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FICHTE DE L'ACTION À L'IMAGE

De
258 pages
Œuvre d'un grand connaisseur de l'Idéalisme Allemand, ce livre présente les moments essentiels du développement de la pensée fichtéenne. Après l'exposé des catégories fondamentales de cette philosophie, cinq études sont consacrées à cinq versions majeures de
la " Doctrine de la Science ". Elles sont concentrées sur le déchiffrement de ses thèses métaphysiques et épistémologiques. Ce livre jette une nouvelle lumière sur le rôle et la place de Fichte dans l'histoire de la philosophie postkantienne.
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FICHTE De l'Action à l' Image

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions
Philippe RIVIALE, Passion d'argent, raison spéculative, 2000. Gildas RICHARD, Nature etformes du don, 2000. Dominique CHATEAU, Qu'est-ce que l'art ?, 2000. Dominique CHATEAU, Epistémologie de l'esthétique, 2000. Dominique CHATEAU, La philosophie de l'art, fondation et fondements, 2000. Jean WALCH, Le Temps et la Durée, 2000. Michel COVIN, L 'homme de la rue. Essai sur la poétique baudelairienne, 2000. Tudor VIANU, L'esthétique, 2000. Didier MOULINIER, Dictionnaire de l'amitié, 2000. Alice PECHRIGGL, Corps transfigurés, tome I, 2000. Alice PECHRIGGL, Corps transfigurés, tome II, 2000.

(Ç)L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0115-9

Miklos VETO

FICHTE

De l'Action à l'Image

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

DU MÊME AUTEUR La Métaphysique religieuse de Simone Weil, Vrin, Bibliothèque d'histoire de la philosophie, Paris, 1971 (2e édition, L'Harmattan, L'Ouverture Philosophique, Paris, 1997) F. W.J. Schelling: Stuttgarter Privatvorlesungen. Version inédite, accompagnée du texte des Œuvres, publiée, préfacée et annotée. Philosophia Varia Inedita vel Rariora, Bottega d'Erasmo, Torino, 1973 Le Fondement selon Schelling, Beauchesne, Biblioth~que des Archives de Philosophie, Paris, 1977 Eléments d'une doctrine chrétienne du mal. St Thomas More Lectures 1979. Vrin, Paris, 1981 La pensée de Jonathan Edwards. Cerf, Paris, 1987

Laszlo Gondos-Grünhut: die Liebe und das Sein. Eine
Auswahl. Hrsg. von Miklos Veto, Abhandlungen zur Philosophie, Psychologie und Padagogik. Band 219. Bouvier Verlag, Bonn, 1990 The Religious Metaphysics of Simone Weil. Translated by Joan Dargan, SUNY Series, Simone Weil Studies, State University of New York Press, Albany, 1994 Pierre de Bérulle, Opuscules de piété, 1644. Texte précédé de La Christo-logique de Bérulle par Miklos Veto, Atopia, Jérôme Millon, Grenoble, 1997 De Kant à Schelling. Les deux voies de l'Idéalisme Allemand, tome I, Krisis, Jérôme Millon, Grenoble, 1998 De Kant à Schelling. Les deux voies de l'Idéalisme Allemand, tome II, Krisis, Jérôme Millon, Grenoble, 2000 Études sur l'idéalisme allemand, L'Harmattan, L'Ouverture philosophique, ~aris, 1998 Le mal. Essais et Etudes. L'Harmattan, L'Ouverture philosophique, Paris, 2000 La Metafisica Religiosa di Simone Weil. Tradotta da Giuseppe Graccio, Segnavia, Arianna, Casalecchio di Reno, 2001 OUVRAGES COÉDITÉS La vie et la mort. Actes du XXIVème Congrès de l'A.S.P.L.F. préparés par M. Vadée avec le concours de Mme Castillo et MM. Vieillard-Baron et Veto. Société poitevine de philosophie, 1996 Chemins de Descartes. Colloque de Poitiers, publié par Philippe Soual et Miklos Veto, L'Harmattan, L'Ouverture philosophique, Paris, 1997

ABRÉVIATIONS

FICHTE GA W

J.G. Fichte - Gesamtausgabe
der Bayerischen Akademie der Wissenschaften, Stuttgart, 1962 J.G. Fichte's sammtliche Werke, Berlin, 1845/1846 J.G. Fichte's nachgelassene Werke, Bonn, 1834/1835 (réimprimées en Il vols, Berlin, 1971) Fichte im Gesprach. Berichte der Zeitgenossen, éd. E. Fuchs, Stuttgart-Bad Cannstatt, 19781992 Wissenschaftslehre nova methodo. Kollegnachschrift K. Chr. F. Krause, éd. E. Fuchs, Hambourg, 1982 Correspondance FichteSchelling, tr. M. Bienenstock, Paris, 1996 La Destination de l'Homme (1800), tr. J. Chr. Goddard, Paris, 1995 Conférences sur la Destination du Savant2, tr. J.-L. Vieillard-Baron, Paris, 1980 Fondement du Droit Naturel selon les Principes de la Doctrine de la Science, tr. A. Renaut, Paris, 1984

Gespr.

N.M.

Corresp. F. Schell.

Dest. Dest. Save Dr. Nat.

