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DU LIEN DE L'UN ET DE L'ÊTRE CHEZ PLOTIN

De
302 pages
Plotin, né à Alexandrie en 205 et père du néoplatonisme est un des penseurs les plus originaux de l’histoire de la philosophie. Il voit le monde comme émanation de l’être à partir de l’Un dont tout provient. C’est précisément dans son lien à l’Un que l’homme retrouve sa provenance. Le lien de l’Un et de l’être est ce lieu singulier dans lequel on peut lire la finalité de toute chose en comprenant son origine. Penser le lien de l’Un et de l’être alors même qu’ils s’opposent mais sont indissociables, nous invite à reprendre l’unité entre continuité et altérité.
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DU LIEN DE L'UN ET DE L'ÊTRE CHEZ PLOTIN

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Serge BISMUTH, Manet et Mallarmé: vers un art improbable, 2002. Milija BELIC, Apologie du rythme. Le rythme plastique: prolégomènes à un méta-art, 2002. Christine GALAVERNA, Philosophie de l'art et pragmatique. L'exemple de l'art africain, 2002. Jean-Marie PAUL,Le système et le rêve,2002. Maria PROTOPAPAS-MARNELI, La rhétorique des stoïciens, 2002. Michel POITEVIN, Georges Dumézil, un naturel comparatiste, 2002. Hubert HANNOUN, Propos philosophiques sur l'éducation, 2002. Xavier BARD, Pour une lecture critique de la transcendance de l'ego, 2002. Xavier BARD, Du plaisir, de la douleur et de quelques autres, 2002. Pascal JEROME, Le vrai et le faux: essai d'ontologie topologique, 2002. Michaël HAYAT, Psychanalyse et biologie, 2002. Michaël HAYAT, Dynamique des formes et représentation: pour une biopsychologie de la pensée, 2002. Michaël HAYAT, Représentation et anti-représentation des beaux-arts à z.' rt contemporain, 2002. a Pierre V. ZIMA, La Négation esthétique, 2002. Laurent CHERLONNEIX, Nietzsche: santé et maladie, ['art, 2002. Laurent CHERLONNEIX, Philosophie médicale de Nietzsche: la connaissance, la nature, 2002. Frédéric VALERAN, L'homme et la théorie économique, Etude d'une solitude radicale, 2002. Saïd CHEBILI, La tâche civilisatrice de la psychanalyse selon Freud, 2002. Philippe RIVIALE, L'énigme du dix-neuvième siècle: un jeu de patience, 2002.

COLLECTION «L'OUVERTURE

PHILOSOPHIQUE»

Florent TAZZOLIO

DU LIEN DE L'UN ET DE L'ÊTRE CHEZ PLOTIN

Préface de Michel FATTAL

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

DU MÊME AUTEUR

Participation au collectif : Logos et langage dans l'Antiquité. Plotin et ses prédécesseurs, sous la direction de Michel Fattal, Paris, L'Harmattan, 2002: «Logos et langage comme liens à l'Origine dans l'hénologie plotinienne ».

REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier Pierre Gire, Doyen de la Faculté de Philosophie de l'Université catholique de Lyon, qui, par ses précieux cours sur la philosophie antique, m'a donné l'intuition d'un travail sur l'Un chez Plotin et qui par son intérêt m 'a permis de mener à bien cette recherche. Je remercie Madame le Professeur Marie Cariou de la Faculté de Philosophie de l'Université Lyon Ill, Messieurs Pierre Magnard de l'Université Paris IV - Sorbonne et Michel Fattal de l'Université Grenoble Il qui ont apporté un précieux regard sur ma thèse et sa soutenance ainsi que ses prolongements. Je remercie aussi pour leur intérêt ou pour m'avoir procuré des publications sur Plotin, la Revue de Métaphysique et de Morale, la Revue Critique, la Revue Philosophique de Louvain et la bibliothèque de l'Institut Supérieur de Philosophie de Louvain, la Revue Thomiste, la bibliothèque de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, l'Institut d'Etudes Augustiniennes, l'Ecole Normale Supérieure de Fontenay.

A la mémoire de l'Abbé Biétron

à A.F. Violet...

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3220-8

AVANT -PROPOS

Le présent ouvrage est tiré d'une thèse de doctorat en histoire de la philosophie antique effectuée de 1997 à 2001 à l'Université catholique de Lyon et à l'Université Lyon III Jean Moulin. Soutenue en mai 2001 devant un jury de spécialistes, Pierre Magnard (paris IV - Sorbonne) et Michel Fattal (pierre Mendés -France Grenoble II), cette thèse a été dirigée par Pierre Gire (Université catholique de Lyon) et Marie Cariou (Université Lyon III). Le titre originel était Structure du lien hénologique chez Plotin. Du rapport entre l'Un et l'être les Ennéades : philosophie et mystique. Cette version de ma thèse a été très allégée et retravaillée. On n y trouvera pas l'index des Ennéades, l'index des noms propres et l'index des concepts, sinon dans la version universitaire d'origine disponible à la bibliothèque de l'Université Lyon III et celle de l'Université catholique de Lyon. La version universitaire de cette thèse comportait 365 pages sans interligne, ceci expliquant l'exigence absolue d'alléger le travail de plus de la moitié, tout en conservant les subtilités de la recherche et ses résultats, et sans réduire les digressions et problématiques. Il a bien plutôt fallu reformuler certaines choses plus simplement, raccourcir des phrases et supprimer des notes de la littérature secondaire à laquelle le lecteur peut se référer lui-même. Son originalité institutionnelle est liée à sa double validation à la fois dans le supérieur privé et dans l'université publique. L'enjeu était de construire un pont philosophique de recherche mettant en correspondance deux mondes où chaque différence pouvait être l'enjeu d'un enrichissement vis-à-vis d'une culture catholique où le néoplatonisme est reconnu et une culture d'état qui prend en compte de

