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De quoi Badiou est-il le nom ?

De
130 pages
Kostas Mavrakis entreprend dans cet ouvrage de poursuivre son frère ennemi, Badiou, dans les domaines de la politique, de l'esthétique et de la religion. Il étudie ce faisant les grands problèmes qui se posent à la pensée contemporaine. Comment définir l'art et le non-art qui en tient lieu aujourd'hui ? Peut-on encore envisager une politique volontariste de civilisation permettant au peuple de prendre en main son destin ? Quel serait le rapport d'une telle politique au fondement ultime des valeurs ? En quel sens notre survie en dépend-elle ?
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DE QUOI BADIOU EST -IL LE NOM?
Pour en 5nir avec le (XX) Siècle

COLLECTION THÉÔRIA
DIRIGÉE PAR PIERRE-MARIE SIGAUD AVEC L4 COLLABORATION DE BRUNO BÉRARD

OUVRAGES PARUS:
Jean BORELLA, Problèmes degnose, 2007. Wolfgang SMITH, Sagesse de la Cosmologie ancienne: les cosmologies traditionnelles face à la science contemporaine, 2008. Françoise BONARDEL, Bouddhisme etphtiosophie: en quête d'une sagesse commune, 2008. Jean BORELLA, La crisedu J)!mbolismeeligieux,2009. r Jean BIÈS, Vie spirituelle et modernité, 2009. David LUCAS, Crise des valeurs éducatives etpostmodernité, 2009

ILLUSTRATION

DE COUVERTURE

:

Alain Badiou à son séminaire, portrait au stylo bille de Kostas Mavrakis, vers 1990.

KOSTAS

MA VRAKIS

DE QUOI BADIOU EST-IL LE NOM? Pour en 5nir avec le (XX) Siècle

Collection

Théôria

L'Hemattan

@ 5-7,

L'HARMATI'AN,

2009 75005 Paris

rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-10243-9 ~:9782296102439

PRÉAMBULE

Je fus longtemps disciple et ami du penseur dont il sera ici question. Quand en 1973 je lançai la revue maoïste Théorieetpolitique nous y avons travaillé ensemble jusqu'au moment où la motivation idéologique de cette entreprise fit défaut. En 1993, il présida le jury de ma thèse qu'il défendit admirablement. Entre-temps, mon estime pour le philosophe était allée croissant au fur et à mesure que son système prenait forme mais je conservais sur certaines de ses idées en matière de politique et d'art des réserves dont je ne faisais pas mystère lors de nos rencontres. Il faut dire qu'un certain flou enveloppait ces désaccords et je pouvais croire qu'ils ne portaient, par exemple, que sur mon rejet de la musique dodécaphonique. Lors de notre dernier entretien, fin 2003, il admit le bien-fondé des critiques que je lui adressais dans mon article «Les conditions de possibilité de tout discours sur l'art» publié dans la revue Archives de Philosophie.j'en fus très surpris et le suis encore. Il est vrai que ces critiques (très amicales) portaient sur le premier chapitre du Petit manuel d'inesthétique (1998) dans lequel il n'est jamais question du non-art. Or c'est à son apologie qu'est consacré pour l'essentiel Le Siècle, paru en janvier 2005. Dès lors la rupture, tacite dans un premier temps, devenait inévitable. Bien qu'Alain Badiou ait beaucoup gagné en notoriété (pas toujours de bon aloi) ces dernières années, il est sans doute utile de présenter celui qui sera la cible principale des pages qui suivent. Soucieux de maintenir à cette occasion une certaine distance, je le ferai sous la forme d'une notice de dictionnaire. Alain Badiou est un philosophe, romancier, dramaturge né en 1937. Agrégé de philosophie en 1962, il enseigna d'abord dans le secondaire, puis à l'Université pour terminer sa carrière comme professeur à l'École Normale Supérieure. Son premier livre fut un roman: Almageste (1964). Dans les années cinquante et jusqu'au

