FONDEMENTS (DES) SEMIOTIQUES DE LA PSYCHANALYSE

De
Publié par

Que peut bien avoir à faire avec Freud et Lacan, Peirce, ce philosophe logicien qui exécrait l'inconnaissable ? L'auteur tente dans cet ouvrage d'établir les points de jonction entre Lacan et Peirce, et donc d'une certaine manière de constituer une relation triadique entre Freud, Peirce et Lacan.

Publié le : mercredi 1 mars 2000
Lecture(s) : 324
Tags :
EAN13 : 9782296409019
Nombre de pages : 304
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

DES FONDEMENTS SÉMIOTIQUES DE LA PSYCHANALYSE
Peirce après Freud et Lacan

Collection L'Ouverture Philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions
Agemir BA VARESCO, Le mouvement logique de l'opinion publique, 1999. Michel VERRET, Dialogues avec la vie, 1999. Nicolas FÉVRIER, La théorie hégélienne du mouvement à Iéna (1803-1806), 1999. David KONIG, Hegel et la mystique germanique, 1999. Gérald HERVÉ et Hervé BAUDRY, La Nuit des Olympica, Essai sur le national-cartésianisme (4 tomes: Descartes tel quel, Descartes inutile, La France cartésienne, Adieu Descartes), 1999. Mohamed RACHDI, Art et Mémoire, 1999. Agnès CHALIER, Des idées critiques en Chine ancienne, 1999. Rémi TEISSIER du CROS, Jean Calvin. De la réforme à la Révolution, 1999. Béatrice DURAND, Le paradoxe du bon maître, 1999. D. BERTHET (sous la direction de), Art et Critique Dialogue avec la Caraïbe, 1999. Saïd CHEBILI, Figures de l'animalité dans l'œuvre de Michel Foucault, 1999. Maryvonne DA VID-JOUGNEAU, Antigone ou l'aube de la dissidence, 1999. Jacqueline FELDMAN, Ruth CANTER KOHN (eds), L'éthique dans la pratique des sciences humaines: dilemmes, 2000. Louis ARÉNILLA, Luther et notre société libérale, 2000.

<9L'Harmattan,2000 ISBN: 2-7384-8990-7

Michel Balat

DES FONDEMENTS SÉMIOTIQUES DE LA PSYCHANALYSE
Peirce après Freud et Lacan

Suivi de la traduction de Logique des Mathématiques de C. S. Peirce

Préface de Gérard Deledalle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur Signs of HumanitY / L'homme et ses signes, en collaboration avec Janice Deledalle-Rhodes et Gérard Deledalle (General
Editor), 3 tomes, Mouton de Gruyter, Berlin

/

New

York,

1992, 1760p. A la recherche d'une méthode de C. S. Peirce, traduction de Michel Balat, Janice Deledalle-Rhodes et Gérard Deledalle (Direction), Théétète éditions, Montpellier, 1993, 375p.
Autisme et éveil de coma, signes et institution, sous la direction Michel Balat, Théétète éditions, Montpellier, 1998, 227p. de

A cet enfant qui ne savait pas que l'on pouvait dessiner la pluie. Mais se touchant le crâne en criant: «l'ai trouvé! » La bande au professeur Nimbus est arrivé', Qui s'est mise à frapper les cieux d'alignement, Chasser les dieux du firmament. Aujourd'hui çà et là, les gens boivent encor Et le feu du nectar fait toujours luir' les trognes, Mais les dieux ne répondent plus pour les ivrognes: Bacchus est alcoolique et le grand Pan est mort. Georges BRASSENS <Notae> incerto enim semper videntem ducunt vestigo.«Les signes> guident toujours celui qui les sait sur un chemin incertain.) Martin GERBERT (1784) Cité par W. TAPPOLET dans La notation musicale. Alors que le mode de représentation courant, technique au sens le plus large du terme, veut toujours aller plus loin et qu'il entraîne tout le monde, les chemins qui montrent découvrent parfois une vue sur un unique massif Martin HEIDEGGER Introduction à Essais et conférences.

