dans laquelle le lecteur est égaré. C'est le charme, mais aussi la difficulté du discours littéraire, constitué

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1 Raymond TROUSSON, Le thème de Prométhée dans la littérature européenne, Librairie Droz, Genève, 2001.

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d'une épaisseur de « citations» et, par là, condamné à des approches culturelles successives, et donc toujours nuancées, toujours difficiles à cerner (...). »2. Une des constances du mythe prométhéen est le témoignage qu'il offre de l'existence ancienne d'une réflexion élaborée autour de la problématique du devenir de l'humanité. En cela, les oeuvres d'Hésiode et Eschyle peuvent être appréhendées en tant qu'énonciation ancienne de problématiques modernes. En effet, les deux versions du mythe, bien que divergentes, renvoient pour chacune à ce que G. Durand appelle des « structures de l'imaginaire »3 c'est-à-dire « certains protocoles normatifs des représentations imaginaires, bien définis et relativement stables, groupés autour de schèmes originels». Ces structures témoignent de la cohérence interne du contenu mythique réitéré au cours de I'histoire. Ainsi, le Titan appartenant aux origines du monde demeure le père de l'humanité tout comme il continue à témoigner du sort réservé à celui qui osa défier les dieux. Or, c'est la figure du Prométhée entreprenant qui va le mieux représenter l'esprit d'un Occident emprunt de modernité. Car en leur apportant le feu, Prométhée offre à ses protégés l'accès à la science et aux techniques, c'est-àdire la perspective d'un avenir meilleur. Encore faut-il que ces derniers acceptent le don, qu'ils soient prêts à tirer parti de ses bienfaits. Pour les contemporains du tragédien, la question trouve sa réponse au cœur de l'intérêt porté à la connaissance, intérêt confirmé par l'invention au sein du berceau grec de la philosophie, de la science, de la morale

2 Frédéric MONNEYRON, Joël THOMAS, Mythes et Littérature, Ed. Puf, ColI. Que sais-je ?, Paris, 2002, pp. 38 - 39.
3

Gilbert DURAND, Les structures anthropologiques

de l'imaginaire,

Ed. Dunod, Paris, 1992, p. 65.

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et de la politique4. A l'opposé, cette conception est plus difficilement applicable à la période du Moyen Age durant laquelle la culture occidentale apparaît profondément soumise à l'interdit de la connaissance et où l'idée d'une remise en question de l'ordre établi par l'Eglise n'est même pas envisageable tant la chape de plomb du dogme religieux s'avère pesante. Or, cet environnement spirituel va subir de sensibles transformations à partir du XIVe siècle: dès lors, l'homme n'est plus uniquement considéré comme créature de Dieu mais également comme être capable de création. De fait, la vie terrestre n'est plus uniquement envisagée comme une étape piaculaire mais comme le lieu d'une première finitude et le chemin d'un accomplissement précédant la Révélation céleste. Peu à peu s'impose l'idée que l'homme, au contraire des autres créatures, détient la possibilité de choisir les formes de son évolution et en cela de se rapprocher de Dieu. La réhabilitation rinascimentale de l'œuvre de l'homme s'accompagne d'une entreprise de découverte du monde terrestre et céleste. Celle-ci reste toutefois soumise à la puissante censure de l'Eglise car la frontière qui sépare pensée sacrée et profane est encore bien fragile: I'homme de science a pour devoir de respecter les commandements divins en consacrant ses recherches au bien être de l'humanité et dans le respect des règles de la morale. Cependant, son entreprise bénéficie également d'une certaine forme de justification émanant directement de l'exégèse des Ecritures: ainsi que le lui commandent les préceptes bibliques, l'être humain a pour obligation de soumettre la Nature, offrant de ce fait la preuve concrète des qualités qui le placent au sommet de la Création. Tout homme est concerné par l'application de
4 Jean-Pierre VERNANT, Mythe et pensée chez les grecs, Etudes de psychologie historique, Coll. Sciences humaines et sociales, Ed. La Découverte - Poche, Paris, 1996, p. 304.

