Façons du réel

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Tentative de "réalisation" philosophique, l'ouvrage explicite les façons ou aspects universels du réel (à la fois intraitable et insistant) aperçus dans les choses perçues ou vécues, à même leur particularité ou singularité. Divers essais réunis dans un Album court-circuitent description de choses ordinaires et spéculation, autobiographie et histoire de la pensée, poésie et philosophie.
Publié le : jeudi 1 septembre 2011
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EAN13 : 9782296465800
Nombre de pages : 258
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FAÇONS DU RÉEL














© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55249-4
EAN : 9782296552494 Christian Cavaillé
FAÇONS DU RÉEL
L’Harmattan Du même auteur :


Philosophie :

« Philosopher depuis Montaigne et après Wittgenstein -
Instances des essais » (Éd. L’Harmattan, Coll. La philosophie
en commun, 2008)

« Parti pris du réel » (Éditions L’Harmattan, Coll. Ouverture
philosophique, 2011).


Poésie :

« Trois ou quatre choses avérées » avec quatre sérigraphies de
Pillard-Valère (Éd. de l’Hôte Nomade, 1996)

« Instances accrues » (Éd. L’Harmattan, Coll. Levée d’ancre,
2009)

« Gravités » (Éd. L’Harmattan, Coll. Levée d’ancre, 2010)

« Dévers » (Éd. L’Harmattan, Coll. Levée d’ancre, à paraître en
2011)















À mes maîtres d’école

Maurice Cathalo

André Ferréol

À mon professeur de français poète
Henry Cheyron


À mes professeurs de philosophie philosophes

Charles-Pierre Bru
Paul Ginot
Jean-Toussaint Desanti















































PRÉFACE

L’intraitable, l’insistant




























































Avoir affaire à des choses réelles et au réel de ces
choses ainsi qu’à la tâche de (se) réaliser est l’affaire de la
pensée vive.
Suivre ou décider un chemin de pensée, en tout cas le
déterminer, comme l’on prend un chemin déjà là ou comme
l’on trace un chemin de traverse.
Faire route et tenir sa route ; voir apparaître de loin ou
surgir soudain un tournant ou une bifurcation ; changer de voie
peut-être ; suivre les tracés, les signaux indicateurs, la voix du
GPS ou frayer un passage.
Être prêt à tout sans jamais se prêter à n’importe quoi.

Je voulais accéder à un bosquet fréquenté autrefois. Un
attroupement d’arbres survivant au milieu des cultures entre une
autoroute et une route départementale. Une chose beaucoup
moins simple qu’un arbre mais beaucoup plus à portée qu’une
forêt. Le chemin de terre qui y conduisait avec de hautes herbes
sur les côtés et au milieu à égale distance des ornières parallèles
ayant disparu, il me fallut passer à la limite d’un champ d’orge
et d’un champ de colza, franchir un fossé, traverser un maïs.
Le marcheur allant en reconnaissance approche, longe
et traverse ce qu’il laisse intact, l’ayant pourtant touché de tous
ses tâtonnements comme il l’a approximativement parcouru de
tous ses regards. C’est bien ça, c’est bien là.
Une chose réelle réellement reconnue et retrouvée.
Une chose réelle persistante et mortelle et la prégnance
en elle du réel ni plus ni moins que dans la multitude des autres
choses.

Le réel : l’irréductible, l’immaîtrisable, l’intotalisable,
soit l’impossible (en un sens paralogique) ou l’intraitable qui ne
se laisse ni prendre de haut ni circonvenir, qui interrompt tous
les traitements et toutes les tractations.
Mais aussi l’insistant hors de nous, loin de nous, près de
nous et en nous en instances multiples qui peuvent se
restreindre et à la réduction desquelles nous pouvons nous
résigner, mais qui peuvent aussi s’accroître, que nous pouvons
accroître. Peut-être pourrons-nous alors affirmativement ou
positivement, déplaçant l’accent du sens négatif au sens locatif
9 du préfixe, et avec aussi peu de détours que possible, réaliser
dans tous les sens du terme ce dont nous sommes véritablement
capables. Dès lors les expériences négatives et les expressions à
préfixe négatif du réel ne surplomberont pas toutes les autres,
ne disparaîtront pas non plus (c’est impossible, n’est-ce pas ?)
mais ne seront que des expériences et des expressions parmi
d’autres.

