Esthétique de l'existence

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S'appuyant sur le fait que nous devons d'abord acquérir la lucidité et la sagesse philosophique, l'auteur nous enseigne ici que le bonheur est intérieur, contrairement à ce que nous inculque une société telle que la nôtre, fondée sur l'apparence et le profit immédiat. Cet ouvrage de vulgarisation déploie un large éventail de questions que tout être humain est en droit de se poser, sans prétendre y apporter toutes les réponses mais incitant du moins à une profonde réflexion.
Publié le : mardi 1 septembre 2009
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EAN13 : 9782296928701
Nombre de pages : 151
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Chapitre 1

DE LA CONNAISSANCE DE SOI

Que faut-il entendre par connaissance de soi ? C’est très étrange, mais ignorant ce que je suis, je prétends aussi déjà savoir ce que je suis ! J’ai des préjugés sur ce que représente le soi. Si j’admets de manière implicite qu’il est possible de donner une définition précise au sens du « je suis », j’orienterai tout de suite la question « qui suis-je ? ». Un Sage disait : « Quand on pose la question qui suisje, qui pose la question ? » Qui suis-je ? Je suis un individu défini par sa culture, je suis mon corps, ou je suis mon rôle social et mon personnage. Pour d’autres, le « qui suis-je ? » signifie davantage : je suis une personne avec des qualités morales, une âme, un esprit, je suis un homme, je suis un caractère, un tempérament. Je suis moi, je suis mon passé, etc. À chacune de ces définitions correspond une forme de connaissance de soi. Mais que valent toutes ces définitions ? Dire je suis Italien, c’est se donner une identité par une définition culturelle. C’est marquer l’individualité qui me caractérise et m’identifier à une culture, tout en m’opposant à d’autres. Mais c’est une réponse très vague. Elle convient à des milliers d’autres êtres humains, italiens comme moi. Elle définit seulement une appartenance de l’ego, une appartenance qu’il est à même de revendiquer. Ce n’est qu’une étiquette conciliante pour me faire valoir en me distinguant des autres peuples. Ce n’est pas une identité personnelle mais collective. Je suis une âme qui ne peut être soumise !

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Dire je suis un chercheur de sagesse, c’est aussi se donner une définition par le rôle auquel je m’identifie. C’est une manière de mettre en avant mes droits, de me présenter devant un autre, de me différencier de lui, d’arborer une certaine identité. Je suis qui ? Je suis Vincent Trovato. Trovato parce qu’un lointain ancêtre jouait à tropare, à chercher des tropes ou des rimes… et de tropes en tropes, il est devenu un troveor, un trovatore, un trouvère, un troubadour nommé Trovato. Le poète ne sait pas qui il est ; sait-il seulement ce qu’il cherche ? Le poète ne cherche pas, mais trouve ; il ne sait quel nom se donner, alors il adopte le nom des tropes. Mais le nom ne dit pas grand-chose. C’est une étiquette posée pour m’identifier. Il ne suffit pas de connaître son nom pour savoir qui on est ! Dire je suis musicien ou footballeur, ne m’apprend rien. Cette définition précise la constitution de mon travail, une de mes passions ou un de mes divertissements. Mon travail, mes passions, mes divertissements, ce n’est pas moi. Le travail me donne une identité aussi relative que mon appartenance à un peuple. Je peux m’identifier à ce que je fais, mais je ne suis pas pour autant ce que je fais. J’ai un travail, mais je ne suis pas mon travail. Je suis différent du personnage que les autres voient en moi et qui n’est pas moi. Le rôle m’appartient en tant qu’individu sur la scène du monde. Je joue un rôle, mais je ne suis pas le rôle, et encore moins le personnage. Par contre, se connaître soi-même, c’est sûrement être capable de regarder en face ce petit jeu par lequel je me prends pour un personnage. Ce jeu de l’identification de l’ego doit être vu et compris, car il permet de cerner l’activité du moi. Dire je suis mon corps est peut-être une définition plus intéressante. En tout cas, elle est commune. Qui ne s’identifie pas à son corps ? Dire « je suis mon corps » suppose non pas que j’ai un corps, mais que je suis mon corps. Si, en effet, je crois que je suis mon corps et que dans le miroir je vois la disgrâce ou la difformité, je me dis, je suis

