Essais sur les facultés intellectuelles de l'homme

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Comme Hume, le philosophe écossais Thomas Reid (1710-1796) pense que la connaissance des facultés de l'âme jette de grandes clartés sur plusieurs autres branches de la connaissance car toutes les sciences touchent par quelque bout à la nature humaine. Les facultés de l'esprit sont les instruments nécessaires de toutes nos recherches, et mieux nous comprenons leur nature et leur portée, plus il nous est facile de les employer avec succès.
Publié le : dimanche 1 juillet 2007
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EAN13 : 9782296177901
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ESSAIS SUR LES

FACULTES INTELLECTUELLES DE L'HOMME

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réeIJement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Dernières parutions F. J. GALL, Les fonctions du cerveau (vol. 2, 1822),2006. F. J. GALL, Les fonctions du cerveau (vol. 3, 1823),2006. John Stuart MILL, La psychologie et les sciences morales (1843), 2006. A. BINET, Introduction à la psychologie expérimentale (1894), 2006. Dugald STEWART, Esquisses de philosophie morale (1793), 2006. Joseph DELBOEUF,Etude critiquede la psychophysique(1883), 2006. Th. FLOURNOY, Etude sur un cas de somnambulisme (1900), 2006. A. GARNIER, Précis d'un cours de psychologie (1831), 2006. A. GARNIER, La psychologie et la phrénologie comparées (1839), 2006. A. JACQUES, Psychologie (1846),2006. G. J. ROMANES, L'évolution mentale chez l'homme (1888), 2006. F. J. GALL, & G. SPURZHEIM, Des dispositions innées (1811), 2006. Th. RIBOT, L'évolution des idées générales (1897), 2006. Ch. BONNET, Essai analytique sur les facultés de l'âme (1760), 2006. Bernard PEREZ, L'enfant de trois à sept ans (1886),2007. Hippolyte BERNHEIM, L'hypnotisme et la suggestion (1897), 2007. Pierre JANET, La pensée intérieure et ses troubles (1826), 2007. Pierre LEROUX, Réfutation de l'éclectisme (1839),2007. Adolphe GARNIER, Critique de la philosophie de Th. Reid (1840), 2007. Adolphe GARNIER, Traité des facultés de l'âme (1852) (3 vol.), 2007. Pierre JANET, les médications psychologiques (1919) (3 voL), 2007. J...Ph. DAMIRON, Essai sur l'histoire de la philosophie (1828), 2007. Henry BEAUNIS, Le somnambulisme provoqué (1886),2007. Joseph TISSOT, Théodore Jouffroy,fondateur de la psychologie, 2007. Pierre JANET, Névroses et idées fixes (vol. 1,1898),2007. RAYMOND, & P. JANET, Névroses et idées fixes (vol. II, 1898),2007. D. STEWART, Philosophie des facultés actives et morales (2 voL), 2007. Th. RIBOT, Essai sur les passions (1907), 2007. Th. RIBOT, Problèmes de psychologie affective (1910), 2007.

Thomas REID

ESSAIS SUR LES FACULTES

INTELLECTUELLES

DE

L'HOMME
(1785)

Introduction

de Serge NICOLAS

L'HARMATT AN

@ L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03717-5 EAN: 9782296037175

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR SUR LA VIE ET L 'ŒUVRE DE THOMAS REID

Face au scepticisme radical de David Hume (1711-1776), les philosophes écossais 1 avec Thomas Reid2 (1710-1796), vont tenter de rétablir des fondements fermes pour une connaissance sûre. Ils vont s'appuyer sur le sens commun3, qui est dans la raison, et qui doit fonder la validité des convictions de l'homme de la rue et donc aboutir au bon sens

I Pour une histoire de la philosophie écossaise au XVII! siècle: Espinas, A. (1881). La philosophie en Écosse. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, II, 113-132; 12, 18-31, 119-150. Veitch,1. (1877). Philosophy in the scottish Universities. Mind, 2, 7491, 207-234. - Pour une présentation récente de l'œuvre de Reid dans le contexte de la philosophie écossaise: Cuneo, T., & Van Voudenberg, R. (Eds.) (2004). The Cambridge companion to Thomas Reid. Cambridge: Cambridge University Press. - Haldane, 1. J., & Read, S. L. (2003). The philosophy of Thomas Reid. Williston: Blacwell. - Houston, 1. (Ed.) (2004). Thomas Reid: ContextJ irifluence and significance. Edinburgh: Denedin Academic Press. - Wolterstorff, N. P. (2004). Thomas Reid and the story of epistemology. Cambridge: Cambridge University Press. 2 Pour une biographie: Stewart, D. (1811). Account of the life and writings of Thomas Reid. In Biographical memoirs of Adam Smith, William Robertson, & Thomas Reid. Edinburgh: G. Ramsay & Co, for W. Creech, Bell & Bradfute. Cet écrit a été traduit en français dans Reid, Th. (1836). Œuvres complètes (Vie de Reid, vol. I, pp. 1-102). Paris: Victor MassonWood, P. B. (1985). Thomas Reid and the scottish enlightenment. University of Toronto: Th. Fischer Rare Book Library (33 pages). Ce dernier écrit, que j'ai découvert dans une librairie d'ouvrages anciens à Édimbourg lors d'un voyage d'agrément en Écosse, est particulièrement instructif; je me suis largement appuyé sur ce texte pour rédiger cette introduction. 3 Pour une analyse en français de l'œuvre de Reid sur le sens commun: Chézaud, P. (2002). La philosophie de Thomas Reid, des lumières au X/)f siècle. Grenoble: Ellug. - Schulthess, D. (1983). Philosophie et sens commun chez Th. Reid. Bern: P. Lang.

raisonnab le. Comme le note Evelyne Griffin-Co llart4, la philosophie du sens commun suppose au départ une science de l'esprit. Qu'il s'agisse du monde extérieur, du moi, d'autrui, de la causalité ou de la morale, il est nécessaire de déterminer comment nous arrivons à nos jugements et dans quelle mesure ils sont fiables. C'est l'esprit qui se retourne ici sur luimême, se prend comme objet pour étudier sa manière de connaître. Il est donc important d'adopter une méthode qui a fait ses preuves: la méthode inductive. Reid et Stewart l'utiliseront pour développer la science ou philosophie de l'esprit. Cette psychologie eut un immense succès en France au cours de la première moitié du XIXe siècle après les leçons de Pierre Paul Royer-Collard (1763-1845) puis de Victor Cousin (17921867) qui ont vu dans cette philosophie un moyen de combattre le sensualisme condillacien représenté alors à la Sorbonne par l'enseignement5 de Pierre Laromiguière (1756-1837) et de ses émules. Les psychologues français vont s'efforcer alors de rendre accessible au public les plus fameux écrits de cette philosophie écossaise. C'est Théodore Jouffroy (1796-1842) qui va s'engager résolument dans cette voie en traduisant les œuvres complètes de Thomas Reid (1828-1836). Reid à Marischal et à New Machar (1710-1751) Thomas Reid est né le 26 avril 1710 à Strachan dans le Kincardineshire, à trente kilomètres d'Aberdeen. Son père, le révérend presbytérien Lewis Reid (1676-1762) descendait d'une longue lignée d'hommes d'église et d'hommes de lettres. Sa mère, Margaret Gregory (1673-1732) appartenait à une vieille famille écossaise connue dans le domaine des sciences depuis le XVIIe siècle. Ayant suivi ses premières études à l'école paroissiale de son comté, il rejoint Aberdeen en 1718 pour poursuivre sa scolarité. Il entre en octobre 1822 au Marischal College où il suit un enseignement de philosophie avec George Turnbull (1698-1748) qui lui fait connaître les courants intellectuels anciens et modernes (e. g. Descartes, Locke, Berkeley). C'est dans cette institution que Reid obtient son M.A. (printemps 1726). En octobre de la même année, il commence sa formation pour la prêtrise au Marischal College qu'il achève en 1731 avant d'être nommé ministre du culte de l'église
4

Griffin-Collart, E. (I980). La philosophie écossaise du sens commun. Bruxelles: Académie Royale de Belgique (Mémoires de la Classe des Lettres, 2e série, T. 64, fase. 4). 5 Laromiguière, P. (2005). Leçons de philosophie (2 vol.) (I8I5-I817). Paris: L'Harmattan. VI

écossaise presbytérienne de Kincardine. Il exercera même son ministère entre août 1732 et avril 1733. En juillet 1733, il a l'opportunité de retourner au Marischal College en tant que bibliothécaire. C'est à cette époque qu'il fait partie d'un club philosophique où sont discutées entre autres les œuvres de Newton et de Hutcheson6. Il abandonne son poste en 1736 et part en voyage en Angleterre où il visite Londres, Oxford et Cambridge. De retour en Écosse, il est affecté comme prêtre dans la paroisse de New Machar (12 mai 1737) dans le comté d'Aberdeen où il restera quelques années (il se marie en 1740). C'est à cette époque qu'il commence à s'intéresser à la philosophie sceptique de David Hume7 et donne lecture le 3 novembre 1748 à la Société royale de Londres d'un Essai sur la quantité qui sera publié la même année dans les Philosophical Transactions of the Royal Society of London8. Reid au King's College d'Aberdeen (1751-1764) Le 25 octobre 1751, Thomas Reid est élu au King 's College d'Aberdeen pour succéder à Alexander Rait en tant que régent en philosophie. On sait qu'il était responsable de l'enseignement de la philosophie pour les trois années du cursus. La première année était consacrée à l'histoire naturelle, la seconde année à la philosophie naturelle, la troisième année à la philosophie de l'esprit humain; c'est dans ce cadre qu'il développera son analyse des facultés intellectuelles et morales de l'esprit. C'est au cours de cet enseignement mais aussi dans le cadre du Wise Club9 créé en janvier 1758 qu'il donnera sa critique sur l'œuvre de Hume et de sa théorie des idées. L'écrit phare de cette période est sans nul doute son livre intitulé Recherches sur l'entendement humain d'après les principes du sens comlnun (An inquiry into the hUlnan mind, on the principles of common sense) qui paraît au printemps de l'année

6

Hutcheson, F. (1725). An inquiry into the original of our ideas of beauty and virtue; in two treatises. London: 1. Darby; Dublin: W. & 1. Smith. 7 Hume, D. (1739-40). A treatise of human nature: Being an attempt to introduce the experimental method ofreasoning into moral subjects (3 voL). London: 1. Noon. 8 Reid, Th. (1848). An essay on quantity; occasioned by reading a Treatise, in which simple and compound ratio's are applied to virtue and merit. Philosophical Transactions, 45, 505520. On en trouve la traduction française dans Reid, Th. (1836). Œuvres complètes (Essai sur la quantité, vol. I, pp. 105-118). Paris: Victor Masson
9

