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Ethiques du désenchantement

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296303539
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ETHIQUES DU DESENCHANTEMENT Essais sur la modernité allemande au début du siècle

Collection « La philosophie en commun»
Jean Ruffet, Kleist en prison. Jacques Poulain, L'âge pragmatique ou l'expérimentation totale. Karl-Otto Apel, Michael Benedikt, Garbis Kortian, Jacques Poulain, Richard Rorty et Reiner Wiehl, Le partage de la vérité. Critiques du jugement philosophique. Geneviève Fraisse, Giulia Sissa, Françoise Balibar, Jacqueline Rousseau-Du jardin, Alain Badiou, Monique David-Ménard, Michel Tort, L'exercice du savoir et la différence des sexes. Armelle Auris, La ronde ou le peintre interrogé. Sous la direction de Jacques Poulain et Wolfgang Schirmacher, Penser après Heidegger. Eric Lecerf, La/amine des temps modernes. Urias Arantes, Charles Fourier ou l'art des passages. Pierre-Jean Labarrière, L'utopie logique. Reyes Mate, La raison des vaincus. Jean-Louis Déotte, Le Musée, l'origine de l'esthétique. Jacqueline Rousseau-Dujardin, Ce qui vient à l'esprit dans la situation psychanalytique. Josette Lanteigne, La question du jugement. Chantal Anne, L'amour dans la pensée de Soren Kierkegaard. Sous la direction de Dominique Bourg, La nature en politique. Jacques Poulain, La neutralisation du jugement. Saverio Ansaldi, La tentative schellingienne, un système de la liberté est-il possible? Solange Mercier Josa, Théorie allemande et pratique française de la liberté. Philippe Sergeant, Dostoïevski la vie vivante. Jeanne Marie Gagnebin, Histoire et narration chez Walter Benjamin. Sous la responsabilité de Jacques Poulain et Patrice Vermeren, L'identité philosophique européenne. Philippe Riviale, La conjuration, essai sur la conjuration pour l'égalité dite de Babeuf Sous la responsabilité de Jean Borreil et Maurice Matieu, Ateliers [, esthétique de l'écart. Gérard Raulet, Chronique de l'espace public. Utopie et culture politique (1978-1993). Jean-Luc Evard, La/aute à Moïse. Essais sur la condition juive.

Philippe Despoix

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ETHIQUES

DU DESENCHANTEMENT
Essais sur la modernité allemande au début du siècle
Préface de Jacques Le Rider
Publié avec le concours du CNRS

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

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L'Harmattan. 1995

ISBN: 2-7384-3301-4

PRÉFACE

En plaçant la préoccupation éthique et la réflexion théologique, le problème de la création des valeurs après «la mort de Dieu», au centre de son portrait de groupe de la modernité allemande entre le tournant du siècle et les années 20, Philippe Despoix prend le contre-pied de la frivolité «postmoderne». Au reste, celle-ci semble bien passée de mode, en cette dernière décennie du XXe siècle, marquée par le retour de la philosophie morale. Trois très grands noms de la théorie européenne, que le public français croit assez bien connaître: Max Weber, Georges Lukacs, Siegfried Kracauer, alternent dans l'essai de Philippe Despoix avec deux autres théoriciens de langue allemande que nous découvrons avec passion: Gustav Landauer et Leo Popper. L'influence russe, l'identité hongroise et les traditions juives se composent au fil de ces cinq portraits pour nous faire entrevoir cet esprit centre-européen - au sens de la Mitteleuropa - que la Deuxième Guerre mondiale, la Shoah et quatre décennies de domination soviétique avaient détruit, mais que nous voyons renaître aujourd'hui.

