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Etre et spiritualité

De
232 pages
Sans prétendre à une quelconque exhaustivité, ce livre tente d'analyser comment certaines formes de matérialisme s'articulent avec ce que l'on pourrait appeler une spiritualité. Il ne souhaite pas fournir un enseignement philosophique : parfois, il juxtapose, sur le même thème, des textes d'inspiration contraire. Il apporte aux lecteurs des suggestions, laissant à chacun la liberté de penser par lui-même.
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Être et Spiritualité

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Michel FA TT AL, Plotin chez Augustin, 2006. Laurent MARGANTIN (dir.), Kenneth White et la géopoétique, 2006. Aubin DECKEYSER, Éthique du sujet, 2006. Edouard JOURDAIN, Proudhon, Dieu et la guerre. Une philosophie du combat, 2006. Pascal GAUDET, Kant et le problème du transcendantalisme, 2006. Stefano MASO, Le regard de la vérité, cinq études sur Sénèque, 2006. Eric HERVIEU, Encyclopédisme et poétique, 2006. J.-F. GAUDEAUX, Sartre, l'aventure de l'engagement, 2006. Pasquine ALBERTINI, Sade et la république, 2006. Sabine AINOUX, Après l'utopie: qu'est-ce que vivre ensemble ?, 2006. Antonio GONZALEZ, Philosophie de la religion et théologie chez Xavier Zubiri, 2006. Miklos VETO, Philosophie et religion, 2006. Petre MARE~, lean-Paul Sartre ou les chemins de l'existentialisme, 2006. Alfredo GOMEZ-MULLER (dir.), Sartre et la culture de l'autre, 2006 Laszlo TENGEL YI, L'expérience retrouvée, Essais philosophiques I, 2006. Naceur Ben CHEIKH, Peindre à Tunis, 2005.

Vincent Trovato

Être et Spiritualité

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique: FRANCE

75005 Paris

L'Hannattan

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DU MEME AUTEUR Aux Edifjons L'Harmattan

L'ENFANT PffiLOSOPHE, Essai philopédagogique, 2005. L'ŒUVRE DU PHILOSOPHE EUROPEENNE,2005. SENEQUE DANS LA CULTURE

Pour Lysiane

http://www.]ihrairieharmattan.com diffusion.harmattanr(v,wanadoo. harmattan 1@wanadoo.fr

fI'

@ L'Harmattan,

2006

ISBN: 2-296-01212-4 EAN : 9782296012127

Rentre en toi-même, la vérité habite à J'intérieur de J'homme.

SAINT AUGUSTIN, Les Confèssions.

NOTE

L'homme est-il désespéré? Peut-il encore croire en Dieu face au vide de l'Église et à la pauvreté des idéologies? L'être humain est désappointé et chacun cherche de nouvelles espérances. Mais l'espoir est porteur de déceptions et la nonconcrétisation des désirs engendre une éternelle fuite vers l'avenir. L'hoffilne erre désorienté dans le labyrinthe du malvivre... La vie s'est transformée en expérience labyrinthique et l'âme s'y retrouve seule. Dès lors, peut-on conjuguer matérialisme et spiritualité?

Sans prétendre à une quelconque exhaustivité

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impossible et inutile -, ce livre tente d'analyser comment certaines formes de matérialismes s'articulent avec ce que l'on pourrait appeler une spiritualité. Il ne souhaite pas fournir un enseignement philosophique: parfois, il juxtapose, sur le même thème, des textes d'inspiration contraire. Il apporte aux lecteurs des suggestions, laissant à chacun la liberté de penser par lui-même. Les chemins philosophiques choisis ici proposent un survol historique du modèle matérialiste grec et romain, et des commentaires sur les principaux penseurs du matérialisme occidental. L'écriture de cet essai a pour point de départ la lecture d'un philosophe contemporain qui unit matérialisme et pratique d'une spiritualité: André Comte-Sponville. Sa définition personnelle du matérialisme et ce que symbolise le mythe d'Icare expriment assez bien la « spiritualité» de cet auteur, c'est-à-dire un envol heureux dû au désespoir et à une situation particulière de détachement.