Robinson, D. N. (1989). Thomas Reid and the Aberdeenyears: Common sense at the wise

club. Journal of the History of the Behavioral Sciences, 25, 154-162. VII

176410. L'objectif de Reid est ici de réfuter la théorie des idées qui conduit directement à la forme subversive de scepticisme défendue par Hume. Afin d'y parvenir, Reid s'appuie essentiellement sur l'œuvre scientifique de Newton en lui empruntant sa méthodologie. L'analyse de Reid sur la vision illustre bien le lien qu'il veut établir entre la physiologie et la philosophie de la perception. Il s'agit là d'une des caractéristiques de son œuvre: incorporer la science dans la réflexion philosophique. L'analyse de Reid sur la vision 11 illustre clairement les liens entre la physiologie et la philosophie de la perception au cours du XVIIIe siècle. Reid à l'Université de Glasgow (1764-1796) Le 8 novembre 1763, Adam Smith annonce son intention de partir à la retraite. Reid est élu le 22 mai 1864 à la chaire de philosophie morale à l'Université de Glasgow. Durant ses années d'enseignement, son cours de philosophie morale était divisé en « pneumatologie », « éthique» et « politique ». Ses cours sur la pneumatologie abordaient les puissances actives et intellectuelles de l'esprit, l'immatérialité et l'immortalité de l'âme, l'être et les attributs de Dieu. Ses cours sur l'éthique12 étaient divisés en deux parties: l'une spéculative et l'autre pratique. C'est dans la partie spéculative qu'il traite des puissances actives et morales de l'esprit alors que dans la partie pratique il expose les quatre vertus cardinales (de prudence, de tempérance, de force morale et de justice), les devoirs de la religion naturelle et les lois des nations. Dans ses cours sur la politique, Reid examinait les formes élémentaires de gouvernement telles qu'elles avaient été exposées par Montesquieu, les mérites de la Constitution britannique, et les diverses facettes de la théorie économique. Ainsi, les cours de philosophie morale différaient de manière significative de ceux donnés par ses prédécesseurs. Alors que ceux-ci, avec à leur tête Francis Hutcheson (1694-1747) et Adam Smith (1723-1790), s'étaient concentré
10 Reid,

Th. (1764). An inquiry into the human mind,on the principles of common sense (2e

édition corrigée). Edinburgh: A.Millar, A. Kincaid & J. Bell. - Reid, Th. (1765). An inquiry into the human mind, on the principles of common sense (2e édition corrigée). Edinburgh & London: A. Millar, A. Kincaid & J. Bell. - Reid, Th. (1769). An inquiry into the human mind,on the principles of common sense (3e édition corrigée). Edinburgh: A. Kincaid & J. Bell; London: T. Cadell & T. Longman. Il Nichols, R. (2007). Thomas Reid's theory of perception. Oxford: Oxford University Press. 12Cf. Davis, W. C. (2006). Thomas Reid's ethics. Continuum International Publishing.

VIII

sur l'éthique, le droit et la politique, Reid considérait la pneumatologie comme un pré-requis indispensable à l'étude des sciences. Cette différence avec ses prédécesseurs pouvait aussi être constatée dans son enseignement « privé» offert aux étudiants avancés; il y traitait en effet de « la culture de l'esprit humain », c'est-à-dire de l'amélioration de nos facultés morales et rationnelles, des connexions entre l'esprit et le corps, et des arts avec tout spécialement celui de l'éloquence13. Il fut stimulé au cours de son enseignement par les idées de tout un cercle de savants appartenant à cette université et rassemblés autour d'une société littéraire (fondée en 1762) à laquelle Reid fut élu membre en 1764. Entre 1765 et 1770, il interviendra comme orateur en traitant des puissances intellectuelles de l'esprit et entre 1776 et 1779 il exposera ses idées sur les puissances actives de l'âme. C'est à cette époque qu'il va s'opposer aux prétentions associationnistes et matérialistes de David Hartley et Joseph Priestley. Essays on the intellectual powers of mind (1785) En mai 1780, Thomas Reid se retire de l'enseignement, où lui succéda Archibald Arthur (1744-1797), mais il continua une activité administrative au sein de son université et surtout une activité éditoriale avec la publication en 1785 de ses « Essays on the intellectual powers of mind14 », certainement le plus important de ses ouvrages. Comme Hume, Reid pense que la connaissance des facultés de l'âme jette de grandes clartés sur plusieurs autres branches de la science car toutes les sciences touchent par quelque bout à la nature humaine. Les facultés de l'esprit sont les instruments nécessaires de toutes nos recherches, et mieux nous comprenons leur nature et leur portée, plus il nous est facile de les employer avec succès. Dans son livre Reid aborde l'étude de l'entendement qui contient les facultés contemplatives, par lesquelles on perçoit, conçoit, se rappelle, compare, analyse, juge et raisonne. Il est difficile de donner un résumé d'un tel livre, bornons-nous à la question de la perception et de la mémoire pour montrer les vues novatrices du philosophe écossais.
13

Broadie, A. (Ed.) (2004). Thomas Reid on logic, rhetoric and fine arts. Edinburgh:
powers of man. Edinburgh: J. Bell :London :

Edinburgh University Press. 14 Reid, Th. (1785). Essays on the intellectual G. G. J. & J. Robinson.

IX

La perception des objets extérieurs est le principal anneau de cette chaîne mystérieuse qui unit le monde matériel au monde intellectuel. Les philosophes sont tombés dans de graves erreurs pour avoir confondu la sensation avec la perception qui lui est constamment associée. La sensation considérée en elle-même ne suppose ni la conception d'un objet extérieur, ni la persuasion qu'il existe; elle ne suppose rien de plus qu'un être sentant affecté d'une certaine manière. La perception au contraire suppose et la conception et la conviction de l'existence d'un objet extérieur, de quelque chose qui n'est ni l'esprit qui perçoit ni l'acte de cet esprit. Deux choses aussi différentes que la sensation et la perception doivent être distinguées bien qu'on les associe constamment. Toute perception est accompagnée d'une sensation spéciale; la sensation est le signe, la perception la chose signifiée, l'imagination les unit. »Dans le mal de dents il y a deux choses: 10 une sensation, 20 une perception, puisqu'elle renferme une conception d'un objet extérieur et la conviction qu'il existe. La sensation est dans l'âme, mais le dérangement est dans la dent.» Nous touchons ici du doigt la séparation des deux substances. Comme Descartes, Reid estime que le corps est extérieur à la conscience et au moi. Ainsi, le rôle que joue la croyance dans la vie psychologique est énorme. À tout instant nous devons recourir non pas au raisonnement, mais à la simple évidence, à ce qui nous détermine à croire. C'est par la mémoire que nous avons la connaissance immédiate des choses passées. La mémoire a nécessairement un objet. En cela elle ressemble à la perception et diffère de la sensation qui n'a pas d'autre objet qu'elle-même. La mémoire est toujours accompagnée de la croyance à l'existence passée de la chose rappelée; il est possible que, dans l'enfance, ou dans quelques troubles de l'esprit, de vrais souvenirs ne se distinguent pas nettement des pures imaginations. Nous ne pouvons nous souvenir que des choses que nous avons perçues ou connues auparavant. La mémoire ne fait pas connaissance avec les objets; elle renouvelle seulement celle que nous avions faite; le souvenir d'un événement passé est nécessairement accompagné de la conviction que nous existions lors de cet événement. Je ne puis me souvenir d'une chose qui arriva l'an passé, sans être convaincu que j'étais identiquement, l'an dernier, la même personne qui se souvient aujourd'hui. Cette conception aboutit à la critique des fausses théories sur la mémoire.

x

En 1788 Reid continue la publication de son œuvre sur les facultés mentales en faisant éditer ses « Essays on the active powers of man 15». Il meurt le 7 octobre 1796. Si les œuvres de Reid sont disponibles en langue anglaise, il faut avouer qu'aucune traduction française n'a été rééditée depuis près de deux siècles 16. Nous nous proposons ici de commencer cette tâche en publiant ses « Essais sur les facultés intellectuelles de l'homme» (1785) tels qu'ils ont paru en 1844 grâce à l'édition de l'abbé P. H. Mabire qui a reproduit le texte établi par Jouffroy.

Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale à l'Université de Paris Descartes. Directeur de L'Année psychologique Institut de psychologie Laboratoire Psychologie et neurosciences cognitives FRE CNRS 2987 71, avenue Edouard Vaillant 92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France.

15Reid, Th. (1788). Essays on the active powers of man. Edinburgh: J. Bell :London : G. G. J. & 1. Robinson. 16 Pour une critique de la philosophie de Reid: Garnier, A. (2007). Critique de la philosophie de Thomas Reid. Paris: L'Harmattan. XI

BIBLIOTHÈQUÉ
PUBLIÉE PAR UNE

PHILOSOPHIQUE
SOCIÉTÉ DE :PROFESSEURS.

DE LA. JEUNESSE,

Ouvrages qui en font

partie:
trad. DOUV.,

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édit., augmentée de notes. 1 vol. in-12. par le P. Huffier,de la Compagnie Jésus; DOUV. de édit., augmentée d'une Notice et de notes critiques, par un professeur de philosophie.
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nouv. édile augmentée de notes. 1 vol. in-12.

sont le plus à sa portée, et dont la lecture peut être plus utile aux élèves pend'ant leur cours de philosophie élémentaire; d'en donner des éditions correctes et sojgD~es,et d'y joindre des notes quand elles sont nécessair'es, soit pour éclaircir des passages obscurs, soit pour signaler des propositions douteuses on erronées dans les matières où l'exactitude de la doctrine est d'une plus grande importance.

un choixdes llleilleursouvragesde philosophie, de ceux surtout qui

Les éditeurs de cette collection se proposent d'offrir à la jeunesse
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PHILOSOPIDE
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THOMAS REID
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AVEC UNE VIE DE L'AUTEUR, ET UN ESSAI SUR LAPmLOSOPHIE ÉCOSSAISE;

PAR L'ABBÉ P. H. l\fABffiE,
PRO'FESSEU~ DB PHILOSOPHIE DANS LtINSTITUTION DE :M. Lt ADBÉ POtLOUP..

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LYON,
33,
anAIfl)]l BUB :MEActÈ.aB.

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AVERTISSEMENT

DE L'ÉDITEUR.

