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DERRITAGES

De
208 pages
Derritages met en marche une lecture de la pensée déconstructive en insistant sur le caractère affirmatif de l'héritage de la tradition philosophique réalisé par Derrida. Car la déconstruction selon Derrida n'est pas plus une destruction qu'elle n'est une négation. Hériter, dans le sillage de Derrida, tout en affirmant la tradition, implique par conséquent mettre en œuvre nécessairement un travail de déconstruction de la grande famille de thèse. Un travail qui ouvre la possibilité d'un discours qui ne sera désormais ni thétique ni antithétique.
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Derritages
Une thèse en déconstruction

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions

Nathalie ROELENS & Wanda STRAUVEN(Solls la direction de), Homo Orthop edicus, Le corps et ses prothèses à l'époque (post)moderniste, 2001. Paul DUBODCHET, Le modèle juridique, droit et herméneutique, 2001. Pierre LAMBLE, Fondements du système philosophique de Dostoïevski (La philosophie de Dostoïevski, tome 1), 2001. Pierre LAMBLE, La métaphysique de I 'Histoire de Dostoïevski (La philosophie de Dostoïevski, tome 2), 2001. Ronald BONAN, Le problème de l'intersubjectivité dans l'œuvre de Merleau-Ponty. La dimension commune, Volume 1, 2001. Ronald BONAN, L'institution intersubjective comme poétique générale. La dimension commune, Volume 2, 2001. Michel FATTAL (sous la direction de), La philosophie de Platon, tome 1, 2001. Steven BERNAS, Archéologie et évolution de la notion d'auteur, 2001. André DOZ, AvecHegel, tome 1,2001. André DOZ, d'Aristote à Heidegger, tome 2, 2001. Miguel ESPINOZA (éd.), De la science à la philosophie hommage à Jean Largeault, 2001. Gilbert VINCENT (dir.), Responsabilités professionnelles et déontologie, 2001. Uwe BERNHARDT, Le Corbusier et le projet de la modernité, 2001.

Paco VIDARTE

Derritages
Une thèse en déconstruction

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~L'Harmattan,2001 ISBN: 2-7475-1943-0

à Manuel Andreu

Préface "RENDEZ-VOUS AVEC LES ERRES" Derritages. Une thèse en déconstruction. C'est en effet d'héritages dont il s'agit très précisément dans ce texte de Paco Vidarte. Dès le titre, dans le titre, à même le titre résonne déjà la question de l'héritage. Ainsi que les effets et les risques inéluctables de toute transmission, de tout transfert, de toute translation, de toute traduction. À commencer par ceux de la traduction de la langue -de la sienne et de celle de Derridadans tous les sens et dans plusieurs langues à la fois: en ftançais, en espagnol, voire en grec, en anglais ou en allemand. Toujours plus d'une langue. Car il importe aussi, Vidarte le dira immédiatement, que tout (ne) reste (pas) en famille. Surtout lorsqu'il s'agit, comme c'est ici le cas, d'une thèse, d'un travail de recherche présenté pour l'obtention du doctorat, c'est-à-dire, d'un texte qui contient une théorie ou toute une série de pro-positions que le candidat s'engage à défendre, à soutenir par des arguments devant un jury. Que se passe-t-il, cependant, lorsque cette thèse est une thèse en déconstruction, lorsqu'elle en appelle justement à la déconstruction de ce qu'on entend normalement par une thèse? Que se passe-t-illorsque, dans le cadre de l'institution universitaire, l'on s'engage à écrire, à partir du travail de Derrida, un texte soumis à des règles, à des procédures, à des formules établies, depuis des siècles, par la plus stricte tradition académique? Que se passe-t-illorsque l'on s'engage à lire et à relire inlassablement Derrida, à le citer, à prendre en charge son écriture, ses textes, son idiome, sa langue, tout en élaborant, sur son compte, une "monumentale archive pierreuse", en écrivant une thèse qui porte sur lui, une thèse qui parle de lui et avec lui, Derrida, dont l'écriture sollicite constamment toute thèse, c'est-à-dire encore, tout parti pris, toute position inébranlable? Quel bruit produit la déconstruction sur une thèse? Quel bruit produirait-elle sur la pierre de thémis ? -se demande encore Vidarte à un moment donné. "Peut-être 'cI, cI, el, ...', 'tr, tr, tr, ...', ou bien 'g!, g!, g!, ...'" -ajoute-t-il.