AVANT -PROPOS

plus en plus l'intérêt des études néoplatoniciennes. La recherche fut de toute évidence fructueuse pour mes deux directeurs de thèse ainsi que pour moi-même, au-delà d'oppositions idéologiques qui ont de moins en moins de pertinence. Par ailleurs, l'intérêt d'une recherche doctorale sur Plotin et la question de l'Origine radicale dans son lien à ce qui en dérive, (ce que nous appelons «le lien hénologique» ), révèle manifestement le caractère non dogmatique du penseur alexandrin ainsi que la convergence entre différentes pensées et différentes cultures. A la croisé de l'Orient et de l'Occident, Plotin semble jouer le rôle de l'unification entre des doctrines parfois hétérogènes, allant du rationalisme grec aristotélo -platonicien à la mystique orientale, des doctrines de la transcendance à celles de l'immanence du Principe dans une sympathie universelle (stoïcisme). Nous notons que Plotin offre à la pensée des enjeux mystiques et métaphysiques dignes des plus grands penseurs

classiques sans entrer dans une dogmatisation des pensées de l'Etre et
de l'essence. Au-delà de tout syncrétisme, Plotin, dans une pensée unifiante et autonome, est l'auteur qui pense l'unité avant la différence et c'est pourquoi une certaine universalité des Ennéades peut être évoquée. En effet, le néoplatonisme fondé par Plotin et pérennisé par Porphyre a des fondements divers dans la pensée de Platon bien sûr, mais aussi dans celle des penseurs pré-socratiques, dans l'étude et la critique des mythologies grecques, de l'Orphisme, des Gnostiques, de certains Mystères égyptiens (Isis) et mystiques orientales. De plus, Plotin a aussi été un instrument fort dans le développement de la tradition judéochrétienne et de l'Eglise romaine catholique à travers la scolastique médiévale, la mystique rhénane, mais aussi la philosophie moderne et contemporaine. Notre travail revient sur la question du lien entre l'Un et l'être afin de révéler, dans ce type paradoxal et infiniment riche de rapport, toute l'étendue de la pensée plotinienne, dont la richesse est de mettre en continuité une métaphysique de l'être et de l'essence prolongée par une mystique négative fondée par une science de l'Un, une hénologie.

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AVANT -PROPOS

L'étude de la question de l'être dans son rapport à ce qui le fonde, l'Un, révèle le caractère continu et discontinu d'une pensée de l'unité entre être et non-être, être et Néant de transcendance. Cet enjeu vise l'approfondissement du lien hénologique dans sa forme relative et séparatrice, comme lieu paradoxal de correspondance entre l'Origine et ce qui en émane. Nous verrons comment problématiser la question de l'Un et de l'être à travers des interrogations construites autour des thèmes de l'émanation, de la causalité, de la continuité des hypostases, du logos, de l'audace du surgissement de l'être, de l'amour ou encore de la mystique du « contact ». Notre travail soulignera la profondeur de la pensée plotinienne en évoquant l'inquiétude métaphysique d'un contact à l'originel, le caractère ineffable de ce contact et dans quelle mesure ce contact est contact sur fond de différence radicale, d'altérité. Nous verrons quelle est la place de l'optimisme plotinien en ce qui concerne la question de la présence de l'Un au-delà de son absence, dans quelle mesure la transcendance hénologique n'annule pas l'immanence et la continuité, en quoi la mystique plotinienne est une mystique comme lien à l'originel et à la puissance primitive d'engendrement de 11ntelligence. Nous verrons quels sont les statuts des deux mouvements conversion et procession et dans quelle mesure leur réciprocité ne permet pas l'indifférenciation et l'accomplissement en l'Un, toujours en retrait. L'enjeu à relever est le suivant: le système plotinien de l'émanation à partir de l'Un révèle une aporie. On ne peut rendre compte de l'unité du Principe à partir de la dualité irréductible de l'être. Pourtant, en l'être, se trouvent des traces de l'unité radicale de l'Un qui est le fondement et la possibilité de quelque chose après lui. Comment envisager le lien entre l'Un et l'être en composant avec cette unité et cette dualité sans rentrer dans un paradoxe? Ce paradoxe est à lui seul la solution au défi de penser le lien entre l'Un et l'être. Le lien n'est ni causal, ni substantiel, il dépasse ce que peut en thématiser une philosophie rationaliste. En somme, définir la question du lien hénologique revient à approfondir une relation au négatif pur, une relation qui n 'a rien de

Il

AVANT -PROPOS positif Sous cette forme, le lien hénologique est à la fois une relation par la présence de l'Un et une opposition de l'Un et de l'être due à la transcendance radicale de l'Un. Le lien est relation dans l'écart, et seule la mystique dans son caractère unifiant peut énoncer quelque chose là où la métaphysique, profondément dualiste, échoue face à l'altérité radicale Un-être. La mystique permet d'éprouver le décalage Un-être tout en expérimentant leur intime présence réciproque. Ce travail sur l'Un plotinien et son rapport au monde qui en émane n'est qu'une tentative de dévoilement de l'Ineffable au sein même de la négation qu'il exige en tant qu'Ineffable. La tentative demeure suspendue à l'impossibilité de témoigner de ce Néant radical qui fonde et détermine toute chose à moins d'en révéler des traces négatives et en acceptant l'ignorance fondamentale qui est de ne rien pouvoir en dire. Le désir de l'Origine demeure insatisfait rendant infinie sa quête et inaccessible son terme mais il modélise toute forme de relation que l'on peut entretenir avec cette Origine tout en niant la vérité d'une seule et de toutes en même temps. Si l'Ineffable, l'Origine, l'Un, expressions de ce Néant d'excès à la genèse de l'être plotinien, ouvrent des voies, elles les ferment toutes en raison de l'inadéquation du langage et de la pensée à la vérité irréductible qu'elles évoquent,. mais c'est bien par cette négation-là que sont sculptés les chemins qui y mènent, et notre rapport à l'Ineffable n'est que l'ineffable qui est en nous. Cette exigence plotinienne de reconquérir à chaque fois l'Unité des

choses peut conduire à manquer leur diversité et leur richesse

,.

