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Eloge de la dérision

De
184 pages
Entre dérision et condition humaine, il existe un rapport de consubstantialité. La première représente le trait d'union entre le comique et le tragique de la seconde. Surtout, la dérision est une force qui va, plie mais ne rompt pas, même sous l'action des pire systèmes répressifs. Elle incarne l'esprit qui refuse de se soumettre et tente de se penser dans le cours de l'Histoire, le révèle à lui-même et le transfigure.
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ELOGE DE LA DERISION

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Bernadette GADOMSKI, La Boétie, penseur masqué, 2007. Gabriel Marcel-Max Picard. Correspondance 1947-1965, introduit par Xavier TILLIETTE et texte établi de Anne MARCEL et Michaël PICARD, 2006. Jean C. BAUDET, Une philosophie de la poésie, 2006. Gaëll GUIBERT, Félix Ravaisson, 2006. Frédéric STREICHER, La phénoménologie cosmologique de Marc Richir et la question du sublime, 2006. André AUGÉ, Mille et une pensées d'Alain, 2006. Marc DURAND, Trois lectures du Phédon de Platon, 2006. Micheline et Vincent BOUNOURE, Légendaire Mélanésien, 2006. Eustache Roger Koffi ADANHOUNMÉ, L'utopie des inventions démocratiques, 2006. Nadia BOCCARA, David Hume et le bon usage des passions, 2006. Alain TORNA Y, Emmanuel Lévinas, philosophie de l'Autre ou philosophie du Moi ?, 2006. Nadine ABOU ZAKI, Introduction aux épîtres de la sagesse, 2006. Lambert NIEME, Pour une éthique de la visibilité dans l'invisible, 2006. Michel DIAS, Hannah Arendt. Culture et politique, 2006. Alain PANERO, Corps, cerveau et esprit chez Bergson, 2006.

Christian Savés

ELOGE DE LA DÉRISION

Une dimension de la conscience historique

L'Harmattan

(Q L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion .harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-02311-6 EAN : 9782296023116

« La vie est une comédie, il faut la jouer sérieusement» Alexandre KOJEVE

(cité par Raymond Aron dans ses Mémoires, Cinquante ans de réflexion politique, Paris, Julliard, 1983, p. 99)

INTRODUCTION

La dérision est peut-être l'une des catégories fondamentales de l'expérience humaine, à fortiori dans sa dimension politique. En tout cas, elle mériterait de l'être. La dérision est inscrite quelque part en nous, au cœur de ce que Jung appelait l'« inconscient collectif ». Entre dérision et condition humaine, il existe comme un rapport de consubstantialité. À ce titre, elle peut constituer un apport non négligeable à la réflexion sur l'être et contribuer à son renouvellement, au moins à son enrichissement. La dérision est, quelque part, le produit d'un esprit, c'est-à-dire d'un être pensant et d'un vécu, tous deux multiséculaires. Par là même, elle représente une dimension essentielle de cette conscience historique chère à Raymond Aron 1. Si le rire est le propre de l'homme et s'il le rend propre, il faut justifier la dérision et lui reconnaître un fondement ontologique. Elle s'accompagne nécessairement d'une démarche d'introspection et, plus largement, de mise en perspective de l'activité humaine. Grâce à elle, l'homme peut enfin regarder, sans fard, au plus profond de lui-même et du monde qui l'entoure, un peu comme Montaigne se tâtait au plus profond du mal, dans ses Essaii. De son côté, Paul Ricœur n'avait-il pas écrit: «[...] il y a des dérisions qui purifient, comme il y a des apologies qui trahissene » ? La dérision est pareille à ce regard qui nous déshabille et, du coup, nous oblige à percevoir notre propre nudité. Mis à nu,
1 Raymond Aron, Dimensions de la conscience historique, Paris, Plon, Recherches en sciences humaines, 1961. 2 Michel de Montaigne, Essais, Paris, PUF, 1988 (rééd.) en 3 volumes; édition conforme au texte de l'exemplaire de Bordeaux avec les additions de l'édition posthume par Pierre Villey et une préface de Louis Verdun Saulnier. Paul Ricœur, Histoire et vérité, Paris, Le Seuil, 1955, p. 130.

