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DYNAMIQUE DES FORMES ET REPRÉSENTATION :

De
254 pages
L’effort pour faire de l’esprit un objet de science, et non un simple sujet du discours se fonde ici sur une « définition représentationnaliste de la pensée. » Dans une approche moniste, matérialiste, mais non réductionniste de la réalité, la « question de la transformation de la vie biologique du cerveau en activité psycho-symbolique » s’impose comme le problème fondamental. L’étude de la relation entre auto-organisation cérébrale, perception des formes naturelles, apprentissage des formes culturelles et histoire individuelle est donc au cœur de cette investigation, qui s’appuie sur la « théorie darwinienne de l’évolution ». Elle obligera à un effort particulièrement délicat : articuler et unifier sciences du vivant et du cerveau, psychanalyse et psychologie de l’apprentissage.
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Dynamique des formes et représentation: pour une biopsychologie de la pensée

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Déjà parus Benoît THIRIO, L'appel dans la pensée de Jean-Louis Chrétien, Contexte et introduction, 2002. Nasser ETEMADI, Concept de société civile et idée du socialisme, 2002. Didier JULIA, Fichte, la question de I 'homme et la philosophie, 2002. Pierre-Etienne DRUET, La philosophie de I 'histoire chez Kant, 2002. Brigitte KRULIC, Nietzsche penseur de la hiérarchie. Pour une approche « TocqueviIIienne » de Nietzsche, 2002. Xavier ZUBIRI, Sur le problème de la philosophie, 2002. Mahamadé SAVADOGO, La parole et la cité, 2002. Michel COVIN, Les écrivains et l'alccol, 2002. Philibert SECRET AN (dir.), Introductions à la pensée de Xavier Zubiri, 2002. Ivar HOUCKE, Emouvoir par raison, architecture de l'ordre émergent, 2002. Laurent JULLIER, Cinéma et cognition, 2002. François-Xavier AJAVON, L'eugénisme de Platon, 2002. Alfredo GOMEZ-MULLER, Du bonheur comme question éthique, 2002. Th. BEDORF, S. BLANK (Eds.), En deçà du principe de sujet / Diesseits des Subjektprinzips, 2002. Dominique LETELLIER, La question du hasard dans l'évolution, la philosophie à l'épreuve de la biologie, 2002. Miklos VETO, Le fondement selon Schelling, 2002. Bertrand SOUCHARD, Division et méthodes de la science spéculative: physique, mathématique et métaphysique, 2002. François BESSET, Il était une fois ... le mal, 2002.

Michaël

HA Y AT

Dynamique des formes et représentation: pour une biopsychologie de la pensée

Volume 5 de l'ouvrage général: Dynamique des formes et représentation: vers une biosymbolique de l 'humain

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-3076-0

Nous avons, dans le volume précédent, commencé à dégager une logique du vivant qui engage à la fois auto-organisation, intégration et interaction avec l'environnement, texte d'un programme et aléatoirité d'un contexte, continuité et discontinuités. Cette logique doit nous permettre de repenser la représentation à la lumière de la biologie.

1) Représentations

mentales et biologie

a) De la vie à la représentation: une logique de la continuité avec discontinuités productrices d'organisations nouvelles et d'intégrations de niveau supérieur, aux propriétés non déductibles et imprévisibles Suivons la même logique que celle que nous avons dégagée pour le vivant. Prenons une propriété humaine généralement

considérée comme spécifique à l'espèce humaine: le langage. Si l'on émet 1'hypothèse que c'est bien l'apparition du langage qui fait l'originalité première de l'espèce humaine, il paraît très probable que celle-ci soit due à « une propriété connective très simple de systèmes neuroniques déjà parvenus à une élaboration considérable» 1. Mais il semble tout aussi probable que cette émergence doive se penser comme une boucle introduisant une discontinuité qualitative par rapport à l'état d'où elle émerge. En ce sens, la différence humaine ne peut s'expliquer comme le résultat d'une nouvelle agrégation ou connexion d'un état ou d'un objet avec un autre: le produit de leur relation en est « qualitativement différent ». Il était donc imprévisible, malgré la continuité évolutive qui l'a rendu possible. Ce produit, c'est l'aptitude réflexive, la capacité de faire retour sur les stimuli ou les signaux internes et externes par l'écart d'un diffèrement représentationnel qui fait émerger symbolisation et conscience de soi comme conscience de son identité temporelle et intentionnelle. La réflexion dote ce système autonome qu'est la vie du pouvoir de faire retour sur soi-même, de revenir en arrière sur ses « choix» , ce dont elle était jusque alors incapable.

Nous avons déjà esquissé l'idée, au terme de notre réflexion sur la théorie freudienne et à l'orée de notre exploration de la vie, que la capacité biologique de reproduction pouvait être l'origine lointaine de la représentation dans le vivant. Cela nous semble très probable. En effet, dès son apparition, le monde devient hétérogène: l'organisme définit une limite entre lui-même et son environnement, constituant

par cette membrane un « milieu intérieur », une surface de protection
qui puisse être interface de communication, ces réalités biologiques, matérielles et morphologiques lui conférant un « point de vue» sur les événements. Nous pouvons parler de «point de vue» car ces événements ne sont plus des enchaînements indifférents de causes, ils se distinguent en favorables et défavorables pour la reproduction de l'organisme. Ce saut qualitatif dans la continuité est déterminant: il fait apparaître des valeurs, des significations. Il s'agit bien d'une discontinuité, mais nous ne la pensons pas comme une rupture radicale: dans la matière, des formes dessinent déjà par leur dynamique des symétries, des ordonnancements, des orientations. Pour comprendre la transformation de la matière en vivant, le problème majeur, à la fois méthodologique et ontologique, qui se pose
1 Danchin, op. cité, p. 269-270

