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Epistémologiques, philosophiques, anthropologiques

De
414 pages
Le présent volume se divise en trois parties dialectiques ou moments principaux d'une investigation qui prend sur la philosophie le point de vue épistémologique. La 1ère partie aborde certains problèmes laissés en suspens par la philosophie "fin de siècle" et dont l'interrogation portait tacitement sur La philosophie comme science humaine? La 2° partie ouvre la voie à une recherche de longue haleine, à travers les siècles philosophiques, de ce qu'on peut appeler les parcours du "je pense" au "je connais". La 3° partie aboutit à une question unique: "qu'est-ce que la vérité?"
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ÉPISTÉMOLOGIQUES PHILOSOPHIQUES ANTHROPOLOGIQUES

Collection

« Épistémologie

et Philosophie

des Sciences

»

dirigée par Angèle Kremer Marietti La collection « Epistémologie et Philosophie des Sciences» réUtlÎt les ouvrages se donnant pour tâche de clarifier les concepts et les théories scientifiqu~ et offrant le travail de préciser la signification des termes utilisés par les chercheurs dans le cadre des connaissances qui sont les leurs~ et tels que 'force', 'vitesse' ~ 'accélération', 'particule', 'onde', etc. Elle incorpore alors certains énoncés au bénéfice d~une critériologie capable de répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur contexte conceptuel historique, de façon à détenniner ce qu'est théoriquement et pratiquement la recherche scientifique considérée: 1 ) quelles sont les procédures: les conditions théoriques et pratiques des théories invoquées, débouchant sur les résultats; 2) quel est, pour le système considéré, le statut cognitif des princi~ lois et théories, assurant la validité des concepts.

Déjà parus
Angèle KRElv1ER-MARffiTTI, Nietzsche: L'homme et ses labyrinthes, 1999. Angèle KRE:MER-MARffiTTL L'ant1n-opologie positiviste d'Auguste Comte, 1999. Angèle KRElv.1ER-MARffiTTI, Le projet anthropologique d'Auguste Comte, 1999. Serge LATOUCHE, Fouad NO~ Hassan ZAOU~ Critique de la raison économique, 1999. Jean-Charles SACCHI, Sur le développement des théories scientifiques, 1999. Yvette CONR ¥, L'Évolution créatrice d'Henri Bergson. Investigations critiques, 2000. Angèle KREMER-MARffiTTL La Symbolicité, 2000. Angèle KRE:MER MARffiTTI (dir.}. Ét1ùque et épistémologie autour du livre Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont, 2001 . Abdelkader BACHT~ L'épistémologie scientifique des Lumières, 2001. Jean CAZENOBE, Technogenèse de la télévisio~ 2001. Jean-Paul JOUARY, L'art paléolithique, 2001. Angèle KRE1Y1ER MARffiT1'L La philosophie cognitive, 2002. Angèle KRE.MER MARffiTI'L Ethique et méta-étlùque, 2002. Michel BOURDEAU (dir.), Auguste Comte et l'idée de science de r'honune, 2002. Jan SEBESTIK, Antonia SOULEZ (dir.), Le Cercle de Vienne, 2002. Jan SEBESTIK, Antonia SOULEZ (d1r.), Wittgenstein et la p1ùlosophie aujourd'hui, 2002. Ignace HAAZ, Le concept de corps chez Ribot et Nietzsche, 2002. Pierre-André HUGLO, Approche nominaliste de Saussure, 2002. Jean-Gérard ROSSI, La philosophie analytique, 2002. Jacques WCHEL, La nécessité de Claude Bernard, 2002. Abdelkader BACHT~ L" espace et le temps chez Newton et chez Kant., 2002. Lucien-Sarnir OULAHBIB, Ethique et épistémologie du nihilÏSIne, 2002. Arma MANCINI, La sagesse de l'ancienne Égypte pour l'Internet, 2002. Lucien-Sarnir OULAHBIB, Le niliilisme français contempora~ 2003. Amùe PETIT (clir.), Auguste Comte. Trajectoires du positivisme, 2003. Bernadette BENSAUDE- VINCENT (dir.), Bruno BERNARDI (dir.), Rousseau. et les sciences, 2003. Angèle KRE1vŒR-MARffiTTL. Cours sur la première recherche logique de Husserl, 2003. Abdelkader BACHTA, L'esprit scientifique et la civilisation arabo-musuhnane, 2004. Rafika BEN 11RAD, Principes et causes dans les Analytiques Seconds d'Aristote, 2004. Monique CHARLES, La Psychanalyse? Témoignage et Commentaires d"un psychanalyste et d'une analysante,2004. Fouad NO~ L'éducation morale au-delà de la citoyenneté, 2004.

Angèle Kremer-Marietti

ÉPISTÉMOLOGIQUES PHILOSOPHIQUES ANTHROPOLOGIQUES

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7805-4 EAN : 9782747578059

Avant-Propos

Le titre Épistémologiques, Philosophiques, Anthropologiques désigne un ensemble de textes jalonnant Wle réflexion sur la pensée philosophique et sur la connaissance scientifique, orientée vers la réponse à la question fondamentale de savoir ce qui distingue une connaissance vraie ou adéquate d'une connaissance fausse ou inadéquate. Depuis les premières théories épistémologiques propres aux philosophes, la connaissance a suivi un développement continu qui l'a fait passer d'un caractère absolu et définitif à un mode plus dynamique et plus ouvert aux dépendances envers un monde incluant sujets et objets. Cet état de fait n'implique pas, a contrario, de laisser libre cours à un relativisme qui réduirait considérablement le statut de ta vérité scientifique, ni même à un positivisme étroit qui nierait inexorablement tous les objets inobservables nécessaires au développement de la science dont le rôle essentiel est bien de composer des modèles des objets du monde qu'elle s'emploie à déterminer. La position épistémologique la plus convenable semble celle qui, tout en privilégiant la rigueur rationnelle de la pensée, connaît les aléas de l'expérience sans soulever l'impossible question de la stricte correspondance entre la pensée et ses objets dans le monde, tout en privilégiant néamnoins une correspondance mathématique. Cette position doit donc exclure certains constructivisme et pragmatisme, qu~ poussés à extrême, risquent d~aboutir à absolutiser le relativisme. I~

Le présent volume se divise donc en trois parties dialectiques ou moments principaux d'une investigation qui prend sur ta philosophie le point de vue épistémologique. La première partie aborde certains problèmes laissés en suspens par la philosophie « fm de siècle» et dont l'interrogation portait tacitement sur La philosophie comme science humaine? tant la philosophie semblait alors se rétracter sur elle-même en se niant elle-même tout en laissant le champ libre aux sciences humaines et sociales qui, pour certaines, semblaient devoir l'inclure dans leur champ d'activité, sinon, comme d'autres, la rejeter violennnent loin d'elles. La seconde partie ouvre la voie à une recherche de longue haleine puisqu'on

peut y saisir le mouvementindélébile,à travers les sièclesphilosophiques,de ce qu'on
peut appeler Les parcours du «je pense» au «je connais ", mêlant de près philosophie et sciences et donnant vocation épistémologique à la philosophie vivante.

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Ce n'est pas le hasard qui préside à l'apparition du texte des Épistémologiques, Philosophiques, Anthropologiques, consacré aux catégorisations perceptuelles/ conceptuelles.

Même en ne présupposant pour l'esprit humain aucun principe de connaissance qui fût a priori, Comte n'en a pas moins établi un « tableau systématique de l'âme» avec au principe dix moteurs affectifs, pour moyen cinq fonctions intellectuelles, et pour résultat trois qualités pratiques: l'ensemble fonnant dix-huit organes cérébraux constituant l'appareil nerveux central dont la partie spéculative COI11IDuniquait avec les nerfs moteurs. Ce modèle eut l'effet d'entramer, pour Comte, la nécessité de mettre en jeu, comme l'avaient fait Condillac et les idéologues, lnais déjà Hobbes, des opérations de computation impliquant le recours essentiel à une sémiotique que, pour sa part, Comte voyait fonctionner sur les acquis culturels successifs de l'esprit humain dans son hi&1oire.
Aujourd'hui, les sciences cognitives étudient le fonctionnement des capteurs sensoriels, par exemple, celui de la vision naturelle, ainsi que l' infonnation telle qu'elle est transmise au cortex cérébral; elles découvrent dans la vision artificiel1e, c'est-à-dire avec des capteurs susceptibles de construire et de nlanipuler des représentations de l'envirOtlllement, que percevoir, dans ce cas, c'est calculer. Entre un « Prologue tné111odique))et un «Épilogue tbéorique}), avait déjà été posé, dans La symbolicité ou le problème de la symbolisation\ un problème préoccupant: detrière la « suprématie du symbolique », la résolution du problème de la. symbolisation s'est inscrit dans la profondeur où se tiennent les conditions de possibilité du schématisme qui renvoie à l~art caché propre à la science. L~enquête aboutissait à la clarification du champ des connnencements toujours renouvelés de la démarche scientifique, ainsi qu'il fut dans Les racines philosophiques de la science moderne2. C'est pourquoi je conçois depuis longtemps «la philosophie en tant que science du symbolique »3. À quelle construction mentale con-espond la compréhension du discours? Quelle est la nature des systètnes sytnboliques ? Connnent connaître et évaluer la structure métaphorique des systèmes conceptuels? Telles S011t les questions philosophiques auxquelles devront répondre les sciences cognitives ainsi que la philosoplùe cognitive qui peut en découler.

1 Paris: Collection « Croisées )), PUF, 1982. 2 Bruxelles: Mardaga, 1987. 3 Traduction du titre de l' article, {<Philosophy as a Science of the Symbolic », 1990, Argumentation, Vol. 4, nOJ, Dordrecht, Bosto~ London: Kluwer Academic Publisher. 6

PREMIÈRE PARTIE

LA PHILOSOPHIE

COMME SCIENCE HUMAINE ?

I.
Entre sciences physico-mathématiques et sciences humaines et sociales
Au-delà du canular <1>, l'ouvrage des physiciens Alan Sokal et Jean Bricmont <2> ne ressemblait guère à une plaisanterie. Il appelai~ au contraire, à l'application de déontologies intellectuelles et scientifiques qui ne peuvent que profiter aux disciplines des sciences humaines et sociales mises en cause. Et ce qui fut au départ l'effet d'une humeur de physicien, doublé d'une stratégie de pédagogue, a pu pennettre le déclic en faveur d'une réflexion utile ou, comme dirait Descartes, d'une "particulière contention d'espritft<3>. En effet, au-delà des réactions plus ou moins épiden1Ùques (mais rarement philosophiques <4>, il faut le dire), qu'ils ont provoquées, les auteurs incitent à la pratique d'une déontologie épistémologique dont ils livrent le message. Tout en les commentant nous relèverons les principaux avertissements sur lesquels Sokal et Bricmont insistent ~'Uffisannnentpour qu'il en soit
pris cOtll1aissance.

1. Expol1-import de concepts scientifiques
Le message centra] du livre est la dénonciation de « l'abus réitéré de concepts et de tennes provenant des sciences physico-mathématiques» <5>. L'abus signalé aurait sévi surtout dans une certaine philosophie ou sociologie américaine se disant 'postmodeme~ et qui, avant tout détenninée sur ta lancée d'une DIode ~parisienne', suivit les traces de quelques ténors de l'édition française des années 70 et ~'Uivantes.Sokal et Bricmont y reconnaissent certaines composantes, très précises et très graves, qui ne seraient pas sans devoir porter leurs effets logiques sur un jugement quant. à la qualité intellectuelle de ces divers travaux. TIteur fallait souligner l'usage abusif de la tenninologie scientifique qui se trouve pratiquée par certains écrits, que ce soit en philosophie, en psychanalyse et en sociologie, ou encore dans tes dites « études culturel1es» - usage dont le principe a parfois été l'intention probable d'apporter une signification, sinon valide au sens propre, du moins abordable et praticable dans un sens figuré, et qui était destiné à enrichir la portée de leurs textes. Toute la difficulté CODIDIence lorsque cet "usager e:x1eme"semble tout ignorer de la signification première et véritable des tennes empnmtés~ et dont il use sans doute afm d'em'ichir ses écrits à moins que ce ne soit pour tnéduser ses lecteurs. Les 7

morceaux choisis - car ce ne sont pas, connne on a voulu le dire, de simples citations

tronquées de leur contexte - que les auteurs d'Impostures intellectuelles ont versés au