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Tout l'art de Philippe Despoix consiste à dégager une unité, en tout cas un air de famille, en rapprochant cinq esprits fort différents et cinq destins qui, pour ceux d'entre eux qui auront vécu les années 20, puis les catastrophes européennes des années 30 et 40, suivront des voies profondément divergentes. Un sixième nom est au centre du livre, qui sert de référence commune à tous les autres et qui inspire à Philippe Despoix quelques-unes de ses catégories d'analyse les plus pertinentes; je veux parler de l'auteur contemporain le plus lu et le plus admiré par le public allemand du début du siècle: Dostoïevski. Le romancier russe inspire tous «ces derniers croyants du monde désenchanté», met en évidence «les antinomies qui opposent les sphères de valeur éthique et politique», mais aussi éthique et esthétique. C'est cette féconde mise en contact de la littérature, des arts, de la philosophie et des sciences sociales, qui permet à Philippe Despoix de nous faire (re}découvrir cinq acteurs et penseurs essentiels de la modernité de notre siècle.
Jacques LE RIDER professeur à l'Université de Paris VIII membre de l'Institut Universitaire de France

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Remarque préliminaire

Les travaux de recherche à la base de ce livre ont été, pour l'essentiel, effectués à la Freie Universitiit de Berlin entre 1987 et 1989 dans le cadre d'une convention d'échange en «Recherche comparative internationale en sociologie de la culture» cofinancée par le CNRS et la Deutsche Forschungsgemeinschaft. Que soient ici remerciés tous ceux qui ont permis la mise en place de ce projet, en particulier: Hinnerk Bruhns, Marc Ferro et Jutta Scherrer à Paris, René Ahlberg à Berlin. Ma gratitude va également à Jacques Catteau et à Jean-Marie Vincent pour le soutien qu'ils ont apporté à la publication de l'ouvrage. Je dois aussi tous mes remerciements à Frédérique Ott qui a corrigé une première version du manuscrit ainsi qu'à Axelle Putzbach qui a donné au volume sa forme finale.
«Ethique de la Sachlichkeit» (chap. 1), étude d'abord rédigée en allemand, a fait l'objet de deux conférences sur Max Weber au Collège International de Philosophie en novembre 1992 sur le thème «Penser la violence» ; une version de l'essai sur Landauer, «Antipolitique» (chap. 2), a été publiée en allemand sous le titre «Von der Bühne zur Geschichte : Gustav Landauer» dans Internationales Archiv für Sozialgeschichte der

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deutschen Literatur (15,2), 1990 ; «Pesanteur et abstraction» (chap. 3) constitue une extension de la postface à l'édition allemande de Leo Popper, Schwere und Abstraktion, Berlin, 1987, que j'ai publiée en collaboration avec Lothar Müller; qu'il soit remercié de me permettre de reprendre ici ce travail fait en commun. Ces deux textes ont été traduits de l'allemand par Valérie Séroussi. «De la critique d'art au gnosticisme» (chap. 4), étude sur le jeune Lukacs, s'appuie sur la dernière partie de ma thèse de doctorat: L'Ecole de Budapest et sa réception de G. Lukacs, EHESS, 1987 ; quant à l'essai «Feuilleton et cinéma» (chap. 5), il en est paru une version très abrégée sous le titre «Siegfried Kracauer. Essayiste et critique de cinéma» dans Critique (539), 1992.
Je dédie le recueil à la mémoire de Jakob Taubes, qui dirigeait l'Institut für Hermeneutik du département de Philosophie de la Freie Universitiit et m'a ouvert un accès aux mondes de la pensée weberienne et du gnosticisme moderne.

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INTRODUCTION

«Ethik und Asthetik sind eins».l (Ludwig Wittgenstein) Ce recueil d'essais voudrait, à partir d'un ensemble d'œuvres théoriques du tournant et du premier tiers de notre siècle, esquisser une typologie des rapports qu'entretiennent les domaines de l'éthique et de l'esthétique dans les premiers débats sur la modernité de culture allemande. Max Weber, Gustav Landauer, Leo Popper, Gyorgy Lukacs et Siegfried Kracauer - de leurs positions traitent essentiellement les études suivantes - appartiennent à deux générations successives, nées dans les années 60 et dans la seconde moitié des années 80 du siècle dernier. Ce sont avant tout des «essayistes» qui ont écrit en allemand dans les grands centres intellectuels de l'Europe centrale: Budapest, Vienne, Munich, Heidelberg et Berlin. Leurs œuvres renvoient aux ruptures théoriques qui s'effectuent dans la pensée allemande après Nietzsche et qui sont particulièrement repérables dans l'espace s'ouvrant entre la sociologie naissante et la critique esthétique.
1. L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, Francfort/Main, 96.421. 1960,