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ces préceptes, y compris l'homme de science qui dès lors, n'aura de cesse d'en faire la démonstration. D'ailleurs, l'avancée des connaissances relève de l'élaboration d'une entreprise collective nous dit Bacon et c'est alors qu'apparaît la conception de progrès des sciences. L'atteinte de la vérité devient le mot d'ordre, la raison est son véhicule. La conception selon laquelle la connaissance progresse toujours davantage évolue en une prétention à l'intelligibilité totale de la nature pour aboutir finalement à un nouveau credo: l'homme est désormais capable de se présenter en bienfaiteur de l'humanité. De la considération de la supériorité de la raison comme faculté d'intelligibilité du monde l'on est passé à une conception rationaliste du mouvement de l'histoire et la pensée dominante s'accorde à ne jamais douter de la tendance de l'humanité à évoluer vers un état supérieur... C'est précisément cette mutation de la pensée et l'avènement d'un environnement culturel spécifique dans lequel se consume l'ordre ancien qui permettront l'éclosion future d'une idéologie progressiste qui correspond au retour de la figure de Prométhée. En effet, parmi les différents mythèmesS qui contribuent à fonder la
5 « Au cœur du mythe comme de la mythocritique se situe donc le « mythème» (c'est-à-dire la plus petite unité de discours mythiquement significative; cet « atome» mythique est de nature structurale «( archétype» au sens jungien, « schématique» selon G. Durand) et son contenu peut être indifféremment un « motif», un « thème», un « décor mythique» (G. Durand), un emblème», une « situation dramatique» (E. Souriau). Mais dans le mythème le dynamisme « verbal» domine la substantivité. Bien plus, puisque le mythème entre dans un système statistique de fréquence qui définit un
mythe, on observe comme la psychanalyse l'a établi une fois pour toutes dans le domaine psychologique - une double utilisation possible

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de ce mythème structural selon les refoulements, les censures, les mœurs ou idéologies en place à une époque et dans un milieu donné ». Gilbert DURAND, Figures mythiques et visages de {'œuvre, Ed. Berg international, Coll. L'île verte, Paris, 1979, p. 310.

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problématique prométhéenne, la réfutation de l'ordre ancien ainsi que l'émancipation de l'homme attaché à la maîtrise du monde occupe une place décisive au sein d'une culture occidentale désormais résolument tournée vers l'avenir. La puissance de la raison se chargera de mener à bien cette nouvelle mission. Car il n'est plus admis de douter de l'avènement inéluctable d'une société meilleure puisque portée par cette faculté à devenir perfectible que possède l'homme raisonnable. Bien évidemment la séduction qu'exerce l'idée de progrès agit de manière collective: elle promet la venue d'un monde idéal qui bénéficiera à tous et franchit ainsi les barrières sociales. Sa force tient également au fait qu'elle repose sur une énonciation abstraite: son expression mythique renvoie à une sorte d'entité conceptuelle créée spontanément et qui associe développement historique des connaissances et des techniques à une évolution naturelle des valeurs humanistes, lesquels devant nécessairement aboutir au salut terrestre de l'homme. La voie du progrès devient la voie obligée de I'humanité qui refuse non seulement la régression mais réfute aussi l'immobilisme. Or, laisser entendre qu'un esprit rationnel s'avère capable de penser l'humanité dans son évolution globale revient à accorder un sens à l'histoire. L'eschatologie religieuse va donc peu à peu évoluer en eschatologie séculière, à la mesure de la place grandissante accordée aux pouvoirs de la raison humaine. L'Occident veut croire que tout est possible. Aussi, l'évolution de la pensée religieuse, philosophique, scientifique et politique durant la période qui s'étale de la Renaissance à la période des Lumières va préparer le triomphe positiviste du mythe de Prométhée... En effet, l'on se retrouve ici au point de rencontre du Positivisme et de la mythologie... Couple « impossible» qui trouve son principe au sein de l'imaginaire du progrès. Lorsque la croyance est dans la place, le mythe l'est - 10-

