Dire le monde

De
Publié par

Contre le préjugé qui oppose le langage à l'expérience comme la forme au contenu ou le vêtement à la pensée, l'examen montre que le langage est une des formes fondamentales de notre appréhension du monde. C'est la forme d'expérience dans laquelle ce que nous disons le situe dans le champ d'une expérience envisageable. La langue est une cartographie virtuelle de l'expérience.
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
Lecture(s) : 256
Tags :
EAN13 : 9782296241183
Nombre de pages : 192
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

INTRODUCTION
Les nécessités de l’édition ont imposé de répartir une exploration coordonnée en quatre volumes. Si chaque volume est axé sur un thème propre et consistant, sa compréhension n’est pas possible indépendamment de la lecture attentive des autres, en particulier du premier. Comme cette investigation s’écarte massivement de la tradition, tant dans sa manière de procéder que dans ses résultats, il n’est pas possible de résumer l’acquis des volumes précédents. Toutefois, la préface du premier volume dessine la perspective d’ensemble ; il peut être utile de s’y reporter. Dans ce second volume, il s’agit d’aborder les manières de saisir le monde autres que la perception mais tout aussi communes et universelles, à savoir le langage et la pensée ordinaire. D’emblée, ceci s’oppose à la tradition pour laquelle seule notre perception pourrait être appelée expérience. Ici, il s’agit de justifier cette extension mais surtout de montrer en quoi ces formes, tout aussi authentiques et importantes, se distinguent entre elles en s’articulant, ajoutant à la diversité des modalités d’expériences décelées dans le premier volume. Ainsi commence à prendre corps une figure plus réaliste et moins idéologique de l’expérience, figure marquée par la diversité des modalités. Dans ces deux premiers volumes sont explorées les modalités spontanées communes à tous les hommes, terrains sur lequel se constituent non seulement les connaissances, légitimes ou prétendues, mais les visions du monde commandant nos actions et réactions. Lorsqu’il s’agit de comprendre comment se constituent nos connaissances, c’est une erreur grave de s’en tenir à la perception, qui plus est à une figure largement inventée. Dans les volumes suivant, nous tâcherons d’élucider les formes d’expérience caractérisées par l’effort maximal d’en contrôler et conduire l’effectuation. Ainsi, s’amplifie la diversité des formes d’expérience en étant amenés à distinguer rigoureusement la connaissance de la nature et celle de ce qu’il y a de proprement

INTRODUCTION humain dans l’homme, à distinguer par conséquent les sciences de la nature et les disciplines spécifiquement humaines. L’investigation ne s’arrête pas à caractériser les diverses modalités de notre manière de saisir le monde mais cherche en même temps à voir comment ces modalités peuvent s’articuler. Cette dernière visée constitue une mode de connaissance propre qu’il me semble caractéristique de la philosophie. Il sera esquissé à la fin du dernier volume

CHAPITRE I

IMAGES, SYMBOLES, SIGNES, …
Si, comme j’ai tâché de le montrer dans le premier chapitre du volume précédent, est expérience tout sorte de rapport entre homme et monde dans la mesure où ce rapport comporte une part consciente, il est clair que le langage dit naturel est une forme d’expérience du monde, et une forme universelle autant que la perception. Ce n’est que dans une perspective de dualité plaçant l’entité consciente en face du monde qu’on s’imagine pouvoir placer le langage dans cette seule entité, séparément du monde qu’il exprime 1. Cette séparation entraîne une deuxième erreur en attribuant pour seule fonction au langage de désigner. La conjonction, en quelque sorte anecdotique mais prégnante, entre cette fonction, les développements de l’informatique et ceux de la biologie cérébrale, entraîne en outre à ignorer la spécificité du langage dit naturel, tant dans sa structure que dans ses fonctions, en l’assimilant à tout système de signes ou signaux. De ce que cette réduction peut être très utile en certains usages spécialisés2, il ne s’en suit pas que cela justifie de croire qu’on a ainsi atteint sa nature. Nous avons donc à situer le langage parmi les activités humaines ayant pour fonction de signifier au sens le plus commun et général, de tenter de déceler les principes d’une classification des systèmes pouvant signifier, d’établir à partir de là comment se situe le langage dit naturel et de cerner ce qu’il peut avoir de spécifique. On ne peut par davantage postuler, même implicitement, que cette forme d’expérience serait seconde et subordonnée à d’autres formes : l’examen de sa nature comporte de chercher à clarifier son rapport aux autres formes. Notons pour commencer que tout ce qui se fait dans l’examen de la perception s’est formé dans l’expression. Certes la perception jouit d’une antériorité
1