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Chacun des penseurs autour desquels sont organisés les chapitres de ce recueil fait sienne ce que l'on pourrait traduire par une «éthique» répondant à l'éclatement des modalités sociales traditionnelles, à ce pour quoi Max Weber a forgé le terme de «désenchantement du monde». En dépit de pôles d'intérêts et de directions de pensée très différents, ils ont entre autres en commun de réfléchir aux conséquences esthétiques - dans le champ de la perception ou celui de la production d'une modernité, tout d'abord économique et technique, qui a fait une irruption brutale en Allemagne et en Autriche-Hongrie pendant le dernier tiers du XIXe siècle. Qu'à partir d'un questionnement analogue ces auteurs développent des types de réponses divergents, est précisément ce qui a présidé à la construction de l'ouvrage. Nous avons été guidé dans notre choix par la «singularité» (au sens de conséquence théorique) de leur position dans le champ intellectuel de l'époque, par la diversité des matériaux, en particulier esthétiques, à partir desquels leur réflexion se déploie, enfin par la forte complémentarité de leurs points de vue. L'idée était d'esquisser une «constellation» théorique dont les points extrêmes, ou de différenciation, seraient reliés par des oppositions multiples. Le recueil serait en ce sens à lire comme l'on observe une mosaïque, les figures d'ensemble ne devenant visibles que par la juxtaposition des fragments qui la composent.
Qui sont ces auteurs, quels sont leurs champs d'investigation? Essayiste anarcho-socialiste et cofondateur de la Neue Freie Volksbühne berlinoise à la fin du siècle dernier, Gustav Landauer participe pleinement à l'essor du jeune théâtre moderne en Allemagne; la vision esthétique des différents auteurs qu'il contribue à faire- découvrir, tels Hofmannsthal, Strindberg et Georg Kaiser, trouve un contrepoint adéquat dans l'attitude «antipolitique» d'origine tolstoïenne qui caractérise son activité jusque dans la Commune de Bavière. Depuis Budapest, Leo Popper s'essaye de son côté à une théorie 10

des arts plastiques qui, en véritable éthique du matériau, serait le pendant de la critique du langage exercée à Vienne par Karl Kraus dans le domaine littéraire et journalistique; l'art populaire à la périphérie européenne et la modernité française, Maillol, Rodin et Cézanne, sont au centre de ses essais dans lesquels s'ébauche, dès la première décennie du siècle, une première théorie de l'abstraction. Après s'être attaché à formuler une théorie du drame moderne, le jeune Gyorgy Lulaics,un des proches amis de Popper, se tourne finalement vers les formes épiques. La singularité du roman flaubertien et, plus encore, le dépassement définitif de la forme romanesque chez Dostoïevski, prophète d'un monde tout autre, constitueront les moments forts de La théorie du roman qu'il rédige pendant la guerre. La réflexion esthétique s'y avère être le prétexte à une «théologie politique» implicite, noyau d'une philosophie de l'histoire eschatologique. Cet ouvrage, on le sait, n'en constituera pas moins un des textes décisifs pour les débuts de la «théorie critique», en particulier chez Walter Benjamin et Theodor W. Adorno. Proche de ces derniers dans les années vingt-trente, Siegfried Kracauer devient, à la suite de débuts en sociologie, rédacteur de feuilleton au Frankfurter Zeitung, puis l'un des grands critiques de cinéma de la République de Weimar. L'affinité particulière de ce nouvel art avec l'a perception propre à la grande ville moderne en fait un sujet privilégié de critique sociale. Kracauer sera l'avocat le plus farouche de l'irréductibilité du nouveau médium aux arts classiques, et son éloge des médias cinématographiques, qui atteindra son point culminant dans la Théorie du film pendant l'exil américain, se révèle être une «éthique de la visibilité» en rupture foncière avec toute philosophie de l'histoire. A travers une réflexion sur l'évolution des formes d'art, ces auteurs esquissent non seulement une analyse de ce mouvement de société incontrôlé qui mène à la catastrophe de la première guerre mondiale puis au
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fascisme, mais aussi de nouvelles normes pour un monde qui perd tout rapport à la tradition. Que le débat esthétique recouvre au plus haut degré un débat d'ordre éthique et que ce soit là une caractéristique de l'époque, tel est précisément le point de vue de Max Weber, tel est également le point de départ de sa critique méthodologique. Le sociologue propose moins une théorie achevée
de l'art - sauf dans le cas de la musique