dossier, fournissent la preuve irréfutable de cet abus: il ne s~est pas trouvé un seul critique pour les défendre. Aussi la question grave se pose de savoir si, pour avoir fauté dans ce sens, les auteurs "cités à comparaître" sont défmitivement condamnés dans leur œuvre tout entière. En tout cas, le soupçon semble peser sur eux et la question légitimement se poser <6>. Pour n'évoquer que le nom de Lacan, les auteurs posèrent la question de savoir si ses travaux psychanalytiques étaient appelés à survivre au-delà des fameux « mathèmes » et « nœuds bolToméens}) <7>. L'adoption d'un langage se voulant expressif: mais dont le caractère intempestif est quasi pennanent chez ~ se particularise ailleurs essentiellement dans des abus subséquents, entre autres comme le fait d'exporterimporter, sans la moindre justification scientifique ni philosophique évidente, des concepts physico-mathématiques vers le domaine des sciences hwnaines et sociales, et cela non plus à titre de métaphore ou d'analogie mais bien à titre de principe clarificateur: il en alla ainsi à maintes reprises en ce qui concerne surtout le théorème de Godel ou la théorie des ensembles <8>. Ces transferts auraient eu lieu, en principe, dans la juste intention d'expliquer en profondeur les 'mécanismes"Jou les 'dynamismes"J de la psyché humaine, individuelle ou collective. L'emploi de ces mots savants, que l'usager détourne de leur sens - et que fmalernent ni l'auteur ni le lecteur ne comprennent véritablement, pas plus dans leur sens premier que dans leur sens second dépendant logiquement du premier -, semblerait appartenir à la pratique maladroite de ce que l'on pourrait appeler couramment une esbroufe. Sur la constatation de faits qu"Jilsjugent gravement dommageables autant pour le

service de la vérité que pour la pédagogie, Sokal et Bricmont condanmentdonc une
attitude qui consisterait dans l'appropriation inintelligente et ta diffusion etTonée de tennes et de symboles ah.~, détournés du sens qui est le leur en tant que relevant de la terminologie scientifique dont ils émanent et des sciences oÙ ils fonctionnent en toute légalité et avec la plus grande exactitude. Ces procédés jugés faussement littéraires peuvent être jugés comme dérivés d'June conduite fort éloignée du précepte d'honnêteté intellectuelle, traditionnellement enseigné dans les écoles et les universités et appliqué dans toute recherche de valeur scientifique, d'ailleurs aussi bien en philosophie que dans les sciences humaines et sociales. On pouffait considérer de tels procédés pseudoscientifiques comme ne constituant qu'un ensemble de procédés pseudo-littéraires ou, si l'on veut, d'effets très spéciaux mais ne pouvant malheureusement que desservir ou ruiner les sciences humaines et sociales dans lesquelles ils sont introduits comme artifices. Sans doute leurs spécialistes pouvaient-ils prétendre améliorer ainsi leurs disciplines au moyen d'une érudition superficielle qui s'avère, par ail1eurs~ n'être fmalernent,du moins pour leurs critiques, rien d'autre qu'une "véritableintoxication verbale" <9>. C'est pourquoi Sokal et Bricmont taxent. globaletnent ces pratiques de 'Jeux de langage" propres à faire le juste objet d'une suspicion et n'ayant plus rien à voir avec un discours scientifique ni philosophique, rigoureux comme il se doit - pas plus, d'ailleurs, en l'OCCUITence, avec un exercice poétique -, et qui, enfm et surto~ n'ont fmalernent pour premier effet manifeste que d~abuser le lecteur. Après une présentation de textes à l'appui de leurs incriminations! récriminations - textes dont les auteurs ont coupé la succession par un développement sur les méfaits du relativisme épistémologique (auquel nous reviendrom) et sur les abus commis par le "postmodemisme américain", airu;i que par le «postmodemisme à la ftançaise», à 8

l'égard de la théorie du chaos~ du théorème de Godel et de la théorie des ensembles également avec un regard désapprobateur lancé sur le grand Bergson qui fut aussi l'imprudent auteur de Durée et simultanéité - vient un Épilogue dont J'importance est autant éthique qu'épistémologique. En effet, toujours avec l'intention de prévenir ou de guérir les effets pervers de la pratique dénoncée, mais encore et surtout, au-delà de la. malencontreuse pratique, avec
I intention d indiquer une déontologie
~

~

scientifique applicable par les sciences humaines

et sociales, Sokal et Bricmont jugent nécessaire de prodiguer conseils et observations d'ordre essentiellement épistémologique. Sont en effet indiqués par eux les principaux moyens de redressement pour lutter avec énergie contre ces entraînements d'écriture et de pensée qu'ils jugent comme autant de comportements suspects. Sormne toute, nous retrouvons alors les règles que tout étudiant désireux de rédiger une dissertation ou une thèse devrait suivre utilement et honnêtement.

2. Préceptes méthodologiques.
Aussi les deux auteurs donnent-ils, en fm de compte, des conseils qui méritent d'être pris au sérieux même s'ils se situent à divers niveaux. Le premier de ces avis est en effet valable pour tous: il est praticable dans toutes les disciplines et aussi en dehors des disciplines, au cœur de tous les échanges et dans l'exercice des diverses professions faisant intervenir la parole ou l'écrit. Ce n'est autre que la sage reconnnandation de «savoir de quoi on parle» <10>. Ce principe implique, entre autres choses, que celui qui utilise des tennes appartenant aux sciences exactes c01U1aisse moins le contexte au d'où Ules a tirés, et donc qu'il se soit lui-même suffisamment informé, avant d'éviter de prononcer quoi que ce soit échappant à sa compétence directe. La règle vaut généralement pour quiconque, et particulièrement dans tout domaine public ou privé, surtout pour qui met son activité au service du public et au bénéfice des institutions sociales, publiques et culturelles. La même règle de « savoir de quoi on parle» concerne notannnent l'enseignant ou l'avocat ~ il serait également «utile et homlête », connne dirait Montaigne, qu'elle s'imposât de même au journaliste, au conférencier, à l'écrivain, à l'homme politique... et naturellement à tout éducateur. D'un point de vue plus expressément épistémologique, les auteurs admettent cependant qu'il anive aux philosophes d'aider les physiciens par leurs connnentaires. À condition de se donner la peine de cOtnlaÎtre un peu les théories scientifiques qu'ils abordent dans leurs ternIes et leurs propositions, les philosophes ont la liberté d'étudier et de traiter les notions scientifiques telles que celles de loi, de théorie, d'explication et de causalité, dans la mesure où ils prennent ces notions, non seulement dans leur sens scientifique direct mais encore relativement à la signification scientifique à laquelle elIes contribuent effectivenIent dans les sciences auxquelles elles appartiennent - et avec la fmalité de les interpréter au sein même du discours scientifique. Épistémologie et philosophie des sciences sont donc loin d~être discréditées par Sokal et Bricmont en regard de la "science réelle" qu'ils défendent. Voilà qui répond à la question qui fut posée de savoir« connnent» parler des sciences <11>. Le second conseil a la même vocation d'universalité que le premier. Il se présente sous la fonne d'un dicton: «Tout ce qui est obscur n'est pas nécessairement profond» < 12> Dans le domaine de I expression écrite ou parlée, il renvoie certes à la nécessité de vérifier certaines fonnules sibyllines parfois en u.~ge dans la littérature psychanalytique et/ou plùlosophique contemporaine. Il s'agit d'une observation fort
~
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acceptable qui appelle cependant la remarque selon laquelle d'aucuns distingueront selon leurs compétences propres quelques différences d'appréciation ou de jugement sur ce qui est le 'plus obscur' ou le 'moins obscur' ... voire sur le clair-obscur. On connaît le fameux dicton de Rivarol: « Ce qui n'est pas clair, n'~1 pas français ». Stendhal disait plus directement: « Je ne vois qu'une règle: être clair ». Quant à Boileau, il demeure indépassable, même si ce qu'il dit ne paraît que vraisemblable:
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.

En troisième lieu, il s'agit moins d'un conseil proprement dit que d'une remarque, qui vient défmitivement contrer, du Inoins dans le domaine strictement scientifique, le textualisme propre aux dits strnctura.liçtes des années 70 et suivantes. En effet, les auteurs Sokal et Bricmont écrivent: « La science n'est pas un 'texte'»<13>. Connne l'écrit aussi justement Jean-Jacques Salomon, "un discours scientifique n'est l'équivalent ni d'un mythe ni d'un poème sUtTéaliste" <14>. Et qui le contestera? Les structuralistes en vogue avaient oublié cet aspect de la science. C'est pourquoi, nous autres philosophe~ nous recevons aujourd'hui une leçon d'explication de texte. Les physiciens nous autorisent l'emploi des tennes savants dans leur emploi scientifique courant et tels que: 'incertitude', 'discontinuité', 'chaos', etc. Il faut déjà savoir de quoi il en retourne avec ces tenues dans leur cadre scientifique. Aussi Sokal et Bricmont déconseillent-ils vivement t'usage fort imprudent des métaphores fallacieuses ou obscures, celles qui sont édifiées avec précipitation à partir de tennes ou de notions scientifiques, et qui ne peuvent qu'induire en erreur. La terminologie scientifique ne gagne pas à être déplacée ni employée hors de son contexte ~1rictementscientifique, sinon avec la plus grande précaution et (pourquoi pas ?) le plus grand respect. Sans doute, pouITait-on rétorquer, tes expressions scientifiques sont parfois trop imagées pour un entendement plus littéraire qui se laisserait piéger à l'apparence des mots. En quatrième position est explicité un interdit épistémologique qui est directement énoncé à l'adresse des chercheurs en sciences humaines et sociales: « Ne pas imiter les sciences exactes» <15>. Il est vrai que l'abus des mathématiques en sciences humaines - par exemple, le recours à la mathématisation en psychologie ou en erreur très vite reconnue et très tôt comgée par les grands spécialistes de ces disciplines. Il est aussi possible d'entendre que, par le biais des méthodes statistiques, les sciences telles que l'économie politique, la sociologie, la psychologie et l'histoire se sont rapprochées de l'exactitude des sciences de la nature. Quant à l'imitation - telle qu'on peut actuellement la constater - des sciences exactes par les sciences humaines et sociales, Sokal et Bricmont n'y voient pour ces disciplines rien de bon scientifiquement e~ en conséquence, ils croient pouvoir détourner ces dernières de suivre à tout prix les «changements de paradigme» des sciences exactes. De plus, Sokal et Bricmont ajoutent à bon escient que les sciences ne sout pas d'emblée probabilistes ou détenninistes : par exempte, lorsqu'elles sont détenninistes, elles peuvent comporter, du fait de l'ignorance des conditions initiales dans laquelle se trouve parfois le chercheur, des modèles probabilistes utiles à la représentation. Les deux auteurs évoquent cette volonté de précision pour ceux qui voudraient extrapoler, entre autres, sur le thème de l'indétenninisme (ou de l'incertitude!) qu'ils verraient résulter des progrès de la science 10

sociologie- ne suffitpas à rendre ces disciplinesplus 'scientifiques' : le croire a été une

du début du XXe siècle. TI s'ensuit logiquement un autre avertissement: celui de «ne pas généraliser trop vite». Il est certain que, s'il s'impose une alternative évidente entre le réalisme des probabilités et le réalisme des causes, le premier semble fmalernent devoir l'emporter sur le second. Et, ce qui en résuhe effectivement, c'est moins l'indétenninisme à proprement parler - souvent évoqué - que le détenninisme statistique, c'est-à-dire un détenninisme des collections, qui peut d'ailleurs s'étendre légitimement aux méthodes des sciences humaines et sociales. En cinquième position vient un précepte qui a toute son importance dans tous les domaines scientifiques sans exception, la philosophie comprise: « attention à l'argument d'autorité! » <16> : une mise en garde qui renfenne une double indication; il nous faut, en effet, remarquer que l'autorité se présente aujourd'hui trop souvent sous la fonne de la «notoriété », et que la notoriété est la plupart du temps une notion sociale qui peut être artificieIIenlent construite! La reconnaissance de la notoriété en tant que phénomène sociologique semble en effet s'être insidieusement imposée dans tous les jugenlents et surtout, il faut le dire, dans les jugements des « anthropo/sociologues»; elle a eu pour effet dommageable d'avoir considérablement atténué leur esprit critique. Cela dit, il reste vrai qu'un expert ou qu'un maître en quelque domaine que ce soit puisse et doive faire autorité pour guider ceux qui apprennent encore: et avons-nous jatnais cessé d'apprendre? En sixième position, nous sonnnes conviés à nous méfier d'une attitude tout à l'opposé de la précédente (mais que la précédente expliquerait toutefois puisque la notoriété est souvent plus sociale que rationnelle) : celle du scepticisme <17>, qu'il soit spécifique ou radical. Et les auteurs recommandent de ne pas amalgamer inconsciemment l'un à l'autre ces deux scepticismes différents. Ds nous rappellent qu'une critique légitime - à laquelle nous sommes donc invités pour ne pas nous laisser séduire par l'autorité dominante ou la simple notoriété sociale - doit toujours reposer sur des arguments spécifiques. On le sait, les critiques sceptiques traditionnelles sont généralement tournées de telle sorte qu'elles sont par elles-mêmes logiquement irréfutables; mais elles sont aussi, du fait même de leur radicalité indistincte, totalement inintéressantes. Plus qu'ailleurs, l'ambiguïté règne chez les sceptiques: ils en usent connne d'un piège, en tout cas connne quelque subterfuge habituel à leur type d'argwnentation. E~ en septième position, il est utile d'admettre qu'une affmnation vraie peut souvent être des plus banales, tandis qu'au contraire une affirmation radicale et originale peut, en fait, le plus souvent être fausse. D'où - entre autres déductions à tirer - la nécessité d'éviter les pièges du style, de s'en méfier dans la mesure où ils radicaliseraient une pensée par ailleurs imprécise ou indécise en l11abiIIant dune fonnule amphigourique.. .

