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Emmanuel Levinas

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163 pages
Il est indiscutable que les droits de l'homme mènent à l'humain et cet humain est indissociable de l'idée de personne. La question qui s'est posée dans cette étude est la suivante : existe-t-il un personnalisme sans référence aux droits de l'homme ? En ouvrant cette perspective l'auteur, inspiré par la philosophie de Levinas, développe un discours éthique comme étant un discours de philosophie première, parce que l'éthique l'emporte sur tout autre réflexion philosophique.
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A tous les opprimés. A la mémoire des êtres humains de toutes nations et de toutes confessions, victimes du même anti- humanisme de l’autre homme. A tous les Etats du monde, garants des libertés fondamentales de leurs citoyens.

Remerciements

Cyriaque AKOMO-ZOGHE, tout particulièrement pour son aide au plan technique dans l’élaboration de ce travail, et pour ses encouragements.
Ma tendre épouse, Marina Michelle ELLA et notre fille, Urie Elvissia OKOME ELLA. Leur patience et leur amour ont mobilisé ma concentration dans l’élaboration de ce travail. Antonin MBA NGUEMA, pour sa fidèle amitié et notre dialogue renouvelé sur la philosophie contemporaine. Joseph Igor MOULENDA, pour nos croisements de pensée sur Levinas Husserl et Derrida. A tous ceux qui ont contribué à ma formation en philosophie. Je les remercie vivement pour leurs enseignements, dont ce texte, j’espère, porte la trace.

Thierry EKOGHA, mon premier maître à penser. Stamatios TZITZIS, pour ses conseils et son amitié indéfectible.

Préface Il est indiscutable que les droits de l’homme mènent à l’humain et cet humain est indissociable de l’idée de personne. La question qui s’est posée dans cette étude est la suivante : existe-t-il un personnalisme sans référence aux droits de l’homme ? En ouvrant cette perspective, l’auteur, grandement inspiré par la philosophie de Levinas, développe un discours éthique comme étant un discours de philosophie première, parce que l’éthique l’emporte sur tout autre réflexion philosophique. Le travail de M. Steeve ELLA devient alors un travail philosophique sur la personne. Il y a les droits de l’homme ; il existe pourtant un droit de l’homme qui renvoie à l’homme chez Levinas, certes, au sens étymologique, certes, au sens juridique, mais avant tout au sens éthique. Et ce travail qui porte sur l’a priori des droits de l’homme mène inexorablement au droit de l’homme chez Levinas qui est l’autre homme. Toute analyse ontologique, juridique et historique concernant les droits de l’homme aboutit à l’autre homme et, par là, à l’idée de dignité humaine. C’est pourquoi notre auteur entreprend toute une fresque historique concernant la nature, le caractère et les finalités des droits de l’homme pour aboutir à la dignité personnelle telle que conçue par Kant et que les temps modernes ont mise en valeur. En effet, parler des droits de l’humain chez Levinas renvoie aux droits de l’homme et à la crise humanitaire provoquée par l’idéologie hitlérienne. Pour M. Steeve ELLA, les droits de l’homme ne représentent pas de simples droits éthiques. Il existe, avant toute philosophie morale et juridique, avant même toute ontologie, une éthique des droits de l’homme qui installe l’homme en face de l’autre homme. Pourquoi cette perspective qu’on trouve chez Levinas et qui est développée par l’auteur ? Parce que ce dernier éprouve la même amertume que Levinas de l’impuissance des droits de l’homme de refonder positivement l’histoire de l’humanité. L’éthique des droits de l’homme dévoile la rupture de l’homme avec l’homme à partir d’une crise profonde de l’humanisme moderne, crise qui signale la perte du sens de l’autre ou pour l’autre. Cette crise d’humanisme sonne comme une anti-philosophie levinassienne, révélatrice d’un homme qui n’est pas pour l’autre homme. Car l’autre, pas en tant qu’être, un simple autrui ou un autre réduit de sa propre dimension, c’est-à-dire la dimension de l’humain, est en fusion avec moi, avec mon être, l’autrui étant la substitution du moi en lui-même.