2

Nous aurons à voir ce que peut vouloir dire exprimer. Mais cela ne peut se faire que par des transformations imposées au langage et non en le prenant tel qu’il est.

8

IMAGES, SYMBOLES, SIGNES

chronologique, tant dans l’histoire humaine que dans l’évolution de l’enfant ; en outre, elle nous donne une référence constante dans l’examen de l’expression linguistique, mais cela ne lui donne aucune priorité de principe. Si la littérature en ce domaine est abondante et de grande valeur, elle ne répond que très partiellement à l’optique qui conduit notre investigation pour plusieurs raisons. En premier lieu, les théories logiques du langage l’abordent selon une visée et des normes qui ne valent au mieux que pour un usage unique, l’usage scientifique, et non pour le langage tel qu’il fonctionne effectivement. Ceci entraîne plusieurs défauts rédhibitoires : a) il n’est pas sûr que le langage ainsi construit soit purement une dimension du langage ordinaire, qu’il rende compte exhaustivement d’un des usages du langage ordinaire : la désignation ; b) il n’est pas sûr que cet usage soit séparable des autres usages et que la désignation soit assurée indépendamment ; c) cette démarche exclut un des traits les plus cruciaux du langage ordinaire : la diversité des langues. Les théories logiques parle du langage3 alors que nous avons des langues dont l’unité n’est pas encore entièrement décryptée. Pour l’instant l’unité du langage reste un sentiment, fondé sur la possibilité de traduction, mais la fonction linguistique, et encore plus langagière, reste encore trop partiellement explorée. En second lieu, l’approche linguistique, si légitime soit-elle4, ne retient du langage que la structure de la formation des signes en excluant les conditions de fonctionnement, donc de production et de réception des signes effectifs : phrases et séquence de phrases (discours). Non content de n’exposer qu’une dimension de la forme d’expérience qu’est l’expression langagière, il est probable que l’incapacité à dépasser le niveau de la formation des mots5 vient, au moins en partie, de la restriction de l’entreprise à la seule dimension linguistique.
Ce qui est d’ailleurs assez illusoire car on voit bien que tout est construit au plus près de la langue anglaise. 4 Légitime pour fonder la discipline, elle ne l’est plus s’il s’agit de visée ontologique. 5 Malgré les tentatives de Chomsky et alii, la syntaxe reste un bricolage empirique. La sémantique linguistique souffre de sa subordination à la logique formelle et de sa projection dans les dictionnaires.
3