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au scientifique et au philosophe est alors le suivant: déterminer la relation de ces formes dynamiques avec les valeurs et les significations ouvertes par l'organisme sans faire appel aux idées de finalité et de nécessité a priori. TIen va de même, selon nous, pour la compréhension de la transformation de ces valeurs et significations en conscience. Cet effort est l'horizon de notre thèse. fi est loin d'avoir abouti. Mais il a déjà porté quelques fruits. Et c'est le concept de forme dynamique qui le justifie, car c'est lui qui permet les traductions d'un champ dans l'autre: de la matière à la vie, de la vie à la conscience. N'oublions pas, pourtant, le caractère encore très spéculatif d'une telle hypothèse. D'autant qu'un trait saillant de l'évolution nous empêche de relier des champs de réalité aussi éloignés que la matière et la conscience: sa contingence. Or, nous ne pouvons savoir si elle est irréductible ou non et si le hasard n'est qu'un mot pour couvrir notre ignorance de la complexité indéfinie des phénomènes. Cependant, nous pouvons travailler à réduire cette ignorance. Notamment, en avançant dans l'analyse de la représentation mentale, forme qui constitue la condition nécessaire minimale d'une définition de la conscience, pour préciser toujours davantage la différence entre l'organisme vivant et l'homme. En effet, de la reproduction à la représentation mentale, le temps est si long que la contingence historique de l'évolution ne nous permet pas d'en recomposer abstraitement la trame. Mieux vaut par conséquent sauter quelques milliards d'années et partir des conditions de la représentation mentale chez les mammifères (la question reste ouverte chez les nonmammifères). Elles sont les suivantes: un système nerveux très développé corrélativement, des capacités sensorielles et motrices qui leur permettent de détecter des objets à grande distance, de les percevoir selon plusieurs dimensions et d'effectuer de longs parcours orientés des interactions sociales fortes et prolongées: -à l'intérieur de groupe de dimension importante -ou/et à des stades précoces de leur vie au cours d'une phase de développement très longue où les soins parentaux jouent un rôle prépondérant. En résumé, l'émergence de représentations mentales, donc de la conscience, devrait se comprendre, selon une logique darwinienne, comme optimisation du fonctionnement d'un système nerveux complexe, facilitant l'adaptation à des environnements physiques 9

complexes et vastes, ainsi qu'à des interactions prolongées.

sociales fortes et

Pour préciser la différence entre l'animal et l'homme, nous devrons nous poser trois questions dont les réponses existantes restent toujours hypothétiques: est-ce le langage qui est le premier et, le cas échéant, le seul opérateur du saut qualitatif opérée par la représentation mentale? Notre réponse s'est déjà profilée: non; l'animal a-t-il des représentations mentales? Nous verrons que la réponse est probablement positive, au moins pour certains animaux; si l'on accorde à l'animal des aptitudes à la représentation mentale, quelle est la spécifici té des représentations humaines? mieux: si l'on décèle chez certains animaux une capacité à apprendre à reconnaître des symboles, quelle est la spécificité de la symbolisation humaine? Ces questions restent ouvertes et leur traitement très délicat. Pour tenter de répondre à ces interrogations, cœur de notre réflexion -médiation entre le vivant et les représentations externes, symboliques ou non, artistiques et scientifiques- il faudrait certainement commencer par dessiner le processus d'intégrations successives d'objets eux-mêmes intégrés «qui viennent s'encastrer les uns dans les autres» selon l'expression de François JacobI, processus sans rupture qui va de la cellule aux représentations culturelles et linguistiques, proprement humaines. Mais il faudrait aussi préciser que « sans rupture» ne signifie pas sans discontinuité qualitative: à chaque nouvelle intégration d'un niveau inférieur par un niveau supérieur, c'est en un sens un monde nouveau qui apparaît. En effet, « c'est par l'intégration que change la qualité des choses. Car une organisation possède souvent des propriétés qui n'existent pas à un niveau inférieur. Ces propriétés peuvent être expliquées par celle des constituants, mais non pas en être déduites» 2. La matière est agencée par une série d'intégrations successives qui forme une hiérarchie de structures: les molécules sont faites d'atomes, les cellules de molécules, les animaux de cellules. Mais si le niveau supérieur est toujours composé des éléments du niveau inférieur, non seulement c'est toujours d'une petite partie de leurs interactions, de leur nature
l Jacob, La lociqu£ du vivant. p. 342 2 id., p.342

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ou de leurs types possibles, mais de surcroît, à chaque niveau peuvent apparaître de nouvelles propriétés, qui imposent de nouvelles contraintes. A chaque niveau, il y a combinatoire d'éléments. Mais c'est seulement un petit nombre des possibilités combinatoires qui va être sélectionné pour constituer le niveau supérieur: par exemple, les molécules qui forment un organisme vivant sont un choix très parcimonieux dans l'ensemble des objets chimiques possibles. De surcroît, de nouvelles propriétés apparaissent qui ne pouvaient se déduire de celles du niveau inférieur: ainsi, les cellules peuvent se diviser, à la différence des molécules. Telles sont les deux caractéristiques de la « hiérarchie dans la complexité des objets» , selon la formule de François JacobI. Dans une synthèse remarquable, celui-ci peut alors écrire: «Vivants ou non, les objets complexes sont les produits de processus évolutifs dans lesquels interviennent deux facteurs: d'une part, les contraintes qui, à chaque niveau, déterminent les règles du jeu et marquent les limites du possible; d'autre part, les circonstances qui régissent le cours véritable des événements et réalisent les interactions des systèmes. La combinaison de contraintes et d'histoire se retrouve à chaque niveau mais en proportions différentes» 2. Les conséquences de ces analyses sont fondamentales pour notre réflexion, d'un double point de vue, globalement épistémologique et spécifiquement pour la relation du biologique et de I'humain. Dans cette seconde perspective, nous pouvons discerner là une synthèse heuristiquement très féconde et d'une très grande pertinence: «la combinaison de contraintes et d'histoire» est la caractéristique commune à tous les objets complexes, de la matière non vivante à l'homme. L'univers lui-même et ses éléments ont une histoire. Et à chaque niveau d'intégration supérieur, les nouvelles propriétés imposent de nouvelles contraintes. Toutefois, plus on monte dans la hiérarchie de la complexité des objets et donc des niveaux d'intégration, c'est-à-dire, du point de vue temporel de l'évolution, plus on s'approche de l'homme, plus s'accroît l'influence de l'histoire et plus diminue celle des contraintes physico-biologiques! Cette caractéristique a des conséquences majeures sur la compréhension de I'humain: premièrement, son approche en termes de lois de reproduction ou de thermodynamique, contraintes sur
1 François Jacob, Le ieudespossibles. 2 id.,p.60 Fayard, 1981,p. 59