La philosophie de: Thomas Reid', annoncée' il y a dellX ans, au moment de la ,publication des Es.-quisses de Dugald Stewart, paraît enfin, et vient ajouter un ouvrage important à la Bihliothèque philosoplzique de" la J.eunesse~ L'éditellr se croit ob]igé de rendre compte en quelques mots' de la manière dont' il a conCll et exécllté son travail. Il avait eu d'abord l'intention de t~aduire lui-même là partie des Essais de Th. Reid qu'itse proposait de publier. Mais les œllvreS complètes du pl1ilo!8' soplle écossais ayant été traduites récemnlent par ,M. Jouffroy, essayer une nouvelle traduction, c'était <s'imposer un travail, à peu près stérile. On a pensé ,.qll'il :valait miell:x;..adopJe~ un -travail déjà connu, et où r élégante simplicité de'}' original se trouve si heureusement reproduite, que de tenter un essai tOlljours 'hasardeux., pOlIr le traducteur, et presque toujours :sans profit ponr lè public. L'éditeur a demandé et ~obtenu l'autorisation de reproduire \dans ses extraits la ,traduction de M. Jouffroy.
,)

Restait à déterminer l'étendue et la forme des

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ÂVERTISSEl\IENT

DE I,,'ÉDITEUR.

extrajts qtl.on se proposait de pU}Jlier. Il s'agissait de présenter lIn ta])leatl fidèfe et ,conlplet de la Philosopl1Îe de Thomas Reid. Cette Philosophie se trouve comprise tout entière dans les trois ouvrages dont voici les titres, suivant l'ordr.e de leur ptlblication : ,1° Recherches sur l'enten<lement hllmain d'après les principes du sens COD1IDun. ondres, 1763, in-So; L 2° Essais sur les facllItés intellectuelles de l'homme. Édimbourg, 1785, in-50; 3° Essais sur les facultés actives de l'homme. Édi~bourg, 1789, in-4°. Or, toutes les idées importantes dl1 premier de ces trois Ot1Vrages se trouvent reproduites dans les deux suivants.,NollS nous sonln1es donc déterminé à nous ']..ènfermer dans les Essais. Nos extraits, du reste, ne S011t pns de simples fragm'ents rect1ei]l~s" arbitrairement dans les Essais; c'est le texte inême de l'auteur dans sa StlÎte et son "enchaînement. Nous n'avons supprinlé QI1'lln petit ,nombre (le cllapitres, ceux qui sont consacrés à la polémiqlte' contemporaille, et' dOllt l'intérêt, fort 'restreint pour tOtlt le Dlonde, est à !)e11près nul pour la classe de lecteurs auxq11els'hotre livre~est surtout -destiné. Nous avons 'eu soin,' d'ailleurs, d'indiquer -en peu :de mots le sujet traité dans cliactln 'des leha_ pitres supprimés. Les chapitres consérvés ne yspnt pas tOllS' reprodtlits intégralemellt. Nous 11'avons point ,crll 'devoir i11diquer lès retranchèmèl1ts; c'eût été fatigller l;attention dtt lectellr par de cOlltinuelles interrlTptions. Nous n'avons employé d'aillellfs ni liaisons, ni tran-

A.VERTISSEMENT

DE L'ÉDITEUR.

vij

sjtions, ne' voulant introdtlire dans le texte aucun élérnent étranger. C'est donc le texte de Reid que nous, reproduisons, n'en retranchant, ce nous semble, aucune idée essentielle, aucun jtlgement important. On ne s'apercevra point en lisant nos Extraits qtl'ilmanque quoi que ce soit à }'exposition d~ }'auteur, et nous croyolls pouvoir affirmer que nous offrons sa philo.., sophie tout entière, sans lacune ni altération. Nous publioIlS en deux séries, complètes chacune. en UII,seul vo1ume, les Essais SUI.les facultés intellectuelles et les Essais sur les facilités actives. On pourra donc se procurer séparément. les deùx ouvrages. Le premier se rapportè surtout à la Psychologie et à la Logique, le second traite avec étendue des principes généraux de la Mo~ale. Les deux volumes réunis forment un cours à peu près complet de philosophie élémentaire, plusieurs questions de Théodicée s'y trouvant traitées, accessoirement il est vrai, mais avec un développement suffisant. Le premier volume renferme tout ce qtte nous empruntons aux Essais sur lesfacultés intellectuelles de l'homme; le second, èe que nous avons extrait des Essais sur les facultés actives. Nous avons joint au second volume une vie de Th. Reid et un Essai sur la philosophîe écossaise, dans ses rapports avec l'enseig'nement actuel de la philosophie élémentaire.

M CKH) ~

DÉDICACE.
A

M. DlTGALD-STEW ART,
CI-DEVANt PROFESSEUR DE MA.THÉMA.TIQUES, ET MAINTENANT PROFESSEUR

DE PBILOSOpmE MORALE; ET AU

Dr JAMES
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GREGORY,
DE PIIYSTQt7B

A L'UNIVERSITÉ
o~

D.tJ!DIMB~OURG.

Je ne connais personne à qui je puisse dédier ces Essais à plus juste titre qu'à VOUS,mes chers amis, non pas seulement à cause ,de l'amitié qui nous lie et qui n'en est pas moins vive pour ,avoir commencé, de votre' part, à l'entrée dè la vie, et de la mienne lorsque j'atteignais déjà la vieillesse; non pas seulement encore à cause de cette 'conformité dans nos goûts et dans nos études, qui m'a toujours été si agréable, mais parce qoe si ces Essais ont quelque mérite, vous avez, droit d'en revendiquer une part consid'érable. Votre" approbation m'a, encouragé à croir~ qu'ils pourraient être utiles; vos conseils et vos observations n'ont cesS'é de m'éclairer avant qu'ils fossent soos presse el' pendant qu'ils y ont été. Je vous dois ainsi la correction de beaucbup de fautes qui autrement auraient pu m'échapper; et. je 1

2

DÉDICACE.

me sens obligé à votre amitie d'un secours dont j'avais si grand besoin.lIf ~e:m'est point pénible, il m'est doux au contraire d'être instruit par ceux qui furent d'abord mes élèves, comme l'un de vous l'a été. Je me montrerais ingrat envers un homme dont je respecte tendrement la' mémoire si je ne fàisaÎs pas mention des obligations que J'ai "à feu, lord Kames, pOlIrl'intérêt qu'il 'a eu' la bonté de prendre à cet ouvrage pendant sa vie. Lui ayant soumis quelques fragments de ces Essais,.il me pressa de les continuer, et ne ces~adepuis, jusqu'à sa ~ort,< d'en suivre les progrès; s'informant de~temp,s en temps où j'en étais, revoyant filon travail et Dl'honorant de ses observations judicieuses, tant sur le"fond que sur la forme. Nos opinions différaient sur quelques points, et nous les débattions avecvchaleur, soit par lettres, soit. dans la conversation; mais ces discussions ne refroidissaient point son alnitiél et ne, ralentissaient point son zèle pour la contilioation et la publication.de r ouvrag~; car il avait trop de lib"ralité dans l'èsprit, pOiIT> ne point jaccorder '-aux autres. l'independance' d'opinion qu'il réclamait pOlir lui-méme.t ~n n~ sauraii dire datts quellè carrière, dans cene des affaires ou dans celle de la pensée» cet 11omn1e respectable montra le plus de,'supériorité~ II est assurément .bien ,Fare de trou,ver,unis;à Uft~si hant degré~, dans la.même, pei'soDne,.les':talentB dll"philosoph6~et
ç

ceuxde l'I1omme pratique.

\

Ses ouvrages apprendront à la postérité quels furent son ,génie et son savoir dans plûsieurs. bl-anehes de la littérature. Ses amisvetses cont~lnporains'auront mieux

DÉDICACE.

3

CODnuses vertus privéès~ et SODesprit public,. l'asSbduité qu'il n10ntra durant une longue,vie dans les emplois honorables dont il fut revêtu, et"son" ardeu£ à encourager et à protéger tout ce q,ui tendait~ au' per. fectionnement de~ lois 1t' aux p,ogrèsp des Iettres~, d.n commerce, des manufactures et de l'agriculture œe son pays. Son opinion et ]a ,\?ôtre,ornes chers amÎs,.m'ont<dé. cidé à livrer cet ouvrag~ au 'public, ce~que je D" aurais peut-être ja.~mais: sa,os"cet encouragement'; car"j::ai fait toujours remarqué que l'esprit ne se soutient pas~longtemps, Jnême dans les recherches qui lui plaisent le plus, s'il n'est animé par l'approbation de quelques personnes; au lieu que' nous. ,ne pouvons 110US empêcher de prendre bonne opinion de nos trayaux, quand ils ont l'aveu des hommes dont nous estimons le jugement.
Vous savez que la substance de ces Essais a fait le su-

jet des leçons que j'ai .données pendant vingt ans dans cet~e université et pendant plusieurs dans une' autre, en présence d'un auditoire nombreux, composé des étudiants les plus avancés. Ceux de mes élèves qui vivent encore, et le nombre doit en être grand, reconnaîtront dans ce livre la doctrine qu'ils ont entendu développer alors sous des formes plus diffuses et avec toutes les répétitions et les éclaircissements qui convenaient à, leur âge.
Je crains bien que les lecteurs intelligents et familiarisés avec Ia matière ne trouvent enco1'e dans cet ouvrage bien des redites que j'aurais pu éviter; mais je les prie de consi dérer que ce qui est superflu pour eux

4

DÉDICA.CE.

peut n'être point inutile pour le grand nombre des 'lecteurs moins versés dans ces sortes de spéculations.

Que si cette apologieparaissait encore insuffisante,et
qu'elle semblât dictée par la paresse, je réclamerais quelque indulgence même pour cette paresse, à l'âge où je suis. C'est à vous, mes chers amis, qui êtes dans Je printemps de la vie, et tout pI.einsde la vigueur qu'on sent à 'cet âge, à fitire faire de plus heureux progrès à la philosophie ou à toute autre science à laquelle vous consacrez vos talents. Tho. REID.
Collége de G1ascow, 1er juin 1785.

.

Jiiii$Q

PRÉFACE.
La connaissancë humaine peut se ramener à deux chefs généraux, selon qu'elle a po~r objet la matière ou l'esprit, les clloses corporelles ou les choses intellectuelles. Le système entier des corps qui remplissent l'univers, et dont .110USe connaissons qtl'une très-petite n partie, peut s'appeler le Monde matériel; le système entier des esprits, depuis le souverain créateur jusqu'à la plus faible des' créatures qu'il a dOtlées de pensée, peut s'appeler le Monde intellectuel. Ce sont là les deux grandes "divisions de la nature, les seules au moins qui nous soient connues. Il n'y a point d'art, de science, de pensée humaine qui n'ait pour objet rune ou l'autre" ou les choses qu'elles renferment; l'imagination, dans son voIle plus hardi, ne saurait franchir leurs limites. Il y a, sans doute, dans l'essence et la constitution, soit de la matière, soit de l'esprit, beaucoup de mystères impénétrables à notre intelligence, beaucoup~ de difficultés. ql1e les plus habiles philosophes ne peuvent résoudre; toutefois ce sont les deux seuJes natures qtle nous connaissioIlS : s'il en existe d'autres, nous n'en avons aucune idée. Il est évident que tout ce qui existe doit être ou matériel ou immatériel; mais il n'est pas aussi évident que tout ce qui existe soit nécessairement matériel OU"intelligent.

6

PRÉF ACE.