Prenons ce bruit en "tr" ou, encore, tout simplement en "r". "Erre", dix-huitième lettre et quatorzième consonne de l'alphabet, s'agençant souvent avec quelque autre consonne, avec le "t" par exemple: "tr" (ce tranchant bruit de trait, trace, transmission, transfert, translation, traduction, transposition, transport, mais aussi de transfonnation et de trouvaille), ou, se répétant, se dédoublant parfois elle-même: "deux r", "deux erres". Comme chez DeRRida. Toujours le "erre" en tout cas et, la plupart du temps, plus d'un "erre" et plus qu'un "erre". Car "erre", nom féminin, c'est, en outre, un terme de marine qui signifie la lancée, la vitesse acquise par un navire alors que le propulseur n'agit plus sur lui. Au singulier, le mot "erre", qui veut dire aussi la manière d'avancer, de marcher, à savoir, l'allure, le train, ne s'emploie que dans un petit nombre de locutions; mais, au plurie~ en vénerie, les erres sont également les traces et rout~ d'un anima~ de l'animal que donc je suis...l. Effets "+R" chers à tous ceux qui sommes attachés au travail de Derrida: l'erre, les erres, le train, les routes, les traces qui nous hantent sans cesse de partout et dans tous les sens, et qui, à même le titre, Derritages, nous indiquent aussi, de façon à la fois directe et oblique, non seulement que le bruit que la déconstruction produit sur thémis, sur thèse, sur toutes sortes de thèses, de pré-positions ou de pré-sup-positions, laIr cause -disons- un certain trouble: trac, tracas, traquenard, traumatisme sinon trépas, la déconstruction sonnant ainsi le glas de celles-ci; mais encore que la tâche entreprise par Vidarte dans son texte ne sera pas de tout repos. Une tâche qui, d'autre part, pourrait se résumer en deux mots ou, plutôt, en un double geste: expérience d'héritage et à la fois escarrification de thémis ou, plutôt, "escharrasage", comme disait Artaud: "Le combat a repris plus bas, alors quoi? L'escharrasage à perpétuité? Le raclement indéfmi de la plaie? Le labourage à l'infini de la fente d'où sortit la plaie ?',2. Mais l'escarre n'est pas seulement cette croûte noirâtre (nécrose cutanée, dit-on en médecine) que des tissus
ITel est le titre de la conférence que Derrida prononça lors de la troisième décade

organisée autour de son travail et qui eu lieu, sous la direction de M.-L. Mallet, au
Centre culturel international de Cerisy-la-SaIle (du Il au 21 juillet 1997) sous le titre L'Animal autobiographique. Les actes de ce colloque sont publiés chez Galilée (paris, 1999). 2 Artaud, A : "Lettre à Peter Watson", dans Oeuvres Complètes. Paris, Gallimard, 1974 et ss., ~ p. 236. Au sujet du mot "escharrasage" et du motif de l'escarre, cf. également le texte de Paule Thévenin, "Entendre/voir/lire", dans Antonin Artaud, ce Désespéré qui vous parle. Paris, SeuiL 1993, pp. 203-204.

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mortifiés forment sur la peau. L 'escarre (ou esquarre), c'est aussi, en héraldique, une "pièce honorable constituée par une équerre qui isole du champ un des coins de l'écu". Or, toute thèse, cette pièce noble et bien charpentée de l'ensemble des emblèmes universitaires, dont la réussite permet au lauréat de rentrer dans le cercle de thémis, est à la fois, de par son propre statut thétique, toujours déjà en déconstruction. Elle ne cesse de labourer et de dévaster thémis à même la peau, abîmant ainsi irrémédiablement et sa dignité académique et les limites de son cercle. En appliquant donc sur les tissus mortifiés, irrités, ulcérés de thémis, tout genre de caustiques, Vidarte ne vise, avec son texte, qu'à en exaspérer la démangeaison afin que ces plaies, ces ulcères, ne se refennent plus, qu'elles ne cicatrisent plus et que, sur la peau de thémis, elles forment àjamais des escarres : "[...] multiplication des escarres sur le corps de la mère comme sur le mien, de la chose et des mots, j'aime trop les mots parce que je n'ai pas de langue à moi, seulement de fausses escarres, de faux foyers (eskhara), ces croûtes noirâtres et purulentes qui se fonnent autour des plaies sur le corps de ma mère, sous les talons, puis sur le sacrum et sur les hanches, nombreuses, vivantes, grouillantes d'homonymies, toutes ces escarres, foyers d'autel pour dieux et sacrifices, brasier, feu de bivouac, sexe de la femme, l'escharose du mot lui-même engendrant une énorme famille de bâtards étymologiques, de progénitures qui changent de nom et dont l'escarre homonyme, l'équerre du blason quarré, donne lieu aux généalogies en abîme dont je n'abuserai pas mais je ne m'arrête pas ici sans noter le lien avec la cicatrice anglaise, scar, ou avec la coupure du haut-allemand, scar, l'eschatologie de ma circoncision, car ce terme vieilli, l'escarre venu de scar, signifie l'éclat, la violence de l'effiaction par avant-garde (car au-delà de tous les usages vieillis de ce mot de passe, ils ne m'ont jamais pardonné d'être l'eschatologiste le plus avancé, la dernière avant-garde qui compte, car l'escart, un autre mot, dit l'avance de l'écolier sur l'adversaire au jeu des
barres)[... ],,3.

