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Eros et fécondité chez le jeune Levinas

De
336 pages
Cet ouvrage vise à retracer la genèse de l'éthique dans l'oeuvre lévinassienne, et à réhabiliter la notion d'éros, généralement subordonnée dans l'oeuvre de maturité. Chez cet auteur, l'éros est inséparable de l'idée d'une fécondité, qui occupe une position cruciale dans cette pensée dont l'enjeu avéré est d'échapper à une philosophie de l'être. Une question se pose alors : si l'exigence consiste à échapper à l'être, n'est-elle pas trahie par le fait de voir dans la fécondité son ultime expression ?
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Eros et fécondité chez le jeune Levinas

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Jean-Luc THAYSE

Eros etfécondité chez le jeune Levinas

L'Harmattan 5.,7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

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L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Cet ouvrage a reçu le Prix scientifique (version maîtrise)

l 'Harmattan J998

@ L'Hannattan, 1998 ISBN: 2-7384-7132-3

REMERCIEMENTS

Les pages qui vont suivre ne prétendent pas tirer leur genèse du travail exclusif d'un auteur isolé; il convient d'ouvrir ce texte par un honunage rendu à ceux qui lui pennirent de franchir le cap du projet pour parvenir à l'état requis pour sa déposition ou son exposition, même si son contenu reste donné à titre provisoire, peut tout au plus prétendre apporter quelques indices à une recherche que nulle fin ne saurait arrêter: il ne s'agit pas d'enclore la question par l'interruption du débat. Que soit pennis à l'auteur d'exprimer ici sa déférence à l'égard de ceux qui, de près ou de loin, pennirent à son travail de prendre sa fonne actuelle. Il voudrait mentionner quelques personnes dont l'appui fut décisif. Tout d'abord, Monsieur le Professeur Michel DUPUIS, promoteur de ce travail qui n'était au début qu'un mémoire de licence; promoteur qui, par ses conseils judicieux et son habileté à les donner, conduisit l'auteur à plus de rigueur dans l'exposé tout en laissant à ses idées la liberté de leur chemin propre. Ensuite Messieurs Raphaël GÉLY, Sacha CARLSON Staniset las DEPREZ. L'enthousiasme philosophique du premier contamina d'emblée l'auteur; en outre ce fut à l'occasion de l'un de ses cours que fut suscité le questiOlmement qui anime ces pages. Le deuxième mit l'auteur sur la piste derridéenne. Quant au troisième, il lui pennit, au cours de nombreuscs discussions, d'affiner ses idées. Un remerciement singulier est adressé par l'auteur à ses parents qui lui firent découvrir le philosophe avec qui il débattra au cours de ces pages; leur patience est grande, leur ouverture réelle. L'auteur adresse également un salut particulier à Monsieur Patrice KANoZSAI qui comprend tant de choses; son amitié est précieuse et son humour particulier. .. voire efficace. Amitié dure: tout à la fois difficile et solide! Allié utile qui mérite la confiance. Longue est encore la liste de ceux qui, de près ou de loin, ont contribué à la genèse de ce travail; on ne saurait les énumérer tous. Qu'ils soient donc chaleureusement remerciés en endroit précis.

AVERTISSEMENT PRÉLIMINAIRE

Eu égard au ton de certains passages de ce travail, une mise en garde m'a paru souhaitable: certains développements prendront l'allure de harangues insistantes, allant parfois jusqu'à r excès. Pourtant, ce texte n'est rien moins qu'une attaque et ne saurait à aucun titre tenir lieu d'un jugement. Si ce n'est pas toujours visible dans ce qui va suivre, que cela soit dit ici clairement: il n'est pas question de juger qui que ce soit; ce texte se pose au contraire comme droit de réponse à une question qui, d'une certaine manière, me fut un jour posée. Si l'on veut conserver la métaphore du jugement et lui faire droit, il s'agit de ne pas tant voir ce livre comme un " acte d'accusation" que comme une " parole à la défense ". Ceci ne dissoudra pas le caractère violent - voire corrosif - de certaines affinnations, mais rendra au moins le sens de cette violence à la juste mesure de son émanation. J.-L. T.

SIGLES UTILISÉS

Afin de simplifier les références concernant les ouvrages de Levinas que nous serons amené à manipuler au cours de ce travail, et suivant la coutume d'usage à ces fins, nous utiliserons un système de sigles dont voici la légende) :

Ev . De l'évasion [1935], Montpellier, Fata Morgana, 1982.
EE . De l'existence à l'existant [1947], Paris, Vrin, 1990.

TA . Le temps et l'autre [1948], Paris, P.O.F. (quadrige), 1983.

TI

. Totalité et Infini. Essai sur l'extériorité, Den Haag, Martinus Nijhoff(Phaenomenologica), 1961.

AE : Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, Den Haag, Martinus Nijhoff (Phaenomenologica), 1974. EN . Entre nous. Essais sur le penser-à-l'autre, (Figures), 1991. Paris, Grasset

1. Les références correspondent aux éditions que nous employons; une date entre crochets suivant directement le titre indique - le cas échéant - la date de la première édition du texte. Si l'ouvrage figure dans une collection précise, le nom de celle-ci est indiqué entre parenthèses juste après celui de la maison d'édition. Nous n'attribuons un sigle qu'aux textes de Levinas apparaissant à plusieurs reprises dans notre ouvrage.