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Les notes en bas de page, nombreuses, ne sont pas indispensables à la lecture. Elles sont là pour le travail et pour les rats de bibliothèque. On n'écrit jamais à partir de soi seul et les références sont en quelque sorte des révérences.

OUVERTURE: MATERIALISME

Nombre de philosophes contemporains décrivent la sagesse comme une notion obsolète, historiquement dépassée, et ne reconnaissent aucune pertinence à l'étymologie du mot «philosophie ». Dans Le mythe d'Icare, André Comte-Sponville se demande si l'idée de sagesse aujourd'hui garde un sens, et lequell? Qu'un tel projet ait pu paraître anachronique ou incongru en dit long sur notre époque et sur l'état, à quelques exceptions près, de la philosophie2. La philosophie, ajoute-t-il, doit être intempestive, c'est-à-dire se produire à contretemps. Ce soupçon d'anachronisme engendrerait deux formes de philosophie: la philosophie comme «sagesse» et la philosophie comme science ou réflexion critique. Mais peuton définir l'idéal du sage? Le sage est celui qui sait et dont le savoir éclaire l'action. Sachant régler son action sur son savoir, il trouve le bonheur. Ce modèle a été suivi dans toute l'Antiquité et, au XVIIesiècle, Descartes tente de le reprendre. Il conçoit la philosophie COIIL'neune action sur la nature pour des fins humaines. Les révolutionnaires de 1789 et leurs successeurs ne penseront qu'à l'action3. Au XIXe siècle, le positivisme et le marxisme essaient à leur tour de le reconstruire chacun à leur façon.
André COMTE-SPONVILLE (1984), Le mythe d'Icare. Traité du désespoir et de la béatitude, tome I, Paris, Editions PUF, colI. « Perspectives Critiques », p. 8. 2André COMTE-SPONVILLE (1988), Vivre. Traité du désespoir et de la béatitude, tome II, Paris, Editions PUF, coll. « Perspectives Critiques », p. 7. 1

À cela, Lao-tseu oppose le non-agir comme méthode universelle, et, en particulier, comme méthode de gouvernement. LAO TSEU (2003), Tao Te King, traduit et commenté par Marcel Canche, Paris, Editions PUP, coll. « Perspectives Critiques », p. 35.

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Rompre cette tradition privilégierait la philosophie comme science ou réflexion critique et considérerait candide toute tentative de reprendre l'idéal au sage. Se rallier complètement à cette thèse s'avère délicat. Selon André Comte-Sponville, la conception intempestive de la philosophie comme sagesse apparaît plus réaliste. La connaissa..'1cepour la connaissance, la recherche d'un savoir désintéressé quine touche pas à ses conséquences pratiques semble un des pÔles essentiels de la philosophie et de toute science. Une sagesse qui s'appuierait sur un passage purement rationnel de l'être au devoir être, de la science à la morale est irréalisable et sans doute peu souhaitable. Dans la mesure où la science modifie son objet lui-même, elle ne peut se maintenir sur l'objet pour définir son projet. Pour Edgar Morin, la sagesse porte en elle une contradiction: il est fou de vivre trop sagement. Dans la folie qu'est l'amour, habite la sagesse de l'amour et l'amour de la sagesse manque d'amour4. Mais une sagesse qui se reconstruirait sans cesse en tenant compte à la fois de l'état du savoir et des problèmes que pose l'action dans un monde en évolution apporterait des possibles. La recherche de cette sagesse joue sur l'inéluctable et la difficulté: on ne peut adopter telle quelle la pensée d'un autre. La sagesse (encore un axiome) est un savoir-vivre qui ne se démontre pas. Pas de confection ni de prêt-à-porter en matière de philosophie ou de sagesse: Nul ne peut penser ce qu'il dit, car sa pensée est encore autre chose qu'il dit5. La fonction de penser ne se délègue point, disait le philosophe Alain. La fonction de vivre non plus! Et si l'un ne va pas sans l'autre, cette phrase d'André Comte-Sponville prend alors tout son sens: La philosophie est un art de vivre avant

4 Edgar MORIN (J 997), Amour, Poésie, Sagesse, Paris, Editions du Seuil, colI. « Points », p. 77. 5 ALAIN (2001), Propos sur l'éducation, Paris, Editions PUF, colI. « Quadrige », p.102.