"Écolier" chevronné et eschatologiste adroit, Paco Vidarte garde toujours, pour ce faire, plus d'un tour dans son sac. Et plus d'un nom.

3Derrida, J. : "Circonfession", dans Bennington, G. & Derrida, J. :Jacques Derrida. Paris, Seui~ 1991, p. 90-91.

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Paco : plus qu'un nom propre et, à la fois, plus dun et plus qu'un nom commun. Lors de la soutenance de la thèse de Vidarte, Julian Santos -l'un des membres du jmy- fit, en effet, savoir à une assemblée médusée, qu'en espagnol, Paco, ce n'est pas, tout simplement, le diminutif du prénom Francisco. Non seulement, dans les pays de langue espagnole de l'Amérique latine, le terme paco renvoie souvent à un grand nombre de significations visant des êtres vivants ou des choses inanimées4, mais, dans ce passage du nom propre au nom commun, paco désigne encore, du moins en Espagne, un ftanc-tireur. Paco : c'est ainsi que les hommes de troupe des anciennes colonies espagnoles appelaient les soldats marocains qu~ ne faisant pas partie de l'armée régulière, les attaquaient par surprise. Paco : un ftanc-tireur, un maquisard, un guérillero, un résistant. Autrement dit, un partisan: aussi bien celui qui prend parti pour quelqu'un ou pour quelque chose (c'est-à-dire, un fidèle, un disciple, un adepte à une doctrine, à une école), qu'un soldat de troupes irrégulières faisant une guerre de coups de main. Quelqu'un qui appartient donc à une sorte de "communauté sans communauté" et qui agit toujours avec indépendance et quand on ne s'y attend pas. "Violence de l'efftaction par avant-garde", comme signale Derrida. Par le moyen d'une thèse en déconstruction, d'une thèse qui parle constamment d'héritage, Paco Vidarte porte ainsi témoignage et de son attachement à Derrida, à sa façon de dire, de faire, d'écrire; et de son désir de lui rester fidèle et d'hériter de son travail. Or ce désir et cet engagement ne peuvent, à leur tour, que se resserrer strictement en un double bind. Double nyonction qui exige justement, comme le répète souvent Vidarte, de "suivre Derrida sans le suivre". C'est en agissant en ftanc-tireur, en paco, que Vidarte va sur les erres de Derrida et qu'il s'en montre un partisan fidèle qui sait très bien, néanmoins, que la possibilité d'une trahison est toujours là, à l'aftùt, lorsqu'il suit Derrida sans le suivre le long d'une thèse en déconstruction qui ne cesse de citer et de

4Les acceptions du mot "poco" changent souvent d'un pays à l'autre : minerai

d'argent, sorte d'alpaga, rongeur ou

tache

de rousseur ; en Argentine,au Chili et au

Pérou, c'est aussi un adjectif signifumt "roux". En outre, au Nicaragua, le paco est un pâté de viande et de farine de maïs ; en Argentine, c'est un poisson d'eau douce; et, finalement, en Colombie, au Chil~ en Équateur et au Panama, c'est un terme familier qu'on emploie pour désigner un gendarme.