3. Dénonciations épistémologiques
Tous ces divers avis~ conseils ou remarques sont en fait étayés sur l'observation des pratiques courantes propres aux sciences humaines et sociales, que les auteurs essaient d'identifier afm de les dénoncer. Ils relnontent donc aux sources de divers comportements qui peuvent sévir dans ce domaine. Sous leur analyse, apparaissent ainsi quelques caractéristiques, tenaces et néfastes, de ces disciplines. Il

On peut s'étonner de découvrir quels sont ces « mauvais plis» qui entraînent des erreurs nuisibles à un discours scientifiquement acceptable. Ce sont : 1. l'oubli de l'etnpirique ; 2. le scientisme dont les sciences humaines et sociales ainIent à se parer; 3. le prestige qu'elles accordent aux sciences exactes, au point de les prendre ponctuellement pour modèles; 4. le relativisme 'naturel' aux sciences humaines; 5. la fonnation philosophico-littéraire traditionnelle. Panni ces cinq notions importantes, trois d'entre elles sont à la fois d'ordre méthodologique et épistémologique: les deux premières et la. quatrième <18>. Ce qui veut dire, d'une p~ que les sciences humaines et sociales sont invitées à redoubler d'attention du côté de l'observation et de l'expérimentation relativement à leurs propres objets d'étude <19>, et ~;urtoutqu'elles sont exhortées à élargir le champ empirique de leurs observations et réflexions, tout en ne succombant pas à une sorte de manie scientiste qui leur ferait admettre d'emblée, sans le tester, ce qui émane des sciences exactes (dites «dures »). D'autre pa~ il faut reconnaître que les sciences humaines et sociales, si facilement portées à relativiser toute vérité scientifique pour la mQntrer dépendante d'un détenninisme social ou psychologique~ne sont en tàit nullement portées à relativiser les 'vérités' qu' enes sont censées elles-mêmes produire! La troisième notion <20> peut être reliée à la seconde, eUe est celle du prestige des sciences exactes; or~ elle est indifféremment psychologique ou sociologique, soit qu'on la prenne par le biais de l'imitation des sciences de la nature par les sciences humaines et sociales, ou par celui de la compétition entre les scientifiques de chacune des deux catégories. Quant à la dernière notioll, celle de la tradition scolaire et universitaire <21>, eUe se révèle d'ordre nettement pédagogique et même politique, puisqu~elle renvoie aux fameux programmes scolaires qu~ comme on sai~ sont œuvre de gouvernement autant que de corporatisme. Revenons à l'évocation des deux erreurs méthodologiques que sont l'oubli de l'empirisme et le scÏentisJne. En les dénonçant, Sokal et Bricmont invitent leurs collègues en sciences humaines et sociales à pratiquer davantage l'observation et l'expérimentation, et à abandonner défmitivement «l'apriorisme, l'argument d'autorité et la référence à des teA1:essacrés» <22>, mais égalelnent l'idée aberrante que "des méthodes simplistes mais soi-disant 'objectives' ou 'scientifiques' peuvent pennettre de résoudre des problèmes fort complexes" <23>. TI ressort de toutes ces invitations ponctuelles et précises que la circonspection semble devoir être la qualité requise pour satisfaire à cette double exigence; avec elle, s~imposent donc des méthodes de prudence. Par la quatrième notio~ les auteurs attirent l'attention sur la spécificité de ces disciplines qui seraient ainsi constituées qu'elles 'relativiseraient~ fatalement tout... sauf la proposition relativiste elle-mênle! Sokal et Bricmont ont précisément en tête ce que Paul Boghossian appelle « les conséquences pernicieuses du relativisme postmoderne» <24>: en particulier, lorsque l'anthropologue généralise son attitude au point d'admettre que "les théories scientifiques modernes ne sont que des mythes ou des natTations panni dtautres" <25> !

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La troisième notion, celle du prestige des sciences exactes, agit sur les sciences moins exactes de façon particulièrement perverse; pour pouvoir les hisser au même degré de scientificité, on leur assigne le langage des premières: mais avec quel rapport à ]a réalité? Sans doute y a-t-il là une erreur qui provient de ce que les media ont trop facilement affiché toute nouveauté scientifique sous la. rubrique d'une révolution: ce qui a malheureusement répandu une image erronée de l'activité scientifique réelle. Quant à la cinquième et dernière notion, liée à l'importance du texte et du concept en philosophie ou en littérature, elle comporte le genne d'une critique beaucoup plus large relativement au statut même des disciplines littéraires, mais surtout au statut de la philosophie qui reste toujours à défi11irpour tout nouveau philosophe, en tout cas pour chacune des générations de philosophes. Parallèlement, il faut y voir aussi une critique relative à l'institution de l'éducation telle qu'elle est conçue depuis fort longtemps déjà. En ce qui concerne la cible précise de cette dernière noti~ chacun aura le loisir d'y voir midi à sa porte, selon les traditions scolaires et universitaires nationales. De plus, même si nous jugeons la lecture en profondeur des textes connne une tâche incontournable, celle-ci ne doit pas éloigner de traiter avant tout les problèmes que ces textes proposent ni de s'investir dans une problétnatique vivante et ach1elle.

4. En conclusion: l'épistémologie en clise
Les observations de Sokal et Bricmont ont sans conteste une valeur de vérité; certes, elles exigent que soit pratiquée une appréciation toujours renouvelable et modulable selon les cas examinés ou simplement observés. Nous savions déjà évidemment que nous devons demeurer toujours vigilants, prudents, et circonspects; on ne l'est jama.is assez. Personne n'est à l'abri de l'erreur, qu'il s'agisse des sciences humaines et sociales ou des sciences de la nature, et surtout lorsque les cadres de ces disciplines sont souvent déjà débordés par leurs spécialistes directs sous l'effet de glissements hors des limites rationnelles: ce qui s'avère être également un cas possible dans les sciences de la nature! Peut-il se faire que, d'un côté, le savoir rationnel et, de l'autre, des croyances irrationnelles soient, les unes et l'autre, le produit de la science? C'est la question posée par Dominique TeITé <26> et. à laquelle elle a répondu en poursuivant une analyse développée dans la plupart des domaines scientifiques contemporains dans lesquels se sont également produits quelques glissements du raiso1ll1ement, et tels que l'auto-organisation qui a pour cadre, au-delà de la cybernétique, par exemple, les sciences cognitives. Nous devons temÙDer cet examen sur WI dernier problème qui, s'il n'est pas sérieusement traité, risque de mettre en péril tout l'édifice scientifique. En effet, le relativisme cogniti( déjà cité, est une position inacceptable pour de nombreux épistémologues <27>, ainsi d~ailleurs qu~il est inacceptable pour Sokal et Bricmont qui développent une argumentation critique pour présenter le « pot-pouni d'idées, souvent mal fonnulées, qu'on peut appeler génériquement 'relativisme'}) <28>. Qu'est-ce que le relativisme? Ce n'est autre que « toute philosophie qui prétend que la validité d'une affmnation est relative à. un individu et/ou à un groupe social» <29>. Une telle position va donc à l'encontre du travail des scientifiques qui «cherchent à obtenir, tant bien que mal, une connaissance objective du monde» <30>. À la recherche de la vérité qui anime passionnément les scientifiques a été substitué W1scepticisme dont on a cru que Hume avait donné le modèle, alors que ce philosophe ne faisait que se Inéfier des abus 13

courants qu'il relevait dans la philosophie de l'époque: s' agissant~ d~unepart, de l'abus de l'argument d'autorité et, d'autre part, de l'abus de l'invocation de prétendus principes rationnels. L'épistémologie en crise se trouve illustrée par le rejet que fit Popper de la confinnation ou de la probabilité d'une théorie au profit de sa falsifiabilité et de sa falsification, également par le rejet et la condamnation de I~induction au bénéfice d'une généralisation de la déduction. Ces rejets sont excessifs.. Et ce qui résulte fmalement de positif chez Popper ne l'est qu'en fonction de méthodes négatives, c'est-à-dire dans la mesure où certaines théories sont préférées, compte tenu de la discussion critique préliminaire, essentiellement faite de tentatives de réfutations : «le théoricien s'intéressera pour diverses raisons aux théories non réfutées, notamment parce qu'il se peut que certaines d'entre elles soient vraies. TIpréférera Wle théorie non réfutée à une théorie réfutée, pourvu qu'eUe explique les réussites et les échecs de la

théorieréfutée» <31>
"

Voilà qui semble parfaitement pensé. Mais plusieurs questions de base peuvent se poser: comment le théoricien a-t-il découvert la théorie qu'il avance? Quels ont été les tennes exacts du problème qu'il a dû résoudre? Quelles ont été les étapes de son raisonnement? En quoi consiste la rationalité qu'il a nnse en œuvre? Popper n'insiste pas sur les travaux préliminaires ou les présupposés des recherches entreprises, pourtant incontournables. De pl~ il est presque banal de reconnaître, comme font les deux auteurs, que, dans la pratique théorique du chercheur, «ce qui fait accepter une théorie scientifique, ce sont surtout ses succès» <32>, c'est-à-dire des prédictions confinnées ou encore la découverte de phénomènes inédits. En tout cas, si le concept même de vérité était suspecté ne plus représenter ce qui cotTespond à la réalité des faits - or, c'est malheureusement le cas dans le relativisme - on poUffait s'intetToger sur la démarche même du chercheur scientifique: à quoi lui servirait-il de «chercher», si la vérité n'était que pure invention de sa part ? Certes, la raison est créatrice, car l'imagination scientifique n'est pas chose vaine; mais ce qu'eUe crée pour eUe-même, la raison l'atTache aux faits qui sont - comme on l'a justement dit - ni plus ni moins que têtus, et même s'il faut chaque fois se battre au préalable pour les établir tels qu'ils sont. Dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, il semble que les philosophies dominantes aient peu à peu entraîné les esprits dans une voie irréaliste et ici, en particulier, à oublier de réfléchir sur ce que c'est que « connaître », et par conséquent à banaliser une pensée qui ne se soucierait plus de ce qui est vrai ou faux puisqu'elle ne se mettrait plus dans la relation au «connaître }).La réponse systématique «tout est bon» fmirait par aller de pair avec la question «à quoi bon ?)} À quoi bon s'évertuer à penser rigoureusement? À quoi bon «distinguer le vrai d'avec le faux », si le «tout est bon» de Feyerabend était une réponse absolue? En outre, la signification dans les sciences itupIique autant l'unité de la théorie que l'unité de la science dans laquelle s'articule la théorie. On oublie trop facilement que le concept de signification ou de sens a sa place et son bien fondé non seulement en philosophie - où il semble aujourd'hui avoir autorisé tous les excès mais encore et surtout dans les sciences.