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d'être un métier, une discipline spirituelle plutôt qu'universitaire, une aventure plutôt qu'une spécialitë. Même le rationalisme austère et universaliste de Descartes est en fait le déploiement d'une aventure de l'esprit aux prises avec des terres inconnues. Le Discours de la méthode est expressément l'histoire d'un espriP, et c'est cette histoire (ou expérience spirituelle8) que les ~1Vféditations retracent, approfondissent et nous invitent, pour notre compte, à . 9 reVIvre. Descartes recommande à chacun de refaire pour son compte le chernin: le cogito cartésien ne prouverait autrement l'existence que de Descartes, et n'est universel, en droit, que parce qu'i! peut toujours être réitéré, en fait, par n'importe quilO. Ce n'importe qui désigné à recommencer ou à construire le chemin, celui de Descartes ou un autre, à partager cette expérience ou cette aventure de l'esprit, ce n'importe qui, c'est l'homme cosmo-physique!!. Le philosophe revendique pour tous un espace où se mouvoir en fonction d'une ligne secrète et rigoureuse que l'homme s'efforce de découvrir en cheminant. N'est-ce pas là une recherche philosophique orientée vers des sentiers qui permettent d'éviter des écueils? Mais quels sont ces écueils? Parmi les obstacles qui empêchent l'homme de trouver sa route, on rencontre les sens divers donnés aux mots matérialisme, spiritualité et agnosticisme. La diversité de ces sens est telle que les notions désignées par ces mots se

André COMTE-SPONVILLE, Vivre. Traité du désespoir et de ln béatitude, op.cit., p. 7. 7 Cf. F. ALQUIE (1987), La découverte métaphysique de l'homme chez Descartes, rééd. Paris, Editions PUP, chap. VII (l'expression fut utilisée, à propos du Discours de la méthode, par Descartes lui-même).
8 Ibid., p. 344. 9 André COMTE-SPONVILLE (1989), Une éducation philosophique, Paris, Editions PUP, p. 73-74. 10 Ibid., p. 74. Il Edgar MORIN (2001), La Méthode. L'identité humaine, tome 5, L 'humanité de l 'humanité, Paris, Editions du Seuil, p. 21-22.

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révèlent souvent incompatibles. Par exemple, entrematériaEsme et spiritualité. Au contraire, leur compatibilité peut paraître évidente. Que les spiritualistes n'admettent pas cette compatibilité peut à la rigueur être compréhensible. N'affirment-ils pas posséder le monopole de l'esprit? Mais que les matérialistes emboîtent le pas, voilà qui étonne! L'explication proviendrait sans doute de quelques allergies au mot spiritualité évoquant, par des connexions de concepts, certaines pratiques religieuses qui auraient laissé des traces assez rébarbatives et monotones. Bref, le matérialisme est-il conciliable avec l'incorporel? Autrement dit: un matérialiste peut-il avoir une spiritualité? La réponse à cette question dépendra évidemment du sens donné à ces concepts. Ceux-ci sont en fait des variables, et leur degré de compatibilité ou d'incompatibilité varie selon l'élection de tel ou tel sens choisi par le locuteur. Il faut donc se résigner à rechercher des définitions aussi adéquates que possible dans leur variabilité. Le Nouveau Petit Robert donne cette définition du mot « matérialiste» : personne qui recherche des jouissances et des biens matériels. Donc, si une personne se fait traiter de matérialiste, on n'en veut généralement pas à sa philosophie, mais à un certain mode de vie. C'est quelqu'un, dira-t-on, qui aime la bonne chère, les aventures, le confort et l'argent. Par contre, l'idéaliste est celui qui possède une « attitude d'esprit ou forme de caractère qui le pousse à faire une large place à l'idéal, au sentiment, pour améliorer l'homme ». Un idéaliste se préoccupe, par exemple, du Tiers et du Quart-Monde, se révolte contre l'injustice sociale. C'est aussi celui dont la vocation artistique ou scientifique est si profonde qu'il n'attribue à l'argent ou aux jouissances matérielles qu'une valeur dérisoire. En philosophie, ces mots connaissent des emplois différents. Ils servent à distinguer divers types d'explication des phénomènes à partir d'une substance considérée comme ultime. Le matérialisme est aussi ancien que la philosophie,