IMAGES, SYMBOLES, SIGNES

9

En l’état actuel, nous trouvons deux approches également déficientes du point de vue de ce que nous cherchons, d’une part des théories linguistiques concentrées sur le fonctionnement observable des signes constituants les langues mais laissant de côté la fonction même d’expression (ce qui est légitime du point de vue méthodologique), de l’autre des “philosophies“ du langage qui, bien que se développant dans un horizon érigeant l’expérience en fondement premier, ignorent massivement le phénomène même des langues, c’est à dire du langage tel que nous pouvons l’appréhender, parlant d’une figure inventée du langage pour une utilisation particulière. Notre propos est d’élucider l’expression langagière 6 comme mode fondamental d’expérience, ce qui exige d’envisager toutes les dimensions de ce qui se présente intervenant dans l’expression. Si importants que soient les travaux linguistiques7, il n’en sera fait usage qu’à l’intérieur de ces dimensions, qu’il importe en premier lieu de repérer. Quant aux théories logiques du langage, elles ne concernent pas notre objet mais une construction dérivée, dont l’examen relève d’une forme d’expérience, la connaissance scientifique qui n’est ni commune ni première. I FORMES DU RENVOI S’agissant de cerner le domaine d’expérience qu’est le langage, le traiter comme un système de signes semble s’imposer. Nous n’aurions plus qu’à examiner quelles sont les diverses sortes de systèmes de signes pour situer le langage. C’est aller trop vite pour deux raisons : tout d’abord c’est se condamner, au moins en grande partie, à ignorer ce sans quoi le signe ne fonctionne pas ; ensuite, c’est laisser échapper des traits du signe qui n’apparaissent que lorsqu’on distingue comme signes certaines régions perceptibles des régions simplement perçues. Si, de plus, nous remarquons que beaucoup de ce que nous reconnaissons comme signes sont aussi des évènements dans notre saisie ordinaire, ce n’est pas seulement le signalement du signe qui en
6

Désormais, il vaut mieux utiliser le terme “langagier“ pour exprimer ce qui concerne le langage dans sa totalité d’activité d’expression et le terme “linguistique“ ce qui concerne la structure de la séquence phonétique. 7 Et aussi, en préalable, la théorie de l’information.

10

IMAGES, SYMBOLES, SIGNES

fera un signe mais sa fonction. Comme première amorce on peut prendre la manière dont on conçoit ordinairement la fonction de signification : celle de renvoi. On entend par là le fait pour une région de l’expérience de renvoyer à une autre région, de telle sorte que lorsqu’on à l’une on a l’autre, indépendamment de la présence de cette dernière. Cette fonction semble généralement admise, mais va se révéler insuffisante, dès qu’on fait le tour des sortes de renvois que nous avons dans l’expérience commune. À chaque étape on aura à marquer ce qui convient au langage proprement dit. a) Renvoi transversal et renvoi transmodal

Avant de sérier les rapports entre la région faisant renvoi et ce à quoi elle renvoie, il faut marquer qu’il n’y a de renvoi que pour un X qui saisit ou produit ce rapport. Si A un rapport effectif à B sans que ce rapport soit saisi par un X ce peut être un rapport de causalité mais pas un renvoi. Ce n’est pas le contenu du rapport qui fait le renvoi. Le simple fait qu’il y ait un rapport saisi entre deux régions de l’expérience n’est pas non plus encore un renvoi : dans le spectacle je saisis toutes les parties en relations réciproques mais cela ne fait pas un renvoi de l’une à aucune autre. Pour qu’il y ait renvoi il faut l’un au moins des deux conditions suivantes ; soit la région d’expérience à laquelle une autre renvoie est absente ; soit, bien que présente, elle reçoit une relation s’ajoutant à celles qui sont déjà présentes. La première de ces relations supplémentaires est le choix parmi ce qui est présent de ce à quoi le signe renvoie. Nous pouvons maintenant distinguer une première dualité suivant que A renvoie à un B dans le même mode d’existence ou dans un autre ; j’appellerai le premier renvoi transversal, le second transmodal. Il y a renvoi transversal lorsque, dans ma perception, une fumée m’indique du feu, au coucher ce soleil rouge m’annonce du beau temps, un éclair m’annonce le tonnerre, mais aussi lorsqu’un bruit attire mon attention sur une source visible. Il y a également renvoi transversal lorsque une phrase renvoie à une autre ou un mot à un autre car nous sommes dans le même mode qui est celui du langage. En ce qui concerne ce dernier, donc, il y a renvoi transversal de ces deux manières au moins : en tant qu’événement, un acte de