Introduction

la philologie [...) est cet art vénérable qui exige "avant tout de son admirateur une chose: se tenir à l'écart. prendre son temps. devenir silencieux. devenir lent, - comme un art. une connaissance
d'orfèvre appliquée au mot. un art qui n 'a à exécuter que du travail subtil et précautionneux et n'arrive à rien s'il n 'y arrive lento»
Friedrich NIETZSCHE, urore A

O.-

Avant-propos

Avant d'introduire le thème de ce travail, nous aimerions pour ne pas disculper d'entrée de jeu la démarche lévinassienne en
tant qu'effort proprement philosophique et spéculatif - prendre la précaution d'écarter certains préjugés desquels il est difficile de se départir (même quand la lecture de cet auteur commence à devenir familière - surtout lorsqu'elle le devient), en insistant sur un fait qu'il nous semble indispensable de garder à l'esprit pour lire cet auteur. Cette mise en garde trouve son expression sous la plume de Levinas lui-même: « [l]a morale n'est pas une branche de la philosophie, mais la philosophie première» (TI, p. 281)1. A l'instar
1. Précisions d'usage sur les procédés typographiques courants. Nous utilisons des guillemets de deux types: les guillemets normaux (<<... ») servent pour les textes évoqués, les guillemets anglais (" ... ") concernent notre langage propre. Les citations exactes sont encadrées par des guillemets normaux. Ils servent aussi pour les citations approximatives et pour les expressions ou mots récurrents, de Levinas ou d'un autre auteur (suivant le contexte) si leur contenu est en italique, de la tradition (philosophique ou autre) si tel n'est pas le cas; on reconnaît ces approximations à ce qu'elles ne sont pas référencées. Les guillemets normaux indiquent aussi, dans les références, le titre d'un article, d'un texte, d'un chapitre ou d'une section rapportés à un ouvrage mentionné. Le dernier usage (rare) de ce type de guillemets est de .. sur-guillemetter " des guillemets anglais. Quant à ceuxci, ils sont réservés à notre langage propre; si l'expression qui s'y commet n'est pas en italique, ils mentionnent une pudeur linguistique de notre part (souvent pour indiquer un abus de langage); si leur contenu est en italique, ils mentionnent une réification de l'expression qui transforme son contenu en substance textuelle, un syntagme quelconque ayant la valeur d'objet linguistique sur lequel est portée l'attention. Enfin, ils sont utilisés pour" sous-guillemetter" les guillemets normaux. Par ailleurs, pour alléger la typographie déjà lourde, nous évitons, autant que la double exigence d'intelligibilité et de fidélité minimale le permet, de mettre une majuscule à des mots tels que autre, infini, moi, etc.; il faut d'ailleurs préciser que cela se justifie pleinement pour le mot eras qui ne désigne pas le dieu grec mais bien un événement. Bien entendu, nous respectons la graphie des textes et titres cités; mais le risque d'infidélité reste à craindre sur le plan du commentaire

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Eros et fécondité chez le jeune Levinas

de la théologie pour les médiévaux, l'éthique sera pour Levinas à la base de tout type de savoir! Il convient d'examiner les incidences de ce fait sur le plan pratique de la lecture ou du conunentaire. Ce qui est indispensable à entendre, c'est que d'aucune manière, il ne faut recevoir le discours éthique lévinassien comme réflexion sur la manière dont on devrait concevoir une morale, aujourd'hui, compte tenu des données de nos connaissances actuelles. Il s'agit de n'entendre son œuvre ni comme l'expression d'un conditionnel donnant les pistes pour un quelconque devoir-être2, ni comme l'émergence ponctuelle d'un discours moral panni d'autres, suivant la logique d'une configuration culturelle donnée! Il s'agit au contraire d'une description de structures qui - selon Levinas sont celles-là mêmes de l'être humain3, et en ce sens, universel- contre quoi nous faisons valoir la difficulté de notre tâche face à l'incohérence (apparente ?) de Levinas lui-même à cet endroit. Précisons enfin que le pluriel de certains termes indéclinables sera graphié .. 's" (des autrui's, des moi 's, etc.); Levinas légitime cet usage par sa pratique occasionnelle.
2. Même si le" Bien" « signifie}) au-delà

-

ou en deçà

pas pour autant qu'il faille y voir un quelconque devoir-être: ni devoir-faire, ni devoir-penser - selon l'équation de Totalité et Infini qui place l'action et l'intellection sous le dénominateur commun de l'olllologique. Au-delà de l'être, le .. Bien" n'est pas: dans Autrement qu'être ou au-delà de l'essence (nous écrirons .. Autrement qu'être "), Levinas dirait plutôt qu'avant l'être, le .. Bien" signifie. Interpréter le" Bien" comme devoir-être reviendrait à inféoder l'éthique à l'ontologie, ce qui fait manquer l'originalité de l'éthique: la rupture d'avec la philosophie de l'être par l'inversion du sujet en suprême passivité à la lumière seule de laquelle l'être prend sens. La suprême passivité signifie que chez Levinas, la structure éthique précède le sujet dans sa passivité même. Ainsi entendue, l'éthique est le nœud constitutif du (ou de) moi. C'est ma responsabilité pour 3. Quoique ces structures n'ont pas la prétention d'être - il est même plus exact de dire qu'elles ont la prétention de ne pas s'abaisser à être; elles ne se laissent pas réduire au rang de structures ontologiques, mais se logent dans cette non-région qu'est l'en deçà ou J'au-delà. Du moins est-ce le cas à partir de Autrement qu'être; on verra plus loin que cette prétention n'est pas encore" réalisée" dans les ouvrages antérieurs, et notamment dans Totalité et Infini. Mais à partir de 1974, Levinas adoptera cette position étonnante de présenter à son lecteur des structures dont le .. prestige" consiste précisément à ne pas être corrompu par l'être! On se rappellera de sa formule, tout à la fois étrange et percutante, à propos de Dieu: « entendre un Dieu non contaminé par l'être, est une possibilité humaine non moins importante et non moins précaire que de tirer l'être de

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de l'être,

ce n'est

autrui - et l'impossibilité quej'ai à m'y soustraire - qui" me font être moi ".

Introduction

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les4... prédicat dangereux dont on peut se demander si l'inscription dans l'œuvre lévinassienne reste pertinente ou - du moins cohérente.