Existe-t-il dan~~pl'ttnivers des êtres qui ne soient ni étendus, solides et' inertes comme les corps, ni actifs et intelligents commê lès esprits? c'est ce qu'il nOtlSest impossible de savoir. Un intervalle immense
s~mble ~sépa:rer -la :matière ~Yf ~esprit; l
~

èt ttods 'ignu-

rollS ,:si'-qu~lqùe nrattttê ,intérmédiai~e nè cortinlè point1 cet itlterv.al1e. NOlls n'avons aucune raison d'attribùer tie' rirl--' tèlligellce) (fU'D1êtne de:s:sel1satiOÏls"attx Plantes;' êepenthli1i, on :rem9.Tque 't~tl,êll~ ''itne forcé ,ttctive ~t lltle,én'ergie, 'qtte~I{t;ri1atiète -1ne<rtene saurait prodlrire, de. qU*élquetnbnièrè <ft\":on ~on1binè et qu'on la !'organisè. On -efr.'pel.tt di~è ~ütât1t de'ces for~s ca. éhéêS~, en verttt dèsquelle~ croissent et se ,lno"lTtis., sel1t les l\niMat1jc;.gravite~la. matière,'s'attirent et~sé repnnssel1t les corps -magnétiques -èt électriques, èt s'agrégent les pà1'ties dès -corps sdlides. Qllélques philosophes Ont ~onjectuté ,tftre les phé110mèlles . dû monde rn~téri~l ~qtti impliquent une force active, sont ~o:(lnits:PQt!l'ôpén1tion ~êOf1~' tit1u~llé ,d~trés 'itftelligéhts1 <tl'«tt\+.resottt"-,imàginé , ~il peut;y l't'voit' da:bs l~uni\Tets d~s"~:étrès ~ actifs, qtt 1ft41is 'détrourttts ~tliintélligènçe, èspècè de méCâni. < tie 'là Sàgesse 'sllprême, qnes ittIti1àtériéllês, ,œttvtè~~ qui ~xéCtttent ;gans le stt't6Îr ~t'''sans le'vtJuloir 1à"tAJ. che qui ~let1r êst Imposéè-, tnuis' 'éèarton's toute cotta jecture, et sans vouloir, nous, ~le\tër à t~è qui pas~è notre.portée, tttr~tons--no\1s:à cèrfait "èonstant, qtIe les, corps 'et lës ~spt'its 'S(J1itles'seuls {êtres 'dotlt notf~ ayons qUélque. ct5tl'nnÎssànée 'et 1tiè' l1btlS pn~ssions concevoir; si l'u11ivers en renret11ié d"htltreS, ils
~

PRÉFACE.

'1

échappent ,aux factlltés 'dont Dietl noug a pourvus, ét dès lors' ils Sont ponT' nons comme 's'ils u"existaient pas. ,Ainsi tt)ut~ notre cên~naissaltce se bornallt attt

corps' ~t:aux esprits, ~bu aux chos"es 'qlli -en dépen~

dent, la 'philosophie se,di,.ise'eh 'deux'grandes branches, 1'11Ueqtli a pour abjèt le~ corps,\ l'autre/qui u panT ~bjet - les esprits. Les propriétés des ¥-'corps et les ~~l{)is ~régissent .le monde ¥materÎèl ~sont l~s qui objets ile 'la Philoropliie "natu1.elle, 'ldans: le sens pattie qui qu'Ott :attache; aujourd'hui 'à ce ~mut; -la ~ a'potrr objet la nature< ~t'~es opératî?TI,s dê r~esprit 11 re~u de qttelques philosophes\ le ~nom -de Pneltmat~logie -: c'est' ,à'l'une ou à l'atttre de 'ces'branches 'que se rattachent''les p-rmcipes d€ t01.ttes'les scienc~s. ~ Not~S'ne prétendml's ~pa5~dire Fquè11e "'\Tariété'~d' es:6u d'êtres pens'ants' peup1ent ce vaste' unrvers. pl'its Not1Ssommes T~légtt,és\lans~l1npètit ~oin -du'royauri1e deJDi1m, isolé de 'tout le reste. ~L~globe' qtte 'nou-s haliitons,h'est que'l'un~,aes sept planètes'qui ent(!)urent notre soleil. Quëls êtres'pèuvellt habiter'les six:antres, lenrs saoollitès,: les 'comètes qt\Î 'appartiennen.t à .nôtre -'systèrit~}'''et combÎèn >a~a'Utres soletls peuvent ;être. ètftourés:d~ 'systèmeS'.semblâb1es? voilà ce qu"tiirvoi~eimpênétrable:cach'e)à nos yeux.' Qll0itle "génie de 'l'ho~e ait déterminé "av;è ''Une que ' grattdeJt}xactiturte 'la "hiérarchie laes plan-ètes; ~leU:r distance, et les lois de leurs mou~111énts, l1è.1IS n~avons point de', moyen de correspondre âvëc elles; qn~'è'11esoient le ~séjour d'êtres uriimês, cèla 'esttrèss prnbàble; mais la nature et tes facùltés de ces êtres

8

PRÉFACE.

sont des choses que nous ignoro~s absolument. Tout homme a la conscÎence en lui d'un principe pensallt; il lui est suffisamment prouvé Qll'UD principe semblable existe chez les autres hommes; les actions des animaux témoignent qu'ils sont aussi doués d'une sorte d'intelligence, à la vérité très-inférieure à la nôtre, et tout ce qui nous environne nous annOl1ce l'existence d'une Intelligence sllprême, créatrice et modératrice de l'llnÎvers; ce sont là les seuls esprits que notre raison nous fasse conn~ître. De tous les ouvrages de Dietl, l'esprit de l'honlme est le plus noble et par conséquent le pltls digne de notre étude. Mais quoiqu'il soit de tous les objets possibles le plus rapproché'de nous, et qu'il paraisse le plus à notre portée, il faut reconnaître qu'il est très-difficile d'observer ses' opérations, de manière à s'en former une notion distincte, et qu'il n'y a aucune partie de la science humaine où les hommes du génie le plus élevé soient tombés dans des erreurs' aussi grandes, et même dans des absurdités aussi grossières. Ces erreurs :et ces absurd~tés ont répandu contré toutes les recherches de cette espèce, un préjugé presque universel; et parce que durant plusieurs siècles les esprits les plus distingués ont profess'é des opinions diffërentes et contradictoires sur les facultés de l'esprit, on en a conclu qtle toute ,spéculation sur ce sujet était vaine et. chimériqtle de sa'nature. Mais si le vulgaire cède à ce préjugé, il ne doit. pas subjuguer les esprits ~éfléchis. Il y a deux. cents ans, la philosophie naturelle présentait le même

PRÉFACB.

9

spectacle; c'était la même diversité, la même contradiction d'opinions. Galilée, Toricelli, Kepler, Bacon , Newton, en essayant de jeter queltlue lumière sur le ~ystème matériel, avaient devant eux tous les motifs de découragement qui effray:ent aujourd'hui ceux qui étudient le monde intellectuel. Si de tels préjugés les avaient arrêtés, nous n'aurions jamais recueilli de fruit de leurs découvertes, qui honorent la nature hl1maine, en même temps qu'elles immortalisent leurs noms. I...' épigraphe que Bacon a placée.à la tête de quelques-uns de ses ouvrages, était digne de son génie: lnveniam viaTn aut faciam. Il y a un ordre naturel dans le progrès des sciences, et r on peut dire pourquoi la philosophie (les corps devait précéder celle de r esprit et se développer plus rapidement. Mais celle-ci a le principe de vie comme la première, et à son tour, quoique lentement peu~.~tte, elle arrivera, à la maturité. Les travaux de l'ancienne pllilosophie sont des ruines vénérables, qui portent l'empreinte du génie; elles sont dignes d'enflammer, mais elles ne sauraient satisfaire notre curiosité. Le premier, parmi les modernes, Descartes montra la route que nous (levons suivre dans ces obscures régions. Marchant StIr ses traces,~ Malebranche, Arnauld, Locke, Berkeley,~ Buflier; Hutchèson, Butler, Hume, Price, lord Kames, n'ont point tenté vainement d'y faire des découvertes. Si 'leurs conclusions sont différentes, souvent opposées, quelquefois sceptiques,' tous, cependant, ont répandu quelquE! nouvelle lumière et aplani la route à ceux qui ]es suivront.

t.

1~
NOI1S

ptiEFA~E.

ne de'Vons jamais désespérer du génie de

l'honlme : troyons pllltÔt qtl'îl parviendra avec 'Je tenlps à constrllire tIne théorie des facultés et des opérations de 1'esprit htu.nain, aussi solidement fondée que celles de la 'lumière et Hes mOllvenlellts déS COI'pScélestes. Il sèrait d'autant pius à désirer qti'on"p1.ît parvenir à bien connaître les "iacùltés de }'esprit, qu'infailliblemènt cette connàiSsance jetterait de grandes clartés sur plusieurs atttres 'btanches de la science. Humé a justement obsel've iIue « toutes les sèiences

tOtlcl1e11t ar quelque bout à 111 p nature hllîl1aine, « et que si loin qtle l~objet de quèlqueS-tl11essemDle «( les en tellir, encore ne rlaissellt-el]es pas de )s~y
(f

« réunir
« humaill
((

par quelque

conaUtt SOtlterra.in. 'l'esprit

est le centre ét le chef..:lieu de toutes les sciences; une fois que nous sommes maîtres de « ~ette place, il nous est 'taci1e d'étendre de tous cô«

tes nos conqtletes.
Ii;.

;

)\

»

Les. facilItés de 1~ p rit sbnt lés 1nstrutnents es '

l1éces-

saires de toutes 110Srecherches, et mieux nons comprenons leur nattlte et let1r 'portee, plus il nous èSL facile de les employer avec succès. Voici à 'quelle occasion tocke rlOUSdit qu'il entreprit son Essài sur l'entel1dement htlmain : « ~Cinq ~n six de mes (l amis, dit-il, s!) étant assetrib1ës chez moi, et venànt j à' discourir '5l1run sujet tort différent de celui-ci, « se trouvêrent <bientC3tarrêtes par les difficultés qùi « s'elevèrent de diftérents côtés. Après DOtlS~tte fa(c

«t'ignés
(

quelque temps,

sans nous trouver plus en

état de résoudre les doutes qui nous embarras--

PItÉFAC:E.

11

«~saient, il me 'Vim da'Ds l'esprit 'que n'Ous preniolls «"un mauvais clYeroin, et qu"avant d'entreprenare etdes Techerches de cétte nature, il ~tait nécessaire « 11' xaminer ~n{jtrepropre capa~ité, et (lè voir r.[tle1s e
«(

objets 'Sont à'notre portée, où 'al1-desS\lSde notre

(ccempréhension. -Je proposài~~e1û à:la eompagnle, Cc'et'tmts r1appronvèrentvaussitôt6~~Sur quoi l'on con«-vintrqti'e <ce 5'erait là le SltJet de nos premières re«

-cherèhes"I..)j
~

Si è' èst là l' obst1:\'élè' nOl1S arrête orè1.inair-equi
~

m.ent d'âns les reéherehes qui ont le moins (le rapport;~~c J'esprit humttin, à plus forte raison doit-on s'~âttendre .à le rencontrer dans'l~s "SCien~es tti s'y q rattachent immédiatement.. ;{Otl"pet\t, comme nous l"<avonsaéjà' dit, tliviser les s~Îen.-cesren¥{Iettt classeS,vselon qu:'elles' ont pOt1r objèt 1e mdftd-e~;matérieI, ou le monde~irtteI1~cttle). Les différentes branches~He la philosophie m\tt1rel1e, les arts mécaniqu:es, '};a.èhitnie, da medecine, et l"agrictilture, appartiennent ~ la vpremière. La dernÎère cmttptend .1a grammmre, 'la >logique, la rhétorîque, la {th~ologie naturelle, 111murale, le dl"'oit, la législation, 'la 'pôlifiqtte, et les ~beanx..iarts ; la connaissanrce de' r esprit )huma.1n est 'la -racine COlnmun~ de . toütes ces sciel1ces ~t~le tronc qui 1es nottrrit. Soit dOllc 'que ~notls ~consldérions la digriité du sujet, 011 son~lItilité pour la sci~nce en genéral., et pottr les p1tts nobles b'rancnes de~la séience en 'particulier, il mérite hautement d'être étudié.
R

I I.ocke, Essai sur r entend. hum. Préfaèe.