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mais il n'est pas plus ancien, écrit Friedrich-Albert Lange (1828-1875). Il explique que la conception des choses qui domine naturellement dans les périodes lesplus anciennes de la civi/îsation ne s'élève pas au-dessus des contradictions du dualisme et des formes fantastiques de la personnification. Les premiers essais tentés pour s'affranchir de ces contradictions, pour acquérir une vue systématique du monde et pour échapper aux illusions ordinaires des sens, conduisent directement dans le domaine de la philosophie,. et parmi ces premiers essais, le matérialisme a déjà sa place12. Le Vocabulaire technique et critique de la philosophie fournit une définition ontologique13 du mot « matérialisme»: Doctrine d'après laquelle il n'existe d'autre substance que la «matière », à laquelle on attribue des propriétés variables suivanJ les diverses formes de matérialisme, mais qui a pour caractère commun d'être conçue comme un ensemble d'objets individuels, représentables, figurés, mobiles, occupant chacun une région déterminée de , 14 l espace . Un matérialiste ne nie pas qu'il y ait de l'esprit. L'esprit est un mode de fonctionnement assez spécifique et particulièrement subtil de la matière. Il en résulte que l'esprit ne peut subsister indépendamment de la matière15. Le matérialiste rejette l'immortalité de l'âme, de l'au-delà, de Dieu16. Toutefois, le matérialiste n'est pas nécessairement
12Friedrich-Albert LANGE CI886), Histoire du Matérialisme & Critique de son importance à notre époque, Editions coda, 2004, p. 1. 13 Le terme ontologie introduit par le philosophe allemand Rudolph Goc1enius (1547-1628), désigne la généralité de la philosophie de l'être. 14André LALANDE (1999), Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, Editions PUF, colI. « Quadrige », vol. I, p. 591. 15Le mot « matière» a pour étymologie le mot latin materia ou materies, c'est-àdire les objets naturels que l'homme utilise pour la construction, en particulier, le bois de construction. Avec Aristote, « matière» (en grec: hulê, bois) accède au statut de concept et principe philosophique: J'appelle matière le premier « substrat» de chaque chose, d'où une chose advient et qui lui appartient de façon immanente et non par accident, in ARISTOTE, Physique, I, 9, 192 a 31.b. 16Didier JULIA CI996), Dictionnaire de la philosophie, Paris, Larousse, p. 166.

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athée. Le mot « athée» existait déjà au ne siècle chez les Chrétiens qui dénoncent et stigmatisent les atheos : ceux qui ne croient pas en leur dieu ressuscité. L'athée est également cité dans la Bible (Psaumes X,4 et XIV,l) et Jérémie (V, 12). Toutefois, dans l'Antiquité il qualifie souvent non pas celui qui ne croit pas en Dieu, mais celui qui se refuse aux dieux dominants du moment, à leurs formes socialement arrêtées17. Dans-Sur les dieux, le sophiste grec Protagoras (IVesiècle avo J-C) se contente d'affirmer qu'à leur propos, il ne peut rien conclure, ni leur existence, ni leur inexistence. Épicure (341270) croit en l'existence de plusieurs dieux immortels, parfaits, heureux, mais totalement indifférents au sort de l'humanité; l'homme est seul face au grand jeu aveugle des atomes. Spinoza (1632-1677), que les matérialistes revendiquent comme un des leurs, pense que l'univers tout entier est Dieu. Natura sive Deus! Lucrèce construit une physique atomique: il n'y a rien qui soit matériel, y compris les dieux, l'âme, etc. il n'y a que la matière, et qu'elle sujjit pour tout expliquer18! Le matérialiste rejette donc l'immortalité de l'âme et l'existence d'un Dieu pur esprit, extérieur au monde matériel. Dans Présentations de la philosophie, André ComteSponville donne cette définition du mot athée: c'est être « sans dieu », soit parce qu'on se contente de ne croire en aucun; soit parce qu'on affirme l'inexistence de toUS!9.Plus loin, il ajoute: être athée, ce n'est pas refuser le mystère; c'est refuser de s'en débarrasser ou de le réduire à trop bon compte, par un acte de foi ou de soumission. Ce n'est pas tout expliquer; c'est refuser d'expliquer tout par l'inexplicable2o. Il se qualifie d'athée fidèle. Athée, puisqu'il ne croit en aucun Dieu, et fidèle parce qu'il se reconnaît dans
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18 Denis DIDEROT, article « spinoziste» de l'Encyclopédie, in Œuvres, Editions Robert Laffont, Bouquins, 1994, tome l, p. 484. 19 André COMTE-SPONVILLE (2000), Présentations de la philosophie, Editions Albin Michel, p. 113. 20 Ibid., p. 121.

