Ethique du sujet

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L'auteur questionne dans cet essai une certaine éthique de la fragilité et de l'échec, initiée avec la quête antique, déjà précaire, de ce que Foucault appelait le "souci de soi", et encore manifeste à travers les tourments identitaires des minorités actuelles. La figure du sujet s'y trouve réhabilitée, après une période de discrédit due à certains courants de pensée postmodernes, dimension polémique que l'ouvrage n'esquive pas.
Publié le : samedi 1 juillet 2006
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EAN13 : 9782336254630
Nombre de pages : 280
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Éthique du sujet
Problématiser à partir de Foucault

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Edouard JOURDAIN, Proudhon, Dieu et la guerre. Une philosophie du combat, 2006. Pascal GAUDET, Kant et le problème du transcendantalisme, 2006. Stefano MASO, Le regard de la vérité, cinq études sur Sénèque, 2006. Eric HERVIEU, Encyclopédisme et poétique, 2006. J.-F. GAUDEAUX, Sartre, l'aventure de l'engagement, 2006. Pasquine ALBERTINI, Sade et la république, 2006. Sabine AINOUX, Après l'utopie: qu'est-ce que vivre ensemble ?, 2006. Antonio GONZALEZ, Philosophie de la religion et théologie chez Xavier Zubiri, 2006. Miklos VETO, Philosophie et religion, 2006. Petre MARE~, Jean-Paul Sartre ou les chemins de l'existentialisme, 2006. Alfredo GOMEZ-MULLER (dir.), Sartre et la culture de l'autre, 2006 Laszlo TENGEL YI, L'expérience retrouvée, Essais philosophiques I, 2006. Naceur Ben CHEIKH, Peindre à Tunis, 2005. Martin MOSCHELL, Nous pensons toujours ailleurs, 2006. Antonia RIGAUD, John Cage, théoricien de l'utopie, 2006. François Dagognet, médecin et philosophe, 2006. Jean-Marc LACHAUD (dir.), Art et politique, 2006.

Aubin DECKEYSER

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Ethique du sujet
Problématiser à partir de Foucault

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www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01100-4 EAN: 9782296011007

À Lucie, Patricia, Hannah et Dorina Dans la vérité perpétuelle du bonheur et le courage de vivre en permanence

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Table des matières

Table des sigles.............................................................................. Préface Premier Jalon Naissance et actualité de l'éthique du sujet ...............................

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Xl 1 5

Chapitre 1. - Les pratiques éthiques de la signification
du sujet: configurations discursives de la vérité et métamorphoses contemporaines de l'identité ....................... 1.0 Les enjeux éthiques des regards antiques et modernes de l'individu sur lui-même .................................................... 1.1 L'ordre de l'éthique de la signification du sujet dans les nœuds rationnels du langage ................................... 1.1.1 L'éthique du sujet dans le nœud rationnel de la sémiotique 1.1.2 L'éthique du sujet dans le nœud rationnel de la sémantique 1.1.3 L'éthique du sujet dans le nœud rationnel de la pragmatique 1.2 L'éthique du discours etla vérité du sujet dans le savoir 1.2.1 L'ordre du discours et l'éthique de la vérité du savoir 1.2.2 Le profil discursif comme constellation d'énoncés ... 1.2.3 La sphère de la formation discursive 1.2.4 L'éthique de l'auteur 1.3 Éthique de l'identité et vérité du sujet dans la culture 1.3.1 La théorie du nom propre et l'effacement du sujet chez Claude Lévi-Strauss 1.3.2 Opacité et originalité du nom propre dans la culture kuba 1.3.3 La critique derridienne de Lévi-Strauss 1.3.4 L'éthique de la narrativité, vérité de l'identité et profil réflexif du sujet selon Paul Ricoeur
7 7 9

10 13 17 20 22 24 25 27 34 34 39 41 45

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Chapitre 2 - Production de la vérité et initiation à l'éthique du sujet '" .... 2.1 Le statut de l'éthique communicationnelle de Jürgen Habermas face à l'éthique du gouvernement des autres et du souci de soi chez Michel Foucault Foucault et l'émergence du sujet éthique L'éthique de l'individualisme philosophique et sociologique Heidegger et la question du sujet Nietzsche et la critique de la subjectivité L'éthique de la vérité du sujet dans le sillage de Nietzsche..

51

2.2 2.3 2.4 2.5 2.6

51 55 63 72 75 85 89 91

Deuxième Jalon Rationalité de l'espace public et sol critique de l'humanisme...