Le réel en question n’est pas « sans façon », n’apparaît
et ne se dit (n’a d’apparaître dicible) que de telle ou telle
manière, sous telle ou telle forme, sous tel ou tel aspect. Bien
évidemment, nous ne pouvons pas ne pas employer le verbe
« être », mais il pourrait s’agir, avec l’ « être », du réel comme
indécidable lorsque l’on se demande s’il est définissable ou
indéfinissable ; il s’agirait de l’un des modes de l’une des
façons du réel : le réel sous l’aspect de l’indistinction, le réel
aperçu sinon négativement, du moins hors de tout autre aspect
pour autant qu’il n’est ni une chose, ni une chose une, le réel
qui apparaît partout et nulle part pour autant que l’on insiste sur
le nulle part.

Partout et nulle part l’universel-réel est inhérent à la
diversité des choses singulières et particulières ; il est aperçu en
elles, au travers de leurs différences et en de primaires
ressemblances, celles-ci au moins : aperçu tour à tour comme
changeant, comme manifeste, comme effectif, comme
consistant, comme indistinct, comme rapport de forces à
l’épreuve… Et ces ressemblances primaires ne se rassemblent
pas, ne le rassemblent pas dans ce que l’on a pu nommer la
« somme des sommes » (summa summarum).
Un tel discours (spéculatif à l’ancienne) ne peut être
poursuivi longtemps sans se contredire, puisqu’il reconnaît lui-
même que l’universel-réel n’est aperçu qu’à même les choses
perçues et vécues. Il faut abréger ce détour, revenir ou en venir
au plus vite aux choses elles-mêmes pour examiner en elles les
instances restrictives (la réalité telle qu’elle est) et les instances
accrues du réel-universel.

10 1 Dans La bascule du souffle de Herta Müller , la prise
des choses dans l’expérience et dans les mots impressionne ; sa
force intraitable, sa dure poésie écorcent la prose du monde à
tous les moments du récit.
Léopold Auberg a dix-sept ans en 1945 dans une
Roumanie occupée par l’armée rouge ; il a des histoires
interdites et dissimulées avec des hommes. Avec beaucoup
d’autres Allemands vivant dans la Transylvanie germanophone,
et comme tels tenus pour responsables des crimes nazis, il est
déporté dans un camp de travail forcé en URSS. Le quotidien
du camp, la peur persistante de l’État et de la famille, l’ennui
(« la patience de la peur »), l’horreur et surtout la faim
dévorante. Des rêves encore. Quelques gestes de résistance à
l’inhumain. La lutte contre la mort malgré tout : « Pour être
contre la mort, on n’a pas besoin d’avoir une vie à soi, il suffit
d’en avoir une qui ne soit pas terminée. » Un cahier pour écrire.
Le retour au pays en 1950, la souffrance du retour, les objets du
camp qui envahissent les pensées, l’élan du désir qui s’affaiblit :
« Tu es toujours LE PIANO. Oui, fais-je, le piano qui ne joue
plus. »
Rien n’existe autant que les choses auxquelles la vie est
attachée.
La caisse du phonographe transformée en valise
contenant des vêtements et quelques livres bientôt échangés
contre de la nourriture.
La Belle-dame, plante à cuisiner pour affamés.
Le ciment gris, les blocs de chaux, le charbon, les
scories, les parpaings de mâchefer, le sable jaune.
Un mouchoir de baptiste blanc.
La pelle en cœur.
La balance à peser le pain.
Un bout de charbon noir qui reste planté dans le tibia.
Les choses ont la puissance de toutes les magies noires
et blanches : elles regardent, saisissent comme « le baiser de fer
blanc des cuillères », s’incorporent à la chair qui s’excorpore en
elles. D’une « délicatesse monstrueuse », elles obsèdent,
soumettent, absorbent et même engloutissent la vie comme le