milieu de la décennie suivante son «maître absolu» avait été J.-P. Sartre. Il lui consacrera un opuscule en 1980. Par la suite, il subit l'attraction de Louis Althusser dont on connaît le rôle dans la diffusion du mao"isme chez les jeunes intellectuels dès avant mai 68. Les événements de cette année ftrent d'Alain Badiou un militant. Il quitta le P.S.U de Michel Rocard et fonda un groupuscule mao"iste, l'UCP.M.L, qui deviendra l'Organisationpolitique en 1985. L'essentiel de l'activité de l'O.P. consiste à soutenir les immigrés sans papiers. Badiou qui avait déjà écrit le roman Almageste se ftt connaître comme philosophe en 1969 avec un essai d'épistémologie intitulé Le conceptde modèle. Ses publications dans les années 70, notamment Théorie de la contradiction,étaient d'un mao"isme très orthodoxe. Son œuvre vraiment originale débute en 1982 avec Théorie du sujet dans laquelle il réhabilite cette catégorie en s'appuyant sur Lacan contre Heidegger et Althusser. Suivirent des écrits plus minces mais très novateurs: Peut-on penser la politique (1985) et Manifeste pour la philosophie (1989). La philosophie, nous dit ce dernier livre, s'exerce sous quatre conditions: la science, la politique, l'art et l'amour. C'est en leur sein que sont produites les vérités que rend « compossibles » (cohérentes) la philosophie car celle-ci ne produit pas de vérités qui lui soient propres. Badiou a intitulé Conditions (1992) un recueil d'articles et de conférences sur la philosophie, la littérature, les mathématiques, la psychanalyse, la politique, et l'amour. Entretemps, il avait fait paraître son magnum opus: L'Être et l'Événement (1988). Il y affirme que l'ontologie est identique à la mathématique (notamment la théorie des ensembles), laquelle a pour objet les multiplicités parce que «l'être pensé comme tel n'est que multiplicité indifférente ». Une parenthèse littéraire s'ouvre dans cette série d'écrits philosophiques avec Calme bloc ici-bas (1997), roman qui démarque Les Misérables. En 2006 paraît Logiques des mondes, deuxième tome de L'Être et l'Événement, dans lequel Badiou se propose de construire une logique de l'apparaître. Les thèses qu'il y expose, proches de celles de Théoriedu sZ!jet algré la différence de m vocabulaire, portent notamment sur la question de la vérité entendue en un sens beaucoup plus large que dans son usage philosophique conventionnel. Déftnie comme « exception à l'ordre du monde », la vérité englobe ainsi chez Badiou tout ce qui a de la valeur en termes de nouveauté créative. À noter aussi un de ses ouvrages précédents: Saint Paul. La fondation de l'universalisme(1997) qui suscita l'ire de Benny Lévy (ex-chef mao"iste de la «Gauche 6

prolétarienne ») et de son cercle de talmudistes. Après la mort de B. Lévy en 2003, la controverse se poursuivit allusivement dans les Cahiers d'Études févinassiennes. Le numéro de 2007 s'intitulait justement L'Universel. Dans De quoi SarkoiJ est-if fe nom? (2007), Badiou expose sa politique sous prétexte de critiquer le président de la République. Un de ses derniers livres: Second manifestepour fa philosophie (2009), fait de la petite monnaie de sa Logique des mondesy joignant des réflexions sur le premier manifeste. En somme un manifeste sur le manifeste. Alain Badiou jouit d'une large notoriété dans le monde anglosaxon. Bruno Bosteels, auteur de plusieurs études sur sa pensée ainsi que Peter Hallward, qui lui a consacré un livre: Badiou, a Subject to Truth, N ew York, 2003, y sont ses exégètes autorisés. Il serait outrecuidant de ma part de prétendre critiquer dans les limites d'un bref essai l'œuvre d'un tel penseur. Je me propose seulement d'y lancer quelques coups de sonde qui visent à mesurer les conséquences de son ontologie et de sa logique dans les domaines de l'art, de la politique et de la religion. Or la philosophie est, selon Badiou, sous condition des procédures de vérité qu'elle s'efforce de rendre compossibles au sens de Leibniz, c'est-à-dire réalisables ou valides simultanément. Dans un tel édifice, tout se tient et si des pans entiers s'avèrent fragiles, cela n'est pas de bon augure pour la solidité du reste. Ce « tout» est en outre menacé par la trivialisation à laquelle le philosophe expose ses concepts dès lors qu'il s'efforce de les expliquer aux profanes. Certains exemples qu'il donne ont quelque chose de comique. Pour illustrer l'incorporation d'un individu à un processus de vérité il évoque ainsi le « jeune gauchiste soulevé audelà de lui-même par son adhésion sans limites aux effets de l'événement "Mai 68"» ou le « goût de l'amant pour les promenades au bord de la mer »1. Ce qui suit est parfois passablement polémique mais Alain Badiou serait mal placé pour me le reprocher car plusieurs de ses écrits sont des libelles en comparaison desquels celui-ci est modéré. Dans d'autres circonstances, il sera sans doute nécessaire de mettre l'accent sur ce qui est valable et précieux dans les idées de Badiou, (heureusement moins cohérentes qu'il n'imagine) et ce d'autant plus
1 Cf Second manifeste pour la philosophie, Fayard, 2009, p. 103.