1. -

"Œuvre de jeunesse"

Pour entamer le débat, il faut conunencer par rendre compte d'une liberté que nous avons prise à l'égard de la tradition. En général, lorsqu'on parle de l'œuvre de jeunesse de Levinas, il s'agit des textes datant de la période que clôturent Le temps et l'autre et la première édition de En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger. Cela nous mène aux alentours de 1949. L'ouvrage Totalité et Infini fut pour sa part rédigé en 1961, soit plus de dix ans après la fin de cette période. Pourtant, nous l'avons délibérément inscrit dans notre travail, et de la sorte, nous avons accepté de le classer dans la catégorie des œuvres de jeunesse. Cette démarche n'est pas des plus orthodoxes; et il nous a paru nécessaire d'avertir le lecteur qu'elle ne correspond pas à la vision traditionnelle des faits; elle garde pourtant une double justification qui, à nos yeux, paraît suffire à légitimer le fait que nous la mettions en œuvre ici. D'une part Totalité et Infini semble reprendre et même donner une conclusion aux développements que Levinas avait jusque
l'oubli où il serait tombé dans la métaphysique et dans l'ontothéologie)) (AE, p. X - l'auteur souligne). 4. «Je décris l'éthique, c'est l'humain en tant qu'humain. Je pense que l'éthique n'est pas une invention de la race blanche, d'une humanité qui a lu les auteurs grecs dans les écoles et qui a suivi une certaine évolution. La seule valeur absolue, c'est la possibilité humaine de donner sur soi une priorité à l'autre. Je ne crois pas qu'il y ait une humanité qui puisse récuser cet idéal, dût-on le déclarer idéal de sainteté. Je ne dis pas que l'ho71111lest un saint,je dis que c'est celui e qui a compris que la sainteté était incontestable» (EN, p. 127 - nous soulignons ).

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Eros et fécondité chez le jeune Levinas

là élaborés à propos de l'eros et de la fécondité, points névralgiques de notre travail; en outre cette" conclusion" vient comme en charnière, juste avant le "basculement" opéré par Autrement qu'être (et peut-être aussi les textes qui le préparent5) sur ces questions précises. D'autre part, un point est commun aux textes que nous avons sélectionnés - et sans doute ainsi à la période qu'ils représentent: le sujet ou le moi y est encore abordé ont%giquement (et aussi, dans une certaine mesure, l'éthique); le sujet est un étant et l'éthique est une structure d'être. Autrement qu'être, ainsi que les textes qui l'annoncent, viennent ébranler définitivement cette approche: à partir de ces textes, la subjectivité se décrira comme « autre de l'être », ou sous la " modalité" de l' « autrement ». Cette double justification devrait être nuancée; mais il ne saurait être question de procéder à de telles nuances ici. Nous espérons juste que la suite de notre texte induira chez le lecteur ces nuances si importantes... mais si difficiles, quelquefois, à exprimer jusqu'au bout. Par ailleurs, ces deux justifications sont peutêtre animées par une unicité secrète; peut-être sont-elles les deux versants d'un seul et même iceberg. Mais l'établissement de ce lien exigerait sans doute un travail considérable qui ne saurait être mené ici. Tout au plus peut-on espérer du présent ouvrage qu'il soit le tremplin ou l'introduction à un tel autre... quoique ce genre de chose soit difficilement prévisible. Enfin, il reste à dire que cette double justification s'éclaircira lorsque nous présenterons sommairement, au cours du point suivant de cette introduction, les quatre ouvrages explorés.

5. Cf. à ce propos Jan DE GREEF, « Le lointain et le prochain », in Tijdschrift voor Filosofie, 1969 (31), n° 3, pp. 490 sq. Rappelons que cet article est rédigé avant Autrement qu'être qui date de 1974.

Introduction

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2. -

Liminaire méthodologique

Nous nous proposons d'examiner le devenir des notions d'eros et de fécondité - ainsi que leur rôle heuristique - dans ce que nous avons convenu d'appeler l'œuvre de jeunesse d'Emmanuel Levinas. Nous désirons conserver tout au long de cet examen une position de recul afin de nous réserver le droit d'une attitude critique, que nous appuierons sur l'œuvre même de cet auteur. Afin de garantir un travail approfondi, nous avons sélectionné quatre ouvrages que nous croyons représentatifs de cette œuvre dite " de jeunesse". Le choix de ces textes devra être justifié, comme il fut fait pour le titre" de jeunesse ". Notre travail se développe selon une structure thématique et historique: il se subdivise en deux parties retraçant chacune l'évolution historique du thème qui lui est attribué; ce tracé est élaboré au fil des quatre ouvrages sélectionnés. Chacune de ces parties comprend donc quatre chapitres, inégaux quant à la longueur. L'aspect quelque peu" scolaire" de ce plan tient à notre désir de rester fidèle à l'œuvre tant dans le déploiement de ses thèmes que dans le devenir historique de ceux-ci. Cette allure d'historicisme systématique, peut-être déplacée pour la lecture de Levinas, reste cependant partielle: elle ne concerne que le plan et non les développements propres de son contenu; nous espérons qu'à l'intérieur des subdivisions de ces parties et chapitres, le lecteur trouvera autre chose qu'un exposé scolaire de la pensée lévinassienne sur les thèmes de l'eros et de la fécondité. Il faut en outre signaler qu'au milieu de l'ouvrage, nous avons ménagé un espace de réflexion visant à assurer la transition entre les deux parties; c'est ce qui se présentera sous le titre" Interlude ". Nous voudrions répondre à la question que pourrait susciter la rareté de l'usage des commentaires. Cette procédure ne tient ni à un accident de parcours, ni au mépris de la lecture ou de la citation, mais à la nature de notre texte lui-même: il s'agit d'y débattre d'une question avec l'auteur de Autrement qu'être, et à cette