Il

lesquelles se fondent les règles de la théorie moderne de l'évolution, reste très insuffisante: elle est déjà réductrice pour l'étude des êtres vivants, puisque ceux-ci, en tant que « créations de I 'histoire» t, ne peuvent s'expliquer seulement par des règles générales, mais aussi par « les détails du processus historique» 2. On voit pourquoi I'humain est si difficile à comprendre: il est l'être sur lequell 'histoire a le plus d'influence, proportionnellement aux contraintes. C'est la structure du programme génétique qui impose la structure de la plupart des communautés animales. Mais avec les mammifères, comme l'écrit François Jacob, « se relâche de plus en plus la rigidité du programme de I 'hérédité» 3. Leurs caractéristiques, dont le biologiste dresse la liste, ne peuvent qu'attirer notre attention et nous donner à réfléchir tant elles sont identiques à la plupart de celles que nous avons dégagées comme moteur d'évolution, d'apprentissage et de culture chez I 'homme: affinement des sens, action plus variée, liée en particulier à la préhension, qui chez I 'homme permettra par la libération de la main la fabrication et l'usage d'outils, donc la capacité technique, pouvoir supérieur d'intégration grâce au cerveau, représentation et même symbolisation. Citons cet éminent biologiste: « Les organes des sens s'affinent. Les moyens d'action s'accroissent, avec la préhension notamment. La capacité d'intégration augmente avec le cerveau. On voit même apparaître une propriété nouvelle: le pouvoir de se libérer de l'adhérence aux objets, d'interposer une sorte de filtre entre l'organisme et son milieu, de symboliser. Peu à peu le signal devient signe» 4. Nous avions vu, depuis nos analyses sur Diderot jusqu'à ce point de notre réflexion, que de telles caractéristiques étaient aussi celles de la pensée humaine et de son lien avec l'interaction socioculturelle. Des mammifères non humains capables de représentation et de symbolisation, voilà qui rend plus délicate la question de la spécificité de l'activité psychique humaine I Nous y consacrerons un développement conséquent. Le passage de l'animal à I'homme ne se serait en tout cas pas fait par saut brusque. Mais s'il est si difficile de la penser dans un modèle évolutif simple, c'est que « ce n'est pas même par une série unique d'étapes, par une chaîne continue que l'homme est devenu l'homme. C'est à travers une mosaïque de changements où chaque organe, chaque système d'organes, chaque
1 Jacob, op. cité, p. 61 2 id. 3 La logique du vivant, p.340 4 id.

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groupe de fonctions a évolué selon une démarche et à une vitesse qui lui sont propres. Durée de la vie fœtale et ralenti du développement, locomotion sur deux pattes et libération des membres antérieurs, formation de la main et utilisation d'outils, accroissement du cerveau et aptitude au langage, tout cela ne conduit pas seulement à une plus grande autonomie à l'égard du milieu. Cela aboutit à de nouveaux systèmes de communication, de régulation, de mémoire, qui fonctionnent à un niveau plus élevé que l'organisme» 1. Trois leçons corrélatives d'une importance majeure peuvent être tirées de ces analyses: premièrement, avec la notion d' » intégron» , François Jacob réalise une intégration très cohérente de toutes les problématiques biologiques, pour penser l'extension et la compréhension de la

biologie elle-même: par le principe de « la boîte faite de boîte» ,
où chaque intégron « se forme par l'assemblage d'intégrons de niveau inférieur et « participe à la construction d'un intégron de niveau supérieur» 2, il rend possible la continuité du passage du niveau microscopique (celui des structures protéiniques, par exemple) au niveau macroscopique (celui des systèmes de communication entre le vivant et son milieu, jusqu'à «cette nouvelle hiérarchie d'intégrons» qui mène de «l'organisation familiale (...) à la coalition des nations» en passant par l'Etat3, et donc l'unité d'une pensée de la vie, en respectant la discontinuité des niveaux d'intégration ~ deuxièmement, un modèle fondé sur l'émergence d'une caractéristique originaire spécifique qui en déduirait les autres par une série causale continue ne pourrait qu'être voué à un réductionnisme aveugle à la complexité, celle-ci devant prendre en compte la combinaison du diachronique et du synchronique, ainsi que des vitesses différentes, donc des recouvrements et des interactions de champs d'ancienneté différentes tout autant que des emboîtements et des intégrations évolutifs ~ troisièmement, si l'on veut comprendre I 'homme dans sa spécificité, il s'agira de penser ces «nouveaux systèmes de communication, de régulation et de mémoire, qui fonctionnent à un niveau plus élevé que l'organisme» et la façon dont il génèrent des intégrations nouvelles et supérieures, organisations
1 op. cité, p.341 2 id.,p.323 3 p.341

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proprement culturelles fondées sur des codes non biologiques, liés au développement des moyens de communication et de conservation des informations, pour favoriser leur transmission. Nous y reviendrons. Quant aux conséquences épistémologiques des analyses de François Jacob sur la combinaison entre des contraintes physicobiologiques et une histoire impliquant des détails déterminants, inconnus et imprévisibles, nous commencerons par leurs liens avec la dimension métaphysique. TIfaut l'admettre: nous ne savons pas si ces détails pourraient s'expliquer de manière strictement déterministe si nous avions une connaissance infinie comme le Dieu de Laplace: prétendre qu'il n'y a pas de hasard « objectif» et qu'il n'est que le produit de notre ignorance des causes serait un dogme métaphysique illégitime. Mais il en va de même pour la proposition contraire. Nous ne savons pas si « la combinaison de contraintes et d'histoire» est une combinatoire ou un processus aléatoire imprévisible à cause de son détail. TIfaut donc selon nous continuer à concilier deux attitudes de recherche: l'une, globalisante et synthétisante, sans laquelle aucune théorie ne pourrait être élaborée et qui permet de comprendre et d'anticiper, l'autre, attachée à l'analyse des détails qui échappent à la première et qui s'imposent pourtant comme déterminants à un moment du processus «historique». Cependant, c'est toujours l'intégration de cette analyse dans une synthèse supérieure qui doit selon nous être I 'horizon des théories scientifiques et de la philosophie. Tout en sachant que l'explication des détails peut renouveler, surtout en sciences, l'approche théorique et que le besoin d'une représentation du monde unifiée et cohérente génère bien souvent des simplifications abusives, des réductionnismes aveugles à la complexité ou, expression ultime du dogmatisme, ce que Kant nommait des « illusions transcendantales ». Freud se méfiait, en bon scientifique, des « visions du monde» (Weltanschauungen). François

