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Être, paraître, disparaître

De
244 pages
Nous passons notre vie à nous construire ou du moins à paraître. Mais que construisons-nous ? La forme que nous habitons et qui manifeste la vie n'est-elle pas à l'origine d'une méprise ? Notre intelligence, en voulant dominer la matière et en proposant une façon d'être en collectivité, ne nous a-t-elle pas enfermés dans une idéologie qui reste impuissante pour dissiper l'angoisse de la mort !
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Gilbert ANDRIEU ontem raines
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Questions contemporaines
ÊTRE, PARAÎTRE, DISPARAÎTRE AU-DELÀ DE LA VIE ET DE LA MORT
Questions contemporaines Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland et Jean-Paul Chagnollaud Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les «questions contemporaines »n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection «Questions contemporaines» est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions LUONG Cân-Liêm,Le réfugié climatique. Un défi politique et sanitaire, 2014. Gilbert CLAVEL,La gouvernance de l’insécurité, 2014. Djilali BENAMRANE,L’ONU :source ou frein au droit public international ?, 2014. Mario ZUNINO,Quand le JT de TF1 fait son cinéma, 2013. Delphine DELLA GASPERA,L’économie moderne au risque de la psychanalyse, pour un développement plus sain,2013. Jean–Christophe TORRES,Quelle autonomie pour les établissements scolaires ?, Réflexions sur la liberté pédagogique dans les collèges et les lycées,2013. Frédéric JONNET,Officiers :oser la diversité. Pour une recomposition sociale des armées françaises, 2013. Stéphane CHEVRIER, Gérard DARRIS,Les résidents secondaires à l’âge de la retraite, 2013. Mohamed Amine BRAHIMI,Réflexion autour d’Alain Badiou et Toni Negri. Pour une sociologie des intellectuels révolutionnaires, 2013. Alain CHEVARIN,Former sans déformer ni conformer, 2013. Bruno COQUET,L’Assurance chômage, une politique malmenée, 2013.Nesmet LAZAR,Peut-on encore sauver la France ?, 2013.
Gilbert ANDRIEUÊTRE, PARAÎTRE, DISPARAÎTRE AU-DELÀ DE LA VIE ET DE LA MORT
DU MÊME AUTEUR Aux éditions ACTİO L’homme et la force. 1988. e L’éducation physique au XXsiècle. 1990. Enjeux et débats en E.P. 1992. À propos des finalités de l’éducation physique et sportive. 1994. e La gymnastique au XIXsiècle. 1997. Du sport aristocratique au sport démocratique. 2002. Aux PRESSES UNİVERSİTAİRES DE BORDEAUX Force et beauté. Histoire de l’esthétique en éducation physique ème ème aux 19et 20siècles. 1992 Aux éditions L’HARMATTAN Les Jeux Olympiques un mythe moderne. 2004 Sport et spiritualité. 2009 Sport et conquête de soi. 2009 Au-delà des mots. 2012 L’enseignement caché de la mythologie. 2012 Au-delà de la pensée 2013 Les demi-dieux. 2013 Œdipe sans complexe 2013 Le choix d’Ulysse 2013
TAILLEUR DE PIERRE  Ilexiste une idée reçue assez bien admise. Nous pensons que chacun de nous est responsable de sa construction. Nous serions comme une pierre ou un morceau de bois et nous pourrions avec des outils adaptés nous transformer, nous modeler. Tout au long de la vie, nous serions invités à nous façonner à l’aide de nombreux outils, l’éducation n’en serait qu’un parmi tant d’autres, nous serions ciselés comme des objets en vue de devenir un idéal qui pourrait passer pour une œuvre d’art. De là à considérer chaque individu comme un sculpteur plus ou moins talentueux, il n’y a qu’un pas vite franchi, mais qui souvent se rapporte davantage à notre façon de penser. La chirurgie esthétique est appelée de plus en plus à intervenir en faveur de nos fantasmes, mais agissons-nous vraiment comme ces anciens maçons qui taillaient chaque 1 pierre avant de s’en servir pour construire une maison?  J’aipassé de longues années à agir de la sorte, aussi bien vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis de mes étudiants en espérant m’approcher le plus possible de l’enseignant idéal que je voulais être et que j’encourageais les plus jeunes à devenir, puisqu’ils voulaient devenir professeurs. Je sais ce que cela représente lorsque l’on n’a pas véritablement fait le choix de le devenir, je connais le moment où l’envie devient plus grande
1  Nousne savons plus construire qu’avec des matériaux préfabriqués. Il faut aller vite et le résultat est souvent le manque de plaisir que nous avons à habiter des cages à lapins, comme le disait mon père ! Les derniers tailleurs de pierre, maçons italiens n’ont pas résisté longtemps au précontraint ! Comment ne pas regretter le temps des cathédrales ou des châteaux renaissance qui n’ont pas pris de vraies rides en vieillissant ?
