ÉTHIQUE ET ÉPISTÉMOLOGIE AUTOUR DU LIVRE IMPOSTURES INTELLECTUELLES DE SOKAL ET BRICMONT

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Sokal et Bricmont mirent l'accent sur un travers de certains intellectuels évoluant dans le cadre des sciences humaines et sociales et sur une philosophie jugée propice à développer ce travers, le relativisme cognitif. Des auteurs tentent d'expliquer dans cet ouvrage décisif liant l'éthique à l'épistémologie, les différents problèmes mis en cause sur des sujets divers : formation des savoirs d'aujourd'hui, place de la réflexion philosophique dans la connaissance scientifique, du caractère moral des sciences humaines, du positivisme etc.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296191976
Nombre de pages : 315
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ÉTHIQUE ET ÉPISTÉMOLOGIE AUTOUR DU LIVRE IMPOSTURES INTELLECTUELLES DE SOKAL ET BRICMONT

Collection « Épistémologie et Philosophie de Sciences» dirigée par Angèle Kremer Marietti

La collection « Épistémologie et Philosophie des sciences» réunit les ouvrages se donnant pour tâche de clarifier les concepts et les théories scientifiques, et offrant le travail de préciser la signification des termes scientifiques utilisés par les chercheurs dans le cadre des connaissances qui sont les leurs, et tels que' force', 'vitesse', 'accélération', 'particule', 'onde', etc. .. Elle incorpore alors certains énoncés au bénéfice d'une critériologie capable de répondre, pour tout s ys t è me scientifique, aux questions qui se posent dans leur contexte conceptuel-historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquement et pratiquement la recherche scientifique considérée: 1) quelles sont les procédures: les conditions théoriques et pratiques des théories invoquées, débouchant sur les résultats; 2) quel est, pour le système considéré, le statut cognitif des principes, lois et théories, assurant la validité des concepts.

SOUS LA DIRECTION

DE

ANGÈLE KREMER MARIETTI

ÉTHIQUE ET ÉPISTÉMOLOGIE AUTOUR DU LIVRE IMPOSTURES INTELLECTUELLES DE SOKAL ET BRICMONT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3

1026 Budapest
HONGIDE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALffi

@ L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0506-5

Colloque du 15 mai 1999 (Université Paris IV) honoré d'une subvention du Ministère de la Recherche

AUTEURS
Anouk
François Éric BOIS

BARBEROUSSE
BESSEr

Anastasios
Jean Amy Maria Michel

BRENNER

BRICMONT DAHAN DONZELLI DUBOIS FELDMAN KREMER NOHRA SACCHI MARIETTI DALMEDICO

Jacqueline Angèle Fouad

Jean-Charles Michel SIGGEN Thierry

SIMONELLI

Dominique TERRÉ

ÉPISTÉMOLOGIE ET DÉONTOLOGIE DES IMPOSTURES INTELLECTUELLES DE SOKAL ET BRIC MONT
Angèle KREMER MARIETTI

Il y eut un pavé dans la mare: la publication, dans une revue d'études sociales de renommée mondiale, d'une parodie écrite par Alan Sokal, professeur de physique à l'Université de New York. La parodie fut publiée comme si elle n'en était pas une. C'est dire, pour les responsables de la revue qui l'acceptèrent, que la publication fut ce qu'on peut appeler une «bévue ». Dorénavant, l'article peut être présenté comme le modèle de ce qu'il ne faut pas faire en épistémologie ni dans les sciences humaines et sociales. Autre événement, la parution d'un livre clair et documentél, écrit et publié cette fois par Alan Sokal et Jean Bricmont, professeur de physique théorique et mathématique à l'Université de Louvain-la-Neuve. Par ce livre, les auteurs ont voulu mettre l'accent sur une caractéristique (ou une mode ?), en tout cas assez répandue dans certains ouvrages de sciences humaines et sociales à grand tirage pour les encombrer, et qui sont le fait de certains ténors des disciplines humaines et sociales. Il s'agit de l'effet d'un penchant qui pousse quelques spécialistes en sciences humaines et sociales à user intempestivement de notions, formules ou allusions

1.

Cf. Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Éditions Odile Jacob, 1997; Id, Paris, Le Livre de Poche, 1999, deuxième édition revue précédée d'une nouvelle préface. Nous nous référerons généralement à la seconde édition, sauf indication contraire.

prétendument scientifiques, mais qui n'ont l'apparence scientifique que pour le lecteur non averti. En tout cas, ce lecteur doit se contenter de ne rien comprendre à toutes ces formules physico-mathématiques, car il n'y a rien à y comprendre. Ce traitement rend le lecteur incapable de juger ce qu'on lui donne à lire. Mais ne lit-on pas généralement pour s'instruire? D'où la perversité évidente de l'utilisation de formules faussement appropriées. Ce travers d'écriture, de pensée ou de mentalité s'est d'abord répandu en France peut-être par un pur jeu de style, par pédantisme ou préciosité, par élitisme, en tout cas aussi par goût pour les formules scientifiques même incomprises. Aux ÉtatsUnis, ces auteurs français jouissent d'une notoriété fondée autant sur leurs titres universitaires que sur leurs succès de librairie. Et c'est là que cet accommodement avec la science prend une valeur toute particulière: une telle désinvolture tolérée à l'endroit de la science ne peut que relever d'un mépris à l'endroit de la rationalité, de l'universalité et de l'objectivité scientifiques. Une question peut se poser: pour avoir toléré ces pratiques, étions-nous inconsciemment devenus 'postmodemes'? En tout cas, il faudra certainement analyser le 'postmodemisme'en tant qu'attitude philosophique qui permet tout et son contraire.