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Notes
1. TI s'agit du canular de Soka1~"Transgresser les :&ontières : vers une hennéneutique tramfonnative de la gravitation quantique", d'abord publié dans Social Text 46-47 (printetTIps-été 1996), puis en appendice du volume de Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Éditions Odile Jacob, 1997, pp. 211-252. Voir le connnentaire des deux auteurs sur cette parodie, pp. 253-260. Également les articles suivants: Jean Bricmont, "La vraie signification de l'affaire SokaJ", Le Monde, 14 janvier 1997 : 15 ; Alan Sokal, "Pourquoi j'ai écrit Ina parodie", Le Monde, 31 janvier 1997 : 15 ; Jean-Jacques Salomo~ "L'éclat de rire de Sokal", Le Monde, 31 janvier 1997: 15. Sokal avouait plus tard dans une autre revue, Lingua Franca, que ce qu'il avait publié dans Social Text était un canular.. On réagissait partout. Par exemple, en croyant devoir prendre la défense de la philosophie: CL Babette E. Babich, "Physics vs Social Text : Anatomy of a Hoax", Telos, Number 107, Spring 1996, 45-612, selon qui, très justement,"apprendre à penser ne peut se faire sans la philosophie" (61). Cependant, Janny Scott commentait l'affaire et intervie\.vait Sokal : "Postmodem Gravity Deconstructed, Slyly", The New York Times, 18 mai 1996 : 1, 22. Le professeur Stanley Fish tentait d'expliquer la distinction entre les expressions "construit socialement" et "non réel", car, écrivait-il, ce qui est construit socialement peut être réel: dans son article, "Professor SokaI's Bad Joke", Thelvew York Times, 21 mai 1996 : 21. 2. Alan Sokal Jean Bricmon~ Impostures intellectuelles, 276 pages. Paris, Éditions Odile Jacob, 1997. Deux ans après, réédité en livre de poche, le livre s'est accro d'une «Préface à la seconde édition» (Paris, Le Livre de Poche~ collection « biblio essais », 1999). La judicieuse préface de l'édition de 1999 fait la synthèse des commentaires et interprétations de l'ouvrage pam en 1997. 3. Voir la Sixième Méditation métaphysique. 4. Saut: il est vrai, à roccasion de notre Colloque «Éthique et épi~émologie des Impostures intellectuelles», tenu le 15 mai 1999 à la Sorbonne (Université Paris-IV). Voir la publication des contributions, Ethique et épistémologie autour du livre Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont, Paris, L'Hanna1tan, 200 I. 5. Op. cit., 1997, p. 14 ; op. cit., 1999, p. 37. 6. Pour Laurent-Michel Vacher (voir La passion du réel. La philosophie devant les sciences, Montréal, Liber, 1998) Alan Sokal et Jean Bricmont n'auraient pas trappé assez fort; cf p. 22: «ce qu'ils auraient dû aflinner bien plus audacieusement, c'est que toute cette engeance~ qu'eUe se prétende psychanalyste, sémiologue, sociologue, ou philosophe, a fait régulièrement preuve d'une imposture généralisée, non seulement dans ses absurdes détournements ponctuels de modèles scientifiques, mais dans pratiquetnent tout ce qu'eUe avance. » 7.Notons que les écrits de Lacan présentent encore un intérêt relatif à la question philosophique du «sujet». Voir A Kremer Marietti, «Perehnan et Lacan: enjeu social et jeux de la métaphore», in Michel Meyer, dir., Perelman: le renouveau de la rhétorique, Collection « Débats philosophiques », Paris, PUF, 2004, pp. 81-102. 8. Op. cit., 1999, voir pp. 84, 235-243. Sauf indication contraire, nous citons désonnais la seconde édition. Cf Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l'analogie. De l'abus des belles-lettres dans la pensée, Paris, Raisons d"agir Éditions, 1999.. 15

9. Op. cÎt., p. 38. 10. Op. cit, p. 275. Il. Cf: Amy Dahan-Da1medico et Dominique Pestre, « Connnent parler des sciences aujourd'hui ?», dans Impostures scientifiques: les malentendus de l'affaire Sokal, édité par Baudouin Jurdant, Paris, La Découverte/Alliage, 1998, pp. 77-105. 12. Impostures intellectuelles, ibid 13. Op. cÎi, p. 276. 14..Jean-Jacques Salom~ "L'éclat de rire de Sokal'\LeMonde, 30 janvier 1997. 15. Impostures intellectuelles, p. 277.. 16. Op..ci.t, p. 278. 17. Op. cit., p. 279. 18. Op. cit., pp. 281, 285. 19. La question de l'attention aux faits empiriques est adressée, entre autres disciplines humaines, et sociales, à la psychanalyse.. Mais peut-on dire que la réponse d'Elisabeth Roudinesco (Pourquoi la psychanalyse?, Paris, Fayard, 1999) résolve parfaitement cette objection adressée à la psychanalyse ? 20. Impostures intellectuelles, op. cit, p. 284. 21. Op. cit., pp. 288-289. 22. Op. cit., p. 281. Cf: également: Jean Bricmont, « Comment peut-on être 'positiviste~ ?» (Dogma: http://dogt11a.fi'ee.:fi"); ricmont y critique les prétentions de B la psychanalyse à être une « science». De même, Gerd Kimmerle (Der Fall des Bewusstseins. Zur Konstruktion des Unbewussten in der Logik der Wahrheit bei Freud, Tübing~ Edition Diskord, 1998) découvre qu~en psychanalyse la vérité n~obéit pas à la théorie de la correspondance. 23. Op. cit., p. 282. 24. Paul Boghossian, "What the SokaI Hoax ought to teach us", The Times Literary Supplement, 13 décembre 1996 : 14, 15.. L'auteur de l'article montre que le postmodernisme américain e..'Û: intimement lié au multiculturalisme et au fait que la philosophie analytique n'a pas réussi la mission de mieux faire comprendre la philosophie du langage et la théorie de la connaissance, c'est-à-dire les concepts que le postmodemisme a si mal compris. 25. Impostures intellectueUes, 1997, p. 195. 26. Cf: Dominique Terré~ Les dérives de l'argumentation scientifique, Paris, Presses Universitaires de France, 1998. La tâche que s'est donnée Dominique Terré, à travers un ouvrage encyclopédique averti des principaux résultats de la science contemporaine a été de "circonscrire l'irrationalité" en partant des cas représentatifs dans lesquels la science contribue à la fonnation de l'irrationnel en tant que globalisation résultant "d'un certain nombre de procédures illégitimes". De l'application d'W1eméthode scientifique en dehors de son champ d'expérience, naît l'irrationnel d'où, en retour, il peut ressortir une nouvelle réflexion sur l'appréhension de la nature de la rationalité. 27. Cf Harvey Siegel, Relativism Refilted. A Critique ofContemporary Epistemological Relativism, Dordrecht, Kluwer Academic Publishers, 1987 ; S. Weinberg, Dreams of a Final Theory, London, Vintage, 1993 : trad. française Le rêve d'une théorie ultime par Jean-Paul Mourlon et Jean Bricmont, Paris, Odile Jacob, 1997 ~Gilles G.Granger, "Une philosophie des sciences non sociologique est-elle possible ?", in Raymond Boudon et Maurice Clavelin, dir., Le relativisme est-il résistible ? Regards sur la sociologie des sciences, Paris, Presses Universitaires de France, 1994 ; Jean Bricmont, "Science of chaos or chaos in science ?", in Physicalia Magazine, 17 , n03-4, New York, 1995. Cf Mahasweta Chaudhury, «La rationalité scientifique, un réexamen», in Sociologie de la 16

science, Angèle Kremer Marietti dir., Sprimont (Belgique), Pierre Mardaga, 1998; dans le même volume, voir l'article «Épistémologie individuelle, épistémologie sociale» (A Kremer Marietti). 28. Impostures intellectuelles, p. 90. 29. Op. cit, p. 91. 30. Op. cit., p. 92. 31. Cf Karl Popper, La connaissance objective (1972), Traduction intégrale de l'anglais et préfacé par Jean-Jacques Rosat, Paris, Aubier, 1991, p. 57. 32. Impostures intellectuelles, p. 106.

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Le structuralisme
On pourrait dire que, chaque fois qu'une époque «sort» d'un concept dont eUe s'était emparée pour s'en nounir au-delà de ce qui devrait être possible, et dont elle s'est employée à tirer toutes les conséquences au point de l'épuiser, du moins dans la conscience réflécbie de ceux qui en usèrent plus que de raison, chaque fois, avant de tomber aux oubliettes, ce concept se trouve marqué d'une empreinte d'infamie. Si bien qu'on pomrait se laisser aller à expliquer les bévues épistémologiques dénoncées par Sokal et Bricmont comme étant simplement dérivées du structuralisme débouchant naturellement dans le post-modemisme ! Pourtant, il faudrait étudier ce concept en toute objectivité, avec le mouvement qu'il a entraîné. Tene est l'intention de la présente étude.

Dans son étendue la plus large, la philosophie implicite du structuralisme présuppose la mise en relation de trois catégories fondamentales, et qui sont: la vie, avec son corollaire le processus, l'existence, avec son corollaire l'événement, et la structure, avec son corollaire le systètne. En trois mots, tel est le bilan de la postérité de Kant, offrant la thèse, la non-thèse et l'antithèse. Aussi bien, toute philosophie actuelle participe-t-elle de cette n11se en relation et intègre-t-elle selon sa combinatoire les trois éléments de la vie, de l'existence et de la structure, qui constituent un système dans l'hypothèse d'une philosophie pouvant se définir comme Ull groupe, c'est-à-dire un ensemble constitué selon une loi interne de composition satisfaisa.nt à certaines conditions, entre autres impliquant la possibilité d'une différence sytnétrique : associativité et commutativité. Ainsi tout discours philosophique obéit-il à une structuration logique propre qui constitue son argumentation, même si celle-ci s'est souvent voulue portée essentiellement par le sens. L'élément de la catégorie de la vie se prolongeant dans la catégorie de l'histoire a été illustré par les philosophies de Schopenhauer, Hegel, Nietzsche, Marx, Dilthey et Bergson. La catégorie de l'existence a été illustrée par les phénoménologies de Husserl, Heidegger, Jaspers, Sartre. Marcel et Merleau-Ponty. La catégorie de la structure, noyau dur du "structuralisme", apparemment le plus récemment reconnue, n'en est pas moins la plus ancienne de toutes, illustrée qu'elle a été par Platon et Aristote, par Kant et COtnte, par Lagrange et Galois, et, et1fin au XXè siècle, par les philosophes et spécialistes que tùrent Cavaillès, Lautman, Saussure, Piage~ Gueroult, Goldschmidt, Granger, Foucault, Robinet et Vuillemin. Dernier rebond du rationalisme, le structuralisme est avant tout une épistémologie, et même, au départ, une méthodologie sans laquelle ne pourrait s'expliquer le succès qu'il a obtenu dans les sciences humaines et sociales, en particulier en linguistique, en anthropologie sociale, et en sétniotique, un succès 19

scientifique évident qui a permis de renouveler la configuration épistémologique de la modernité qui est la nôtre. En général, l'épistémologue qui prétend se passer d'ontologie, et surtout de métaphysique, admet, le plus souvent, une ontologie sans laquelle la science serait privée d'ancrage dans la réalité. Au cœur de l'épistémologie subsiste donc un vieux problème philosophique dont les solutions se distribuent entre le conceptualisme et l'intuitionnisme, entre le "structurel" et le "structural", entre l'objet structuré et la structuration de l'objet par le sujet connaissant Jean Pouillon1 distingue utilement entre structurel et structural: ({une relation est 'structurelle~ quand on la considère dans son rôle déterminant au sein d'une organisation donnée; la même relation est 'structurale~ quand on la prend comme susceptible de se réaliser de plusieurs manières différentes et également détermina.ntes dans plusieurs organisations. 'Structural' renvoie à la structure comme syntaxe; 'structurel' renvoie à la structure comme réalité». La "structure", sise entre le structurel et le structural, peut à tout le moins être considérée comme une hypothèse méthodologique nécessaire à la cohérence d'un discours sur des objets en général, mais différents, et dans la perspective d'une réduction des aspects variés de la culture à un modèle de communication qui soit unique. Hors de quoi, la "structure" relèverait d'une notion flottante et polysémique. Le structuralisme dans les sciences humaines et sociales a été une manière forte d'abandonner la pure description au bénéfice de la formalisation et de l'abstraction. L'analyse structurale propre à la philosophie de langue française est un instrument au moins de valeur équivalente à l'analyse due à la philosophie analytique des pays anglophones; on ne saurait pour autant affinner qu'il y ait eu une "philosophie structuraliste" au sens propre des tennes, si ce n'est d'une n1anière diffuse et globale: s'il y eut "révolution structurale", ce fut davantage un courant de pensée et un lieu commun méthodologique qu'une "activité structuraliste", malgré ce qu'en pensait Roland Barthes. Avant tou~ épistémologie critique, le structuralisme eut essentiellement, et1 tant que "philosophie", une existence médiatique qui, par ailleurs, devrait donner lieu à une étude particulière. Et, dans bien des domaines, comn1e la géologie, la biologie et la physique, les chercheurs n'attendirent pas la mode du "structuralisme" pour travailler sur les structures, principe de la méthode et objet de la recherche. En effet, depuis toujours la science et la philosophie n'ontelles pas ambitionné de découvrir l'architectonique du monde et de la pensée? Kant n'a-t-il pas posé le problème épistémologique comme un problème de structures de pensée et de connaissance? Pour lui, le problème était de faire reconnaître des structures a priori et même les catégories a priori propres à la facture de l'esprit humain, auteur des sciences positives. Le problème incontournable étant de savoir si les structures sont bien dans les choses comme
1 Voir Les Temps nlodernes n° 246, nov. 1966. 20