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l'homme voit peut-être mieux au plus profond de lui-même. La dérision tient incontestablement de la vertu, même si c'est parfois de la vertu forcée: elle n'incite guère à la complaisance ou à la compassion, sur son propre compte. Ne serait-ce que pour cette raison, il faut la cultiver. Or, sa culture exige préalablement qu'elle soit identifiée comme une attitude socialement et politiquement convenable: de l'utilité d'un portrait moral de la dérision... Mais revenons-en provisoirement à la sémantique, sinon à l'étymologie. Le terme « dérision» vient du bas latin (derisio, de derisium, l'expression latine deridere pouvant être traduite par« se moquer de»). Par extension, il renvoie aujourd'hui à une pratique ou une attitude méprisante, incitant à rire, à se moquer de quelque chose ou de quelqu'un. Il a pour synonyme les plus usuels le dédain, l'ironie, la raillerie, voire le sarcasme. L'expression « tourner en dérision» exprime du reste très bien ce sens précis: il s'agit de se moquer d'une manière méprisante, de railler avec un maximum d'ironie, de causticité. Le mot garde en lui-même une connotation négative et critique, parfois à la limite du péjoratif puisqu'il vise à stigmatiser, à rabaisser quelque chose ou quelqu'un. Cette signification transparaît avec plus d'évidence dans une certaine iconographie, si l'on prend par exemple ce qui est passé à la postérité sous l'expression générique de «dérision du Christ ». C'est là le nom donné aux scènes les plus pénibles de la Passion, traitées avec un réalisme morbide sous l'influence des visions de sainte Brigitte de Suède. La peinture représente les épisodes au cours desquels le Christ est bafoué par ses bourreaux, au moment de la flagellation et lors du couronnement d'épines4. Il ne servirait à rien de le nier: la dérision n'est pas nécessairement quelque chose d'agréable en soi puisqu'elle vise une cible qu'elle cherche à atteindre. Ce but est atteint lorsqu'elle blesse, rabaisse ou humilie. Le jugement de valeur implicite véhiculé par toute forme de dérision se retrouve (et comment pourrait-il en être autrement 7) dans le mot « dérisoire» qui porte, dans ses deux acceptions, la marque du mépris: le dérisoire
4 La scène du Couronnement d'épines a été peinte par le Titien, vers 1570.

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renvoie soit à l'ironie et au mépris, soit à l'insignifiance, l'insuffisance. Ceci étant, il est aussi un bon usage de la dérision, lorsqu'elle est retournée contre soi et mise au service de pratiques correctrices. Au départ était la prise de conscience, le préalable nécessaire à toute tentative d'amendement de l'être... La particularité de la dérision vient en réalité de son aptitude innée à exprimer alternativement, voire simultanément, avec toute l'intensité requise, tant le comique que le tragique. La dérision n'est, au fond, que ce trait d'union entre l'un et l'autre. Par-delà les apparences (parfois trompeuses), elle en exprime la proximité, la discrète mais continuelle complicité. La comédie est un genre qui renvoie directement et explicitement à une pratique (supposée saine) de la dérision. La tragédie, pour sa part, est une situation ou plus exactement une épreuve, une mise à l'épreuve. Par elle, l'homme voit ce qu'il peut et ce qu'il ne peut pas, éprouvant les limites intrinsèques de son action, prenant conscience de sa contingence; il apprend également à subir. Par la tragédie, l'homme réalise ce qu'il a de dérisoire, dérisoire de son existence et de ses actes. Au plus fort de la tragédie, la dérision est cette force qui permet sur-le-champ de prendre une certaine distance critique par rapport à soi-même, d'ironiser sur son propre compte, de relativiser la portée des événements. Quelque part, elle s'apparente à une manifestation de lucidité dans l'épreuve, même si cette lucidité ne calme pas la douleur et peut la rendre plus aiguë encore. Le poète René Char n'a-t-il pas écrit que « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil»? Cependant, la souffrance renforce ceux et celles qu'elle ne tue point car elle devient alors une expérience transformée en conscience; c'est sa force immense. Mais, si la dérision traduit un quelconque irrédentisme de la conscience en éveil, une errance impromptue de l'esprit rebelle, cette errance ne doit pas systématiquement se conjuguer avec la désespérance. La vie humaine est une comédie, et puisqu'il en est ainsi, autant lajouer sérieusement: tel est le sage précepte d'Alexandre Kojeve, astre scintillant de la constellation hégéliano-marxiste, grande figure (aujourd'hui oubliée) de la philosophie politique contemporaine et l'un des rares intellectuels de gauche que Raymond Aron ait admiré. Son trait d'esprit exprime quasiment à