1 Herta Müller, La bascule du souffle, trad. C. de Oliveira, Gallimard, 2010.
11 ciment gris et la fosse à mortier dans laquelle périt un détenu.
Mais elles sollicitent et soutiennent la-vie-malgré-tout comme
le sable jaune « si délicat que c’est pitié de le voir mélangé au
ciment gris », la pelle en cœur qui appelle et entraîne l’élan et
l’élégance rythmée du geste, le mouchoir de fine batiste offert
par une mère russe. Si l’on devient jusque dans sa chair « un
banal objet russe au crépuscule » quelque chose en soi échappe
à l’identification aliénante même si l’on ne s’en dégage jamais
tout à fait : « la balance du souffle » (Atemschaukel) ; c’est le
balancement, l’oscillation ou le va et vient et la cadence de la
respiration vitale ; ce balancement peut bien être oppressé,
précipité, bousculé, chaviré et le souffle coupé, il peut bien se
réduire la plupart du temps à une balance à peser le pain, c’est
son équilibre-déséquilibre, son équilibre incessamment perdu et
retrouvé qui mesure la vie et qui tient aussi longtemps qu’elle
parce qu’il la fait tenir.
Dans le camp, « on est dépossédé du monde à tel point
qu’il ne vous manque plus du tout » ou bien le rapport au
monde est radicalement transformé : il est dominé par la faim
(« la nourriture comme rapport au monde ») ; et lorsque l’on est
délivré de la faim, c’est la vie que l’on mange. La vie tenace
dans le camp et qui, ensuite, ne l’a pas entièrement quitté, est à
jamais exilée du pays natal (d’ailleurs Léopold quittera la
Roumanie en 1968) mais prolonge « la bascule du souffle », le
mouvement primaire et insistant de la vie.
« Il y a des mots qui font de moi ce qu’ils veulent » : les
mots ont la force des choses ; ils sont porteurs de la même
magie noire et / ou blanche, ils parlent, se souviennent et savent
pour les détenus, ils se réduisent souvent aux mots de la faim et
leur principal usage est d’ordonner les réalités quotidiennes en
une sorte de totémisme. Mais quelques mots, ceux que
prononça sa grand-mère lors de son départ, soutiennent
Léopold : « Je sais que tu reviendras. » Et Léopold, avant même
d’utiliser le cahier qu’il s’est procuré, écrit sur un bout de sac de
ciment :

SOLEIL HAUT EN VOILE
MAÏS JAUNE, PAS LE TEMPS

12 Il voulait en fait « écrire tout autre chose » :

Basse, aux aguets, de travers et rougeâtre
la demi-lune dans le ciel
décline déjà

Comment élaborer une philosophie du réel insistant qui
réalise de façon à la fois descriptive et conceptuelle quelque
chose de parallèle à cette puissante évocation de l’intraitable ?
1Comme dans Parti pris du réel et à la suite d’un précédent
2ouvrage , je tente de philosopher depuis Montaigne et après
Wittgenstein. Montaigne écrit :

La vie est un mouvement matériel et corporel, action
imparfaite de sa propre essence, et déréglée ; je
3m’emploie à la servir selon elle .

Cet éclaircissement réciproque des concepts de vie, de
mouvement et d’action s’oppose point par point à la conception
aristotélicienne (finaliste) de la vie, du mouvement et de l’acte
comme accomplissement. Le mouvement (dont le « branle »
des balancements et oscillations) ou plus généralement le
changement pourrait être une des façons primaires du réel
intraitable et insistant ; la « bascule du souffle » pourrait être le
mouvement matériel et corporel le plus constant et le plus
sensible de la vie…
Pour analyser les diverses façons du réel, il est possible
de s’inspirer de ce que Wittgenstein nomme les « changements
d’aspect » et le « voir comme » (un même dessin est vu tantôt
comme celui d’un canard, tantôt comme celui d’un lapin ; la
figure « double croix » est vue tantôt comme une croix noire sur

1 Parti pris du réel, Paris, Éd. L’Harmattan, Coll. « Ouverture
philosophique », 2011.
2 Philosopher depuis Montaigne et après Wittgenstein - Instances des essais,
Paris, Éd. L’Harmattan, Coll. « La philosophie en commun », 2008.
3 Montaigne, Les Essais, éd. de P. Villey et V. -L. Saunier, Trois volumes,
Paris, PUF, « Quadrige », 1988, III, 9, p. 988 (les textes des Essais sont cités
avec une orthographe modernisée).
13 1fond blanc, tantôt comme une croix blanche sur fond noir…) .
Dans telles ou telles choses vécues ou perçues, le réel universel
serait aperçu tantôt comme changement (ou mouvement), tantôt
comme manifestation (donation ou réserve), tantôt comme
effectuation, tantôt comme consistance, tantôt comme
indistinctiantôt comme rapport de force(s) ou mise à
l’épreuve… Et chacun de ces aspects pourrait être considéré,
dans diverses « applications », comme la source et le but de
tous les autres : nous pourrions ainsi considérer les
« changements d’aspect » (formule de Wittgenstein) comme
« <le passage> d’un changement en autre » (formulation
2montaignienne). On se gardera cependant d’accorder au
changement et au mouvement un privilège absolu ne serait-ce
que parce qu’il s’agit aussi de tenir à même le changement, de
faire en sorte que tienne et se prolonge la « bascule du souffle »
et que l’on ne saurait faire l’économie de la consistance.