l'esprit les y reconnaît, ou si elles appartiennent tout entières à l'esprit qui ne les reconnaît que parce qu'elles sont siennes. On ne peut nier, néanmoins, que, sans un développement historique de la connaissance et des méthodes qu'elle implique, il ne saurait être question d'avancement dans les sciences. ExamÏ110ns les racines philosophiques et mathématiques de la notion de structure. Car c'est à juste raison qu'Auguste Comte <1:> saluait la conjugaison, chez Descartes, Leibniz et Lagrange, du perfectionnement mathématique et de la rénovation philosophique. Certes, COlnte reconnaissait que Lagrange n'avait pu pousser assez loin du côté de la philosophie. Mais il est vrai que les travaux de Louis de Lagrange (1736-1813), qui seront la base de ceux d'Evariste Galois (1811-1832), allaient préparer la voie à l'Algèbre moderne à laquelle travaillera Ieall Cavaillès (1903-1944). Quand, dans les Réflexions sur la résolution algébrique des équations (1771), Lagrange cherche ce qu'il appelle la "métaphysique" : c'est, déjà, en fait, la "structure". Il anticipe sur la théorie des groupes par le théorème auquel son nom est attaché (pour l'essentiel: le nombre d'éléments d'un sous-groupe dans un groupe fini est toujours un diviseur du nombre d'éléments du groupe). Esquissant une théorie de la transfonnation des équations, Lagrange met ainsi en évidence la notion importante de permutation. Galois fera correspondre un sous-groupe de pennutations à chaque corps intermédiaire entre le corps des coefficients et le corps des racines de l'équation: ces permutations laissent invariants les éléments du corps intermédiaire. Enfin, Galois va approfondir la structure de certains groupes finis en tentant leur représentation linéaire. La notion de structure de groupe et celle d'invariant sont des notions dans lesquelles Henri Poincaré (1854-1912) reconnaîtra ce qui« fait apercevoir l'essence de bien des raisonnements mathématiques}) <2>. Poincaré explique que « dans un groupe la matière nous intéresse peu, que c'est la forme seule qui importe et que quand on connmt bien un groupe, on connaît par cela même tous les groupes isomorphes» <3>. Pour lui, à partir des idées de groupe et d'isomorphisme, on se rattache à l'idée de transformation, si précieuse parce qu'avec l'invention d'une transformation nouvelle nous pouvons d'un seul théorème en tirer dix ou vingt. Depuis lors, la théorie des groupes n'est plus restreinte au groupe des transformations, et l'efficacité de la notion de groupe n'est plus à démontrer avec les notions de groupe d'homologie, ou d'homotopie dont la physique bénéficie dans l'explication des symétries expérimentales. Enfin, la mécanique quantique a recours à la théorie des groupes dont on a pu reconnaître chez Platon une forme archaïque. Tandis que pour Platon la connaissance sensible ne porte ni sur l'essence ni sur la qualité, l'image cependant nous propose la qualité. Platon donne pour exemple le doigt sensible qui est l'image <4> des Formes de la grandeur et de la petitesse, de la minceur et de l'épaisseur, fonnes non homonymes. TI subsiste, certes, un écart entre la Forme et l'image : c'es~ d'ailleurs, ce qui entraîne Platon à refuser le principe de nécessité conditionnelle <5>, car la nécessité sensible n'exprime que les contraintes du mécanisme et de la matérialité, c'est-à-dire rien 21

d'autre, pour Platon, que la nature de l'image. Et il est impossible de conclure à partir des contraintes de l'image à des contraintes analogues pour la Forme. Le réalisme des idées réduit ainsi la nécessité à la validité. Pour rendre compte du sensible et sauver les phénomènes, il faut alors reconnaître un médium entre la Forme ou l'Idée et la validité. Ce médium permet de faire intervenir les phénomènes des Idées et la validité approchée des règles les concernant. Ainsi, seule apparaît l'image de l'Idée, non pas l'Idée, c'est-à-dire une imitation instable et impartàite de l'archétype - apparition qui se solde dans les traces de l'Idée sur le réceptacle de l'espace-temps. Aussi la valeur de l'image dépend-elle de deux causes: le modèle et l'imitation. Le modèle du Démiurge du Timée (28 a - 29 a) est la Forme, identique à elle-même et immuable. TI reste aux mortels le pouvoir d'acquérir l'opinion vraie de la Forme-Modèle. Les imitations mathématiques relèvent de l'art de la copie en rendant les proportions exactes du modèle en longueur, largeur et profondeur, tandis que les imitations artistiques ne reproduisent pas les proportions réelles, mais seulement celles qui sont considérées comme agréables. La distinction de nature entre le modèle et son image se maintient grâce aux règles empiriques qui ne traduisent les universelles véritablelnent valides que dans les limites d'un "degré d'approximation". L'approximation en physique est soit relative aux méthodes de mesure, soit inhérente à la foi physique. La première approximation est due à notre appréhension des qualités mesurées, et elle est éliminée par le calcul des erreurs. La seconde signifie que les lois les mieux vérifiées ne sont que des approximations valables avec une très grande précision dans un domaine étendu mais non illimité. Entre l'archétype et. le phénomène existe donc un écart illustré par la théorie des groupes. Que fait Platon dans le Timée quand il veut expliquer les transformations chimiques fondamentales pennettant ou non aux corps élémentaires de réagir les uns sur les autres? Le procédé est mathématique et il ne recourt pas au réceptacle. Platon procède d'abord à la spécification des types de triangle élémentaire susceptibles de s'associer dans un plan, ainsi qu'à celle de leur nombre nécessaire à constituer une face du solide régulier. Une fois fixées les fonnes géométriques des faces, a lieu l'assignation du nombre des angles des faces concourantes, du nombre des sommets, et du nombre des faces du polyèdre régulier qui a été ainsi engendré. Enfin, c'est le comptage du non1bre total des triangles élétnentaires composant ce polyèdre. Tout cela permet d'expliquer «la forme que chacun des corps a reçue de la combinaison des nombres dont elle est issue» (Timée 54 a et 55 c). Dans La Philosophie de l'algèbre (1962), Jules Vuillemin a pu montrer que Platon avait pratiqué une fonne archaïque de la théorie des groupes, mais une fonne assez précise pour que les résultats platoniciel1s puissent être déduits par Vuillemin à partir de l'étude de la représentation de la fonction complexe sur la sphère de Riemann, s'agissant de l'application de la théorie des groupes à l'équation à paramètre complexe, selon la théorie de Klein. En effet, à la combinaison fonnelIe et a priori, dans le Timée, des diverses possibilités du calcul correspond, dans la théorie, la détennination de tous les groupes finis de 22

substitution d'une variable. Pour obtenir cette détermination, les modèles utilisent une équation diophantienne - équation de la fonne P (x, y, z,...) = 0, dans laquelle P est un polynôme dont les équations appartiennent à l'ensemble des entiers naturels et relatifs ou à celui des rationnels, et dont on cherche les solutions appartenant à ces deux ensembles - et ces modèles cherchent ainsi le système complet des solutions de cette détermination pour les nombres entiers remplaçant les inconnues: c'est la méthode même de Platon. En effet, pour Platon, comme pour la théorie des groupes, c'est le système de ses régularités qui caractérise un être. La partition de la sphère prépare la notion de groupe des rotations d'un solide régulier. L'idée de mouvement est réduite à son squelette algébrique, tIn groupe de substitutions de symétries. Les mouvements physiques imitent ces substitutions par leurs images dans l'espace: le groupe du dodécaèdre qui sert d'archétype à l'univers entier, et les quatre autres polyèdres associés aux quatre éléments: le cube associé à la Terre (ses éléments triangulaires appartiennent à un type différent des triangles élémentaires constitutifs des autres éléments) ; le groupe du Tétraèdre~ associé au feu, sousgroupe du groupe de l'octaèdre~ l'air; enfin, le groupe de l'octaèdre, lui-même sous-groupe du groupe de l'icosaèdre, l'eau. Les trois fluides, feu, air et eau, se transforment les uns dans les autres. Dans son analyse de la matière, Platon procède d'un structuralisme avant la lettre, et d'un structuralisme parfait, car il tient compte du rapport de la partie au tout - ce qui n'est pas le cas de l'analyse démocritéenne qu'il critique - aussi construit-il l'univers en fonction du tout à partir de structures élémentaires. Ces structures élémentaires sont donc des triangles: isocèle pour le cube, scalène pour les autres structures. C'es~ d'ailleurs, l'identité de structure élémentaire du feu, de l'air et de l'eau, qui pennet la transfonnation de ces éléments les uns dans les autres. Isocèle (valeurs des côtés: 1, ~2, 1), sca1ène (1,1/2~ './3/2), équilatéral (1, 1, 1) - les triangles de base sont donc les isotopes des corps: les triangles rectangles isocèles assemblés par deux, par quatre, et par d'autres puissances de deux produisent des cubes de taille variée. L'eau (icosaèdre) peut se décomposer en un tétraèdre de feu et en deux octaèdres d'air. Ce solide initial de 20 côtés donne naissance par fission à deux solides de huit côtés chacun, et à un solide de quatre côtés. Quatre triangles isocèles fonnent le côté du cube; tandis que le côté des autres solides est composé de six moitiés de triangle équilatéral. Pour qu'il y ait des corps, une épaisseur (pa8oç) ou troisième dimension doit être enveloppée par une surface: les triangles élémentaires sont supposés posséder une troisième dimension aussi petite soit-elle. Cette géométrie est tridimensionnelle. La théorie des groupes illustre la théorie de la validité, et non la théorie de la nécessité. Les relations entre groupes sont valides indépendamment de la matière à laquelle ceux-ci s'appliquent.C'est donc le réalisme des idées et leur séparation qui valident les ensembles, dont la validité est définie comme vérité dans tous les modèles. Cette prédominance de la fonne quelle que soit la matière réapparaît dans la théorie de l'abstraction conceptuaIiste d'Aristote. 23

Dans la généralisation mathéll1atique il se produit une assignation d'objets qui sont des structures ou des classes douées de relations définies. La validité des formules concerne autant les rapports de hiérarchie structurelle que les lois qui caractérisent toute classification. Autant pour Bolzano que pour Hilbert, la "science" pour le premier et la "mathématique" pour le second constituaient chacu11e un organisme autonome qui ne pouvait que se développer dans sa totalité dès qu'un élément nouveau intervenait. La conception de la science comme objet sui generis~ qui était celle de Bolzano, ou celIe de système fonnel~ propre à Hilbert, commande un structuralisme épistémologique et méthodologique. Récetl1ment a été dén10ntrée <6> l'incidence sur la philosophie de Cavaillès de tels présupposés le mettant à l'abri, si l'on peut dire? des pièges que représentent l'iIllffiobilisme ontologique, la catégorialisation logique (Russell), et la fonnalisation totale (Frege). Ainsi la mathématique des structures abstraites a-t-el1e avec Cavaillès trouvé son complément dans une philosophie du concept. À côté de lui et s'opposant à lui sur ce dernier point, Lautman se présente en « platoniste» convaincu pour qui les objets mathématiques existent en soi: c'est pourquoi il voit dans le logicisme du Cercle de Vienne une démission. Le structuralisme de Lautman se fonde sur l'axiolnatisation hilbertienne. D'a.près lui, les notions de structure que sont les Idées abstraites et théoriques pennettent d'établir des liaisons spécifiques entre des notions contraires telles que local et global, intrinsèque et extrinsèque,. essence et existence, continu et discontinu, fini et infini, algèbre et analyse, ajoutant ainsi aux strates des faits, des êtres et des théories mathématiques, la strate du réel mathéma.tique. Au structuralisme opérationnel de Cavaillès s'oppose donc le structuralisme réaliste de Lautman. C'e~1: n quoi se distinguent e leurs épistémologies respectives qui se retrouvent implicitetnent conjuguées à l'épistémologie française de leur temps. Si par hypothèse on considère la philosopl1ie non pas comme restant à faire mais comme étant faite, tout COlnmeComte et Meyerson considèrent pour leur part ce qu'il en est à propos des sciences positives:,.il sera possible de se livrer à la constitution d'une Épistérnologie des systèmes philosophiques ainsi que fit Gueroult, ouvrant alors la voie à ce qui deviendra avec Michel Foucault l'Histoire des systèmes de pensée. À partir de sa méthode structurale Gueroult a même permis de concevoir une Épistémologie de l'histoire de la philosophie, celle-ci cOffilnençant sa promotion de science humaine. Pour mieux servir la philosophie étudiée, Gueroult refusait l'histoire-processus ("horizontale"), indispensable pour reconnaître les sources mais tout à fait insuffisante dans la perspective structurale qui promeut une méthode dite des ~1ructures ou des raisons. L'œuvre philosophique est considérée comme un objet fait d'agencements conceptuels 4> dont le sens résultera. Mais la mise en évidence des structures ne suffit pas si les raisons n'apparaissent pas en même temps. C'est l'architectonique de l'œuvre qui pennet la découverte de sa tecl1nique propre. Tout en faisant une part à la réalité de la conception du monde comme 24