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la perfection ce qu'il faut bien appeler le peSSImIsme de l'intelligence. Ce pessimisme ne sombre pas pour autant dans la désespérance: Kojeve choisit le parti de l'humour et de la dérision, c'est-à-dire le parti d'en rire avec distinction, avec un humour typiquement britannique (ce qu'il n'était pas). Plus prosaïquement, l'aphorisme kojévien révèle aussi le «cens caché» que la société prélève sur chacun d'entre nous. De fait, elle attend que nous jouions un rôle social, soit le rôle qu'elle souhaite nous voir jouer, soit le rôle que nous sommes en mesure de jouer. Elle attend de nous que nous soyons de fidèles acteurs, imprégnés de leur rôle, le jouant jusqu'au baisser de rideau final sans y déroger et toujours avec la même intensité. Que ce rituel ne soit pas respecté, ne serait-ce qu'une fois, et c'est le spectacle qui s'écroule, l'ordre social qui est menacé. L'opprobre en rejaillit alors sur toute la troupe et se fait jour la nécessité d'une expiation collective, par la faute de quelques-uns, ou même d'un seuL.. Sortir de son rôle, ou aller au-delà de ce rôle, c'est remettre en question ce que le cinéaste Jean Renoir appelait la « règle du jeu », ainsi que l'ordre social qui en découle. Il convient de ne pas mésestimer (ou sous-estimer) la force subversive, le potentiel de déstabilisation que représente pour un acteur (nous sommes tous des acteurs, sur le théâtre de la vie) l'échappatoire, la sortie du registre convenu, bref la sortie des conventions sociales. Une telle fronde de l'acteur, sur scène, rehausse immanquablement le caractère dérisoire et parfois pitoyable des jeux sociaux, des comportements auxquels chacun d'entre nous se prête, dans la vie quotidienne, sans en avoir toujours nécessairement conscience, tant le poids de I'habitus finit par être fort. «Dérision de nous, dérisoires» ... serait notre complainte ironique. Reste que, dans la vie, il nous faut jouer sérieusement la comédie, ou au moins sauver les apparences, c'est-à-dire feindre de la jouer sérieusement, ce qui n'exclut pas ensuite une certaine distance critique envers soi-même. S'il nous faut jouer sérieusement la comédie, c'est que ce sérieux de convention nous permet de nous prendre et d'être socialement pris au sérieux. Par là, il nous sauve de l'abîme, du gouffre amer qui a nom dérision et auquel ne résisteraient pas notre ego, notre fierté, notre amourpropre.