Préface
Le livre de Michel Balat n'a pas besoin d'un préfacier qui en dise l'intérêt, l'originalité, l'importance. Le titre a suffisamment d'attrait pour capter l'attention du lecteur le plus pressé, du simple curieux au plus averti. Le premier qui a entendu parler de Freud et de Lacan se demandera peut-être qui peut bien être le troisième homme: ce Peirce serait-il un psychanalyste méconnu? Le second se demandera certainement ce que peut bien avoir à faire avec Freud et Lacan, ce philosophe logicien qui exécrait l'inconnaissable. Que le lecteur se rassure, le livre de Michel Balat n'a rien d'une comparaison forcée de pensées incomparables. Certes Freud ne semble avoir ni lu ni même entendu parler de Peirce. Il connaissait William James qui l'avait accueilli aux États-Unis en 1909. Peirce a peut-être appris la nouvelle du séjour américain de Freud, encore n'en jurerait-on pas. Cependant Lacan connaissait Peirce et s'y référait C'est un fait aussi que le pensée freudienne est comme celle de Peirce triadique. Il suffit de lire ou de relire Le mot d'esprit et ses rapports avecl'inconsdent pour s'en convaincre. Plus surprenant peut-être est l'un des premiers écrits de Peirce dans lequel les catégories « phénoménologiques » peirciennes : la priméité, la secondéité et la tiercéité sont préfigurées par les catégories du « Je », du « Il » et du «Tu ». Ces catégories, dit Peirce, sont indéfinissables et partant ne peuvent être décrites en fonction les unes des autres. « Je! simple et sublime! Il ! protéen et comique! Tu ! beau et pathétique! » 1 Elles n'en entretiennent pas moins des relations étroites, « car Tu est un Il dans lequel il y a un autre Je. (...) Je est autonome, Il s'appuie sur une équipe, Tu s'appuie sur ce qu'il supporte ». 2 Comme l'a fort bien montré Svend Erik Larsen à propos de l'expression pronominale des catégories, les catégories de Freud et celles de Peirce correspondent exactement et dans le même ordre aux énonciations linguistiques des personnes: aux première, troisième et deuxième personnes
1. Writings ojCharlesS. Peirœ,Bloomington, 2. Ibidem. Indiana University Press, 1982, vol. I, p. 45.

-I .

grammaticales correspondent les première, deuxième et troisième personnes de Freud, et le «Je» (priméité), le « Il>> (Secondéité) et le « Tu» (fiercéité) de Peirce. 3 Mais il ne s'agit pas de cela dans le livre de Michel Balat. Aussi n'ai-je abordé ce sujet que pour dire le bien-fondé de la thèse que défend Michel Balat Son propos est tout autre. Tenter de faire comprendre au lecteur ce qu'est l'inconscient, ce qu'est un sujet, ce que la pensée peut bien saisir de l'un et de l'autre. La démarche ne pouvait être ni poétique, ni historique, ni formelle. le chemin que l'auteur emprunta fut tout en détours. Ne parcouraitil pas un labyrinthe? Il nous épargne le parcours du labyrinthe qu'il survole pour nous. C'est dommage en somme, car ce qu'il nous laisse entrevoir est non seulement révélateur, mais fécond. Le livre fermé, le lecteur poursuivra, pour lui-même, la quête de ce sujet pris entre un inconscient qui se dérobe et un conscient qui l'étouffe. Je connais des psychanalystes qui reparcourent avec l'auteur le labyrinthe. En bref, l'inconscient n'es t pas une chose, le conscient une autre chose et le sujet une autre encore. Freud, Peirce et Lacan sont conviés à nous faire voir que le sujet est à faire et se fait, non par introspection - procédé trompeur qui ne montre jamais que ce que le regard de l'autre veut que nous voyions en nous - mais par un jeu de miroirs où ce que Michel Balat appelle maintenant le« tonal» - terme que Peirce utilisait déjà, mais auquel Michel Balat donne une force particulière - révèle le sujet à lui-même et aux autres, tout en lui dévoilant cette part d'inconscient qui le constitue sans avoir besoin d'être étiqueté dans un discours quelconque. La rhétorique joue son rôle certes dans l'organisation sociale sans laquelle le sujet ne pourrait exister, mais si elle le définit (ou le fait exister) comme «individu », elle ne peut pas le constituer comme tel, même s'il ne lui déplairait pas de l'y figer. Le sujet es t dépassement du Rationnel et de l'Inconscient, force obscure et maléfique contre laquelle le Rationnel a engagé une bataille perdue d'avance (u suffit, hélas I, de regarder autour de nous). Le sujet est continuité, construction et reconstruction pennanente de la continuité de ce que je suis: « aujourd'hui, maintenant, mien », comme disait Jean Wahl. On sort ébloui de cette nouvelle Caverne - Palais aux mille miroirs mais le Soleil des Intelligibles ne fuit plus illusion. La réalité n'est plus ce qu'elle était, et l'on ne pourra plus lire Peirce, Freud et Lacan de la même manière. Gérard Deledalle, Montbazin, le 31 mai 1990