Chapitre 3 - Au vif du sujet et du débat éthique: de la critique
de la métaphysique à l'éthique de la raison politique 3.1 La problématique d'une éthique de l'individu pathologique: l'internement métaphysique du sujet et la question bioéthique 91 Les enjeux éthiques de lalecture foucaldienne de Descartes et de la critique derridienne de Foucault 97 La configuration historique et institutionnelle du sujet éthique: constitution de la société asilaire et critique de la raison politique 115 L'éthique de l'espace public et du temps institutionnel: Foucault et Goffman 135

3.2 3.3

3.4

Chapitre 4 - L'ère de l'anti-humanisme et sol critique du sujet moderne: une éthique de l'euthanasie du sujet et questionnement de la mort de l'homme 4.1 La crise de I'humanisme et le problème philosophique de la mort 4.1.1 La question de l'humanisme chez Heidegger.. 4.1.2 La mort de l'homme sous le patronage de Nietzsche.. Plaidoyer pour quel homme 7 Les enjeux éthiques de la fragilité et de l'euthanasie du sujet à travers l'ontologie de l'actualité

149 149 149 154 158 161

4.2 4.3

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Troisième Jalon Aire minoritaire et lecture culturelle de Foucault Chapitre 5 - Nécessité et actualité d'une lecture négro-africaine de Foucault.. 5.0 5.1

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5.2

Prologue aux nouvelles rationalités africaines 167 L'éthique de l'invention d'un nouvel ordre du discours face à la fragilité du sujet africain dans les travaux de V. Y. Mudimbe 168 5.1.1 Naissance de l'Afrique comme concept et comme réalité 172 5.1.2 Le double versant de l'analyse critique de Mudimbe : le point de vue épistémologique et le niveau ontologique 179 5.1.3 Critique de l'œuvre théorique de V.Y. Mudimbe 184 5.1.4 La fonction de la question du sujet dans la lecture négro-africaine de Foucault 188 5.1.4.1 Le mode d'objectivation de l'individu négro-africain 189 5.1.4.2 Le mode d'invention de soi 192 5.1.4.3 Le mode de production de soi 193 5.1.4.4 Enjeux éthiques de l'hétérologie : inerties et échec de la quête identitaire 194 5.1.5 Arrêt critique: spécificité et pluralité de l'épreuve de subjectivation 198 Jalons de la pratique protologique comme éthique de créativité et comme esthétique de l'existence: la vérité de l'art de vivre comme ritualité de passage de la médiocrité à l'excellence 199 5.2.0 La pratique d'esthétisation comme instance de créativité et comme initiation aux rationalités fondatrices 199 5.2.1 L'espace de l'esthétique initiatique et la pédagogie d'une éthique de l'excellence 200 5.2.2 Du lieu protologique comme art de vivre 202

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Chapitre 6 - L'éthique du sujet minoritaire: de l'autonomie de la conquête identitaire à l'horizon d'un nouvel ordre de vérité au sein de l'espace culturel contemporain Autonomie de l'espace public et questionnement de l'identité minoritaire 6.1.1 Clarification de l'espace public: état des lieux 6.1.1.1 L'état de la sphère publique dans la théorie politique de Jürgen Habermas 6.1.1.2 Statut de la lutte féministe au sein de l'espace public 6.1.1.3 Le problème de l'intégration dans la sphère publique et l'avènement de la minorité comme altérité 6.1.2 Clarification de l'autonomie minoritaire: état de la question 6.1.2.1 Éléments définitionnels de la minorité 6.1.2.2 Précisions socio - philosophiques des fondements de la minorité 6.2 Identification de l'espace public comme lieu d'habitation pour le citoyen minoritaire Conclusion Bibliographie Notes 6.1

205 205 205 206 209

210 211 211 211 212 217 221 235

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Table des sigles

A.S. : L'archéologie du savoir D.E. : Dits et écrits HF : Histoire de la folie à l'âge classique MC.: Les mots et les choses N C. : Naissance de la clinique o.D. : L'ordre du discours P UF : Presses Universitaires de France SP : Surveiller et punir SS : Le souci de soi UP : L'usage des plaisirs VS : La volonté de savoir

Préface

Poser aujourd'hui la question du sujet équivaut fondamentalement à éclairer son cadre d'émergence et à justifier le lieu de naissance d'une interrogation renouvelée de l'urgence de l'éthique. La problématique du sujet est sortie de l'ombre de la mort, elle commence de nos jours à recueillir un nouveau souffle vital, et elle redevient la question d'une ardente actualité. Longtemps considéré comme thème de dérision et d'exclusion, le problème du sujet a connu une véritable inflation réflexive dans les figures des rationalités modernes: il a été méprisé dans les clairières thématiques proches des questions du structuralisme, de l'individualisme, du libéralisme, de l'humanisme, et des droits de I'homme au cœur des sociétés. Il importe ainsi d'identifier d'autres sites de fertilité pouvant permettre de traiter de front un tel problème. À vrai dire, c'est à partir de l'itinéraire philosophique comme celui de Michel Foucault, que l'on peut aborder avec originalité et pertinence les aspects majeurs de l'éthique interrogative de la vérité du sujet. Il s'agit d'abord de problématiser avec Foucault et à partir de lui la question de la modernité telle qu'elle demeure liée à celle du statut de l'individu à travers les figures historiques des rationalités mises en œuvre au sein des pratiques institutionnelles et dans le gouvernement de soi et des autres. Il s'agit au fond d'entreprendre le questionnement du rapport entre l'éthique et le sujet en instaurant un débat au sein de l'espace public moderne et contemporain en vue de clarifier les repères de la vérité de l'individu. Notre ouvrage Éthique et Vérité.Initiation à l'itinéraire de Michel FoucauftI, consacré à l'élucidation de l'éthique de la vérité dans le cheminement philosophique de Foucault, a, croyons-nous, suffisamment éclairé le contexte général dans lequel s'est posée et peut être reprise la question du sujet. Nous avons analysé cet itinéraire en affirmant l'importance d'une initiation à une éthique de la vérité: c'est ce que nous avons appelé initiatique philosophique. Il s'agit d'une dynamisation du trajet de l' œuvre en vue de structurer ses schèmes organisateurs et ses constellations significatives. Cependant, loin d'être un havre paisible dont on pourrait philosophiquement décrire la béance naïve des structures,