Michel ONFRAY (2005), Traité d'athéologie, Paris, Editions Grasset, p. 41.
Paris, Paris,

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une , certaine tradition historique et dans les valeurs gréco. 21 .' " And re' C omte- SponVll 1e ne renonce donc JUd eo-c hr etlennes. pas à toute vie spiritueiie. . . Pour Patrick Ghrenassia, agrégé de philosophie (Université de Paris I), être matérialiste, c'est se désillusionner et désenchanter le monde, c'est refuser de se raconter des histoires, c'est aussi embellir l'image qu'on a de soi et de l'humanité. Tout ce qui console, ment! (Nietzsche) Le matérialiste préfère la vérité amère et blessante, ce qu'André Comte-Sponville appelle le désespoir22. Louis Sonier, franc-maçon de la Grande Loge de France, qualifie l'athée comme un individu qui refuse l'idée du Dieu plus ou moins anthropomorphe des religions abrahamiques. Les athées et les agnostiques, refusant ce Dieu anthropomorphe, ont cependant peur d'un Dieu qui ne serait pas lui, anthropomorphe, c'est-à-dire dépouillé de tous ses attributs humains. fls ont raison de ne pas vouer une consécration à des idoles mais ils ne veulent pas non plus faire la tentative d'accéder à un niveau supérieur. Ce qui est , . 23 Ia marque meme d e I agnostIque. Pourtant, l'écrivain britannique A.N. \Vilson proclame que même les matérialistes les plus acharnés quand ils s'opposent aux croyants, s'exaltent d'expliquer leurs émerveillements face à la complexité et aux prodiges de la nature et finissent par rappeler l'initiateur du jazz classique Louis Armstrong (1901-1971) et son célèbre refrain What a wonderful world. Cette remarque est perspicace car le généticien d'Oxford Richard Dawkins démontre que la théorie de la sélection naturelle a renversé l'argument selon lequel la perfection des organismes établit l'existence et la bonté de Dieu. Toutefois, en 1998, il avance avec ferveur dans Les
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Alain HOUZIAUX (dir.), «Un athée fidèle» par André Comte-Sponville, in At-on encore besoin d'une religion ?, Paris, Editions de l'Atelier, 2003, p. 58. 22 Patrick GHRENASSIA, « Matérialisme et Scepticisme », in revue La matière & l'esprit, Mons (Belgique), n° 1, avri12005, p. 37. 23 Louis SONIER (2005), Une spiritualité sans Dieu, Lugrin, Editions La Maison de Vie, p. 102.