3. Svend Erik Larsen, "La Structure productrice Freud et Peirce", Degrés,n02t, dt-t8.

du mot d'esprit et de la semiosis.

Essai sur

- II -

Avertissement

L'ouvrage qui suit a été rédigé il Y a plusieurs années. Les aléas de l'édition ont fait qu'il n'a pu être mis à la connaissance du public qu'aujourd'hui. On peut comprendre que l'auteur a, depuis, été amené à en reprendre bien des points. La plupart des idées contenues ici, parfois sous la fonne de simples allusions, ont été développées dans plusieurs articles et ouvrages. Nous n'avons pourtant pas cru devoir modifier ce texte. En effet, à plusieurs reprises, nous avons pu constater que le travail réalisé ici dans une volonté abstractive et logique présentait nos « abductions» fondamentales, c'est-à-dire l'ensemble des hypothèses qui, plus tard, ont pu donner lieu à des chantiers cliniques tant dans le domaine de la psychanalyse que, par exemple, dans celui de l'éveil de coma, voire dans le domaine du travail social. Certes, un certain nombre de concepts que nous utilisons largement actuellement ne sont pas présents directement ici. Cependant ceux qui ont pu prêter quelque attention à nos plus récents essais théoriques pourront trouver ici, les éléments nécessaires pour en saisir l'origine. Nous avons donc décidé de supprimer la bibliographie, largement dépassée depuis 14 ans. Seules quelques références à Peirce et les ouvrages explicitement cités ont été maintenues, parfois des notes viennent signaler des publications plus récentes, mais uniquement lorsque cela nous est apparu comme indispensable pour une lecture actuelle. De ci, de là, quelques modifications mineures ont été faites à l'ouvrage initial, quelques erreurs manifestes ont été redressées, mais il s'agit toujours, pour l'essentiel, du texte primitif dont la rédaction a été achevée en septembre 1986. La préface rédigée en 1990 en vue d'une publication qui n'a pas eu lieu. Nous l'avons gardé telle qu'elle, avec l'accord de Gérard Deledalle. Michel Balat Janvier 2000
I

- 1-

Introduction

Le 24 Novembre 1975,Jacques Lacan donnait une conférence à la Yale University (U.S.A.). Au cours de la discussion 4 un bref échange avec le Dr Lifton permit à Lacan de découvrir un aspect de sa réflexion qui nous paraît de nature à introduire convenablement à la recherche que nous présentons ici. En voici un extrait: Dr Lifton: Aussi, dans ce dilemme sur la façon dont on use de l'insight psychanalytique pour aborder l'histoire, ma propre visée es t de m'écarter des concepts de défense et d'instinct au profit de la continuité et discontinuité de la vie telle qu'elle est symbolisée. Et je crois qu'on peut aborder... J. Lacan: Continuité et discontinuité? Dr Lifton: Ou ce qu'on pourrait appeler mort et continuité. d'autres mots, comment peut-on retenir... J. Lacan: C'est votre tendance? appelez-vous? Dr Lifton: Robert Lifton. Alors je suis... comment En vous

J. Lacan: Je suis liftonien (rires). Car je trouve votre direction aussi valide que la mienne. J'en suis venu à prendre ma direction à cause du chemin par lequel je suis arrivé à la psychanalyse, mais je ne vois pas de raison pour laquelle il n'y aurait pas d'autre clé. Vous avez seulement à voir ce qu'elle ouvre... N'ayant pas eu l'occasion de prendre connaissance de ce qu'a effectivement élaboré sur ce terrain le Dr Lifton 5, nous nous substituerons à lui pour développer certains des concepts fondamentaux de la psychanalyse
4. Dans ScilicetN°6/7 pp. 23/24. 5. Ce dialogue est partiellement p.6 7/68. particulier continuité opposons repris par Stuart Schneidennan dans Jacques ÙJcon mom Zen?, Les développements de cet auteur divergent sensiblement d'avec les nôtres. En il nous paraît difficile de considérer la mort en général comme une discontinuité si la est un principe général opérant dans l'évolution. En cela, il appamît que nous nous donc à Lifton, malgré l'aval qu'il semble avoir reçu de Lacan sur ce point.