seulement, Plotin ne faillit jamais dans cette épreuve du multiple: remonter à l'unité antérieure qui a constitué les choses, c'est retrouver leur Origine radicale, reconnaître leur diversité en saisissant par quoi, comment, pourquoi ces diversités apparaissent, et connaître en somme toutes les richesses de leurs faces, claires et obscures, dans un regard par le haut, non-dualiste, impartial et objectif, et qui ne manque à aucune subtilité subjective ou psychologique. F.T

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PREFACE

Comment peut-on soutenir la thèse d'un lien hénologique entre l'Un et l'être alors que le rapport de la première et de la deuxiètne hypostase est caractérisé, chez Plotin, par l'altérité radicale et la discontinuité? Comment est-il possible en d'autres tennes de maintenir l'idée d'une continuité entre le premier principe (l'Un) et le deuxième principe (l'Etrel'Intellect) tout en sauvegardant cependant la transcendance ou même la sur-transcendance du pretnier tenne de la série hypostatique? Comtnent se fait-il enfin que le tout (de l'être) soit en relation avec le Rien (de l'Un), ou plus précisément que le tout recèle la trace du Rien? Le lien hénologique indiquerait, d'une manière tout à fait paradoxale, la relation du tout au Ri en. C'est dans cette relation paradoxale de la continuité et de la discontinuité, de l'immanence et de la transcendance, de l'un et du multiple que Florent Tazzolio situe à juste titre l'originalité de la problématique du lien hénologique. Sa démarche consiste à repérer, à partir des Ennéades, tous les éléments visant à suggérer la structure d'un véritable lien hénologique et à comprendre ou même à résoudre l'apparente contradiction inhérente à ce lien. Les cinq chapitres de son ouvrage montrent d'une manière progressive et cohérente la genèse du lien hénologique (chap. 1), les interférences qui existent entre 1'hénologie et l' ontologie (chap. 2), les rapports étroits unissant la procession à la conversion (chap. 3). Il indique également la positivité du lien hénologique dans l'être (chap. 4), ainsi que la relation unissant le négatif pur, l'ineffable, au lien hénologique (chap. 5). L'amour, l'énergie, la puissance, le rapport procession-conversion, le logos, les images, les symboles ou métaphores, la génération, sont autant de notions fondmnentales qui lui pennettent de signaler l'existence paradoxale de ce lien à travers les différences, les ruptures, les

PREFACE
discontinuités constitutives du système plotinien. Sa recherche n'est pas ici descriptive mais philosophique, puisqu'elle se propose d'expliquer la nature d'un lien particulièrement ambigu pour tenter de le résoudre. C'est dans le rapport dialectique philosophie-mystique, métaphysique-mystique que Florent Tazzolio trouve la clé du problème. Les antinomies difficilement concevables de l'altérité et de la continuité, du dualislne et du monisme, de la transcendance et de l'immanence sont d'après lui comprises et admises à partir du moment où elles sont déclinées sous le mode du philosophique et du mystique. Il y aurait ainsi chez Plotin un double langage. Celui de la philosophie ou de la métaphysique insisterait sur la différence, la causalité, l'écart, l'altérité originelle, la séparation, la distance et la dualité; et celui de la mystique mettrait plutôt l'accent sur le caractère unifiant, moniste et émanatiste des choses. Le lien hénologique serait donc cette continuité fondamentale qui se constituerait sur fond d'altérité, la mystique venant ici prolonger la philosophie et la métaphysique. C'est dans ce prolongement mystique de la philosophie qui permet en quelque sorte d'échapper aux critiques adressées à l' ontothéologie classique que résiderait l'originalité de la pensée méditante et non rationalisante de Plotin, une pensée ouverte sur une mystique rationnelle. Le lecteur sera peut -être étonné de voir ici que la philosophie, conçue comme quête de l'unité psychique, intellectuelle et spirituelle de celui qui cherche à dépasser l'éparpillement du sensible, est insérée dans la catégorie du dualisme et de la séparation. Il n'en demeure pas moins que la dimension philosophique de la démarche de Florent Tazzolio dans le traitement de l'énoncé paradoxal et difficile de la problématique du lien hénologique fait de son ouvrage un travail suggestif qui mérite d'être retenu.

Michel FATTAL Maître de Conférences Habilité à diriger des recherches Université de Grenoble II

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INTRODUCTION

Si le néoplatonisme apparaît comme une doctrine fondamentale à qui veut bien approfondir ses principes et ses enjeux, on peut regretter de s'apercevoir de la rareté de sa référence chez les grands auteurs et dans l'histoire de la philosophie, tout au moins jusqu'à Marcil Ficin qui remotiva l'intérêt pour Plotin en le réintroduisant en Europe après plusieurs siècles d'oubli. Aujourd'hui, le monde universitaire reconnaît plus profondément le penseur d'Alexandrie où Ammonius Sakkas l'initia à la philosophie de 233 à 244. Plotin (205-270) naquit en Egypte à Lycopolis pour finalement fonder l'Ecole de Rome en 245 avec deux prestigieux disciples, Amélius, et surtout Porphyre (234-305) qui écrira pour le maître les fameuses Ennéades qui correspondent à l'enseignement oral donné par Plotin et qui sera retranscrit dans un certain ordre par Porphyre, plus tard maître à Rome de Jamblique. Le penseur alexandrin hérite d'une philosophie helléniste rationaliste, d'Aristote et surtout de Platon, mais la richesse de sa pensée témoigne aussi de l'influence d'Ammonius Sakkas, passionné par l'Inde, des Stoïciens (logos, providence), de Pythagore aussi (nombres, astres) où il faut souligner l'importance de l'influence «mystique» de ce dernier reçue des Mystères d'Eleusis, et particulièrement des confrérie de l'Orphisme. Il faut ajouter que certains passages des Hymnes orphiques rappellent ce que Plotin enseignera plusieurs siècles après. Les Gnostiques sont aussi à compter dans l'influence de Plotin, au moins dans sa réaction critique avec le Traité contre les gnostiques. De plus, les Gnostiques ont suivis .les enseignements du maître, pour s'en déprendre ensuite. Basilide plus tard passera par l'Ecole d'Athènes. Certains COlmnentateurs signaleront aussi l'influence de l'Orient à travers l'Egypte et les Mystères d'Isis, de l'Inde et du monde Arabe bien