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que de la

tension entre les différentes sphères de valeurs, et en particulier de celle, inéluctable, entre un domaine esthétique s'émancipant de plus en plus et un domaine éthique restant foncièrement marqué par la religion. C'est en ce sens que Weber appartient pleinement à la constellation de pensée qui nous intéresse ici.
De par la mise en regard de ces œuvres, c'est un peu à un kaléidoscope des arts, de la littérature, des idées et de leur transformation au tournant du siècle dans l'espace de culture allemande que l'on est confronté. Un des éléments les plus frappants est l'intérêt que l'on accorde dans cet espace aux cultures limitrophes: vers l'ouest, à la France qui symbolise la révolution dans les arts plastiques et la peinture; vers l'est, à la Russie qui paraît monopoliser - sans doute avec le nord scandinave - l'essentiel du renouveau littéraire; la culture anglo-américaine, par contre, ne joue sous cet angle qu'un rôle tout à fait secondaire. Cet intérêt électif est la raison pour laquelle ces études ne se limitent pas à une simple herméneutique des œuvres des auteurs présentés, mais s'efforcent de reconstituer le paysage intellectuel et artistique qui forme leur contexte. Elles essaient de mettre à jour leurs «topographies théoriques~~, c'est-à-dire les lieux de production et les milieux de pensée qui constituent leur a priori culturel. Interviennent ainsi dans ces portraits intellectuels également des figures et des positions qui - par affinité ou par opposition - appartiennent directement au champ de formation de ces œuvres; en particulier, dans le domaine de l'art et de son histoire, Rainer Maria 12

Rilke, Karl Kraus et Alois Riegl, dans celui de la sociologie et de la philosophie, Georg Simmel, Ernst Bloch, Carl Schmitt...
Deux parmi les penseurs au centre de ce recueil font office de «classiques», même s'ils restent encore très unilatéralement connus en France: Weber et Lukacs; les autres sont méconnus dans ce qui fait le noyau même de leur œuvre: c'est le cas de Kracauer, et plus encore de Landauer et Leo Popper. Pour chacun d'entre eux, nous avons tenté de brosser un «portrait théorique» à partir de l'œuvre essayiste, détournant quelque peu la méthode qui, selon Benjamin, serait celle de l'historien matérialiste, et qui consiste à sauvegarder à travers une œuvre l'action et la valeur d'une vie, et à travers cette vie une époque entière.2 Une anecdote rapportée par Gershom Scholem veut que le petit volume La révolution, de Landauer, ait fait partie des ouvrages décisifs pour la formation de Benjamin.3 Et sans doute rien n'appelle mieux aujourd'hui la démarche de sauvegarde de ce dernier que l'œuvre presque effacée d'un Landauer, l'action dans le champ des arts et de la culture politique d'un homme dont la vie et la mort (1870-1919) coïncident avec celles de "l'époque wilhelminienne. Sur le plan culturel, l'essayisme est souvent synonyme ae judéité. Cette caractérisation s'avère cependant toujours ambiguë dans la mesure où toute carrière universitaire reste en Allemagne pratiquement fermée aux Juifs, ainsi cantonnés au monde des revues. A l'exception de Max Weber, tous les intellectuels que l'on se propose de lire ici sont en effet juifs - ils entretiennent néanmoins les rapports les plus différenciés avec leur origine.
2. Cf. w. Benjamin, «Über den Begriff der Geschichte» (These XVII), in : Illuminationen, Francfort/M., 1977. 3. Cf. G. Scholem, WaIter Benjamin - die Geschichte einer Freundschaft, Francfort/M., 1975,p. 19 sq. 13