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l' œuvre foucaldienne apparaît plutôt comme une architecture complexe où s'infiltre, se propage ou s'incruste un foyer de vérité, une énergie interrogative toujours en action et se déprenant d'elle-même, une souche calcinée où brûlent encore les solutions et s'éteignent les évidences, un brasier à l'œuvre dans les problèmes qu'il active. Comme telle, l'œuvre de Foucault ne se découvre que par son action au coeur des problèmes. Elle n'existe que dans son opérativité réelle dans l'élan permanent de ses interrogations. En dehors du cadre de questionnement des problèmes, elle ne peut apparaître que comme un long texte lyrique2. En effet, se proposer d'entreprendre l'étude d'une œuvre aussi fuyante que l'ensemble de "grands" écrits et de quelques récits de Foucault paraît à première vue sinon présomptueux, du moins extrêmement difficile. Toute la critique sur Foucault prouve à quel point il est difficile d'échapper au dangereux écueil de la paraphrase. Est-ce la raison centrale pour laquelle aucun ouvrage critique de grande importance sur lui, à notre avis, n'a paru jusqu'à ce jour en venant directement de la scène française ou francophone ?3 Car, les rares études critiques consacrées à Foucault nous viennent principalement de l'aire anglo-saxonne et du cadre germanique. Mais de nombreux articles plus polémiques qu'élogieux ont commenté diversement son œuvre. Leur effort peut être défini comme ne se représentant l'essentiel de l' œuvre foucaldienne que comme réalité monolithique et statique. Certains esprits malveillants ne manqueraient pas de nous souffler que cela serait lié essentiellement à son obscurité, à sa difficulté, à l'hermétisme de ses acrobaties verbales, à son volontaire retranchement derrière l'inaccessibilité. Peut-être même iraient-ils jusqu'à dire que Foucault est en partie responsable d'une écriture difficile et obscure aujourd'hui à la mode, du moins sous la houlette d'un auteur comme Maurice Blanchot. C'est tant par la beauté de son texte que par les vérités qu'elle révèle, par l'originalité de sa démarche que par la force de l'expérience intrinsèque qu'elle exprime, par l'horizon de sa problématique générale que par la vitalité de ses problèmes, etc., que l' œuvre de Foucault mérite notre attention. Et maintenant, dans notre ouvrage, nous tentons, dans la mesure du possible, de garder nos distances, en établissant un écart vis-à-vis des textes de Foucault pour mieux éclairer autant que faire se peut la problématique du sujet, d'une part en la confrontant aux formulations de la

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subjectivité au sein des champs mouvementés de la modernité, et d'autre part en l'intégrant au coeur des débats philosophiques contemporains concernant l'identité de l'individu, son intégration au sein de l'espace institutionnel, et son combat dans l'espace public. D'où l'importance de la dimension éthique dans le monde actuel. Foucault a clairement abordé cette question dans son étude intitulée Omnes et singulatim : vers une critique de la raison politique4 d'une part, et surtout dans ses deux derniers ouvrages que sont L'usage des plaisirs et Le souci de soi. L'éthique du sujet y est devenue le fil directeur de l 'Histoire de la sexualité, et le couronnement final de tout son itinéraire philosophique. Dès lors, la dimension proprement éthique de l'existence humaine doit sortir de l'ombre de l'ambiguïté ordinairement marquée par la confusion qui sépare le niveau réflexif de la parole significative du sujet et l'activité pratique en tant qu'engagement au cœur de la société. L'aspect réflexif de l'éthique, dans sa dimension fondamentale, désigne la représentation rationnelle du sujet individuelle et de la communauté politique. Cependant, l'univers éthique, est surtout un art de vivre: il relève ainsi de la pensée fondatrice des vertus vitales dans l'orientation de l'agir humain dans son double versant individuel et collectif. L'éthique du sujet ainsi envisagée est donc confrontée à un double problème comprenant de multiples questionnements au gré des écueils dans les temps actuels. Le premier problème essentiel d'aujourd'hui qui écartèle, d'un côté la cordée de l'éthique du sujet, concerne l'importance des expériences - limites, telle vieux problème de la mort qui ne cesse de hanter le devenir de l'être humain, ou encore l'emprise de l'irréversibilité et de l'incurabilité de la maladie qui ranime sans cesse la question de l' euthanasie du sujet humain et comme lieu de naissance du questionnement bioéthique. Le second problème essentiel de nos jours qui articule, de l'autre côté cette même cordée de l'éthique du sujet, concerne la réalité souvent cachée, longtemps tenue secrète, que constitue l'aire inquiétante des minorités, depuis la beauté plurielle du visage de la femme jusqu'aux tourments millénaires de l'Afrique, berceau du sujet humain, et pourtant historiquement handicapée et aujourd'hui artificiellement délaissée. Nous vivons sous l'ère de l'affirmation de la conscience des individus identifiés dans l'espace public et culturel contemporain comme sujets