- 3 -

du point de vue de la continuité et de la discontinuité. Précisons que nous n'avons eu ce texte entre les mains qu'une fois notre travail achevé: aussi joue-t-il pour nous un rôle de confirmation de nos objectifs de recherche plus que d'exhortation. Mais que ce soit un Américain qui pose les problèmes en ces termes, cela ne peut nous étonner, car il nous faut voir là le sourd travail que les écrits de Charles Sanders Peirce 6 continuent d'opérer dans la culture de ce pays. Le destin de Peirce est singulier. Auteur d'une œuvre titanesque 7 dont seule une infime partie a été portée à la connaissance du public, ce fut un solitaire de la pensée. S'il n'a jamais disposé, ou si rarement, d'une quelconque tribune pour faire valoir ses découvertes, il est probable que cela est dû autant à l'extrême difficulté d'une élaboration originale qu'à un refus évident de pédagogie. Mais cela n'est qu'une vision superficielle des choses. Par nature, les travailleurs intellectuels n'aiment guère, en général, les développements dont la vérité dépend trop étroitement de la rectitude et de la beauté du raisonnement. Or Peirce était logicien, mathématicien, disciplines où le sentiment de la forme est particulièrement aiguisé, et il suffit de parcourir ses écrits pour voir à quel point l'agencement des raisonnements y est délicat, au détriment parfois de l'évidence et, trop souvent, de
l'expression. Car la syntaxe peircienne est assez lourde

-

mais

exacte-

même si son langage est extrêmement précis, même si les mots sont travaillés, ciselés 8. Aussi ne faut-il guère s'étonner du peu d'adhésion que, de son temps, Peirce a rencontré dans les milieux intellectuels, à de brillantes exceptions près; nous pensons ici à William James 9 et John Dewey 10. Que l'on compare aux écrits de Sigmund Freud les essais de Peirce, et l'on verra à quel point l'absence de volonté de convaincre, d'attirer à soi, hante ceux-ci. Là où Freud tente à chaque détour de phrase de prendre à témoin le lecteur, l'auditeur, que l'expérience qu'il évoque est bien la sienne, là où Freud demande à chacun de se laisser porter par son texte, Peirce ne mène son dialogue qu'avec lui-même, ne se laissant détourner par aucune considération « pédagogique» : les idées s'assemblent comme des suites de définitions, théorèmes, corollaires et propriétés.
6. Des éléments biographiques sur Peirce peuvent être trouvés, en français, dans les divers

ouvrages de Gérard Deledalle (cf. Bibliographie) 7. L'œuvre écrite de Peirce, ses manuscrits et lettres, occuperaient plus de 60 000 pages du format des C.P. 8. On pourra se reporter à la traduction de Logic Mathematicspour nos remarques sur le style de of Peirce. 9. William James (1842-1910), membre d'une grande famille d'écrivains. Médecin, philosophe, psychologue, il a lancé le mouvement du « pragmatisme» dont il attribuait à Peirce la paternité. Sa grande contribution à la psychologie, Principlesof P~chology (1890) n'est pas traduite en français. 10. John Dewey (1859-1952), grand pédagogue, philosophe, psychologue américain.