FICHTE Ép. Act. Éth. Le Caractère de l'Époque Actuelle, tr. I. Radrizzani, Paris, 1990 Le Système de l'Éthique selon les Principes de la Doctrine de la Science, tr. P. Naulain, Paris, 1986 Initiation à la Vie Bienheureuse, tr. M. Rouché, Paris, 1944 La Doctrine de la Science Nova Methodo, tr. I. Radrizzani, Lausanne, 1989 Doctrine de la Science (Exposé de 18011802) et Textes Annexes, tr. A. Philonenko, Paris, 1987 Œuvres Choisies de Philosophie Première, tr. A. Philonenko, Paris, 1964 La Querelle de l'Athéisme (17991800), tr. J.-Chr. Goddard, Paris, 1999 Rapport Clair comme le Jour, Recension de l'Enésidème, Sur la Stimulation et l'Accroissement du Pur Intérêt pour la Vérité, la Silhouette Générale de la Doctrine de la Science, tr. A. Valensin, P. Druet, Paris, 1986 Précis de ce qui est Propre à la Doctrine de la Science au Point de Vue de la Faculté Théorique Les Principes de la Doctrine de la Science

Init. Nov. Meth. D. Sc. 1801

O.P. Quer. R.

Précis Princ.

A V ANT-PROPOS

Jeune enseignant à Yale, il y a maintenant trente-cinq ans, je m'étais mis à lire et à étudier Fichte. Je fus aidé par les ouvrages de quelques grands commentateurs, notamment Richard Kroner et Alexis Philonenko, qui me permirent de mieux comprendre Kant, de m'ouvrir aux véritables perspectives métaphysiques de l'Idéalisme Allemand. Par la suite, je n'ai plus retravaillé Fichte et pendant vingt ans, j'ai vécu, pour ainsi dire, de l'acquis. Ce n'est que mon projet de réinterprétation de l'Idéalisme Allemand - qui aboutira à De Kant à Schelling - qui me fera rouvrir mes volumes de Fichte et entreprendre, cette fois-ci, une étude systématique et complète du corpus tout entier. La plupart des écrits de ce recueil sont le résultat de ce travail. Ils sont les jalons sur la voie qui m'avait conduit à resituer Fichte au sein du déploiement des systèmes postkantiens. Ce très grand philosophe est surtout connu et apprécié pour ses premiers ouvrages, tandis que la succession des textes difficiles de sa seconde période de création sont souvent passés sous silence. La majeure partie des articles qui constituent ce recueil sont consacrés aux plus importantes versions successives de la Doctrine de la Science que Fichte n'a cessé de repenser et de retravailler jusqu'à sa mort. Ils montrent que, située désormais contre l' arrière- fond de la Transcendance et comprise dans sa factualité et sa finitude irréductibles, la connaissance transcendantale, thème fondateur de la Critique, reste également le thème central de la Doctrine de la Science. Ces études sont rééditées pratiquement inchangées par rapport à leur publication originelle, sinon pour l'uniformisation du système des références. En plus, nous avons cru devoir procéder à quelques coupures pour empêcher redites et répétitions, de même à l'établissement de « raccords» qui permettront à ces textes d'apparaître ce qu'ils sont en réalité: les exposés des grands moments de l'évolution de la pensée fichtéenne.

Nous n'avons pas voulu ajouter à cet ouvrage une trop longue bibliographie. En revanche, nous nous permettons d'attirer l'att~ntion sur la Chronologie et surtout sur l'Index des Thèmes. Les traductions des citations, sauf exception, sont les nôtres, les références à des traductions françaises publiées ne font qu'indiquer les passages correspondant à l'original allemand. Quant à la naissance de ce livre, nous avons des dettes à exprimer. Des responsables et des éditeurs de revue et d'actes de congrès ont d'abord accueilli ces textes, par la suite, le cas échéant, ils ont cédé gracieusement les droits de publication. Monsieur Bruno Péquignot a bien voulu admettre le volume, le cinquième de notre signature, dans la série L'Ouverture Philosophique. Madame Chantal Vincelot a saisi le manuscrit, ma femme et Monsieur Emmanuel Tourpe ont relu les épreuves.

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INTRODUCTION

1

Fichte est né en 1762 dans une famille de pauvres tisserands à Rummenau, dans la Haute-Lusace. Le seigneur du village découvre les extraordinaires dons intellectuels de l'enfant et prend en charge son éducation. Après des études de théologie, il gagne sa vie comme précepteur. Il commencera à s'intéresser à la philosophie relativement tard. Son premier livre, Critique de toute révélation possible, paru anonyme, sera pris pour un écrit de Kant. En 1793 à Zurich Fichte vit une expérience d'illumination qui l'engagera sur la voie d'une philosophie de la subjectivité, d'une philosophie du Moi. Nommé l'année suivante professeur à l'Université de Iéna, il fera la connaissance d'un grand nombre d'hommes de lettres et de savants. Professeur idolâtré par ses étudiants, il est aussi reconnu rapidement comme le plus important philosophe de son temps - bien sûr, après Kant - et publiera dans l'espace de quatre ans ses plus célèbres écrits doctrinau~ les Principes, le Précis, le Droit Naturel, le Système de l'Ethique. Accusé d'athéisme, il doit quitter l'Université de Iéna et séjournera successivement à Berlin, à Erlangen, à Konigsberg, puis de nouveau à Berlin où il occupera pendant un moment la charge de Recteur de l'Université. Pendant toute cette période, Fichte continue à reformuler dans ses cours son système, la Doctrine de la Science, mais il ne publie désormais que des ouvrages «l]opulaires» : la Destination de l'Homme, Le Caractère de l'Epoque Actuelle, l'Initiation à la Vie Bienheureuse, les Discours à la Nation Allemande. Il mourra à Berlin en 1814 à 52 ans!.
1

Cf. Chronologie infra pp. 233 f.

