Ethique médicale et philosophie

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L'éthique médicale est tenue à juste titre pour la première des éthiques et elle l'est chronologiquement, avec le Serment d'Hippocrate. La philosophie grecque, à travers une série d'éthiques premières, de la vie, de la mort, de l'art, de l'humanité, constitue une sorte de comité d'éthique intemporel. C'est l'exploration de ce legs antique qui est ici proposée.
Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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EAN13 : 9782296236059
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’ÉTHIQUEmédicale est tenueàjustetitre pourlapremière
L
deséthiques.Bien entenduelle l’estchronologiquement.Le
Serment d’Hippocrateestl’impérissable emblème d’une forme
alorsnouvelle d’encadrementdu savoir-fairequitoutàlafois
l’accrédite, lerégule, l’organise etparconséquentle faitexister
pleinemententant que profession: àl’origineprofessersignifie
bienprêter serment.D’unecertaine manière, leSermentesten
Occidentlapremièrecodification majeurequiait transformé
une pratique enuneactivitéauthentique en l’inscrivantdans un
espace défini non plus seulementpardesobjectifsmaispardes
1
valeurs.C’estdu reste entant qu’elle est soumiseàdes règles
déontologiquesprécises que lamédecine, plus quetouteautre
2
technè,a autant retenul’attention deSocrate: Platon,comme
l’onsait,tentaitdetrouverdansla compétence etlamoralité du
médecin des références qui permettraient àlaphilosophie de
3
penserles qualités requisesparle gouvernementde la cité.
Maisl’éthique médicale est aussi première pourdes raisons
tout autres,tenant auxenjeuxde l’intervention dumédecin et au

1
Rappelons que leSerment,textetardif duCorpushippocratique,correspond
àl’édification d’unstatutdumédecin, liéà une formation ouverte etnon plus
àla seuletransmission familiale. Cf.aussiÉpidémies,I, 5,V,27et VI,2,24.
2
Surlesfréquentes(etinsistantes)analysesqueSocrateconsacreauxdiverses
formesdetechnèet surlesprotestationsdesesinterlocuteurslasséspar ce
procédé,tels Alcibiade ouCalliclès,cf. parexempleBanquet,220e,Gorgias,
490e- 491a.L’intérêtplatonicien pourlatechnèfaiblira aprèslaRépublique,
lorsque lamathématiqueaurafinalement remplacé lamédecine entant que
modèle du savoiretde la compétence.
3
Le médecin est–avecle pilote de navire –unreprésentantdeces«artsdu
salut» dontfaitpartie lapolitique, «art royal ».Nous avons tenté derendre
compte dansPlaton etla médecine, lecorpsaffaibli et l’âmeattristée,Paris,
L’Harmattan, 1999, de laplacequePlatonàlatechnèmédicale enraison desa
dimension éthique, dans unerecherchequi estavant toutpolitique.

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Éthiquemédicale etphilosophie

champ d’action particulier danslequel elles’exerce:l’angoisse,
lasouffrance, lerisque mortel, laqualité de lavieainsiquesa
préservationrenvoientàdes responsabilitéséminentes touchant
àlapersonne humaine et qui excèdentdebeaucoup lasimple
recherche de l’efficacité ouleseulrespectd’une méthodologie
qui pourraitêtre indifférenteàson objet.De fait, l’éthique et
davantage encore ladéontologiequi en est, nousleverrons,une
spécification maisaussi dans unecertaine mesureune négation,
ontété longtempsdesmodesde pensée
etdessystèmesderéférence inséparablesde lapratique médicale, danslaquelle elles
trouventleurorigine.

L’éthique etles changementsdumonde

Dèslors, évoquer une déontologie, dans quelque domaineque
cesoit,c’est aussi laplupartdu temps se parer, pourne pasdire
s’emparer, d’une dignitéquiaété pendantlongtempsle propre
de l’activité médicale, libre, liéeaupouvoirde lascience mais
indépendante detouslesautreset tournéeversl’intérêten
principe exclusif deceux qui enbénéficient.Onsait que dansle
système de lamodernité, ilsembley avoirpresqueautantde
déontologies réellesouprétendues qu’ilyadecorpsde métiers.
Brandirl’existence d’unsystème déontologique –cequi fait
désormaispartie dudiscourspublicitaire, leterme déontologie
remplissant alors une fonctionrhétorique –c’estfaire en même
tempslapromotion de l’activitéconcernée etluiassurer une
sorte destatut supérieur.Dans bien des cas,c’est aussitenterde
s’affranchirde lajusticecommune enréservantàla corporation,
1
ainsi protégée, le pouvoirderégulation etde discipline .
Parailleurs, lesprogrèsdu savoiretlamultiplication des
sciencesetdes techniques,quiaccroissentcontinuellementle
pouvoirdeshommes sureux-mêmeset surleschoses, ont
entraîné le développementconcomitantdu
questionnementéthique.Celui-ciconnaît une intensité et une extensionquisontà

1
Cf.surcespointsl’étudesynthétique deDanièleSirouxdansleDictionnaire
d’éthique etde philosophie morale,P.U.F.,Paris, 2004, pp. 475-476.