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INTRODUCTION sûr. En effet, l'introduction des Ennéades dans le monde Arabe s'est faite par Jamblique et l'Ecole de Syrie, avant le retour à l'Ecole d'Athènes vers 400 avec Plutarque, puis Proclus (437) et Damascius (515). Notons que la pérennité de l'Ecole d'Alexandrie d'Ammonius Sakkas se fera de manière indépendante à la filiation Porphyre -Jamblique Plutarque -Proclus -Damascius, par sa survie à celle d'Athènes, au moins jusqu'en 640 avec la conquête arabe. Tout en demeurant en altérité avec la doctrine néoplatonicienne le plus souvent, le monde occidental de la métaphysique aura cependant connu une influence souterraine du père et fondateur du néoplatonisme, prolongement du platonisme comme son nom l'indique mais aussi rupture d'avec celui-là. Si la pierre d'angle du système plotinien reste Platon, il n'est pas moins évident que diverses autres influences sont à approfondir, ce dont nous aurons l'occasion d'indiquer. Précisons que si Plotin tend à la marginalité au sein de la philosophie de manière générale, sa pensée ne peut être oubliée et qu'au creux de toute philosophie émerge des enjeux qu'il n'a pas ignoré et a développé. Sa pensée demeure actuelle parce que féconde et exaltante, et soulève des problématiques universelles et éternelles, des paradoxes, des apories, tout un monde de la pensée et de l'esprit continuellement repris. Si les grands auteurs ne mentionnent que rarement Plotin, sans doute son influence fut le moteur d'inspiration d'un grand nombre d'eux. Si les grands philosophes et théologiens du christianisme auront plus de facilité à citer ou à s'inspirer de Plotin (St Augustin, Denys l'Aréopagite, Boèce, Scot Erigène, St Anselme) parce que la théologie chrétienne, plus tard chez Maître Eckhart, est en partie fondée par certaines thèses néoplatoniciennes et que d'autre part le platonisme fut considéré d'une certaine façon toute polémique comme l'anticipation du christianisme, notons que I'héritage néoplatonicien est passé par le monde Arabe, par Bagdad et Byzance, et qu'Avicenne reprend des thèses néoplatonicienne, de même qu'Al Kindi. La Renaissance n'est pas non plus en reste avec le néoplatonisme, et notamment Giordano Bruno, Charles de Bovelles et bien sûr Marcil Ficin. Ajoutons en même temps que de grands penseurs ont hérité largement de Plotin et du néoplatonisme : nous connaissons Leibniz, Spinoza, Schelling, Malebranche, Kant, mais aussi Berkeley, Bergson

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INTRODUCTION bien sûr, Husserl qui commença une étude à son sujet, ou encore Jaspers et de nos jours Jankélévitch ou Breton qui approfondirent sa pensée. Nous pourrons aussi évoquer Heidegger qui, par Maître Eckhart, ne peut renier Plotin bien que le penseur de Etre et Temps ne cite pas ses sources. Bien sûr, le monde chrétien fut fidèle au néoplatonisme, mais c'est surtout la théologie négative qui pouvait se nourrir de ces textes, Nicolas de Cues ne pouvant être indépendant, sur la question du « néant», des thèses de Plotin. Nombreux sont les commentateurs de la philosophie mystique qui indiquent des parallèles entre Plotin et St Jean de la Croix par exemple ou d'autres mystiques. Avec les traductions ou études de Messieurs Bréhier, Trouillard, Guitton, Gilson, ou plus récemment celles de Messieurs Hadot, Fatta1, Couloubaritsis, le néoplatonisme tend à fortifier son image au sein de l'Université, et son influence. Notons aussi l'impressionnant prolongement du néoplatonisme par Stanislas Breton dont la pensée est empreinte des enjeux et réactualise des problématiques toute plotinienne en les transposant dans des défis modernes et à venir. L'influence du néoplatonisme sur le monde des Arts et des Lettres est notable et l'esthétique plotinienne, le monde pyramidal, vertical et limpide de l'auteur ou encore son utilisation des mythes, sa quête de l'origine et sa poésie en suspension, sa théorie des âmes et sa conception du temps, son absence de sotériologie et d'eschatologie et ses références toutes imagées à l'irrationnel ou au divin ont bien pu inspirer indirectement une large part d'artistes, et à un niveau supra-culturel. Disons donc que l'influence de Plotin est plus sourde et moins apparente que des auteurs de notoriété mondiale, mais qu'elle est essentiellement meta et interculturelle, de l'ordre des fondements même de nos différentes civilisations, parce que Plotin dépasse certains clivages que d'autres nourrissent: sa mystique peut aussi bien accompagner la spiritualité d'un hindouiste, d'un occidental non-chrétien, d'un musulman ou d'un indien d'Amérique. Les Ennéades de Plotin transitèrent comme nous l'avons vu par le monde Arabe et Avicenne n'est pas en opposition, au niveau de la théologie négative notamment, avec les principes qui se développeront en néoplatonisme, puisque Plotin trouve dans ces principes hénologiques négatifs de quoi dépasser les catégories d'existence classiques au profit