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Eros et fécondité chez le jeune Levinas

fin, nous nous sommes proposé une méthodologie de proximité6. Il s'agissait pour nous de serrer au plus près le texte lévinassien afin d'allier à une lecture que nous espérons personnelle, la plus grande fidélité qu'il nous était possible de témoigner7 à l'auteur. Il est entendu que cette fidélité est I'horizon sur lequel se déploie ce texte, une sorte de ligne directrice qui guidera chacun de nos pas, et non un endroit clos dans lequel nous aurions la prétention de placer notre travail achevé. Car ce défi est un espoir qui reste naturellement voué à l'échec; c'est pourquoi les conmlentateurs seront également convoqués par endroits. Cette impossibilité de fidélité totale à l'auteur se traduira par une certaine difficulté à distinguer dans notre texte la simple présentation, de l'interprétation, et de la spéculation propre (ou innovation) : alors que la présentation se donne COllllileconformité à la pensée de l'auteur, l'interprétation réalise déjà comme une modification de langage où peuvent se glisser les trahisons et les manquements à l'esprit de la lettre, et la spéculation est une initiative parfois oublieuse des tenants et aboutissants de ce qui l'a suscitée. Ces inévitables" dérapages" sont le prix à payer par un texte réinvesti par 1'herméneutique; peut-être sont-ils la vie même du texte philosophiques. Toutefois, nous tiendrons en guise de ligne idéale cette fidélité, sinon au texte lévinassien, du moins à son esprit - mais notre conviction nous porte à croire que l'esprit se dégage du texte. Cette fidélité recherchée n'exclut pas une certaine distance prise à l'égard de telle ou telle idée, de tel ou tel développement, mais permet au contraire de cibler les points d'inflexions d'une pensée, où
6. Dans Autrement qu'être, Levinas décrit l'éthique comme proximité. 7. La notion de témoignage désigne, dans Autrement qu'être, l'alternative proposée par Levinas à la vérité comme dévoilement: tandis que la vérité comme dévoilement signale une parole tournée vers l'être, la vérité comme témoignage est décrite comme attentive à l'infini dont elle se fait le témoin. Pour le dire de manière brève et approximative, la parole comme témoignage est à l'écoute de ce qui, dans l'appel de l'autre, s'est retiré, laissant le visage en guise de trace de l'infini (parfois désigné par l'ilIéité). Mais ces notions concernent l'œuvre de maturité du philosophe... nous ne nous y arrêterons donc pas. 8. Cf. Michel LISSE, « La trace de la passée », in Michel DUPUIS (éd.), Levinas en contrastes, Bruxelles, De Boeck (Le point philosophique), 1994, pp. 189 à 198.

Introduction

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se glissent les inévitables présupposés sur lesquels reposent à la fois l'aspect problématique d'un texte, et son aspect ouvert - car si le texte est sujet à caution, il l'est ainsi à discussion. Une telle exigence critique nous place dans la situation étrange du philosophe-spéléologue - ce qui n'exclut pas le détour philologique. Il s'agit de rentrer dans le texte pour le travailler par ses entrailles, y creuser des galeries en essayant de garder à l'esprit les grands thèmes qui s'y exposent, tout en focalisant l'attention sur des points qui peuvent sembler de détail, mais qui en révèlent parfois les intentions profondes... parfois la manière dont il les trahit. Un tel type de travail contraint à restreindre son champ d'action; c'est la raison pour laquelle nous nous sommes limité à l'œuvre" de jeunesse " que nous avons représentée par quatre ouvrages. Pour aborder les questions d'eros et de fécondité, nous nous attacherons donc à suivre l'itinéraire de l'auteur, dégagé de quatre textes: De l'évasion; De l'existence à l'existant; Le temps et l'autre; et enfin Totalité et Infini. Ce choix de textes réclame justification: si, pour pern1ettre l'analyse détaillée qu'exige un tel type de travail, la nécessité d'opérer une sélection parmi les textes disponibles était évidente, la sélection elle-même l'était moins. Notre choix se fit en raison de deux arguments: d'une part les textes semblaient offrir la clarté nécessaire à leur examen, d'autre part ils semblaient représentatifs de l'œuvre de jeunesse... telle du moins que nous l'avons caractérisée. D'une part, nous parlons de clarté des textes; celle-ci ne tient pas tant à leur style qu'à leur nature: chacun de ces textes offre l'avantage d'être" un tout" et permet donc un examen interne qui ne soit pas assombri par l'aspect construit que peut par exemple offrir un recueil d'articles, lesquels, arrivés au hasard du temps, présentent parfois trop d'autonomie l'un par rapport à l'autre pour s'intégrer dans l'intelligibilité d'un texte un. Ainsi, c'est sans doute une certaine facilité qui dirigea notre choix de textes; mais par l'étude de ceux-ci, la pensée de l'auteur pourra se montrer plus fidèlement que si l'on avait eu recours à des recueils. En effet, si le rassemblement peut ouvrir à la richesse d'une pensée, il rend malaisé l'accès à sa teneur propre. Les textes réunis sont parfois

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Eros et fécondité chez le jeune Levinas

conune les bouts éparpillés d'une pensée à laquelle ils ne restent

pas toujours fidèles - puisque ces" bouts éparpillés" ne sont pas
forcément les fragments d'une pensée au départ unique9. Les résistances à l'intelligibilité et le défaut de cohérence sont autant de portes ouvertes aux abus interprétatifs. Ainsi, si nous avons choisi la " facilité" en nous contentant de textes" globaux ", cela nous permettra au moins, espérons-le, une pénétration plus profonde de ces textes - et une proximité plus grande à l'auteur. D'autre part, chacun de ces quatre textes s'inscrit dans la vision panoramique de ce que nous avons convenu d'appeler l'œuvre du "jeune Levinas". Conune on l'a vu plus haut, cette désignation élargit l'usage courant qui exclut assurément Totalité et Infini. Quant à l'œuvre du jeune Levinas" au sens courant ", nous n'avons retenu que trois textes. Il faudra donc motiver le choix de ces trois textes, pour ensuite élucider les raisons qui nous permettent d'insérer le quatrième: Totalité et Infini. Cela nous permettra en outre de prendre position sur l'absence de Autrement qu'être et des textes ultérieurs. Le choix du premier texte - De l'évasion - est déterminant pour l'entièreté de ce travail. En effet, si l'œuvre lévinassienne se range généralement dans la catégories des œuvres dites " morales.", il nous a paru intéressant de remonter le courant pour chercher d'où venait cette morale - ce qui pouvait apporter de précieuses indications pour les points que nous désirions interroger. Il fallut chercher le premier texte" personnel" de Levinas. Et De l'évasion constitue effectivement ce premier" solo" : c'est le premier texte philosophique où l'auteur ne prend plus l'alibi du conunentaire pour exprimer sa philosophie naissante. Rédigé en 1935, cet article semble introduire la pensée philosophique proprement lévinassienne; et cette introduction se fait conune position
9. On peut d'ailleurs se demander le rôle de la schizophrénie dans la scientificité en général - et en particulier dans l'hermétisme entre plusieurs domaines de la science ou de la philosophie, ou même entre plusieurs textes dans une même branche voire chez un même auteur. Poussons même plus loin pour suggérer la question des implications réciproques entre la schizophrénie et la diachronie de Autrement qu'être... diachronie dont il ne sera pas question dans ce travail.