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minoritaires. La reconnaissance mutuelle des différences ouvre la possibilité de l'éthique comme nouvel art de vivre au sein du présent. Se manifeste la nécessité d'une anamnèse éthique donnant naissance à une éthique de la fragilité pour pouvoir sortir de la précarité et en vue de mettre en œuvre le passage initiatique de la médiocrité à l'excellence humaine. Ce passage initiatique discrédite l'artifice du dehors que constitue le concept d'obédience darwinienne et bachelardienne de « développement» généralement imposé comme exigence faussement fondamentale, et pourtant toujours venu d'ailleurs, et inutilement présenté comme prêt-à-porter éthique. L'éthique comme art de vivre, engage authentiquement le sujet individuel et la communauté politique à intégrer profondément la vérité des discours et des pratiques pour bien vivre dans le monde et les temps actuels. Ces cadres éthiques recèlent le bénéfice de la vigilance afin de lutter en permanence contre l'éparpillement de l'ordre discursif du sujet au risque de perdre toute sa légitimité et sa véritable identité. Il convient alors de sonner l'alarme en alertant tout l'espace public et tout le champ culturel, en informant les individus et les collectivités des dangers possibles ou imminents, en dénonçant tous les abus de langage et des gestes concrets qui conduisent à vider la parole du sujet de tout son sens et son engagement de toute sa pertinence, de toute sa richesse et de toute son originalité.

Premier Jalon
Naissance et actualité de l'éthique du sujet

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Chapitre 1.
Les pratiques éthiques de la signification du sujet: configurations discursives de la vérité et métamorphoses contemporaines de l'identité

1.0 Les enjeux éthiques des regards antiques et modernes de l'individu sur lui-même
Quel regard l'individu doit-il, à présent, porter sur lui-même, sans tomber dans la vicieuse réflexivité du repli sur soi? Cette question initiale peut être approfondie, explicitée à travers les interrogations suivantes: comment peut-on expliquer aujourd'hui l'éclipse d'une éthique individuelle du souci de soi par rapport à la rationalité morale de la modernité inspirée par le principe delphique du «connais-toi toi-même» ? Quels jalons mettre en place pour fonder à nouveau une éthique rigoureuse et pertinente du salut de l'individu? L'autonomie de l'individu est-elle un enfer ou un paradis? En amont de ces questions fondamentales, il convient de rechercher comment un philosophe comme Michel Foucault explique historiquement les enjeux éthiques des regards antiques et modernes de l'individu sur lui-même. Les techniques antiques de l'éthique du souci de soi peuvent être considérées comme un lieu presque paradisiaque de l'autonomie individuelle. Il convient de se référer principalement au livre de l'Alcibiade I pour voir et comprendre comment Platon développe dans ce dialogue5 la première élaboration philosophique de l'éthique du souci de soi. Dans son commentaire de ce dialogue de Platon, Foucault isole trois thèmes principaux: « d'abord, le rapport entre le souci de soi et le souci de la vie politique; ensuite le rapport entre le souci de soi et l'idée d'une éducation défectueuse; enfin, le rapport entre le souci de