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Pourtant, si la société exige en toutes circonstances un tel sérieux, l'homme s'en lasse assez vite. Il éprouve furieusement le besoin de s'échapper, de se soustraire au carcan social, de ne plus faire les «figures imposées », bref de jouer un autre rôle. Monte alors en lui le désir de dérision, irrésistiblement, jusqu'à se transformer en devoir, en impératif catégorique. La dérision, jaillie de la conscience, permet alors de railler cette société de connivence et son côté trop prévisible. L'acteur, le cabotin s'efface au profit de l'être, de l'être vrai, cet « en soi» trop longtemps réprimé et qui surgit subitement du tréfonds de l'âme. Grand est celui qui parvient à s'affranchir définitivement de la société de connivence, à renoncer aux protections qu'elle offre malgré tout. Car ce jeu de société a ses règles, ses interdits, ses tabous, lesquels protègent l'individu contre ce qu'il peut y avoir de pire pour sa conscience: l'idée obsédante de la mort, sa présence continuelle, son caractère inéluctable pour tout un chacun. Pourtant, sur le fond, que peut une société de connivence face à une mort qui, elle, n'est de connivence avec personne, rebelle à toute forme de complicité? Même une société de connivence ne peut réellement conjurer une mort sans jouissance, une issue non négociable et qui, par ce caractère non négocié, lui confère un parfum d'indécence dans le même temps où elle nous en confère un d'innocence (supposée). Il n'est pas de connivence qui vaille, avec la mort; il ne peut y en avoir qu'entre les vivants. Conscience et dérision, espérance et finitude: ce ne sont, au fond, que les faces différentes d'un même phénomène qui a jusqu'ici manifesté une rageuse opiniâtreté: la vie et la mort. Sur le théâtre de la vie, sur le théâtre de toute vie en général, il y a la scène et l'envers du décor. Camus avait vu juste: «l'envers et l'endroit », ce ne sont en définitive que les deux faces de notre humaine condition5. Parce qu'elle rend compte, fidèlement, de tout
5 Albert Camus, L'Envers et l'endroit (Essai de jeunes se), Paris, Gallimard, 1958 (rééd.) Vingt ans plus tard, alors qu'il est un écrivain célèbre, il se retournera sur son passé pour écrire: « Je sens que ma source est dans L'Envers et l'endroit, dans ce monde de la pauvreté et de la lumière où j'ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserve encore de deux dangers contraires qui menacent tout artiste, la satisfaction et le ressentiment» (cité par Jean-Marc Brissaud dans Histoire de

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ce que nous disons ou ne disons pas, de tout ce que nous pensons et de tout ce que nous faisons, la dérision offre le plus pur concentré de ce que nous sommes. Par-dessus tout, elle offre à celui qui désire comprendre les ressorts de l'aventure humaine une grille d'interprétation balayant les principaux champs de notre savoir: la métaphysique, l'esthétique, la littérature, la politique et l'Histoire.. .

la littérature française au xX siècle, Genève, Éditions Famot, 1977, p. 179, tome 4).

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PREMIÈRE PARTIE

Métaphysique

de la dérision

CHAPITRE I

La dérision, ce nihilisme distingué
Par opposition au nihilisme, celui des révolutionnaires et autres anarchistes russes du XIXesiècle qui manifestaient un penchant très marqué pour les coups d'éclat aussi sanglants qu'inutiles, la dérision représente plutôt la revanche de l'esprit sur la matière brute, une sorte de nihilisme de la distinction. La dérision, c'est en quelque sorte ce nihilisme tranquille, intimement convaincu de l'inutilité, voire de l'inanité de certains actes. Elle est cette posture de l'esprit réfutant à priori leur suffisance, ce qu'ils peuvent avoir d'illusoire une fois passé le premier moment de fureur, d'indignation exaltée. Elle joue du sens et de la raison contre l'insensé. La dérision, c'est aussi et surtout le commencement de la sagesse, pour celui qui consent à cet effort. Derrière le nihilisme traditionnel, il y a une dimension mystique: le mysticisme était le dénominateur commun des figures emblématiques du nihilisme russe, qu'il s'agisse de Kaliaïev, Netchaïev, Jeliabov ou Sazonov6. Leur nihilisme était l'expression d'une volonté sacrificielle, d'un élan romantique (aussi) puisqu'il se proposait de transfigurer le monde. Il s'agissait, à proprement parler, d'un acte rédempteur: par leur sacrifice librement consenti, ils rachetaient le caractère odieux de leur geste et le sang versé, ouvrant au genre humain des perspectives nouvelles et notamment celle d'un rachat collectif, d'une humanité enfin lavée de tous ses péchés, pour ainsi dire sanctifiée. À la violence active et
6 Sur le nihilisme, son histoire et ses grandes figures, il faut lire le remarquable ouvrage de Robert Payne, La forteresse Pierre et Paul (Paris, Fayard, 1967, trad. fr.) ou encore celui de Wanda Bonnour, Les nihilistes russes (Paris, Aubier, 1974).