12

PBÉFAtL

Un élégant écrivain, da'lls ~n traité sur le Beau ct le Suhli~e, termine ainsi }'examen des différentes

passions de l'âme humaine:
«

«

La diversité de nos
Plus les re...

passions est grande,

et il n'en est pas une qui ne
la plus attentive.

tCsoit digne de l'étude
«
It

cherches que nous faisons sur }'esprit humain sont

«
t(
(

«

exactes, plus nous découvrons des traces profondes de la sagesse du Créateur. Si l'on peut considérer un discours sur l'usage de nos organes comme un hymne à la Divinité, il est impossible que la recherche de la destination des passions~ qui sont
orga11es de l'âme, ne tourne pas également à

.les
«
u «


sa gloire. Il n'est point d'étude plus propre à prodtlire en nous cette rare et sublime alliance de la science et de l'enthousiasme que la contemplation des œuvres de Dieu a seule le privilége de faire

.(1

naître. C'est alors, en effet, que rapportant à lui « tout ce que DOttS trouvons de bien, de bon, de « beau en nous-m~mes, découvrant sa force et sa providence jusque dans notre faiblesse et notre « imperfection, hono~ant ces divins attributs quand nOllS les apercevons avec clarté, adorant leur pro« fondetlr quand notre esprit y demeure confondu,
I(

((

« DOUS pouvons
«
((

être curieux

sans témérité,

exaltés

sans orgueil, et, par la considération de ses œu-

vres, devenir, pour ainsi parler, les confidents de sa supr~me puissance. Toutes nos études doivent « avoir pOlIr but d'élever notre ~me; si elles ne le et font pas, elles n'ont qu'un effet insignifiant I. »
(t

1 Burke, Rechercltes sltr l'origine Je nos idées du sublime et du veau J première partie, sect. 19.

ESSAIS
SUR LES FACUtTÉS INTELLECTUELLES

D~ L'HOMME.

ESSAI I.
,
PROLEG01\IENES.
~

CHAPITRE PREMIER.
Explication des mots.

Il n'y a point d'obstacle plus grand aux progrès de la scienè~ que l'ambiguïté des mots. C'est à elle qu'it fant rapporter, COlnme à leur source principale, ces sectes qui sur tant de points divisent le monde savant, et ces controverses qui se transmettent d'âge en âge, sans fruit et sans fin. Les mathématiques et la. philosophie naturelle se sont mieux garanties des subtilités sophistiques que les autres sciences. On n'en rencontre aucune trace dans les mathématiques, même à l'origine de la s(:ience; et cela vient de ce (lue les mathémat1ciens ont eu dès le commencement la sagesse de définir exactement leurs termes et de poser, comme axiomes, les premiers principes sur lesquels s'appuient leurs raisonnementS. Aussi ne les voit-on point divisés en écoles, et leurs disputes ont été rares et c()urtes.
j

14

ESSAI I. CHA.PITREI.

Pendant longtemps la philosophie naturelle a été livrée aux mêmes subtilités, ..aux.'J'rimes' disp!1tes, à la même incertitude ,que les autres sciences. Il n'y a guère qu'un siècledêt tlemi q'li'ét1ê <commença à s~appuyer surPnes définitions claires et~des.prjncipes évident£par eux-mêmes. Depuis cette' époque, sembhible à une plante vivifiée par la rosée du ciel, ~lle a pris lill accroissement rapide; les disptltes ont cessé, la vérité a prévalu, et la philosophie naturelle a fait plus de progrès en deux siècles qu'elle n'en avait fait auparavdnt èn deux mine ans. II serait à désirer qu'une méthode, qui a porté de .si heureux fruits dans ~C'estlet1~bratlthes 'de la connaissance, fût essayée dal1s d'autres; car les définitÎons et les axiolIles sont le ~ondemènt de toute science. Mais pOUf qu'on ne cherche pas des" définitions Jà .où aucune définition ne .peut être dOnDee, et qu'on n'essaye pas ~d'en trouver de logiques dans des sujets.~ql\i !lien' a.dmettent point de parei1H~s, peut-être est-il à propos d'établir quelques principes" généra:ax. sm les 'définitrons, en :faveur des p$sànD€Sà. qui cette ~artie de'"]a'iogiqlle~estrmoitJs.£amilière.. Quand,uD entreprend d'exposerun'art~1)Utllne'<scien~.,. on'~emploie~nécessairement~beattcoup de mdts 1JuÎ appa.r--~ tlennent\à JaJà.ngue 'Cotntnune, et d'at1tres en >plus petit nombre qui sont propres à l'art 011à la science dont il s~a~it:t£eu~~ci, qu'on 'appelle terlne8 tecnnirptes "doivent être cl~iren1enttexplitfués, a6n'qne l'on ne~Tnisre"se œé.., pretidre ~ur.~ signifièation: iUr.re .difinition ~'est autre 'Chose <que l'explication ~du. I}. là COBb'll.. sait "de~ tqne> tuus ,les ,mots ne~peuvent être définis-, ?Car'la définittcm ~s'opéraBt (par des.mots, JI "ne pot{rrait~ tvoir tile,déIinition, [s'il vn!yavait pas de ~mots compris~sans définition. On doit ~donc employer les ,mots com'l1uns dans leur acception commune, et s'ils CDont
S*P11S 'd'un mot

, par

d'~utres mots dont le.-sens 'est déjà

EXPLICK'tI(jN DES 1\tOTS.

15

pttiSieurs, les 'distinguer I!Jrsqu'il est nécessaIre; mais 011 ne doil: pas les définir"1t 'n'y a que les mots qIli ti'apparIl tiennent pas à la langtte C01nmunequi doivent l'être, ou ceux de la langl1e commune qu'on emploie dans un sens inaccontumç. 'Observons d~ plns qu'il y a lIn grand nombre de'tndts qui ne peuvent '~treJlogiquement défiriis, qtlùiqn'ils ptiis.sent ~avoir besuÏn tre~plicaHon. Unè dèJinition logiqt1e, c'est"':à- ire, nne H€finition rigoTIreus'e'et 4véritabte, doit d exprimer~ 1~ genre de 1~ chose définie, et la différel1ce spééifiqiTe par laqt1êtle l'espèC'e définie se distingue de to~tes les autr~s espèces ~appartenan't 8,1.1 ême gen~e. m C~~t une opé'rlltlt>nn:tturelle à notre esprit de classer les choses sons ûlfféren ts genres, et d~ subdiviseT ensuite chaqne genre en ses-différentes espèces. Souvent t1ne espèce peut se subdiviser -enespèces snbordonnées, ét àlors elle est considérée tomme un genre. -'Onvoit par là CJueles m'ots qtli expriment d~s espèces sottt les ~enls qul puissettt être logiquement définis, car il n'y a qu~'tes espèc~s qui aient lIne dIfférence spécifi:CItTe, et la alffe~ènce spécinqne est essentielle à la définition logiqne. Ainsi l'on ne peut donner une définition logique de choses individttelles, telles que Londres ou Paris; les choses individuelles se distingoent pa-r des noms propres, ott 'pat' lies tirconStances "àccidentelles de temps et de lieu; mâls èIles ri?Ol1tpoint de différence spé'cifique; et par cOllséqtIêtit, quoiqU'il soit 'poss1DI~ les faire -'COtI.de nâhre pàr ]es Doms qu'é}'lespuffent, et d~ les décriTe par lettrs tirè'()ristanc~<soù lettrs relations, 'ènes ne peuvent êtie 'définIes. n ri'~st~pas moins évid=erttque les mots les plus généraux ~éhappent éga1ement ~à la tléfitiition logiqnê, ~fa'11te Hetermes plus'généraux encore dont ils soient l'espèce. Nous ne pouvons même définir toutes les espèces,

16

ESSAI I. CHA.PITREI.

parce q'.l'il arrive souvent que nous n'avons pas de mots pour exprimer la différence specifique. A.insi la couleur rouge est certainement une espèce de couleur; mais comment exprimer la différence spécifique qui distingue le rouge du vert ou du bleu? Cette différence est immédiatement aperçue par l'œil; mais nous n'avons pas de mots pour l'énoncer. Voilà ce que la logique nous apprend. Sans avoir recours artx principes de cette science, nous pouvons aisément nous convaincre qu'il est impossible de définir les mots qui exprilnent des choses. parfaitement -simples et exemptes de toute composition. Descartes est le Pl"emier, je crois, qui ait fait cette observatio.n, et Locke l'a développée '. Tout évidente qu'elle paraisse, on peut çiter bon nOlnbre de philosophes célèbres qui, pour l'avoir méconnue ou négligée, ont singulièrement obscurci les matières dont ils se sont occupés. Toutes les fois que les savants entreprendront de définir les clloses qui ne pelIvent l'être, leurs définitions seront obscures ou fausses. Cette prétention de définir les .choses les plus sÎmlJles, les choses qu'il n'est ni possible, ni utile de définir, comme par exemple, le temps ou le mOIlVClnent,fut un des vices essentiels de la philosophie d'Aristote. Auclln écrivain Iparmi les modernes ne l'a plus malheureusement ilnité à cet égard que le célèbre philosophe allemand W 0]£, qui, dans un ouvrage sur l'esprit humain, intitulé Psychologie empirique, et composé de plusieurs centaines de propositions, fortifiées par autant de démonstrations, avec un cortége propor,tionné de définitions, de corollaires et de scolies, a donné tant de définitions de choses. indéfinissables, et tant de démonstrations de choses évidentes par elles- mêmes, que la plus grande partie de son ouvrage se résout
.I

Liv. III, chap.lV.

EXPLICATION

DBS MOTS.

