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Ethique, espérance et subjectivité

De
229 pages
Les succès enregistrés par la technique ont conduit l'homme contemporain à s'orienter vers le rêve d'une humanité enfin maîtrisée. Cependant, la technique à elle seule ne saurait résoudre tous les problèmes posés par l'existence humaine. Face à ces limites, on est en droit de s'interroger sur l'apport de la technologie au bonheur humain et des perspectives envisageables face à la décadence matérialiste pour assurer un meilleur avenir à l'humanité.
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ÉTHIQUE, ESPÉRANCE ET SUBJECTIVITÉ

Du même auteur Éducation, Démocratie et Développement, Paris, L’Harmattan, 2010. École et justice sociale, EUE, 2010. Collectif, Éducation et développement solidaire, Paris, DDB, 2009.

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Stanislas R.BALEKE

ÉTHIQUE, ESPÉRANCE ET SUBJECTIVITÉ

L’Harmattan

A Immanuel BUSHU, Apôtre de la tolérance, Défenseur de la justice et, Prophète de l’espérance, Je dédie ce livre !

REMERCIEMENTS Très sincèrement, je voudrais exprimer ma reconnaissance à l’endroit des amis lyonnais qui m’ont toujours éclairé par leurs conseils et remarques, notamment : Jacques Mani Philippe, Aimé Richard Lekoa, Louis-Marie Essemne, Théodore Onguene, Paul Vuilermoz et toute l’équipe Pax Christi de Lyon. Je suis aussi reconnaissant pour le soutien que n’ont cessé de m’apporter les amis parisiens que sont : Luigi Elongui, Romain Gitenet et JeanPaul Epenge. Je ne peux ignorer le réconfort que me procure mes frères et soeurs du Congo, malgré l’éloignement. Je pense spécialement à Donnah Maboko, Mushepe Mukwange, André Kyubwa, Elvis Mulindwa, Gracia Nabindu, Idrissa Assumani, Patience Kasigondo et Mahata Byombo. Aux collègues Georges Ndumba L’Ifefo, Michel Kouam, Brigitte Matchinda, Judith Sadja, Jean-Paul Messina, Jean Dietz et Noël Simo, je rend un vibrant hommage pour la compagnie et surtout pour les efforts qu’ils déploient en permanence, afin de maintenir allumée la flamme de l’espérance au sein d’une société en proie au doute et à l’angoisse. Finalement, à Roger et Jeannette Cellier, Suzanne Maizonny, Charles Bissimwa, Djafary Matenga, Pierre Matate, Noëlle Lassalle, Claude Digonnet, Bruno Martin,Gracia Neema, Yves Mavatico et Ernest Mbiakop je dis : Aksanti 1!

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Expression de la langue africaine Swahili. Elle se traduit en français par merci.

