Dostoïevski, la vie vivante

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296287129
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DOSTOIEVSKI,

LA VIE VIVANTE

« La philosophie en commun»
Collection dirigée pa,. S. Douai/Je,., ]. Poulain, P. Verme,.en

Nourri trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de récriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de r argumentation, faisant surgir des institutions comme r&:ole de Korcula (Yougoslavie), le Collège international de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun de jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du.jugement.
@ L'HARMA TI AN, 1994 ISBN 2-7384-2410-4

LA PHILOSOPHIE EN COMMUN
Collection dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren

Philippe

SERGEANT

DOSTOIEVSKI,

LA VIE VIV ANTE

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection
«

La philosophie en commun»

Jean Ruffet, Kleist en prison. Jacques Poulain, L'âge pragmatique ou l'expérimentation totale. Karl-Otto Apel, Michael Benedikt, Garbis Kortian, Jacques Poulain, Richard Rorty et Reiner Wiehl, Le partage de la vérité. Critiques du jugement philosophique. Geneviève Fraisse, Giulia Sissa, Françoise Balibar, Jacqueline Rousseau-Dujardin, Alain Badiou, Monique David-Ménard, Michel Tort, L'exercice du savoir et la différence des sexes. Armelle Auris, La ronde ou le peintre interrogé. Sous la direction de Jacques Poulain et Wolfgang Schirmacher, Penser après Heidegger. Eric Lecerf, La famine des temps modernes. Urias Arantes, Charles Fourier ou l'art des passages. Pierre-Jean Labarrière, L'utopie logique. Reyes Mate, La raison des vaincus. Jean-Louis Déotte, Le Musée, l'origine de l'esthétique. Jacqueline Rousseau-Dujardin, Ce qui vient à l'esprit dans la situation psychanalytique. Josette Lanteigne, La question du jugement. Chantal Anne, L'amour dans la pensée de Soren Kierkegaard. Sous la direction de Dominique Bourg, La nature en politique. Jacques Poulain, La neutralisation du jugement. Saverio Ansaldi, La tentative schellingienne, un système de la liberté est-il possible? Solange Mercier Josa, Théorie allemande et pratique française de la

liberté.

A paraître: Les philosophes allemands en 1933, collectif sous la ..direction de Wolfgang Fritz Haug. Ulrich Johannes Schneider, Le passé de l'Esprit. Une archéologie de l'histoire de la philosophie. Marcos Garcia de la Huerta, Critique de la raison technocratique. Horacio Gonzalez, L'éthique picaresque.

DU MEME AUTEUR
AUX EDITIONS DE LA DIFFERENCE :

Alain Jouffroy, llinstant et les mots.. Essai, 1987. La Victoire de Tancrède. Théâtre, 1989. Donald Sultan, Appoggiatures. Essai, 1989.
CHFZ D'AUTRES EDITEURS:

L10mbre dans la fontaine, illustration H Télémaque. Editions Etrangères, Christian Bourgois,1979. Cent pages imaginaires d1un conte réel, Christian Bourgois,1980. Erro ou le langage infini, Christian Bourgois,1980. Le présent, illustrations M Dhoye. Pierre Bordas et fils, 1980. Chelnins de la lenteur, illustrations P Gaste. ACAPA, 1984. Promenade ou une enfance de Sophocle, illustrations J Capella.. Editions J M Pont y, 1992.

"La liberté ne peut être que la liberté de celui qui pense autrement. "

Rosa Luxembourg

Pour Eri, en souvenir de ces douze merveilleuses années passées ensemble et pour Maurice Matieu et Nathalie AntonNégrel sans le soutien desquels je n'aurais pas écrit ce livre.

I. DOSTOIEVSKI ET L'EMPIRE DE LA CONSCIENCE DE SOI

Ch.l. La question de la Société Royale de Norvège au 1~ siècle

1) Jouer le réel u tableau et le miroir

"La consciellce, qu'est-ce que cela? C'est moi qui la fabrique. Pourquoi j'en souffre? Par habitude. Par habitude humaine universelle depuis sept mille ans. Alors défaisons-nous de cette habitude et soyons des dieux. ff
Ivan Karamazov.