Introduction

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des exigences qu'elle aura à suivre. La situation privilégiée de ce texte repose sur le fait qu'il exprime - dans toute sa pureté -la question de Levinas, sans encore prendre le parti d'anticiper sur l'éventualité d'une réponse. L'exigence la plus générale qu'il

énoncera est de n'accepter la philosophie de l'être - ou la philosophie assujettie à l'être - sous aucun prétextelO. Cette exigence sera le pilier de notre réflexion. Les thèmes que nous envisagerons ne sont pas encore explicitement abordés dans ce texte; mais il propose déjà des questions qui invitent à se pencher sur cette double problématique. De l'existence à l'existant fait directement suite à ce premier texte... en indiquant les pistes positives que Levinas se propose de suivre pour répondre à l'exigence de « sortir de l'être ». Cet ouvrage exprime dans un cadre déjà nettement plus structuré les premiers développements" systématiques" de l'auteur. Il donne donc à ce titre la première amorce de " réponse" au premier texte; mais il ne s'agit encore que d'une introduction à la réponse. De la sorte, davantage qu'une simple structure, ce livre imprime déjà une certaine orientation à l'œuvre du philosophe: l'auteur atteste d'emblée le «caractère préparatoire» (EE, p.9) de l'étude qui s'y produit. L'eros et la fécondité y pointent le bout du nez. Le temps et l'autre - compte-rendu de quatre conférences données dans le cadre du collège philosophique de Jean Wahldéveloppe et prolonge l'ouvrage précédent en dépassant son caractère purement introductif. L'auteur y développe la réponse en tant que telle et entre de plain-pied dans sa " théorie générale de l'éthique ". Les thèmes de l'eros et de la fécondité y prennent forme et se préparent à la manière dont ils seront traités dans l'ouvrage de 1961. Enfin, si Totalité et Infini se détache un peu de cette" œuvre
10. « Toute civilisation qui accepte l'être, le désespoir tragique qu'il comporte et les crimes qu'il justifie, mérite le nom de barbare» (Ev, p. 98); l'auteur ajoute un peu plus loin que pour donner satisfaction aux exigences légitimes de l'idéalisme sans entrer dans ses errements, il faut « mesurer sans crainte tout le poids de l'être et son universalité, [et] reconnaître l'inanité de l'acte et de la pensée qui ne peuvent pas tenir lieu d'un événement qui dans l'accomplissement même de l'existence brise cette existence [...J» (Ev, p. 99).

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Eros et fécondité chez le jeune Levinas

de jeunesse ", il y garde pourtant - dans une certaine mesure sa place: disons qu'il se profile conune ouvrage transitoire en tant qu'il synthétise le questionnement et la " réponse" qui n'avaient fait jusqu'ici que se développer. Il déploie de manière remarquable les intuitions à l'œuvre dans les textes précédents; il les agence et les redynamise dans une structure dont la nouveauté témoigne de leur vie philosophique. Il constitue donc une synthèse originale des textes qui, le précédant, menèrent à lui; mais en tant que tel, il se place lui-même dans un moment charnière. En tant que déploiement structuré et rafraîchi de toutes les" intuitions" qui le précédèrent, il amorce le virage menant au renouvellement de la question elle-même, renouvellement opéré par des ouvrages tels que Autrement qu'être, De Dieu qui vient à l'idée, etc. Totalité et Infini ne sera donc pas hors de propos - d'autant plus que c'est à notre connaissance l'ouvrage qui développe le plus explicitement et "systématiquement" les thèmes que nous nous proposons d'aborder. Cet ouvrage offre à cet égard d'excellents développements de ce qu'annonçaient les deux textes précédents - nous exceptons ici De l'évasion où les thèmes d'eros et de fécondité ne se présentent qu'en filigrane et ne sont pas vraiment abordés, et certainement pas de la même manière que dans les ouvrages ultérieurs, nous verrons en quel sens dans le corps même de notre texte. Il reste à préciser le sens de l'absence de Autrement qu'être (et des textes ultérieurs) dans notre ouvrage. Il ne fera pas l'objet de développements particuliers, mais apparaîtra à la faveur de certaines notes de bas de page, ou sera évoqué à titre suggestif face à certaines idées proposées par les textes examinés. Tout d'abord, il était impossible de développer cet ouvrage sur nos thèmes en raison même de l'objectif que nous nous étions fixé: établir un état des lieux de la pensée de Levinas sur les questions d'eros et de fécondité dans son œuvre de jeunesse. Mais outre cette raison - encore toute formelle - qui nous interdisait de développer cet ouvrage, nous en invoquons une autre. Un postuque nous examinons - Totalité et Infini y compris: le moi (conscience ou subjectivité) est! lat tacite traverse tous les ouvrages

Introduction

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Davantage qu'une constatation bénigne, il s'agit d'un présupposé qui aboutit à des propositions qu'à partir de Autrement qu'être, l'auteur ne pourra plus accepter. Dans l'œuvre de jeunesse, la conscience est encore inscrite dans l'ordre de l'être, ne « dérègle» pas encore la « conjonction de l'essence». Totalité et Infini nous
offre encore un regard soumis à l'ontologie