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L’originalité du travail de M. Steeve ELLA est d’avoir voulu analyser les rapports entre les droits de l’homme et le droit de l’homme chez Levinas, idée tombée dans l’oubli par la plupart des commentateurs du Philosophe. Ce travail a donc le mérite d’avoir mis en lumière que l’humanisme de l’autre homme représente une déconstruction de l’idée de droits de l’homme, car, si on situe ceux-ci dans l’être, c’est que l’autre homme est au-delà de l’être. Si l’être demande la responsabilité de leurs porteurs, « les porteurs des droits de l’homme », les droits de l’autre homme me demandent d’assumer sa responsabilité pour que j’accomplisse son destin. Je dois devenir son otage. Les droits de l’homme exigent la solidarité et la fraternité, les droits de l’homme me demandent de devenir son prisonnier. Bref, M. Steeve ELLA démontre avec succès comment on revient du juridique à l’éthique, éthique qui est au-delà de l’être, comment l’ontologie lévinassienne est foncièrement éthique de l’autre homme. L’éthique du droit d’autrui n’est ni abstraite ni ambiguë comme le sont très souvent les droits de l’homme. Elle est concrète et précise, elle demande la totalité de mon être. Stamatios TZITZIS Directeur de Recherche au CNRS, Directeur adjoint de l’Institut de Criminologie de Paris

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INTRODUCTION Incontestablement, travailler sur les droits de l’homme équivaut à travailler sur l’humain, sa situation existentielle, son statut social, sanitaire, politique, religieux, etc., parce que l’idée de droits de l’homme reste inhérente à tous les domaines de la société, et surtout de la vie. En effet, les droits de l’homme promeuvent la vie, la protègent et la défendent. Ils constituent l’espace juridique au sein duquel la vie de l’homme dans la famille, la société est convoquée en vue de son épanouissement complet. Aussi convient-il de poser, dès l’abord, que nous nous trouvons véritablement dans ce que nous appelons bien volontiers une tautologie embrigadée, en ce sens que nous partons de l’homme pour aboutir, finalement, à l’homme. Car c’est bien l’idée d’homme qui est le point d’intersection entre le juridique, d’une part, et l’anthropologique, de l’autre. Il s’agit donc en toile de fond de cette réflexion, d’une approche anthropologique que le juridique et l’éthique tenteront de se partager chacun à sa manière. Dès lors qu’il est établi que l’homme occupe la position médiane ici, la question est finalement celle de savoir ce que la philosophie, celle de Levinas notamment, apporte au débat sur les droits de l’homme ? En réalité, la tâche qui est la nôtre, celle de la philosophie, consistera à questionner le concept de droits de l’homme avec Emmanuel Levinas pour voir ce qu’il a de pertinent du point de vue de l’éthique. En effet, l’éthique est prioritaire chez Levinas ; mieux, elle est indissociable de Levinas. Qu’est-ce qui pourrait justifier cette dialectique inextricable sujet objet, Levinas et l’éthique ? Qu’est-ce qui fait du Philosophe à ce point un penseur dont la perspective philosophique parvient à s’arrimer au champ du proprement éthique lorsqu’on sait qu’il aura été consacré au moment de l’effondrement des idéologies ? C’est que, visiblement d’ailleurs, l’éthique fait son retour avec lui sur les décombres du XXe siècle et au-delà quand bien même les circonstances de sa reconnaissance n’épuisent pas l’événement que représente une pensée authentique. Pour autant, il n’est pas faux de dire que la philosophie éthique de Levinas a connu une consécration tardive et d’ajouter le propos très juste de Jean-Luc Marion rapporté ici par Salomon Malka : « Sa philosophie était considérée comme très difficile, parce que c’était de la phénoménologie à l’état pur par quelqu’un qui la connaissait depuis le début. »1 Il n’empêche de souligner
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S. MALKA, Emmanuel Levinas. La vie et la trace, Paris, Albin Michel, coll. « Spiritualités vivantes », 2005, p. 279.