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Mystères de l'arc-en-ciel que seules les sciences permettent de découvïÏr les beautés de la nature. . .24 Si 1'homme a perdu une certaine relation avec la religion, cette perte est liée à la science. De fait, écrit A.N. Wilson, nous sommes nombreux à crotre, du moins la plupart du temps, que des découvertes scientifiques faites au XIX siècle ont été les premières contributions décisives à ce que l'on appelle la mort de Dieu25. Les liens entre science et croyance relèvent d'une longue tradition et ils sont souvent moins clairs qu'on ne le pense. L'histoire du matérialisme se mélange avec les grandes blessures narcissiques infligées à 1'humanité (Freud). Déclarer que tout est matière, que le supérieur est déterminé par l'inférieur (Auguste Comte), n'est-ce pas rappeler l'homme à la pénible vérité de sa condition naturelle? Le Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale définit le mot « matérialisme» comme une théorie de l'être, plutôt que du devoir-être: une ontologie, donc, plutôt qu'une morale. C'est penser que tout est matière ou produit de la matière, et que les phénomènes intellectuels, moraux ou spirituels n'ont en conséquence de réalité que seconde ou ., determmee 26 . ' Le matérialiste n'espère pas une vie après la mort pour être heureux. Le bonheur doit être vécu pleinement dans cette vie-ci et sur terre. Karl Marx (1818-1883) affirmait la même chose aux classes exploitées, ajoutant que pour obtenir leur résignation à un ordre social injuste, l'Église et la bourgeoisie les leurraient en leur promettant le Paradis, une illusion. Il est utile de signaler que le «Jardin », créé par

Richard DAWKINS (1998), Unweaving the Rainbow, Londres, Houghton Mifflin Company et L 'horloger aveugle, Paris, Editions Robert Laffont, 1989. Lire aussi: Laura BOSSI (2003), Histoire naturelle de l'âme, Paris, Editions PUP, p.224-231. 25 A.N. WILSON (1999), God's Funeral, Londres, Time Warner Books. 26 Monique CANTO-SPERBER (dir.), Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale, Paris, Editions PUP, 2004, tome 2, p. 1213.

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Épicure, ignorait les classes sociales car seule comptait la pratique de la plÜlosophie ! Une illusion sans avenir, c'est ce que Sigmund Freud (1856-1939) dénonce à son tour: la religion, illusion à travers laquelle l'homme angoissé se cramponne à un père protecteur tout-puissant, exprime une croyance d'ordre affectif dérivée de désirs et de besoins humains27. La sublimation prend son envol à partir de pulsions codées selon un langage inconscient28. Cependant, Freud a mené une vie austère tout entière vouée à la science. L'écrivain Romain Rolland (1866-1944) refuse de réduire la religion à une régression psychologique. Il parle du sentiment océanique, sentiment étrange de fusion avec le cosmos, où la conscience se dissout dans un grand tout29. Ce sentiment océanique a été décrit par de nombreux mystiques qui ont réalisé des expériences similaires, qu'elles soient religieuses ou même profanes. Karl Marx, qui aurait pu réaliser une carrière universitaire, a préféré une vie incertaine, errante, besogneuse, et a consacré toutes ses énergies à la réflexion critique sur les conditions sociales qui aliénaient les hommes3o. On peut construire une philosophie matérialiste et renoncer, comme Karl Marx, à tout confort matériel pour accomplir des tâches éthiques très exigeantes. Darwin déstabilise l'homme en lui rappelant qu'il est d'abord un animal avant d'être un ange. Encore aujourd'hui, la neurobiologie poursuit ce travail de naturalisation de
27 Sigmund FREUD (1999), L'Avenir d'une illusion, Paris, Editions PUP, colI. « Quadrige », p. 38-34. Première publication en 1927, Leipzig-Wien-Zürich, 1ntemationaler Psychoanalytischer Verlag. 28 Sigmund FREUD (1999), Conférences d'introduction à la psychanalyse, Paris, Editions Gallimard, p. 439. Première traduction française en 1921, Introduction à la psychanalyse, Paris, Editions Payot. 29 R. AIRAULT (2002), Fous de l'Inde. Délires d'Occidentaux et sentiment océanique, Paris, Editions Payot. 30 Lire à ce sujet: Marx après le marxisme, in « Magazine littéraire» n° 324, Paris, septembre 1994; Maximilien RUBEL (1971), Karl Marx, essai de biographie intellectuelle, Paris, Editions Rivière.