INTRODUCTION
Il est difficile d’évoquer la notion de l’éthique et de l’espérance sans faire allusion à la problématique de la subjectivité. Que ce soit chez Gabriel Marcel, Louis Lavelle, Jacques Maritain ou chez beaucoup d’autres philosophes contemporains, la question du sujet est souvent placé au cœur de l’expérience existentielle. Pour Jacques Maritain, c’est la raison qui constitue la règle et la mesure des actes humains. Il constate aussi que la même raison « échoue souvent. Tout d’abord parce que le biologique l’emporte le plus souvent sur le rationnel, surtout chez l’homme collectif. »1 A son tour, Gabriel Marcel développe une pensée à travers laquelle il montre que les descriptions phénoménologiques de la sensation et celles du corps humain sont étroitement liées. De même que la sensation donne prise à une double vue, sur le monde et sur le sujet, de même le corps est susceptible d’une double lecture. Ainsi, le corps peut être considéré comme « un instrument, un objet parmi les objets, où l’on pourra le voir en tant que mien, en tant que sujet. »2 La proximité entre le sujet existant, son corps et sa prétention à la vérité entraîne aussi une proximité dans la solution. Gabriel Marcel en était tellement convaincu, qu’il a rejeté toute interprétation de l’existence qui voudrait limiter le corps à un simple instrument ou un objet manipulable à volonté et sans respect. Mais ce n’est pas la première fois. En effet, sa position sur la non-objectivation du corps ne souffre d’aucune ambiguïté. Aucune personne et aucune institution n’a le pouvoir de traiter le corps comme un objet. Une position soutenue par l’affirmation suivante : « Comme pour la sensation, les deux points de vue contradictoires sur le
J. MARITAIN, Questions de conscience. Essais et allocutions, Paris, DDB, 1938, p. 139. 2 G. MARCEL, Journal Métaphysique, Paris, Gallimard, 1927, p. 324.
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corps, immédiat et médiat, sont irréductibles et ne peuvent être dépassés en une synthèse supérieure. »3 En comprenant le corps comme mien, je parviens à lui conférer le statut de médiateur entre moi et la connaissance. Comme médiateur, il devient le centre de tout accès du sujet à la vérité. Une approche attestée par Louis Lavelle qui estime que le moi est inséparable de son corps. En effet, « c’est par sa liaison privilégiée avec le corps que la conscience devient la conscience que j’ai de moi. »4 À vrai dire, sans mon corps, il est difficile de prendre conscience de mon existence. Le je qui représente le sujet existentiel se découvre lorsqu’il se trouve au milieu des autres sujets qui lui renvoient l’image de sa propre subjectivité. Si nous prenons le cas d’une situation existentielle concrète, nous dirions que c’est la souffrance des autres qui nous donne l’occasion de méditer sur notre propre souffrance. Il est donc impossible de penser l’espérance en ignorant le contexte existentiel d’un sujet en situation. Une telle démarche conduirait tout droit vers l’objectivation de l’existence. Mais c’est la position du sujet face à sa conscience qui lui donne d’effectuer des choix responsables et d’agir en humain. Toutefois, l’itinéraire de l’existence s’accompagne toujours des moments heureux, mais aussi douloureux. Face aux circonstances douloureuses, l’espérance est l’ultime recours. Mais si notre société a besoin de se tourner vers l’espérance vraie, c’est parce qu’elle a placé toute sa confiance dans la technique et le progrès. Or, la réalité quotidienne témoigne de la limite de ceux-ci. Pourquoi ne pas essayer une autre voie si celles auxquelles l’homme s’est confié ont montré leurs limites ? Cette œuvre comporte quatre différents chapitres. Le premier chapitre est consacré à l’étude du corps : sa manipulation par la science moderne, sa relation à l’âme et son rôle dans la
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Ibidem. L. LAVELLE, De l’âme humaine, Paris, Aubier, 1951, p. 65.

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médiation entre le sujet et la connaissance. Il est question d’étudier la place du sujet dans le temps. Par l’étude du passé, du présent et de l’avenir, nous essayons de comprendre comment le sujet se situe dans le temps pour s’exprimer et entretenir ses relations avec le monde, l’absolu et soi-même. Le deuxième chapitre est une analyse herméneutique du sujet. Certes, dans toute la philosophie contemporaine, du moins celle d’expression française, Louis Lavelle est celui qui la recherche de la compréhension de la notion du sujet. Il y a consacré plusieurs œuvres. Ce qui justifie l’importance accordée à l’approche qu’il propose. Le troisième chapitre est une analyse critique de la manière dont la philosophie existentielle perçoit la raison. En dernier lieu nous faisons une analyse de la phénoménologie de l’espérance. Malgré la complexité de la réalité existentielle, il reste toujours un point sur lequel s’appuyer et qui permet de reconnaître à l’existence sa valeur. L’espérance est donc cette vertu qui redonne à la vie son sens, même lorsque le sujet a l’impression d’avoir tout perdu.