11

en une vaine tautologie qui fatigue l'esprit sans l'éclairer de la moindre lumière. La pllilosopbie de l'esprit humain est peut-être de toutes les sciences celle qui présente le plus de mots qui ne peuvent être logiquement définis. Il est dans la nature des choses que les opérations les plus simples de hotre esprit soient exprimées par des mots de ce genre. Personne>ne peut expliquer, par une définition logique, ce que c'est que penser, concevoir, croire, vouloir, désirer. Quiconque entend la langue, ~ttache quelque idée à ces mots; et' quiconque est capable de réflexion, peut, en portant son attention: sur les opérations intérieures qu'ils expriment, en préciser le sens; mais on ne saurait logiquement les définir. Puisqu'en ce sujet, il est souvent impossible de définir certains mots, qu:lon est obligé d'employer, on doit, autaQt que possible, se servir des mots communs dans lel1r acception commune, en prenànt soin d'indiquer leurs différentes acceptions lorsque ceIJe dans laquelle on les prend pourrait être douteuse; et quand on se voit Cot"cé d'employer des mots moins communs, il faut tâcher de les expliquer aussi clai~ement qu'il est possible, sans affecter d'en donner des définitions logiques, lorsque la nature des choses ne le comporte pas. Le but des observations suivantes est de sttpplëer, autant que possible, au défaut de définitions, en prévenant les équivoques et les obscurités qu'un certain nombre d~ mot~ pourraient entraîner. I~ Par esprit, nous entendons ce qui dans l'homme pense, se souvient, raisonne, veut. L'essence des esprits et celle des corps nons sont inconnues. Nous connaissons œrtaines propriétés des ~ns et certaines opérations des autres, et c'est 'pur là seulement que nous pouvons les définir, Ottplutôt les décrire. Nous définissons le corps, ce

18

ESSAI I. CHAPITRE I.

qui est étendu, solide, InobHe, divisible; de nlèn~e nous disons que l'esprit est ce qui pense. N DUSa vous la conscjence que nOllS pensons, et que nous farInons un trèsgrand n0111bre de pensées différentes: ainsi nous nous souvenons, nous délibérons, nous vonlons, nous ain10ns, nous haïssons.. etc. : la nature nOllS apprend à rapporter toute cette variété de pensées à un seul principe intérieur; et c'est ce principe qne nOllS appelons eSjJrit, on tilne. 2. Par 0pf:ratioIlS de l'esprit, nons entendons les dif-

fl~rcntes manières de penser dont nOllSavons conscience.
II est digue de renlarque (jHe toujours et dans toutes les langues, Jes différentes 111nnières de penser ont re\,u
le nOll1

el'o/Jératioll,>, ou qnelque

autre

équi vaIent. Nous at-

tribuons au corps diverses l)l'(~l)l'iélés, 111aispoint d' o}Jératiolls pl'Opl'enlent dites. Il est étendu, divisible, nlohile, incrte; il reste dans l'ètat où on le lTIet; tout changen1cut dans son état est l'effet de quelque force qui agit sur lui, et C~ changen1ent est exactenlent proportionnl~ à la [oree agissante, et. dans la direction précise de cette force; telles sont les pr'opriétés générales de la rnatière, et ces propriétés ne sont poin t des opérations. .Au contraire, elles ilTIpliquellt toutes un sujet inerte et saus vie, qui ne se 111t~nt ue C011111lel est Inû, et qui 11' q i agit que paree qu'on agit sur lui. IV[aisl'esp,'it est un ètre ,'ivant et actif de sa nature. rr0ut ce que nous en savons jJnpliqne la vie et une éner. gie spon tanée; et la raison qui fait nppeIer 0jJératiolls toutes ses 111anières de penser, c'est que dans toutes, on dans presque toutes, il ]1'est point passif COlnn1Cle corps,lnais réelleulent et véritablc111ent actif. A toul'es les époques et dans toutes les langues, les différen ts Inodes de la pensée ont été exprin1és par des mots d'une signification active, tels (pte l'egareler, t?collter, raiSOllner, voltloir, et autres senlblables. Il sen1ble donc que

EXPLICATION

DES MOTS.

19

c'est le sentÏ1nent naturel du genre hU111ain, que l'esprit est actif dans ses différentes manières de penser, et qne c'est pout' cela qu'on les a appelées opératiollS, et qu'on les a exprimées par des verbes actifs. On peut dt:'nlander queUe confiance n1érite cette opi-. Ilion naturelle? Ne saurait-cHe être une erreur vulgaire? Assuréu1cnt les philosophes qui exprinlent ces dOlltes ont le droit d'ètre entendus; cependant, jUSqU'[l ce qu'on ait prouv(~ que l'esprit n'est pas actif dans la pensée, lIJais purelnen t passif, on doit suivre le langage ordinaire en parlant de ses opérations, et ne pas le rC111placer par une phraséologie inventée par les philosophes et qui i01plique qu'il est p~lssif. 3. I.;es 1110tSJOI((JO fa Cll tés, souvent employés en par} irs, l lant de fesprit, n'ont pas besoin d'une Jongue explication. Toute ojJératio/l suppose un pouf,Joirdans l'être qui agit, car supposer qu'une chose agisse, sans a vOIr le pouvojr d'agir, c'est une ahsurdité nlanifeste. l\lais il n'y en a pas à supposer qu'un ètre ait ]a faculté d'agir, et qu'jJ n'ttgisse pas; ainsi j'ai le pou.voir de 111archer qlland je suis assis, ou de parler, quand je garde le silence. Tonte opération i1l1plique donc pouvoir, mais le POllvoir n "inlplique pas nécessairelnent l'opération. 4. On lit souvent dans les écrits des philosophes que certaines choses sont flans l'esj)rit ou Cil /lOllS, et d'autres
/tors de l'esprit 011 hors
rIe

nOllS. Les facultés

et ]tS op(~ra-

tions de 1'espri t son t des choses ell /lOllS, et en général on regarde C0111nleétant en /lOllS ou clans l'esprit tout ce dont l'esprit est le sujet. Il est évident qu'il y a des choses qui ne peuvent existel" sans un sujet auquel elIes appartienneut, et don t elles son t ]es attrihu.ts : ainsi, la cou leuI' ne pent exister que dans une cho~e colorée, la figure, que dans une chose figl1ré(-~,la pensée que dans quelque chose qui pense, la sagesse et la vertu que dans un ètre sage et.

:20

ESSAI I. CHAPITRE I.

vertueux. Quand donc nous parlons de choses Cil nOllS ou
.dans l'esjJrit, nous entendons par là les choses dont l'esJ)rit est le sujet. Excepté l'esprit Iui-lnêlne et les choses dans l'esprit! toutes les autl'es sont appelées e~r:térieures. IJ faut donc se souvenir' que cette distinction entre les choses (lalls l'esjJrit ou en nOl/Ifet les choses extéricures ou IlOI'ScIe /lOllS, n'a PdS pour but d'indiquer le lieu, Inais le sujet des c'hoses don t on parle. 5. Pl:nser est le mot qui renferme, de la nlanière la plus générale, toutes les opérations de l'esprit; on le c0111prend si bien qll'il n'a pas besoin de définition. Perccpoir, se sOllfJellfr, afJoir la .conscience ou le scntifilent intérieur d'une chose, la concefJoir011l'inlag"iner, sont des termes C0111nlUnS aux philosophes et au vulgaire. Ils €XprÎlnent différentes opérations de l'esprit qui sont distinguées dans tOlItes les langues et l)ar tous les homnles {lui réfléchissent. Je tâcherai de les enlployer dans leur .acception la plus COlllnlune et la l)lus propre, et je pense qu'il serait (lifficile d'en donner une rigoureuse définition. l'fais C0111nlequclques philosopl1es se sont permis de les em plo)rer dans 1Ine acception tout à fait impropre, all !)oÎnt de corrompre la langue, et de confondre des choses que le genre }lulllain avait toujours distinguées, je ferai quelques observations sur leur significatiol1, afin de prévenir toute équivoque et toute confusion dans l'usage que j'en feraj. 6" 1° Le Inot percevoir ne s'applique jamais aux choses de ['existence desquelles nous n'avons pas la pleine conviction : je puis concevoir ou imaginer une Dlontagne d'or, un cheval ailé; mais personne ne dit qu'il perçoit ces ètl'es Ünaginail'es : la perceptio1l se distingue par là de la -CollcelJtÎonou de l"timaginatioll. 20 La perception ne s'applique Cjutaux objets extérieurs, et non point à cellX qui

sont dans l'esprit; si je souffre, je ne dis pas que je per-

EXPLICATION

DES MOTS.



çois la douleur, mais qUf.:1e la sens, que j'en ai consj eicnee; pnr là, la pl'rcl?ption se distingue de la conseicneed 3° L'objet imlnédiat de la perception est toujours une

chose présente, jamais une chose passée; nous nous souvenons de ce qui est passé, nous ne Je percevons pHS.Je
})uis dire, je ]Jerçois, ou je m' fljJcrçois que teHe personne a eu la petite vérole; Inais cette phrase est figurée, bien que la figure soit tellenlcnt falniHère que nous ne la remarquons pas; cHe signifie que je perçois sur la figure decette }1erSOnne des traces qllÎ prouvent qu'elle a eu la petite vérole: nous disons que nous percefJons la chose signifiée, alors mêlne que nous ne percevons qi.1ele signe. Mais quand le mot !Jerception est CIDployé dans son sens propre et sans métaphore, il ne s'applique jamais aux choses passées, et par là la perception se distingue du souvenir. En un mot, la perception est, à prOpreJDent parler, la connaissance que nous avons des objets extérieurs par nos sens.l\lais COJTIlnC c'est une sorte <.1'évidence très-claire et très- convaincHnte, le l1)ot s'appliflue souvent par analogie à l'évidence de la raison ou du témoignage, quand elle est claire et convaincante. La perception des objets extérieurs par nos sens est une opération de l'esprit d'une nature particuli(~re, et elle doit avoir un nom qui )ui soit propre: elle en a un en effet dans toutcs les langues. Dans la nôtre, il n'y a pas de Inot qui l'exprime avec l)lus de justesse que celui de perception. Yoir, entendre, sentir, gouter, tOllclter, sout les opérations pa l'ticn.lières de chacun de nos sens; ]Jerccvoir exprilne ce qui est COlnmun à tous. 7. Conscience est UI1Inot e111ployé.'par les philosophes pour exprimer la connaissance immédiate que nous avons. de nos pensées, de nos résolutions actuelles, et en général de toutes les opérations présentes de notre esprit. Il s'ensuit d'abord que les choses présentes sont les seules

22

ESSAI :(. CHAPITRE

I..

dont nous ayons (lonscience : appJilJuerçerootaux choses passées, ce serait confondre la conscience avec la mémoire; il faut ensuite observer q~' afJoir C01Z.fciencene peut se dire que de ce qtli est dans notre esprit, et non des choses extérieures: ce serait parler improprement que de dire qu'on, a conscience de la table qui est devant soi: on la perçoit, on la voit; on n'en a pas cQnSCienc6.. Comme la conscience, (lui nous fait connaître les opérations de notre esprit, est une faculté différente de la faculté par laquelle nous percevons les>()bjets extérieurs, et COlnme ces deux facultés différentes ont ~detlX nOl11S différents dans notre langue et, je crois, dans toutes ~les langues, il est du devoir du philosophe de conserver soigneusement eettè distinction, et de ne jamais confondre

des choses si diverses dans leur nature.

~

8.