Jacob nous rappelle que « la science ne vise pas d'emblée à une
explication complète et définitive de l'univers (à la différence de l'explication mythique). Elle n'opère que localement. Elle procède par une expérimentation détaillée sur les phénomènes qu'elle parvient à circonscrire et à définir. Elle se contente de réponses partielles et provisoires» 1. Tout cela est vrai, en particulier pour la démarche des sciences expérimentales. Mais on sait à quel point l'explication des détails peut rester aveugle sans l'anticipation synthétique d'une
1

Le ieu des possibles.

p. 25

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théorie. C'est donc seulement la prétention à la clôture définitive d'un système théorique d'explication dont il faut se méfier, non pas de l'effort incessant de synthèse supérieure intégrant les nouveaux faits, voire les nouveaux champs ou encore les nouveaux outils ou modes d'appréhension théoriques offerts par l'explication locale. Le problème se pose déjà en physique: Einstein rêvait d'une « théorie unifiée» , qu'il n'a jamais réalisée. La théorie moderne de l'évolution a de grandes difficultés à la construire et la maintenir dans le champ biologique: la biologie moléculaire tend parfois à faire sédition pour reconstruire une autre unité, à partir du «bas» , de la physique quantique en particulier; mais surtout, de l'intérieur de la théorie de l'évolution elle-même se pose le problème de la connaissance des micro-détails qui ont pu être déterminants dans une histoire du vivant d'à peu près trois milliards d'années, sachant que chaque organisme vivant aujourd'hui est le produit de cette chaîne ininterrompue! Mais que dire de l'étude de l'homme, dernier maillon d'une probable chaîne hiérarchique de la complexité? Et que dire, dans cette étude, de la compréhension de l'individu humain, produit de cette évolution, d'un développement biologique aux variabilités individuelles, de l'interaction avec un environnement socio-culturel lui-même constitué par son histoire singulière, de plus en plus liée aux interactions avec I 'histoire des autres peuples, d'un apprentissage et d'une histoire vécue, sources d'une évolution psychique et des choix d'une subjectivité! Que de détails inconnus et de singularité! On comprend à quel point il faut saluer l'entreprise freudienne, quel que soit notre rapport au sens de la psychanalyse et pour peu que l'on réussisse à assouplir les rigidités dogmatiques -et donc, selon nous, psychologiques- qui commandent son rejet, pour cet effort unique dans I'histoire de la pensée: une théorie globale de I'humain qui s'appuie sur les sciences de la nature, se nourrit des sciences humaines et qui ne s'alimente pas de sa seule cohérence interne, mais d'une clinique des cas individuels où le récit de leur histoire ou de leurs scénarios oniriques est la voie royale vers la connaissance de leur psychisme, pensé et étudié comme sujet. François Jacob, le biologiste, invitait les scientifiques à se défier des «problèmes généraux» : «Bien souvent, le jeune scientifique, comme l'amateur, ne savent se contenter de questions restreintes. Ils veulent s'attaquer seulement à ce qu'ils considèrent comme des problèmes généraux» 1. Mais c'est le même qui, dans la Logique du vivant, réfléchissait à la série hiérarchisée d'intégrations
lOp. cité, p.26-27

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successives qui va de la matière non vivante aux organisations culturelles, chaque niveau d'intégration formant un « intégron» , et qui nous soufflait: «Il faudra bien un jour associer les différents niveaux d'observation pour référer chacun à ses voisins» 1. Si chaque science et chaque spécialité d'une science se contentent de l'explication d'un champ local, cette « association» qui devra mettre en œuvre une représentation métamodélisante qui n'écrase pas les différences de niveau, et intègre le langage de leur communication, est l'affaire de la philosophie. Il faut alors admettre que parmi les plus grands scientifiques, beaucoup ou peut-être tous, dépassent les limites du champ scientifique pour ouvrir à la réflexion et à la représentation synthétisante de type philosophique. Ou bien l'effort scientifique, à travers l'unification théorique, prend en charge cette association et cette communication des champs locaux. Mais nous pensons qu'il ne s'agit pas là d'une alternative: les deux entreprises doivent avancer de front et interagir. Quoi qu'il en soit de ce problème méthodologique et épistémologique difficile, nous en revenons à notre constat initial : l'entrelacement et le va-et-vient entre les deux démarches, locale et globale, est nécessaire, et en ce sens, la pensée ne procède pas autrement que la vie et la construction de la connaissance que le fonctionnement cérébral. Si les sciences au sens large (incluant les sciences humaines), et même la philosophie veulent saisir leur objet à la fois de manière plus pertinente et plus compréhensive, de même que la biologie ne peut ni se réduire à la physique, ni s'en passer, de même l'étude de 1'homme et de ses sociétés ne peut ni se réduire à la biologie, ni s'en passer. C'est une des leçons que nous donne François Jacob à la fin de la Logique du vivant. En réalité, il arrive à toutes deux de faire l'économie des sciences de niveau inférieur à la sienne, et l'étude de I'homme et de ses sociétés se passe davantage de la biologie que celleci de la physique. Mais on a vu, en particulier avec la biochimie moléculaire, à quel point la physique était utile à la connaissance du vivant. Si on a longtemps bien moins évalué à quel point la biologie servait la compréhension de l'homme, c'est que les ombres de l'âme et de dieu planaient sur l'étude de l'esprit, des sociétés humaines et de I'histoire. Pourtant, dans le courant du XXè siècle, le vent a tourné. Pour saisir ce phénomène, permettons-nous un balayage cavalier. Voici l'essentiel: trop souvent, il ne s'agit plus tant pour la biologie de se libérer de la physique pour définir ses objets et ses méthodes propres (comme elle a dû le faire à sa naissance, à l'orée du XIXè
1 p. 342- 343