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1. LE CORPS ET LE TEMPS
Dans la première partie du Journal Métaphysique, Gabriel Marcel présente la théorie du corps qu’il ne sépare pas de la théorie de l’existence. Le corps et l’existence sont étroitement liés à l’espace. Il soutient que « rien ne peut être dit exister que ce qui peut entrer en relations de contact, en relations spatiales avec mon corps. Il est illusoire que je m’oppose en tant que moi pensant, à la réalité spatiale dans laquelle je plonge et à ce moi étendu que je suis. »5 L’étude en question montre que l’esprit absorbe en lui l’extériorité, bien loin d’entretenir des rapports qui peuvent être objectivement déterminables. Au terme de la première partie de l’œuvre, il pense qu’il n’y a pas de représentation possible de mon corps en tant que senti, et qu’il n’y a pas de jugement métaphysique valable des rapports de l’âme et du corps6. Plus loin, l’analyse montre que la préoccupation ne concerne plus la suppression dialectique du problème des relations de l’âme et du corps. Au départ, le corps est posé comme une réalité intermédiaire devant faciliter la liaison entre le psychique et le spatial. Ce qui donne au corps la dimension d’un élément sur lequel peut objectivement porter une réflexion. Cette idée du corps interposé le place dans une situation prioritaire dans toute recherche effectuée par le sujet. Gabriel Marcel le rappelle en des termes clairs : « le corps est l’objet premier de mon attention et c’est en ce sens que je puis dire que je suis mon corps, de plus tous les autres objets ne sont donnés que par sa médiation. »7 Cette analyse conduit à opérer les distinctions suivantes : d’abord, il y a le corps-objet sur lequel peut porter l’attention. Ensuite, il y a le corpsmédiateur qui est la condition de cette attention. Finalement, il y a l’attention elle-même qui est la médiation sympathique.
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G. MARCEL, Journal Métaphysique, op. cit., p. 26. Idem, p. 123. 7 Idem, p. 237.

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La relation entre la conscience et le sujet est une réalité permanente comme l’a fait remarquer Louis Lavelle. Elle constitue une unité intrinsèquement indivisible, mais c’est par l’analyse qu’il est possible de parvenir à la distinction de ces deux aspects de la réalité existentielle du sujet. En effet, « le moi et le corps ne peuvent pas être séparés, bien que le moi ait une puissance de rayonnement qui dépasse le corps et le prend seulement comme appui, et que le corps à son tour n’exprime que ce point d’attache du moi dans le monde qui détermine à la fois sa perspective et son horizon. »8 L’approche de Louis Lavelle tranche avec toute forme de dualisme qui tenterait de dissocier le corps et la conscience. Dans l’étude qu’il consacre au rapport entre la raison et la conscience, Jacques Maritain s’attarde sur la folie de la raison qui parfois se donne le pouvoir dont elle ne dispose pas en s’écartant de sa sève qui est l’existence du sujet. Il pense que la relation entre la conscience du sujet et la raison si elle n’est pas harmonieuse peut conduire au désastre, c’est-à-dire à la chute. Chacune de ces deux composantes prise dans leur singularité apparaît comme étant trop faible pour faire quoi que ce soit. Pour cela, il pense que « l’extension croissante du champ de la conscience et de la raison amène périodiquement des chutes et des désastres, mais l’histoire avance quand même de chute en chute, la raison elle-même est capable de réparer ses fautes. »9 Pour Jacques Maritain, l’extension du champ d’études de la raison devrait être perçue comme une chose normale par rapport à la progression du sujet existentiel dans la recherche de la vérité. Cette démarche mène l’homme vers la vérité à travers une délivrance qu’il qualifie de « libération de la

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L. LAVELLE, De l’âme humaine, op. cit., p. 65. J. MARITAIN, Questions de conscience, op. cit., p. 241.

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fatalité. »10 Les différentes approches auxquelles nous avons fait allusion et sur lesquelles nous nous appuyons constituent une introduction à la conception que la philosophie contemporaine se fait de la question du corps. D’après ces analyses, il est possible de penser que chez Louis Lavelle comme chez Jacques Maritain, le corps est considéré comme une entité à respecter. De ce fait, il a besoin d’être traitée avec dignité et respect. Il est le médiateur qui permet l’accès du sujet à la vérité et ne peut être confondu avec un objet. Tel fut le centre de la réflexion de Gabriel Marcel qui dans tous ses écrites et dans toute sa vie a défendu l’idée selon laquelle, aucune raison ne permet de confondre le sujet avec l’objet.