1. L'éthique nécessaire à l'épistémologie
Quoi qu'il en soit, Alan Sokal et Jean Bricmont ont osé mettre en évidence ce mode d'expression pour le moins étrange. Non qu'ils aient une quelconque prévention contre les métaphores utilisées dans l'intérêt d'éclaircir un texte difficile, ni contre l'analogie quand elle est équilibrée et symétriquement fondée. D'ailleurs, pourquoi ne pas user d'une métaphore mathématique, si la formule est d'abord bien comprise et ensuite bien appliquée à partir d'une méthode qui justifie son emploi? Rien ni personne ne s'y oppose: Sokal et Bricmont non plus. Et, je rappellerai que dans son ouvrage consacré à la

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connaissance philosophique, Gilles Granger apprécie pardessus tout la métaphore mathématique; naturellement, quand celle-ci convient parfaitement, comme ce fut le cas dans l'usage que firent des mathématiques Platon et Wittgenstein. En tout cas, la révélation que suscita la diffusion du livre de Sokal et Bricmont eut l'effet majeur de déclencher une série de réactions démesurées, à bien des égards comparables à une levée de boucliers de type tribal ou clanique. Il semblait que quelques professeurs de philosophie et surtout de plus nombreux sociologues se fussent reconnu la mission sacrée de répondre à des observations qui étaient pourtant objectivement fondées et impossibles à réfuter; ils prétendirent que toutes ces citations pseudo-scientifiques, avaient à leur manière un « sens », «faisaient sens », ou relevaient d'un «champ de vérité» très subtil qui ne pouvait qu'échapper à des physiciens étrangers à de tels exercices!

Dès lors - non seulement après « l'affaire Sokal» mais encore après la publication du livre de Sokal et Bricmont - la
philosophie tout entière et les sciences sociales semblaient ainsi devoir basculer dans le vaste camp de 1'herméneutique: le sens qui était dit glorieusement y régner pouvait justifier à lui seul tous les abus imaginables. Or, je ferai remarquer que cette priorité du 'sens' sur la vérité - ou même du 'champ de vérité'

sur le discours vrai

-

relève déjà d'une attitude 'postmoderne',

c'est-à-dire d'une attitude qui s'autorise pathétiquement toutes les licences. De telles réactions prouvent que le livre de Sokal et Bricmont nous met en demeure de clarifier ce que doit être auj ourd 'hui la philosophie au-delà des philosophies contemporaines qui nous habituèrent plus souvent aux effets de style qu'à une pensée rigoureuse: là-dessus il faudra bien qu'un jour, nous revenions également. Non pas seulement sur ce que peut être la philosophie, mais aussi sur ce qu'elle doit être. Premier point positif pour la philosophie: le livre de Sokal et Bricmont s'affirme là comme un symptôme que les philosophes auront à élucider dans l'urgence. Ce qui faisait le plus défaut à cette levée de boucliers, c'était l'observation de la teneur éthique et épistémologique de l'ouvrage; celle-ci n'a guère été mentionnée, encore moins analysée. Une discussion strictement éthique ni même
2. Cf. Gilles-Gaston Granger, Pour la connaissance philosophique, Paris, Odile Jacob, 1988, p. 199.
13

épistémologique n'a pu ni s'engager ni se poursuivre sur le plan de l'argumentation logique, même si elle a eu ici ou là une sorte de commencement. De plus, et tout au contraire, l'analyse proprement philosophique - s'il y en eut - a porté généralement sur une herméneutique sophistiquée du livre de Sokal et Bricmont au lieu de s'appuyer sur une lecture directe et nette, sans présupposer on ne sait quelles intentions machiavéliques de la part des auteurs. Le processus de ce qui voulut être une « lecture du soupçon» fut tel, que les critiques crurent ou plutôt voulurent comprendre ce que les auteurs leur semblaient « laisser entendre» plutôt que ce qu'ils entendaient signifier réellement. On interprétait ensuite ce qui n'était en fait qu'une intuition subjective vague due à ce type de lecture, en un prétendu argument objectif et direct; tout cela n'était en fait que le montage d'une argumentation reconstruite de toutes pièces, ensuite abusivement critiquée comme si elle appartenait effectivement au corps de l'ouvrage et surtout à l'intention de ses auteurs. Or, que font Sokal et Bricmont ? Ils condamnent, textes à l'appui, un procédé qui consiste dans l'appropriation inintelligente et la diffusion erronée de termes et de symboles abstrai ts, détournés du sens qui leur est propre au sein de la terminologie scientifique dont ils émanent et où leur signification opère en toute légalité. On pourrait certes imaginer qu'un nouveau Prévert puisse jouer avec de telles formules. Or, ces procédés pseudo-scientifiques se rapportent à une conduite qui ne se veut en rien ludique, mais sérieuse et « scientifique» à sa manière, alors qu'elle est éloignée du moindre précepte d 'honnêteté intellectuelle, traditionnellement enseigné et appliqué dans toute recherche dite de valeur scientifique, aussi bien en philosophie que dans les sciences humaines et sociales. Ces abus inconsidérés ont finalement constitué un ensemble d'artifices, d'ailleurs autant pseudo-scientifiques que pseudolittéraires, qui ne pouvaient que desservir les disciplines dans lesquelles ils furent introduits. Celles-ci étaient-elles supposées s'enrichir par ce moyen? On peut douter de cette perspective. Une érudition superficielle et fausse n'est rien d'autre qu'une « véritable intoxication verbale »3, comme le soulignent Sokal et Bricmont. À l'évidence, ces pratiques ne sont rien que des

3.

Impostures intellectuelles,

p. 38.

14

«jeux de langage» qui se transforment vite en objets de suspicion; elles n'ont rien à voir avec un discours théorique

rigoureux

-

et on ne peut les prendre pour un exercice poétique,

leur seul effet manifeste étant de confondre le lecteur.

2. Les fondements Bricmont

épistémologiques

du livre de Sokal et

C'est sur le désir d'aborder sérieuselnent la teneur des Impostures intellectuelles que le programme de cet ouvrage s'est progressivelnent constitué dans ses composantes diverses. L'analyse et la discussion sont donc ouvertes. Si je viens de
souligner le caractère antipédagogique
-