un complexe culturel à la manière de Dilthey, Gueroult constate qu'une œuvre philosophique est, par excellence, soumise à l'élément organisateur qu'est la pensée logique. L'intuition ineffable se traduit dans une langue accessible aux autres hommes, et selon certaines stnlctures conceptuelles qui, en philosophie, sont fondamentales. D'où, pour Gueroult, l'affmité évidente de la philosophie et de la science. Car les réponses qu'apporte une philosophie aux problèmes qu'elle se pose ne sont pas de simples aveux ou professions de foi; ce sont des théories, et des théories démontrées. Allssi l'élément logique ne fait-il pas que traduire, il valide et même constitue. Le système philosophique est un système fenné, par rapport à la systématisation ouverte de la science, faite par plusieurs. Car toute philosophie est enveloppante sans jamais être enveloppée; aussi le principe de totalité qui la guide doit-il être a priori. Cette constitution logique par excellence n'empêcl1e pas, certes, et comme pour d'autres domaines, l'existence de causes émanant du système social. Mais quelles que soient ces dernières, c'est le lien des raisons qui détennine pour Gueroult le mouvement discursif. Aussi Gueroult définit-il une philosophie moins comme une vision du monde que comme un monde de concepts. On retrouvera appliqués ces mêmes principes dans les travaux historiques de Ginette Dreyfus, Victor Goldschmidt et Gilles Deleuze. DWlS le sens de l'approfondissement de la méthode des structures, relevons la tentative de formalisation accomplie par Jules Vuillemin - « Sur les propriétés formelles et matérielles de l'ordre des raisons» <8>- , et par laquelle il établit la syntaxe et la sémantique d'un système fonnel, pour se demander s'il est comparable à l'ordre des raisons développé par Gueroult à propos de Descartes. Dès lors, à l'ordre relatif et réversible de la démonstration matérielle ou stricte se substitue un ordre irréversible et absolu chez Descartes, du moills à l'intérieur de l'ordre analytique où l'implication est intransitive et non symétrique. La méthode systémique et formelle de Vuillemin préside au système de classification qu'il a élaboré dans Nécessité ou contingence, et est à la base de son ouvrage paru en Gmnde-Bretagne aux Presses de l'Université de Cambridge, What are Philosophical Systems? Collaborant à l'analyse structurale <9>, Gilles-Gaston Granger a mis en lumière l'argumentation du Tractatus de Wittgenstein, et tenté de spécifier le propre de l'argumentation philosopllique dans laquelle l'ordre des raisons, purement argumentatif, adhère aux thèmes, sans que l'on puisse parler d'un ordre des Inatières. Aussi pour Granger s'agit-il d'un structuralisme apparent puisque l'axiomatisation des systèmes philosophiques est impossible. TI semble donc que le structura1isme en histoire de la philosophie ait ouvert la voie à une discipline systématiste, une systémique à laquelle peut s'assimiler toute l'œuvre d'André Robinet permettant l'attention «aux structures fines des systèmes et à leur évolution» <10>, avec l'exactitude et la rigueur de l'infonnatique, et que vient continner son ouvrage fondamental, Architectonique disjonctive... dans l'œuvre de Leibniz (Vrin).

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Insistant sur l'objet et la réalité que constitue la systématique rationnelle par laquelle se construit une philosophie, Gueroult n'excluait pas les suggestions et influences venant du milieu social, ni l'état des problèmes scientifiques du lTIOment: points qui seront particulièretnent développés par Michel Foucault. Ce dernier a laissé entrevoir sa relation philosophique à Gueroul~ mais encore à Maurice Merleau-Ponty et à Jean Hyppolite. Foucault évoque les caractéristiques des trois maîtres: la recherche de l'articulation originaire du sens et de l'existence et une phénoménologie de l'expérience prédiscursive, chez Merleau-Ponty; l'analyse axiomatique des cohérences et des structures philosophiques chez Gueroult ; cnfm, chez Hyppolite, une phénoménologie de la rigueur philosophique. On reconnaîtra là des caractéristiques qui sont aussi celles de l'ethno-épistémologie de Foucault, s'inspirant également de Georges Gurvitch. En effe~ Foucault a été sensible à la pluridimensionnalité des phénomènes sociaux, à leur disposition en étages, en couches, en paliers, à leur structuration, destruction, restructuration: ces points de repère étaient déjà ceux de la sociologie positive des années de l'après-guerre <11>. Foucatllt ira da.ns le sens d'une typologisation singularisante propre à l'histoire; reprenant un problème amorcé par Raymond Aron trente ans plus tôt, il interrogera la philosophie de l'histoire. Tandis que l'histoire-devenir est celle qui paraît à l'analyse de Raymond Aron, c'est l'llistoire-rupture qu'affronte Foucault. Mais l'un et l'autre voient dans l'histoire "la pensée de l'Autre", et la nécessité de saisir la structure de la totalité. Au moment de définir les règles de sa méthode archéologique, Foucault attire l'attention sur les règles de formation: formation des objets (ex. : ceux de la psychopathologie), et fonnation des discours sur les objets qu'ils définissent. La réalité des pratiques que sont les discours est confonne à une loi que seul un travail topologique peut exhumer. Ainsi, le discours du médecin est fondé sur le statut du nlédecin au sein d'un réseau d'institutions, de systèmes, de nonnes, de conditions légales, politiques, judiciaires et religieuses. La fin de l'analyse révèle un champ de régularités offert aux diverses positions d'un sujet dispersé. Les stratégies (soit thèmes soit théories) dont dépendent les discours répondent à des choix théoriques détenninant les points de diffraction possibles et tels que points d'incompatibilité, d'équivalence, d'accrochage d'une systématisation. Le "texte" se trouve finalement nlis etl place en tant que t'Onne systématique dernière rendue possible par les systèmes que l'analyse archéologique met au jour. Ainsi, tout énoncé est, en fait, déjà encadré dans un chalnp énonciatif 110rsduquel il n'existe pas, puisqu'il obéit à une loi de rareté permettant de saisir la positivité typique du discours. Né en 1908 comme Lautman et Merleau-Ponty, Claude Lévi-Strauss occupe une position à part dans la même constellation épistémologique que celle des Cavaillès, Lautman, Gueroult, Hyppolite. En effet, même si elles ont prises sur les structures, les Inathématiques jouent dans les épistémologies locales surtout un rôle d'application <12> ; de leur côté, l'histoire de la philosophie et l'histoire des systèmes de pensée ne se sont guère imposées 26

définitivement comme disciplines autonomes dans les perspectives exclusives de Gueroult et de Foucault. Or, avec Lévi-Strauss, nous découvrons le fondateur de l'anthropologie sociale sous l'égide de la méthode structurale. Le problème à résoudre était pour Lévi-Strauss celui de la promotion des sciences humaines et sociales au titre de sciences positives. En 1964, le dilemme était «soit conserver leur originalité et s'incliner devant l'antinomie, dès lors insurmontable, de la conscience et de l'expérience; soit prétendre la dépasser; mais en renonçant alors à occuper une place à part dans le système des sciences, et tout en acceptant de rentrer, si l'on peut dire, "dans le rang"» <13>. Si l'on considère, avec Jean Cuisenier dans Esprit en 1967, que le structuralisme n'est pas une doctrine, mais une méthode, on y reconnaîtra qu'il est « l'ensemble des idées d'après lesquelles quiconque entreprend de rendre les phénomènes sociaux intelligibles doit employer les instruments et les techniques de l'analyse structurale» <14>. Celle-ci n'est autre que «l'application aux phénomènes sociaux de "transformations" telles que des relations de position entre éléments d'un système demeurent invariantes alors que les éléments sont soumis à la variation» <15>. Nous reconnaissons ici, à l'évidence, une traduction d'une pensée mathématique déjà commentée par Henri Poincaré à partir des notions de structure de groupe et d'invariant. Malheurellsement, toute analyse structurale n'est pas douée de la même rigueur. L'extraction de facteurs est déjà une analyse structurale, pourtant moins rigoureuse qu'une construction de modèles explicatifs à l'aide de scalogralnmes ; cette dernière elle-même ne présente pas la formalisation la plus poussée qui est celle que pratique LéviStrauss, par exemple, dans la mise en évidence de la transfonnation du mythe tupi sur l'origine des cochons sauvages en un mythe bororo sur l'origine des biens culturels <16>. Ainsi l'essentiel dans l'analyse structurale est-il, comme le précise Lévi-Strauss, de repérer «des fonnes invariantes au sein de contenus différents» <17>. Une différenciation entre les usages de l'analyse structurale peut expliquer les développements multiples du "structuralisme" : les critiques littéraires substituèrent à la notion d'invariance la notion de récurrence. Comme l'avait pourtant souligné Lévi-Strauss, ceux-ci cherchaient « derrière des formes variables des contenus récurrents, au lieu des fonnes invariantes au sein de contenus différents» ! La notion d'invariance caractérise l'analyse structurale, en quoi celle-ci garde quelque chose du schéma offert par la théorie des groupes, surtout si l'on retient l'apport de Hilbert dans le domaine de la théorie des invariants. Or, il faut remarquer qu'au contraire la notion de récurrence n'obéit pas à la règle de l'analyse structurale, car ceux qui la revendiquet1t se trouvent éloignés des recherches des formes invariantes au sein de contenus difterents, se contentant de contenus récuITents cachés denière des fonnes variables. La vérification objective était dès lors impossible puisque les moyens étaient absents. L'œuvre littéraire étudiée et la pensée de qui l'étudiait ne faisaient plus que se refléter l'une l'autre n'offrant de structurale que la combinatoire soutenant les reconstructions d'un délire cohérent. En ethnologie comme en linguistique, la 27

méthode structurale ne fonde pas la généralisation sur l'assimilation mais sur la différenciation. Dès lors, se trouve éliminé tout ce qui vient de l'événement ou de la réflexion. Les systèmes de parenté se réfèrent à une existence sociale et à des termes de discours, e~ comme les systèmes phonologiques, ils sont élaborés par le groupe au niveau de la pensée symbolique. Le système des attitudes et le système des appellations se combinent: le système de parenté le plus simple, qui est une structure à quatre tennes, permet de se représenter clairement les relations oncle matemel / neveu comme celles frère / sœur sur la base d'une qualité affective identique, tandis que les relations père / fils et les relations mari / femme, identiques entre elles, sont d'une qualité affective opposée à la première. D'une manière gé11érale, ces relations tournent autour de "l'axe inévitable autour duquel se construit la parenté" <18>, et qui est le rôle fondamental des "beaux-frères". Les structures élémentaires de la parenté sont assimilables à des structures mathématiques. Testant le résultat scientifique de la tentative structurale dans l'anthropologie de Lévi-Strauss, Granger affinne que l'explication scientifique qu'elle apporte répond aux trois exigences de "pouvoir être infinnée, pouvoir servir à une prédiction, pouvoir servir à d'autres explications de phénomènes limitrophes ou englobant les premiers" <19>. Une fois l'analyse structurale menée à terme~ elle produit chez Lévi-Strauss «l'analogue de la situation épistémologique exemplaire qui fut celle de l'exploitation du tableau de Mendeleieff» <20>. Car les objets abstraits que la structuration fait apparaître correspondent nécessairement à des phénomènes impliqués dans la clôture du système. Homologiquement, il en va comme ce qu'écrit par ailleurs Lévi-Strauss, quand il affirme que dans toute langue « le discours et la syntaxe fournissent les ressources indispensables pour suppléer aux lacunes du vocabulaire» <21>. Comme on Je voit, il subsiste un problème de classification, et qui touche les faits étudiés comme les disciplines qui les étudient. Tandis que l'ethnographie et l'histoire collectionnent et organisent les documents, l'ethnologie et la sociologie travaillent sur ces documents afin d'en tirer la construction de modèles. Là où ethnographie et ethnologie débouchent sur des modèles mécaniques, histoire et sciences annexes débouchent sur des modèles statistiques. D'où, un tableau pennettant de comprendre ce qui est impliqué par le "temps" dans les sciences sociales. Au temps mécanique de l'ethnologie, réversible et cumulatif, s'oppose le temps statistique de l'histoire, irréversible et orienté, selon la loi universelle d'évolution macroscopique représentée par le second principe de la thermodynamique. L'histoire structurale est bel et bien possible et là se rejoignentLévi-Strausset Foucault - en tant qu'un « ensemble discontinu formé de domaines d'histoire, dont chacun est défini par une fréquence propre, et par un codage différentiel de l'avant et de l'après}) <22>.