IMAGES, SYMBOLES, SIGNES

11

parole ou un écrit renvoie à des actes de même ordre en réception et en réponse ; en tant que séquence pourvue de sens il renvoie à d’autres séquences pourvues de sens. Il y a renvoi transmodal lorsque un A dans un mode d’existence renvoie à un B dans un autre mode d’existence. Des processus perçus renvoient à des processus physiques : l’ébullition de l’eau à l’agitation moléculaire et à la pression atmosphérique. Les signes linguistiques complets (phrases) renvoient à des domaines d’expérience tels que notre perception, des ordres, des évaluations, des concepts, etc. Utiles pour situer l’acte langagier, ces deux formes sont loin d’en cerner la spécificité. C’est une habitude ancienne de traiter et d’appeler signe une région perçue quand elle renvoie (ou est censée renvoyer) soit à des phénomènes perceptibles, absents ou non, soit à quelque chose supposé situé dans une sphère de réalité imperceptible comme telle, qu’il s’agisse des signes du zodiaque, des divers signes de divination, des rêves “inspirés“, etc. mais aussi de toute la symbolique scientifique car ce qui correspond à ces symboles (et leurs combinaisons) n’est pas perceptible comme tel. Personne ne perçoit davantage la structure spatio-temporelle commandant la chute des corps que la structure d’un proton. L’acte langagier, lui, est signe comme tout événement perceptible mais d’un manière différente, renvoyant aussi bien à d’autres actes langagier qu’à des régions perceptibles et à des actes humains ; on ne peut négliger ou tenir pour marginale cette dimension du langage. De même, l’acte langagier renvoie en tant que séquence pourvue de sens à d’autres séquences pourvues de sens ainsi qu’à ce qui permet de les produire et les interpréter. Ce dernier aspect est masqué par l’ensemble des préjugés gouvernant l’approche traditionnelle du langage naturel. Premier préjugé : réduire la fonction du langage à la désignation ; deuxième préjugé, s’imaginer que la relation de désignation est individuelle, liant chaque mot isolément à son référent ; troisième préjugé, concevoir la syntaxe comme une ébauche approximative, imparfaite et confuse de la syntaxe logique 8. Au contraire, ce que nous allons
8

On verra en son temps que ces trois préjugés sont les faces indissociables du même.

12

IMAGES, SYMBOLES, SIGNES

désigner pour l’instant par le terme encore approximatif de renvoi constitue la trame cruciale de la fonction proprement linguistique, tant de la dimension sémantique que de la dimension syntaxique. Quant au renvoi transmodal, l’acte langagier en présente la plus grande variété. Tout d’abord sa face perçue renvoie à des comportements humains ayant très généralement leur propre dimension symbolique (n’étant donc pas réduits à leur face perceptible). Ensuite, cette face perçue renvoie à la signification de la séquence, l’acte langagier comportant ce renvoi transmodal en lui-même. Ensuite encore, sa signification renvoie à tous les modes d’existence accessibles, y compris au langage lui-même, non seulement dans ses réalisations particulières ou dans ces systèmes de productions de signes que sont les langues, mais au langage comme forme d’expérience. Ces diverses formes de renvoi sont-ils juxtaposés ou, au contraire interdépendants, c’est l’un des objets principaux de l’investigation. b) Nature problématique du lien

Le lien entre ce qui fait fonction de signe et ce à quoi il renvoie comporte une grande variété. C’est devenu un acquis quasi universel que ce que Saussure appelle “arbitraire du signe“, entendu comme l’absence totale de relation interne entre la séquence phonétique et son signifié. Ce qui est difficilement niable lorsqu’on considère le rapport individuel du signe linguistique à son référent, est bien moins évident lorsqu’on considère le rapport de l’univers sémantique d’une langue à ses domaines d’expérience. En outre, il est un fait brut : le lien strict de la fonction langagière et de la constitution humaine, lien qui reste à élucider mais qui est un fait aussi indéniable que la pesanteur ou la mortalité. On a donc à considérer d’une part la relation directe entre le signe et son référent, et d’autre part ce qu’entraîne l’interposition du producteur/récepteur des signes. La première catégorie de relation directe est la relation interne reposant sur la nature des termes, le signe appelant par lui-même ce à quoi il renvoie. Dans ce cas le signe est adhérent, de telle sorte que, sauf perturbation, on ne peut avoir l’un sans l’autre. À l’intérieur de cette catégorie, il faut distinguer la relation directe et la relation à travers un intermédiaire. La relation directe peut être