et même pour moi

profondément

antidémocratique

des usages dénoncés, je

voudrais aussi mettre en évidence les fondements épistémologiques des positions philosophiques des auteurs, telles qu'elles apparaissent dans tout l'ouvrage et surtout dans le chapi tre III. Jean Bricmont et Alan Sokal ont rappelé dans la préface de la seconde édition française que, sous une seule couverture, il fallait trouver deux livres. L'un porte sur l'imposture manifeste que représente le mauvais usage des formules physicomathématiques employées à titre de signifiants inadéquats avec l'intention de donner l'apparence de la « science ». L'autre est un livre d'épistémologie fondé sur la critique du relativisme cognitif et surtout du parti pris de priver la science de toute objectivité pour en faire un domaine, non plus universel et nécessaire, mais, disons-le, 'postmoderne'. Pour ma part, je pense que les deux thèmes se recoupent facilement par la cohérence qu'il peut y avoir entre la désinvolture manifestée à l' endroi t de la signification scientifique des formules et l'interprétation minÜnaliste de la science qui en résulte et qui est aussi celle du relativisme cognitif: car le laxisme de ce dernier laisse ouverte la voie à toutes les fantaisies 'postmodernes' pour justifier indirectement le mauvais usage des formules physico-mathématiques. Le livre de Sokal et Bricmont m;apparaît comme le signe et le symptôme d'une philosophie en difficulté, surtout si elle persiste dans la voie qu'elle s'est laissé facilement indiquer; il est nécessairement 15

aussi le signe d'une épistémologie en dérive ayant à son tour des prolongements philosophiques désastreux. Sans doute, une question philosophique récente a-t-elle été de se demander quels sont les modèles rationnels susceptibles d'expliquer le changement scientifique: les philosophes Popper, Lakatos et Laudan, qui s'y sont dévoués, y ont échoué; et Laudan l'a, pour sa part, publiquement reconnu. Dans un ouvrage de 19814 et dans un articleS qui paraîtra prochainement dans la revue suisse Facta Philosophica6, Newton-Smith fait le point sur la question; il conclut dans son article en affirmant: « C'est une chose de maintenir que la science progresse. C'est une autre chose d'avoir un compte rendu suffisant de la nature de ce progrès ». Il faut se rappeler qu'auparavant, avec le Cercle de Vienne et le positivisme logique, l'épistémologie s'était lancée dans la formalisation des sciences et en particulier de la physique: l'ambition du projet dépassa rapidement ses propres virtualités. En réaction au projet du Cercle de Vienne, Popper s'était luimême attaché à dégager ce qu'il appelait « la logique de la recherche scientifique» selon le titre allemand de son premier ouvrage, modifié par la suite en «logique de la découverte scientifique ». D'ailleurs, Sokal et Bricmont expliquent parfaitement comment quelques idées de Popper sont acceptables du point de vue de la recherche, alors que d'autres, surtout si elles sont exagérées, sont au contraire inacceptables de ce même point de vue. En tout cas, un principe s'impose aux deux auteurs: qu'une opinion ne puisse être réfutée n'implique en rien qu'elle soit vraie 7. Ainsi, en lieu et place de la vérification pour critère de démarcation entre les théories scientifiques et non scientifiques, si la falsifiabilité et la falsification proposées par Popper démontrent que ni l'astrologie ni la psychanalyse ne sont une science, elles ne s'avèrent être acceptables que jusqu'à un certain point en ce qui concerne les théories scientifiques. Le

4.
5. 6.

7.

W. H. Newton-Smith, The Rationality of Science, London, New York, Routledge and Kegan Paul, 1981. Titre de l'article: « The Rationality of Science: Why bother? » En 2001, Facta Philosophica publiera un dossier sur la Sociologie des Sciences avec les signatures de David Bloor, Jean Bricmont, Anibal Frias, Angèle Kremer Marietti, W. H. Newton-Smith, Bernhard Plé, Isabelle Stengers. Impostures intellectuelles, p. 94. 16

schéma de la falsifiabilité et de la falsification, sans être radicalement mauvais, génère, du point de vue de la recherche, de grandes difficultés que soulignent justement Sokal et Bricmont. 1 . Il s'agit tout d'abord du statut de l'induction scientifique que Popper rejette totalement, alors que les prédictions qui découlent de l'inférence de l'observé à l'inobservé, ainsi que le rappellent Sokal et Bricmont8, sont nécessaires à de nombreuses pratiques issues de la science théorique, pour ne citer que la médecine. De plus, les auteurs soulignent qu'encore aujourd'hui ce sont en général ses succès9 qui font qu'on adopte une théorie scientifique comme étant vraie, ce qui implique certes qu'elle ne soit pas fausse; mais elle peut néanmoins être seulement probable ou vérifiée: or, Popper refusait de considérer ces derniers cas. 2. Seconde difficulté de l'épistémologie popperienne signalée par Sokal et Bricmont : le principe de la falsification étant admis - et rien n'empêche de le pratiquer - il n'en reste pas moins vrai que « la falsification d'une théorie est bien plus compliquée qu'il n'y paraît »10, car «les propositions scientifiques ne sont pas falsifiables une par une» Il ; et, de plus, des hypothèses additionnelles sont toujours nécessaires. Quine avait, au Colloque organisé à Paris en 1983 autour du Cercle de Viennel2, réitéré ses positions à propos de Carnap: elles demeurent valables également en ce qui concerne Popper. Parlant de la science13, Quine écrit en effet: « il n' y a pas de raisons bien claires pour séparer ses composantes énoncé par énoncé» 14.
8. 9. 10. 11. 12. Op. cit., p. 105. Op. cit., p. 106. Ibid. Op. cit., p. 108. Nous renvoyons aux Journées internationales, Créteil-Paris, 29-30 septembre - 1er octobre 1983, organisées par Jan Sebestik et Antonia Soulez. Voir la publication des communications in Le Cercle de Vienne, Doctrines et Controverses, Paris, Méridiens Klincksieck, 1986. 13. Cf. W. V. Quine, « Le combat positiviste de Carnap », in Le Cercle de Vienne, op. cit., p. 179. 14. Très justement, Sokal et Bricmont (op. cit., p. 108) citent l'article de Quine « Two dogmas of empiricism» du livre, From a Logical Point of View (1953), 2è éd. révisée, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press, 1980, p. 40-42 : «Prise collectivement, la science a une double dépendance, à la fois par rapport au langage et par rapport à
17

3.

4.

Troisième difficulté soulignée par Sokal et Bricmont à l'encontre du falsificationisme de Popper: il ne prévoit pas, comme cela se montre nécessaire au cours de la recherche scientifique, de mettre de côté, en réserve pour un certain temps, certaines observations contradictoires. Au contraire, Popper prétend avoir de bonnes raisons de s'en débarrasser. En conclusion, Sokal et Bricmont nous rappellent que « [LJa science est une entreprise rationnelle, mais difficile à codifier »15. D'où, la nécessité d'une clarification épistémologique nuancée qui est celle de Sokal et Bricmont et que certains caricaturent volontairement, ignorant la nuance, tout comme la plupart des épistémologues contemporains mis en cause.