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Ibidem.

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1.1. LE CORPS : INSTRUMENT OU OBJET ?
Dans l’étude qu’il consacre au moi sentant et à ce qui est senti, Gabriel Marcel s’interroge sur le rôle intermédiaire du corps. Dans cette étude, la difficulté semble inévitable, étant donné que le sujet se regarde comme celui qui entretient une communication avec des objets séparés de lui. Dès lors, il est normal que le corps apparaisse au sujet comme un instrument dont il se sert, à la fois pour émettre, mais aussi pour recevoir des messages. Dans un univers où la relation entre le monde et le sujet est à la base de toute la recherche, le corps au milieu des autres corps joue un rôle comparable à celui d’un appareil de signalisation11. L’interprétation en question semble cependant convenir pour un corps abstraitement pensé, c’est-à-dire le « corps-objet », totalement différent du « corps-sujet » appartenant au sujet. Le « corps-sujet » est ce corps qui est mien, corps auquel j’adhère si concrètement qu’il devient impossible pour moi de m’en distinguer de façon adéquate. La pensée objective cherche toujours à médiatiser l’ici et le maintenant du corps-sujet. Or, cette considération me dépossède de « mon » corps. Le pronom possessif « mon » n’a plus de place dans une analyse objective. Cette perte d’identité entraîne la dépersonnalisation du sujet et la conséquence qui s’ensuit est que le corps devient un « objet » parmi une infinité d’autres « corps-objets ». Le fait de perdre son privilège d’être un corps appartenant à quelqu’un est la condition essentielle de l’objectivité et le fondement de la connaissance scientifique du sujet12. La réflexion savante se
R. TROISFONTAINES, De l’existence à l’être, T. I, Paris, Vrin, 1953, p. 173. 12 Concernant l’instrumentalisation du corps, Gabriel Marcel trouve que « c’est par une abstraction illégitime que nous sommes accoutumés à considérer la vie en elle-même, abstraction faite de ces conditions
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désintéresse du fait que ce corps est « mien ». Elle est plutôt intéressée à montrer que ce corps « personnel » a exactement les mêmes propriétés que les autres corps « impersonnels », qu’il est passible des mêmes dérèglements et voué à la même destruction que n’importe quel autre corps. Il veut dire qu’objectivement parlant, ce corps n’a aucun privilège qui le différencie des autres. À ce titre, il est susceptible de faire l’objet de n’importe quelle manipulation. Cette prétention de la science à l’objectivité, qui inflige au corps un traitement qu’il ne mérite pas devrait être contestée. Pour Gabriel Marcel, une philosophie authentique doit prendre son appui sur « l’indistinction existentielle préalable à toute réflexion. De mon corps en tant que mien, il n’est plus vrai de dire qu’il s’interpose comme un instrument entre moi et ce que je sens. »13 Seule une chose est susceptible d’être interposée entre deux autres choses ou encore, un terme peut être intercalé entre deux termes. Or, lorsque je déclare que mon corps est interposé entre moi et les choses, je n’exprime qu’une pseudo-idée. Le moi en question ne peut pas être assimilé à une chose ou à un terme. On peut toujours déclarer que « mon corps est interposé entre un corps A qui l’affecte, et un corps R, sur lequel il réagit : mais que devient alors le moi, le sujet ? Il semble se retirer dans une sphère indéterminée d’où il contemple – sans exister pour lui-même – les jeux anonymes du mécanisme

auxquelles elle a à s’adapter. Même au plan du corps ou de la vie organique, ces vérités élémentaires peuvent être perdues de vue. Elles le sont incontestablement lorsque l’organisme est assimilé à une machine, ou plus exactement est méconnue cette puissance d’autoréglage qui est propre à l’organisme et à son individualité. … Ne manquons pas de noter l’orgueil du savant qui méconnaît la nécessité de cette sorte d’humilité fondamentale en présence du sourd travail de la vie. » Cf. G. MARCEL, Le déclin de la sagesse, Paris, Plon, 1954, p. 82. 13 G. MARCEL, Journal Métaphysique, op. cit., p. 131.