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Dès 1958, Lévi-Strauss produisit un véritable événement culturel en attirant l'attention du public français par l'article intitulé, "L'Analyse structurale en linguistique et en anthropologie", dont l'original anglais avait paru en 1945. Quelques années plus tard, on devait assister à une trouée pratiquée par Maurice 28

Merleau-Ponty, Roland Barthes~ Michel Fouca.ul~ Jacques Lacan, formant une constellation de penseurs travaillant autour de la structure. Lévi-Strauss avait souligné que pour la première fois une science sociale parvenait à formuler des relations nécessaires. De ce point de vue, en effet, la linguistique occupe une place exceptionnelle qu'accusera Foucault dans Le.! Mots et les choses en 1966. Le problème de Ferdinand de Saussure qui fit trois cours de linguistique

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générale en 1906, 1908, et 1910, publiés pour la première fois en 1915

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était

celui d'édifier une science du langage qui fût générale (comme l'ancienne grammaire philologique) et en même temps scientifique, positive (comme la linguistique historique). Définissant un "système linguistique" comme une série de différences d'idées, Saussure précisa la triple tâche de la linguistique: description et histoire comparée de toutes les langues, recherche des forces en jeu et des lois de l'histoire, enfin délimitation et définition d'elle-même. On connaît les distinctions apportées par Saussure: entre la langue et la parole (la première est sociale, systématique, essentielle~ homogène, objet de la linguistique générale; la seconde est individuelle, empirique, accessoire, hétérogène, objet de la psychologie et de la physiologie), entre le système et la genèse, entre la linguistique statique ou synchronique et la linguistique évolutive ou diachronique. Le système permet de décrire l'organisation des rapports que soutiennent entre eux les éléments à un moment donné ~ ces rapports des éléments entre eux peuvent s'altérer au cours du temps. Le "structuralisme" est la subordination du point de vue historique au point de vue systématique. Autre opposition, entre le signifiant et le signifié, avec l'introduction d'une notion de valeur de signe à signe, et dans le rapport de signifiant à signifié au cœur du signe. Dernière opposition, celle-ci entre le paradigme et le syntagme: les rapports paradigmatiques sont consécutifs, tandis que le syntagme est une combinaison d'unités consécutives également présentes dans une série effective in praesentia, au contraire des rapports associatifs qui sont in absentia. Sur cette base, Troube1zkoy étudia vers 1930 les phonèmes en tant qu'éléments constitutifs du signifiant linguistique, éléments différentiels défmis seulement par leurs rapports entre eux des phonèmes d'un même système. Dès lors, une combinatoire sera possible dans la perspective phonologique. C'est là que la tendance assimilatrice s'est révélée négative et réduisant à zéro les distinctions entre les phonèmes; or, celles-ci sont indispensables pour la compréhension. On remarque que les langues réagissent en rétablissant les différences indispensables ou en accentuant les différences entre les phonèmes. Sur ce nouveau modèle dont on s'empara souvent à contre-sens <23> et avec des erreurs manifestes dont les plus grands penseurs ne furent pas exemptés, nombre de disciplines et de discours s'appuyèrent désonnais. Car la linguistique met en cause, comme le remarque justement René Thom, la notion même d'explication scientifique. Thom distingue <24> les deux formes possibles d'explication scientifique, soit l'approche réductionniste, soit l'approche structurale; cette dernière pennet l'étude de la morphologie donnée 29

selon un principe a-causal. Ainsi, si, pour les mathématiques, le XVIIIe siècle est réductionniste avec le Calcul différentiel et intégral, les périodes structurales sont celles dans lesquelles on tend à consolider, comme le fit d'abord Hilbert, et plus récemment le groupe Bourbaki, publiant en 1939 ses EJéments de mathématiques. On peut considérer, d'une certaine manière, que Lacan fit de même en psychanalyse, à une époque où était dénoncée la crise de la psychanalyse du fait de la transformation de la théorie freudienne en une théorie conformiste, alors que Freud avait proposé une théorie radicale s'attaquant à la conscience humaine comme douée de l'expérience psychique. Par analogie s'explique la récurrence de Marx dans Marx opérée par Althusser face au marxisme vulgaire. De la "pensée de l'Autre" (Histoire, Anthropologie) au "discours de l'Autre" (psychanalyse, Sémiotique), le "structuralisme" colporte une philosophie diffuse et globale qui n'est le fait d'aucun philosophe attitré, et qui constitue plutôt un "champ structuraliste", où partout est sous-entendue ou présupposée une science commune aux divers langages, y compris le langage scientifique, participant, dès lors, à la fonction symbolique, matrice de toutes les structures. Cette tentative d'une généralisation du langage a donc été dirigée vers la conquête d'une langue commune qui s'est essentiellement manifestée dans la mise au jour des structures communes aux sciences humaines. Venant de la philosophie proprement dite, comme Lévi-Strauss, Althusser, Foucault, ou débouchant sur elle, comme Barthes et Lacan, ses promoteurs collaborèrent à une vaste sémiologie à laquelle participa également Gilles Deleuze à travers ses ouvrages sur Sacher Masoch et sur Marcel Proust. Rhétorique et stylistique devinrent les supports d'une pensée protéifonne qui se médiatisa grâce au véhicule de la critique littéraire qu'influença Derrida, surtout aux États-Unis. Là où elle a le mieux réussi, la philosophie de la structure a su donner une épistétllologie. Preuve en est l'ouvrage de Granger en 1967, Pensée formelle et sciences de l'homme, ainsi que l'œuvre de Piaget en matière de structuralisme psychogénétique, sans oublier celle de Noël Mouloud qui prenait sa leçon sur le modèle des mathématiques. Mouloud n'écrivait-il pas à 1'110nneur du mathématicien qu'il « poursuit corrélativement la tâche théorique qui consiste à dégager le caractère formel des structures et la tâche pratique qui consiste à donner aux fonnes symboliques les applications fécondes. TI se dirige alternativement, ou par des recherches conjuguées, vers la foOlle et vers le contenu» <25>. Dans cette perspective épistémologique, la "structure" s'est présentée en tant qu'un ensemble organisé et systématisé comme liaison explicative entre la fonne et le contenu. Tenne commun de phénomènes solidaires, n'étant eux-mêmes ce qu'ils sont que dans leur relation aux autres, la "structure" groupe ses éléments pour traduire ce qu'il y a d'unique et pour expliquer les consistances. Certes, quand on veut connaître la structure on accepte souvent d'ignorer le processus, tout comme, en physique quantique, quand on connaît la position de l'électron on ignore sa vitesse; mais, inversement, quand on connaît sa vitesse on ignore sa POSitiOtl; les deux 30

notions sont des contradictoires simultanées~ mais des possibles successifs. Essentielle est alors la leçon de cette nouvelle épistémologie du point de vue de sa "philosophie" : si la raison a bien une histoire, celle-ci ne doit plus être considérée comme progressive, mais comme combinatoire et sans autre théologie que celles~ multiples~ des ensembles discontinus qu'elle présente à l'analyse structurale. Enfin~ cette dernière a conftrmé l'efficace des fonnes symboliques dans toute civilisation.

Notes
1.A COMTE, Système de Politique Positive, IV, Carilian-Goeury et V. Dannon (1854), 1883, 1895, p.20S : {(Malgré l'anarchie moderne, Descartes et Leibniz poursuivirent à la fois le perfectionnementmathématique et la rénovation philosophique. Leur digne successeur, Lagrange, aurait prolongé ce noble spectacle, toujours développé depuis Thalès jusqu'à PascaL si sa puissance systématiquene s'était pas restreinte à l'enceinte mathématique, au milieu d'une démolition indigne de lui. Quoique cette coexistence ne puisse tenir lieu d'une combinaison, eUe l'annonce et même la prépare, en montrant les meilleurs esprits, constannnent disposé» à l'unité théorique, cuhivant à la fois les deux extrémités du domaine spéculatif». 2 H. POINcARÉ, Science et Hypothèse, FIannnarion (1906), 1916, p.30. 3 Ibid. 4 PLATON, République, VII, 523e -524e. 5 et: 1. VUILLEMIN, Nécessité ou contingence. Ed. de Minuit, 1984, pp.253-269. 6 Revue d'histoire des sciences, tome XL-I-Janvier 1987. Mathématiques et Philosophie: Jean Cavaillès, Albert Lautman ; Hourya Benis-Sinaceur, «Structure et concept dans l'épistémologie de Jean Cavaillès dans Je problème des fondements en mathématiques, et sa différence avec celle de Lautman », pp.31-47 ; Catherine ChevalIey, «Albert Lautman et le souci logique», pp.49-77; Jean Petito!, «Refaire le "Timée". Introduction à la philosophie mathématique d'Albert Lautman », pp.79-115. 7 M. GUEROULT, «Méthode en histoire de la philosophie». Philosophiques, Vol.!, nOI,avri1197 4, Montréal. 8 Études sur l'Histoire de la Philosophie en HOlnmage à Martial Gueroult, Librairie Fischbacher, Paris, 1964. Voir pp.43-58. 9 Op.cit., pp. 139-154 : (<L'Argumentation du Tractatus. Systèmes philosophiques et Métastructures ». 10 A ROBINET, « Peut-on introduire la quantité en histoire de la philosophie? », Revue de l'Université de Bruxelles, 1973, n° 3-4. Il G. GURVITCH, « La Vocation actuelle de la Sociologie», Cahiers Internationaux de Sociologie, Vo!.!, 1 ère année~1946. 12 Jean DIEUDONNÉ, Pour j'honneur de l'esprit humain. Hachette, 1987, p.30 : «En quoi consistent alors les 'applications' des mathématiques? Il me semble qu'on peut les décrire de la façon suivante. Il s'agit de prévoir le comportement de certains objets du monde sensible dans des conditions données, compte tenu de lois générales régissant ces comportements. On fabrique un modèle mathématique de la situation étudiée, en attachant aux objets matériels qu'on étudie des objets mathématiques qui sont censés les 'représenter', et aux lois auxquelles ils sont soumis des relations mathématiques entre ces derniers; le problème initial est alors traduit en un problème mathématique. Si on 31

peut le résoudre~ de façon exacte ou approchée, on traduit la solution en sens inverse, ce qui 'résout' le problème posé ».. 13 C.. LÉVI-STRAUSS, Anthropologie Structurale deux.. P1on, 1973, « Critères scientifiques dans les disciplines sociales et humaines» (1964), p..345. 14 Esprit, Structuralismes. Idéologie et Méthode; mai 1967, Jean Cuisenier, «Le structuralisme du mot, de l'idée et ses outils", p.842. 15 Ibid 16 C..LÉVI-STRAUSS, Le Cru et le Cuit, Plon, 1964, pp..92-93.. 17 Anthropologie Structurale deux, « Structuralisme et critique littéraire », p..323. 18 C. LÉVI-STRAUSS, Anthropologie structurale.. Plon, Paris, 1958, "L'Analyse stnIcturale en linguistique et en anthropologie", p.S7. 19 G.G. GRANGER, "L'explication dans les sciences sociales". L'explication dans les sciences, Flammarion, 1974, p.lSl. 20 Op.cit., p.l5 5. 21 c. LÉVI-STRAUSS, La Pensée sauvage. Plon, 1962, "La science du concret", p.3. 22 Op..cit., "Histoire et dialectique", p.344. Cf Esprit, novembre 1963, C. Lévi-Strauss, "Réponses à quelques questions", pp.628-653. 23 G.MOUNIN, Clefs pour la linguisiique, Seghers, 1968,pp. 11-14. 24 R. THOM, " La linguistique, discipline exemplaire". Critique, ma4 1974. 25 N. MOULOUD,Langage et structures, Payot, 1969, p..41.

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ill

La référence tictionnelle du texte
1. Littéraire et/ou philosophique? Le destin changeant des philosophies naît de la conjonction de l'œuvre philosophique elle-même=> c'est-à-dire du texte tel qu'il est en soi et pour soi, et de son lecteur. Certes, il arrive souvent que le lecteur porte des yeux avertis sur les pages qu'il scrute, pourtant il semble qu'il jouisse rarement du privilège de cette individualité dont Kierkegaard a cru voir tout humain généralement nanti. Si l'on dit la pensée écrite « figée», c'est certainement en partie parce que sa lecture s'est elle-même figée dans une interprétation devenue conventionnelle peut-être sous l'effet de la popularité de l'auteur et certainement sous l~effet de celle de l'interprète. L'attitude universelle, qui est de rigueur en philosophie~ prédisposerait le lecteur philosophique, non pas à se dire à soi-même «je » lis, mais plutôt à croire avoir rejoint le groupe des «nous» qui lisons: encadré intellectuellement qu'il est d'un bataillon d'exégètes qui ne tolèrent en aucune
façon ce que l'on pourrait appeler une "lecture créatrice" .