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qu'il nous fournit lui-même des armes pour combattre ses erreurs tout comme des intuitions lumineuses pour guider notre réflexion.

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AVERTISSEMENT

Selon l'ordre des raisons, le chapitre le plus philosophique aurait dû venir en premier. On irait ainsi du général au particulier, des fondements aux analyses et, surtout, la notion de vérité - au sens spécial que lui donne Badiou - aurait été expliquée in limine afin d'éviter les équivoques. j'ai pourtant repoussé ce chapitre en cinquième position pour ne pas rebuter le lecteur d'entrée de jeu par des développements d'une abstraction redoutable. Qu'on sache simplement que les vérités de Badiou s'apparentent à ce qui est important et valable, équivalent du Bien chez Platon, et que le «processus de vérité» désigne la confirmation de cette qualité, jamais définitivement acquise. C'est pourquoi ce processus est « infini». Par exemple, le communiste qu'il est sait néanmoins qu'on n'a jamais achevé de vérifier le caractère émancipateur de la Commune de Paris ou d'octobre 1917.

l
UN REBELLE AUTORITAIRE ET CONFORMISTE

En politique comme en philosophie, ce que Badiou nous offre est un système. Mon propos n'est pas de le combattre en lui opposant le mien. Plus modestement j'examinerai les unes après les autres certaines de ses conséquences jugeant l'arbre à ses fruits et les hypothèses d'après les thèses qui s'en déduisent. Prenons, par exemple, l'hostilité de Badiou au libéralisme et au parlementarisme. En principe et dans l'ensemble je devrais l'approuver mais quand je considère les choses dans le détail je suis obligé de le contredire. Certes, je n'adhère pas naïvement à « la pensée unique », pour employer la formule d'Alain de Benoist. Loin de m'en laisser conter il m'arrive d'ironiser sur l'oligarchie libérale régnante qui aime à désigner son pouvoir par l'anglicisme « gouvernance» pour déguiser la gestion de ses intérêts particuliers sous les dehors d'une rationalité au service du bien commun. Je sais qu'elle dissimule ainsi ses choix politiques derrière de prétendus problèmes techniques dont la solution s'imposerait à tous. Il est bon de démystifier de temps en temps ce discours. D'ailleurs même ceux qui ne sont pas des économistes ont remarqué récemment comment les gouvernements s'entendent à faire combler par ceux qui travaillent les pertes de ceux qui spéculent. Dès 1999, le prix Nobel Maurice Allais avait prévu que le développement à l'échelle mondiale d'une spéculation massive fondée sur la dette constituait une menace d'effondrement général2. À présent l'État sauve de la faillite des établissements financiers en leur prêtant de l'argent qui aurait pu servir à lutter contre le réchauffement climatique. Inutile de préciser qu'avant le retournement de la conjoncture les joueurs gardaient leurs gains pour eux. Profits illimités contre risques limités.
2

cf La Crisemondialed'aujourd'hui,Éd. ClémentJuglar

1999.