Les diverses parties ou les divers chapitres du présent
ouvrage sont des essais et des études en diverses manières. -
3Dans l’ « Album - D’une chose l’autre » , ce sont plutôt des
esquisses, des évocations personnelles et des descriptions
mêlées à des analyses, et qui mettent en court-circuit la
particularité ou la singularité et la généralité ; au début de
l’Album, les choses en cause sont des choses en situation qui
objectivent ou incarnent des manières de s’orienter, de mesurer,
de procéder pour se déterminer (fils, chemins, balance romaine,
piège à taupes, vans) alors qu’à la fin de l’Album ce sont plutôt
des choses-situation qui peuvent apparaître comme des traits
d’union fléchés entre une situation, le monde et le réel (lac de
barrage, plateformes, bosquet). - Les « Notes » en fin de
chapitre sont pour la plupart des analyses admiratives d’œuvres
ou d’ouvrages philosophiques majeurs. - La « Postface - Du
réel. Essai d’un court traité de l’intraitable et de l’insistant » est
encore un essai, mais un essai méthodique, sinon systématique,

1 L. Wittgenstein, Recherches philosophiques, trad. F. Dastur, M. Élie, J. -L.
Gautero, D. Janicaud, É. Rigal, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de
philosophie », 2004, II, xi.
2 Montaigne, Les Essais, op. cit., II, 12, p. 601.
3 Cf. l’Album présenté dans Parti pris du réel, op. cit.
14 une tentative d’exposer les raisons radicales, les motions
universelles réelles qui se reconnaissent et sont aperçues dans
les choses vécues et perçues lorsque l’on est attentif et
attentionné à leur égard, une tentative qui n’est ni logique ni
antilogique mais paralogique (un tractatus paralogico-
philosophicus : excusez du peu !). - Un « Appendice » présente
un tableau ordonné des philosophies et pensées du réel
auxquelles se réfèrent le présent ouvrage et Parti pris du réel.

Le travail présenté assume, même dans la Postface, son
impureté en même temps que l’impossibilité d’exposer les
choses en toute simplicité ou à partir de ce qui serait
« absolument simple ». Les formulations les plus
« proprement » philosophiques ou spéculatives sont mêlées à la
1prose du monde ordinaire et à la poésie du réel en éclats .

Pour expliciter les instances de l’universel réel, de
l’intraitable et de l’insistant à même la diversité des choses
peut-on tracer un autre chemin que celui de la synthèse
dialectique et trop souvent verbale de l’ « universel singulier »,
un autre chemin encore que celui de la soumission à la relation
d’indétermination selon laquelle on ne pourrait se rendre
attentif à l’un (à l’universel) qu’au détriment de l’autre (le
particulier et le singulier) et inversement ?

Héraclite :

Il faut que les hommes qui essaient d’être sages
[philosophous] soient les enquêteurs-narrateurs
2[historas] d’une multitude de choses .

1 De nombreux poèmes sont cités. Les passages en italiques appartiennent
pour la plupart à des recueils édités dans la collection « Levée d’Ancre » des
Éditions L’Harmattan : Instances accrues (2009), Gravités (2010), Dévers (à
paraître en 2011).
2 Traduction-interprétation libre d’un fragment d’Héraclite (De la nature, 24
<35>). Traduction de J. -P. Dumont : « Car il faut que les philosophes soient
(…) en quête de beaucoup de choses » (Les présocratiques, Gallimard, « La
Pléiade, 1988, p. 154). Traduction de J. Bollack et H. Wismann : « « Faut-il
avoir la pratique de l’art pour accumuler tant de savoir ! » (Héraclite ou la
séparation, Les Éditions de Minuit, 1972, p. 143).
15