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que les difficultés rencontrées et j’ai pris conscience que l’effort n’est jamais terminé. Devenir le héros que l’on a rêvé d’être pendant l’adolescence n’est pas chose facile et, souvent, l’individu préfère abandonner son rêve plutôt que de lutter contre les obstacles qui lui barrent la route. Cela dit, je connais l’existence de ce besoin de changer, de se parfaire, de devenir, physiquement ou mentalement, celui que l’on aimerait être. Nous en observons chaque jour de nombreuses tentatives et je peux certifier que les outils sont nombreux pour assurer les premiers pas d’une métamorphose. Mais sommes-nous satisfaits à la fin du travail, si fin il y a ?  Àla volonté de tailler dans la matière, il faut ajouter la qualité des outils. Il ne suffit pas de vouloir, de décider, d’avoir un bon modèle et de savoir le regarder, il faut aussi se connaître et choisir l’outil le mieux adapté à la production de l’œuvre que l’on veut réaliser. Se connaître est indispensable pour choisir l’outil opportun, pour accentuer une qualité souhaitable ou gommer une tache qui ne fait pas que s’étaler en surface et pénétrer en profondeur. Pour éviter de parler de moi et prendre un exemple parlant, je ferai référence à Héraclès, le modèle de combattant que la mythologie ne cesse de nous présenter comme le héros idéal. Héraclès est un demi-dieu qui part à la conquête de l’immortalité, du moins on le pense et son mariage avec Hébé, la jeunesse éternelle, nous encourage à le dire. Ses douze travaux légendaires, et bien d’autres peuvent être considérés comme un travail de transformation effectué sur lui-même, pour passer de l’état de mortel à celui d’immortel. Lorsqu’il combat le Lion de Némée, il ne peut le faire, ni avec son arc et ses flèches, ni avec sa massue, il doit le faire avec ses bras, avec ses mains, avec sa force pure, sans outil. Non seulement, il doit tuer le lion, mais lui enlever sa peau qui deviendra sa cuirasse, comme Zeus et Athéna qui sont habillés avec l’égide. Nous avons là un détail significatif, mais l’ensemble l’est plus encore. Lorsqu’il combat l’Hydre de Lerne, il doit couper toutes les têtes de serpent qui renaissent de son cou, mais il doit brûler toutes les têtes dès qu’elles apparaissent pour qu’elles ne renaissent pas, car il ne suffit pas de les couper pour qu’elles disparaissent. Les serpents
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représentent les passions qui, comme chacun sait, renaissent sans cesse, souvent plus fortes à chaque nouvelle apparition. Or, devant l’ampleur de la tâche, Héraclès doit faire appel à son neveu, ce n’est pas lui qui les brûle, il reste donc dépendant des passions en quelque sorte. C’est si vrai que lorsqu’il sera sur le point d’obtenir la ceinture de la reine des Amazones, il faudra qu’Héra intervienne pour que la beauté de l’Amazone ne subjugue pas le héros.  Toutau long de sa montée vers le Ciel, de son effort pour devenir immortel, Héraclès ne fait que s’approcher du but, il reste dominé par l’attrait des jolies femmes, qu’il s’agisse de la reine Omphale qu’il finit par épouser avant de lui donner un enfant, qu’il s’agisse de Déjanire qu’il épouse plus tard, semble-t-il, qu’il s’agisse de la concubine qui serait un prix gagné dans un concours de tir à l’arc, mais qui pousse Déjanire à suivre les conseils du centaure Nessos et à lui faire parvenir une tunique empoisonnée qui le conduira sur le bûcher.  Toutcela est vite raconté, mais l’essentiel ne se situe pas dans la seule transformation d’Héraclès. D’autres transformations sont beaucoup plus rapides comme celle de Narcisse qui change spontanément en devenant une fleur, juste en se penchant au-dessus d’une fontaine d’eau pure et en découvrant un visage qu’il aime soudainement au point de vouloir l’embrasser et de se noyer.  Toutesles transformations ne portent pas sur la dimension spirituelle de la vie et d’autres objectifs peuvent être visés. Si j’ai pris ces exemples de transformation, c’est surtout pour montrer qu’un tel besoin ne date pas d’aujourd’hui et que les mythes dans leur ensemble nous parlent de ce type d’effort que les tragiques reprendront pour en faire des tragédies moralisatrices. Il semblerait que depuis que l’homme existe, il soit guidé par une sorte d’insatisfaction plus ou moins intense qui le conduit à utiliser des outils permettant un changement, des outils qu’il fabrique souvent lui-même.  Enfait il s’agit de ne pas confondre le fait de sculpter sa propre statue, d’être créateur comme peut l’être un artiste, et le