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INTRODUCTION d'une mystique basée sur la sur-négativité du Principe et Origine radicale du monde, l'Un -pur. Si les religions, par le biais des théologies négatives et de la tradition apophatique sont plus proches de l'inspiration néoplatonicienne grâce à cette négativité du Principe s'apparentant aux thèses développées par les croyants de l'incommensurabilité divine, précisons que Plotin est avant tout un païen, un grec, et que le Dieu des deux grandes religions monothéistes (judaïsme et christianisme) qu'il aurait pu connaître, ne concerne pas vraiment le philosophe. La troisième religion monothéiste, l'Islam de Mahomet, bien postérieure à Plotin et enracinée dans un sol finalement très chrétien, Plotin y est étranger et est surtout abreuvé de l'héritage antique de la Grèce. C'est plus tard que la rencontre entre monde Arabe et néoplatonisme se fera. Plotin, en hénologue, ne peut être le théologien de la Trinité, bien que certains commentateurs rapprochent cette première des trois hypostases plotiniennes, sans les identifier bien sûr. Si Plotin s'éloigne du monde chrétien, il se rapproche parfois de l'Orient et de l'hindouisme, ce que nous développerons au sujet de l'émanation du Principe tout en critiquant par ailleurs l'assimilation intempestive à tout panthéisme oriental. D'ailleurs, si Plotin ne peut être réduit à l'Orient, il dépasse aussi par sa différence les principes rationalisant de l'Occident. C'est entre Orient et Occident qu'il faut faire osciller la pensée plotinienne. Plotin fait figure, à l'intérieur de tous ces courants et par rapport à tous les auteurs cités, d'unificateur ou de fédérateur dans la mesure où il emprunte à divers courants sans jamais absolutiser telle ou telle doctrine. Sa pensée est originale et essentielle et n'accepte ni compromis ni totalitarisation de l'esprit puisqu'elle est foncièrement ouverte sans être dépourvue d'exigence et de principes solides. Sa doctrine est modérée et peut très bien s'inscrire en alternative entres théories de la connaissance opposées notamment entre transcendantalisme et immanentisme. Plotin fonde une théorie sans les rigidités de la théorie, une doctrine réellement vitaliste et dynamique, concentrée sur l'exigence du dépassement de la causalité du Principe, le dépassement de l'être et du connaître, en direction d'une vie unitive qu'il faut re-conquérir (parce qu'elle est déjà donnée). Si l'on reconnaît une influence majeure de Plotin dans l'histoire de la philosophie, c'est au prix d'un oubli relatif depuis l'avènement de la

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INTRODUCTION modernité dans la mesure où la métaphysique a connu sa traversée du désert dont la pérennité néoplatonicienne pâtît. En effet, si toute problématique philosophique visant le Principe peut être taxée de pensée métaphysique et illusoire déracinée du réel et abstraite, la critique heideggerienne accentua encore le délaissement de la métaphysique, à la suite de Nietzsche classé d'ailleurs par Heidegger dans la catégorie du dernier métaphysicien avec une volonté de puissance maquillant ce que l'auteur du Zarathoustra condamnait. En indiquant que la racine de la métaphysique est scientifique depuis Platon à Nietzsche, Heiddeger condamnait l'essentialisation de l'Etre réduit à un Etant Suprême, c'est-àdire une instrumentalisation du réel prolongeant une pensée rationalisante du Principe oublié comme tel au lieu d'une pensée méditante. L' « ontothéologisation» dénoncée par Heidegger fut la conséquence de la suprématie de la métaphysique classique qui, en associant vérité et éternité faisait l'épochè du temps vécu comme illusion alors que le temps aurait le statut de véritable lieu du « dévoilement de l'Etre ». En dehors du temps, il n'y a, pour Heidegger, qu'une pensée stérile qui instrumentalise le divin. Le néoplatonisme échappe-t-il à cette critique puisque l'Un -Principe réfute l' « ontothéologisation », n'étant pas Etant Suprême, et que Plotin exclut toute causalité Un-être, ce que nous approfondiront. L'Un étant Néant d'excès, la négativité ne récuse-t -elle pas la critique heideggerienne ? Ou y-a-t-il «ontothéologisation» dès qu'il y a problématique du Principe? Faut-il exclure Plotin de la pensée métaphysique telle que la présente Heidegger en la critiquant? Dans ces conditions, pourquoi l'auteur des Ennéades fut-il oublié? Parce que le discrédit général de la métaphysique s'accompagne d'une prise de conscience, foncièrement lTIoderne,du déficit de sens conséquent de la chute des pensées de la transcendance. La post-modernité, à la suite de Nietzsche, Marx et Freud, les «Maîtres du soupçon », selon la formule consacrée de Paul Ricœur, a ignoré toute pensée du sens. La transcendance avait déjà été contestée par les «Lumières», le développement du positivisme d'Auguste Comte, le progrès des sciences techniques et humaines, de la phénoménologie, de la psychologie, du structuralisme, de l'existentialisme, et la contestation du religieux a

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INTRODUCTION achevé la condamnation de la métaphysique comme pensée fondamentale de l'être ou recherche de Dieu. Bien sûr, le spiritualisme français par exemple prolongeait l'inquiétude métaphysique jusqu'à Maritain, et des figures comme Kierkegaard jusqu'à Jean Wahl au sein d'un existentialisme croyant renouaient avec la métaphysique et la pensée de Simone Weil avec la mystique. Mais, même si la métaphysique était toujours présente, c'était dans une forme marginale qu'elle résistait et l'on était loin des enjeux scolastiques. C'est l'angoisse qui réintégrait le sens du méta, et surtout avec Heidegger. Le retour cependant à une spiritualité libre, la redécouverte du sens à travers l'éthique, la tolérance et la liberté, le dialogue inter-religieux et inter-culturel, même marginalisés, sont autant de signes d'une présence dans la crise et tendent à amoindrir le sacrifice de la métaphysique déjà annoncé par Kant quelques siècles auparavant. La résistance de l'intérêt pour Plotin tient peut-être à ce que le penseur fait de sa métaphysique un moyen et non une fin dont l'enjeu véritable est le dépassement des déterminations positives de l'être. Peut-être aussi que le désir de spiritualité libre correspond mieux à l'aspiration que l'on trouve chez Plotin qui ne s'intéresse pas tant à ses dieux grecs qu'à l'Origine radicale du monde, ce qui flatte certainement un certain cheminement spirituel actuel visant le retour au primitif, au début, à l'origine, à l'innocence peut-être. Disons que ce qui était critiqué comme théologique en métaphysique chez certains auteurs, est apprécié comme mystique chez Plotin. Le problème n'est peut-être que celui du dogme, inapparent chez Plotin. Il n'y a dans sa philosophie ni péché, ni règle dogmatique et l'Un est Néant, ce qui correspond peut-être plus aux exigences modernes que la question de l'Etre. Il n'y a chez lui qu'interrogation, cheminement, émerveillement, approfondissement et rien n'est jamais perdu, tout est là à qui veut bien le voir, le salut n'est pas à chercher, il n'y a qu'une chute relative de la vie, une baisse d'intensité, mais jamais de rupture profonde avec le sens et l'Un, jamais d'oubli absolu, de déréliction, de stérilité et de désert aride. La post-modernité et son «goût pour le néant» revient peut-être convoquer les grandes inspirations métaphysiques sous une forme plus mystique et moins réglementée; c'est ainsi que l'on peut prévoir un engouement plus important et plus général pour un auteur comme Plotin dont l'ambition intellectuelle était de dépasser tout dogmatisme de la