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contagieuse des nihilistes russes (et des terroristes en général), la dérision préfère cette raillerie, cette ironie passive, angoissée et parfois désespérée (même si elle le cache bien) de celui qui n'est que trop convaincu de son impuissance existentielle à changer seul la face du monde. Le drame, avec les nihilistes d'autrefois, c'est qu'à force de se prendre trop au sérieux, ils en oubliaient la vie et finissaient par ne raisonner qu'en termes de tragédie. Paradoxalement, leur nihilisme, parti de l'homme, a fini par se retourner contre lui. Ils ont intériorisé, avant la lettre, l'aphorisme célèbre de Nietzsche: «L'aspect de l'homme nous lasse aujourd'hui, qu'est-ce que le nihilisme, si ce n'est cette lassitude-là? Nous sommes fatigués de l'homme? » Pour l'avoir trop aimé, les nihilistes se sont trop vite lassés de I'homme: qui trop embrasse, mal étreint. Las de l'homme, ils ont fini par le remplacer par une abstraction, une idée: la cause au nom de laquelle ils tuaient et qui seule trouvait grâce à leurs yeux. Dans sa pièce, Les justes, Albert Camus a admirablement démonté les ressorts psychologiques animant les nihilistes russes8. Trop désireux de vaincre l'oppresseur, de jeter bas le tyran, ils finissaient par cultiver une haine les faisant étrangement ressembler à leurs victimes, dont ils reproduisaient certains traits de comportement, voire de caractère. Le recours systématique à la violence, l'usage de procédés inhumains les condamnait par avance à ce mimétisme. Parce qu'il se propose ni plus ni moins d'œuvrer au salut de l'humanité, le nihiliste s'estime fondé à prendre à son compte le mot fameux de Dostoïevski dans Les frères Karamazov: « Tout est permis9 ». Plus exactement, tout lui est permis car le
7 Friedrich Nietzsche, La généalogie de la morale, Paris, Mercure de France, 1948 (rééd.), p. 63. 8 Albert Camus, Lesjustes, Paris, Gallimard, Folio, 1978 (rééd.) 9 Dans le domaine littéraire, Les frères Karamazov de Dostoïevski est assez unanimement considéré comme étant l'une des œuvres qui a le plus puissamment contribué à la connaissance des ressorts psychologiques de ses personnages... et, par-delà eux, à l'appréhension de ce qui fait le fonds permanent de l'être en tant qu'humain, c'est-à-dire doté d'un « affect », de pulsions, de passions, de raison et de déraison, aussi. Albert Camus n'a d'ailleurs jamais dissimulé son admiration pour Dostoïevski, dont il évoque la figure dans L 'Homme révolté ou dans Le