Car, en contrepartie, et surtout en réaction à l'épistémologie de Popper, d'autres philosophes ont alors cherché d'autres explications et ils ont laissé place à un discours faisant l'impasse sur la création scientifique proprement dite ou ramenant celle-ci à une conséquence directe du contexte social. Popper contribua curieusement à ce que l'épistémologie fût en crise16 en suscitant des réactions radicalement opposées aux siennes. Ainsi, une réaction à la notion popperienne de réfutabilité a été la fameuse thèse de Duhem-Quine. La position

holistique de Duhem

-

qui date du début du siècle

-

était, en

effet, étroitement liée à son refus catégorique de l'inductivisme. Quine reprit les deux conceptions pour les impliquer dans ladite 'thèse Duhem-Quine' selon laquelle une hypothèse scientifique isolée ne peut être réfutée tant que d'autres hypothèses auxiliaires seront nécessaires pour en tirer des conséquences empIrIques. Pis encore, le rationalisme de Popper ouvrit la voie à quelques irrationalismes tenaces. En effet, à partir des concepts de 'paradigme' et de 'révolutions scientifiques' (au pluriel),
l'expérience; mais cette dualité ne peut être répétée de façon significative dans les énoncés scientifiques pris un à un ». Ils citent également un passage de l'avant-propos de la 2è édition du livre de Quine: « le contenu empirique est partagé par des groupes d'énoncés et ne peut pas, pour l'essentiel, être réparti pami ces énoncés. Mais, en pratique, ce groupe d'énoncés n'est jamais l'ensemble de la science ». 15. Impostures intellectuelles, p. 111. 16. Un sous-titre du chapitre 3 des Impostures intellectuelles est le suivant p. 102 : « L'épistémologie en crise ». 18

Kuhn mais surtout ses interprètes déduisirent une position sociologisante de l'activité scientifique. La fameuse devise Anything goes de Feyerabend fut l'une des conséquences de l'interprétation qui fut faite aux révolutions scientifiques kuhniennes; elle procédait d'un dadaïsme épistémologique qui d'ailleurs n'était pas permanent chez Feyerabend. Et, même s'il peut y avoir un rapport global entre la science et la société comme Auguste Comte l'a constaté dans 1'histoire humaine, il serait aberrant de vouloir convertir l'épistémologie en un sociologisme ou en un historicisme pur et simple, qu'il soit continu ou discontinu, d'ailleurs pas plus qu'il ne faudrait la ramener à un logicisme strict comme le prétendait le Cercle de Vienne. Thomas Samuel Kuhn lui-même a justement défini l'examen historique dit 'internaliste' comme traitant « la substance de la science en tant que connaissance », tandis que l'examen rival 'externaliste' observe les activités scientifiques comme des éléments à caractère social au sein d'une culture - ce dernier point de vue étant indifféremment celui d'une sociologie ou d'une histoire, conçues d'un point de vue externe, point de vue qui peut, certes, compléter le premier mais sans prétendre s'y substituer: une conclusion qui ne contredit pas la position de Sokal et Bricmont et que j'ai moi-même défendue au colloque sur la sociologie des sciences de 1990. J'ajouterai que j'ai moimême constaté que quelques observations de Feyerabend concernant 1'histoire des sciences ont encore une valeur positive et ne présentent rien de dadaïste. Il demeure donc qu'en toute équité relative à un examen sérieux de l'activité scientifique, il serait catastrophique et totalement aberrant de laisser tomber l'aspect purement intellectuel du travail du chercheur. Et telle est la position légitime des physiciens Sokal et Bricmont qui ne refusent pas le principe d'une étude sociologique ni historique de la science dans la mesure où elle respecte et admet aussi la nécessité d'une étude strictement épistémique. En France, l'épistémologie était, jusqu'à Bachelard et Canguilhem, de nature positiviste, voire physicaliste, puisque, derrière les positions de Comte et de Duhem, l'épistémologie se présentait généralement comme une logique des sciences et s'identifiait à une histoire naturelle des théories. Cette épistémologie avait pour méthode et pour finalité de traiter la 19

science comme la science traite les phénomènes. Auguste Comte voyait dans une théorie scientifique un fait général reliant les faits particuliers. Pierre Duhem faisait des théories la classification des lois scientifiques portant sur les faits scientifiques. C'est également de ce type d'approche qu'ont procédé toutes les recherches dans le domaine de la classification des sciences; celle-ci se développait sur le modèle de la théorie générale des classifications, propre à la zoologie et à la botanique. Comte l'indique dès la première leçon de son Cours de philosophie positive; ensuite, dans la trente-sixième leçon, il justifie l'emploi du terme 'hiérarchie', pour mieux souligner «une considération prépondérante, commune à tous les cas, et graduellement décroissante de l'un à l'autre» 17. Ainsi le voulait la méthode posi tive appliquée à la philosophie des sciences. Elle allait selon la volonté exprimée par Comte, du sens commun à la science sans solution de continuité, selon la même universalité de la raison, identique chez tous les hommes comme l'avait affirmé Descartes. Ce n'est pas par hasard si, au moment où il rédigeait ses notes sur les leçons mathématiques de Comte, Michel Serres suggérait déjà une thérapie utile et nécessaire à contrecarrer un certain charlatanisme issu des années 70, habile à faire « passer quelques non-sens pour scientifiques ». En effet, quelques années avant Sokal et Bricmont, Serres constatait avec justesse: « Dans une collectivité trop vite assurée que la science était en rupture avec le bon sens, il est arrivé, en effet, que certain charlatanisme, retournant avec habileté le précepte nouveau, ait fait passer quelques non-sens pour scientifiques» 18. Nous sommes là au cœur du double problème éthique et épistémologique qui nous occupe. Alors que le bon sens est selon Descartes la chose du monde la mieux partagée, faire du non-sens la science, c'est aussi, d'un point de vue moral et politique, vouloir tromper son prochain et ne pas lui donner ses
17. Auguste Comte, Cours de philosophie positive (notre sigle: CPP), Deuxième Leçon (1830), vol. I, Paris, Hermann, 1975. Cf. CPP, I, p. 594, note: « J'emploie à dessein cette expression pour mieux marquer que je ne saurais concevoir de classification vraiment philosophique là on l'on ne serait point parvenu à saisir préalablement une considération prépondérante, commune à tous les cas, et graduellement décroissante de l'un à l'autre. Elle est, ce me semble, la condition fondamentale imposée par la théorie générale des classifications [.. .]. » 18. CPP, I, 32è leçon, p. 524, note 7.
20