Inversemen~ le goût prononcé pour le roman offrirait plus de séduction, comme s'il pennettait de capturer sans effort toutes les forces originelles du lecteur. Mais, n'en déplaise à l'amateur de romans, ce que l'on pourrait considérer comme le plaisir de lire "à la Bernard Pivot" ne lui permettrait cependant pas d'éviter pour autant la philosophie sous-jacente à l'élaboration du texte, ce den1ier fût-il littéraire! En quoi nous pouvons faire confiance à François Mauriac qui, reconnaissant cette base philosophique de l'écriture romanesque:t écrivait en 1926 : ''toute technique romanesque renvoie à une métaphysique"<l>. Passant à l'application moins de vingt ans plus tard, JeanPaul Sartre montrait que la philosophie - et surtout, évidemment, la philosophie existentialiste - trouvait un mode d'expression adéquat dans différents genres tels que le théâtre et le cinéma, et surtout dans le roman. Certes, le «phénomène Sartre)} pourrait être considéré comme un cas d'application très particulier, un peu rudimentaire, de la formule de Mauriac qui, à travers elle, nous renvoie en pennanence à "ce fond d'humanité commune où chacun peut reconnaître sa destinée propre"<2>.

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Mauriac soulevait encore tous les problèmes d'écriture propres à l'écrivain. En effet, sur les terrains d'élection de la recherche littéraire, l'écrivain rencontre les problèmes de langage qui sont auta.nt de questions philosophiques qui se posent à lui, et dont la solution rejaillira ensuite sur la lecture de son œuvre. Outre les stratégies possibles de la textualité, un premier résultat incontournable consiste dans celui de la rigueur littéraire, à l'égard de laquelle la décision de l'engagement a été, surtout depuis Sartre, un problème déterminant. C'est cela même qui fit écrire à Roland Barthes que, pour l'écrivain engagé véritablement, le verbe des hommes et le verbe de l'écrivain seraient réconciliés. Mais, devant ce qui s'a.vère être une impossibilité politique, puisque la société n'est jamais véritablement réconciliée, Barthes faisait le constat du désespoir: "Le langage, nécessaire et nécessairement déchiré, institue pour l'écrivain une condition déchirée"<3>... L'institution de la Littérature, abstraite qu'elle est de l'Histoire, œuvre néanmoins sur le tetT8.Înde l'Histoire longue ou apparemment refusée: preuve pour Ba.rthes que le langage universel a son lieu privilégié dans l'universalité concrète.

-

La recherche littéraire ne se borne pas à conjurer ce déchirement métaphysique. Les difficultés peuvent être aussi strictement techniques, comme le montre Michel Butor qui analyse le travail fait sur le récit, et l'intervention obligée du décalage entre les deux régions du réel et de l'imaginaire. Dès que le roman impose son langage - un langage nouveau qui lui appartienne en propre - il ne fait autre que proclamer sa différence, et finit mêtne par apparaître comme étant style et poésie <4>. En outre, que dire de la volonté d'écrivains qui ne veulent plus l'être, et qui ambitionnent, tout comme Hermann Broch, d'apporter à la culture commune ce que la philosophie leur semble ne plus pouvoir apporter: c'est-à-dire la connaissance? Alors, la chose littéraire manifesterait une "in1patience de connaissance", due à l'abat1don de la philosophie et de la science, toutes deux ~'converties à un scepticisme absolument goethéen" <5>. Pour nous philosophes, il s'agit là d'un malentendu que généralement nous nous efforçons très vite de dissiper. 2 De la rigueur Kant s'interrogeait: «Peut-on isoler la raison? c'est-à-dire est-elle une source propre de concepts et de jugements qui ne viennent que d'elle, et se rapporte-t-elle ainsi à des objets; ou bien n'est-elle qu'une faculté subalterne, servant à imprimer à des connaissances données une certaine fonne, la fonne logique, et se bornant à coordonner entre elles les connaissances de l'entendement ou à ramener des règles inférieures à des règles plus élevées (dont la condition renferme dans sa sphère celle des précédentes), autant qu'on le peut faire en les comparant entre elles? » <6>.

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Par ces questions Kant cherchait à dispenser les lois de la rigueur en distinguant raison et entendement. TImontre que~ devant la diversité des règles, il faut trouver les principes qui tendent à l'unité; de même~ devant la diversité des intuitions~ il faut les relier et les accorder. C'est là l'unité d'une expérience possible qui relève de l'entendement. La connaissance est vue par Kant comme détermination~ aussi les lois des objets ne viennent-eUes pas directement d'un principe rationnel: si la raison a bien un rapport aux objets~eUe n'en a point un rapport immédiat; celui-ci est réservé à l'entendement et à ses jugements; par exemple~ le principe dit « de causalité» n'est pas a priori prescrit pas la raison~ mais il rend possible l'unité de l'expérience qui justifie le travail de l'entendement dans sa relation à des objets de l'expérience possible faisant que le conditionnel se rapporte analytiquement à une condition. Au contraire, le principe de la raison pure est synthétique et il s'élève~ nous dit Kant~ jusqu'à l'inconditionnel, c'est-à-dire jusqu'à l'absolu. TI faudrait pouvoir s'interroger sur la rigueur philosophique et sur la rigueur littéraire «ensemble»; tenter de voir laquelle soumet l'autre dans une œuvre donnée~ tenter de voir aussi leur conjoncture parfaitement accomplie, lorsque d'aventure le cas se présente. Pour ne pas nier l'évelltualité de cette coprésence, citons l'exemple de Gabriel Marcel, usant du Jou711almétaphysique <7> en vue du difficile exercice consistant à allier le sensible et l'intelligible, et réussissant parfaitement à intégrer au sein de l'Être tous les «nous-mêmes» présents dans la collectivité des l1umains. Le cheminelnent personnel dans l'empirie du quotidien parcourt des étapes hautetnent spirituelles à partir des différences ontologiques qu'offrent l'immédiat, le fortuit et le hasard. L'immédiat est finalement jugé non tnédiatisable. Quelle médiatisation pourrait s'imposer entre ce qui est supposé dans le temps et ce qui est supposé hors du temps? Surtout: que serait, à dire vrai, une "durée de rien"? Autre inconciliable qui pourrait en découler et qui, pour Gabriel Marcel, est le fait métaphysique que Dieu soit absolument indépendant et en même temps présent à notre conscience itnmédiate. Si, comIne j'en ai l'intime conviction et le pense moi-même profondément, démontrer l'inexistence de Dieu est chose impossible, démontrer son existence exige en contrepartie beaucoup de circonspection. Au vu d'une semblable exigence, Gabriel Marcel signale une contradiction fondamentale et inévitable: en effet, pouvons-nous penser Dieu comme un "existant empirique"? Et~ s'TI n'est pas un objet empirique, Dieu peut-il se rencontrer dans l'existence? Pour tenter de résoudre la contradiction qu'il soulève ainsi, Gabriel Marcel pense qu'il pourrait exister des essences qui ne se Inanifesteraient pas comme existences: ce serait le cas particulier de Dieu.. Alors, sans doute serait justifié à nos yeux le dépaysetnent absolu que représente la mort conlffie désincarnation. Si mon corps est un mode d'être de l'incarnation, il est là pour me prouver mon existence sensible: c'est le corps que j'interroge, à partir 39

duquel mon existence est construite; c'est de lui que je tiens le mode de vision des choses qu'il me donne à percevoir.

3. L'art de l'énonciation
Ajoutons que les textes de Platon, de Nietzsche <8>, de Bergson, mais encore de Descartes - surtout du Descartes des Méditations avec, entre autres merveilles philosophiques et littéraires, la découverte de la certitude du cogito et l'épisode du morceau de cire -, et même les textes de Kant (quoique ses contemporains aient médit de son style) ou de Comte (quoi qu'en aient dit nos contemporains), sont autant de pages dans lesquelles la rigueur philosophique n'empêche en aucune façon que s'accomplisse une certaine rigueur littéraire. Pensée et langue sont alors parfaitement identifiées, assimilées l'une à l'autre, hannonisées. Le vêtement n'est ni trop étroit ni trop lâche, la pensée jouissant d'une aisance qu'elle doit autant à sa logique spécifique qu'à son esthétique propre (même si celle-ci a la discrétion de passer inaperçue). Mais qui dira la beauté logique des textes philosophiques? Ce qui s'énonce selon un art de l'énonciation peut donc se concevoir aussi selon un contenu approprié à la méthode de recherche rigoureuse. Car, adoptée à son obje~ la méthode rigoureuse gagne à se prolonger dans une énonciation rigoureusement fidèle. Qu'il s'agisse de roman ou de philosophie, le texte n'est alors en rien séparé de l'objet dont il traite, et qu'il décrit ou analyse, en même temps qu'il l'établit progressivement pour un lectellr qui ne le découvrira qu'à partir de sa lecture directe et attentive. De même que l'objet du texte philosophique, l'objet du texte littéraire n'est pas le réel, si par "réer' on entend ce qui correspond à la perception ordinaire sur laquelle s'appuie ce que les Anglo-Saxons désignent comme étant le langage ordinaire - perception qui, d'ailleurs, ne résiste à aucun traitement, qu'il soit artistique ou scientifique, puisque l'artiste et le savant collaborent à une stylistique générale, dont Gilles Granger <9> nous a cotlvaincus de la cohérence distlllguée.

4. L'intention de totaliser
Cette vue angulaire de la réalité qu'est parfois une pensée ne peut sûrement pas être reprochée à l'histoire de la philosophie telle que Hegel la pratique. Sa manière de réfuter Spinoza, en comtnençant par en approfondir le système, dit assez combien le critique et/ou l'historien de la philosophie doit déjà posséder une totalité, c'est-à-dire une personnalité posée a priori, et non pas un simple point de vue qui, de quelque façon qu'on tentera de l'accommoder, s'avérera toujours exigu. La totalité concerne le contenu d'un savoir, tandis que le point de vue s'en tient à l'esprit momentané qui le sait C'est dans l'intention d'embrasser un si vaste contenu que Hegel a conçu une Phénoménologie de l'esprit; c'est pourquoi il lui donne à présenter les 40

phénomènes du savoir dans les divers modes de leur acquisition progressive. Mais il résuma sa philosophie en trois syllogismes dégageant définitivement la notion d'Esprit absolu. <10> De ce point de vue (que nous soulignâmes dans une œuvre précoce), la phénoménologie hégélienne est alors la préfiguration de deux notions qui se révèlent a posteriori comme ses moments essentiels et qui sont: la Logique et la Nature, les deux pour développer et objectiver la pensée et ainsi constituer le moment de l'Esprit absolu dans son aspect fini. Aussi Hegel présente-t-il la notion d'Esprit absolu comme formant le troisième syllogisme, passant de l'Esprit à l'Absolu, et de l'Absolu à la Nature. L'Esprit absolu est, en tennes hégéliens, l'Idée de la philosoplùe; celle-ci est "l'idée logique avec la signification qu'elle est l'universalité" <11>, mais dans le sens que le moyen terme est ni plus ni moins que l'Absolu! Venant après le premier syllogisme de l'idée logique confirmée (simple déroulement de l'esprit), et après le second syllogisme de la réflexion spirituelle dans l'Idée (puisqu'au terme du déroulement paraît l'Idée), le troisième syllogisme révèle ce que Nietzsche appellerait une croyance, et qui, pour Hegel, est effectivement impliqué dans la reconnaissance: en effet, c'est par le fait de la reconnaissance qlle l'esprit fini devient (redevient) absolu~ puisqu'il faut que l'Idée se pense elle-même comme nature pour que nous puissions obtenir la notion d'Esprit absolu à travers le troisième syllogisme dont le moyen terme est l'Absolu grâce auquel l'Esprit se réfléchit. Par conséquent, bien qu~il soit tu mais effectivement sous-entendu dès le début de la Phél1oménologie de l'esprit, l'Esprit absolu resplendit comme l'aveu final dans la PJlilosophie de l'esprit et dans l'Esthétique de Hegel qui fait ainsi explicitement de l'Esprit absolu une croyance en tant que « vérité immédiate et la contenant aussi comme le rapport des différentes déternlinations» <12>. L'aboutissement sera la consécration de l'Esprit absolu, via la reconnaissance; encore a-t-il fallu qu'à l'origine se tienne une adéquation de la réalité et du concept, ou l'adéquation du "réel" et du « rationnel» <13>. Et c'est aussi ce qui définit d'une manière générale la finitude en tant qu'elle est tacitement mise en relation a.vec le référent de l'Absolu ou de l'inconditionnel. 5. La description dans la recherche À s'interroger sur la référence, et si l'on prend le cas commun de la description, on pourra admettre aisément: 1) que les règles de la description soient coordonnées à l'ensemble de la recherche; 2) que les nonnes de l'adéquation finale attendue correspondent à ce qu'il est nécessaire et possible de réaliser en un domaine et d'un certain point de vue; 3) enfin que l'objet à présenter appartienne déj~ comme en son lieu géométrique propre, à l'ensemble dans lequel il est clairement et distinctement discerné. On part toujours d'un milieu ambiant qui est le système de signes, soit créé soit à créer, mais en tout cas fictionnel, qu'il s'agisse de la langue littéraire, de la langue philosophique ou même de la langue scientifique dont c'est précisément le cas - système de 41