IMAGES, SYMBOLES, SIGNES

13

aussi bien transversale que transmodale : dans l’une la fumée signifie le feu, l’aboiement signifie le chien, le symptôme l’état biologique, et dans l’autre le phénomène observable signifie une structure physique ou 9 une combinaison de nombres signifie un événement personnel à venir. L’acte langagier peut être direct (transversal) en tant que comportement social tel que, par exemple, dans les couples question/salutation - réponse. Lorsque le signe n’est pas un simple événement dans le champ de la perception mais une production ayant pour fonction le renvoi, il n’y a plus de relation entre la nature du signe et celle du référent mais le producteur/récepteur est constitué de telle sorte que mis dans un certain état A, il produit (sauf perturbation empêchant le processus) un signal S toujours le même, et lorsqu’il reçoit le signal S il produit l’état associé A’. Suivant la nature des producteurs/récepteurs A et A’ peuvent être identiques ou différents, le système peut être symétrique ou asymétrique. Il semble qu’on ne trouve de systèmes symétriques que dans des systèmes artificiels ou le but est de reproduire l’état de chose initial, comme le téléphone ou la télévision. Les systèmes asymétriques se retrouvent dans tous les systèmes artificiels relevant de la télécommande et semble la seule forme des systèmes naturels, gestes et cris animaux, pour lesquels il s’agit toujours d’obtenir des partenaires un comportement approprié mais non identique. Du point de vue des signes tels qu’ils se présentent, le langage ne comporte aucun lien interne individuel tel que si A alors S et si S alors A’, entre états de référence et séquences phonétiques, non seulement aucun lien direct entre la structure de ces états et la face perceptible de la séquence phonétique mais aussi entre l’état du locuteur ou de l’auditeur et la production ou réaction au signe. Cela ne vaut pas seulement pour l’émission externe du signe physique mais pour la production interne : non seulement je ne dirai pas forcément ce que je désire ou éprouve mais je ne l’exprimerais pas forcément en moi ; à l’audition je n’associerai pas
9

Nous ne parlons pas ici de ce qui est légitime mais de la manière dont les hommes traitent des parties d’expérience comme des signes. Il y a des sortes de signes aberrants ; ils n’en sont pas moins opératoires, bien que probablement désastreux.

14

IMAGES, SYMBOLES, SIGNES

forcément un état quelconque en moi. Par contre, nous pouvons remarquer déjà que notre communication linguistique est toujours à la fois symétrique et asymétrique, à la fois véhiculant des états semblables et disposant le récepteur d’une certaine manière. Outre la relation interne individuelle, on doit cependant envisager plusieurs sortes de relations internes entre signe et référent. 1° Relation de structuration S‘il n’y a pas de relation interne individuelle entre les signes linguistiques et leur référence, il y a cependant une relation générique entre le fonctionnement du langage et ce qu’il peut exprimer. Relation trop généralement négligée, elle impose des conditions à cela qu’on va exprimer pour pouvoir l’exprimer : Il y a une relation interne entre la fonction linguistique et les structures dans lesquelles elle se réalise d’une part, et de l’autre la manière dont sera saisi ce qui sera exprimé. C’est, ici aussi, une erreur générale de croire que le référent du signe linguistique préexiste à son expression avec tous les traits sous lesquels il sera exprimé et qu’il en est à tous égards indépendant. 2° Relation de “ressemblance“. La seconde sorte de relation interne repose sur un communauté dans la manière dont les termes se présentent sans que cette communauté comporte une relation causale ; c’est ce qui se passe lorsqu’une région perceptible ressemble à sa référence. Cette ressemblance est double : d’une part celle de l‘image, de degré très variable : de l’image réaliste d’un arbre à un dessin d’enfant puis une silhouette humaine dans le panneau de passage piéton, toutes les variations sont possibles et fonctionnelles. De l’autre on peut parler de symbole lorsque la relation interne lie le corrélat de l’image à sa référence ; c’est le cas pour la balance symbole de la justice (institution) ou du lys dans la peinture médiévale et classique, symbole de la pureté. C’est une propriété prêtée au modèle de l’image qui est mise en relation avec la référence 10. La dimension symbolique joue un rôle capital dans les comportements humains, elle commande la connaissance qu’on peut en former, elle présente une variété considérable mais
10

Une autre forme de parenté, variable, compliquée et plus ou moins arbitraire se trouve dans les symboles scientifiques.