chances de comprendre ni d'apprendre. De plus, l'épistémologie impliquée dans l'ouvrage d'Alan Sokal et de Jean Bricmont repose également sur l'affirmation que la science n'est pas fondamentalement en rupture avec le bon sens, et que point n'est besoin de se mettre au diapason d'on ne sait quel amphigouri de la pensée pour le généraliser ensuite dans les secteurs des sciences humaines et sociales. Ainsi qu'il en est chez Descartes et chez Comte, tout comme au siècle des Lumières, on peut considérer que la suite est sans coupure du sens commun à la science, même si la complexité s'est faite nécessairement plus grande - mais encore faut-il comprendre précisément ce qu'elle signifie. Car si des développements logiques ou des raisonnements mathématiques, nouveaux et plus complexes, se sont imposés, ils n'auraient eux-mêmes pas été possibles sans le point de départ de la logique classique et des mathématiques classiques. La complexité n'est pas née ex nihilo. De plus, les sciences ne sont pas d'emblée probabilistes ou déterministes. Lorsqu'elles sont déterministes, elles comportent toujours, du fait de l'ignorance des conditions initiales dans laquelle se trouve parfois le chercheur, des modèles probabilistes utiles à la représentation. Sokal et Bricmont évoquent cet état de fait et cette volonté de précision, par exemple à l'endroit de ceux qui voudraient généraliser le thème de l'indéterminisme qu'ils verraient résulter des progrès de la science du début du xxe siècle. Et, ce qui en résulte effectivement, c'est moins l'indéterminisme proprement dit que le déterminisme statistique qui peut d'ailleurs s'appliquer aux sciences humaines et sociales. Le scrupule intellectuel commande donc de ne pas prétexter la complexité pour faire passer l'absurdité, dissimulée, de surcroît, sous le plus «pompeux verbiage» ou sous d'« irrationnelles exagérations »19: et je reprends à dessein ici certaines expressions comtiennes. Inutile d'ajouter qu'Auguste Comte dénonçait non seulement le pompeux verbiage, mais encore la «métaphore pédantesque », et «l'emploi exagéré des métaphores» qu'il attribuait, comme l'avait fait Hume avant lui, à la métaphysique. Et nous tenons là une base ferme de

19. Système de Politique Positive, II, p. 222. 21

l'épistémologie inhérente au Ii vre des Impostures intellectuelles. S'il existe, pour Sokal et Bricmont, une «continuité méthodologique entre la connaissance scientifique et la connaissance ordinaire »20,néanmoins il y a, dans. la physique fondamentale, comme le soulignent les auteurs, des concepts qui échappent à l'intuition ou qui sont difficilement reliables aux notions du sens commun. Ce sont, expliquent-ils, précisément ces concepts théoriques qui provoquent les discussions épistémologiques à propos de leur signification réaliste ou antiréaliste (c'est-à-dire instrumentaliste ou pragmatiste). Or, il ne s'agit pas ici de verser de Charybde en Scylla; contrairement à l'image qu'on a voulu donner d'eux, Sokal et Bricmont n'interdisent pas la nuance; tout au contraire.

3. Quel avenir pour les sciences humaines? Sokal et Bricmont redoutent, à juste raison, les conséquences pernicieuses d'un relativisme épistémologique dont les sciences humaines et sociales ont fait leur doctrine derrière certains épistémologues du XXe siècle: relativisme dont l'extension a été surtout observée aux États-Unis~ mais qui sévit en France également. En effet, l'anthropologue ou le sociologue sans doute animé, au départ, de cette sympathie décrite par Rousseau, s'est mis tout à coup à généraliser son attitude: il veut faire admettre que « les théories scientifiques modernes ne sont que des mythes ou des narrations parmi d'autres» 21. C'est pourquoi il veut finalement imposer, comme l'écrivent justement Sokal et Bricmont, «l'idée selon laquelle les affirmations de fait - qu'il s'agisse des mythes traditionnels ou des théories scientifiques modernes - ne peuvent être considérées comme vraies ou fausses que 'par rapport à une certaine culture'» 22. Si cette attitude fondamentalement
anthropologique est légitime au sein même de l'anthropologie

20. Impostures intellectuelles (1999), p. 97, note 60. 21. Impostures intellectuelles (1997), p. 195. 22. Impostures intellectuelles (1999), p. 286. 22

ou de la sociologie, elle ne l'est plus quand elle se généralise en épistémologie relativiste concernant les sciences de la nature. C'est alors faire peu de cas de la philosophie inhérente à ces sciences23 auxquelles, par ailleurs, les sciences humaines et sociales ont l'ambition de s'aligner. Et, par conséquent, c'est même entrer dans une contradiction ruineuse, excluant toute prétention scientifique du même discours anthropologique, sociologique ou psychologique. Si les sciences humaines et sociales se caractérisent par le refus de reconnaître, ainsi que l'écrivent Sokal et Bricmont, « la force des arguments empiriques qui peuvent être avancés en faveur d'un système ou d'un autre »24, l'épistémologie relativiste n'est plus alors qu'un galimatias, un «pot-pourri d'idées, souvent mal formulées »25. Le relati visme d'aujourd'hui n'est autre, en fin de compte, que «toute philosophie qui prétend que la validité d'une affirmation est relative à un individu et/ou à un groupe social »26.Autrement dit, c'est un scepticisme radical, fondamentalement «en contradiction avec l'idée que les scientifiques se font de leur pratique »27. On oublie trop facilement que ce que les scientifiques cherchent, c'est à obtenir «une connaissance

objective du monde»

28.