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laid, et je souffre dans mon cœur d’être un individu laid. Me comparant à d’autres, j’ai honte de mon corps et envie ceux qui sont avantagés par la nature. S’identifier au corps, c’est constituer une image de soi par laquelle je risque de tomber dans le narcissisme, la flatterie, la prétention, ou à l’inverse tomber dans l’autonégation, la honte de soi. L’image du corps n’est rien qu’une pensée qui enveloppe une représentation de ce que je suis. Elle ne tient que dans une attitude de conscience par l’identification à un objet : mon corps. Le sujet lui, qui est-il ? De même, tout ce qui relève des tests que l’on fait dans le sport ne concerne que l’évaluation de soi et non pas la connaissance de soi. Chercher la performance physique, c’est chercher une évaluation, ce n’est pas se connaître. Se connaître signifierait plutôt discerner exactement l’équilibre entre le moi et l’image du corps. Comment le « je » se situe par rapport au corps ? Le moi s’identifie au corps ou le rejette. La connaissance que j’ai de moi enveloppe l’identification au corps propre. J’admets sans discussion que je suis mon corps, mais qu’est-ce qui me l’assure ? Mon corps est-il moi ou est-il à moi ? Certes, je n’ai pas demandé à naître, mais dès que j’ai surgi dans l’existence, je me suis aimé. Je ne me suis pas fait naître, mais étant né et arrivé à l’âge de raison, je m’attache à ce que je suis. J’aime la vie et je m’aime dans la vie, je suis lié à mon moi. La qualité du moi correspond à celle de son paysage intérieur1. Dire je suis moi, avec ce tempérament qui me caractérise par rapport aux autres, semble en apparence plus pertinent. Un individu actif et primaire se distingue nettement d’un individu passif et secondaire. Nous sommes psychologiquement très différents les uns des autres et c’est pourquoi il est vain de chercher un modèle universel de ce que nous devrions être ou pire de ce que les autres devraient être. C’est s’imposer une norme idéale et vouloir en imposer
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PLOTIN, Ennéades, III, 6.

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aux autres. I am what I am, chante Dido. Je suis ce que je suis. J’ai ma nature. Il est exact que la nature de chacun a une certaine constance dans la durée. On ne change pas facilement de caractère et encore moins de tempérament. Le tempérament est lié à la constitution physique, tandis que le caractère est un type psychologique. Cependant, si j’ai une constitution physique, puis-je dire que je suis une constitution physique ? Si j’ai un caractère, est-ce que je suis le caractère ? D’autres que moi possèdent les mêmes traits. Dire j’ai un caractère, c’est trahir le fait que le caractère est du côté de l’avoir, pas de l’être. Le caractère n’est pas moi. Le concept de caractère est seulement une classification commode pour m’appréhender moi, sous quelques aspects relatifs à ma nature. Je suis Personne ; et vous ? Etes-vous Personne aussi ? Dans ce cas, nous faisons la paire ! Chut – On pourrait nous trahir - qui sait !2 Dire je suis une personne, est-ce répondre à la question de savoir qui je suis ? Une personne est un sujet moral qui possède une dignité éminente, dignité que ne détiennent pas les choses, car elles ont seulement un prix. Être une personne, en avoir conscience, implique que j’exige des autres le respect qui m’est dû. Je ne suis pas un objet dont on peut faire ce que l’on veut. J’attends des autres qu’ils aient de l’égard envers ma dignité personnelle, qu’ils se soucient de ma faiblesse, de ma sensibilité ; qu’ils me prennent pour ce que je suis, en ayant pour moi de la prévenance. Je suis prêt à respecter les autres s’ils me respectent aussi. Être une personne me donne un statut responsable et me fait comprendre que je suis un être conscient, libre, autonome,
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Poème d’Emily Dickinson rédigé en 1861.