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ascendanp1. Le haut vient du bas, mais ne s y réduit pas: puisqu'i! est vrai que nous vivons, que nous rions, que nous aimons32. L'esprit n'appartient à personne, et ce serait une faute que de l'abandonner aux prêtres ou aux spiritualistes33. En somme, le mot « matérialisme» peut d'abord désigner un système d'explication scientifique et philosophique, qui suppose l'existence d'une substance unique: la matière dont toutes choses sont faites; ensuite, il peut être considéré comme un chemin spirituel particulier qui débute du bas pour atteindre le haut, qui part des origines matérielles de tout ce qui existe pour s'attacher fortement aux valeurs spirituelles. Le philosophe et mathématicien Whithehead (18611947) affirmait que la matière dont part une philosophie matérialiste est incapable d'évoluer. L'évolution, selon la théorie matérialiste, est réduite à n'être qu'un autre mot pour décrire le changement de relations externes entre des portions de la matière34. Selon une définition attribuée à Auguste Comte, le matérialisme est la doctrine qui explique le supérieur par l'inférieur, par exemple la nature morale par le monde physique35. André Comte-Sponville propose dans son dictionnaire: être matérinliste,., c'est affirmer que tout est ., . 36 matzere ou pro d Ult d e Ia matzere , e t avance une fi ormu Ie
assez étonnante: du primat de la matière à la primauté de

l'homme en s'efforçant d'établir que c~est le cerveau qm pense. L'œuvre d'un André Comte-Sponville est le développement de ce qu'il nomme lui-même un matérialisme

31 André COMTE-SPONVILLE (1999), Le mythe d'Icare. Traité du désespoir et de la béatitude, op.cit., p. 32. 32 Ibid., p. 74. 33 André COMTE-SPONVILLE, Vivre. Traité du désespoir et de la béatitude, op. cit., p. 294. 34 Alfred North WHITEHEAD (1967), Science and the Modern World, New York, The Free Press, p. 107-133. 35 Auguste COMTE (1853), Système de politique positive, tome III, Paris, p. 91. 36 André COMTE-SPONVILLE (2001), Dictionnaire philosophique, Paris, Editions PUF, article « Matérialisme ».

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l'espriP7. Primat de la matière car elle est la substance dont tout est composé; primauté de l'esprit parce que les formes les plus élaborées de la matière (activités spirituelles) ont le plus de valeur. Par conséquent, les philosophes matérialistes possèdent un idéal, même si le mot semble aujourd'hui passé de mode38. Sous la plume du philosophe anglais Ralph Cudworth (1617-1688), le mot est utilisé dans un sens polémique. Cudworth veut combattre les philosophes qui ne reconnaissent que la cause « matérielle ». Le mot a donc été conçu dans un but polémique! Ce sont les adversaires des matérialistes qui les ont affublés de cette étiquette. Et c'est également dans un but contradictoire que les « matérialistes» . 39 vont se d 1re te 1s .
Chez les Modernes, le mot «matière» est pris dans un sens absolu, par opposition à 1'« esprit» : il désigne, non la substance en général, mais une certaine espèce de substance: la substance matérielle 40, celle qui se manifeste aux sens en contraste avec l'activité consciente, l'objet opposé au sujet. Les philosophes anciens, et en particulier Aristote, ne semblent pas avoir jamais démêlé cette équivaque; ils ont inextricablement confondu les deux sens. C'est Descartes qui a nettement défini l'opposition réciproque entre la matière et l'esprit.

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37André COMTE-SPONVILLE, Le mythe d'Icare, op. cU., p. 114. 38Le mot matérialisme apparaît pour la première fois vers la fin du XVII" siècle, à l'époque du physicien irlandais Robert Boyle. Cf. La supérioriti et lesfondements de la philosophie mécanique, 1674. Au début du XVIIIe siècle, on le trouve chez Leibniz opposé à idéalisme: les fondateurs de ces deux doctrines sont selon lui Épicure et Platon. Cf. Remarques sur le Dictionnaire de Bayle, 1702. 39Ralph CUDWORTH (1678), The True Intellectual System of the Universe: The First Part; wherein, All the Reason and Philosophy of Atheism is Confuted; and Its Impossibility Demonstrated, Thoemmes Press, 1995. 40 Chez les Anciens, la « matière» était plutôt prise dans un sens relatif, par opposition à la forme; c'est la substance d'Aristote, to hypokeimenon, la causa materialis des scolastiques.