ALBUM

D’une chose l’autre




























































Fils


Les fils de la vierge flottant sans tenant ni aboutissant,
qui effleurent le visage le matin.
Les fils empoussiérés et emperlés d’une toile d’épeire
tremblant autour d’une mouche captive.
Le fil à étendre et à sécher le linge auquel s’accrochent
les pinces à linge comme les hirondelles sur les fils électriques.
Le fil secrété par un ver à soie et enroulé en cocon
compact dans une boîte après un élevage patient à la feuille de
mûrier.
Le fil de pêche qui s’embrouille formant une
« perruque ».
Les bobines de fil à repriser, le fil de lin « au chinois ».
Le fil de laine d’un pull-over détricoté que l’on enroule
autour des deux bras avant d’en faire une pelote et avant un
nouveau tricotage.
Les fils électriques torsadés avant d’être mis sous tube
qui courent à l’angle du mur et du plafond, le fil que l’on
déplace avec la baladeuse.
Les fils de fer tendus et les fils barbelés autour des
pacages.
La lourde bobine de ficelle en sisal pour la
moissonneuse lieuse, les fils en rafia pour les attaches des
arbustes sur les tuteurs, une autre sorte de fil pour ligaturer les
greffes.
La lourde corde de chanvre pour fixer et retenir le foin
sur les charrettes, des cordes plus minces et plus courtes pour
arrimer les comportes de vendange, dans quelques hangars, des
cordes suspendues aux poutres et auxquelles des gamins
s’exercent à grimper…
En interrompant l’énumération, je pense au fil coupant
des couteaux que l’on affûte régulièrement, à la périodique
corvée de tourner la meule, au morfil restant que l’on enlève
avec un dernier et lent passage en va-et-vient sur la pierre.

19 Il faut toujours avoir dans ses poches une pelote de
ficelle et un couteau et je file depuis toujours deux sortes de
métaphores, celle du fil suivi et celle de la coupure nette ; les
choses doivent s’ensuivre et pouvoir être interrompues ; il y va
toujours de la continuation, de l’interruption, c’est une affaire
de « reprise », c’est l’affaire d’un recommencement à partir
duquel les choses vont s’ensuivre mais autrement ; à moins
qu’il ne s’agisse simplement de couper un bout de ficelle afin
de fixer une attache et d’assurer le développement d’une jeune
pousse.
Je suis incapable de penser les textes autrement qu’en
termes de fils. Il me semble que deux fils principaux s’y
entremêlent, celui de la continuation persévérante et celui de
l’obstination interruptive et je m’intéresse d’abord à deux sortes
de textes, aux textes parallèles de la philosophie et de la poésie
qui parfois ici s’entremêlent (et l’on peut concevoir ce
parallélisme de diverses façons, selon diverses axiomatiques
possibles : en postulant que par un point situé en dehors de
l’une de ces droites, philosophique ou poétique, passe une seule
droite, ou passent une infinité de droites poétique(s) ou
philosophique(s), ou qu’il n’en passe aucune - mais postulant
alors que les droites comme les méridiens sur la sphère se
1croisent aux pôles -…) .
Dans les Recherches philosophiques, Wittgenstein
pense l’identité non substantielle et la ressemblance dans le
concept de « ressemblances de famille » : malgré la disparité et
à travers la diversité des aspects et des occurrences se constitue
l’unité d’un concept (par exemple l’unité du concept de
nombre) et surtout l’unité d’un « jeu de langage » et l’unité du
2concept de « jeu de langage » lui-même . Les « jeux » sont si
disparates qu’il n’y a rien de commun entre eux, mais un réseau

1 Cf. « Tenir - Jacques Dupin / / Ludwig Wittgenstein - Parallèles » dans un n°
de la Revue Europe consacré à Jacques Dupin et dirigé par Jean- Claude
Mathieu, à paraître en 2012.
2 Un « jeu de langage » consiste dans l’apprentissage de l’usage et dans
l’usage d’une expression d’une façon pertinente et avec justesse selon les
diverses situations ; c’est par exemple ainsi que nous apprenons et que nous
formulons les diverses manières de « remercier » ; les « jeux de langage »
s’inscrivent dans des « formes de vie ».
20complexe de ressemblances qui se chevauchent et
s’entrecroisent » où « la solidité du fil ne tient pas à ce qu’une
certaine fibre court sur toute la longueur, mais à ce que de
nombreuses fibres se chevauchent. » « On pourrait aussi bien
dire : ‘Quelque chose court tout le long du fil - à savoir le
1chevauchement ininterrompu de ces fibres’ . » Image et - ou
concept, peut-être même indistinction de l’image et du concept,
plutôt que concept du concept, reconnaissance de l’identité non
substantielle comme ressemblance constitutive.
Un fil rouge pourrait certes être incorporé de bout en
bout au cordage. Goethe évoque un tel fil dans les Affinités
électives :