FICHTE Fichte est mort relativement jeune et n'a vraiment «fait» de la philosophie que pendant à peine une vingtaine d'années. Or il nous lais~e une œuvre immense: en sus des ouvrages populaires et des premières formulations de la Doctrine de la Science parus dès son vivant, toute une galaxie de cours où le penseur ne cesse de défendre à nouveau frais sa réflexion, ses déductions. Ces textes ne verront le jour que bien après la mort du philosophe. D'abord, dans l'édition de son fils, I.H. Fichte, puis dans la magnifique Gesamtausgabe en cours. Cette œuvre contient des pièces fascinantes d'un style éloquent, d'une écriture limpide. Des traités dont le haut discours spirituel et moral a enthousiasmé des générations et ont conduit un Husserl à désigner Fichte comme «réfonnateur éthi~ue religieux, éducateur de l'humanité, prophète, voyant...». Mais «le reste» - et il s'agit ici du cœur conceptuel de l'œuvre, de tous les écrits doctrinaux, est d'une difficulté redoutable. Ce sont des textes d'une concision extraordinaire, d'une telle abstraction, que les contemporains exaspérés suggèrent déjà leur traduction - en Allemand3. Or si le déchiffrement du détail, l'exégèse des synthèses suggestives, voire même de l'articulation globale de l'argument restent aléatoires, pour l'essentiel Fichte, au moins le Fichte de sa première période, celle de Iéna paraît avoir été « reçu». L'auteur de la Doctrine de la Science, le philosophe du Moi est reconnu comme le pr~mier grand continuateur de Kant, un des quatre grands de l'Ecole de l'Idéalisme Allemand. Après avoir lu Spinoza, Fichte a été éveillé à sa propre vocation philosophique par l'étude de Kant, et c'est par sa relation à Kant qu'il faudra le situer, si l'on veut l'évaluer. Fichtelui-mêmeallaitdire qu'il n'y avaitpas de « salut» avant Kant pour les chercheurs de la vérité4. Or si Kant a bel et bien légué à l'humanité une pensée philosophique d'une portée absolument inédite, désormais il faudra aller à Kant à travers la Doctrine de la Sciences, qui complète et systématise l' œuvre de la Critique. Fichte est le véritable continuateur de Kant, comme
2 Husserl, Fichtes Menschheitsideal. Husserliana XVIII, 269. 3 Gespr. 1 209. 4 GA II 9 156 f. 5 Cf. GA II 9 422. 12

INTRODUCTION le dira le grand historien de la philosophie, Erdmann, il est « le Kant conséquent », même si Kant lui-même restait très réservé à l'égard du premier des postkantiens6. Fichte est le' philosophe du Moi dans tous les sens du terme. Il identifie raison et moi7, il déduit le concept à partir du sujet, la logique formelle à partir de la logique transcendantale. Et il ne rectifie pas seulement la réflexion transcendantale en la recentrant sur le sujet, mais il parvient aussi à étendre la réflexion sur la totalité du savoir. L'apriorité transcendantale, cette intuition fondatrice de la Critique ne reçoit son articulation et son exposition systématique que dans la Doctrine de la Science. Qui plus est, la philosophie du moi ne se contente pas de repenser le savoir théorique. L'essence du moi étant la liberté, l'idéalisme transcendantal aura comme principe véritable la primauté du pratique. Donc la Doctrine de la Science appelle de par son essence l'élaboration d'une philosophie pratique. Après avoir rédigé les Principes et le Précis, Fichte présentera rapidement le Droit Naturel et le Système de l'Ethique. Dès 1798 le philosophe sera donc parvenu à la constitution d'un système quasi-complet, une nouvelle mouture de l'idéalisme transcendantal ébauché d'abord dans le corpus kantien. Toutefois, cette radicalisation de l'inspiration transcendantale, l'application conséquente du principe de la primauté du pratique ne va pas sans danger et sans sacrifice. Le chantre de la liberté est conduit à affirmer la nullité de la Nature, simple terrain d'exercice du Moi moral et, de ce fait, à se désintéresser des rapports de la philosophie avec la science. D'autre part, la concentration de la réflexion sur le moi hors duquel tout n'est qu' « ombre» accule la Wissenschaftslehre à mettre pour ainsi dire entre parenthèses la transcendance, à professer un pansubjectivisme qui provoquera l'accusation d'athéisme. La Querelle sur l'Athéisme coûte à Fichte sa chaire à Iéna mais elle représente surtout une brisure ou une césure dans sa spéculation. Le philosophe est contraint de se justifier, il est acculé à se démarquer, à se défendre contre l'accusation d'athéisme. Douloureuses qu'elles soient, ces polémiques
6