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donner rendez-vous à Derridas : citations et rendez-vous toujours respecté(e)s, certes, toujours honoré(e)s et, à la fois, toujours transporté( e)s et relancé(e)s ailleurs, toujours renouvelé(e)s, toujours à venir. Tels des subjectiles, tels des supports, mais tels des projectiles aussi: ceux d'un ftanc-tireur ou ceux d'un partisan. Ceux de Paco Vidarte qu~ à l'appe~ au "viens" de la signature et des textes de Derrida, va, de son propre chef: répondre "oui, oui" en affirmant la même chose que Derrida et, à la fois, toujours déj~ autre chose, contresignant ainsi un héritage qu'à son tour Vidarte invente, à chaque page de son texte, dans une fidélité -pour ainsi dire- infidèle.
CRISTINA DE PERETll

5 En ce qui oonceme citations et rendez-vous, cL très précisément le chapitre 3 de Derritages. Je voudrais également faire remarquer que le rendez-vous cité à la fin de ce même chapitre fixe la date d\m évènement inoui et très important pour les "partisans" espagnols de Derrida: le 27 Novembre 1998, celui-ci préside en effet, dans la Faculté de Philosophie de la Universidad Nacional de Educaci6n a Distancia (Madrid), le jury devant lequel Vidarte soutient sa t'thèse en déconstruction". C'est la première fois, et la seule aussi pour l'instant, que Jacques Derrida a fait partie du jury d'une université espagnole.

Il

I. ANATHESIS Un soneto me manda hacer Violante que en mi vida me he visto en tanto aprieto ; catorce versos dicen que es soneto ; burla burlando van los tres delante. Yo pensé que no hallara consonante, y estoy a la mitad de otro cuarteto ; mas si me veo en el primer terceto, no hay cosa en los cuartetos que me espante. Por el primer terceto voy entrando, y parece que entré con pie derecho, pues fin con este verso le voy dando. Ya estoy en el segundo, y aun sospecho que voy los trece versos acabando ; contad si son catorce, y estâ hecho.
(Lope de Vega) 6

Antithesis introduit déjà, dès le commencement, dans l'une de ses acceptions, (la notion d') un certain différer, un retard, un remettre à plus tard, ajourner ce qui nous occupe. Ajourner et différer l'offrande même

6"Un sonnet Violante m'a commandé de faire/jamais je ne me suis trouvé dans un tel en badinant les trois vont de embarras ;I quatorze vers disent que c'est \ID sonnet "/ l'avant. Je pensais de pas trouver la bonne consonne! et me voici au milieu d'un autre quatrain ;I mais arrivé au premier tercet; rien dans les quatrains ne me fera peur. rentre dans le premier tercet,/ et il semble que j'y suis entré du bon pied,/ car avec ce vers je suis en train d'y mettre fin. Me voici au seoond,et je soupçonnemême!queje suis sur le point de finir les treize vers comptez s'il y en a bien quatorze, et c'est fait". "/

que constitue l'anathesis, comme si l'offiande ne pouvait avoir lieu que dans un temps différé, comme si toute offiande devait être ajournée ou comme si elle ne pouvait être telle qu'a posteriori, en retard Antithesis qui n'arrive qu'à s'ajourner, qu'en s'ajournant petit à petit, qu'en différant l'offiande... "comptez s'il y en a bien quatorze, et c'est fait". Antithesis: une offrande, un cadeau, a votive gift, anything dedicated, quelque chose que l'on voue ou que l'on consacre à quelqu'un, aux dieux, et que l'on expose publiquement, que l'on pend, que l'on suspend de haut, par-dessus, au-dessus du reste. De même que ce sonnet qui se voulait aussi un cadeau, que l'on offiit pour régler une dette, pour satisfaire une commande7 et qui s'épuise dans l'entre-ternps sans laisser de reste, en montrant sans aucune pudeur et dès le début sa vocation de cendre, son contretemps. Le contretemps de se voir réduit, malgré lui, à n'être qu'un simple ornement, un accessoire, quelque chose de secondaire, de superflu, un parergon, un excès: autant d'acceptions encore d'anathêma. Le contretemps de se voir maudit, anathématisé dès l'origine, mal aimé, voire malveillant, burlesque, ironique: "la fiivolité philosophique n'est pas seulement un accident"s. Une thèse en déconstruction n'a pas à suivre de semblables chemins même si j'ai souvent pensé, si j'ai pensé à chaque fois, "que je ne trouverais pas la bonne consonne" (même maintenant, alors que je suis sur le point de finir ce chapitre et que je regarde en arrière pour vous annoncer ce qui est à venir) pas plus que la façon de m'adapter à la loi qui dicte comment il faut faire une thèse, la loi des lois, la loi de Thémis, la loi de ce sonnet bien précis. Car une thèse exige que l'on suive un certain ordre, certains protocoles, une méthode, un programme; elle implique une contrainte pour qui désire,parce qu'il en a l'habitudeet parce que c'est cela qu'il veut faire, écrire en déconstruction tout en agissant de telle sorte que l'inflexible structure du sonnet grince le moins possible dans ce dire déconstructit: Or, si elle grince malgré tout, il ne faut surtout pas que la stridence soit étouffée, camouflée, amortie; il faut au contraire qu'elle soit exposée au vu et au su de tout le monde, qu'elle soit pendue bien haut, avec cette insolence que possèdent les thèses d'un anathème.