-

malgré que Levinas

y prétend que la métaphysique précède l'ontologie. «L'être est extériorité» (TI, p. 266). L'auteur nous présente l'éthique comme l'ultime structure, mais celle-ci reste malgré tout une structure d'êtrell. D'une autre manière, on pourrait dire que dans les premiers textes, c'est encore le sujet - ou le moi - qui" va à l'autre ", alors que dans Autrement qu'être, le sujet est" produit" par l'autre lui-même. Selon cet ouvrage, « moi» est la coagulation en responsabilité d'un" rien du tout" subjectifié par l'appel de l'autre. Ainsi donc, on ne pouvait isoler Autrement qu'être pour en faire l'objet d'un développement propre, puisque c'est précisément
l'étroite complicité entre subjectivité et être

-

probablement

due

à la difficulté à s'écarter de l'étreinte de celui-ci - qui guidait nos pas sur leur chemin critique. Mais Autrement qu'être, redynamisant l'exacerbation de la question que pose l'être, ouvre comme sur un deuxième volet de la pensée de Levinas; et il n'est pas sûr que la manière de réponse de l'œuvre de jeunesse soit à la mesure des exigences et assertions (ré)exprimées dans Autrement qu'être. Car cet ouvrage effectue sans doute un puissant coup de reins par lequel l'auteur ne met plus, comme il le fit depuis De l'évasion jusqu'à Totalité et Infini, le sujet comme point de départ absolu, ou la conscience comme être, mais bien l'autre ou autrui comme «pré-originel», absolue " non-origine" qui" précède" toute origine. Le moi n'est pas constitué d'emblée: c'est l'autre qui le coagule en responsabilité; selon ce scénario, l'autre vient donc avant l'hypostasel2 qui décriII. De même que cet ouvrage reste" malgré tout ", dans une certaine mesure du moins, phénoménologique; il le reste en cela qu'il s'intéresse à une intentionnalité... mais intentionnalité d'un tout autre type que l'intentionnalité husserlien ne - intentionnalité « sans vision ». 12. L'hypostase est une notion développée par Levinas dans De l'existence à l'existant. Elle désigne un événement précis: l'émanation d'un étant s'eh1irpant

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vait, dans De l'existence à l'existant, la position d'un étant sujet ou moi - dans l'être. Mais en même temps, cette lecture nouvelle de la subjectivité comme hors-l'essence fait droit aux exigences exprimées par De l'évasion: sortir de l'être à tout prix]] ! Eu égard la place privilégiée qu'occupe le texte de 1935 dans notre argwnentation, la proximité de Autrement qu'être à ses exigences - mais peut-être
de la toile neutre de l'être-verbe. C'est le mouvement du nom qui, s'arrachant à la pure verbalité de l'être, le maîtrise et en fait son attribut; en tant que le nom est passage du verbe au nom étant, l'être est son attribut principal. Cet événement indique la " maîtrise" du nom sur le verbe. Mais cette maîtrise de l'étant sur son exister n'est pas sans retour: l'étant la paie du prix de la solitude, puisque nominalisé, substantifié, il s'est individualisé, ce qui signifie qu'il se retrouve seul avec son existence qui lui devient pesante et qui le rive à lui-même. Telle est l'hypostase qui se produit dans l'instant: pour un "je ", elle" se déroule" à chaque instant (selon Levinas, l'instant est" avant" le temps). En outre, l'auteur donne un nom particulier à l'être-verbe ressaisi dans sa pureté: « il y a». L'il y a est décrit comme bruissement anonyme du rien qui n'est rien et que rien ne saurait arrêter - pas même ce rien qu'il (n 'jest! Cette rémanence informe et sordide indique ce à quoi peut ressembler l'exister pur. Levinas distingue cet il y a de l'es gibt heideggerien : alors que l'es gibt connote une abondance généreuse, l'il y a consacre l'impersonnalité même (absence de personne). Pour introduire à ce concept, Levinas le rapproche de l'expérience de l'insomnie dont il donne une description quasi phénoménologique remarquable (EE, pp. 109 à 113). Si la notion d'il y a est développée à partir de ce texte, elle continuera à jeter sa lueur spectrale sur toute l'œuvre lévinassienne, et percera la croûte de l'apparoir en se manifestant allusivement par moments, quoique rarement. Mais dans l'œuvre de jeunesse (au sens traditionnel), l'il y a désigne le" terrain" atroce duquel un étant surgit pour fuir cette atrocité par hypostase. Ces dcux notions (hypostase et il y a) sont ainsi centrales. Il convenait donc d'en donner un premier aperçu; pour plus de détails, nous renvoyons le lecteur à la seconde partie de notre livre, et particulièrement aux pages sur« Lafécondité comme exigence de "être» (pp. 170 à 186). 13. Cependant, cette exigence de sortie elle-même repose sur le caractère insupportable et injuste de l'être. Nous nous trouvons ainsi face aux deux conditions ultimes de l'exigence lévinassienne - piliers de sa philosophie: valeur négative attribuée à l'être; et lecture déjà focalisée sur le point de vue éthique. Mais dans De l'évasion, la "valeur négative" attribuée à l'être repose sur la constatation empirique du besoin d'évasion, sur l'analyse de la satisfaction des besoins «intimes» (où sera déjà approché l'érotique) et sur l'analyse de la« nausée», et tient donc finalement son ultime fondement de l'identité de l'être et de la subjectivité. C'est précisément cette identification que va mettre en question Autrement qu'être, et c'est sans doute sur ce point crucial que se marque le pas définitif ac-

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compli par cet ouvrage sur l'œuvre dite" dejeunesse ".