Sinon, la science de quoi serait-elle

science? Je rappellerai à nouveau l'étude de Gilles Gaston Granger sur la connaissance philosophique, et selon qui la philosophie n'est ni une science ni l'un des beaux-arts. Granger nous enseigne qu'alors que la science construit des modèles abstraits des phénomènes, la philosophie, elle, n'explique pas, n'explique rien. S'il en est ainsi, quel est le véritable problème? Nous vivons à une époque où, sous l'influence de quelques lectures de Marx, de Nietzsche et de Freud, la philosophie s'est peu à peu fait connaître en tant qu'herméneutique: c'est la prise de conscience de ce que Paul Ricœur a justement appelé le « conflit des interprétations».

23. 24. 25. 26. 27. 28.

À ce propos, je me permets de renvoyer à mon ouvrage, A. Kremer Marietti, Philosophie des sciences de la nature, PUF, 1999. Impostures intellectuelles (1999), p. 286. Op. cit., p. 90. Op. cit., p. 91. Op. cit., p. 92. Ibid. 23

Droysen et Dilthey avaient auparavant posé le problème de l'interprétation sur la base de la distinction entre 'expliquer' et 'comprendre', en portant l'interprétation sur le terrain de l'histoire à propos du problème épistémologique que posait (et que pose toujours) l'objectivité dans les sciences humaines et sociales. Aujourd'hui, le problème reste entier. Ensuite, Heidegger, sur le terrain de la philosophie, assimila herméneutique et ontologie. Là-dessus, Gadamer reprenait le chemin d'une herméneutique de la compréhension tout en revenant aux problèmes posés par Dilthey sur la spécificité et l'objectivité des sciences humaines; il voyait, comme Dilthey, que ce qui conditionne la réflexion de l'homme est son enracinement dans l'histoire. Enfin, Habermas, Apel et Adorno s'engagèrent dans la critique de ce qui n'était pour eux que l'objectivisme naïf de la méthodologie positiviste. La discussion en était restée là. Évoquer la crise actuelle de l'épistémologie, telle que la remarquent Sokal et Bricmont, ou l'impasse des débats philosophiques restés inachevés, n'est pour moi qu'une manière réaliste d'indiquer l'état global de la situation dans les sciences humaines et sociales qui partagent actuellement les mêmes questionnements de fond. Si Sokal et Bricmont avaient été connus en tant que « philosophes », on leur aurait accordé le droit de vouloir sortir de la crise ou de l'impasse épistémologique dans laquelle nous sommes philosophiquement engagés - et qu'ils savent repérer du point de vue d'une science véritablement en action. Seuls, ceux qui répugnent au changement les soupçonnent abusivement de scientisme. De plus, je ne vois rien dans leur livre qui porterait Sokal et Bricmont à se priver du dialogue avec les philosophes et les spécialistes en sciences humaines et sociales. Je pense, au contraire, que la méditation de leur livre sans doute trop clair et trop direct pour certains - devrait permettre, autant aux philosophes professionnels qu'aux spécialistes des sciences humaines et sociales, d'affronter les difficultés de leur discipline respective et d'entamer la discussion des véritables problèmes d'objet et de méthode.

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LE DÉFI DE LA FORMATION
Anouk BARBEROUSSE

Quelles sont les conditions d'un discours théorique? C'est cette question qui constitue le cadre général du livre de Sokal et Bricmont. Ils y dénoncent des dérives et des confusions qui rendent suspects certains discours théoriques où interviennent, à des titres divers, des éléments scientifiques. Cependant, au-delà de cette critique d'usages abusifs de termes et de concepts scientifiques, qui est l'objet particulier du livre, c'est bien des exigences d'un discours qui s'adresse à la raison qu'il s'agit. Les auteurs cités par Sokal et Bricmont ont en effet l'ambition d'améliorer notre compréhension du monde par des analyses qui ne seraient ni de la poésie, ni de la littérature en général, mais de la philosophie, de l'histoire ou des sciences comme la sociologie. Ces textes exigent donc, en raison du statut que leurs auteurs eux-mêmes leur donnent, une lecture qui prenne au sérieux chacune des thèses qui y sont défendues, ainsi que la validité des arguments proposés pour soutenir ces thèses. En outre, lorsque nous lisons les textes de Lacan, Kristeva, lrigaray et des autres auteurs cités, nous nous devons de confronter les idées présentées à ce que nous savons par ailleurs sur ce dont ils parlent. Je ne connais pas d'autres moyens de lire un texte qui a explicitement pour but d'apporter un éclairage nouveau et fécond sur des questions en général difficiles. Ces exigences de lecture sont celles que tout enseignant a à cœur de transmettre à ses étudiants, en insistant en premier lieu sur la nécessité de prendre au sérieux ce qui est écrit afin de pouvoir le critiquer. Or que montrent les nOlnbreuses citations rassemblées par Sokal et Bricmont ? Que si l'on prend au sérieux ce qu'elles disent, si l'on essaie honnêtement de comprendre dans le détail,

comme on est requis de le faire, leur contenu, on se heurte à des incohérences. Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas ici de revenir sur la difficulté, parfois revendiquée, de l'accès à la pensée des auteurs cités. Une théorie, une hypothèse peuvent être complexes et difficiles à saisir tout en étant parfaitement cohérentes. Ce ne sont pas les difficultés psychologiques que l'on peut éprouver à lire Virilio, Baudrillard ou Latour qui sont en cause dans le livre de Sokal et Bricmont, mais bien de véritables problèmes conceptuels, qui sont révélés par une lecture attentive et rigoureuse - qui est encore une fois la seule lecture possible pour des textes revendiquant le statut de discours théoriques. Ces problèmes conceptuels apparaissent lorsque l'on tente de substituer aux termes employés leurs définitions, afin de paraphraser ce qui est dit, dans un but de clarification. C'est cette méthode que l'on demande d'appliquer à ceux qui font leurs premiers pas dans le monde du savoir, et elle porte ses fruits dans des cas nombreux et variés, aussi bien dans ce qu'il est convenu d'appeler les « études littéraires» que les « études scientifiques ». À la suivre, on apprend rapidement que la maîtrise de certaines définitions et de certains principes est nécessaire, que l'on ne peut comprendre certaines idées que si l'on dispose de connaissances suffisantes, et enfin que la rigueur est la clef de voûte de cette entreprise d'intellection de ce que d'autres ont écrit. L'une des tâches - difficile - dévolues aux enseignants est de faire prendre conscience aux étudiants qu'il est vain de chercher à évaluer rationnellement une thèse ou un argument si l'on ne les comprend pas de façon précise. Je me permets d'insister sur le caractère universel de ces exigences qui sont enseignées relativement tôt, et à juste titre: on ne peut espérer progresser dans un cursus scientifique si l'on n'est pas capable de lire correctement un article scientifique; et l'essentiel des études universitaires de philosophie en France, pour ne prendre que cet exemple dans le monde dit « littéraire », consiste précisément à lire les textes philosophiques selon la méthode esquissée. Or, encore une fois, si l'on applique ces règles très générales de lecture aux citations réunies par Sokal et Bricmont, on ne parvient pas à la clarification recherchée: au contraire, on se trouve bloqué par la muraille logique par excellence, la contradiction. Que faire lorsque l'on est confronté à un tel obstacle? Un principe minimal de charité oblige à mettre en œuvre tous les 26