Morale, éthique,déontologie

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proportion des changements quiaffectentle
monde.Parexemple, l’évolution desmœurs appelleune éthique de la sexualité,
les risquesécologiquesfondent une éthique de l’environnement,
les conséquencesde lamondialisation etde l’hyper-libéralisme
font apparaître lanécessité d’une éthiquerenouvelée du
capitalisme.Mêmes’ilse plaçaitd’un pointdevueun peudifférent,
Lévinasdécrivaitce mécanismequand il observait que l’éthique
«commence lorsque laliberté,aulieudese
justifierparelle1
même,sesentarbitraire et violente » .

L’éthiquecomme mise encause d’un pouvoir

Encesens, plusnous sommesouplusnouspensonsêtre,selon
laformule prophétique deDescartes, «maîtresetpossesseurs
2
de lanature » , plusnotre puissance grandit, plusles techniques
auxquellesnous recourons sontinnovantesetaudacieuses, plus
s’exerceune libertéqui peutapparaîtresanslimite, etplusla
démarche éthiquesemblerecevoirde justification etd’aliment.
Carlafonction de l’éthique estfondamentalementlamise en
cause d’un pouvoiret son interrogation parle devoir.L’éthique,
aujourd’huicomme hier,reposesurl’idéeque le possible n’est
pasnécessairementlesouhaitable et qu’il existeune différence
fondamentale entreêtre en mesure deetpouvoir répondre de.
On peutainsi définirl’éthiquecommeune interpellation du
possibleaunom decequePaulRicœur avaitjustement appelé
3
le «royaume desnormes» .
Ilyaen effet unerégion dubien etdumal, dupermisetdu
défendu,un ensemble de principesauxquelsnous sommesen

1
E.Lévinas,Totalité etinfini, essaisurl’extériorité,LGF,Paris, 1990, p.83.
2
Onsait queDescartesattendait tout, en particulier, de lamédecine dufutur.
Lamédecine est un domaine où«toutcequ’onsaitn’est rienà comparaison
ème
decequiresteày savoir», dit-il dansleDiscoursde laméthode,6 partie,
Œuvreset Lettres,Gallimard,Paris, 1952, p. 169.Lalettreà Chanutdu15
juin 1646 exprimesansdoutesespremièresdéceptions.
3
L’exposé de l’éthique deRicœurdansSoi-mêmecommeunautre,Paris, éd.
duSeuil, 1996, est reprisetmodifié dansl’article «Éthique »qu’iladonnéau
Dictionnaire d’éthique etde philosophie morale,op.cit.,pp.689-694.

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Éthiquemédicale etphilosophie

tant quesujetsliéspar unsentimentd’obligation, etc’est ce
qu’onappelle globalementlamorale.L’éthique, elle, formeàla
foisl’avaletl’amontdecette morale:«tantôtquelquechose
commeune métamorale,uneréflexion desecond degrésurles
normes, etd’autre partdesdispositifspratiquesinvitant àmettre
le motéthiqueaupluriel et à accompagnerleterme d’un
complément,comme lorsque nousparlonsd’éthique médicale,
d’éthique juridique, d’éthique des affaires».Ily a ainsiune
éthiqueantérieure,quis’intéresseauxfondementsde l’action
morale,qui faitle lien entre lavie etlesnormes, etd’unautre
côté ily a une éthiquepostérieure, «visant àinsérerlesnormes
dansdes situations concrètes», jouantlerôle d’une «sagesse
pratique »quise déploie en éthiques appliquéeset régionales : à
l’instarde laprudence d’Aristote (phronèsis), elle permetde
discerner« ladroiterègle (orthoslogos) dansles circonstances
1
difficilesde l’action » .
Ainsi l’éthique, d’une manière oud’uneautre, est toujours à
lajonction desprincipesetdu réel.Elle estcequi permet un
perpétuel mouvementd’articulation et uncheminement versles
bonschoix,àl’entrecroisementdeconnaissancesassuréesetde
donnéesparticulièresoumême parfoisdéroutantes,une miseà
l’épreuvecontinuelle de laprudenceaucontactde lapratique.
L’éthique médicale, parexemple, est une interrogationsurle
sensde l’action desoigneret un guide pourdiscerneretpour
réaliserlameilleureattitude diagnostique et thérapeutique.Elle
indique la bonne façon derépondreàlaquestion ducomment