Kant, Ak. XII 370 f. 7 Dr. Nat. 73 / GA I 3 362. 13

FICHTE conduisent à des clarifications et à des élargissements. Sans pour autant abandonner ou rétracter sa réflexion sur le Moi, Fichte voudrait désormais situer le Moi contre l'arrière-fonds de l'Absolu jusqu'alors comme occulté par sa spéculation. Il ne cesse désormais de reformuler la relation du Moi envers Dieu, de l'Apparition envers l'Absolu, de l'Image envers l'Archétype. En se situant sur le plan de la Weltanschauung, on pourrait caractériser cette période comme un tournant vers la Religion, mais ce tournant a son pendant ou plutôt ses racines métaphysiques dans le renouvellement de l'idéalisme fichtéen. Le philosophe qui n'était jusqu'alors que le penseur du moi, qui évoluait allègrement à l'intérieur d'un monde d'immanence intégrale, se voit sommé de reconnaître la finitude du sujet transcendantal comme une limitation qui ne pourrait pas ne pas renvoyer à la Transcendance, son horizon obligé. Le tournant vers une interrogation sur la finitude et la Transcendance modifiera fatalement notre compréhension du rôle historique de Fichte. L~auteur des Principes, du Droit Naturel, du Système de l'Ethique a toujours été considéré comme une étape ou un chainon essentiel de la voie qui mène de Kant, en passant par le jeune Schelling, à Hegel. Or l'étude de la Spiitphilosophie, de la Wissenschaftslehre tardive brouille cette vision, en déchire la facile simplicité. Après la reconnaissance générale de la différence irréductible qui sépare les deux périodes successives de création philosophique de Schelling, il faudrait également convenir qu'il existe bel et bien un second Fichte, auteur non pas seulement de textes « populaires» mais aussi d'une nouvelle métaphysique. Nous pensons, c'est la thèse même de notre étude De Kant à Schelling, que le mouvement des idées à partir de la Critique ne saurait être assimilé à une évolution, à un déploiement unilinéaire mais qu'il permet, voire qu'il appelle deux voies différentes de légitimité égale. La grande entreprise kantienne de la déduction transcendantale conduit effectivement à Fichte, puis au premier Schelling et finalement à Hegel, c'est-à-dire à l'idéalisme absolu où l'emprise de l'apriori se trouvera étendue sur le réel tout entier. Or la Critique recèle une autre potentialité, elle est la source encore d'une autre inspiration, celle qui s'ouvre à partir de l'irréductibilité du divers sensible et de la liberté pratique. Cette potentialité interdit la complétude, la perfection a priori du concept et elle se traduit par des philosophies de la 14

INTRODUCTION finitude, de la dualité, de la transcendance. Cette potentialité de la Critique trouvera une actualisation fascinante dans les philosophies négative et positive du Schelling tardif, mais elle inspire également la seconde Wissenschaftslehre. D'une manière moins élaborée, moins féconde que Schelling mais avec une interrogation d'intensité égale, Fichte lui aussi épouse et déploie les possibilités de la Seconde Voie. Les textes qui suivent présentent d'abord l'exégèse des doctrines par lesquelles le fichtéisme apparaît comme l'accomplissement de la Critique et la préparation du système hégélien. Par la suite, on lira des études consacrées à diverses versions de la Wissenschaftslehre tardive qui thématisent les relations entre finitude et transcendance, qui analysent les niveaux et les moments du Moi-Apparition. Si ces textes sont sinon moins profonds, mais moins riches, moins féconds que ceux du second Schelling, c'est que Fichte continue à s'interdire toute interrogation thétique de l'Absolu dont il ne parlera que pour ainsi dire par personnes interposées. 2 Depuis ses commencements l'historiographie de l'idéalisme allemand présente la pensée fichtéenne à travers les grands textes de sa première période. Ce sont eux qui fixèrent l'image que la postérité s'est formée de la Doctrine de la Science. C'est une philosophie de la conscience au sens strict du terme et qui développe également un système de l'éthique et surtout l'ébauche, la première dans l'histoire de la pensée, d'une métaphysique de l'intersubjectivité. Tout cela est «prêt» au terme de quatre années d'activité fiévreuse à Iéna. Par la suite, on n'aura que des écrits populaires qui n'ajoutent rien à l'acquis conceptuel et toute cette succession de cours où l'idéalisme tichtéen s'enlise dans les méandres d'une dialectique compliquée à l'affût de la réconciliation entre la doctrine apophatique de la Transcendance et la déduction transcendantale de la conscience. Nous pensons que malgré ses raccourcis et ses simplifications, cette vision traditionnelle n'est pas entièrement erronée. L'essentiel de la philosophie fichtéenne, ses positions métaphysiques de base, ses intuitions fondatrices sont présentes quasi intégralement dans les écrits de Iéna, même si à partir de 15

FICHTE la Querelle, il y a une nouvelle donne et une élaboration incessante des positions de départ. Les grandes intuitions et les moments structuraux de base font l'objet du texte qui ouvre ce recueil. « Finitude et élargissement de la raison» correspondent aux deux moments essentiels de la réflexion fichtéenne et en déterminent les thèmes et les accomplissements. La raison est finie car le moi autoposant, malgré sa spontanéité et sa liberté radicale est grevée du Non-moi qui l'entrave et qui le limite. Mais, inversement, la raison célèbre également dans la Wissenschaftslehre son élargissement, son enrichissement. D'une part, l'édifice tout entier du savoir théorique devient objet d'une déduction, d'autre part, autrui, le corps propre et la sphère du juridique font leur entrée triomphale dans l'univers de l'apriori. Fichte se comprend comme continuateur de Kant et il pense qu'il a le droit et le devoir de compléter et, le cas échéant, de rectifier voire d'abandonner des thèses de la Critique. Déjà Jacobi a voulu démontrer la nature contradictoire de la notion de la chose8 en soi et Fichte, lui, entend l'éliminer tout entière. Le Ding an sich est un résidu dogmatiste qui hypothèque lourdement le mouvement de la pensée. L'idéalisme critique enseigne que nous ne connaissons, au moins dans le domaine de la raison théorique, que des phénomènes, néanmoins, nous savons qu'au-delà ou en-deçà des phénomènes il se trouve des noumènes, réalités inconnues et inconnaissables dont les phénomènes ne sont que des apparences. Fichte s'attaque avec résolution et fougue au spectre de la chose en soi, cette absurdité, cet Unding. On ne saurait connaître que ce qui est dans la pensée, or la chose en soi est précisément ce qui n'est ni saurait jamais être dans la pensée. Poser la notion de la chose en soi revient à vouloir poser par la pensée quelque chose dont l'essence même est de ne pas pouvoir être pensée. Au-delà de son absurdité logique, la chose en soi représente un fardeau métaphysique dont la philosophie doit se débarrasser. Elle est la mauvaise conscience d'un idéalisme qui ne peut ni ne veut s'affranchir de cette Transcendance dont il clame sur les toits la nature inconnaissable. La chose en soi se met à travers le chemin du sujet, elle brise l'élan de ses
8