également. En plaçant sa confiance dans le rationalisme, convaincu de détenir là le moyen de contribuer au bien être de l'humanité, l'homme ne fait qu'adhérer à un nouveau credo. Aussi, les esprits les plus déterminés à chasser les superstitions, les mythes et autres fables parasitant la raison, se rapprochent finalement de la « pensée sauvage» qu'ils s'emploient à réfuter ou à tenir à l'écart de l'entreprise de rationalisation. D'ailleurs, tout en s'employant à empêcher la perdition de l'homme dans l'improductivité de l'irréalité et de l'illusion, les représentants de l'idéologie progressiste ne pourront éviter de reconnaître - à juste titre - la fonction sociale exercée par le lien religieux et appelleront à l'établissement d'une religion laïque destinée à garantir un idéal de fraternité entre les hommes. L'apparition de ces nouvelles religions séculières, produit de la confrontation entre entreprise scientifique et quête d'un sens de l'histoire, représente un témoignage explicite de la permanence des structures de l'imaginaire. Cet ouvrage a donc pour objet de cerner les conditions d'émergence du mythe du progrès ainsi que son contenu et de saisir la manière dont l'idéologie progressiste, ellemême résurgence de mythes anciens appartenant aux cultures hellénique et judéo-chrétienne, rend compte de l'inévitable confrontation entre rationalisme et imaginaire. Notons que cette étude n'a pas pour ambition de fournir un compte-rendu exhaustif des théories qui participèrent à l'élaboration de l'idéologie progressiste mais vise plutôt à cerner les termes d'un discours dont les contradictions contribuent à révéler la force avec laquelle l'imaginaire investit la pensée « dite rationnelle ».

- Il -

PREMIERE PARTIE
DU PROGRES

MYTHOLOGIE

CHAPITRE I
,

DEFINITION DU MYTHE

Einstein ne dissimulait pas, bien au contraire, la dimension spirituelle qui accompagnait ses recherches6. C'est ce rationalisme teinté de sagesse mystique qui contribuera à élever le personnage au rang de « star» - le terme est approprié ici - par une foule qui ne pouvait pourtant prétendre accéder à l'intelligibilité de ses travaux. Cette observation doit simplement nous permettre de remarquer qu'il est possible de découvrir au cœur même du rationalisme scientifique, les formes sensibles de la manifestation d'une pensée « non rationnelle ». Manifestation qui peut se révéler particulièrement étonnante lorsqu'elle survient, avec la plus grande des facilités, au sein des domaines «réservés» du scientisme dont la tradition persiste à l'exclure. Il en est ainsi de l'idéologie progressiste, laquelle trop occupée à réfuter les idées reçues
6

A ce propos, se reporter à l'ouvrage de François DE CLOSETS, Ne

dites pas à Dieu ce qu'il doit faire, Ed. du Seuil, Paris, 2004.

tomba dans le piège des certitudes. Dès lors, les esprits les plus « positifs» parvinrent à conforter, à leur insu, l'implantation de la pensée mythique au cœur de la modernité! Fondée sur deux siècles de célébration de la puissance de la raison, la tentative d'anéantissement du discours mythique aboutit donc à son affermissement... Subtile est la frontière qui sépare la fonction du mythe du discours sur le mythe... L'on sait que l'entreprise de dénonciation de la mythologie, « pourvoyeuse» de croyances irréelles, illusoires, prêtes à abuser les esprits les plus crédules, débute dès le Ve siècle avant notre ère, au cœur de la société hellénique. C'est le chemin qu'emprunte en effet Platon lorsqu'il utilise le récit mythique dans une fonction de rationalisation de la pensée dès lors rendue plus aisément intelligible. Les siècles qui suivront confirmeront la nature univoque de cette évolution. A partir de son origine grecque, muthos, qui signifie «parole» mais également « récit », le mot entre dans la langue latine sous la traduction de « récit fabuleux ». Pour les encyclopédistes du XVIIIe siècle il devient un synonyme de la fable. Le mythe se rapporte alors au domaine de l'illusoire ou encore à celui de la crédulité aveugle et ne signifie rien d'autre qu'un égarement de l'esprit abandonnant les voies de la raison. Enfin, l'utilisation du terme «mythe» appliqué à la société contemporaine continue d'évoquer, par l'intermédiaire d'une interprétation issue du sens commun, l'idée d'une illusion qui doit être dénoncée, ou encore de croyances qui contribueraient à l'intoxication des esprits... L'avant-propos du Dictionnaire des mythes d'aujourd'hui, nous offre une des définitions possibles du terme comme désignant une « Conception collective, sorte de croyance vague, de goût,