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indépendant, un être qui est redevable de ses actes devant luimême. Être une personne, c’est être un sujet à part entière. L’enfant qui comprend qu’il est une personne cesse de se considérer lui-même de façon impersonnelle à partir du moment où il dit : Je veux cela. Il dit je. Dès cet instant, il peut regarder les autres autrement que comme des machines à son service ou des moyens de satisfaire ses désirs. Il peut comprendre qu’il y a autour de lui une multiplicité d’êtres humains, de personnes qui ont droit à autant d’égards qu’il en exige pour lui-même. Se connaître comme une personne à part entière, c’est donc progresser dans la connaissance de soi, se considérer davantage que comme un simple individu. Se définir comme une personne, c’est reconnaître la valeur universelle de l’identité qui est présente en chacun, et pas seulement une valeur particulière. Cette définition est assez formelle. Tout être humain est une personne. Cela ne me dit pas qui je suis ! Cela me donne des droits et des devoirs envers des autres. Cela ne m’apprend pas encore ce que je suis en tant que conscience. Henri Bergson traduit cette difficulté : « N’y a-t-il pas là quelque chose de surprenant ? Nous sommes intérieurs à nous-mêmes, et notre personnalité est ce que nous devrions le mieux connaître. Point du tout ; notre esprit y est comme à l’étranger, tandis que la matière lui est familière et que, chez elle, il se sent chez lui ». Dire je suis un être humain, sans définir ce qu’est l’être humain, est aussi une réponse assez vague. L’homme est cette totalité qui enveloppe l’esprit et le corps. Si je dis je suis un homme, je dois savoir ce qu’est fondamentalement un être humain, ce que cela peut signifier concrètement. Qu’estce que l’homme ? Qu’est-ce qui fait que je suis un être humain semblable et différent des autres ? Je veux être un autre et c’est autre que je me vois sentant que je suis sans savoir qui je suis3.

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Antonio RAMOS ROSA, Versoes/Inversoes, 1997.

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Ces questions me ramènent invariablement au sujet conscient, au sujet qui dit moi ; moi en parlant de lui-même. Le moi se pense sous une certaine forme parce qu’il est d’abord un esprit. Je suis mes pensées. Mes pensées façonnent ce que je suis. C’est la raison pour laquelle la question de la connaissance de soi, si l’on met de côté les réponses d’ordre général, ne peut être ressaisie que dans une approche introspective. L’introspection est la démarche que l’on retrouve dans la littérature autobiographique, la littérature du journal intime. Elle est une tentative d’autoanalyse, de retour sur soi. C’est avec le philosophe Kierkegaard que j’éprouve cette vocation du dedans. Pour Kierkegaard, tout est intériorité, c’est un tréfonds que seuls les solitaires peuvent absorber. « L’esprit est intériorité, l’intériorité est subjectivité, la subjectivité est essentiellement passion. » Pour découvrir qui je suis, il faut que je puisse préciser qui suis-je : à l’intérieur de mon histoire personnelle, avec la configuration de pensée qui m’est propre, avec mes opinions ; l’image que j’ai de moi, ce que je porte dans mon intimité, ce que représente mon intériorité. Le sens du moi prend racine dans un passé et il tisse les souvenirs. L’idée que j’ai de moi n’est pas séparable de la mémoire. Il faut aussi que je parvienne à comprendre ce qu’est le moi et quel rôle il joue dans ma vie. Tout cela est présent dans la conscience actuelle, puisque dès l’entrée dans la vigilance, le sens du moi apparaît. C’est bien là que réside la difficulté, car je suis certes conscient dans la vigilance, mais suis-je conscient de moi-même ? C’est une chose d’être conscient en général, c’en est une autre d’être conscient de soi. Henri Bergson disait qu’une certaine ignorance de soi est nécessaire pour agir. En effet, l’attention à la vie fait que tout être vivant est d’abord conscient du milieu dans lequel il se trouve plus que de lui-même. L’homme, en tant qu’être vivant, ne peut pas y faire exception. Chaque situation d’expérience convoque une action juste et répond à un