1
PaulRicœur,op.cit., pp. 689 et691-693.Par rapportàlamoralecomme
« noyaudur»,Ricœur voitleconceptd’éthique «sebriseren deux».Onsait
qu’issus respectivementdugrecethosetdulatinmores, éthique etmorale
renvoientàlamême idée demœurs, de façonsd’agiretdeconceptionsdevie.
Cependantle discoursconstituétendàdiremoralepourl’absolu, l’universel,
l’impératif, l’inconditionnel, etàutiliseréthiquepourlerelatif, le particulier,
le « normatif non impératif ».Lamorale ditcequ’on doitfaire, elle poursuit
lavertuoulasainteté.L’éthique ditcommentil faut secomporter, elleconduit
àlasagesse etàlaviebonne.

Morale, éthique,déontologie

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1
faire,elleapprendàdevenir suffisammentphronimos(au sens
propre,avisé)àproposd’uncas concret,mêmes’il estdifficile
et s’il défie lapratiqueantérieure.Elle est uneaideapportéeàla
construction derèglespouvant servirde normesdans
unesituation particulière, envue detelbien,avectelsou telsacteurs,hic
etnunc.Elleapporte lesélémentspermettantde délibéreret,
comme lerépèteAristote, on ne délibèrequesurlecontingent,
2
puisque le nécessaire estlamarque de lascience .
Etc’estbien entant qu’art(technè)que lamédecine grecque
agénéréune éthique:unetechnèsuppose desdélibérations, par
oppositionausystème déductifqu’autorise le niveau supérieur
3
de l’épistémè.Lesprogrèsde lamédecine entant quesavoir,
pourconsidérables qu’ilsaientpuêtre depuis sesorigines,
n’enlèvent rien – on devraitmême direajoutent–àlanature
conjecturale etaventureuse detoutartdu soin.Encesens,
quellequesoitla compétencerequise parlaréflexion éthique,
elletrouvesajustificationultime non pasdanslesavoirentant
quetel maisdans son imperfection.Celle-ci est sans rapport
directaveclaqualité de lascience établie eton observe même
4
aucontraireque pluslamédecine devient savante etpuissante ,

1
Laphronèsisaristotélicienne est unevertude l’intellectpratique etnonune
science.Elle est udine «sposition pratiqueaccompagnée derègles».Voir
notammentÉthiqueà Nicomaque,I, 13,II,6etVI, 5.
2
Cf.Aristote,Éthiqueà Nicomaque,1140a31.Surcesnotions,voirl’étude
classique dePierreAubenque,LaprudencechezAristote,Paris,P.U.F.,1986,
etparticulièrement, pp.64à178, leschapitres«Cosmologie de laprudence »
et«Anthropologie de laprudence ».
3
Surlestatutintermédiaire entreartet science de lamédecinechezAristote,
cf.J.Lombard,Aristote etlamédecine,Paris,L’Harmattan,2004, pp.23-44.
4
Onsait que lesprogrèsde lamédecine,comme detout savoir,soulignentet
aggraventplus qu’ilsne les réduisentlesincertitudes–aussibienscientifiques
qu’éthiques–qui lesaccompagnent.Cf.surce pointl’analyse deBernard
Jolibertdans«Éducation etinstructionchez Tolstoï »,RevueExpressions, n°
8, mai 1996, p.38, de lamétaphore deSpencer«comparantla connaissanceà
unesphère grossissant toujourset qui,àmesurequ'ellecroît,augmentesa
surface decontact avecl'inconnu qui l'entoure ».Lesdébats contemporainsde
l’éthique médicale nous rappellenten effet que « plusnousnousinstruisonset
plusnousmesuronsl'étendue de notre insuffisance ».

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Éthiquemédicale etphilosophie

plus grande estlaplace prise parla conscience deseslimiteset
parlequestionnementéthique.