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soi et la connaissance de soi »6.En tenant compte de ces trois rapports inhérents à l'éthique du souci de soi, et en mettant surtout en exergue le rapport entre le souci de soi et la connaissance de soi, il apparaît que, dans l'Antiquité gréco-romaine, l'on voit naître et se développer un ensemble de techniques qui prennent la forme d'un précepte: epimeleisthai sathou, c'est-à-dire « prendre soin de soi », avoir « souci de soi », « se préoccuper, se soucier de soi ». En effet, selon Foucault, «pour les Grecs, ce précepte du « souci de soi» figurait l'un des grands principes des cités, l'une des grandes règles de conduite de la vie sociale et personnelle, l'un des fondements de l'art de vivre »7. Il y a à la base de ce souci de soi un principe moral qui correspond à l'incitation du principe éthique de Delphes: gnôthi seautou, « connais-toi toi-même ». Il n'y a dans ce principe delphique aucune forme d'abstraction à l'égard de la vie. Il s'agit fondamentalement d'un conseil technique, d'une règle à suivre pour la consultation de l'oracle. Ainsi, «connais-toi toi-même» voulait dire « N'imagine pas que tu sois un dieu» ; ou encore « Sache bien quelle est la nature de ta demande lorsque tu viens consulter l'oracle ». Selon Foucault, dans les textes grecs et romains8, l'ancienne injonction à se connaître soi-même demeure sans cesse associée à cet autre principe qu'est le souci de soi, et c'est seulement ce besoin de prendre soin de soi qui rend possible l'application de la maxime delphique. C'est clair, l'individu doit prendre soin de lui-même. Autrement dit, l'individu doit s'occuper de soi avant de mettre en application le principe delphique. C'est dire qu'il y a subordination du deuxième principe par rapport au premier. Cette éclipse du «prends soin de toimême» par rapport au «connais-toi toi-même» s'explique pour les raisons suivantes. D'abord, il apparaît aujourd'hui que les principes moraux de la société occidentale ont subi une transformation profonde. Ensuite, il y a une grande difficulté à fonder une morale rigoureuse et des principes austères sur ce précepte qui nous incite à porter un regard lucide sur nous-mêmes. Mais, quel est le statut du regard moderne de l'individu sur lui-même? Autrement dit, quelle est la portée réelle du regard que l'individu moderne est amené à porter sur lui-même? Ce principe d'autonomie n' a-t-il pas longtemps été tenu pour quelque chose d'immoral? Comment s'est développé l'enfer du souci de soi dans le monde moderne?

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Le regard moderne de l'individu sur lui-même s'est développé au sein de I'héritage de la morale chrétienne qui fait du renoncement de soi à soi la condition du salut. Le privilège de l'autre et des autres qui fonde également la morale sociale et l'énonciation d'une loi externe au souci de soi sont devenus les véritables bases ou fondements de la morale moderne. Dans le contexte culturel de la tradition gréco-romaine, le souci de soi avait précédé la connaissance de soi, tandis que dans l'univers culturel de la modernité, depuis Descartes jusqu'à Husserl, seule la connaissance de soi est le socle fondamental de la morale. Telle est l'émergence fondatrice du désarroi culpabilisant au cœur de l'individu; d'où la difficulté de défendre une éthique purement basée sur l'individu sans sombrer dans le piège immoral de l'égoïsme. L'autonomie, au lieu d'être un paradis comme dans la culture antique, devient finalement un enfer dans le monde moderne.

1.1 Uordre de l'éthique de la signification du sujet dans les nœuds rationnels du langage
La quête du sens et la compréhension de l'ordre de la signification du sujet constituent les fondements permettant de clarifier le problème de l'éthique dans la philosophie du langage. Énoncer la subjectivité dans le langage consiste justement à décrire systématiquement les traces de l'inscription du sujet parlant dans l'énoncé9. Il est question de la subjectivité entendue dans sa signification fondamentale: un sens linguistique, mais qui ne cesse de côtoyer et d'interpeller les usages communs de ce terme aussi problématique qu'indispensable. C'est ce que traduit fort bien le philosophe belge André Berten dans le titre même de son étude: Sémiotique, sémantique et pragmatique: la question du sujet10. Ce texte doit être considéré comme relativement majeur dans les recherches actuelles sur la philosophie du langage. Ce philosophe propose comme tâche philosophique d'identifier les trois maillons de la rationalité et de clarifier les articulations de la question du sujet dans le langage. Un véritable bouleversement a marqué et transformé les manières traditionnelles de poser les problèmes philosophiques, et en particulier la question du sujet. La rationalité fondatrice du questionnement de la vérité du sujet porte et pivote fondamentalement autour du site transitaire du problème de la signification. Passage obligé de la

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régulation interrogativedu sens. D'où cette question initiale: qu est-ce
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que cela veut dire ?11Il y a une diversité de quêtes et une multiplicité d'enquêtes dans la formulation de la question de la signification. L'analyse patiente du dénouement des mailles de la rationalité dans le langage montre que la question de la signification du sujet peut être étudiée de manière positive et féconde à travers trois principales approches: « les trois approches sont celles de la sémiotique (ou de la linguistique structurale) ; celle de la sémantique et de I'herméneutique ensuite; celle enfin de la pragmatique contemporaine »12. 1.1.1 L'éthique du sujet dans le nœud rationnel de la sémiotique Le problème principal qui émerge du nœud rationnel de la sémiotique porte sur l'identification et la clarification de la notion de signe. Celle-ci a pris essor dans le structuralisme linguistique lorsque Ferdinand de Saussure a défini la langue comme système de signes. Cependant, l'ordre rationnel du signe qu'énonce de Saussure ne fonctionne que dans une logique étroite et fort particulièrel3. Un écart se dessine entre «la conception saussurienne du signe comme élément d'un système sémiotique, et la conception classique, celle qui fait du signe "une chose représentant une autre chose" »14.Cet écart a ainsi conduit à la distinction ordinaire, mais nécessaire, entre « le signe sémiotique» et le «signe sémantique ». L'importance que prend le concept de signe dans l'ordre philosophique est au centre des analyses de Foucault: « la philosophie classique, remarque-t-il, de Malebranche à l'Idéologie, a été de fond en comble une philosophie du signe »15. Pourtant, il y a plus. L'énonciation de la transparence ou de l'opacité du signe est corollairement la condition de possibilité de l'effacement du sujet. L'effort d'identification et de clarification du concept de signe imprime ses marques dans le cadre essentiellement philologique où justement le sujet est d'abord identifié comme un signe. Celui-ci est connu ordinairement, selon la terminologie proposée dans les analyses saussuriennes, comme le rapport entre un signifiant et un signifié. Au sein du trésor linguistique, le sujet est donc un signifiant au même titre qu'une personne, un individu, un atome social, une monade, etc. En tant