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engagement concret de la conscience dans le monde. Je ne regarde pas le monde comme un spectateur contemplatif, comme un pur sujet intellectuel qui se contenterait d’enregistrer aussi impartialement que possible le panorama environnant. Les tendances que je porte en moi opèrent et tracent un repérage dans ma conscience du monde. Le poète imagine son origine, son utérus maternel pour le diviniser ou le dépecer. À travers mes projections, je suis conscient de la nature environnante, et ces projections sont inséparables aux besoins biologiques. Le monde que nous prétendons voir hors de nous (sous son vrai jour) est un monde que nous avons structuré de l’intérieur dans nos projections conscientes. Le monde regarde toujours vis-à-vis ; moi, je replie ma vue audedans, je la plante, je l’amuse là. Chacun regarde devant soi ; moi, je regarde dedans moi ; je n’ai affaire qu’à moi, je me considère sans cesse, je me contrôle, je me goûte4. Notre conscience est dans la vigilance toute tournée vers l’extériorité, elle s’y projette elle-même sans s’en rendre compte, parce qu’elle la constitue de part en part. C’est pourquoi la conscience vigilante est d’ordinaire étroite, partielle, localisée et ne peut être complète. À fortiori, elle n’est pas consciente d’elle-même, mais ignorante d’ellemême. Pourtant, si j’ai une conscience immédiate dans la perception du monde environnant, j’ai aussi simultanément la possibilité d’être conscient de mes pensées au même moment. La conscience immédiate n’enlève pas l’éventualité d’une conscience réfléchie. Il doit bien y avoir dans la réflexion une occasion pour la conscience de se connaître. Quand je suis conscient, c’est à une double conscience que j’ai affaire. Le
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MONTAIGNE, Les Essais, Livre II, 17.

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philosophe anglais Bertrand Russell explique : « Quand nous disons que nous sommes conscients, nous voulons dire deux choses : d’une part, que nous réagissons d’une certaine manière envers notre milieu ; d’autre part, qu’il nous semble trouver, en regardant en nous-mêmes, une certaine qualité dans nos pensées et nos sentiments, qualité que nous ne trouvons pas dans les objets inanimés. » Mais y a-t-il entre ces deux formes de conscience une différence de nature ou de degré ? Cette conscience est-elle différente quand je me replie sur moi-même par introspection, ou lorsque je décèle en moi la peur, la timidité ? Bertrand Russell soutient qu’entre cette conscience réflexive et la conscience immédiate, il n’y a qu’une différence de degré et pas de nature. La simple constatation d’un fait conscient ne m’instruit pas, si elle se réduit à être un produit de la mémoire. Si la connaissance de soi est fondée sur la mémoire et que la conscience réflexive n’est qu’un dérivé de la conscience immédiate, comment serait-elle capable de donner le jour à une véritable connaissance de soi ? Mes pensées sont des sensations penser c’est l’innocence l’essentiel est de regarder sans trop penser à ce que l’on voit. Le monde a-t-il conscience de se qu’il porte ? je m’en fiche je cesserai de voir les autres pour voir uniquement mes pensées. Dès lors, je possède l’Univers, sans trop penser. Ce point de vue a été développé par Jean-Paul Sartre : « Connaître, c’est s’éclater vers, s’arracher pour filer là-bas, par-delà soi, vers ce qui n’est pas soi. » Il n’y a donc pas de