Jacobi, Werke II, Leipzig, 1815, 289 sq. 16

INTRODUCTION déductions, elle relativise la portée de l'apriori en le soumettant à une dépendance envers l'extra-transcendantal. Or la Doctrine de la Science entend régler ses comptes à cette survivance et engage la déduction conséquente et complète de l'univers de la conscience. Son point de départ n'est pas de l'épistémologie, une esthétique ou une analytique transcendantales, mais l'exposé métaphysique des Trois Principes qui sont à l'origine même de la conscience et de ses contenus. La Wissenschaftslehre a trois principes. 1. Le Moi autoposant, inconditionné selon la forme et le contenu 2. Le Non-moi, une opposition inconditionnée selon la forme, conditionnelle selon le contenu 3. Un troisième principe qui traduit la relation réciproque du moi et du non-moi «divisibles» c'est-à-dire limités qui constitue de fait la Conscience. Le premier principe est le principe du Savoir. Il pose tout savoir et si notre savoir est limité et conditionné, c'est que l'autoposition du Moi se trouve entravée par l'opposition originaire du Non-moÏ. Le Non-moi n'est pas une entité ontologique, un pendant hypostasié du Moi mais plutôt son autre propre, immanent. Il est l'opposition, la différence, la limitation qui gisent au sein du Moi. Le Non-moi n'a pas de domaine sui generis, de contenus propres: il n'est qu'une nonposition des contenus du Moi. Il exprime le fait que le Moi n'est pas tout, que le Moi ne sait pas tout. Toutefois, le Non-moi n'est pas qu'imperfection et limitation, c'est-à-dire passivité. TI est le principe actif empêchant le Moi d'être tout, la force qui fait retomber le Moi en lui-même, qui barre la route devant son agir illuminateur. Quant au troisième principe, il traduit la réfraction dans la conscience des deux moments métaphysiques, antéconscients de la position et de l'opposition. La conscience exprime le compromis mobile, fluctuant entre la position et l'opposition, c'est-à-dire le moi et le non-moi, et ses moments, les éléments a priori du savoir traduisent la manière dont le Moi progresse, conditionné de manières multiples par le Non-moÏ. Les trois principes tichtéens ne sont ni des entités ontologiques ni de simples abstractions rationnelles. Ils représentent ou plutôt ils fondent et constituent le domaine de la conscience. Ils rendent compte de la structure de la conscience transcendantale, mais ils ne sont pas à considérer comme ses fondements nouménaux. Ils ne sont pas sa cause d'existence mais ses principes transcendantaux. Ils montrent comment la 17

FICHTE conscience se constitue mais ils ne sauraient rien dire de son avènement. La conscience n'est pas un phénomène surgi à partir d'un noumène. On ne doit pas poser la question de l'origine de la conscience car on ne saurait aller au-delà de soi-même, regarder ce qu'on pouvait bien être, ce que le moi était, avant qu'il n'était moi. Le moi, le pour-soi ne provient pas de quelque chose d'autre que soi-même, il n'y a pas eu de moment où il n'aurait pas été, où il n'aurait pas «déjà» été pour-soi. La conscience ne peut penser et se penser que d'une manière immanente, et l'ambition centrale des Principes et du Précis est de comprendre l'articulation de cette immanence. La conscience est le résultat de la limitation réciproque du moi et du non-moifinis et « l'échelle des catégories» traduit la manière dont succèdent les unes aux autres les étapes de cette articulation. L'aride science du théorique, objet de la troisième partie des Principes, déploie la suite des synthèses dans lesquelles la conscience se diffracte. Cette diffraction est le signe de la finitude de la conscience, de l'impossibilité où elle se trouve de n'être qu'intuition pure, du compromis fondateur en vertu duquel elle existe. Toutefois, au-delà de toutes ces formes rationnelles de la finitude, Fichte met l'emphase sur le moment fondateur du «choc» qu'exprime l'impuissance originelle du moi de pouvoir être tout, de pouvoir poser tout. Le choc traduit la condition de finitude irrémédiable qui est celle du moi, sans pour autant le renvoyer au-delà de lui-même, dans un ailleurs qui relèverait du Monde. Le choc est dû au Non-moi, à l'hétérogénéité originelle qui mine le Moi. Il signale la présence de l'altérité, de la différence au sein du Moi et son désir d'y parer. Subissant une limitation-opposition native, même si elle n'est en dernière instance qu'interne, le Moi répondra par 1'« effort ». L'effort est le principe pratique selon toute sa généralité élémentaire, le noyau primitif de toute velléité d'action, de toute tendance d'agir dans le Monde, de vaincre le Monde, de laisser sur le Monde son empreinte. L'effort, le principe de toute impulsion pratique, ne parvient pas mieux que le choc, noyau du théorique, à briser le carcan de la subjectivité immanente. Pour l'idéaliste il ne saurait y avoir rien en dehors de la conscience et
9