moyens imaginables pour éliminer la contradiction, pour franchir coûte que coûte la muraille. Pour ce faire, on tente d'inventer d'autres définitions qui pourraient remplacer celles qui font surgir les contradictions - mais on n'a alors plus aucune garantie d'être fidèle à ce que l'auteur a voulu dire. La perplexité est le lot du lecteur de Baudrillard, Latour, Kristeva, etc. Certains voudront que cette perplexité soit un stimulant fécond de l'exercice intellectuel - dans l'étude de questions difficiles cependant, on peut se demander si la clarté et la rigueur ne sont pas des sources plus certaines d'intelligibilité et de progrès que la confusion. D'autres suggéreront que cette exigence de clarté est variable, voire que la clarté est parfois l'ennemie de la profondeur - il me semble pourtant que les normes de clarté et de rationalité sont en droit les mêmes dans tous les domaines de la pensée, de la physique à la critique littéraire. On sait que la plupart des problèmes conceptuels répertoriés par Sokal et Bricmont concernent des termes scientifiques, qui sont employés dans les textes qu'ils citent de telle sorte qu'ils engendrent la confusion plutôt que la clarté. Afin de continuer d'explorer les implications éthiques et épistémologiques du livre Impostures intellectuelles pour la formation, je vais maintenant faire quelques remarques sur la question de savoir à quelles conditions il est possible d'employer un terme scientifique dans un discours théorique. Lorsque l'on a pour but d'écrire un article de physique, ou de toute autre discipline., la réponse à cette question va de soi: on ne pourra employer un terme ou un symbole que dans le sens qu'il possède couramment dans la communauté à laquelle on appartient, et qui est le destinataire du texte, ou bien on sera obligé de le définir précisément. Lorsque l'on s'inscrit au contraire dans le champ dit «littéraire », ou dans celui des «sciences humaines », la réponse est réputée moins simple. On peut avoir en effet plusieurs raisons d'utiliser un terme scientifique dans ce cadre: soit l'on s'impose les mêmes exigences que précédemment; soit l'on utilise le terme scientifique en question à titre de métaphore, afin d'exprimer une idée difficile à saisir, que d'autres moyens sont impuissants à transmettre; soit encore on a pour but de produire un discours métascientifique, un discours sur la science. Les « impostures

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intellectuelles» dénoncées par Sokal et Bricmont concernent ces deux derniers usages. Je passerai rapidement sur l'usage métaphorique des termes scientifiques. Il est difficile de formuler des critères d'évaluation à propos de la pertinence ou du caractère éclairant de telle ou telle métaphore de ce type. En revanche, les questions liées à l'usage des termes scientifiques dans les discours métascientifiques ont fait l'objet de mises au point particulièrement nettes dans un courant de pensée qui est tout aussi français que les auteurs cités par Sokal et Bricmont, et qui constitue en quelque sorte une antidote « de l'intérieur» aux abus inventoriés dans Impostures intellectuelles. Je veux parler ici de la tradition illustrée par Cavaillès ou encore Canguilhem, deux philosophes, deux producteurs de discours théoriques, qui ont sur les exigences du discours métascientifique des vues fort différentes de celles qui sont implicites chez des auteurs comme Irigaray, Baudrillard, Latour, etc. Sokal et Bricmont sont souvent présentés comme les pourfendeurs de «la tradition française ». Mais de quelle «tradition française» ? Ils semblent au contraire en parfait accord avec de nombreux aspects de ce que l'on appelle couramment « la tradition française» en histoire des sciences et en épistémologie. Relisons Cavaillès, relisons Canguilhem: ne nous disent-ils pas, comme Sokal et Bricmont, que l'on ne peut parler des concepts d'une théorie scientifique sans les maîtriser? Ne nous disent-ils pas, comme Sokal et Bricmont, que pour analyser d'un point de vue philosophique, historique, ou même sociologique, une théorie scientifique, il faut en être passé par un long apprentissage? Songeons aux années passées par Cavaillès à apprendre des mathématiques; songeons à la formation de médecin de Canguilhem. Tous deux ont défendu haut et fort cette médiation nécessaire à une réflexion sur la science. On doit connaître les mathématiques de l'intérieur, dit Cavaillès, pour pouvoir produire un discours cohérent et fécond sur les mathématiques. Comme Canguilhem, comme Sokal et Bricmont, il condamne une extériorité dans laquelle ne peut se développer aucune pensée fertile. La leçon de cette tradition française-là est fort semblable à celle des Impostures intellectuelles: lorsque, partant du champ de la philosophie, ou de celui de l'histoire, ou encore de celui de la sociologie, on veut prendre la science pour objet, il est 28