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présence à soi, parce que la conscience est arrachement vers l’objet. Partant de l’intentionnalité, Jean-Paul Sartre ne peut arriver qu’à cette conclusion : « La conscience n’a pas de dedans, elle n’est rien que le dehors d’elle-même. » Pas d’intériorité donc, pas de substance intime, pas de soi : elle n’est rien que du vent. Ce vent de conscience qui se retournerait sur lui-même pour se comprendre ne pourrait donc rien saisir : ce que je suis dès lors n’existe que dans la relation au monde, dans la relation à l’autre. Par conséquent, ce qui importe par-dessus tout, c’est mon rôle dans le monde et mon personnage. C’est cela qui me définit, me donne une consistance ; la consistance n’existe que sous le regard d’autrui, pour elle-même la conscience n’est rien. Pourquoi alors parler de connaissance de soi, s’il n’y a pas de soi ? Il n’y a de savoir que celui des objets. Dois-je en conséquence me considérer comme une chose ? C’est contradictoire, je ne suis pas un objet, je suis un sujet. Cependant, une ruse est possible. De quel point de vue suis-je une chose ? Il suffit de penser que je suis regardé. Sous le regard des autres, je ne suis justement qu’une petite chose, un petit individu. On me regarde, donc j’existe ! Que suis-je ? Ce que les autres voient. C’est le postulat de la plupart d’entre nous. J’ai nécessairement besoin des autres pour me connaître, car eux seuls semblent pouvoir me révéler à moimême tel que je suis. Ce sont les autres qui voient en moi le salaud, l’hypocrite, le lâche, l’amoureux, le timide, ce personnage que je me donne et que je ne vois pas. L’autre vient en quelque sorte s’immiscer entre moi et moi pour me révéler à moi-même, englué que je suis dans mon existence, au point de ne pas la remarquer. Jean-Paul Sartre ne conçoit la connaissance de soi que comme une connaissance indirecte qui passe par la médiation d’autrui. Et pourtant, si ma conscience est par nature libre, capable de prendre n’importe quelle forme, elle est bien une

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flamme de liberté consciente qui ne peut être enfermée dans aucune forme. Si la conscience est liberté, elle n’est jamais un personnage, un dehors, un paraître. La connaissance de soi serait ici révélation de ma mauvaise foi qui fait que je m’entête à jouer un personnage que je ne suis pas. Pour m’éveiller de cette tromperie sur moi-même, je dois éclairer en moi ce qui reste dans l’ombre. La grande valeur de la relation à autrui, dans la connaissance de soi, c’est d’éclairer les angles morts que je n’aperçois pas. Si j’appelle connaissance de soi, la connaissance de l’individu et de ses particularités, il est clair que la conscience de soi n’est pas une connaissance de soi, bien qu’elle la rende possible. Ce petit moi individuel, ce petit jardin de mon moi précieux, est-il l’essentiel de ce que j’ai à connaître ? Je m’aventure à l’intérieur de moi-même. Je découvre un passage en moi, une révélation. Je m’apprivoise, c’est peutêtre un progrès. Je dois douter pour faire surgir mon être profond. À la naissance, la raison m’a été donnée, puis l’éducation, les préjugés et la routine l’ont déformée. Je dois donc renaître, me ressaisir pour retrouver le chemin éclairé. Il est temps de redevenir « homme » et de quitter, comme Pinocchio, mon corps de bois. C’est dans la solitude que je peux y arriver. Cette solitude m’a permis de m’épanouir, de m’affirmer, de comprendre les choses et les êtres. C’est aussi atteindre l’identité recherchée pour m’accomplir et surtout prendre le temps de méditer. L’écriture dans le silence me discipline. Je conduis mon corps et mon esprit dans l’art de la solitude pour obtenir peut-être la perfection. Le travail que j’exécute en silence est un rayonnement qui illumine mon côté obscur. C’est dans le silence que j’ai mûri, que je me suis épanoui. Cette descente dans les entrailles de mon moi me permet d’enlever la peau rugueuse qui m’a servi de carapace depuis de nombreuses années. Je me construis. Je n’ajoute pas de matière comme en peinture, mais j’enlève le superflu comme dans une sculpture. Ma vie est un éternel chantier. Je