Une question bien posée appartient rarement à un seul écrivain. Il faut un orchestre de penseurs pour poser une question. Et du temps. Généralement, énormément de temps. Pour un écrivain le réel, c'est peut-être toute une vie passée à façonner une question. Comment être entendu? Comment jouer pour être entendu? Ce n'est pas très simple. Entre le refrain, la ritournelle et la rumeur, il y a peut-être mille questions qui s'entrechoquent et finissent par se rapprocher d'une chose que chaque siècle pose et veut entendre sous des faces certainement différentes mais pose et attend d'entendre, de voir, de réfléchir, de bâtir. Et cette question, comme dans le cas de Dostoïevski, passe sur d'autres lèvres. Elle est murmurée et on l'entend sur d'autres lèvres. Dans une conversation, à l'entrecroisement de livres, la question est là. Trop tard, trop tôt, mais elle est là. Elle n'appartient à personne. Elle se forme. Elle ne s'adresse peutêtre à personne. Pourtant elle s'entend. Elle préoccupe. Elle se joue quand l'auteur qui l'a posée est oublié depuis longtemps. Qui se soucie encore du critique Biélinski et de sa fameuse réponse à Gogol ou de Tchernychevski et de son roman subversif, Que faire? C'est pour avoir lu au cercle

Il

Piètrachevski la réponse de Biélinski 1 que Dostoïevski fut
condamné à mort puis déporté en Sibérie. Ou bien plusieurs penseurs ont posé différemment la même question. Gogol. Pouchkine. Schiller. Eugène Sue. Dickens. Mais aussi Babeuf, Fourier, Georges Sand dont on trouvait les livres interdits par la censure chaque vendredi de 1847, dans la bibliothèque personnelle de Piètrachevski qu'il mettait à la disposition de ses amiS. Ce qui est étonnant, c'est qu'une question s'impose. Ce qui est obscur, c'est que l'écrivain ne la pose pas nécessairement et pourtant l'impose. La question roule de pays en pays, de génération en génération. Et on ne sait quand, comment, pourquoi, elle est entendue. De nouveau entre la ritournelle et la rumeur. L'étrange pouvoir des livres de Dostoïevski est entre ces deux rives: la ritournelle (ce que je récite) et la rumeur (ce qu'on va me réciter). On dit souvent que Dostoïevski a ouvert les voies à la psychanalyse. On sait à quel point il marqua Freud qui pourtant éprouvait une sorte de répugnance à son égard. Dans la préface" Dostoïevski et le parricide "qu'il consacrera au " roman le plus ilnposant qui aitjamais été écrit et on ne saurait surestimer l'épisode du Grand Inquisiteur, une
des plus hautes performances de la littérature mondiale"

s'agi t des ''frères Karamazov"

- Freud

- il

ne dissimule pas une

l "...En mai 1846 paraît le célèbre Testament de Gogol. Fiodor écrit à Michel: " Je ne veux rien te dire au sujet de Gogol mais voici les faits: Le Contemporain du mois prochain publiera un article de Gogol - son testament spirituel, dans lequel il renie toutes ses oeuvres et les reconnaît comme inutiles et mêmes pire. Il dit qu'il ne prendra plus la plume de sa vie, car son affaire est de prier; qu'il est d'accord avec toutes les critiques de ses adversaires. Il ordonne que son portrait soit répandu en nombre incalculable d'exemplaires et que le bénéfice en soit alloué aux pélerins de Jérusalem, etc. Voilà. Conclus toi-même. La fmneuse réponse de Biélinski à Gogol, dont Dostoïevski fera lecture à trois reprises et à voix haute résume les idées de son auteur: "... le salut de la Russie n'est ni dans le mysticisme ni dans l'ascétisnle, mais dans le progrès de la civilisation... Ce qu'il faut à la Russie ce n'est pas des sermons ( elle en a trop écoutés), ce n'est pas des prières ( elle les a trop longtemps serinées) 1nais que s'éveille dans son peuple le sens de la dignité hUlnaine... Regardez-y d'un peu plus près et vous verrez qu'en son essence, le peuple russe est profondélnellt athée..." Dominique Arban. Dostoïevski par lui-même. Editions du Seuil. 1%8. 12