Éthique etpuissancethérapeutique

Dèslors, le problème estdesavoir comment analyserle lien
entre le développement scientifique et technique de lamédecine
à un instantdonné etl’appareil intellectuel etmoral de l’éthique
correspondante, issuprincipalement, nousleverrons, du champ
philosophique.S’il existeunecorrélationassezévidente entre
l’accroissementde lapuissancethérapeutique, le
développementde l’interrogation éthique etlebesoin d’une déontologie
complétée etmiseàjour, il n’estpas siaisé d’enapercevoirle
principe.C’est cette difficulté mêmequi explique, parexemple,
qu’on puissesoutenir aussibienque leSermentd’Hippocrate
conserveaujourd’huitoutesa valeuret toutesaforce ou bienau
contrairequ’il estdépassé,qu’il doitêtreaménagé ou remplacé
par unautre prenantmieuxencompte laréalité de lamédecine
etdes sociétéscontemporaines.Lesavancées scientifiqueset
techniquesde lamédecine justifientàelles seules unesorte de
méfiance devantle neuf etellescréentainsiunbesoinque la
bioéthiqueapour vocation desatisfaire:souventlespromesses
duprogrèsontété déçuesoumêmesontdevenuesdesmenaces
ème
aucoursdu 20siècle.
D’une manière plusgénérale, le pouvoirdésormaisconféré
àl'homme parlatechnoscienceentraîneune formerenouvelée
deresponsabilité et une dimension jusque-làinconnue de la
1
fonction éthique .Dece fait, la
bioéthique,apparueauxÉtats

1
Cechamp nouveau qu’onappelle la bioéthique faitl’objetdesanalysesde
Hans JonasdansLe principeresponsabilité.Une éthique pourla civilisation
technologique(1979), éd. du Cerf,Paris, 1990.La bioéthique estprésentée
aussicommeunetentative pour réunir unescience moderne et unesagesse
antiquequisemblentne pluspouvoir vraiment communiquer.Cf.V.R.Potter,
Bioethics: BridgetotheFuture,PrenticeHall, 1971, où sontévoqués«une
nouvellesagesse » et unchangementdesfondementsphilosophiquesde
l’éthique.L’éthique de la biologie etde lamédecine est alorsenglobée dans une
éthiquequise fondesurl’interdépendance desêtres vivants.

Morale,éthique,déontologie

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Unis,s’est très viterépandue dansle monde,reçuecommeune
voie derecoursdevantl’impasse,qu’ellea ainsi paruconfirmer,
àlaquelle l’éthique médicaletraditionnellesemblaitconduire.
Unequestionse pose d’emblée, en effet:peut-elle encore
s’accommoderde l’éthique hippocratique,cette médecine de
maintenant quivoitàtraverslecorpsparl’imagerie médicale,
qui estcapabmle de «aintenirenvie » despatientsen étatde
mortcérébrale,quialesmoyensderéaliser unerespiration et
unecirculationartificielles àdurée pratiquementindéfinie,qui
saitgrefferdesorganesou bien leur substituerdes appareils,qui
recourt àlafécondationinvitro,quiconnaîtlesloisjusque-là
lesplus cachéesde lagénétique et qui enconçoitdes usages
thérapeutiqueNs ?eserait-il pasplus raisonnable d’admettre
–toutenreconnaissant que «l’éthique médicaleajoui d’une
remarquablecontinuité depuisl’époque d’Hippocrat–e »que
« lesdéveloppementsde la biologie etdes sciencesmédicales
ontensuite entraînéuneréflexioncritique »quirend les textes
antiquesnécessairement« inappropriéspourl’éthique médicale
1
contemporaine »?
Peut-être, enuncertainsens.Maisinversementon observe
qu’àl’ère de l’amniocentèse, dumonitoring fœtal etdu scanner,
on n’estguère plusavancéque laGrèceantiquequand ils’agit
de définirlestatutontologique de l’embryon oudufœtus, ou à
quel momentprécislagrossessecommenceréellement–àla
conception, lorsde l’implantation duconceptus,àlanidation –
cequi pourtant commande,tout comme du tempsd’Hippocrate,
lerefusoul’acceptationsurle plan moral detel ou tel moyen de
contraception oudetelle ou telle intervention de lamédecine en
2
matière de procréation .Laplupartdesproblématiques
contem

1
Nous citonsici lespremièreslignesde l’ouvrage deTomL.Beauchamp et
James F.Childress,Lesprincipesde l’éthiquebiomédicale,Paris,Les Belles
Lettres, 2008, p. 13.Lesauteursdece livre,quitraduit bien lecaractère de
renouvellement continude l’éthique,reconnaissent biencertaines qualités aux
textes anciensmaisleurfontenrevanche desérieux reproches surlesquels
nous reviendrons(cf.infra,ch.IV, p. 91), notammentd’être marquéspar une
« étroitesse devue »àlaquelle pourrait remédierla bioéthique.
2
Sur cet aspectde laproblématique,cf.supra,ch.II, pp. 51-54.

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