Les

mots

concevoir,

inlaginer,

ordinairement,"

em-

ployés comme synonymes dans notre langue, expriment ce que les logiciens appellent uue simple appréhension. C'est une opération de l'esprit' différente de toutes celles dont nous avons déjà parlé. Quelle quc soit la chose6j>que nons percevions,. dont nous nous ~ouvenions, :Oll ~ont nOllS ayons conséience, nous sommes complétement CQJh. vaincus de 5011existence; mais lIons pouvons concevoir,

imaginer, des choses qui n'ont point de réalité et que
<

nOllS croyons

fermement n'en pas avoir. Ce qui Il'a jamais

existé ne peut être l'objet de la ménloire; ce qui n'existe point à présent ne peut être l~objet de la perception ni de la conscience; mais on peut concevoir des choses qui n:texistent pas ou qui n~ont jamais existé. Chacun sait qu:iI est aussi facile .,d'imaginer un cheval ailé, ou un centaure, qu'il l'est d'imaginer un che'7al ou, un homm~. Remarquons, donc que les, IDots concevoir, Ùnaginér, exprinlent dans leur sens propre un acte de l'esprit qui n'imp1iqlle ni jugement nr croyance: c'est un acte de

EX.PLIC~TIfJN
..

JJES. IftOŒS.
.

23

l'esprit 'Ilù ne nie rien; .t]tti n'affirme rien, et qui t par cons'équeut , ne saurait être~'ni vrai, ni faux. Il est cepen'dant' bon d;observer que" bien que le sens philà:sophiqfue de ces mets soit rigoureu~,. .nuu'S'"De.laissons pas de nous' en servir dans les relations ordinail1es de>la vie pour exprimer des' opinions et des jÙgements. Ain-si nons di50US': '(tJ'Ï'mabrine--q1.1'ilen est ainsi; je. ne conçois pÔ:1S' cela soit vrai;». Ici imaginer,' concef1oi1*, que c'est croire. Les mots concevoir, imaginer; ont' donc deux ,significa-: tions, et sont' employés p()ur' ex-primer deux opéra tion~ de-l'es-prit, {Ilte l'on ne, doit jamais confôndre,:. qltelqt're"fois ils expriment nne simplif appréhension qui n'implique point "du tout jugelnent; quelquefois- iJs expriment 'un jltgement ou ,une opinion. La manière de les construire} fait en: grande partie, disparaître réquiv'oque. Quand ils expriment une simple appre'ftension,'ils-sont ordi'nairement suivis d'11t1:D{il'n ,désigne l'objet conçu; .qui mais quand. ils 'expriment 'une opiniol1 ou un jugement, ils sont stlivis d'un verbe: « J'imagine, je conçois une pyramide :'» voilà la sÈlnple appréhen$ion qui n'impliql1e
att'Cun>jugement.
(e

J'imagine*que les .pyramides; d'Égypte

sont les mODllments lescp]us anciens' de j'art:: » voilà 'llB jugelIlent. Quand ces mots sont 'employés dans le~dernier sens,,~la chose conçue est toujours"une proposition. Quan'd ces..mots sont, emplnyés :dans le "premier sens, la chose conç~l1en~est .point une proposition, maÎs,uB 'simp'le nom 'conlme :une pyramide, un obélisque. Observons cependant qir?une' propositÎooI:petttv êtJ1ew simplemen!b 'conçue suns que nous,portinns;,amcuntjugement;sur' sa. vérité ou. sa fausseté: car'Qtut're chose 'est de concevoir'le sens d'une proposition, aU.,tre chose de,'la juger vraie. ou fatISse. Qll0ique cette distinction,entre~là simpleapprébension et Ie'~jugement soit parfaitement évidente pour tout

.24

ESSAII. CHAPI'lBBI.

homme qui réfléchit avec attention sur ce qui se passe en lui-même, et qu'il soit nécessaire, en traitant des facultés de l'esprit, de ne jamais la perdre de vue, dans le -cours ordinaire de la vie, il est rarement nécessaire de la respecter scrupuleusement. Aussi, trouvonS-DOUS dans l'usage fami1ier de toutes les langues les mots qui expriment l'une de ces opérations fréquemment appliqués à J'autre. Penser, sitpposer, imagiller, concevoir, sont les mots dont nOllS nous servons pour exprimer la simple appréhension, et tous sont fréquemment employés pour exprimer un jugement. Les affaires ordinaires de la vie, pour lesquelles le langage est fait, ont rarement à souffrir de cette double acceptioD; mais elle a trompé les philosophes qui ont tl"aité des opérations de l'esprit, et elle ne cessera de le faire tant qu'ils ne distingueront pas leS deux significations que prennent ces mots dans des occasions différentes. 9- Il est de la nature de la plupart des opérutions de l'esprit d'être toujours dirigées vers quelqlle objet auquel elles s'appliquent. Il fant que celui qui perçoit perçoive .quelque chose; et ce qu'il perçoit s'appelle l'objet de sa perception: IJerce"oÎr sans quelque objet de perception est une chose impossihle. L'esprit qui perçoit, l'objet perçu, et l'opèration par laquelle il est perçu, sont des choses différentes, et que toutes les langues distinguent. Dans cette proposition: « Je vois, ou je perçois la lune, » Je est ]a personne ou l'esprit; Je verbe actif voir est son opération, et la lune l'objet de cette opération.. Il en est de même de presque toutes les autres opérations de l'esprit; dans toutes les langues, ces opérations sont exprimées par des verbes actifs transitifi; et, nous savons que dans toutes, ces verbes demandent une personne on une chose qui soit l'agent de l'action, puis; un nom qui en soit l'objet; d'où il suit que tOllSles homInes, et ceux qui

EXPLICATION

DES MOTS.

25

ont inventé le langage, et ceux qui s'en servent avec intelligence, ont distingué ces trois clloses comn1e parfaitemen t différentes, savoir: les opérations de Itesprit qui sont exprimées par des verbes actifs, l'esprit Iuimême Cjui est le nominatif de ces verbes, et J'objet qui €n est Ie régime. 10. Le mot idée est si éql1ivoque de sa nature, et se rencontre si fréquemment dans les écrits des philosophes modernes qui ont traité de l'csprit, qu'il réclame quelques observations. Ce mot, dans leurs ouvrages, a deux sens principaux, l'un populaire et l'autre philosophique. 1° Dans la langue vu1gaire, idée signifie ]a Inême chose que notion, conception: avoir l'idée d'une chose, c~est la concevoir; en avoir une idée nette, c'est la cbncevoir nettement; n'en avoir aucune idée, c'est ne point ]a concevoir du tout. Nous avons déjà oI)servé que]a conception a toujours été considérée comme un acte, ou cOinme une opération de l'esprit, et que tontes les langues l'ont exprimée par des verbes actifs. Quand donc nous employons cette locution avoir l'idée 011une idée, dans le sensl.vulgaire, elle signifie précisément (ce que nous avons coutolne d'exprimer par 1es verbes actifs, concevoir, ou imaginer. En ce sens, pel'sonne ne peut dOllter qu'il n'ait des idées, car celui qui doute, pense; et penser, c'est avoir des idées'. De même què les mots concevoir et imaginer expriment quelquefois un jugement, comme nous l'avons remarqué plus haltt; de même, dans la langl1e "Vulgaire, le rDot idée a quelquefois le sen~ d'opinion: ainsi nous disons: les idées d'Aristote, les id~es d'.Épicure. ~o Dans la langue philosophique, 1e moi: idée ne signifie point la pensée; la conception, mais l'objet quel(

conque de la pensée.

Les idées, selon Locke, ne sont

autre chose que les objets immédiats de l'esprit, ]orsqu'il 2

~6

ESSA.I CHAPITREI. I. pense.,» Mais les philosophes ne s'entendent point sur ]a nature de ces ohjets de la pensée~ appelés idées, et ils les expliquent de tant de manières, que l'llistoire des idées a fourni à l'Allemand Brucker la matière d'un ouvrage considérable. Le plu~ ancIen système que nous ayons sur les idées,
I

est celui que Platon

a exposé dans plusieurs de ses

dialogues, et dont beaucoup d'écrivains anciens et modernes 1l1iattribuent l'inventjon. Mais il est certain que Platon l'avait emprunté, aussi bien-C}llee motmêmed'idéc" l à.l'école de Pythagore. Il nous reste un traité de Timée de I~ocres, philosophe pythagoricien, sur l'âme du monde, dans lequel nous trouvons la substance de la doctrine de Platon sur les idées. Selon ces philosophes, il existe des formes ou types éternels, incréés" i/mmuables, d'après )esque]s ]a Divinité a modelé la matière éternelle etf~rlné tout ce qui existe. Ils admettaient trois premiers principes des choses: 10 une matière éterne11e, dont toutes les choses sont composées; 2° des formes Olt idées éternelles et immatérielles, sur le type desquelles elles ont -été conformées; 30 une cause efficiente qui est Dieu et qui les modela.. L'esprit de l'homme, pour s'élever à la contemplation des idées éternelles, doit subir une certaine purification, et se détacher des choses sensibles. Ces idées sont le seul objet de la science; les objets des sens étant dans lID flux perpétuel, il est impossible qu'ils deviennent la matière d'aucune véritable connaissance. Les philosophes de l'école d'Alexandrie, qu'on appeUe les derniers Platoniciens, modifièrent le système des ant;iens Platoniciens sur la question des idées éternelles; ils soutinrent qtl'elles ne sont pas 1.'iDprinciper distinct de Dieu'} mais qu'eUes sont les conceptions des cboses dans son intelligence, la nature et r essence de toutes choses lui ~étant parfaitement connues de toute éternité.

EXPLICATION

DES :HO'IS.

.27

doif observer que les Pythagoriciens, et les anhien que les nouveaux Platoniciens, n'ont pas fait des idées éternelles les ,objets des sens,. mais seulement de la science et d'une contemplation abstraite; et c'est en quoi l'ancien système' des idées éternelles diffère du système moderne dtl père Malebranc.he.. Celui-ci suppose avec les autres philosophes modernes que nous ne percevons point immédiatement les choses extérieures>, mais seulement leurs idées; mais ill)ense en même temps que les idées, au moyen .desq11clles nous percevons le monde extérieur, sont celles de Dieu lui-même, dans l'esprit de qui les idées de toutes les choses passées; pr~sentes et futures doivent avoir existé de' toute éternité. Dieu étant sans cesse et intimement présent à notre esprit, n011Smanifeste autant d'idées ,qu'il Je juge convenable, selon certaines lois ,qu'il a établies: et c'est dans, ces idées qtle nOtls voyons, comme dans un nli.roir, tout ce que nous percevons du monde extérieur. Voilà donc trois systèmes, selon lesquels les idée&, qui sont les objets immédiats de la connaissance humaine,.