certaine aversion. J. B. Pontalis, le traducteur de la préface, ajoute une note: "... Cette réticence est illcontestablement sensible dans le texte qU'Ollvient de lire. Elle témoigne, seloll nous, d'Utle réserve, ou d'une ambivalence, plus profonde. Elle Il'écJzappapas d'ailleurs à un de ses premiers lecteurs, le psycJlanaliste Theodor Reik, qui reprocha à Freud tant sa sévérité rnorale à l'endroit de Dostoïevski que la construction de son essai, et en particulier l'apparente digression finale sur la nouvelle de Stefan Zweig. Dans Ulle lettre à Reik, Freud reconnaît partiellement le bien-fondé de ces objections - cet essai, avolle-t-il, fut écrit à contrecoeur - mais il n'en reproche pas moins à Dostoïevski de s'être" limité à la vie psychique anormale" (étrange critique de la part de celui qui se la vit tant de fois adressée I), et il conclut par cet aveu: " Je n'aime pas réellement Dostoïevski. Cela vient de ce que ma patience envers les natures pathologiques s'épuise entièrement dans l'allalyse. "2 Freud reproche à Dostoïevski de "s'être limité à la vie psychique anorlnale ". Voilà le jugement émis par le fondateur de la psychanalyse. On imagine dès lors quel sera le type de jugement des suiveurs. Il fallait peut-être attendre le mouvement de l'anti-psychiatrie pour revenir à Dostoïevski et découvrir la question secrète qui le harcelait. Elle dépasse l'horizon freudien de la normalisation par l'Oedipe. Cette question, Gilles Deleuze et Félix Guattari la posent dans "1'Anti-Oedipe"3 dans un tout autre contexte bien entendu que

2 J B Pontalis. Dostoïevski et le parricide. Les Frères Karamazov 1. Folio. 1973. 3 Dans un bel article, le paradoxe photographique", Thierry de Duve note " que l'inconscient schizophrène et nomade de Deleuze et.Guattari est fictif. (Page 45, "essais datés", éditions de la différence.) C'est cette fiction cependant qui est particulièrement pénétrante et audacieuse. Il faudrait même parler ici de fabulation et se souvenir de ce que Deleuze entend par fabulation, à savoir tout procès réellement créatif. Il est clair que Deleuze et Guattari inventent une possibilité de lecture de la vie. Ils ne demandent à personne de croire en cette invention mais de nléditer sur cette invention. Pour ceux qui ne seraient pas familiarisés à cette utopie particulièrement décapante qu'est" l'Anti-Oedipe", trois notions, que j'elnprunte tout au long de ces pages aux deux auteurs, sont à citer.

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celui de cette étude. Cependant, pour cette raison, j'aurai souvent recours à leurs concepts quand bien même ce recours risque d'être fastidieux. " Comment, se demandent avec provocation Deleuze et Guattari, cOl1jurerle désir abject d'être aimé? " Dans" Chronique pétersbourgoise", ces nouvelles de SaintPétersbourg qu'il rédige en 1847, quelques mois avant sa déportation, Dostoïevski s'attaque avec une verve particulière à une certaine idée du "moi" que se fait le Pétersbourgeois. Il ne s'agit pas d'un simple mouvement d'humeur. C'est en premier lieu une considération poli tique sur l'idée du "moi" qui préoccupe le jeune auteur. Il y aurait en quelque manière deux sortes de "moi". Le "moi slave" et le "moi occidental" ainsi que deux courants historico- philosophiques, le parti slavophile et le parti occidentaliste qui se disputent cette idée du "moi" dédoublé. Cela peut paraître très artificiel et cependant c'est cette scission politique du "moi" qui enverra au bagne Dostoïevski. C'est autour de cette scission que vont ,se créer tous les personnages des romans de l'auteur. C'est enfin autour d'elle que se dégage une certaine appartenance à la terre russe ou, en reprenant les concepts de Deleuze et Guattari, une certaine tendance à la " déterritorialisation ". On ne peut pas comprendre la psychologie dostoïevskienne ni la coupure
D'une part~ l'inconscient est orphelin. (page 57). D'autre part et ici le vocabulaire est un peu rébarbatif - la schizophrénie est Ia production désirante comme limite de la production sociale. (page 43). Le régime de la production désirante et celui de la production sociale diffèrent totalement. Le principe du premier régime est la synthèse disjonctive. On pourrait colnprendre par là que l'on ne désire et ne rassemble ,aussi paradoxal que cela puisse paraître, que par coupures, par disfonctionnements. Le principe du second régime n'admet le disfonctiomlement que par accident ou usure (de la machine). Le principe de disfonctionnement est un principe de base pour le premier régime. Il n'est qu'une conséquence pour le second. Enfin, les machines désirantes (on songera à la "broyeuse de chocolat" de Marcel Duchamp) fonctionnent sur un flux matériel continu qu'elles coupent et produisent à la fois par synthèse disjonctive. Leur fonctionnement fait signe mais ce signe n'est pas lui-même signifiant: " Faut-il ou ne faut-il pas s'étouffer avec ce qu'on mange, avaler l'air, chier par la bouche? "(page 46). Ces signes sont indifférents à leur support. Le support est le corps sans organes. : J'ai pris quelque liberté en utilisant ces différentes expressions dans la présente étude. 14