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INTRODUCTION connaissance, tout clivage entre les écoles philosophiques et les traditions afin de retrouver l'Unité dans une quête négative refusant toute catégorie. Le cheminement vers l'Un est le cheminement vers le moins évident mais le plus simple. L'exigence est alors le moteur de la marche et retrouver l'Un ne revient pas à prouver une existence mais à toujours avancer vers une Simplicité ineffable et irréductible, libératrice, qui ne s'enferme dans aucune catégorie attributive de l'être, qui dépasse ainsi, tout en s'y appuyant, les principes métaphysiques de l'être. La mystique semblerait, sous différentes formes, même les moins exigeantes et les plus obscures, retrouver des lettres de noblesse à la charge de la métaphysique: la mystique rend possible ce que la métaphysique «empêche ». L'accès à l'Origine radicale, au savoir audelà du savoir, au « contact germinal» n'est pas un produit intellectuel mais un état spirituel se produisant par des voies négatives et méontologiques, des voies en-dehors de l'être. Dans cette mesure, l'intérêt pour Plotin peut progresser dans le sens de cette spiritualité sauvage qui ne cherche plus l'être des choses mais le «Néant », préférant aux catégories de connaissance l'inconnaissance suprême. Mais que les Ennéades de Plotin flattent un goût général pour les spiritualités dérivées actuelles reposant strictement sur l'intuition et à la faveur d'un certain conditionnement culturel, ne signifie pas que le penseur alexandrin aille dans le sens des spiritualités de type oriental (religions du néant par exemple) dans la mesure où c'est à partir de principes ontologiques que le cheminement vers l'Un s'opère et selon un mouvement non pas de dissolution (décentration) mais de «recentration» sur l'unité par la négation, selon un effort poussé en direction de la racine des choses, de leur profondeur, et non pas de manière aléatoire et dissolvante. Il y a bien de l'exigence chez Plotin, exigence qui ne signifie pas intolérance mais bien au contraire dépassement de ce qui nuit à une vie unitive dans la périphérie de l'Un. L'engagement de la question du rapport de l'Un et de l'être dans la doctrine néoplatonicienne de Plotin ne peut être distinguée de l'élaboration d'un système de normes dépendantes de la position de la question de l'être qui est à la fois l'origine de tout positionnement par rapport à l'Un et l'origine aussi du dépassement de l'être vers autre chose que lui-même puisque ce dernier n'est pas suffisant pour expliquer sa

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INTRODUCTION genèse et son développement logique en extension (procession plotiniennne) et son retour à la tangence de ce qui en est son altérité radicale en involution (conversion plotinienne), à savoir, l'Un. L'être n'est ni l'origine de lui-même ni sa propre finalité pour Plotin car il est fondé par un Principe originel transcendant le dépassant, principe hypostasié dans la doctrine plotinienne dérivant de l'hypothèse platonicienne, principe pouvant s'identifier à un Néant d'excès, un Principe négatif rendant possible toute position à partir de lui-même, mais qui n'est jamais mobilisable ou disponible ni par la connaissance positive ni par les systèmes philosophiques les plus accomplis. L'Un est indisponible à l'esprit parce qu'il est au-delà de toute série ontologique réduisant l'origine de l'être à la causalité ou à « l'ontothéologie ». L'Un permet l'être, et c'est dans le propre dépassement de toute ontologie que l'Un devient visible, hors de tout contenu noétique, dans l'abîme négatif qui sépare l'être du non-être. L'Un exige l'absolue distance d'avec ce qu'il fonde et sa transcendance radicale est irréductible. L'Un exige aussi, et paradoxalement, une certaine présence dans l'être qui est la dyade infinie de l'Intelligence (2ème hypostase) - l'un -multiple en somme- ; présence qui prendra la forme de l'exigence radicale d'unité; l'Un est présent à l'être ou l'être est présent à la tangence de l'Un -sans s'y confondre-, parce que le fondement de l'être ne peut pas être absolument absent de ce qu'il fonde, mais sa présence n'aura par contre aucune densité ontologique. Cela signifie, pour notre recherche, et pour que le défi de la problématique du rapport de l'Un et de l'être puisse être relevé, qu'il nous faudra envisager une lecture précise de l'hénologie plotinienne (énologie chez Gilson) comprise comme «méontologie» (l'Un ne peut être envisagé sans l'être) ainsi qu'une approche méthodique permettant de cerner la nature de l'être plotinien qui semble se distinguer de l'être grec classique. Il s'agira, à l'occasion d'une confrontation des deux pôles hénologie ontologie, de suggérer la structure du lien hénologique, de la relation qu'entretiennent l'Un et l'être chez Plotin, donc l'Un et l'Intelligence, à partir des Ennéades de l'auteur alexandrin et des nombreux commentaires qui jalonnent l'histoire de la philosophie et du néoplatonisme sur cette question.