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aussi à son atmosphère - nous permet l'usage fréquent que nous ferons, malgré tout, de ce texte: si nous ne le développons pas explicitement, il apparaîtra à la faveur des notes de bas de page et de quelques libertés prises sur la linéarité du texte. De la sorte, il occupera, peut-être paradoxalement, une place privilégiée dans nos développements: il situera en quelque sorte le point de vue de Sirius donné à cet ouvrage. Soulignons d'ailleurs que déjà par le titre, Autrement qu'être semble se rapprocher - peut-être davantage que Totalité et Infini - du thème de l'évasion. Mais il faut cependant reconnaître que ces deux textes demeurent également bien distincts, que ce soit du point de vue du motif, de la structure ou de la temÜnologie. Et il pourra ainsi arriver quelquefois - à travers un développement ou l'autre - que nous dépassions l'usage légitime que nous réservions à Autrement qu'être, car la différence de postulat évoquée ci-dessus n'est peutêtre pas toujours suffisamment marquée. Mais il est sans doute inévitable pour le questionnement d'abuser des interprétations sur lesquelles il s'appuie, s'exposant par là à un nouveau procès. L'interprétation réside peut-être dans l'audace de ce risque, lequel permet au travail philosophique de ne pas se fem1er sur le définitif d'une certitude, mais d'ouvrir sur l'improbable fissure d'une question...

3. -

Objet du travail

L'objet du travail est double: il s'agit d'une part de trouver la place qu'occupent l' eros et la fécondité dans l'œuvre du jeune Levinas, d'autre part de se tenir à une distance suffisante des textes pour conserver notre sens critique. Ce double objectif se poursuivra simultanément au cours de ce travail qu'il ne sera pas question de scinder suivant ce deuxième axe: la lecture se poursuivra

historiquement, et l'attention

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indispensablerecul critique -

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veillera tout au long de nos développements. Cependant, nous travaillerons en deux temps selon un autre axe: l'axe thématique; ainsi, nous aborderons d'abord l'eros et ensuite la fécondité, même si ces deux thèmes - nous le verrons - sont si proches qu'ils sont intrinsèquement liés - il s'agira également de montrer comment. Cela offrira au lecteur la possibilité de relirè Levinas sous un angle que nous espérons nouveau. Mais il nous faut expliciter brièvement nos deux objectifs. D'une part, nous examinerons le rôle tenu par l'eros et par la fécondité dans les quatre textes choisis en tentant d'en saisir les enjeux théorétiques. Nous chercherons à comprendre le sens de ces thèmes dans l'éthique lévinassienne, et la position qu'ils y occupent. Notre première partie porte sur l'eros, et s'interroge sur sa place dans cette éthique. Cela nous amènera à remonter avant l'éthique: nous découvrirons la critique de l'être telle qu'elle se développe dans De / 'évasion. Ce premier texte expose l'être et la révolte qu'il suscite - à juste titre. L'être - pris dans son sens verbal- est ce qu'il y a de pire. Cet aspect révoltant se manifeste dans le fait même, pour un étant, de se poser (d'être); il faudra aller jusque là pour voir ce que l'eros peut signifier devant cette " critique", et le rôle que celle-ci pourra faire tenir à celui-là. Toujours est-il qu'il apparaîtra au seuil de cet ouvrage que l'exigence première est de quitter à tout prix la philosophie de l'être (car il est révoltant); mais aucune« sortie» n'est proposée. L'eros fera son apparition dans les deux textes suivants. Le premier l'annonce et l'aborde, tandis que le second le développe et le structure. Il s'agira de détemliner son rôle dans le problème que constitue la mon%gie ontologique; nous apercevrons la notion, philosophiquement nouvelle, de féminin. L' eros est l'entrée en relation avec le féminin... une conjoncture d'altérité naît. Mais l'eros est indissociable (biologiquement) d'un autre événement: la fécondité. Il faudra voir dans la deuxième partie si cette indissociabilité reste purement biologique ou joue également sur un autre plan - et le cas échéant, détenniner lequel. Le développement de ces notions d'eros et de fécondité atteint sa fomle la plus achevée dans Totalité et Infini qui leur consacre une section entière et les y articule de manière particulièrement convaincante. A l'eros lui-même, Levi-

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nas réserve un chapitre de ladite section; c'est à son étude que nous conduiront nos analyses. Ensuite, nous marquerons un temps d'arrêt pour ressaisir globalement le sens de l'eros dans les quatre textes étudiés, et sur base de cette saisie, nous établirons la transition avec la seconde partie. Celle-ci, concernant la fécondité, reprendra les quatre textes, mais la notion envisagée y sera abordée autrement que ce qui fut fait dans la première partie: elle sera chaque fois mise en relation avec l'ensemble du texte dont il s'agit, ses intentions et ses exigences. Nous verrons notamment de quelle manière elle n'est pas abordée dans De l'évasion, mais peut pourtant être questionnée par et dans ce texte, ou comment dans Totalité et Infini, elle soutient l'entièreté de l'ouvrage. D'autre part, le recul critique se marquera par une vigilance au niveau des développements. La critique se dira parfois par un

recul timide, parfois par des mouvements plus impulsifs - mais
toujours elle évitera soigneusement de tomber dans le fanatisme (rigueur indispensable que cOllUnande Levinas à travers ses textes). Nous indiquerons généralement par un (ou plusieurs) paragraphe(s) les points qui font problème pour la compréhension, qui paraissent obscurs ou qui semblent contrevenir aux exigences énoncées dans les textes mêmes 14.Cette critique que nous mettrons en branle se fonde sur deux intuitions fondamentales qu'il s'agit de présenter ici et qui se complètent: l'être et la suffisance à laquelle il invite sont" haïssables ", et l'éthique est la" voie" qui permet d'en sortir - ces deux thèses nous semblent être celles de Levinas. Le caractère haïssable de l'être tient à sa plénitude entendue comme caractère de ce qui est plein. La plénitude désigne une impossibilité à se quitter soi-même et un enchaînement à soi; en ce sens, la douleur est l'expérience même de la plénitude. Ce que découvre la plénitude en son fond, c'est le besoin inapaisable d'évasion auquel elle ouvre et qu'elle commande. Mais l'être souffre aussi de récurrence: perpétuel retour à soi. La souffrance est prise comme figure de l'être, mais on montre que la lourdeur et la pesan-

14. Plus modestement, nous rejetterons nos doutes personnels en bas de page, dans les notes... sauf lorsque leur intérêt structurel est suffisant pour légitimer leur situation au sein même du texte.