Que le célèbre sociologue passe pour un essayiste pourra étonner. Ce serait oublier que Weber écrit l'essentiel de ses travaux en dehors de l'institution universitaire, et que le produit par excellence de sa maturité, sa sociologie des religions, n'est qu'une collection de ses «Essais comparés de sociologie religieuse». Rien ne lui est en effet plus étranger - malgré tout ce que pourra faire accroire sa réception ultérieure - que l'esprit de système. L'essai comme choix de pratique théorique dénote chez l'ensemble des auteurs présentés dans ce livre une affinité - certes parfois toute négative - avec une modernité définie comme époque «sans abri transcendantal», une pratique d'écriture pour laquelle le questionnement est plus que la réponse, l'expérimentation plus que la certitude. Adorno rappellera dans son texte «L'essai comme forme» la place décisive qui revient, à côté de Simmel et de Benjamin, au jeune Lukacs dans l'affirmation de cette position théorique.4 Que ce dernier ait à la suite de son adhésion au marxisme renié un tel point de vue, explique pourquoi nous n'avons abordé, contrairement aux autres auteurs, que le jeune Lukacs et non pas le virtuose du système philosophique de la maturité qui appartient à une autre constellation théorique. Le premier Lukacs défendait l'essai comme une forme esthétique autonome, comme une figure de transition entre l'art et la philosophie. Plus près de nous, renouant à la fin de sa vie avec cette tradition, Michel Foucault a débusqué dans l'essai la forme moderne par excellence de l'activité philosophique: celle du travail de la pensée sur elle-même. Epreuve de la modification de soi-même dans le jeu de la vérité, l'essai serait le «corps vivant» d'une esthétique de l'existence.5 Cela vaut a fortiori, nous semble-t-il, pour toute esthétique de la modernité.
4. Cf. Th. W. Adorno, «Der EssayaIs Form», in : Nolen zur Lileratur, Francfort/M., 1981,pp. 9-11. 5. Cf. M. Foucault, L'usage des plaisirs, Histoire de la sexualité, t. 2, Paris,
1984, pp. 14-15.

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Notre époque se caractérise par ce que Weber nomme un «polythéisme des valeurs». L'une des formulations les plus précises de la spécificité du conflit entre les sphères de l'art, de l'éthique religieuse et du savoir, le sociologue l'a donnée dans la conférence La science comme vocation (1919) : «Si nous savons aujourd 'hui à nouveau quoi que ce soit, c'est que quelque chose peut être sacré, non seulement bien que cela ne soit pas beau, mais parce que et dans la mesure même où ce n'est pas beau - nous en trouvons la justification dans le chapitre 53 du livre d'Isaïe et dans le Psaume 22; et que quelque chose puisse être beau, non seulement bien que [cela ne soit], mais dans et par ce en quoi cela n'est pas bon, nous le savons à nouveau depuis Nietzsche, et nous le trouvons mis en forme

auparavant dans Les Fleurs du mal

(oo.)

; et c'est une

sagesse du quotidien que quelque chose puisse être vrai, bien que [cela ne soit], et en tant que ce n'est ni beau, ni sacré, ni bon».6 Ce passage, résumé extrêmement condensé du diagnostic weberien concernant la modernité, indique que ce qui était traditionnellement un rapport de tension entre sphères de valeurs se radicalise désormais en un rapport de négation absolue, d'exclusion réciproque. Sans doute la guerre mondiale, la révolution russe et ses conséquences en Europe centrale constituent-elles le contexte apocalyptique renouvelé sur le fond duquel les «Chants du Serviteur» du Deutéro-IsaÏe redeviennent intelligibles. Dans le quatrième de ces chants s'annonce l'éthique de la souffrance et de la laideur qui trouvera sa formulation définitive dans le christianisme paulinien. Y apparaît comme sacré et rédempteur ce qui n'est pas beau7, position «antiesthétique» - et non plus «anesthétique» comme celle
6. M. Weber, "Wissenschaft ais Beruf» (1919), in : Soziologie, Universalgeschicht/iche Analysen, Politik, Stuttgart, 1973, pp. 328-29 (notre traduction).
7. I sare, 9 53, 1-6.

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