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siècle) que de tendre à s'y réduire (ce mécanisme réductionniste n'est pas nouveau, puisqu'il s'enracine dans le cartésianisme, mais il prend aujourd'hui ses bases dans les sciences biologiques elles-mêmes, non plus seulement dans une philosophie mécanico-géométrique du vivant) ; un processus analogue se dessine pour les «sciences humaines» dans les dernières décennies du XXè siècle, d'origine principalement américaine, un réductionnisme biologique de I'homme et de ses sociétés (qui n'est pas nouveau non plus, puisqu'il s'enracine dans la philosophie spencérienne). En particulier, l'influence croissante, dans les sciences du vivant, du modèle des machines grâce à son renouvellement cybernétique, mais aussi la lutte contre le vitalisme ont peu à peu imposé chez un certain nombre de biologistes cette voie réductionniste. Or, cette influence a touché les sciences du cerveau, sous la pression de la révolution informatique. De proche en proche, c'est donc l'activité de l'esprit humain qui se voit réduite par certains scientifiques au fonctionnement d'une machine. La réduction est d'ailleurs facilitée par un darwinisme tronqué par excès de vulgarisation: si I'homme n'est qu'oo animal social et cérébré évolué, il n'est qu'un être biologique et l'organisation ou le fonctionnement de sa pensée et de sa société obéit aux mêmes lois fondamentales que tout cerveau et toute société animaux; si la biologie peut se réduire à la physique et que le cerveau n'est qu'une organisation matérielle complexe, I 'homme tout entier pourrait s'expliquer par quelques propriétés physiques, même si on ne les a pas encore toutes trouvées. Nous pensons au contraire, malgré notre monisme matérialiste, que ce type de réductionnisme n'est pas pertinent, dans la mesure où il occulte le changement des propriétés impliqué par les changements de niveau: une physique de la subjectivité, ooe physique sociale (non pas au sens comtien, mais proprement réductionniste), une physique morale et une physique du symbolique qui prétendraient pouvoir réduire le tout humain à quelques lois simples des sciences de la matière ne nous paraissent pas en ce sens pouvoir remplir leur programme, non par défaut de connaissance, mais par relative inadéquation de cette science à ces objets. Ajoutons que cette inadéquation ne signifie pas que certains modèles importés de la physique ne puissent servir la connaissance de I'homme. Pour mieux revenir sur les problèmes que soulèvent ces réductions de I 'humain, il nous faut réfléchir une question que nous avons laissée en chantier, parce qu'elle nous semblait la plus difficile: le dépassement de toute réduction du processus de connaissance à des instructions innées ou à l'acquis empirique par un modèle biologique 17

de construction des représentations humaines. Cette réflexion ouvrira à une étude plus spécifique de la différence entre celles-ci et les représentations animales, si cette notion a un sens. Mais elle nous engage d'abord à évaluer la pertinence et le pouvoir de compréhension de deux modèles biologiques d'interprétation globale de la pensée, dont avons déjà jeté les bases: la TSGN et la théorie des systèmes vivants comme systèmes fermés doués d'auto-organisation. Ils convergent tous deux, en effet, avec notre effort de dépassement des réductionnismes innéistes et behavioristes, qui tente de concilier perspective darwinienne et constructivisme biologique en récusant les modèles machiniques de l'intelligence artificielle. Mais tous deux remettent en cause explicitement la pertinence de la notion de représentation pour comprendre la pensée. En quel sens? Et tout en reconnaissant l'intérêt de ces modèles pour frayer notre voie, peut-on sauver la représentation?

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b) La « théorie de la sélection des groupes de neurones» (TSGN) : une théorie biologique de la pensée qui dépasse l'opposition entre innéisme et behaviorisme, mais qui met en question la notion de représentation mentale Rappelons les trois idées principales sur lesquelles s'appuie la théorie de la sélection des groupes de neurones: « La sélection développementale. Pendant le développement précoce des individus d'une espèce, la formation de l'anatomie initiale du cerveau est très certainement déterminée par les gènes et 1'hérédité. Mais une fois franchies les premières étapes embryonnaires, des connexions sont établies au niveau des synapses dans une large mesure par sélection somatique au cours du développement de l'individu» 2. « La sélection par l'expérience. Coïncidant avec cette période précoce et s'étendant à toute la vie, un processus de sélection synaptique apparaît au sein de répertoires de groupes neuronaux sous l'effet de l'expérience comportementale» 3. « La réentrée. La corrélation d'événements sélectifs dans les différentes cartes du cerveau est le résultat du processus dynamique de réentrée. Il permet à un animal possédant un système nerveux variable et individué de partitionner un monde indistinct en objets et en événements en l'absence d'homoncule ou de programme informatique (...) la réentrée suscite la synchronisation de l'activité de groupes de neurones dans différentes cartes du cerveau, et elle les relie pour former des circuits capables de délivrer des informations cohérentes dans le temps. C'est dans le mécanisme central en vertu duquel la coordination spatio-temporelle d'événements sensoriels et moteurs divers peut avoir lieu »1. Ces trois « piliers» de la TSGN permettent de rendre compte par la réinterprétation sélectionniste du problème classique de la conscience: celui de la plus grande unification dans la plus grande différenciation, en faisant l'économie du principe leibnizien d'harmonie préétablie et de la prédétermination de la reconnaissance moléclÙaire et de la connaissance cérébrale par codage d'instructions, grâce à l'usage dans l'explication du neuronal des concepts darwiniens de variabilité individuelle à l'intérieur de populations. Les 1.