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teur (le poids) sont au cœur de la souffrance d'être. L'être est aussi insupportable par son impersonnalité et son anonymat (thèses prenant leur essor dans De l'existence à l'existant). Mais le pire est sa fenneture absolue sur soi qui risque d'englober toute altérité et ainsi ne jamais" réussir" à " s'évader" ou à sortir de soi. Le besoin d'évasion résume donc à la fois le fait d'être et le fait d'être-acculé-à-l'être (ou à-être); c'est l'identification vécue comme drame. Ce drame s'empirera lorsque l'être, s'étant dissimulé pour se faire accepter, étale sa suffisance hégémonique en mettant sur le compte de l'" autre" - le monde ou les autres toutes les souffrances qu'il tire en réalité de sa propre nature (si l'on peut dire...). C'est l'illusion de la suffisance de l'être - origine de l'usurpation de toute la terre. A ce moment, l'être vigilant, mais déjà devenu nom, tire son injustice de la neutralité impersonnelle et de l'a-nonymat qui lui subsistent en tant qu'il n'est pas humain, c'est-à-dire face à un autre humain. D'insupportable, il devient injustifié - et injustifiable15. Tandis que le caractère effrayant de l'être entendu comme verbe est développé dans le passage sur l'insomnie de De l'existence à l'existant, le fait qu'il soit injuste est déjà mis en exergue dans De l'évasion, son injustice y est manifestée selon sa plus haute expression dans la suffisance factice qu'il conserve face au silence dans lequel il laisse les victimes des crimes qu'il prétend justifier. Ce thème trouve écho dans Totalité et Infini; avec cet ouvrage, nous entrons dans le versant éthique de la pensée lévinassielme. Par l'éthique, l'auteur prétend à briser les chaînes de l'être. Toute l'œuvre gravitera autour de cette éthique, nourrie de la conviction que la fenlleture ou l'idéal de fusion - mais surtout l'être - sont mauvais.

15. Du moins par lui-même; c'est précisément sur ce du nwins que nous hésitons à suivre Levinas.

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Si notre analyse porte sur les notions d'eros et de fécondité, elle prit naissance dans un étonnement surgi à la faveur de la lecture de Totalité et Infini: dans cet ouvrage, la dernière section traitait exclusivement de ces deux thèmes; ce livre leur réservait donc une place de choix. ., mais comment cela pouvait-il être possible? Notre étonnement devant l'importance de l'eros s'appuyait sur le constat de son incompatibilité avec l'éthique présentée dans Totalité et Infini: cette éthique était présentée d'abord et avant tout comme respect de la distance. Quant à la fécondité, elle nous intrigua par la naïveté avec laquelle l'auteur semblait en parler (naïveté qui, chez lui, est déjà étonnante) : dire que la fécondité est une rupture de l'égoïsme, c'est oublier que la paternité ou la maternité est l'une des choses les plus" désirables" qui soit, et que l'enfant n'a pour sa part ni à trouver cela beau, ni à trouver cela laid. il naît et c'est tout - mais une fois né, il est né. C'est aussi " négliger la part de souffrance de la vie en croyant lui échapper par le fait qu'on la transmette - alors que tant d'autres êtres souffrants, déjà-existants, frappent à la porte! Un certain optimisme naïf (et peut-être égoïste malgré tout) par lequel Levinas abordait la fécondité nous conduisit donc à interroger son œuvre à ce propos. C'était d'autant plus clair que si l'on suit les métaphores de Totalité et Infini, on aperçoit dans l'enfant un " pauvre" de plus, puisque autrui, c'est « le pauvre ou l'étranger », ou bien « la veuve ou l'orphelin ». Selon nous, l'éthique aurait dÎt, dans ces conditions, consister à rendre moins lourde l'existence aux êtres" déjà là" plutôt qu'à risquer de " lancer quelqu'un dans l'existence "16,
16. Ce travail tente de réaliser une mise en question radicale. On pourra se demander la valeur ou la légitimité d'une telle remise en question, activité généralement attribuée à l'intellectuel. Si savoir ce que l'on demande à l'intellectuel, c'est d'abord savoir ce que l'on désire, on voit se dessiner le dilemme suivant: que fautil choisir entre la certitude rassurante mais peut-être fausse et l'angoisse du doute? La question se fait cruciale lorsqu'on sait que le doute peut aussi être une manière de se rassurer; et que par ailleurs, il n'est pas certain que la certitude, elle, soit rassurante. Toujours est-il que s'il faut trancher, on donnera à l'intellectuelle rôle de celui qui devra apprendre ou réapprendre à douter. Mais alors, on se de-

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sans garantie aucune contre sa possibilité de le regretter. Cela heurta notre sens moral déjà en proie à l'interrogation concernant ces choses17. Néamnoins, Totalité et Infini n'offrait pas de bases propres à comprendre d'où pouvait provenir la faillel8. Il nous fallut donc remonter plus haut, pour voir comment s'était glissé ce thème, ainsi que celui de l'eros, dans le développement d'une éthique... La réponse que nous avons trouvée depuis nous semble maintenant fort étonnante face à la question posée...

mandera si oui ou non l'exercice du doute doit se mettre des limites; et si oui, où doit-on les situer? Ce travail illustrera en quelque sorte cette question, mais se gardera bien de lui apporter une réponse. 17. Car ces questions nous travaillaient déjà bien avant que nous ne les travaillions nous-même. Mais peut-être s'agit-il là de problèmes qui ne prennent un sens que dans la mesure où on les pose: il est possible que la question de savoir si
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pas à se poser; mais dans la mesure où elle fut traitée dans le sens que nous avons indiqué, il nous a fallu nous y arrêter pour la reposer - car elle ne semblait pas . conforme à notre notion" intuitive" de l'éthique! 18. Car la critique de l'être n'y était que locale et partielle... contrairement à De l'évasion.

oui ou non - la féconditéest" bonne" soittout à fait hors de propos,n'ait

PREMIERE PARTIE

Eros