nécessaire, avant toute tentative pour déployer les outils analytiques propres à sa discipline, de se former à la science que l'on a choisi d'étudier. Il est illusoire de penser que l'on peut faire l'économie de cette formation scientifique nécessaire, de cette médiation qui prend souvent plusieurs années. Parler de la science sans en être passé par ce travail, est-ce vraiment parler de la science? N'est-ce pas seulement répéter des mots sans rien saisir des concepts qui sont visés par ces mots dans la pratique scientifique? La première exigence, minimale, que l'on doit remplir afin de parler sur la science, nous disent Sokal et Bricmont, mais aussi Cavaillès et Canguilhem, est de savoir de la science. Une critique acceptable des discours scientifiques ne peut être fondée, à son départ, que sur une compréhension de ces discours. Cette exigence n'est qu'une instanciation du principe méthodologique esquissé plus haut, selon lequel on doit nécessairement faire l'effort de comprendre intégralement un texte avant d'évaluer les thèses qu'il défend. Prendre au sérieux une production scientifique pour l'analyser, la critiquer, c'est d'abord comprendre son contenu. Un tel énoncé a pour destin de rester implicite, en tant qu'il fait normalement partie des présupposés les mieux partagés de tout exercice critique. Le simple fait qu'il soit nécessaire de rappeler son statut d'évidence méthodologique révèle la présence d'un nœud de désaccord et d'incomoréhension au sein de la vaste communauté de tous ceux qui veulent parler de la science, ou des sciences. On pourrait suggérer que plusieurs types de compréhension sont possibles, et que le philosophe, l'historien ou le sociologue qui prend la science comme objet d'étude et d'analyse n'a peutêtre pas besoin d'une compréhension du même type que celle du scientifique - plus exactement, du spécialiste du domaine dont il est question dans le discours métascientifique. Les objectifs des uns et des autres étant différents, ils auraient un rapport d'intellection différent aux termes scientifiques. Cette hypothèse peut recevoir deux interprétations. Ou bien elle signifie que les philosophes, sociologues, et historiens qui travaillent sur la science n'ont ni les mêmes intérêts, ni les mêmes buts que les acteurs de l'activité scientifique qu'ils analysent, et dans ce cas e]le est trivialement vraie. Ou bien elle signifie que le discours théorique sur la science n'est pas du
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même type que le discours scientifique, et qu'il n'obéit pas aux mêmes exigences - par exemple, il ne serait pas nécessaire que des expressions comme « nombre complexe », « électron », ou « gène », soient utilisés dans le même sens dans le discours métascientifique et dans le discours scientifique. Or la thèse selon laquelle il y aurait deux types de discours théorique semble aventureuse, quels que soient les objets des discours théoriques en question. Un discours théorique a pour caractéristique de suivre au plus près les implications des concepts auquel il a recours, de les comparer, de les opposer, de les organiser de sorte à constituer un tableau cohérent. Un discours métascientifique mentionne par essence des concepts scientifiques, et l'on a peine à voir pour quelles raisons mystérieuses le jeu des concepts scientifiques devrait être différent lorsque c'est un spécialiste - scientifique - qui les emploie et lorsque c'est un historien, un philosophe ou un sociologue. Pourquoi un historien, un philosophe ou un sociologue seraient-ils dispensés du travail critique d'analyse conceptuelle qui fait partie intégrante de la réflexion scientifique? Oublier que les concepts scientifiques ne sont pas immédiatement accessibles, oublier que chaque discipline possède un langage technique propre, souvent difficile à maîtriser, c'est prendre le risque de l'homophonie: c'est prendre le risque d'employer des mots comme «gène », « électron» ou « champ électromagnétique» de façon purement homonyme par rapport au sens qu'ils ont dans les domaines scientifiques correspondants. À répéter des mots sans saisir les concepts qu'ils dénotent, on crée volontairement des barrières d'incompréhension qui interdisent la possibilité même d'un dialogue entre ceux qui maîtrisent les langages techniques des sciences et ceux qui font l'histoire, la sociologie ou la philosophie des sciences. Lorsque l'on emploie l'expression de « champ électromagnétique », par exemple, en ignorant tout des conditions dans lesquelles elle est susceptible de recevoir un sens précis, et de contribuer à des phrases douées de sens et de pertinence, on creuse volontairement un fossé déplorable entre ce que l'on a coutume d'appeler « les deux cultures ». Un tel fossé, une telle dichotomie n'ont pas lieu d'être, sauf à cautionner un positivisme et un scientisme désuets - si l'on veut combler ce fossé, il n'est de meilleure méthode que de refuser 30

la confusion produite par l'emploi de mots séparés des concepts qu'ils dénotent. «Un mot n'a jamais de sens définitif; on peut toujours décider d'en changer le sens, de le faire correspondre à un autre concept », pourrait-on objecter à ces considérations. Ni « les scientifiques », pris en bloc, ni Sokal et Bricmont en particulier ne peuvent imposer à quelque communauté que ce soit d'employer un mot dans tel ou tel sens. Certes. Ce n'est d'ailleurs pas leur objectif. Il serait absolument vain de vouloir adopter une position de censeurs, voire de policiers, vis-à-vis des mots; il serait absolument vain d'imposer tel ou tel usage. Sokal et Bricmont ne font pas cela, contrairement à ce qu'un certain nombre d'articles publiés à propos de leur livre tendent à faire croire. Ils ne cherchent pas à distribuer des amendes ou d'autres peines aux non-mathématiciens qui emploient des expressions comme « le théorème de Godel », ou aux nonphysiciens qui emploient des expressions comme « le chaos déterministe ». Ils ne font que rappeler que de telles expressions reçoivent des sens tout à fait précis dans certains contextes, et que, si l'on veut être compris lorsque l'on emploie de telles expressions, il est nécessaire ou bien de les employer dans le sens technique qu'elles ont dans les contextes où elles sont ordinairement usitées, ou bien de leur donner explicitement une nouvelle définition. Pourquoi la dénonciation par Sokal et Bricmont des « risques de 1'homophonie» a-t-elle été si souvent assimilée, depuis presque trois ans, à une censure illégitime, à une prise d'autorité indue de la part d'outrecuidants scientistes, à une attaque contre la pensée menée par ceux qui ne pensent pas? Il me semble que l'origine de ces caractérisations étonnantes de l'entreprise de Sokal et Bricmont repose sur une confusion courante entre deux types de normes. Les premières sont des normes que l'on pourrait qualifier de juridiques; ce sont elles par exemple qui nous interdisent de voler le portefeuille de notre voisin ou de rouler trop vite sur l'autoroute. Les normes juridiques régissent parfois des actes de langage: ainsi nous interdisent-elles également de tenir des propos racistes ou d'insulter autrui sans raison. Les normes du second type, qui sont parfois confondues avec les normes juridiques, sont les normes de la signification. Elles n'ont rien de juridique; elles n'interdisent en elles-mêmes aucun acte d'aucune sorte; elles 31

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