Cf. Kant, Ak. XXII 478. 18

INTRODUCTION cela vaut aussi bien pour le pratique que pour le théorique. Toutefois, la Wissenschaftslehre n'est philosophie de la conscience qq.e parce qu'elle est philosophie du moi, et c'est à partir de la notion 'du moi autoposant libre qu'elle parviendra à dépasser l'immanence, sans pour autant retomber dans le dogmatisme. La Wissenschaftslehre parvient à briser l'enfermement dans la conscience en vertu de l'ouverture du moi devant un autre moi. Le moi se pose mais se pose en déterminant aussi un non-moi, un autre que soi. Cette détermination est une causalité, une causalité libre. Or quand cette causalité s'exerce en dehors d'elle-même, il faut qu'elle se porte sur une chose réelle, effective. D'autre part, la causalité d'un être libre ne peut se rapporter qu'à une autre liberté. Le moi doit donc agir sur un autre moi et cette action causale sur un autre moi n'est pas une simple possibilité. Cet idéalisme éthique qu'est le tichtéisme prouve par des raisonnements subtils que le moi ne saurait être moi qu'agissant, ain~i l'agir est une condition du moi, il se trouve alors déduit. Etant le terme obligé de mon action, autrui doit donc exister et inversement, pour que cet autre qui, lui aussi, est un moi puisse être, il faut qu'il puisse agir sur moi. Par conséquent, moi aussi, je dois exister. La pluralité des moi, c'est-à-dire l'intersubjectivité est ainsi établie en métaphysique. La philosophie de la conscience conclut donc à la déduction de l'intersubjectivité. L'intersubjectivité aboutit à son tour à la position du corps et, par la suite, à la fondation de la relation juridique. Pour être, le moi doit agir sur un autre moi. Or l'autre moi n'est pas le terme de mon action comme une chose, mais comme une liberté que je dois reconnaître comme telle. On ne dispose d'aucun critère «objectif », «matériel» pour distinguer l'autre libre des choses du monde, sinon sa corporéité. Le corps de l'autre est donc un chiffre de sa liberté. Et Fichte de continuer ses développements: le corps d'un homme est la présence de sa volonté, une véritable incarnation de sa liberté donc la manière propre de son insertion dans le monde sensible. A ce moment la liberté se voit accordée une prolongation physique, une extension matérielle. Etendue dans la matière, subsistant dans l'espace et le temps, les libertés corporéisées doivent se soumettre à une réglementation de leur relations mutuelles. L'intégrité corporelle des êtres libres, les propriétés qui assurent leur subsistance 19

FICHTE matérielle se situent au sein d'une coexistence matérielle, spatiale qui conduit fatalement à l'empiètement contre lequel les libertés engagé~s dans le monde doivent être protégées. Et le besoin de la protection nécessite l'instauration de la contrainte, garante de l'ordre juridique. Le Droit met en emphase la valeur « positive» du corps qu'il lit comme une condition de l'existence même de la conscience de soi, donc du moi pour-soi. Or, en face de cette vision du corps comme incarnation de la liberté dans le monde, le corps est aussi compris par le fichtéisme comme un chiffre de la Nature. Si le Droit enseigne la nécessité transcendantale du corps, l'éthique, elle, commande en revanche la discipline et la domination du corporel. «Dans» le moi le corps est nonmoi-nature et l'idéalisme éthique retrouve ici l'inspiration et les accents propres d'une métaphysique platonisante, ennemie sévère de la matière, de la sensibilité, bref, du corps. Le non-moi exprime la tendance profonde en nous de ne pas poser son monde, donc de ne pas se poser soi-même, mais de recevoir le monde et donc soi-même comme du dehors, d'une extériorité étrangère au moi. Contenant le Non-moi, le moi est grevé d'inertie et de paresse qu'il lui faut combattre sans répit. On reconnaît ici l'enseignement traditionnel de la discipline morale, de l'ascèse mais qui finiront par s'épanouir chez Fichte en une philosophie de la Culture. La culture c'est le défrichement du donné brut, en soi et hors de soi. Il nous est commandé de répandre la lumière dans le monde, de pénétrer les choses par notre action, de soumettre l'univers à la domination de l'intelligence libre. Philosophie de la conscience, la Doctrine de la Science est aussi principe d'institution des relations juridiques et principe de la domination humaine dans le Cosmos. Finitude et Élargissement de la Raison est le texte clé de ce recueil, il expose les thèses majeures de l'idéalisme fichtéen. Les autres articles, tout en en reprenant et développant de temps en temps ses arguments, s'appuient sur son acquis. En fait, cet exposé en raccourci de la pensée fichtéenne contient aussi des thèmes que le reste du volume ne touche qu'accidentellement. L'éthique et le droit ne sont guère traités dans ce recueil consacré pour l'essentiel à la Wissenschaftslehre au sens strict, à la doctrine du moi autoposant qui est finalement de la philosophia prima. Les articles qui suivent discutent les plus 20