historique qui séparera longtemps le monde occidental et le monde slave si les catégories du slavophilisme et de l'occidentalisme comme déterminant le "moi" du collectivisme et de l'individualisme nous échappent. L'écrivain serba-croate Nicolas Milochevitch, dans son livre" Dostoïevski, penseur", explique l'oscillation de Dostoïevski entre le parti occidentaliste et le parti slavophile par des motifs d'ordre affectif et psychologique qui, effectivement, n'ont pas cessé de perturber et de hanter l'écrivain russe. 4 Le "moi" du slavisme est structuré par la foi orthodoxe, par l'organisation sociale communautaire (le mir), le principe politique d'unanimité opposé au principe occidental de majorité. Ce dernier point étant capital. C'est un "moi" unanime vers lequel tend le slave. Et le "moi unanime" semble incompatible et irréductible "au moi majoritaire". Tout l'enjeu politique est là et toutes les considérations psychologiques en découlent. Elles expliquent en partie la révolution de 1917. Se familiariser à la psychologie dostoïevskienne, c'est se familiariser à cette révolution très particulière, au moment où la science historique et la science psychanalytique connaissent leur plein essor. Notre conception occidentale du "moi majoritaire" ne nous permet pas de saisir ce "corps sans organes" du "moi unanime" slave. Et c'est sur ce "corps sans organes" que s'agitent et se déforment les "personnages-organes" dostoïevskiens. Là encore, la terminologie de Deleuze et Guattari me semble indiquée et appropriée. Mais si Dostoïevski paie de cinq années de bagne cette conscience politique du "moi", il n'en sera pas quitte pour autant avec sa propre conscience. On lui reproche d'être devenu conservateur, nationaliste et réactionnaire. L'enjeu est bien
4 L'elllpressement de Dostoïevski à faire de son expérience le fondelnent " sur lequel va s'élever l'édifice de ses préoccupations idéologiques a une autre fonction. Changer de convictions politiques de manière aussi radicale signifie toujours, surtout dans un régilne autocratique, s'exposer à des doutes quant à sa propre sincérité. Dostoïevski tenait naturellenlent à présenter au public sa conversion idéologique non comlne la conséquence d'une tactique opportuniste, 1nais C01n1nele résultat d'une expérience sincère, spontanée et profondél11ent vécue. Représenter le bagne comlne le lieu où s'est opéré la rencontre de l'intellectuel égaré avec son peuple, et où la foi de ses ancêtres est revenue au fils prodigue, pouvait certaine111ent servir d'auto-justification." P. 47. Ch. " Dostoïevski et son secret". Nicolas Milochevitch. "Dostoïevski,penseur. Ed "L'Age d'Honune". 1988.