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que signe, le sujet est à la fois présent et absent dans l'acte de représentation de la chose signifiée. Dans ce cadre, pour mettre sur pied l'articulation d'une éthique de l'effacement du sujet, il convient de commencer par aiguiser attentivement le regard sur le site ordinaire du langage. Les méthodes d'analyse mises en place sont souvent de type structural, dans la mesure où elles portent sur les propriétés formelles du langage qu'elles prennent pour objet. Le langage est donc une structure complexe qui fonctionne de manière autonome; autrement dit, le langage «semble fonctionner tout seul, indépendamment du fait que les sujets qui prennent la parole le mettent en œuvre. Cette thèse a été à l'origine du mouvement qu'on a appelé structuralisme, mouvement qui a fondé quelques-unes de ses affirmations les plus provocantes sur base d'une transposition philosophique des thèses de la linguistique structurale »16.Il est difficile, dans ce cas, de faire surgir le sujet à travers les structures formelles du langage, car celui-ci apparaît, dans sa consistance et dans sa clôture, comme « un univers en soi, irréductible à l'ordre du réel, des individus parlants, des représentations »17.La structure du langage est une structure symbolique qui ne dépend ni d'une forme sensible, ni d'une figure de l'imagination et ni d'une essence intelligible. Les représentants du « structuralisme français» ont ainsi formulé respectivement les bases communes de l'effacement du sujet en ces termes: selon l'approche marxiste du structuralisme dans les écrits de Louis Althusser, les vrais sujets ne sont pas des individus réels qui viennent occuper des places dans un réseau social quelconque. Tel qu'il est défini naïvement dans le langage ordinaire, ce sujet « s'efface, il n'est plus que ce qui vient occuper un lieu dans la chaîne symbolique »18. En suivant les analyses psychanalytiques du structuralisme dans les Écrits de Jacques Lacan, l'on constate d'emblée que le «nom du père» a remplacé l'effectivité d'un sujet. « Ce n'est pas seulement le sujet, mais les sujets pris dans leur intersubjectivité qui prennent la file (...) et qui modèlent leur être même sur le moment qui les parcourt dans la chaîne signifiant (...). Le déplacement du signifiant détermine les sujets dans leurs actes, dans leur destin, dans leurs refus... »19.Il y a derrière cette vision l'idée de réduire le sens

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à titre d'effet, c'est-à-dire d'une combinaison d'éléments qui ne sont pas eux-mêmes signifiants. Par conséquent, parler du sujet ce n'est plus concevoir un sujet producteur de sens, mais-d'un sujet produit quelque part dans l'éparpillement des sens multiples »20.Cela va engendrer inexorablement la mort de l'homme, l'histoire sans sujet, etc. L'approche philosophique du structuralisme peut être principalement repérée dans les analyses élaborées par Michel Foucault dans Les mots et les choses et dans L'archéologie du savoir. Dans ces deux ouvrages, l'on découvre une véritable édification structurale de ce que Foucault appelle les épistémès. Il y a là un effort constant pour découper des univers de sens et pour les présenter de manière formelle en tant qu'ensembles délimités dans une clôture à situer à un moment précis de l'histoire. « Le sens est alors ce qui émerge de façon différentielle des jeux de signes organisés selon les règles « discursives» qui semblent tout aussi contraignantes que les règles phonologiques ou syntaxiques »21.C'est dans ce déplacement qu'il faut entendre les formulations discursives suivantes: « Avant la fin du XVIIIe siècle, l'homme n'existait pas. Non plus que la puissance de la vie, la fécondité du travail, ou l'épaisseur historique du langage. (...) L'Anthropologie constitue peut-être la disposition fondamentale qui a commandé et conduit la pensée philosophique depuis Kant jusqu'à nous. Cette disposition, elle est essentielle puisqu'elle fait partie de notre histoire; mais elle est en train de se dissocier sous nos yeux (. . .) »22. Quant aux analyses ethnologiques du structuralisme, elles sont développées principalement dans l' œuvre de Claude Lévi-Strauss. Le sort du sujet se joue comme événement aléatoire; le sujet est décrit à travers l'analyse du principe historique: « En affirmant ses prétentions aussi résolument qu'elle l'a fait dans le livre, l'analyse structurale ne récuse donc pas l'histoire. Bien au contraire, elle lui concède une place de premier plan: celle qui revient de droit à la contingence irréductible sans laquelle on ne pourrait même pas concevoir la nécessité. (...) Peut-être viable, une recherche