1 Edelman,

Tononi, Comment la matière devient conscience.

op. cité, pp. 104-105

19

deux premiers « constituent les bases de la variabilité et de la différenciation considérable des états neuronaux dispersés qui accompagnent la conscience. Le troisième, la réentrée, permet l'intégration de ces états ». C'est la réentrée qui est la propriété la plus importante, nous l'avons vu. Pour Edelman, la caractéristique qui distingue les cerveaux supérieurs de tous les autres objets ou systèmes connus est bien « l'organisation réentrante ». Et même si « les réseaux informatiques étendus et complexes commencent à acquérir certaines propriétés des systèmes réentrants (...) ils reposent sur des codes et, à la différence des réseaux cérébraux, ils supposent des instructions, non une sélection». C'est en ce sens que pour Edelman, la TSGN peut rendre compte de processus de pensée qui ne peuvent s'expliquer par le seul modèle computationnel. Nous ne savons pas s'il faut abandonner le système instructions/feed-back pour le système sélectionlréentrée, mais la TSGN a le mérite, nous allons le voir, de proposer une alternative proprement biologique à l'alternative entre subjectivisme et computationnalisme: en ce sens, elle est déjà heuristiquement intéressante.

Résumons donc les caractères qui nous paraissent essentiels dans la TSGN et qui convergent avec notre travail. Nous verrons ensuite les limites de cette convergence.
En premier lieu, le darwinisme neuronal développe une théorie

de la conscience qui induit, selon Edelman, « certaines conséquences
sur notre façon d'aborder» les questions métaphysiques et épistémologiques. Précisons que pour le neurobiologiste américain, la métaphysique «traite de la nature profonde de la réalité» et l'épistémologie « des bases et des justifications de la connaissance et de la croyance» 1. Ces conséquences sont les suivantes: « Nous croyons qu'il existe lU}monde réel, celui qui est décrit par les lois de la physique, qui semblent pour lors s'appliquer partout. En tant qu'êtres humains, nous devons suivre sans exception ces lois, parce que nous avons évolué dans ce monde-ci depuis nos lointaines origines animales. En tant que systèmes vivants, nous sommes également soumis à des contraintes évolutives indépendantes des lois de la physique. La conscience, bien qu'elle soit très particulière, est le produit d'innovations évolutives touchant la morphologie du corps et du cerveau. L'esprit naît du corps et de son développement; il est
lOp. cité, p. 255

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incarné et fait partie de la nature ». Ces présupposés établis, un grand nombre de conséquences en découlent: «Premièrement, nous devons rejeter le présupposé dualiste cartésien et toute forme d'idéalisme. Ainsi nous ne pouvons admettre la position adoptée par ceux qui combinent une métaphysique matérialiste avec une épistémologie dualiste, rationaliste ou idéaliste. D'autre part, nous sommes très sceptique à l'égard de réductionnistes radicaux qui s'efforcent d'expliquer la conscience au moyen de la mécanique quantique, mais ignorent les faits de l'évolution et de la neurologie. Le même scepticisme vaut vis-à-vis des tentatives pour attribuer au monde des propriétés conscientes -la conception pan psychique » 1. Si nous nous sommes permis une aussi longue citation, c'est qu'elle résume parfaitement notre propre position. Elle implique, comme pour Edelman, que les concepts ne sont pas d'abord des phrases: « ce sont des constructions développées par le cerveau qui cartographie ses réactions avant même le langage» 2. Le langage n'est qu'un produit épigénétique qui se développe à l'occasion des échanges avec le monde extérieur, il «n'est pas spécifié dans les termes d'une grammaire universelle héréditaire» 3. Il en va de même pour la

conscience: elle est « une propriété dynamique qui caractérise une
certaine forme morphologique (structure dynamique du cerveau à propriété auto-organisatrice) ... quand elle interagi t avec l'environnement» 4. Son émergence et son acti vi té sont donc triplement affectées par la contingence et la variabilité: celles de 1'histoire évolutive, développementale et vécue. Et quand nous disons « triplement» , le mot reste insuffisant, car il ne rend pas compte de la

relation entre ces trois histoires. Enfin, si la connaissance est bien « le
produit d'interactions physiques, psychologiques et sociales de nos esprits et de nos corps avec ce monde» , il n'y a pas « transfert direct d'informations» par la perception, mais bien construction de schémas et d'images cohérents par interaction entre auto-organisation cérébrale liée à une histoire évolutive, développementale, vécue et monde extérieur.

Les conséquences épistémologiques sont révolutionnaires, et l'ensemble de notre réflexion converge avec elles: il faut fonder l'épistémologie sur la biologie, tout en ouvrant celle-ci à une théorie
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p. 255-256

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p. 256, nous soulignons

3 id. 4 id.

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de la conscience. Cet effort implique nécessairement un dépassement aussi bien de la psychologie behavioriste que des modèles computationnels, qui ne rendent pas compte de la richesse du vital et du cérébral. En particulier, la première néglige le fonctionnement endogène du corps et du cerveau, la seconde est incapable d'éclairer l'originalité et l'influence des processus affectifs. Nous ne pouvons que souscrire à une telle critique: nous nous démarquons nettement de l'empirisme plat et du réductionnisme computationnel dans la conception de l'activité cérébrale et psychique. Le corps et le cerveau construisent notre monde par des processus endogènes, mais aussi par l'activité même de traduction des informations exogènes. De surcroît, notre travail tente de confirmer cette idée, elle-même tout à la fois née de l'expérimentation et anticipée, selon nous, par la logique du vivant : pour l'étude des processus de pensée, le biologique prime la logique symbolique de type à la fois linguistique et calculatoire. La pensée mathématique devrait en tirer les conséquences pour son épistémologie, qui ne peut se passer, selon nous, de la relation à la genèse biologique de ses objets. Il est vrai que le problème reste ouvert, dans la mesure où les processus de pensée ne peuvent pas, semble-t-il, ne pas mettre en jeu des relations quantitatives et de calcul: nous disons simplement qu'ils ne s'y réduisent pas. Le problème se corse si l'on pense que la topologie, qui permet de modéliser les organisations, peut être conçue comme une traduction de coupures instituées par les nombres. Nous reviendrons sur ces points très délicats en étudiant la psychogenèse piagétienne de la connaissance, qui implique elle aussi une épistémologie constructiviste à enracinement biologique et qui converge avec la TSGN pour refuser le réductionnisme instructionniste, le modèle computationnel, le behaviorisme et l'idée chomskyenne d'une grammaire innée. Mais, pour nous limiter à l'anticipation générale que nous donnons ici de la théorie d'Edelman, nous ne pouvons que reconnaître le sens même de nos analyses et de notre réflexion quand nous lisons ces lignes que nous découvrons alors que notre thèse est quasiment achevée (l'ouvrage d'Edelman a paru en mai 2000): « l'évolution de l'épistémologie vers la biologie non seulement permettrait de réviser certaines discussions sur la possibilité d'une « synthèse a priori» , par exemple, mais donnerait aussi une base plus large à la pensée de la pensée et du sentiment» ; ou encore: «ces tentatives constituent une reconnaissance scientifique de la subjectivité; mais le subjectivisme ne peut être le fondement d'une connaissance scientifique correcte de l'esprit. Dès lors, nous rejetons la phénoménologie et l'introspection, tout comme le behaviorisme 22