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dois abandonner le personnage que j’ai été, me détacher de la matérialité désirée par les passions, renaître à la vie de l’esprit. C’est par l’amour qui me lie à ceux qui m’ont accordé leur confiance que je me sens relié à toutes les autres personnes, c’est par cette fenêtre ouverte sur le monde que je peux trouver un sens à l’existence. C’est sans doute ce que les Anciens préconisaient par la célèbre devise « Connais-toi, toi-même » à travers un regard sur le monde extérieur et devenir, peut-être comme Socrate, acteur dans la cité. Je dois pour comprendre l’autre pouvoir me dépasser, aller au-delà des contraires, du dualisme. J’avance dans mon chemin, je descends dans ma caverne où se terrent les pulsions et les vices qui étouffent mon être. Je me suis vu de l’intérieur, j’ai pris possession d’une partie de moi-même. Ce profond pèlerinage m’apporte la connaissance de tous les reliefs qui me composent et me permettent d’observer les obstacles qui emprisonnent mon être intérieur. C’est une tâche qui demande de la vigilance, si je souhaite être en harmonie avec le monde intérieur et extérieur. « Jadis, Tchouang Tcheou rêva qu’il était un papillon voltigeant et satisfait de son sort et ignorant qu’il était Tcheou lui-même. Brusquement il s’éveilla et s’aperçut avec étonnement qu’il était Tcheou. Il ne sut plus si c’était Tcheou rêvant qu’il était un papillon, ou un papillon rêvant qu’il était Tcheou. Entre lui et le papillon il y avait une différence. C’est là ce qu’on appelle le changement des êtres5. » La prise de conscience de soi favorise un éveil. Si je me suis comporté comme un mufle, si j’ai été violent et que j’en prends conscience, je ne suis plus tout à fait un mufle ou un violent au sens habituel, je commence à me voir tel que je suis. La vigilance quotidienne autorise-t-elle la prise de conscience ? Non. C’est un peu comme si dans la vie quotidienne, la plupart d’entre nous étions dans une sorte de
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TCHOUANG-TSEU, L’Œuvre complète, II, in « Philosophes taoïstes », Paris, Editions Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », 1980, tome I, p. 104.

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somnolence et qu’il nous fallait quelques instants de lucidité pour casser la routine de nos habitudes. La prise de conscience ne devrait pas seulement être occasionnelle. Elle est un processus continu où elle n’est rien. On ne peut dire en ce sens que l’on s’éveille définitivement, car si c’est pour s’endormir dans une nouvelle habitude, ce n’est plus une prise de conscience. Le processus continu d’éveil par lequel je mets constamment en lumière ce que je suis, est la lucidité. La lucidité est un état de constante observation de tout ce qui advient en moi, et pas seulement une vigilance qui m’attache à l’extériorité. Elle ne peut pas reposer sur une division entre un sujet/objet, parce qu’elle n’est pas en réalité le résultat d’une réflexion introspective sur soi. Observer sans juger, sans condamner, ne crée pas de division ; l’observation lucide se maintient dans l’unité du sentiment. La lucidité n’est pas une forme d’auto-analyse où le moi se diviserait en moijuge/moi-condamné, ce qui caractérise l’introspection. La lucidité et l’introspection sont donc deux choses très différentes, contrairement à ce que la tradition réflexive a pu croire dans la philosophie occidentale. La lucidité n’est pas une manière de se replier sur son moi, une forme de nombrilisme psychologique qui prétend juger et évaluer les misères ou les progrès du moi. Elle est une attention complète, une vigilance passive, une vigilance sans objet et une attention non divisée. Dans la lucidité, je dois être ouvert à chaque pensée, à chaque sentiment, à chaque humeur, à chaque refoulement. Par contre, l’introspection reste enfermée dans l’arène de l’ego qui se glorifie, ou se condamne, qui se juge ou se déjuge. L’introspection cultive les conflits, les processus d’isolation du soi. Il est tout à fait symptomatique qu’elle aboutisse souvent à ce constat déprimant : je n’arrive pas à modifier mon comportement. Elle cultive le conflit avec soi, car elle sous-entend toujours un jugement, une évaluation. Or, comprendre et se comprendre, ce n’est pas juger.