Tous les cordages de la marine royale [anglaise], du
plus gros au plus mince, sont tressés de telle sorte
qu’un fil rouge va d’un bout à l’autre et qu’on ne
peut le détacher sans tout défaire ; ce qui permet de
reconnaître, même aux moindres fragments, qu’ils
2appartiennent à la couronne .

Mais la question se repose : à quoi tient l’unité et la
continuité du fil rouge? N’est-ce pas encore le chevauchement
ininterrompu de diverses fibres qui court tout le long de ce fil ?
Il semble que la métaphore, et plus encore la métaphore
filée souligne des ressemblances entre des signifiés
normalement hétérogènes en substituant leurs signifiants
ordinaires et que la métonymie parvient, par un usage déplacé
des signifiants (usage qui peut cependant être normalisé et
banalisé tout comme celui de la métaphore), à évoquer un

1 L. Wittgenstein, Recherches philosophiques, op. cit., I, §§ 66-67. Antonia
Soulez : « la thèse de l’absence d’une fibre commune passant à travers les
FRP [prédicats de ressemblance de famille de nombres] (…) signifie que
<les> relations de similarité (dont Russel jugeait possible la construction de
classes d’équivalence) qui peuvent bien être réflexives et symétriques,
ignorent la transitivité » (Wittgenstein et le tournant grammatical, PUF,
« Philosophies », 2004, p. 65).
2 J. W. v. Goethe, Les affinités électives, trad. P. du Colombier, in Romans,
Paris, Gallimard, « Pléiade », 1954, Deuxième partie, chapitre II, p. 246. « De
même, il passe à travers le journal d’Odile un fil d’amour et de tendresse qui
relie tout et caractérise l’ensemble » (ibid.).
21rapport entier à partir de l’un de ses termes, une totalité à partir
d’une partie (elle présuppose le caractère divisible des totalités
signifiées et foncièrement, le caractère fragmentaire du réel). La
poésie humorise la manière rhétorique de classer et de cueillir
les tropes, ainsi que la célébration routinière de ces bonnes
fées : métaphore, métonymie (mais aussi ironie - qui fait
entendre le contraire de ce que l’on semble d’abord dire -,
oxymore - qui reconstitue très commodément une unité dans le
clair-obscur -).
La poésie de Jacques Dupin n’évoque jamais qu’une
identité insubstantielle :

Je suis sans identité / /
Comme, coupant, par les bois
le pas d’un autre,
toujours
un autre, à la fin,
1 par lesbois

Elle n’évoque pasun fil

mais un nuage de filaments - que je m’époumone
2à suivre, à croiser, à rompre, à renouer - à tenir …

Dans un guidage et un suivi étranges, selon le fil d’un
déchirement, un équilibre malgré tout et dans lequel
l’équilibriste ne se reconnaît pas dans son support :

je guide sans chien le troupeau
je cours une maille filée
3 sur ta jambe
4 le funambule hait le fil


1 J. Dupin, Le grésil, Paris, P.O.L, 1996, p. 67.
2 J. Dupin, Échancré, Paris, P.O.L, 1991, p. 11.
3 J. Dupin, Coudrier, Paris, P.O.L, 2006, p. 33.
4 J. Dupin, ibid., p. 53.
22 Le texte ayant pour titre Tiré de soie tient à un fil, et
cette dernière expression signifie davantage la fragilité que
l’unité :

1 ligne infinie, cassée, renouée, infinie
Dans la trame arachnéenne, la poésie fomente rupture et
brouillage (l’araignée ne va pas sans le rat, l’une ourdissant le
2piège, l’autre rongeant la maille ).
Ailleurs :

Mère moustiquaire (…). Toi, le chas. Moi,
l’aiguillée de temps pur (…). / / Moi, le rat qui ronge
3le fil, et brouille la trame