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INTRODUCTION Il s'agira aussi, et au-delà du paradoxe de l'incompatibilité logique de et de l'être -l'écart originel étant irréductible -, de montrer comment, par les voies d'une méthode apophatique, on pourrait envisager non pas une connaissance absolue de la nature et de la fonction du lien hénologique, mais un approfondissement de sa connaissance, puisqu'il parait impossible de décider d'un contenu noétique correspondant à ce lien, dont la nature, aussi paradoxale soit-elle, n'en demeure pas moins liée à un mode d'existence mystique dont l'enjeu est de rendre inaliénable toute position qui serait dans l'horizon de l'Un, puisque chaque être se trouve en correspondance permanente avec lui, jusqu'au fond de la procession, à l'orée du néant de pauvreté, dans la dernière limite avant l'exténuation radicale de l'émanation de l'Un. L'originalité d'une telle problématique n'en demeure pas moins liée à l'actualité inattaquée du néoplatonisme dont le principal attrait n'est pas autre que la force extraordinaire de maintenir ensemble dans une unique perspective la transcendance et l'immanence, sans manichéisme, sans compromis, entre un principe négatif donateur d'être et un être dérivé positif constitué en un -multiple. L'étude du lien hénologique nous amènera à élaborer une certaine synthèse entre disjonction radicale Un-être et continuité relative Un-être. Il nous faudra maintenir à la fois l'idée de séparation et l'idée de continuité, défi que la mystique peut poser comme réelle solution au débat toujours aveugle entre doctrines de la transcendance ou de l'extériorité et théories immanentistes de la causalité et de la positivité. Le plotinisme apporte l'élément de la synthèse et l'étude du lien Unêtre favorise un accord en vue de n'ignorer de la question du principe ni l'aspect séparateur ni l'aspect unificateur. Un tel enjeu nous invitera aussi à réfléchir sur la question de l'Ineffable.
l'Un

I. Dans un premier temps, tentons de justifier le choix d'une problématique visiblement complexe et paradoxale. La difficulté apparente d'un sujet concernant l'Un chez Plotin tient à l'immersion de la pensée et de l'être dans ce qui n'est pas l'Un. Nous sommes en effet toujours dans le deux et vouloir construire un discours cohérent sur l'Un, revient déjà à confirmer notre emprisonnement dans le deux, et à plus juste titre, dans le multiple et la diversité. Parler de l'Un plotinien revient, si l'on en reste là, à hypothéquer sur l'impossibilité de traiter

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INTRODUCTION d'une problématique qui ne peut devenir indépendante des conditions et des déterminations dans lesquelles elle est née. Toute la difficulté du thème de l'hénologie plotinienne revient à cette irréductibilité de la dualité ou de la multiplicité par lesquelles on prétend appréhender quelque chose de l'Ineffable en les dépassant. Il s'agit évidemment de comprendre qu'on ne sort jamais de cette dualité et que l'accomplissement de la pensée ou de la vie en l'Un est impossible. Malgré tout, notre recherche a eu comme motivation interne ce désir justifié parce qu'apparaissant à la conscience, d'énoncer quelque chose de notre lien à l'Un en visant la relation Un-Intelligence. Tout en sachant la négativité d'une telle recherche, il nous est apparu que le négatif était lui-même le résultat de cette recherche et que le caractère aporétique des résultats était déjà forcément. internes au développement. Mais l' aporétisme et la négativité de nos propositions ne vont pas à l'encontre d'une méthodologie systématique avançant progressivement selon le moteur-même de la négativité du Principe, et donc de l'unification. Cette méthodologie a été basée sur une dialectique négative niant du rapport Un-Intelligence des formes qui ne peuvent être attribuées qu'à l'être et non à l'Un. Malgré ces difficultés épisténlo1ogiques liées à l'exigence d'un dépassement de la connaissance positive en ce qui concerne le lien hénologique, la problématique que nous avons posée ne peut décemment être éludée parce qu'elle relève, chez Plotin, du fondement-même de la position de cette problématique, de la position de la pensée. Si un discours sur le lien Un-être peut nous paraître illusoire compte tenu de l'hyper- négativité de l'Un et de la positivité de l'être, et bien que relevant de questions sans réponses, la structure du lien hénologique peut être visée, rationalisée et rendue apparente parce qu'elle correspond à une libération, une mise en mouvement vers l'Origine -même de cette positivité de l'être, du monde, de la pensée, de la vie, au-delà des multiples modes de la finitude. Autrement dit, si l'Un n'existe pas en terme de catégorie d'existence, il n'en demeure pas moins exigence dans la nécessité de quelque chose après lui, à partir de lui, et donc d'un discours sur lui et son rapport à nous. Dans ces conditions, nous pensons donc que les difficultés d'une telle problématique ne doivent pas nous faire passer à côté d'une question