7Yiolante avait demandé à Lope de Yega de lui écrire un sonnet en pensant que celuici lui parlerait d'amour. Lope ne lui offie cependant qu'un cadeau empoisonné: Gift. 8L'Arché%gie dufrivo/e. Paris, DenoëJ/Gonthier, 1976, p. 112. Tous les textes cités sont de Jacques Derrida, sauf indication oontraire.

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Il ne s'agit point de dire qu'une thèse en déconstruction nous fait déjà penser d'elle-même à un défi, à une hérésie ou à une plaisanterie. Dans l'université, il ne reste même plus de place pour le scandale vu qu'on a mélangé le droit de tout dire avec lID certain droit à faire la sourde oreille. Une thèse en déconstruction n'inquiète personne. Il n'y a, d'ailleurs, aucune mison pour qu'elle le fasse car ce n'est pas non plus ce qu'elle prétend Sous lID titre apparemment plein de défi, qui semble réduire la déconstruction à être tout bonnement le simple et familier objet d'une thèse, un objet dont la révolte est assouvie, assujettie, neutralisée par la démarche technologique, méthodique, stricte, classificatoire, explicative d'une recherche réglée et procédurière, nous allons voir que ce n'est peutêtre pas la déconstruction qui est ici assujettie à thèse, sujet de thèse, mais la thèse même qui est en déconstruction. Or, cette thèse qui, évidemment, ne peut pas se soumettre sans plus à la loi qui dicte ce que doit être une thèse de philosophie pas plus qu'elle ne peut la transgresser, ne doit inquiéter en aucune façon. Elle va renfermer, en quelque sorte, un contenu thématique, un vouloir-dire, une présentation, voire une représentation, une ex-position de ce qui justement défie, sollicite, excède toute présentation, toute systématisation, toute ex-position, toute thèse. Une thèse, qui dès le début court le risque de "ne pas trouver la bonne consonne", ne doit pas nous inquiéter pour autant, et si elle le fait, ce ne sera qu'à la façon des spectres, et elle n'inquiétera que ceux qui y croient. Elle pourra arriver et passer -tel un spectre- sans opposition, sans entrave. Une thèse en déconstruction, c'est quelque chose qui arrive et passe. Dans tous les sens, dans toutes les directions et à tout moment: "elle exhibe et archive le mouvement même de son implosion, laissant en place ce qu'on appelle un texte, le fantôme d'un texte qui, lui-même en ruine, à la fois fondation et conservation, n'arrive ni à l'une ni à l'autre et reste l~ jusqu'à un certain point, pour lID certain temps, lisible et illisible, comme la ruine exemplaire qui nous avertit singulièrement du destin de tout texte et de toute signature [...] Tel serait donc, soit dit en passant, le statut sans statut d'un texte dit de déconstruction et de ce qu'il en reste. Le texte n'échappe pas à la loi qu'il énonce. Il se ruine et se contamine, il devient le spectre de lui-même,,9. La thèse arrive et passe; tout simplement, elle a lieu, ici et maintenant, ou bien peut-être se borne-t-elle à indiquer, à annoncer ou à rappeler un événement, en citant Jacques Derrida, en lui donnant rendez-vous.
9Force de loi. Paris, Galilée, 1994, p. 104.