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universel. »14 Ce qui est reprouvé, c’est cette volonté d’impersonnaliser le corps pour des raisons d’objectivité scientifique. La représentation instrumentale du corps s’enlise dans l’illusion qui consiste à séparer le corps du sujet qu’il représente. Cette dichotomie devrait être dépassée au bénéfice d’une approche intégrative qui prend en compte la totalité anthropologique de la personne humaine. Constituée du corps, de l’âme et de l’esprit, il est absurde de vouloir séparer la personne en différents compartiments pour des besoins scientifiques. En ce sens, la vérité recherchée ne peut être trouvée que de façon partielle. Ce propos ne peut se comprendre que si le chercheur s’attèle à analyser concrètement la problématique de la banalisation du corps qui à certains moments est instrumentalisé pour des raisons purement matérialistes. D’abord, un instrument « est un moyen artificiel d’étendre, de spécialiser ou de renforcer un pouvoir qui appartenait à mon corps, à mes membres ou à mes sens avant que j’use de cet instrument. Ceci est aussi vrai pour une bêche, pour un télescope ou pour un microphone. »15 Pour ce qui concerne mon corps, je peux prétendre m’en détacher pour le considérer à partir du dehors. Là, il est possible que je sois tenté de concevoir mon propre corps comme un appareil à finalités multiples. C’est-à-dire comme un « instrument par excellence qui me permet d’agir dans le monde et par là même de m’y insérer. »16 Malgré la légitimité de cette interrogation, sa responsabilité est de conduire le sujet à comprendre qu’une médiation essentiellement instrumentale ne peut être concevable que dans un monde d’objets et non de sujets. Dans un monde où aucun corps n’est regardé comme « mon corps » qui est « mien », où je n’établis pas
Idem, p. 322. Idem, p. 323. 16 Ibidem.
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d’intervalle entre lui et moi. À travers la science, le monde contemporain se plait à instrumentaliser le corps à tel point que Gabriel Marcel s’est interrogé sur la nécessité d’exorciser les mentalités de notre temps à travers un amour réellement incarné17 ! Quel que soit l’instrument qui prolonge le pouvoir d’un corps, il reste de toute évidence que le dit instrument est au service d’un pouvoir qui n’est pas lui-même instrumentalisable. Pour cela, il serait impossible de traiter le corps comme un instrument, sans imaginer un autre corps mental ou astral, muni des pouvoirs de virtualité dont les dispositifs mécaniques de mon corps-instrument ne seraient que des actualisations. Mais tant que ce corps mental, astral ou autre sera toujours posé comme un corps, la question restera difficile à résoudre. Dans toute considération du corps, l’arbitraire ne peut être évité qu’à la condition de dire : « ce corps que je peux penser fictivement sur le modèle des instruments qui prolongent son action, tant qu’il sera mon corps, il ne sera pas un instrument. Dire mon corps, c’est une certaine façon de dire : moi-même. »18 Je ne puis penser mon corps comme instrument qu’à la seule condition de chercher à comprendre que l’existence authentique sous-entend la présence d’un corps qui n’est ni un instrument, ni un objet instrumentalisable. De là, nous serons conduits à reconnaître l’existence d’un « immédiat » que présuppose toute médiation parce qu’il est. Le corps est en fait, la médiation
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Dans une étude consacrée à la déshumanisation, Gabriel Marcel propose la réflexion suivante : « Je ne forcerais guère ma pensée en disant que c’est d’exorcisme que le monde a besoin. Mais il est tout à fait évident que ce mot risque d’induire en erreur et qu’il ne saurait s’agir ici de formules dont l’essence serait à quelque degré magique. La seule puissance d’exorcisme authentique que notre pensée puisse reconnaître, c’est l’amour, mais faut-il encore que cette puissance s’incarne. » G. MARCEL, Le déclin de la sagesse, op. cit., p. 39. 18 G. MARCEL, Du refus à l’invocation, Paris, Gallimard, 1940, p. 29.