?n ciens aussi

~

sont 'éternelles, immuables, et préexistantes al1X choses qu'elles représentent. Il y a d'autres systèmes qui, en ad-, mettant également les'idées comme les o.bjets immédiats. de toutes DOSpensées'J font ces. idées pos~érienres aux choses qu:elles représentent et émanées, d'eUes. Nous dirons quelques mots de ces systèmes; mais comme tous.. sont sortis successivement de l'ancien système des' Péripatéticiens, il est nécessaire de commencer par celai-cil.. Aristote ,enseignait que tous les objets de Ja pensée. entrent d'abord par les sens; mais com~e les ,sens ne. peu~ent recevoir, les objets .matériels eux-mêmes, ils n'ell reçoivent què les espèces, c'est-à-dire les images ou formes, dépouillées de tOtlte matière:, c'est ainsi que la cire, reçoit l'empreinte du cachet, saTJSaucune partie

28

"ESSAI I. CHAPITRE I.

de la IT1af.1c:'re le cOlnpose. Ces images ou forInes in1qui l)rÎnlet's dans n03 sens se n0111111ent SJ}èccs /;cllsibles ; c elles sont, à ce preluicl' degré, 1(;5objets de la partie sen~)iLivede l'ilnlc. Là, divers pouvoirs intérieurs s~en Cln})arent, les !'~ffillent et les spiritualisent; elles devienncnt alors les objets de la 111Ôu1oÎreet de fin1agination, puis ensllite ceux de l'entendenlcnt pur. Qnand elles sont les objl:\ts de ]n.111énloil'c et de l'in1agination, elles prennent le non1 d'Ùnap;cs propren1ent dites, 9IXv-r&r.rP.C<'t'(X ; quaud un dernier tra\"ailles a dépouiI){)f's de ce qu'cnes ont de })artÎculier et qu'elles sont dCYCI111CS par-là o~jcts {le .la scic/lce, on les appelle e.~p{:cesintelligibles; de sorte que tout objet in1n1(~diat des sens, de la Inén1oire, de l'ill1agination, ou du l'aiSOnncn1ent, est une Îl'nage queleonque {lans l'esprit. IJes sectatcurs d'Aristote, et particulièrelnent les Seo. lastiCJnc~, on t fait de grandes additions à cette théorie, additions que son auteur avait entrevues et qu'il jndiqnf~ lui-nH:nle ])rièvenlent et avec nne apparence de réserve. Ils sc sont livrés à de grnndes recherches, l)our déter1l1iner, et la nature des ,;sIJères.çensiblcJ, et C01nn1fnt eUes t-U1anent des eorps, et con1111entelles entrent par les 01'gancs des sens, et COl1l ~nent elles sont conservé~es et spiritualis<!€s par di'fers agents, :1ppelés SCllSintéricuts : les fonctions 111èn1esde ces agents sont devenues le sujet de Ilonlbreuses disputes; 111aisnous ]aisserons de côté tous ces d(~tairs. Il fal1:1it exposer en pell de 111nts, COnl111C10115enons 1 v ,de le f;!Îrc, cette théorie des P,~ripatéticicns sur ]es objcts În1111é{Iiats nos pensées, parce que la doctrine des de 1)11ilosophes Inodernes :sur ]es id(~~es ni doit sou origine. l Locke, qui enlp]oie si frf~\quenln1ent le n10t jrlée, déclare qu"i1 entend pal' lit ce qu'on appelle C0111111UnÔnl€nt csjJéf:Cou jnntûnzc.; Gassendi, lt qni Locke a fait plus d'enl-

}:XI)LICA TIO:\

DES ~\IOTS.

2H

c !)l'liiltS qU~:taucun autre anteur, avnit di t la lI1(~n1e hose.. Les lllots eSjJCCCS falltÔlJ1CS sont des tern1e~ lt:chniques ou dans le syst.t'n1e pt'ripatéticien, et c"est Hl qll~il fant en chercher la véritable signification. La théorie de Dén1ocrih~ et d'Épicure, sur ce sujet, l)'était pas tl"èswdifî't~J'entc celle des Pt~ripa\:éticiens. Sede lon ces philosophes, les COll)S 1ancent cont!nnellen1ent de lenr surface de Iégère~ pellicules., (rUne subtilite si grande que, p(~n(~tral1t it tl'avcrs l'épaisseur de notre corps, ou s'introduisant par I~s organes des sens, elles '\rÎennent Ünpl'jn1er leur~ Ï111ages dans l'esprit. Les espèces sensibles d'J\ristote étaient de pure;-; fornH~s, tou.t à fait inl1natél'ieIles; les pellicules Oll s/u;ctrcs d~Épicure étaient c0111posés d'une Inntière très- subtile. A l'ex.enlpJe des Pt';rjpatéticiens et des Épicuriens, lcs philosophes 1110dernes ont supposé que les choses extl~rieul'es ne sauraient être les objets inl111tdiats de la pcns(lc, et qu'il faut de toute nécessité qu~il existe dans l'esprit certaines Îlllages de ces choses, dans lesquelles il les voie e0111111C un lTIiroir. Ce ~Ol1tces in1ages intern1édif~ircs dans qn~on appelle i(lées dans le sens philosophique de ce JIJot. Les c]loses extérieures ne sont que les objets cloig11és Oll 111èdiats de l'esprit; les idées ou les iU1ag<:sde ccs clJoses en nous en sont les ohjets in11nédiats : sans les idl~es nous ne pourrions avoir ni perception, ni souyenir, ni conception des ohjets 111édiats.

Lorsque

110llS

disoi1s, dans la 1angne COlTIl11lU1C, que

nous avons l' Irk:(~d'une chDse" nous voulons ~)t:ult'll1el1t djJ~e que nOltS pensons tt cette chose.. Pour le yulgaire, cette express'ion Î!uplique un esprit qui pense, l'acte par lequel il pense, eL la. chose à laquelle il pense. Mais pour les philosoplles il J :1un quatrièn1E' élén1f:'llt, s~r\'ojl'~r itlée, qui est l'objet inl1n4~:diat e la pensée. L'idée est dans l'e5d l)rit mèlne, et ne peut existcr que lÙ; nlais 1"'aulre ohjet,

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~SSAI I. CHAPITRE I.

l'objet éloigné ou médiat, peut être une chose extérieure, comme le solcil ou la lune, on bi€n une chose passée, on bien une chose future, ou bien enfin une chose qui n'a jamais existé. Tel est le sens philosophique du mot idée; et nous pouvons observer qu'il a pris sa source dans une opinion: car, si les philosol)hes n'avaient pas cru à J'existence d'objets itIlmédiats de la pensée en nous, ils n:>alIraient pas employé le mot idées pour les désigner. Je n'ajouterai qu'une observation: j'emploierai le mot idée dans son acception philosophique en exposant les opinions des autres, jamais en exprirnan1t la mienne; parce que, à mes yeux, les idées prises en ce sens sont une pure fiction des philosophes. Qual1dje m'en servirai, je le prendrai donc dans son acception Vldgaire; mais je préférerai en général les mots notion, pensée, qui ont la Inême signification, et qui n'ont pas l'inconvénient d'avoir été elIlployés dans une autre acception par les pl1iIOSOl)hes. I I. l~e mot sensation est le nom donné par les philosophes à un acte de l'esprit, qui diffère de tous les autres -en ce qu'il n'a point d'objet distinct de lui-même. La doulenr est une sensation désagréable: quand je l'éprOllve, je ne saurais dire qu'elle soit une chose, et que le fait de la sentir en. soit une autre; la douleur et le sentiment que j'en ai sont tIne seule et Inême chose, et l'imagination mème ne peut les séparer. La dOtl1eur, quand elle n'est pas sentie, n'existe pas: en nature, en degré, en du.rée, elle est telle que nOllS la sentons; elle ne peut exister par elle-même, ni ailleurs que dans un être sensible; aucune qualité des êtres inanimés n'a la moindre analogie avec elle. Ce que nous avons dit de la douleur s'applique à toutes les sensations. Quelques-lInes sont désagréables, d~au.-

EXPLICATION DES MOTS.

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tres agréables, à différents degrés; comme telles, elles deviennent des objets de désir ou d'aversion, et attirent notre attention; mais beaucoup sont indifférentes, et nods les remarquons si peu., qu'elles n'ont de noms dans atlCnne .]angu~. La plupart des opérations de l'esprit qui ont un nom dans le langage ordinai.re sont complexes, ou, ce. qui revient au même, formées d'actes plus simples; nous sommes obligés de séparer par l'abstraction ces actes simples, pour acquérir une notion distincte et scientifique de l'opération complexe, et la sensation est presque tot1jours un de ses éléments. Ceux qui méconnaissent la naturecomplexe de pareilles opérations sont sujets à les résoudre dans l'un des actes simples qui les composent, en Olnettant les atttres: de là sont nées beaucoup de disputes et beaucoup d'erreurs sur la nattll"'e des opérations de l'esprit. La perception des objets extérieurs est accompagnée d'une sensation correspondant à l'objet perçu, et dans plusieurs cas, ces sensations ont dans toutes les langues le même nom que l'objet à la perception duquel elles sont constamment mêlées. La difficulté de séparer des choses si invariablen1ent unies dans l'ordre de la nature, et qui, de plus, sont désignées par le mêlne nom dans toutes les langues; a été pareillement la source d'un grand nOfilbre d'erreurs dans la philosophie de l'esprit hum~in. Pour les éviter, rien n'est plus important que de se faire une notion précise de cet acte simple de l'esprit que nous appelons sensation:J et que nous avons tâché de décrire.' C'est Je moyen de le distinguer, et des objets extérieurs dont il accompagne la perception, et des opérations de l'esprit auxq11elles il est mêlé. Il est également important que, dans les ouvrages philosophiques, le le mot sensation soit exclusive111ent consacré à désigner

3.2

ESSAI I. CHAPITRE II.

cet acte de l'esprit dans toute sa simplicité, et sans mélange d'autres faits. J'ai jeté en avant ces observations sur le sens de quelques mots, qui reviennent fréquemment dans la matière, d'abord, pour que l'on me comprenne facilement lorsque je m'en servirai; et, en second lieu, pour que ceux qui veulent faire quelques progrès dans cette branche de la science, s'accoutument à réfléchir attentivenlent sur le sens des Inots qu'on y ernploie. Ils peuvent tenir pour certain que l'ambiguïté des terlTICSa répandu plus d'obscurité sur la philosophie de l'esprit humain, que la subtilité même et la cornplexité des phénomènes. Quand on' se sert des Inots COlnmuns, on doit les employer dans le même sens que les écrivains les plus élégants et les pl~lS purs; quand on est obligé d'étendre 011 de restreindre la sig~ification d'un mot COlnm.un, ou de lui donner plus de précision qu'il n'en a dans le langage ordinaire, le lecteur doit en être averti, autrelllent on le troln pe, et on se trompe soi-n1ême avec lui.

CHAPITRE II.
Principes pris poor accordés.

COR1me iJ Y a des mots qui n~ont pas besoin d'explication, de mème, il Y a des principes communs aux philosophes et au vulgaire, qui n'ont pas besoin de preuves, et qui n'en adrnettent point de directes. Quand on s'appJique à l'étude d'uue science, on est arrivé à cet âge où la l'aison et ]es autres facultés de l'esprit ont été exercées, et où l'on s'est forn1é des opinions et des prinèipes, par lesquels on se dirige dans les affaires de la vie. Quelques-uns de ces principes sont com-

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