philosophique» 1. Mais si nous sommes pleinement d'accord sur ces bases de travail, à la fois ontologiques et épistémologiques, qu'en estil si nous approfondissons et nous précisons la conception de la conscience du darwinisme neuronal ? D'abord, précisons encore les raisons de convergence réelle ou possible entre notre réflexion et la TSGN. Celle-ci propose un modèle cohérent de la relation en apparence paradoxale entre unité ou intégration et différenciation ou informativité qui constituent les propriétés fondamentales de la conscience et dont le lien dynamique est certainement sa propriété essentielle, comme nous n'avons cessé de l'éclairer à la lumière de multiples perspectives. Tout le paradoxe, pour la TSGN, tient en une formule: «l'unité engendre de la complexité» 2. Mais tout en l'engendrant, elle réussit à l'intégrer. Cette propriété d'intégration interdit de concevoir un état conscient comme «subdivisé en composantes indépendantes par celui qui le vit» 3. Elle suppose une cartographie globale et non seulement locale, « structure dynamique qui contient de multiples cartes réentrantes (à la fois motrices et sensorielles) » 4. Et cette dynamique intégratrice ne peut s'expliquer par des principes logiques au sens de la logique formelle qui organise le fonctionnement computationnel : elle est le produit d'une évolution et d'un développement biologique et comportemental et rétroagit sur eux. La TSGN émet alors I 'hypothèse audacieuse que les concepts, abstractions d'un trait commun à divers percepts, « seraient le résultat de la cartographie par le cerveau lui-même de l'activité de différentes aires et régions du cerveau» 5, cartographie globale qui intègre des activités neuronales dispersées. Aucune de ces idées n'est incompatible avec le sens de notre réflexion. En outre, cette théorie propose un modèle de la conscience qui échappe à l'alternative entre behaviorisme et innéisme ou nativisme stricts: c'est ce à quoi nous nous efforçons, nous y reviendrons plus précisément. Nous ne pouvons que souscrire à la distinction entre « conscience primaire» et « conscience secondaire» , qui tout à la fois respecte l'idée d'une continuité entre l'animal et I'homme (nous
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id.,p.257

2 op. cité, p. 35 3 id. 4 P .117 5 p.128

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postulons, appuyé en même temps par de nombreuses données éthologiques et par une théorie cohérente et heuristiquement féconde, que le premier est doté de conscience primaire) et reconnaît la discontinuité qu'introduit l'apparition de l'homme dans l'évolution psychique. La nouveauté essentielle de la conscience secondaire serait la transformation réorganisatrice de l'image mémorielle par une mémoire symbolique qui émerge sous l'influence des interactions sociales et permet la construction de scénarios individuels où le présent remémoré est intégré à un cadre temporel incluant le passé et le futur, ainsi qu'une conscience de soi. Toute la question de la spécificité de la pensée humaine se concentre alors, nous semble-t-il, en cette alternative: certains animaux, tels les chimpanzés ou les singes Vervet, possèdent-ils des ébauches de «conscience secondaire» , la différence entre 1'homme et l'animal résidant dans le développement de cette potentialité chez 1'homme grâce à un « vrai langage» 1 ? ou bien cette «conscience secondaire» et la faculté de symbolisation prélinguistique qu'elle engage seraient-elles le propre de 1'homme (c'est la thèse vers laquelle nous nous acheminons) ? La conscience primaire pourrait, elle, être attribuée à certains animaux évolués dans la mesure où ils posséderaient une capacité de « catégorisation» qu'Edelman nomme « conceptuelle» 2 : non pas seulement une « catégorisation perceptive» inconsciente, qui «traite des signaux venant du monde extérieur» , ce que peut faire un automate, mais une catégorisation qui «fonctionne de l'intérieur du cerveau» , «a besoin de la catégorisation perceptive et de la mémoire» et dont le « substrat» est constitué par « les activités de diverses portions des cartographies globales» 3. La relation entre les deux types de catégorisation «à l'aide d'une voie réentrante supplémentaire pour chaque modalité sensorielle» fait émerger une « image» dans la conscience primaire, image qui peut être « régénérée» par la mémoire: ce processus ferait la différence entre un animal cérébralement assez évolué pour posséder cette conscience primaire et un ordinateur, même très « intelligent ». Il faudrait donc admettre un mode de « conceptualisation» prélingui stique. Pourquoi
J telle est la thèse que soutient Edelman dans Biolofie p.193 2 Edelman, Biolofie de la conscience. p. 192. 3 id.

de la conscience:

voir en particulier

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pas? Il nous semble plus pertinent de conserver le terme de conceptualisation pour l'activité symbolique linguistique humaine, mais la notion de représentation conviendrait ici. Ce que nous critiquerons en revanche, c'est l'idée d'une conscience secondaire animale et celle du langage comme seule différence déterminante entre pensée humaine et pensée animale. Nous y avons déjà insisté dans notre réflexion sur l'inconscient au sens psychanalytique. Nous y reviendrons.