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absolue, c’est-à-dire la présence à tout ce qui existe. Le sujet n’a pas tous les droits à l’égard du corps immédiat, condition première de toute objectivation. Il m’est « interdit de l’objectiver. Mon corps n’est pas objet pour moi. »19 Notre corps doit garder son caractère sacré et ne peut pas faire l’objet de n’importe quelle manipulation, pour quelque but que ce soit. C’est tout l’enjeu de la relation entre mon corps et moi-même.

1.1.1. La relation du sujet au corps
Dans l’analyse qu’il consacre à l’étude du sujet, Gabriel Marcel accorde une place de choix à la relation entre l’homme et son corps. Quand on essaie de réfléchir sur l’interaction entre le corps et le sujet, il n’est pas rare qu’on tombe dans une certaine dualité qui voudrait que le sujet soit séparé de son corps. Plusieurs philosophies ont d’ailleurs soutenu cette vision de l’homme. On peut se demander si la mauvaise considération et le non-respect de la personne humaine que nous déplorons aujourd’hui n’a pas ses racines dans cette distinction entre le sujet et le corps qui l’extériorise. En fait, le dualisme entre le sujet et son corps est à considérer comme dépassé et il doit reconnaître qu’en vérité « je suis mon corps » et je dois m’assumer tel. Avouons que cette affirmation reste en soi ambiguë et nécessite quelques éclairages. Il y a en effet, une certaine manière de concevoir cette identité entre le sujet et son corps qui risque de se réduire à un matérialisme absurde. Quel sens y aurait-il à me déclarer identique à un corps que tout le monde voit et considère comme mien ? Dès lors que j’assimile mon corps à n’importe quel autre corps, il cesse d’être mien car je l’ai objectivé. Il devient ce « corps-objet »
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G. MARCEL, « Existentialisme et pensée chrétienne » in, Témoignages. Cahiers de la Pierre qui vire, N° V, 1947, p. 163.

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auquel tout est permis, y compris des expérimentations humiliantes. Gabriel Marcel reste formel. Chaque fois que je me permets de considérer mon corps comme ma propriété, je l’ai transformé en corps immobilisé, c’est-à-dire que je me permets de le comparer à un « cadavre. Or, mon cadavre est par essence même, ce que je ne suis pas, ce que je ne puis pas être. Il n’est légitime de dire, je suis mon corps, que pour autant que celui-ci présente un type de réalité qui ne se réduit pas aux déterminations, si complexes soient-elles, qu’il présente en tant qu’il est objet. Le corps est « objet » en tant qu’il donne prise à la connaissance scientifique et qu’il se prête à tout un ensemble de techniques extrêmement variées qui vont de l’hygiène à la chirurgie. Ou pour prendre une illustration hélas ! contemporaine, dans la mesure où il peut être manipulé et malmené par des tortionnaires. »20 Il faut comprendre que si ces traitements sont infligés au corps, c’est dans la mesure où ce corps se présente comme étant essentiellement muni d’un centre de gravité qu’est l’être de la personne. Manipuler ou faire n’importe quelle expérience sur un objet quelconque ne peut en soi, constituer un drame. Lorsque l’intelligence pousse l’homme, par arrogance rationnelle, à traiter son corps ou celui de l’autre comme un objet, tout se complique. Il est donc possible de comprendre qu’aucune relation « objective » ne se révèle applicable entre le sujet et son corps. Ceci se justifie par le fait, que la moindre attitude respectueuse à l’égard du corps permet de comprendre que cette entité de mon existence ne m’appartient pas. Je ne suis
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G. MARCEL, Etre et Avoir, Paris, Aubier, 1935, p. 197.