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différent. L'idéal de sa jeunesse, le "moi majoritaire" s'est effondré, laissant d'innombrables blessures. Orgueil et amoufpropre blessés. C'est à l'individualisme, au moi profond de l'individualisme, plaie béante, qu'il va s'attaquer. Il devient alors le sculpteur, assez unique en son genre, à l'exception de Tolstoï mais dans une toute autre fresque et selon d'autres origines, du " moi unanime". Cette digression était nécessaire pour en saisir l'enjeu. Dostoïevski n'a plus d'autres moyens, dans son évolution, que de s'attaquer à la racine de l'individualisme, " ce désir abject d'être aimé". Cela signifie-til que le slave ne soit pas animé par ce désir? Peut-être que non. Mais il veut être aimé d'un corps sans organes, d'un moi unanime, non d'un moi majoritaire aux contours démocratiquement définis. Déjà dans" CJzroniquepétersbourgeoise", Dostoïevski le jeune ironisait amèrement sur la conception ambiguë du "moi" sur laquelle il allait travailler toute sa vie: "Tout à coup, et, notez-le bien, nullement par bassesse, un homme fait de son "moi" quelque chose qui n'est pas un homme, mais un moucheron, un simple minuscule moucheron. SOlI visage se transforme et se couvre d'une roseur qui n'est pas de la rougeur, mais un radieux coloris tout particulier. Sa taille se fait soudain incomparablelnent plus basse que la vôtre. SOli indépendance s'anéantit totalement. Les yeux qu'ilfixe sur les vôtres sont à s'y méprendre ceux d'un caniche attendant un susucre. " La cheville-ouvrière de la question de Deleuze et Guattari, c'est Dostoïevski. L'artisan qui,par cette question qu'il ne formule pas, s'ouvre à tant de circonvolutions de la conscience. Elle donne naissance, cette question, à une communauté sans racines où le "moi" ne prend plus et qui, certains jours de 1917, dans la confusion la plus totale, comme si on ouvrait les yeux pour la première fois, a dû faire frissonner. Dostoïevski n'était pas révolutionnaire. Aucun de ses livres ne l'est. Mais l'ensemble de ses préoccupations forme une communauté d'actes tels que tout ce qui constitue l'institution et l'économie du "moi" s'effondre. Et ce qui s'effondre s'appellè la famille, l'écorce du moi. Il l'a esquintée à tel point qu'on se demande comment Freud peut réduire cette intention au désir infantile et grotesque de tuer le père. C'était tentant et les détails de la vie de l'auteur permettent l'assurance d'une telle analyse. Son propre père ne l'a-t-il pas persécuté? N'a-t-il pas été assassiné 16

par les moujiks et retrouvé le crâne fracassé et le sexe écrasé entre deux pierres? N'exerçait-t-il pas le droit d'aînesse sur ses paysannes? Les crises d'épilepsie de Dostoïevski vers l'âge de sept ans ne sont-elles pas prémonitoires et ne préfigurent-elles pas l'angoisse liée au père qui trouvera son apogée dans le drame? Obscurément, l'enfant désirait la suppression du père despotique de telle sorte qu'il s'estimera rétroactivement et rétrospectivement, en droit et en fait, l'instigateur de l'assassinat, quand le moujik n'était que le simple exécutant de sa volonté. Voici donc le " roman le plus imposant .de la littérature mondiale", les Frères Karamazov, réduit au mouchoir de poche du complexe d'Oedipe. Et Freud dit au tout début de cette fameuse préface: " Mais l'analyse ne peut malheureusement que déposer les arl1l£Sdevallt le problème du créateur littéraire. " De quoi Dostoïevski parle-t- il ? Du père comme déchet, comme sous-produit du socius. Si parricide il y a, il faut donc l'analyser comme le moyen d'évacuer un déchet, de ne plus sur-valoriser comme le fait Freud un sous-produit. Un livre comme" le joueur" ne renvoie nullement à l'onanisme (ainsi que la digression freudienne sur la nouvelle de Stefan Zweig le laisse entendre) ou bien l'onanisme est l'utopie cauchemardesque d'une communauté sans famille, sans loi autre que celle de la boussole de la chance. Dans un monde ou la naissance et la mort obéissent au hasard, le jeu - et non pas l'éthique - en est le plus fidèle reflet. Les romans de Dostoïevski parlent de la naissance et de la mort. De rien d'autre. Comme d'un jeu. C'est pourquoi ils forment une oeuvre provocante et non-révolutionnaire. Non- révolutionnaire parce qu'il y a toujours une ritournelle. C'est toujours l'enfant pthisique qui meurt. C'est, à travers chaque personnage féminin, une blessure plus profonde qui s'ouvre. C'est par cette blessure que les mouvements masculins se précipitent s'accélèrent, s'affolent, s'anéantissent. Et cette vision dramatique conforte souvent l'ordre établi. Provocante parce que le moi s'est dissout, le caractère de chaque personnage, féminin ou masculin, s'est dissout dans l'immense fresque d'actes collectifs, infiniment plus grandiose que tous ceux qui limitaient la simple subjectivité de chaque protagoniste. Le protagoniste, chez Dostoïevski est un personnage-organe, exactement au sens où Deleuze et Guattari parlent de machines désirantes. Il n'y a que des personnages-organes qui cherchent à se fondre, à disparaître dans un socius, dans un corps sans 17

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