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nihiliste, véritable messie des temps modernes, est un élu. Il faut bien ravaler la grandeur, l'autorité qui insulte et humilie. Pour y parvenir, il répudie d'avance tout jugement de valeur: la fin sanctifie les moyens. Ce même Dostoïevski, fin psychologue et connaisseur des méandres de l'âme humaine, de ses multiples zones d'ombre, s'est fortement interrogé sur ce qui a constitué le double moteur de cette utopie qui force et renforce le fanatisme de ces gens-là: la nécessité du meurtre et l'impératif de sa jouissance imminente. Avec Les démons, prophétie sans faille sur le siècle écoulé, le grand écrivain nous livre une clé de compréhension, ô combien précieuse. Les destins des deux protagonistes, Verkhovensky et Stravroguine, s'y confondent en un désir partagé d'affranchissement illimité, de mépris de l'éthique, d'abolition de la différence. Le premier incline les membres de sa société secrète à commettre un assassinat collectif afin de souder leur commune absence de principes. Le second finit par violer une jeune voisine débile afin d'effacer toute frontière entre le Bien et le Mal. Mais, à sublimer ainsi la transgression aux extrêmes, tous sombreront dans l'aveu, la fuite ou le suicide, formes de l'anéantissementlO. Nihil, ne hylum : pas même le follicule qui relie le haricot à la tige, indique l'étymologie latine. Un peu comme si Dostoïevski avait voulu nous prévenir que les interdits du sacrifice sanglant et de l'inceste allaient devenir les seuls miroirs sincères face au règne du Rien. Pour avoir voulu être Tout, ce que Max Stirner (souvent considéré comme le précurseur de l'individualisme anarchiste) appelait « l'Unique et sa propriété »,
mythe de Sisyphe. Dans cette dernière œuvre, publiée en 1942, il va même jusqu'à reproduire le propos d'Ivan Karamazov: « Tout est permis» (p. 94). Son compatriote russe et contemporain, Nicolas Berdiaev, fut l'auteur de deux essais pénétrants: La philosophie de Dostoïevski (1922) et L'Esprit de Dostoïevski (1923), apportant un éclairage précieux à la connaissance de sa psychologie des wofondeurs. o Sur le thème obscur de la transgression, de ses motivations secrètes comme de ses conséquences, lire l'excellent article de Jean-François Colosimo: « Les prophéties de Dostoïevski... » paru dans Le Figaro du jeudi 22 mars 2001. Colosimo est par ailleurs l'auteur d'un livre: Le silence des anges (Paris, Desclées De Brouwer, 200 I).

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les nihilistes ont fini par devenir très littéralement ce que leur appellation suggérait: Rien. C'est assurément un comble mais aussi ce qui fait un peu la morale de cette histoire. Du reste, l'Histoire (la grande, cette fois-ci) sait se montrer maligne, en quelques circonstances. Elle a scellé le sort et le destin de nos vaniteux nihilistes en révélant au grand jour la part de supercherie et de mystification collective qu'il y avait derrière leurs agissements. Tant pis pour ceux qui étaient sincères, au fond d'eux-mêmes, l'Histoire ne faisant pas de détail en pareil cas. Son ironie rétrospective a précipité dans la confusion et le discrédit les prétentions qu'ils affichaient vertueusement: dérision de leur dérisoire.. . L'enflure du Moi: ce fut le péché véniel des nihilistes, ce que Max Weber appela la très ordinaire vanité, à propos de l'homme politique. Leur profil psychologique et affectif les prédisposait à tomber dans l'excès. Il y avait du déterminisme sociopsychologique dans l'air. Le fort investissement personnel qu'ils consentaient dans « la» Cause les portait presque mécaniquement à commettre les pires abus car leur don de soi n'avait pas de limites... et ne souhaitait pas en rencontrer, au demeurant. Le radicalisme de leur conviction philosophique et les positions politiques en découlant n'étaient conciliables avec rien d'autre qu'eux-mêmes. C'est bien ce qui a fini par les esseuler et leur être fatal. Les nihilistes et, plus largement, tous les révolutionnaires et autres terroristes patentés ont été les plus sûrs fossoyeurs de leur propre cause. Le nihilisme russe ou, pour prendre un autre exemple, la vague anarchiste qui secoua la France dans la dernière décennie du XIXe siècle, ne furent qu'un petit moment de l'Histoire, vite dépassé. Il leur a manqué ce recul, ce regard sans complaisance porté sur eux-mêmes (ce que Max Weber, encore lui, appelait distanz ou détachement) qui pose les choses ou les remet à leur juste place. Ils se donnaient le beau rôle et ont voulu le garder jusqu'au bout. Il est toujours commode d'être à la fois juge et partie dans un procès instruit contre la modernité. Mais nul ne peut être indéfiniment et, surtout, impunément juge et partie sans risquer un jour le retour de bâton. S'ils avaient pris le parti de

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