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tout entière tendue vers les structures commence par s'incliner devant la puissance et l'inanité de l'événement »23.Selon Lévi-Strauss, le sujet doit être réduit à sa plus simple expression, comme « une possibilité combinatoire qui aurait aussi bien pu ne pas être et qui, historiquement, n'a pas toujours été »24. À propos de la question du sujet, ces différentes analyses structuralistes s'accordent unanimement pour promouvoir son effacement. Il est montré clairement qu'il est tout à fait justifié de parler alors de « case vide », non pas au sens d'une vacuité que rempliraient au besoin des occurrences multiples. Ce n'est pas non plus au sens de la mort de l'individu ou de l'histoire sans sujet. Le sujet serait plutôt une case vide au sein du fonctionnement même de la langue, dans la mesure où il serait l'élément supplémentaire et disponible. Ainsi, le sujet prend appui sur une réelle indétermination qui caractérise en même temps son statut réel: «Une pensée du sujet doit se loger -dirions-nous dans un style foucaldien- dans l'espace et dans l'écart rendu possible par un code qui ne fonctionne qu'en raison de son indétermination »25. Cependant, n'est-il pas possible de trouver les traces du sujet dans les articulations significatives du langage ordinaire lui-même? L'émergence de la question du sujet n'est-elle pas possible grâce à l'herméneutique en tant que lieu interprétatif des énoncés, dans des contextes précis et dans les perspectives historiques qui ouvrent inévitablement des horizons inattendus de sens? Il est certainement possible de situer la question du sujet dans le fonctionnement même du langage en entreprenant, d'une part, un retour à la sémantique qui autorise une place à l'auteur et au lecteur, et d'autre part, un détour vers la pragmatique, qui tente de répondre à la question« qui parle? », à la suite de Benveniste ou de Jakobson. 1.1.2 L'éthique du sujet dans le nœud rationnel de la sémantique La sémantique est le cadre général d'élucidation du problème de la signification et cadre spécifique d'analyse des éléments du langage. Elle comprend un triple cheminement linguistique qui se divise ordinairement en sémantique pragmatique, en sémantique grammaticale et

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en sémantique lexicologique. Le champ sémantique fait fonctionner philosophiquement la question du sujet, de l'auteur et du lecteur à travers l'orientation herméneutique. Il convient de se tourner, en guise d'illustration, vers les analyses de Paul Ricoeur pour pouvoir déceler les limites du structuralisme dans la sémiotique, et spécifiquement les limites du structuralisme linguistique. Cette dénonciation concerne d'abord le fait que la sémiotique ne va nullement plus loin que les signifiés et qu'elle ignore alors la référence; ensuite, elle porte sur le fait que la linguistique est poussée de s'arrêter à l'unité du signe et éprouve des difficultés importantes pour accéder aux unités plus grandes que sont les phrases et les textes. Pour transcender ces limites, il convient de s'orienter dans la perspective de l'herméneutique ouverte par Paul Ricoeur. Cette perspective doit être distinguée de celle du contexte philosophique allemand26. Chez Gadamer, par exemple, à la manière de la tradition sémiotique, le sujet est également aboli et renvoyé au milieu du langage. Cette façon d'être pris dans le langage est la condition de possibilité de toute compréhension: « la conduite de celui qui joue ne peut pas être comprise comme une conduite de la subjectivité, puisque c'est plutôt le jeu qui joue, en entraînant les joueurs en son sein et en devenant lui-même le véritable subjectum du mouvement du jeu. De même, il n'est pas question ici d'un jeu avec la langue ou avec les contenus de l'expérience du monde ou de la tradition qui s'adressent à nous, mais du jeu de la langue elle-même qui s'adresse à nous, qui propose et retire, qui interroge et s'accomplit elle-même dans la réponse »27.Autrement dit, le sujet s'efface devant la chose même, devant l'impérieuse vérité de la chose même. L'individu est empiriquement désigné comme simple interlocuteur. Le sens du sujet est contenu dans le langage qui est le milieu préalable à tout dialogue. On peut remarquer de manière critique que la conception gadamérienne de l'herméneutique du sujet est victime du conservatisme historique qui la caractérise fondamentalement. Selon cette même conception, la compréhension du sens, dans la quête du salut de l'individu, demeure viscéralement rivée au passé. C'est grâce au texte historique que s'opère la compréhension du sujet. Voici comment Gadamer décrit le texte historique et énonce le problème philosophique de la compréhension: « Dans la mesure où l'on n'envisage plus l'individualité et son opinion, mais la vérité de la chose, un texte n'est plus compris comme