4 Poésie « <cassant> le filage des mots » et procédant
plutôt par métonymies que par métaphores :

pour se rapprocher du bord
5 la métonymie crénelée

6la métonymie du fond, le partage des dépouilles

(Se) tenir alors prend son sens le plus intense :

- d’un seul tenant nous sommes la montagne et sa
7cassure, le dedans et le dehors »

Un homme d’un seul tenant. Mais un homme fendu,
qui se divise, et dont le double prend le large. Pour
8écrire plus haut, plus loin

1 J. Dupin, Échancré, op. cit., p. 18.
2 J. Dupin, Contumace, Paris, P.O.L, 1986, p. 67, p. 73.
3 J. Dupin, De singes et de mouches précédé de Les mères, Paris, P.O.L, 2001,
p. 20.
4 J. Dupin, Échancré, op. cit., p. 20.
5 J. Dupin, Coudrier, op. cit., p. 51.
6 J. Dupin, Rien encore, tout déjà, Paris, Seghers, 2002, p. 107.
7 J. Dupin, Échancré, op. cit., p. 66.
8 J. Dupin, M’introduire dans ton histoire, Paris, P.O.L, 2007, p. 50. Jacques
Dupin évoque Pierre Reverdy.
23Montaigne encore :

un si profond labyrinthe de difficultés les unes sur
1les autres .

Ce n’est pas une « méthode » au sens strict qui
« organise » les Essais mais le « règlement » de leur
« procéder » est constitué de motions régulatrices, dont chacune
est explicitée ici ou là, Montaigne ne proposant jamais un
exposé d’ensemble qui les rassemble. Fidèle ou infidèle (qui
sait ?) un tel exposé des motions régulatrices peut cependant
être tenté :

1 - Explorer longuement à partir de telle ou telle
« matière » ses liens avec d’autres « matières », en sachant aussi
bien suivre qu’interrompre et reprendre chacun des fils ;
montrer ainsi la prégnance de ces liens, l’intrication de ces fils
et la fécondité de la démarche.
2 - Supprimer ou réduire les répétitions et les
médiations qui alourdissent les longues inférence discursives et
les commentaires verbeux.
3 - Assumer et exprimer sans artifices ni affectation et
sans vaines généralités, la nécessité de la contingence ainsi que
l’universalité de la singularité.
4 - S’efforcer d’être pertinent à chaque moment ou dans
chaque acte d’écriture dans son rapport au précédent et au
suivant ; la suite des moments d’écriture et de lecture doit
réaliser un « ordre » de pertinence.
5 - Diversifier, prolonger et renouveler les Essais en
ajoutant au texte, sans corrections ni repentirs.
6 - Méditer par intervalles sur la continuation, les
bifurcations, les reprises, les coupures, l’opportunité, la
singularité, la pertinence, les excroissances de l’écriture et des
2essais .


1 Montaigne, op. cit., II, 17, a, p. 634.
2 Cf. Philosopher depuis Montaigne et après Wittgenstein - Instances des
essais, op. cit., p. 49-58.
24 Il ne s’agit pas exactement d’un fil d’Ariane ; il se peut
d’ailleurs que le labyrinthe dans lequel les Essais effectuent leur
frayage se déforme lui-même sans cesse ; en tout cas, il n’est
pas homogène et le cheminement des Essais n’est pas aussi
strictement réglé que celui qui permet de s’orienter dans un
simple labyrinthe spatial ; dans ce cas, le « fil d’Ariane » qui
permet à Thésée de parvenir jusqu’au Minotaure (ou de
déterminer s’il est accessible) et dans tous les cas, de revenir à
Ariane, consiste (comme le démontrent les mathématiciens) à
ne jamais emprunter deux fois le même couloir, et à revenir en
1arrière s’il n’y a pas d’autres solutions . La démarche de
Montaigne n’est pas illogique non plus (ou antilogique) ; elle
est paralogique.

Il faudrait aussi bien savoir « filer » le concept que
savoir rompre, aussi bien faire que défaire et refaire la trame.
Avec toujours en poche de la ficelle et un couteau. Avec
toujours en tête l’image d’une corde aux fibres entrelacées, le
couteau sans manche ni lame de Lichtenberg et le rasoir
d’Ockham.


















1 B. A. Trahtenbrot, Algorithmes et machines à calculer, Paris, Dunod, 1963,
p. 25-35.
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