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que cette philosophie répond parfaitement aux sollicitations de notre époque contemporaine qui semble avoir placé ailleurs ses priorités. Car l’éthique doit désormais apparaître comme un ordre, mieux, une réalité qui encadre toutes nos pratiques humaines, aussi diverses fussent-elles. En ce sens, on comprend qu’Emmanuel Levinas ait apporté à la philosophie un souffle nouveau à travers l’éthique. Il est en effet non seulement « le philosophe de l’éthique, sans doute le seul moraliste de la pensée contemporaine »2, car l’essentiel de sa réflexion s’y rattache ; mieux, il a fait de l’éthique l’horizon ultime de la philosophie. Ce qui permet de donner à cette dernière une autre direction que celle qu’on lui connaissait depuis la tradition qui part des Anciens, les Grecs. Cette tradition qui comme on le sait, place l’Être au fondement de son discours est prise à défaut de façon radicale par Levinas en ceci que l’éthique constitue, de part en part, une pensée de la dissidence, à travers notamment l’opération de la mise en question permanente des certitudes closes, de la réfutation des dogmatismes les plus insidieux ; à travers aussi la réfutation du double optimisme épistémologique et métaphysique d’un certain héritage philosophique que nous situons à partir de Parménide pour qui « seul l’être est, et le non-être n’est pas ». Elle est aussi parvenue à opérer silencieusement, mais fort rigoureusement, un déplacement paradigmatique aux conséquences décisives car, comme indique à le penser François-David Sebbah : « des présocratiques à Heidegger, la philosophie fut méditation de l’Être, par définition et décision originaire sourde à toute injonction provenant de l’au-delà de l’être, à tout événement interrompant le règne de l’être. L’être : le premier et le dernier mot de la philosophie – jusqu’à Levinas. »3 Et ceci explique pourquoi chez Levinas, l’affirmation suivant laquelle « la philosophie première est éthique »4 renverse un courant. Cette brutalité de pensée qu’on retrouve dans son style revendiqué hyperbolique car redevable à la phénoménologie, fait que le cours du fleuve s’est trouvé détourné. Une telle affirmation est déconcertante en ceci qu’elle tient lieu de « défondamentalisation » et signale un mouvement, un renversement d’un ordre ancien par un ordre nouveau, bref, un nouveau tournant que la philosophie allait dorénavant emprunter et privilégier. En réalité, ce qui est spécifique à Levinas, ou, à tout le moins, ce qui va orienter son orientation, ce n’est pas le fait de concevoir l’éthique comme
E. LEVINAS, « Introduction de Philippe Nemo », Ethique et Infini, Paris, Fayard, 1982, p 7. 3 F.-D. SEBBAH, Levinas. Ambiguïtés de l’altérité, Paris, Les Belles Lettres, 2000, p. 11. 4 E. LEVINAS, Ethique et Infini, op. cit., p. 71.
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une nouvelle discipline, ce qui serait mal venu du point de vue de l’histoire de la philosophie car non exact, mais précisément de lui rechercher une voie de méditation prioritaire qui serait d’un tout autre ordre que celui de l’être. Même si, à juste titre, on peut se demander si ce pari lui a véritablement réussi, en d’autres termes parvient-il réellement à se libérer de l’être et donc à placer l’éthique hors du champ du proprement ontologique, quelque chose qui ressemblerait à un autrement qu’être ? Comme si l’ontologie était retournée à l’envers pour mieux être réinvestie dans le champ philosophique. L’éthique ne serait-elle pas plus une optique qu’autre chose : n’est-ce pas l’Autre qui me donne à être ? Toujours est-il qu’il y a lieu de considérer la mise au point suivante : « Ma tâche, dit-il, ne consiste pas à construire l’éthique ; j’essaie seulement d’en chercher le sens. »5 Cette recherche du sens placée sous l’égide d’une nouvelle orientation de l’éthique, est véritablement ce qui consacre toute la singularité de la réflexion philosophique de Levinas. L’éthique prise comme nouvelle dimension du penser philosophique, est dominante dans l’œuvre de Levinas à telle enseigne « qu’elle n’est pas prescriptive, mais descriptive. L’éthique, dans l’œuvre de Levinas, est un événement : celui de la rencontre de l’autre