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de culte ou d'adoration laïque spontanée» 7. Il est d'ailleurs précisé plus loin que cette signification intègre « la conception moderne du mythe, qui peut être caractérisée comme une conception creuse par opposition à la plénitude du mythe au sens religieux du terme. C'est elle qu'a illustrée Roland Barthes dans ses Mythologies (...) ». Cette définition a le mérite de démontrer la puissance de la perspective rationaliste qui continue d'alimenter la lecture des projections idéelles sous le mode de la classification. En effet, sélectionner les productions de l'imaginaire collectif en fonction de leur « profondeur» sémantique, de leur prégnance, ou de la nature de leur impact social, pour effectuer une sorte de tri entre « formes riches» et « formes creuses» risque d'amener à relativiser, voire à exclure d'études dites « sérieuses », certaines de ces productions. Ce qui constituerait une erreur bien sûr car quelle que soit la définition à accorder au mythe à savoir « récit populaire ou littéraire mettant en scène des êtres surhumains et des actions remarquables» 8 ou encore « adoration laïque» que l'on pourrait croire « spontanée », le mythe révèle les valeurs fondamentales de l'identité culturelle d'une société. Avec l'apparition des sciences humaines, le terme entre dans le domaine de la conceptualisation. Différentes théories ont été élaborées pour une définition du mythe en tant que fait social. En fonction des spécificités des sociétés concernées et l'évolution des approches, les définitions se multiplient dans leur diversité. L'approche ethnologique tout d'abord s'intéresse à l'histoire des origines tout en explorant la fonction du mythe comme explicitation des éléments fondateurs de la vie en communauté, de la préservation de la
7Dictionnaire des mythes d'aujourd'hui, Ouvrage collectif sous la direction de Pierre BRUNEL avec la collaboration de Frédéric MANCIER et Matthieu LETOURNEUX, Ed. Du Rocher, 1999. p. 9 et 10. g Définition issue du PETIT LAROUSSE 2003.

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mémoire collective, de l'ensemble des croyances et normes qui régissent l'ordre social ou encore de la rationalisation de la vie en société. Relayée par d'autres disciplines qui désormais explorent la richesse du contenu de l'imaginaire collectif, un nouveau domaine d'étude apparaît qui concerne la mythologie des sociétés contemporaines au sein desquelles s'expriment les formes de la cohésion sociale en fonction de représentations culturelles, et plus largement idéelles, partagées collectivement. Car l'on sait qu'il est difficile de nier la réalité suivante: quelle que soit la valeur accordée au contenu mythique, celui-ci constitue une expression essentielle de l'imaginaire social. Or, à travers cette nouvelle définition, il est possible d'accorder les différentes approches du mythe, en tant qu'histoire, en tant que récit et enfin en tant que modèle. La déconsidération autrefois exprimée par les scientifiques à l'égard de l'imaginaire a laissé place aujourd'hui à la redécouverte justifiée d'un monde riche de significations longtemps dénigré, à tort, au nom d'un «rationalisme élémentaire »9. Par conséquent, et au delà de l'éparpillement sémantique, il est important de reconnaître la spécificité du mythe en tant que production sociale. Le mythe est reconnu aujourd'hui comme objet d'étude scientifique de l'imaginaire sociétal. Parce qu'il constitue une représentation privilégiée de l'imaginaire collectif, le mythe offre une traduction assez explicite de l'état d'esprit d'une société et des valeurs qui participent à la cohésion sociale. Comme le précise Robert TremblaylO : «Le discours mythique est la forme la plus ancienne de savoir abstrait. (...) le mythe a une certaine prétention à la vérité, mais ses bases sont purement imaginaires ». Or, l'imaginaire est au fondement de la
9 Mircea ELIADE, Aspects du mythe, Ed. Gallimard, Coll. Folio/ Essais, Paris, 1963, p. 192. \0 Robert TREMBLA Y, Vers une écologie humaine, Ed. McGraw-Hili, Montréal, 1990, p 123.

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pensée humaine et le mythe qui en est une représentation directe nous renseigne sur le contenu de la pensée collective qui anime l'évolution sociétale. En tant que production privilégiée de l'imaginaire, il participe continuellement à la constitution et au fonctionnement des sociétés. Toute entreprise de définition du mythe doit donc tenir compte de ce rôle fondamental qu'il tient au sein de la communauté. Quant à l'étude de son contenu, elle doit échapper à toute polémique liée à la véracité des récits sur lesquels il se fonde et privilégier la mise à jour des formes signifiantes afin d'accéder à un niveau d'intelligibilité des pratiques culturelles concernées. Car, quelle que soit la distance établie entre rationalisation et contenu mythique, ce que révèle ce dernier n'est rien de moins que le fondement même de la pensée humaine et de ses implications sociales, autrement dit les valeurs mêmes qui fondent la conscience collective. L'unité du mythe tient dans ce qu'il exprime quant à la spécificité des idéaux et des attentes qui animent une société. Il est donc plus que jamais approprié de souligner que le mythe est une croyance, puisqu'il est croyance en une forme d'explicitation du monde: certes, celle-ci n'est pas forcément le reflet de la réalité, mais elle doit en tout cas être perçue comme telle du point de vue de son « utilité» sociale. Ainsi, le mythe s'inscrit directement dans la constitution culturelle de la société, il procède de la constitution de son « identité ». Il intervient dans la régulation et la gestion des comportements humains afin que ceux-ci s'élaborent au sein d'un modèle social acceptable par l'ensemble de la communauté. Il force à l'équilibre entre ce que les hommes considèrent comme relevant d'une part de la nature et d'autre part de la culture. Il a donc une valeur interprétative de l'origine et du fonctionnement des formes sociales qui amène à ignorer l'ensemble des controverses engagées - 19-