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En dormant rendez-vous à Jacques Denida, en le citant, en le récitant, en allant droit à ses textes et surtout en tenant bien compte de sa façon d'écrire et de lire, une façon d'écrire et de lire qu'il n'est point facile d'imiter, de mimétiser. TIfaudra donc renoncer dès l'abord au phantasme de lire Derrida à la façon dont Denida lirait Denida, ré-citerait Denida, un phantasme qui exapproprierait notre lecture dès le début. Or cela ne veut pas dire que l'on va renoncer à le convoquer, à le ré-citer (ni à envisager cette possibilité: que le fantôme revienne soudain, à chaque fois, alors qu'on s'y attend le moins, alors que nous croyons l'avoir conjuré une fois pour toutes), à ré-citer éventuellement W1mot dordre de lecture impossible à réaliser et qui nous introduirait dans un double bind fonnidable, inquiétant, impossible à suivre, tout comme il est impossible de suivre un fantôme: "Si je soutiens ou valorise son texte, il y verra une sorte dapprobation, voire d'approbation magistrale, universitaire, paternelle ou maternelle. C'est comme si je lui volais son érection [...] Je suis donc de toute façon jugé et condamné, c'est ce qu'il a toujours cherché à faire: si j'écris pour son texte, j'écris contre lui, si j'écris pour lui, j'écris contre son texte. Cette amitié est irréconciliable. De toute façon il me vomira tout ça, il ne lira pas, ne pourra pas lire. Est-ce pour lui que j'écris? Qu'est-ce que je voudrais lui faire? faire à son 'oeuvre'? La ruiner en l'érigeant, peut-être. Qu'on ne la lise plus? qu'on la lise seulement à partir dici, du moment où moi je la consigne et contresigne ?,,10. Autrement dit, comment lire ici, Derrida? Sans avoir le temps de répondre ou de prendre le temps pour qu'il réponde à notre question, sans avoir le temps de décider s'il s'agit ici dun vocatif ou d'un objet direct. Une thèse en déconstruction implique donc, entre autres, un effort pour trouver le ton le plus juste pour une thèse qui ~t aussi une archive où la déconstruction a lieu, une place où elle peut être conservée, gardée, sauvée (saved), mais encore une place où elle peut amver. Citer Jacques Derrida, lui donner rendez-vous, sans trop savoir quel format choisir, quel support, le lieu de notre rendez-vous, ni si cela exige un choix, s'il est indispensable de décider, de faire le choix entre la référence, l'interpellation, l'allusion, la métonymie, la substitution, la supplantation: entre une fidélité qui laisse parler l'autre à notre place, la puissance du discours archivé effaçant dans un souvenir sans tache notre propre voix ainsi expropriée; ou la fidélité de celui qui parle à la première personne,
lOG/as. Paris, Galilée, 1995, p. 223b-225b (Le petit "a", après le numéro de la page, désignant la oolonne de gauche et le petit "b" celle de droite).

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en conservant sa voix, en gardant la parole alors qu'il devient le porteparole de l'autre, son prophète inspiré à l'abri de quelque trahison ou traduction toujours possible; ou encore la fidélité de celui qui décide d'être tout à fait infidèle ou de renoncer même à l'impératif d'une fidélité qu'on est en droit d'exiger; la fidélité, aussi, du délire lors duquel se mêlent archiviste et archive, parole prononcée et parole soufflée, là où '~e est lID autre" ; ou l'hallucination de celui qui s'entretient avec des revenants, tout en imaginant que l'autre est lID interlocuteur avec qui il peut discuter, qu'il peut interroger, et dont il cherche constamment l'agrément, l'acquiescement ou le pardon. En tout cas, il ne s'agira pas ici, il ne devrait pas s'agir ici -si jamais cette étrange situation d'écriture le permettait- de citer Jacques Derrida (à comparaître) comme si on le convoquait devant un tribunal, celui de la philosophie, afin de le ré-ontologiser et de l'assimiler, de le rendre récupérable et de le récupérer, lui, en l'accueillant, en l'acceptant comme de pair à compagnon panni les philosophes, un autre philosophe; et en acceptant à son tour la déconstroction comme une philosophie parmi d'autres, comme une philosophie tout court, encore de la philosophie, rien que de la philosophie; philosophie enjolivée, prête à être archivée et à se frayer un passage dans les Facultés de Philosophie. Pour ma part, j'essaierai plutôt une lecture passionnée, non pas martyre; peut-être pas non plus une lecture patiente, mais une lecture qui se laisse apostropher et traverser par un fait qui, à mon avis, est important: Jacques Derrida "parle et fait parler tout le monde, il nous ventriloque comme nous . ,,11 respIrons . Je n'ai pas voulu faire de l'histoire -de la déconstruction. J'ai simplement voulu suivre de près la singularité de l'écriture derridienne, l'événement qu'implique sa lecture, lecture irrépétable et irroouctible à quelque méthodologie que ce soit, à quelque programme préétabli, à quelque schéma pouvant rendre compte de sa stratégie disséminante qui ne peut être reconduite à aucune origine, à aucun télos (à un père, à un lecteur critique tout à fait compétent) qui lui donnerait du sens, à une lecture ou à la lecture: "l'une des thèses -il y en a plus d'une- inscrites dans la dissémination, c'est justement l'impossibilité de réduire un texte comme tel à ses effets de sens, de contenu, de thèse ou de thème. Non pas
Il''Quelquim s'avance et dit" (Entretien de Nadine Eghels avec Jacques Derrida), dans Derrida, 1., Guillaume, M. et Vincent, 1. P. : Marx en jeu. Paris, Descartes & Cie, 1997, p. 58.