homme. (…). Levinas luimême a dit une fois pour résumer sa pensée : « avant le cogito, il y a bonjour » ; c’est un « Après vous, monsieur ! » originel que j’ai essayé de décrire. »6 L’éthique, chez Levinas, c’est l’événement empirique par excellence qui marque la rencontre de l’Autre homme. Elle commence et demeure dans et par le face-à-face avec autrui. Descriptive donc, concrète, circonstancielle en tant qu’événement, l’éthique levinassienne commence avec le surgissement du visage de l’autre homme, l’homme d’autrui. Et en ce sens, on pourrait très justement poser que « Autrui instaure toujours déjà l’éthique comme ce qui importe plus que tout »7 Dit autrement, « l’éthique n’est pas seulement une question de mode sémantique mais une attitude »8, dans la mesure où c’est ma façon d’être en face du visage de l’autre homme autre que moi qui permet d’instituer l’éthique et d’en comprendre l’enjeu : tenir autrui en priorité. L’éthique est « philosophie première », et l’on comprend maintenant qu’il faut entendre par ce terme tout autre chose qu’un statut de fondation. C’est, on le comprend, dans
Ibid., p. 85. A. FINKIELKRAUT, « actualité d’un inactuel », Magazine Littéraire. Emmanuel Levinas, n° 419, avril 2003, p. 20. 7 F.-D. SEBBAH, op. cit., p. 10. 8 M.- A. OUAKNIN, « Grand est le manger ! », Magazine Littéraire. E. Levinas, op. cit., p. 45.
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l’éthique et par elle seule que nous développerons notre réflexion. Si donc l’éthique est « origine fondative »9 et structurante dans la singularité de la rencontre avec l’autre homme et l’oriente comme telle, comment cette orientation peut-elle être significative dans la perspective du débat sur les droits de l’homme ? Quel est véritablement l’itinéraire suggéré par Levinas dans ce débat? En quel sens la perspective éthique pourrait-elle constituer un complément dialectique au proprement juridique des droits de l’homme ? Comment peuvent-ils faire l’objet d’une réflexion commune, réflexion portant sur l’homme ? Y a-t-il une fécondité de la pratique des droits de l’homme au plan éthique ? On l’a dit, ce qui est particulier à notre étude c’est l’idée d’homme puisque nous partons d’un humanisme juridique pour aboutir à un humanisme éthique. Ce faisant, il est indispensable, avant d’opérer ce mouvement de pensée, de dire ce qu’on entend par « humanisme juridique » car l’idée de droits de l’homme comme « droits abstraits » ou simplement « formels » est indissociable de cet humanisme juridique. Pourquoi ? Parce que précisément les droits de l’homme, bien que concernant l’humain et s’appliquant à lui restent en tant que tels un concept, c’est-à-dire une idée, une volonté, une intention, une théorie juridique. Pour le dire autrement, autant l’idée de droits s’applique à l’homme, autant il est nécessaire d’affirmer que cette application réfère en un ensemble d’énoncés ou de théories conçus pour le Bien, l’équilibre et le plein épanouissement de l’humain. En ce sens, parler de droits de l’homme revient à rappeler l’exigence des déclarations dont ils ont fait l’objet car, en effet, c’est parce qu’ils furent déclarés, affirmés, que les droits de l’homme sont, non seulement promulgués mais aussi connus. Et même si le sujet sur les droits de l’homme semble aujourd’hui passé de mode, il reste tout de même actuel car, aussi longtemps que les hommes continueront d’exister sur la terre, aussi longtemps que la vie continuera de suivre son cours, il aura toujours toute sa place. Ainsi que l’indiquait Michel Villey, « dans le discours de nos contemporains, les « droits de l’homme » sont à leur zénith, mais ils font problème. »10 Cela dit, travailler sur les droits de l’homme consiste avant tout à travailler sur le droit, sa définition et son orientation pour comprendre comment il est possible d’envisager une réflexion portant sur l’homme.
F.-D. SEBBAH, L’épreuve de la limite. Derrida, Henry, Levinas et la phénoménologie, Paris, Puf, coll. « Bibliothèque du Collège International de Philosophie », 2001, p. 173.
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M. VILLEY, Le droit et les droits de l’homme, Paris, Quadrige/Puf, 2008, p. 8.

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