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fait de sculpter l’homme que nous avons idéalisé et qui correspond à un certain nombre de valeurs plus ou moins unanimement reconnues. Il est vrai que les valeurs spirituelles sont rarement ce que recherchent les jeunes générations. Il est aussi vrai, hélas, que les plus vieilles ne semblent pas toujours plus attirées.  Nousconnaissons bien les adeptes du body-building qui abusent de la fonte et d’un certain nombre de compléments alimentaires pour se donner une forme qui leur permettra de devenir un Apollon des temps modernes. Nous connaissons moins bien ceux qui s’efforcent lentement, ou de façon opiniâtre de tailler dans la masse de la matière pour obtenir le chef d’œuvre qu’ils imaginent pouvoir devenir. Nous comprenons vite que ce chef d’œuvre n’est pas que morphologique, ou hygiénique, ou athlétique.  L’hommepeut-il être sculpteur de sa propre statue et peut-on parler de statue en ce qui concerne la personne humaine ?Certes, nous évoquons souvent la stature des individus, mais cela reste très approximatif et demande des précisions. Si certains artistes sont capables de sculpter de véritables œuvres d’art ressemblant à des êtres humains, il existe également des sculpteurs animaliers, il est permis de penser que l’homme à travers l’art n’a jamais cessé de reproduire la nature, mais qu’il peut également se comporter 2 comme un artiste vis-à-vis de lui-même .  Unefois encore les mots nous trompent parce qu’ils sont utilisés en perdant leur ancrage originel, parce que nous jouons avec eux et les utilisons pour matérialiser nos idées, au risque de sortir de notre sacro-sainte logique.  Sinous en restions à la morphologie, l’expression pourrait encore garder du sens. Notre squelette est habillé de muscles et cet habit peut changer tout en se rapportant à 2  Unemention particulière peut être faite à propos de la statuaire grecque. Lorsque Phidias, Lysippe ou Praxitèle et d’autres sculptaient l’homme idéal, tel qu’ils le concevaient, ils ne copiaient pas la nature, ils la sublimaient. Les hommes et les femmes qu’ils ont produits sont des idéaux non des portraits fidèles.
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certaines conventions, certaines analyses qui sont plus souvent 3 liées à la mode qu’à l’hygiène de vie . S’il est souhaitable que notre corps soit étoffé de muscles, ne serait-ce que pour bien vivre et vaquer à un ensemble d’occupations, toute exagération semble engendrer de la gêne, quand ce ne sont pas des dangers ou des maladies. À l’opposé, l’anorexie est un exemple de cause qui transforme les formes de notre corps non seulement sur le plan de l’esthétique, mais encore et surtout sur le plan de la santé. L’anorexie est une maladie ! Ne peut-on pas dire qu’au début il peut s’agir d’une simple idée, d’un choix de silhouette, d’une copie de magasine, d’une croyance pas toujours bien fondée, que l’idée finit par devenir obsession, détournement de l’attention, erreur intellectuelle, puis état psychotique jusqu’au moment où le corps dans son ensemble ne peut plus réagir sans 4 une force extérieure?  L’exagérationinverse du culturiste semble moins problématique. En fait, on sait peu qu’en vieillissant les muscles demandent de l’entretien et qu’il faut s’en occuper méticuleusement !Lorsque l’usage de la force et la conquête d’une forme ne sont plus là pour encourager l’amateur, à quoi peuvent servir des masses de chair flasque ?  Quedire de la mode qui, depuis des années, donne la priorité à des mannequins squelettiques? Entre le trop des culturistes des deux sexes et le pas assez d’une sorte d’élite du bon goût, il y a place pour des individus normaux, même s’il faut se méfier de tout ce qui est considéré comme une norme.  Chacunvoit midi à sa pendule c’est vrai, mais l’homme est aussi un mouton de Panurge !  Ilsuffirait de faire le tour de nos musées pour s’apercevoir que les formes de corps évoluent et que ce qui
3 En 1870, Demeny, jeune bachelier se rendant à Paris, avait constaté, dans la salle de dessin qu’il fréquentait à Lille, que sa morphologie laissait à désirer. Il s’était rendu chez Triat, un gymnasiarque à la mode, pour se faire des muscles et étoffer sa carcasse. Il le dit lui-même dans son autobiographie. 4 Je crois que nous ne sommes pas toujours conscients des ravages de la mode sur le plan de la santé. Fut un temps les médecins partaient en guerre contre le corset. Il revient sous d’autres formes parce que nous préférons le paraître à l’être !
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