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l'impossibilité, peut-être, puisque cela se fait couramment, mais la résistance -nous dirons la restance- d'une écriture qui ne s'y fait pas plus qu'elle ne se laisse faire,,12.Bien qu'il soit impossible de délimiter une orthodoxie déconstructive ou, plutôt, denidienne, je pense, cependant, que l'on ne peut pas lire Jacques Derrida -ni personne- n'importe comment sans courir le risque de manquer l'enjeu de notre démarche, soit parce qu'on tente une auto-présentation de la déconstruction qui ne serait qu'un simulacre, soit parce qu'on leste notre lecture de lourds fers à cheval afin de ne pas nous emballer et de ne pas user nos sabots en nous &ottant à ce qui est écrit, mais d'aller bon train et sans faire de faux-pas, sans manquer le pas ni faire fausse route, sans nous égarer dans une lecture ferrée, {f)errante, confrontée à la singulière expérience aporétique d'indécidabilité et d'errance à laquelle nous invite l'écriture de Jacques Derrida. Il faut éviter d"'arrêter la course d'un Genet. C'est la première fois que j'ai peur, en écrivant, comme on dit, 'sur' quelqu'un, d'être lu par lui. Ne pas l'arrêter, le ramener en amère, le brider,,13.C'est pourquo~ ma lecture n'a point voulu seller, ni brider, ni ferrer la déconstruction en y cherchant une intention dernière, une dernière thèse pouvant rendre compte de son devenir immotivé, sachant suivre à chaque instant son pas, sa piste, ses traces, ses erres, ses changements de direction; introduisant dans l'écriture, dans le texte derridien, une périodicité, une classification en étapes, une évolution, des virevoltes, des retournements, des attachements, des tendances, des interprétations a posteriori totalisantes qui ne laissent point de restes et où tout est digéré, là où il ne reste même pas de cendre, même pas de ruine qui n'ait pas été fouillée, analysée, livrée à une opération textuelle préalable; la déconstruction, ainsi comprise, manquée et ferrée. Thèse renferme encore bien plus de possibilités. Et il est toujours possible que la déconstruction ait lieu panni tous ces plis multiples, dans le re-pli de thèse; que la déconstruction arrive tandis que thèse se re-plie, à moins qu'elle ne soit déjà ce repli même, c'est-à-dire à la fois son déploiement. Une thèse en déconstruction nous engage et nous conduit petit à petit vers un mouvement incessant de transfert et de renvoi (Über-tragung, Über-setzung, meta-thesis) entre ces deux termes -thèse et déconstruction-, transfert au sein duquel nous ne pouvons que nous
12"Hors livre", dans La Dissémination. 13Glas, p. 45b. Paris, Seui~ 1972, p. 13.