autour de l'importance à accorder à la parole sur laquelle il se fonde selon que celle-ci semble véridique ou inventée. L'essentiel est qu'il constitue une réalité permanente de l'histoire des civilisations car il renseigne sur le contenu des formes de pensée qui prévalent sur les autres en un lieu et une époque donnés. Or, toute information susceptible de révéler l'état d'esprit d'une société représente un matériau privilégié d'étude, lequel n'a rien d'irréel. Le mythe est fondamentalement convoqué pour apporter à l'homme une explication, ou, plus exactement, une justification de la cohérence interne des structures sociales prises dans leur dimension historique globale: à la fois passée, présente et future. Aux récits décrivant la création du cosmos et qui viennent ainsi apporter des réponses aux questionnements concernant les origines, s'ajoutent différentes conceptions collectivement admises qui proposent une explication du monde tel qu'il est et tel qu'il est susceptible d'évoluer. Le contenu mythique répond en effet à la tentation collective de recherche d'une origine explicative aux tumultes de l'histoire. Parce qu'il s'inscrit dans l'expérience au monde, dans l'immanence, le mythe propose à la communauté un ensemble de significations qui participent à une explication immédiate de la réalité. Il contribue à apporter une ou des réponses à la quête de sens qui anime toute action humaine dans son rapport à la société aux prises avec la problématique du devenir. En cela il évolue dans le domaine de la gestion culturelle du rapport homme-société. Il intervient directement au sein du système d'expression de l'imaginaire constitutif de toute société dans la manière dont il propose des réponses culturellement « efficaces» aux interrogations que I'homme exprime quant à la position qu'il occupe au sein du monde. La religion judéo-chrétienne a très longtemps joué ce rôle en se situant dans le domaine de la transcendance. Nous verrons plus loin quelle a été son influence et comment elle sera remise en question, à l'époque dite des « Lumières », - 20-

par une nouvelle forme de religion glorifiant le règne de la raison à un moment précis où raison et mythe vont être dialectiquement opposés l'un à l'autre, pour mieux se rejoindre au coeur de cette quête permanente de sens à laquelle se livre l'homme. On peut remarquer à juste titre que l'élaboration mythique n'a jamais cessé d'accompagner la construction idéelle de sociétés idéales. Lorsque la religion entre en crise car elle ne parvient plus à apaiser les angoisses générées par la condition terrestre, d'autres figures mythiques prennent le relais afin de restaurer un espace de convictions nécessaire à la communauté. Aussi, on retiendra essentiellement que l'ensemble des formes mythiques offrent à l'observateur un indicateur culturel précieux des systèmes de pensée qui ont jalonné et jalonnent encore l'histoire de l'homme dans sa relation au monde, à autrui, à l'organisation sociétale (économique et politique), à l'expression artistique. Et donc, «le mythe, parce qu'il porte en tant que formation symbolique la vérité subjective d'une culture, d'un groupe social, d'un pays et de ses habitants agit comme révélateur, est saisi comme prise de conscience plus que comme objet, il favorise l'intelligence active. (...) Le mythe est présent dans l'imaginaire de tous les peuples, et c'est si vrai que sans cesse, les peuples ne cessent de le réinventer tant il est vrai qu'il constitue le miroir dans lequel ils ne cessent de se
regarder. » 11.

Le terme «réinventer» n'exclue précisément pas l'existence d'un modèle initial, d'un contenu originel, susceptible d'investir de nouvelles formes imaginaires. Il est en effet important de ne pas omettre de considérer le processus d'une réapparition continuelle de figures anciennes réIl Georges BERTIN, Actualité du mythe, in revue Esprit critique,
YoI.3, n° 8 - Août 2001.

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