IMAGES, SYMBOLES, SIGNES

15

l’ébauche ci-dessus suffit pour montrer que le langage naturel n’en a aucun trait. Le signe linguistique n’a parenté ni de nature ni d’apparence avec ce qu’il signifie. Malgré des efforts dont on suit la trace du Cratyle aux Nouveaux Essais sur l’entendement humain au moins on ne peut trouver de lien interne entre la séquence phonétique et sa signification. Il reste une association reposant sur autre chose. On élimine au passage le mot utilisé par Saussure car “arbitraire“ suppose un abus et dit plus que le fait de l’association externe. Le débat ancien (encore bien développé chez Rousseau) entre adéquation, “don“ venu d’ailleurs et convention est mal engagé pour plusieurs raisons : tout d’abord on fait de l’association une relation individuelle au niveau des mots, alors qu’il s’agit, comme on va le voir, d’une relation du système sémantique au champ de l’expérience ; ensuite on admet qu’il n’y a pas de contraintes réciproques liant les signification individuelles qui seraient simplement juxtaposées ; enfin la notion même de convention ne va pas de soi. En effet, une convention suppose une entente explicite, entente explicite dont on ne trouve pas trace dans le fonctionnement des langues. L’apprentissage ne résout pas la question car on y observe une innovation continue, dès le plus jeune âge souvent : or ces nouveautés ne font que très rarement l’objet d’une discussion et d’une entente explicite entre apprenants et adultes. Mieux encore, le sens des mots évolue, et à des vitesses très différentes de telle sorte que le sens dépend d’une entente tacite : de manière encore rudimentaire, il faut se rendre à l’évidence : le (ou les) sens des mots relève exclusivement de l’usage. Un mot signifie très exactement ce sur quoi les divers locuteurs s’entendent en fait dans l’utilisation qu’ils en font. Ce fait d’une portée capitale sera développé en son temps. c) Statut unique du langage dit naturel

Si le langage humain comporte des parentés avec certains sortes de signes, il s’en distingue de plusieurs manières, certaines que nous allons rappeler, d’autres à ajouter. Au préalable, il semble qu’il vaille mieux éviter l’adjectif naturel pour ce qu’il induit faussement. S’il fait partie de la constitution de l’homme et joue un rôle central dans sa vie, il se réalise en une multitude de langues

16

IMAGES, SYMBOLES, SIGNES

qui ne sont pas directement ni parfaitement superposables, qui sont des productions sociales historiques et continues et qui, en tant que productions, ne se distinguent pas de la plupart des autres productions sociales qui ne sont pas davantage conscientes et concertées. Il ne suffit pas d’opposer naturel à artificiel pour justifier l’adjectif puisque artificiel ne convient pas mieux car, à l’inverse, les hommes produisent toutes sortes de systèmes de signes proprement artificiels, concertés, explicites mais aucun ne présente tous les traits des langues humaines. Plutôt que d’encourager la confusion en induisant comme on le fait une parenté fondamentale par l’application du terme de langage à tout système de signe, il vaut mieux soit trouver un mot nouveau pour souligner la situation tout à fait originale de cette fonction soit lui réserver le terme sans aucun adjectif. Comme le terme de langage jouit de l’antériorité d’usage et que l’invention est rarement heureuse, je me tiendrai désormais à cette seconde face de l’alternative. Il resterait à trouver un terme générique pour les autres systèmes de signes. Comme forme fondamentale d’expérience, le langage se présente comme une sorte d’évènements qui renvoient aussi bien, en tant qu’actes à d’autres actes de même ordre, et en tant que signes à tout ce qui peut être accessible dans tous les modes d’existence, y compris dans leur propre mode d’existence. Il faut insister sur cette universalité, car si, en fait, nous ne sommes pas toujours capables d’exprimer telle situation, en droit aucune sorte de situation dans aucun mode d’existence n’est inexprimable 11. Ainsi, l’acte réel de langage s’insère dans le cours du train du monde mais peut accéder d’une certaine manière à toute forme et toute situation d’expérience possible pour l’homme. Si l’acte langagier a pour cœur la séquence linguistique proprement dite, il ne s’y réduit pas. S’il a été utile et peut-être indispensable de commencer à écarter de l’étude du langage tout ce qui n’était ou ne paraissait pas proprement linguistique, l’entreprise, réussie jusqu’au niveau de la constitution des mots, piétine dès qu’on aborde leur fonction et la constitution de la phrase. Il y a fort à parier que les éléments de la production
11