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sentir plongés et qui fait signe vers l'impossibilité de rendre compte de celui-ci: "d'un processus en cours, et d'un processus qui a la structure d'un transfert, on ne doit ni ne peut tenter de surplomber ou de totaliser le sens. On lui assigne alors des limites qui ne sont pas les siennes, on l'affaiblit, on le vieillit, on le fteine,,14.Comment donc interpréter ce transfert? TI(ne) s'agit (pas) de rendre "sous peau neuve" rien à personne, de lui offtir ce qui lui appartenait déjà ou de le lui rendre maintenant en propre en le lui offiant IT(ne) s'agit évidemment (pas) d'une offiande oblique, pas plus que d'une restitution. Et, cependant, peut-être qu'à chaque fois que l'on se rappelle, que l'on répète, qu'il est question de mémoire ou d'histoire, il arrive quelque chose de semblable. Mais encore, bien entendu, lors de la tâche qui est ici la nôtre. Une situation très spéciale où nous serons obligés à chaque citation de tamiser, de cribler, de prélever, de ftayer et de fermer le passage à une certaine déconstruction (et non pas à une autre) ; de suivre un certain chemin (et non pas un autre) en marchant sur les pas de thémis, en choisissant certaines métaphores et en en refusant d'autres; de faire cette thèse et non une autre, et de prendre une décision à chaque pas, de choisir à chaque occasion, parfois sans trop savoir pourquo~ comme dirait l'autre, notre névrose, alors que d'autre part, nous allons souvent le constater, l'on ne peut pas réduire tout cela à un simple choix: "Dans la névrose on évite, à la façon d'une fuite, un segment de la réalité, alors que dans la psychose on le reconstruit. Autrement dit : dans la psychose, après la fuite initiale, vient une étape active de reconstruction; dans la névrose, après l'obéissance initiale, vient une tentative ultérieure (nachtraglich) de fuite. Ou encore: la névrose ne désavoue pas (verleugnet) la réalité, elle se borne à ne rien vouloir savoir de celle-ci; la psychose la désavoue (verleugnet) et essaie de se substituer (ersetzen) à elle,,15. Certains se demanderont prot-être ce que l'on cherche ici à éviter (en tous cas non pas la thèse, ni le genre "thèse", pas plus que n'importe quel autre genre, s'il faut à tout prix que ce texte appartienne à un certain genre, "un genre comme parodie philosophique, où tous les genres sont ; convoqués à la fois, la poésie, la philosophie, le théâtre, etC.,,16) à quoi
14 Mémoires

- pour

Paul de Man. Paris, Galilée,

1988, p. 40.

l~reu~ S. : "Der Realitatsverlust bei Neurose und Psychose". Gesammelte Wer/œ. p. 365. Frankfurt am Main, Fischer, 1948, Band ~ l~vesque, Cl. et McDonald, C.V. (Éds.) : L'Oreille de l'autre. Otobiographies, transferts, traductions. Textes et débats avec Jacques Derrida. Montréal, VLB, 1982, p. 186.

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nous ne vou1ons point avoir affaire, ce qui nous fait fuir tout de suite; à quoi ou à qui obéit-on et si c'est là le fruit d'un se laisser entraîner, d'une passivité qui (se) laisse faire ou d'un travail actif de reconstruction, de déformation et de démenti (Verleugnung). D'archive, en somme, et d'héritages. Apparemment, ce sont les deux obsessions qui hantent tumultueusement chaque page de ce texte et le font vivre; surtout l'héritage qui s'impose, un héritage qui s'impose (à moi) aussi bien à partir de la déconstruction qui nous revient, nous tombe en héritage et nous fait tomber, qu'à partir de la diathesis toujours à l'aOOt depuis un passé qui revient sans cesse: "Évidemment cet héritage est un héritage virtuel, il n'est pas un bien capitalisé ou localisé comme un cadavre IDhuméquelque part. L'héritage est une phantasmatique, dans tous les sens de ce mot, une phantasmatique virtuelle, au sens aussi d'une certaine désaffiliation, de la réaffiliation à partir de la désaffiliation,,17.Il s'agit là encore de la des-réaffiliation qui va nous occuper dès le début à partir d'une recherche étymologique, d'un déploiement familial qui finira par devenir insidieux, omniprésent, comme un roman familial interminable servant de point de départ à notre souvenir, le souvenir de quelque chose qui jamais ne pût être oubliée. Une thèse en déconstruction, par conséquent, qui s'efforce de se rappeler "thèse" et "déconstruction", n'arrivant parfois qu'à répéter ce qui ne peut pas effleurer la mémoire, ce qui, au lieu de se rappeler, constitue un passage à l'acte : "il ne le reproduit pas en tant que souvenir mais en
tant qu'action; il le répète sans savoir, évidennnent, qu'il le fait" comme s'il ne le savait pas.
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ou fait

17"Marx, c'est quelqu'un", dans Marx enjeu, p.26. lSpreud, S. : ''Erinnem, Wiederholen wd Durcharbeiten".

G. W:, Band X, p. 129.

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