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une simple expression de la vie, mais est pris au sérieux dans son ambition de vérité »28. Après Gadamer, l'herméneutique du sujet a été clairement réhabilitée notamment dans les réflexions entreprises par Manfred Frank dans son ouvrage L'ultime raison du sujet29. L'on sait que Frank s'inspire largement de l'herméneutique entreprise par Friedrich Schleiermacher. Ce protagoniste de 1'herméneutique romantique est souvent appelé au secours: « Pour Schleiermacher, écrit Frank, c'est essentiellement et toujours l'individu qui, par son intervention, empêche la structure (c'est-à-dire les signes dont l'identité avec eux-mêmes est garantie par elle) de coïncider avec elle-même »30.Dans ce contexte, les analyses développées dans L'ultime raison du sujet prennent appui sur l'idée de l'impossibilité de penser la nouveauté et de promouvoir l'énergie créatrice à travers la linguistique structurale où la langue est toujours - déjà appréhendée, immobilisée comme un simple code du répertoire commun, ou encore enchaînée comme système complexe de signes. C'est pourquoi, au lieu de référer à l'emprise de l'histoire, à la manière de Gadamer, Frank croit trouver la naissance et la fécondité de la signification au sein du sujet lui-même, célébré comme créateur de sens: «Aucun mot ne révèle son sens de lui-même; il le doit à une initiative interprétatrice dont l'auteur sera toujours - en dernière instance - un sujet singulier (...) le sujet singulier se projetant vers son sens sur la base d'un monde déjà interprété par d'autres individus n'est jamais
le sujet - en

- général,

mais un être singulier conscient de soi dans sa

situation singulière (qui l'est aussi sémantiquement) »31.Cependant le lieu naissance de ce sujet est un véritable sol mouvant, comme le statut instable qui le caractérise profondément. Cette instabilité rend visible la non-identité du sujet: « L'herméneutique romantique a pris très au sérieux la non-identité des signes (.. .), mais également la non-identité du sujet s'interprétant lui-même à leur lumière (.. .). C'est pourquoi, toute articulation, de même que toute compréhension, n'est pas seulement reproductrice (c'est-à-dire répétant une convention rigide), mais créatrice d'une manière qui échappe à un contrôle systématique. L'attribution individuelle du sens ébranle constamment la synthèse sémantique qui relie le substrat du mot avec son sens et déplace toujours les limites considérées comme valides de la normalité sémantique. C'est pourquoi, décider du « sens vrai» d'un énoncé ne peut avoir fondamentalement

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que le caractère d'une conjecture, et sa réussite ou son échec ne se mesurera jamais à des critères objectifs, mais bien plutôt pragmatiques et dialogiques (inner dialogisch) »32.Le sujet, dans la raison ultime de sa singularité, devient donc un véritable créateur individuel de sens. Mais, il faut se tourner vers l'herméneutique du langage dans les écrits de Paul Ricoeur pour voir surgir quelles nuances nouvelles. Ce philosophe apporte dans son cheminement intellectuel plein de prudences pour comprendre rationnellement les constellations sémantiques du discours et du sujet. Ricoeur ne prône nullement la destitution du sujet inhérente à l'approche sémiologique de la linguistique structurale; il ne propose encore moins la poursuite du point d'ancrage et de surgissement du sujet. C'est plutôt au-delà de la langue, dans l'énoncé au sein d'une phrase, dans des unités de langage supérieures au mot, au signe, qu'il faut situer la nouveauté de la compréhension: « la nouvelle unité linguistique sur laquelle la phénoménologie de la signification peut faire fond n'est plus la langue, mais de parole ou de discours, et cette unité est la phrase ou énoncé; il faut l'appeler une unité sémantique et non plus sémiologique, parce que c'est elle qui proprement signifie »33. Il y a généralement, dans l'analyse ricoeurienne du discours, dans sa phénoménologie herméneutique du texte, l'importance de la référence pour comprendre la dimension sémantique du langage. Le texte est ainsi la porte ouverte au conflit des interprétations du monde, et non le lieu où recueillir la pureté des réalités du monde dans leur radicalité. C'est par approximation que j'accède à l'interprétation du monde: «Alors j'échange le moi, maître de lui-même, contre le soi, disciple du texte »34. Autrement dit, le monde est compris comme monde interprété, de même que le sujet découvre directement la dimension de son statut à l'intérieur du texte, et il se découvre indirectement à l'intérieur du monde. Ce qui est certain, au dire de Ricoeur, c'est le fait que « le langage a la capacité réflexive de se mettre à distance et de se considérer, en tant que tel et dans son ensemble, comme rapporté à l'ensemble de ce qui est. Le langage se désigne lui-même et son autre. Cette réflexivité prolonge ce que la linguistique appelle fonction métalinguistique, mais l'articule dans un autre discours, le discours spéculatif. Ce n'est plus alors une fonction que l'on puisse opposer à d'autres fonctions, en particulier à la fonction référentielle, puisqu'elle est le savoir qui accompagne la fonction référentielle elle-même, le savoir de son être- rapporté à l'être »35.

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