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pas à l’origine de son existence. Pour ce faire, je n’ai pas le droit d’en faire ce que je veux, malgré ma liberté. Mon corps n’est pas à moi et je n’en suis pas le maître. Dire qu’il m’appartient semble comparable à un abus de langage fondé sur l’orgueil d’une existence qui se méconnaît. Le corps nous aide à prendre conscience de notre finitude, de notre appartenance à l’humanité, à un espace donné et à une société bien déterminée. Malgré ces considérations : « je ne suis pas le maître ou le propriétaire ou le contenu ou le contenant de mon corps. Je ne puis même pas dire que je dispose de mon corps, car toute disposition implique l’interposition de l’organisme, c’est-à-dire de quelque chose dont, par là même, il cesse d’être vrai de dire que je puis en disposer. »21 Il est vrai que la société contemporaine confère une multitude de droits à l’individu à tel point qu’il se croirait tout permis. Voilà ce qui justifie l’interrogation de Gabriel Marcel sur les limites de la responsabilité du sujet sur le corps : « On objectera que je puis malgré tout disposer de mon corps puisque j’ai la possibilité physique de me tuer. Mais cette disposition de mon corps aboutit à l’impossibilité d’en disposer et, en dernière analyse, coïncide avec elle. »22 En effet, mon corps est quelque chose dont je ne peux disposer au sens absolu du terme, sauf si je le mettais dans un état qui me donne tout pouvoir sur lui. Cette disposition absolue peut être comprise comme une mise hors d’usage du corps. Pourtant, l’expérience existentielle est structurée à tel point que « je n’ai aucun moyen direct de savoir ce que je peux encore être, une fois le lien rompu par la mort. »23 Le fait que le corps appartienne au sujet ne confère pas à celui-ci la possibilité de faire du corps ce qu’il veut, sauf s’il le met hors d’état d’usage. Et pourtant, dans cet état, le corps n’appartient plus au sujet mais aux autres.
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G. MARCEL, Journal Métaphysique, op. cit., p. 252. G. MARCEL, Etre et Avoir, op. cit., p. 120. 23 Ibidem.

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Comment comprendre que mon corps ne m’appartient pas, alors que je suis mon corps, et cela se confirme quand je me déplace ? Cette considération peut être comprise comme une volonté du sujet qui tend à créer en lui des conditions psychologiques qui lui permettent de penser qu’il dispose de son corps. Bien au contraire, même pour se déplacer il faut se confier au corps car on dépend de lui. En somme, au sein de la structure personnelle du sujet, Gabriel Marcel fait remarquer que « quelque chose s’oppose à ce que, jamais, puisse s’établir effectivement cette relation univoque entre mon corps et moi, cela en raison de l’espèce d’empiètement irrésistible de mon corps sur moi qui est à la base de ma condition d’homme ou de créature. »24 Chaque fois que l’on pense être le maître de son existence à travers la maîtrise de son corps, quelques circonstances viennent toujours nous rappeler que notre existence est plus complexe que nous ne le pensions. C’est peut-être dans ce sens que nous pouvons comprendre cette invitation de Jésus à l’endroit de Pierre qui voulait à tout prix savoir ce qu’il fallait faire pour mettre son zèle et son énergie au service de la mission chrétienne. Comme pour l’inviter à un minimum de sagesse existentielle, il lui déclara : « En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais plus jeune, tu attachais toi-même ton vêtement et tu allais où tu voulais ; mais quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et un autre te l’attachera et te mènera où tu ne voudras pas. »25 Ici, la question est de savoir jusqu’à quel niveau nous sommes maîtres de nous-mêmes. Nous le sommes jusque dans les limites fixées par la réalité existentielle qui est audessus de la prétention de l’intelligence humaine.

Estimons en effet, que la formule « je suis mon corps » ne peut avoir de sens que lorsque je suis avec ce
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G. MARCEL, Du refus à l’invocation, op. cit., p. 30. Jean 21, 18.

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