INTRODUCTION importantes reformulations successives de cette première philosophie en présupposant l'exposé de sa présentation fondatrice, sinon canonique, dans le premier article. Avec toutefois l'exception du second article qui complète d'une certaine manière le premier. L'exposé des principes et des synthèses dans les tout premiers écrits fichtéens de Iéna décrit la constitution et l'articulation du Savoir, mais ce ne sont que la Première et la Seconde Introduction à la Doctrine de la Science qui clarifieront sa nature essentiellement pratique. L'idéalisme transcendantal veut déduire, c'est-à dire montrer la nécessité intelligible des représentations, des principes du savoir et il aura recours dans cette entreprise à la méthode génétique. Pour comprendre et expliquer la structure, l'articulation d'une chose, il faut l'envisager dans son avènement, selon le déploiement de ses moments. La conscience se trouve depuis le commencement au milieu du flux de ses représentations. Il lui faudra interrompre ce flux pour en remonter à l'origine. C'est par la liberté que le moi philosophant effectue cette rupture, interrompt la série réelle de ses représentations pour la refléter et la reproduire par une série idéale. La série idéale explique et justifie le mouvement et les moments de la série réelle. Elle démontre la nécessité et l'intelligibilité de nos concepts, elle clarifie et vérifie le Savoir. La répétition libre des contenus de la conscience par la série idéale n'a pas seulement une finalité épistémologique, elle possède également un sens et une portée éthico-métaphysique. Depuis Socrate on sait qu'une vie non-examinée ne vaut pas la peine d'être vécue. De même, un savoir que le sujet ne confmne pas génétiquement, ne reprend et ne repense pas par et pour luimême, n'est pas un savoir véritable. L'homme ne doit pas se recevoir des mains de la nature, même pas de sa propre nature intellectuelle, et la théorie des deux séries applique cette thèse dans le domaine de la connaissance elle-même. Fichte conservera toujours la méthode génétique comme la procédure propre aux déductions de son idéalisme transcendantal, mais la nature pratique de la genèse sera de moins en moins mise en évidence. Encore à Iéna et contemporaine aux deux Introductions, la seconde version de la Wissenschaftslehre, l'exposé nova methodo, engage déjà l'évolution vers une métaphysique de la finitude et de la 21

FICHTE Transcendance. Or, le cours nova methodo n'est pas encore vraiment conscient de ces perspectives, il approfondit les notions qui font l'originalité du fichtéisme, il développe les intuitions fondatrices'de la Doctrine de la Science. Le Non-moi est décrit, certainement, avec moins d'emphase pour la radicalité de l'Opposition qu'il constitue. En revanche, il reçoit des qualifications, des mises au point qui permettront de mieux comprendre sa dérivation à partir des thèmes critiques du divers sensible et de l'objet transcendantal. Et la filiation critique reste particulièrement évidente dans ce cours où les affinités du Moi avec l'aperception transcendantale deviennent plus claires. Toutefois, le gain est plutôt ambigu car le ressourcement du Moi auprès de l' aperception transcendantale conduira à sa métamorphose en sujet-objet. Or le sujet-objet prépare l'Identité, par conséquent, un certain dépassement de l'horizon transcendantal. Fichte intitule son cours Wissenschaftslehre nova methodo, cependant la novation véritable ne concerne pas seulement le déroulement de l'exposé, mais aussi la notion centrale du moi lui-même. Le pâlissement du Non-moi1o, la mise en sourdine de l'Opposition ouvre la voie à une refonte véritable de la spéculation. Désormais, la présentation de la Doctrine de la Science ne commence pas avec les trois principes, et ceci pour la bonne raison que l'effacement du second principe modifie et déstabilise le premier et le troisième. Au lieu de la vigoureuse et rigoureuse différentiation du Moi autoposant et du moi de la conscience, on voit plutôt leur vis-àvis incertain. Toute la seconde philosophie de Fichte œuvrera à la clarification de ces notions en Absolu et en Apparition, mais l'exposé nova methodo reste encore un monument de la transition, ne livrant qu'une espèce d'approximation du concept unifié du moi, du moi infini et fini. 3 L'article sur l'exposé nova methodo inaugure la succession des études dont chacune est consacrée à un cours important du second Fichte. Sans doute, de ces cours, seule, la
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J. Drechsler, Fichtes Lehre vom Bi/d, Stuttgart, 1955, 98. 22

INTRODUCTION Seconde Wissenschaftslehre de 1804, est actuellement accessible dans une édition critique. Toutefois, malgré les modification~ et les « corrections» qu'ils subirent sous la main de I.H.Fichte, les Iautres textes, eux aussi, reproduisent avec suffisamment de fidélité le manuscrit originel pour faire l'objet d'études exégétiques. Ces études analysent et expliquent des ouvrages donnés, dont chacun atteste et exprime un moment déterminé de l'évolution de la pensée fichtéenne. Toutefois, ces cours eux-mêmes ne voulant que repenser le projet propre de la Doctrine de la Science, que reformuler ses thèmes fondateurs, l'exégèse, elle, ne peut que retourner vers ces mêmes thèmes, tout en les exposant et analysant à partir des priorités et des perspectives différentes. La Spiitphilosophie désigne l'époque de la création fichtéenne postérieure à la Querelle. Huit ans séparent l'avènement de ce texte de transition qu'est l'exposé nova methodo de la Seconde Wissenschaftslehre de 1804, qui, à son tour, est de huit ans antérieure au premier des écrits de Berlin que nous discutons dans ce recueil. Le second Fichte ne cesse de réélaborer l'articulation conceptuelle de son idéalisme. Ce travail de refondation s'effectue pour l'essentiel dans les cours doctrinaux, les versions successives de la Doctrine de la Science. Cependant ce grand professeur continue à donner des enseignements préparatoires à sa philosophie première, et ces textes, de facture conceptuelle plus facile, si l'on veut
« allégée», font partieintégraledu grandédificespéculatifde la