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INTRODUCTION importante sous prétexte de soulever contradictions et paradoxes qui sont l'essence -même du développement sur le rapport Un-être. Si un positivisme classique ignore par nature les questions de la négativité, il n'est pas certain que d'autres types de spéculation ne puissent envisager le rapport au négatif. Nous pensons en effet que tout type de problématique, si elle est construite philosophiquement, peut être pris en charge par le champ de la philosophie puisque nous ne pouvons condamner des questions qui surgissent dans un effort d'interrogation sur le fondement des choses, à moins bien sûr de prétendre à une réduction de la philosophie ou à I'histoire, ou à la positivité du savoir ce qui conduirait à démissionner face à certaines questions 1. En conséquence, notre recherche n'a pu se contenter d'un développement historique et positif de la pensée; c'est dans cette mesure que plus qu'une connaissance, nos enjeux et nos résultats sont de l'ordre d'un approfondissement du mouvement négatif et unificateur qui tente de réduire les déterminations desquelles il émerge. II. Les motivations d'un tel sujet reposent sur l'intérêt spécial que nous portons au néoplatonisme inauguré par Plotin et tiennent à l'immense synthèse qu'opère le penseur des Ennéades en héritant de traditions et doctrines multiples de la Grèce à l'Orient. Le traitement philosophique de certaines questions essentielles sur l'Origine du monde nous a paru chez Plotin à la fois original et pertinent. En effet, I'hénologie plotinienne est une science méontologique rarement convoitée par I'histoire de la philosophie et Plotin tient à ce propos des éléments d'interrogation et d'ouverture à des voies pouvant apporter un éclairage nouveau sur de nombreuses problématiques dans l'histoire de la philosophie. D'autre part, l'originalité de la complémentarité philosophie-mystique convoque la pensée à des interrogations précises et rationnelles au-delà de toute mythologie et Gnôse particulière: la base dialectique de son cheminement ouvre non seulement l'esprit à des savoirs mais conduit
1 Notons qu'une réduction à l'histoire serait conséquente de l'affmnation que la pensée est patfois immature pour répondre à certaines problématiques, donc que la pensée est réductible à l'état historique de son développement; la réduction à la positivité du savoir serait conséquente de l'affmnation que certaines choses échappent à la philosophie et que son champ d'application serait limité au savoir positif et scientifique.

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INTRODUCTION aussi l'existence à une quête intérieure et spirituelle sans dogmatisme. L'interaction des divers héritages de Plotin nous donne l'intuition des grands mouvements de pensée antérieurs mais prépare aussi à ceux qui jalonneront l'histoire de la philosophie, de la culture et des religions autant en Occident qu'en Orient. Enfin, l'intérêt d'une telle problématique sur le lien hénologique tient à la mise en perspective et en relation de nos conditions d'être avec la dimension ineffable et négative de notre origine et notre fondement en tant qu' existants. Il s'avère donc essentiel d'approfondir la question du fondement hénologique de l'être en soulignant à la fois son extériorité et son intériorité, en rappelant aussi que l'Un, s'il est une fin inaccessible, est aussi un moteur à la quête de vérité. Penser le lien hénologique entre l'Un et l'être nous a paru le défi de la réconciliation entre immanence et transcendance du Principe où Plotin fait figure d'héritier unique entre doctrines opposées, entre Orient et Occident, dans une pensée récapitulant continuité et discontinuité origine-dérivé, ou présenceabsence. III. Travailler sur la problématique du lien à l'Un présente un premier problème relatif à la constitution même du sens de l'être: en effet, le sens de l'être n'est pas différent en plotinisme de sa provenance. Approfondir la question du lien hénologique, donc du lien à la provenance de l'être, relève d'une recherche sur le sens de l'être. Dans cette mesure, la question du sens présente des complexités parce qu'il s'agit chez Plotin de la question du fondement: nous pourrions dire « l'être est tel qu'il est fondé par l'Un ». Envisager l'être sans l'Un n'est donc pas significatif, puisque l'être porte la trace de l'Un. En somme, la problématique du lien hénologique relève plus de la question du sens du rapport Un-être et s'éloigne un peu des questions liées à la connaissance positive de ce rapport dans la mesure où d'un point de vue positif, seul une rupture logique fondamentale entre l'Un et l'être peut être signalée et qui dérive de la transcendance radicale de l'Un. Y-a-t-il chez Plotin une sorte de séparation entre sens et connaissance? En ce qui concerne le lien hénologique, en tout cas, il est difficile de ne pas s'interroger. Si la séparation Un-Intelligence est nécessaire à l'engendrement de quelque chose à partir de l'Un, aucune relation ne peut indiquer une

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INTRODUCTION continuité. Mais, comme l'Un demeure le fondement, le principe et l'origine de l'être, une certaine continuité doit être évoquée, à défaut parfois d'être connue, puisqu'en somme elle se manifeste dans le langage sous forme d'images, le lien au fondement étant par définition indéfinissable sans quoi ce dernier n'est plus fondement, le sens de l'émanation à partir du Principe nous étant inaccessible d'un point de vue logique. Un autre problème est celui du rapport connaissance-reconnaissance. La séparation originelle préconise une procession qui ne peut être entièrement compensée par la conversion, la dialectique ascendante ne s'accomplit jamais en l'Un et l'union mystique n'admet pas la fusion. En somme, cet espace négatif au sommet de la conversion se répète partout dans le déploielnent processionnel des hypostases. Cet espace, étant négatif, ne peut être connu, il est hors du savoir, il est le moteur du désir de toute chose vers l'Un. Cependant, s'il ne peut être connu, il peut être re-connu. Reconnu comme lien à l'Un, espace permissif et créatif d'unité, le lien hénologique, toujours donné d'avance, est exigence de reconnaissance, à moins d'abandonner la question du fondement. On peut dire qu'achopper sur le problème de la différence connaissance-reconnaissance souligne la difficulté d'un savoir positif sur le lien hénologique. Enfin, le paradoxe du lien hénologique conduit à des propositions aporétiques, donc problématiques. En effet, le lien hénologique n'est ni causal, ni substantiel, ni logique. Il est de l'ordre d'une relation de puissance puisque l'Intelligence est générée par l'Un par son énergie primitive, le fond de l'Un en l'Intelligence étant la puissance hénadique. Proposer à la fois une séparation comme essence du lien hénologique et une continuité de l'ordre du fondement revient à formuler le paradoxe du lien hénologique : il est relation et opposition, relation fondamentale sur fond d'opposition logique. Comme l'opposition est essentielle relation parce que l'altérité est toujours altérité de quelque chose, il faut finalement en rester à l'idée selon laquelle le lien hénologique est relation de l'opposition, relation fondamentale sur fond d'impossible. Tel est le paradoxe du lien hénologique et la nécessité de croiser dans la problématique métaphysique et mystique, l'une et l'autre soulignant à la fois d'altérité (métaphysique) et la présence, la Parousia (mystique).

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CHAPITRE I

LA GENESE DU LIEN HENOLOGIQUE