Là où on n'est plus d'accord c'est quand Badiou dénonce le mal en prônant le pire. Dans Logique des mondes, il se réfère à la Dispute sur le sel et le fer qui opposa en 81 avo J.-c. le « Grand Secrétaire» de l'empereur Wu à des lettrés confucéens3. Il met ce texte en parallèle avec les considérations critiques de Mao Tsé-toung au sujet de l'économisme stalinien. À ce propos, notre philosophe se fait l'avocat du volontarisme politique contre la soumission aux lois économiques. Mais alors que le gouvernement d'un empire isolé comme la Chine des Han et qui était seul de sa taille dans sa région du monde, pouvait choisir entre les termes de cette alternative, à l'époque de la mondialisation et de la concurrence de tous avec tous aucun État ne dispose de cette liberté. Le pays qui ferait fi des lois économiques succomberait immanquablement. L'URSS s'est effondrée non par excès mais par insuffisance d'économisme et le régime chinois a survécu parce qu'il se rangea, depuis les réformes de Deng Xiao-ping, du côté du « libéralisme» confucéen. Badiou soutient le terrorisme d'État des légistes chinois, de Robespierre et de Mao car il y décèle un « désir d'égalité»4 qui se manifesterait par la « redistribution des richesses ». Partisan attardé du mode de production asiatique, il appelle « désir d'égalité» la centralisation du pouvoir et des ressources aux mains de l'empereur et de sa bureaucratie céleste. Ce qu'il veut c'est un stalinisme revu et corrigé par Mao. À partir de là on comprend beaucoup de choses. Sa haine de la démocratie et, en un sens, de la civilisation européenne par exemple. C'est ce sentiment qui s'exprime dans la phrase suivante: « L'Occident veut interdire l'apparition [...] de ce qui lui fait réellement peur: un pôle de puissance hétérogène à sa domination, un "État voyou" comme dit Bush, qui aurait les moyens de se mesurer aux actuelles "démocraties"», surtout si se réalise « l'alliance à venir des États voyous de l'extérieur et des voyous de l'intérieur »5. Le seul « pôle de puissance» susceptible de contrebalancer un jour les États-Unis est la Chine. Son régime politique est encore plus hétérogène au système occidental que celui des pays
3 cf Alain Bacliou, Logique desmondes,Le Seuil2006, pp. 29-37. 4 Cf Logique des mondes, op. cit., p. 35. 5 Cf De quoi S arkoiJ est-il le nom? Éd. Lignes, 2007, p. 17. Dans la suite les renvois à ce livre seront dans le texte.

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musuhnans. Pourtant elle n'est pas dénoncée comme un « État voyou ». C'est que la Chine n'est ni actuellement ni potentiellement un État djihadiste. Qu'est-ce qui fait donc saliver Badiou à la pensée de la future chute de l'empire américain grâce à la conjonction des deux prolétariats extérieurs et intérieurs dont il emprunte l'idée à Toynbee? Badiou est bien maladroit d'évoquer le pétainisme qui serait « le nom de cette alliance de la guerre et de la peur» (p. 18) car cela me donne l'occasion de faire à mon tour une comparaison historique dans le genre de celles qu'il affectionne. Sous l'occupation, on pouvait observer la proximité entre les lâches et les traîtres. Aujourd'hui, des gouvernements et des médias capitulent devant l'ennemi et acceptent de restreindre la liberté d'opinion pour ne pas irriter les islamistes. Badiou se joint à tous ceux qui anticipent une future collaboration avec les assassins triomphants. On trouvera peut-être que je lui fais un procès d'intention. Mais un peu plus loin il confIrme mon interprétation de ses propos. Avant d'en apporter la preuve, je rappelle que Badiou se dit l'héritier de Marx, et de Lénine dont la doctrine se basait sur le postulat de la capacité politique du prolétariat, de sa vocation à diriger la société. L'expérience historique a démenti l'hypothèse de la mission historique de la classe ouvrière et celle-ci n'est plus ce qu'elle était, ni numériquement ni quant à sa conscience de classe. Sachant que nous sommes passés à une autre époque, Badiou propose une nouvelle politique d'émancipation basée sur une série d'afftrmations, de principes et de mots d'ordre dont le premier est le suivant: « Assumer que tous les ouvriers qui travaillent ici sont d'ici, doivent être considérés égalitairement, honorés comme tels, et singulièremeilt les ouvriers de provenance étrangère ». Il voit ces derniers « s'organiser comme puissance politique populaire afIn que tout un chacun, fût-ce sous l'effet d'une crainte salutaire de leur force les considère comme [...] l'honneur de ce pays ». Notre commentaire: 10 Il n'est pas logique, n'en déplaise au grand logicien que nous critiquons, d'avancer dans la même phrase une variante de son mot d'ordre « ceux qui sont ici sont d'ici» tout en précisant que nombre d'entre eux sont « de provenance étrangère ». 20 Rien n'empêche qu'un travailleur mérite d'être honoré à un titre ou un autre mais pourquoi des immigrés illégaux seraient-ils en tant que tels l'honneur d'un pays qui n'est pas le leur et dont le peuple souhaite si peu leur présence qu'il devrait être contraint par la terreur de les honorer?

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