À condition qu’on veuille attendre de voir ce que veut dire exprimer, car on entend par là à tort que le langage devrait “porter“ ce qu’il signifie.

IMAGES, SYMBOLES, SIGNES

17

effective des phrases, réputés accessoires et non systématiques, jouent un rôle constitutif dans la formation de la signification effective. Ceci oblige à ne pas réduire l’étude du langage à celle de la partie isolable, réputée seule linguistique. Toutefois, c’est à partir et en référence à ce noyau formé par une certaine forme de “matérialité“ du signe qu’il est possible d’articuler les éléments dits non linguistiques et d’élucider leur rôle dans la signification. Nous avons donc à distinguer dans l’étude du langage la description de l’acte tel qu’il se présente, son mode de fonctionnement et les fonctions qu’il remplit. Dans le premier cas il faut distinguer la dimension linguistique et la dimension langagière 12. Dans le second cas il faut caractériser la structure interne du signe et les rapports entre les producteurs/récepteurs de signes. Dans le dernier, il faut distinguer la nature de l’expression et les domaines où elle se réalise. Ceci constitue le programme de cette investigation. Il reste au préalable à compléter le tableau de la description globale pour éviter d’introduire, subrepticement ou non, des contraintes, des normes, des visées restrictives ou abusives. Ceci ne peut se faire qu’à partir de ce que nous constatons car il s’agit d’avancer dans l’élucidation du langage tel qu’il se présente 13 et non tel qu’on estime qu’il devrait se présenter. d) Premier traits originaux

Outre le fait de l’insertion de l’activité langagière dans le train du monde et l’universalité de sa référence, on doit ajouter deux sortes de traits constants. D’une part, on ne peut restreindre cette activité à aucune utilisation ni même en privilégier aucune, car l’expérience constante montre le contraire : la désignation, qui a joué et continue à jouer un rôle exceptionnel sinon exclusif dans la recherche de la signification n’est qu’une des fonctions langagières et on peut dire sans forcer le trait que le langage est la bonne à tout faire dans les échanges et activités humaines. Ordre, prière, suggestion, manipulation, correction, plaisanterie, … aussi bien
12

Par linguistique, j’entends ce qui concerne la structure de la séquence phonétique, par langagière ce qui concerne l’acte entier d’expression se développant autour de la séquence 13 Ce qui est dire identiquement, tel qu’il est pour nous.