Spiitphilosophie. L'avènement d'une seconde période de la Doctrine de la Science est attesté par le cours de 1801/02, texte combien difficile, plein d'expressions et de développements obscurs, voire à toute apparence contradictoires. En revanche, la Seconde Wissenschaftslehre de 1804 offre une version plus régulière, plus harmonieuse de l'exposé, et surtout possède les caractéristiques d'un ouvrage rédigé avec un souci littéraire, quasiment prêt à la publication. Sans doute, ce célèbre texte présente-t-il, lui aussi, de redoutables difficultés qui eurent jusqu'alors raison des tentatives, pourtant nombreuses, de déchiffrement et de reconstruction systématiques. Or, tout en continuant à présenter un défi majeur à 1'historiographie fichtéenne, l'ouvrage de 1804 permet la mise en lumière de la problématique métaphysique centrale de la Spiitphilosophie. La 23

FICHTE seconde Doctrine de la Science construit l'Apparition contre l'arrière-fond de l'Absolu, donc l'exégèse est fatalement centrée sur la question de leur relation, entrevue à partir de la montée des synthèses transcendantales de la conscience vers l'Origine. Cette problématique de la filiation, notamment celle des niveaux successifs de l'Apparition elle-même, fait l'objet d'une investigation «ontologique» dans les trois articles consacrés aux textes tardifs du Berlin, aux Wissenschaftslehre de 1812 et de 1813 et aux Tatsachen des Bewusstseins de 1813. En revanche, l'étude de la Seconde Wissenschaftslehre de 1804 elle-même, est conduite à partir d'une perspective « métaphysique ». Au lieu de porter l'interrogation sur la relation entre deux ou plusieurs niveaux ontologiques successifs, on analysera les formes de la Relation elle-même, au lieu des rapports dans le vertical, on étudiera les rapports de l'horizontal. La Spiitphilosophie interdit la descente à partir de l'Absolu vers l'apparition, donc toute itération qui irait de l'Un vers l'autre. Toutefois, s'il y a du mouvement qui est de la relation, il ne saurait pas être qu'immanent. La Seconde Wissenschaftslehre de 1804 est le déploiement d'une longue série de variantes sur le thème du passage de l'Un dans l'autre, de l'intériorité immanente dans l'extériorité de la différence. La catégorie conceptuelle fondamentale de cette spéculation est l'in-composition qui est néanmoins source et agent de composition. Il s'agit d'un mouvement qui se tend sans se briser, qui se déploie à partir de soi-même pour aboutir à l'avènement de l'autre. Fichte a recours à des prépositions Von et Durch, au vocable Soll pour traduire l'énigme de ce mouvement pur où l'incompositon éclôt dans la composition. TI reprend le thème de la genèse mais dans le sens - d'ailleurs plus commun, plus habituel - de l'accouchement, de la différentiation interne aboutissant à un différent extérieur. Et finalement, il retraduira genèse en projection, plus précisément en projectio per hiatum, formulation fichtéenne de la provenance non-nécessaire, non-essentielle, néanmoins intelligible du prédicat de la synthèse a priori à partir de son sujet. L'article sur la Seconde Wissenschaftslehre de 1804 se veut une analyse exclusivement métaphysique, celle de «la différenciation », or, le thème métaphysique de la différenciation
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INTRODUCTION a des implications d'ordre ontologique. Donc inséparabilité des perspectives métaphysiques et ontologiques, attestée par les études qui tr~itent de la relation entre l'Absolu et l'Apparition, de la filiation ontologique de l'Erscheinung, mais qui déploient également la doctrine métaphysique du Bild, Ade l'Image, à savoir une autre forme d'être que celui de l'Etre lui-même. L'élaboration finale de la notion de l'Erscheinung, enrichie de toutes les potentialités noétiques du Bild, est accomplie dans les derniers textes de Berlin, témoins de la production littéraire extraordinairement intense qui précède immédiatement la mort du penseur!! . Le plus beau fleuron de cette fécondité tardive est la Wissenschaftslehre de 1812. Sans doute, ce texte reprend-t-il avec une profusion de détails le déroulement des synthèses, néanmoins, son propos essentiel concerne la manière dont la factualité de l'Apparition permet la démonstration de sa néces-

sité.A traversune argumentationdialectiquesubtile - mais de
temps en temps quelque peu forcée - Fichte explique que l'Absolu apparaît nécessairement, mais la nécessité de cette apparition ne se conçoit qu'à partir du fait de son avènement effectif. Au lieu d'être dérivée elle-même à partir de la nécessité, c'est l'actualité qui est la clé de la déduction de la nécessité. La démonstration de la nécessité de l'Apparition, de l'Erscheinung à partir de sa factualité corrobore le principe: il ne saurait y avoir de descente à partir de l'Absolu, mais seulement une remontée vers lui. On ne peut pas faire dériver le contingent par l'affaiblissement, la limitation du nécessaire. Bien au contraire, on accède au nécessaire à travers la purification, si l'on veut, la réduction du contingent. Déduire l'Apparition ex post facto, à partir de son existence factuelle, c'est-à-dire à partir d'elle-même est une opération enracinée dans l'univers de l'immanence transcendantale. Elle va être reconfirmée par une considération
Dans les deux dernières années de sa vie, Fichte avait rédigé les Doctrines de la Science de 1812 et de 1813, les Systèmes du Droit et de l'Éthique de 1812, la Relation de la Logique à la Philosophie ou Logique Transcendantale, les Faits de la Conscience de 1813 et la Doctrine de l'État. Les écrits de 1812-1814 occupent quelques 2050 pages, soit un tiers des pages des onze volumes de l'édition de J.H. Fichte. 25
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