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Aussi, quand je cherche à tout prix à me définir, à me placer dans une boîte en disant je suis un chercheur de sagesse, je ne fais que m’identifier à une forme posée par l’esprit. Ainsi se composent toutes les représentations de la connaissance de soi, on s’imagine être ceci ou cela pour donner une sorte de consistance à l’ego. Pour l’ego, il n’y a que résistance, réaction de défense, agitation. C’est le témoin qui éclaire et montre ce qu’est l’ego : une illusion. L’état de témoin contemplatif nous conduit à découvrir ce que nous ne sommes pas. Je dois devenir conscient de mon corps, de mes schémas de pensées, des mobiles de mes actes dont je n’étais auparavant pas conscient. Il ne s’agit pas pour autant d’en tirer hâtivement la conclusion : alors, nous ne sommes rien ! Il est temps d’abandonner l’ignorance de moi-même. En d’autres termes, c’est m’éveiller à la bienveillance, à l’altruisme et rechercher mon bonheur. Être créateur de mon environnement, c’est arriver à comprendre l’univers. C’est ma reliance, mon apprentissage de l’humanisme vivant. Comme Pinocchio, pour devenir un être humain responsable, j’ai enterré les futilités de l’ego et j’ai tourné le dos à sa tyrannie. C’est pour moi un critère éthique qui me permet d’accéder à un autre « style de vie » pour mieux domestiquer mes pulsions ou instincts sans les rejeter bêtement, car j’ai tout à gagner en comprenant mon « ennemi intérieur » au lieu de le bannir et, par là même, de m’affaiblir. Ma volonté me guide dans la recherche d’une vie meilleure. C’est là que réside la grandeur d’un artiste, c’est-à-dire dans sa capacité de se rendre maître de ses conflits intérieurs et d’agir de manière logique. J’ai compris que la connaissance de soi, c’est éviter de séparer ou d’opposer, mais plutôt révéler l’être que l’on est ou qui est en devenir. Voilà une recherche qui ne fait que commencer…

Chapitre 2

DU DESIR

Vivre ses désirs est dans le monde actuel une formule publicitaire assez banale. L’opinion commune suppose que la recherche du bonheur passe par la satisfaction de tous les désirs. La libération sexuelle a apporté l’idée qu’il ne fallait surtout pas réprimer, mais se borner à les suivre. Si je voulais museler mes désirs, je serais considéré dans notre société comme une sorte d’exception étrange à une règle commune qui enseigne le contraire. Pourtant, plus le désir avance, plus la véritable possession m’échappe. Fatigué de désirer en restant mécontent, presque en désespoir de cause, je serais tenté de dire avec Proust : De sorte que si le bonheur ou du moins l’absence de souffrances peut être trouvé, ce n’est pas dans la satisfaction mais dans la réduction progressive, l’extinction finale du désir qu’il faut chercher6. L’ascétisme serait alors la véritable morale du désir. La satisfaction des désirs apporte-t-elle réellement le bonheur ? Supposons que nous ne nous posions même pas la question de savoir ce qu’il en est du bonheur, comment verrions-nous l’issue de nos désirs ? Nous en resterions à ce que l’opinion admet. Pour la plupart d’entre nous le bonheur signifie l’assouvissement des désirs : c’est l’état béat de contentement de celui qui a enfin pu obtenir ce qu’il cherchait, l’objet de ses désirs. L’homme heureux serait donc celui qui, après une âpre lutte pour parvenir à la félicité,
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PROUST, La Fugitive, IV, P. 33.

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