18

IMAGES, SYMBOLES, SIGNES

qu’enseignement et renseignement, description et exposition de toute sortes de savoirs, vrais ou fantaisistes, tous ces usages et tous autres qu’on pourrait trouver appartiennent également au langage. Certes, presque sans exception, une séquence phonétique bien construite comporte une référence dans le champ de l’expérience mais a) c’est loin d’être toujours dans le champ de l’observable, b) dans tous les cas le rôle de cette référence reste à élucider car rien, sauf l’habitude et la visée gnoséologique hâtive, ne nous autorise à en faire la seule fonction ni la fonction centrale du langage. On aura à tenir constamment compte de cette polyvalence dans toute la suite tout en situant à chaque fois ce noyau de référence qui n’a pas pour fonction obligée de désigner. D’autre part les rapports entre locuteurs obéissent à des conditions qu’on ne trouve en aucun autre système de signe, conditions des rapports entre locuteurs humains qui ne se retrouvent que dans le langage et conditions de la structure des séquences formant signes qui ne se retrouvent également qu’en lui, ce qui suggère fortement qu’il y a un rapport entre ces deux traits privilégiés, rapport qui reste entièrement inconnu pour l’instant. La constitution originale du langage s’ébauche assez nettement mais insuffisamment dans la théorie de la double articulation ou autres conceptions équivalentes ; elle fera l’objet du chapitre suivant. Le rapport original entre locuteurs doit être exposé ici comme fait brut mais formera l’un des fils directeurs de l’investigation car il reste incompréhensible dans les descriptions linguistiques soumises aux présupposés traditionnels. Les traits formant le rapport original d’expression dans l’échange langagier rencontrent une objection implicite qu’on a à écarter : en effet ce rapport est loin d’être toujours réussi et peutêtre même ne l’est-il jamais complètement. Cette expression imparfaite est un fait dont on ne peut tirer qu’elle ne se réalise pas ni que son échec relatif tient à un vice interne. Le seul fait que cette expression s’établisse jusqu’à un degré généralement suffisant et qu’il soit possible, en dépassant l’usage spontané et incontrôlé, de diminuer son imperfection suffit à montrer qu’elle se réalise. Le premier trait original est la large indépendance de l’acte d’expression vis à vis de ce qui peut être exprimé. Il ne s’agit pas ici de séparer la manière d’exprimer de ce qui sera exprimé mais de l’acte même. Dans les autres systèmes de signes, lorsqu’un

IMAGES, SYMBOLES, SIGNES

19

émetteur est dans un état tel que cet émetteur est constitué pour produire un signal correspondant à cet état : “si j’ai E j’ai S“, à chaque fois que l’émetteur sera dans l’état E, il produira le signal S. Il en sera de même à la réception, aux perturbations près évidemment. Chez l’homme on peut trouver l’équivalent dans des mimiques, gestes, expressions du visage, mais pas dans le langage. Un homme dans un certain état, n’en formera pas forcément une expression, non pas seulement pour des récepteurs différents mais même pour lui-même. S’il forme une expression, elle ne sera pas forcément adéquate, et si elle est adéquate, ce ne le sera pas forcément en tant que la manifestation de cet état mais par corrélation. Si je suis en colère, je ne le formule pas forcément (je n’en prend pas forcément une conscience explicité), si je le formule en moi, je ne le dis pas forcément, et si je dis quelque chose en liaison avec ma colère, ce n’est pas forcément l’expression de ma colère, mais quelque chose pour disposer l’interlocuteur par rapport à cet état, ou même à un autre état. Bref le langage humain n’est pas adhérent. Le deuxième trait original est la multilatéralité : le même signe langagier peut être (toutes choses égales d’ailleurs) produit et reçu par tout homme, il peut être également retransmis, de telle sorte qu’un message M peut être produit par A et reçu par B aussi bien que produit par B et reçu par A ou autres C, D, … de même aussi que, reçu par B, il peut être reproduit par B pour C, etc. Il est aisé de constater qu’aucun système tant artificiel que naturel ne réalise cette multilatéralité 14. Le troisième trait original est la possibilité d’associer au signe aussi bien des états symétriques qu’asymétriques. Les systèmes naturels, principalement les signaux animaux15, comme une bonne partie des systèmes artificiels sont asymétriques, associant à un état initial un état différent dans les récepteurs, commandé par le premier par l’intermédiaire du signal. Les systèmes symétriques connus sont tous artificiels et le sont exclusivement. Au contraire, nous trouvons les deux associations dans le langage et ceci non
La contre épreuve du téléphone ne vaut pas car entre les deux interlocuteurs nous n’avons pas un seul système physique mais deux fonctionnant chacun dans un seul sens. 15 Du moins avant toute intervention humaine car le cas de quelques chimpanzés laisse la question en suspens.
14

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.