Nous avons vu tous les aspects majeurs de la TSGN qui la rendent compatibles avec notre interprétation bio-transformationnelle de la pensée et notre effort d'unification de ses champs d'activité sur les bases de la biologie. Reste pourtant un point fort délicat, puisqu'il paraît ébranler jusqu'aux fondations de notre travail: la critique de la notion de représentation melltale ou cérébrale engagée de l'intérieur du champ biologique au nom de certaines idées que nous défendons. Ainsi, pour Gerald Edelman, cette notion ne serait pas pertinente parce qu'elle induirait W1eidentification du fonctionnement cérébral aux opérations calculatoires d'un ordinateur. «La mémoire est non représentationnelle» , écrit-il avec Giulio Tononi dans De la matière à la conscience1. Pourtant, il nous semble que cette affirmation repose sur une conception réductionniste de la représentation. En effet, c'est à l'activité symbolique qui « est certainement au centre de notre aptitude sémantique et syntaxique au langage» et qui est analogue aux « opérations informationnelles » des ordinateurs qu'ils font référence dans leur usage de ce terme. La représentation serait le résultat d'un « enregistrement» et d'un « stockage» de « procédures et de(s) codes bien définis» 2. Pour récuser l'idée d'une mémoire représentationnelle, ils expliquent que le cerveau doit interpréter des signaux ambigus, qui dépendent du contexte et «ne sont pas nécessairement marqués par des jugements a priori portant sur leur signification» , alors que « les informations entrées dans l'ordinateur doivent être elles-mêmes codées sans ambiguïté ». Les défauts qu'ils reconnaissent dans l'idée de représentation mentale ne nous semblent relever que d'une théorie trop simplificatrice de la représentation, qui l'associe indûment au modèle objectiviste computationnel de type code-instruction-information externe-décodage et qui lui ôte son
lOp. cité, p. 115 2 id., nous soulignons

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pouvoir proprement actif de traduction créatrice et de construction, qui relève précisément de l'auto-organisation cérébrale et psychique. « TIn' y a pas de message codé au préalable dans le signal, pas de structures capables de stocker un code de façon très précise, pas de juge dans la nature pour prendre des décisions quand il le faut, pas d'homoncule dans notre tête pour lire lU}message» 1,écrivent-ils pour justifier l'abandon d'une théorie représentationnelle de la pensée. Mais, encore une fois, c'est poser une fausse alternative: ou bien auto-organisation cérébrale impliquant une mémoire conçue sur le modèle sélectionniste excluant la représentation et travaillant par «recatégorisation constructive au cours de l'expérience» 2, ou bien message codé au préalable dans un signal non ambigu, mémoire fonctionnant comme un stockage de ce code, conscience comme juge transcendant aux processus neuronaux et pouvant décider du sens par des jugements a priori ou homoncule. En effet, comme nos analyses le confirmeront, la représentatioll n'est pas une «réplication précise 3, mais bien une d'une séquence antérieure d'événements» «recatégorisation constructive au cours de l'expérience» : elle est active et dynamique, elle suppose l'auto-organisation cérébrale, n'est pas la copie d'un stockage et sa compréhension peut se passer des idées de jugements a priori, de transcendance de la conscience ou de transcendantal, comme d'homoncule. En outre, la conception de son référent, le monde extérieur, qui sera traduit en objet représenté, doit elle-même se libérer d'une fausse alternative symétrique: ou bien signaux sans code et sans cesse variables ou bien signaux strictement codés au préalable. Nous pensons qu'une vision vraiment dynamique du monde comme de l'esprit doit faire place à la fois à des esquisses de formes dans la matière et à des pré-représentations dessinées par des schèmes moteurs dans l'esprit, tout en reconnaissant l'ouverture des deux systèmes et celui de leurs interactions à la variabilité aléatoire. Dans un ouvrage plus ancien, Biologie de la conscience, Edelman est d'ailleurs explicite sur son association de la notion de représentation mentale au modèle fonctionnaliste computationnel de l'esprit et à la théorie qu'il considère comme sa «conception correspondante du monde» et qu'il nomme « objectivisme». Pour
1 2

id.,p.116 p.117
id.

3

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montrer l'absence de pertinence de cette notion et la nécessité de s'en débarrasser, il explique qu'elle est issue d'un « malentendu» : «l'idée selon laquelle les objets qui peuplent le monde appartiennent à des catégories fixes, que les choses possèdent des descriptions essentielles, que les concepts et le langage s'appuient sur des règles qui acquièrent un sens par attribution formelle à des catégories fixes du monde, et que l'esprit opère à travers ce qu'on appelle des représentations mentales. Selon certains, ces représentations sont censées s'exprimer dans un langage de la pensée -ou « mentalais» , selon le terme utilisé par le philosophe Jerry Fodor. Attribuer un sens consiste à faire correspondre exactement les symboles d'un tel langage aux entités ou catégories du monde définies par des conditions nécessaires et suffisantes (les catégories classiques). Ainsi, la spécification des règles servant à manipuler les représentations (qui constituent une syntaxe), si elle est complète, peut être réalisée par lID dispositif de calcul. Le cerveau, d'après ce point de vue, est une sorte d'ordinateur» 1. Ce point de vue est, pour Edelman, « l'un des plus remarquables malentendus de 1'histoire des sciences». Nous le pensons aussi. Mais selon nous, un autre malentendu doit être évité: la croyance selon laquelle la notion de représentation mentale est nécessairement associée à une telle conception, qui force à l'invalider sous toutes ses formes, comme on jette le bébé avec l'eau du bain. Edelman se targue d'appartenir, avec quelques élus, au « Club des réalistes» 2. Mais toute théorie de la représentation mentale est-elle nécessairement non réaliste? Il faut avouer que c'est une question très délicate, au point que Freud préférera dans certains de ses textes, malgré son aspiration au réalisme (jamais totalement démentie en tant qu'horizon), traiter les représentations mentales sous la figure du mythe ou de la métaphore. Réussir à constituer une théorie biosymbolique réaliste des représentations serait une gageure importante pour la science et la philosophie. Nous y réfléchirons au terme de notre cheminement. Les représentations mentales dont parle Edelman seraient «l'idée centrale des travaux de psychologie cognitive moderne» 3. Elles sont « abstraites et symboliques (autrement dit, elles représentent une chose ou une relation), elles se forment d'une façon bien définie et elles suivent des règles qui constituent une syntaxe. Elles sont
1 p.3S] 2

p.3S3

3 op. cité, p.3S3

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