- 4 -

D'une solitude refusée à une solitude acceptée, voilà peut-être un chemin de Freud à Peirce. Pourtant tous deux savaient bien qu'aucun dialogue présent ne tient devant le jugement de l'avenir, c'est-à-dire devant l'effet de la parole: aussi ne faut-il pas juger de la place de ces œuvres avant que les conséquences de leur accomplissement soient perceptibles. Freud ne disait-il pas que se plaindre d'être mal jugé et invoquer des esprits meilleurs n'a guère de sens puisqu'aussi bien il n'y a pas d'instance auprès de laquelle pourrait être déposée cette plainte Il ? L'auteur du «discours de Rome» savait cela: bien loin que les «mille e tre» qui l'entouraient fussent ses interlocuteurs immédiats, Lacan parlait pour la langue; il affinait ses concepts, les articulait, afin que ceux-ci prissent leur place dans le discours. Pour que ses commentateurs et ses épigones ne pussent jamais prétendre se référer à une forme définitive de sa pensée, il a toujours pris soin de mériter le surnom d'Héraclite -1'« obscur» réclamant de tous qu'on ne le compnt pas trop vite afin de laisser prendre son « erre» à ce qu'il élaborait. Il disait avoir réussi à préserver 1'« illecture » de ses textes. Peirce, Freud, Lacan: de la naissance du premier à la mort du dernier, un siècle et demi s'est écoulé dont il est impossible de dire sans pédanterie quelle a été la portée. Nous ne nous fixons pas comme but de tracer - même à grands traits - un tableau de l'évolution de la pensée dans cette période. L'objet de notre présent travail es t de montrer en quoi deux œuvres quasi-contemporaines - celle de Peirce et celle de Freud - qui se sont développées parallèlement, ont trouvé par Lacan un point de jonction et, ce faisant, s'enrichissent mutuellement, mettant ainsi en œuvre une logique de l'après-coup, logique freudienne, dont nous verrons que Peirce a jeté plus que les fondements. Il serait du plus grand intérêt - et nous espérons que des recherches seront faites sur ce point dans l'avenir - de savoir comment dans le cours de leurs travaux, Peirce et Freud ont pu s'influencer. Nous pensons ici à deux éléments qui pennettraient d'étayer cela: d'une part la rencontre de Freud et de William James - ami et élève de Peirce - en 1909, d'autre part le fait qu'en 1902 ce dernier, dans deux ouvrages distincts, aborde la question de l'inconscient La rencontre à laquelle nous faisons allusion ici est loin d'être quelconque. Voici ce qu'en dit Freud dans Sigmund Freud présenté par lui-même: Une rencontre avec le philosophe William James me laissa également une impression durable. Je n'oublierai jamais cette petite scène où, au milieu d'une promenade, il s'arrêta brusquement, me confia sa

Il. Cf. Sigmund Freud présenté par lui-même.

- 5 -

serviette et me pria de continuer à marcher, en disant qu'il me rejoindrait dès qu'il serait débarrassé de l'accès d'angine de poitrine qu'il sentait imminent. Il mourut du cœur un an plus tard; j'ai toujours souhaité depuis avoir une impavidité comparable à l'approche de la fin de ma vie 12. Nous ferons peu de références à l'histoire dans le cours de notre travail. N os préoccupations iront vers les concepts et non vers leur genèse. Toutefois, lorsqu'une notion aura à être saisie dans son histoire, nous l'indiquerons. Bornons-nous donc à donner simplement quelques repères temporels. A la naissance de Freud, Peirce a 17 ans. Fils du mathématicien Benjamin Peirce, Charles Sanders était à ce moment-là déjà largement initié à la logique - il lit la Logique de Whately à 13 ans -, et à l'étude de Kantqu'il mène sous la direction de son père à 16 ans. Quand naît Lacan, Freud a 45 ans. L'intetprétation des rêvesvient d'être publiée, ainsi que Psychopathologie de la vie quotidienne. L'architecture de la« psychoanalyse» est constituée, mais Freud est bien solitaire. La rencontre avec Jung n'a pas encore eu lieu. Peirce a alors 62 ans. Son œuvre, sans être achevée, est, quant à l'essentiel, en place. Lorsqu'il meurt, à 75 ans, Lacan a 13 ans et Freud 58. Notons que la seconde topique freudienne ne sera élaborée qu'un peu moins de 10 ans plus tard. Quand, cent ans après la naissance de Peirce, Freud meurt en exil, Lacan, qui a 38 ans, a commencé à se faire un nom dans les milieux psychanalytiques français 13. A partir de ces années-là jusqu'à sa mort en 1981, Lacan ne cessera de se consacrer à une relecture de Freud qui est en fait, comme toute bonne lecture, une authentique création. Ainsi que nous l'avons fait remarquer 150 ans se seront donc écoulés dans l'intervalle séparant la naissance de Peirce de la mort de Lacan. Aussi, dans la sorte de dialogue à trois voix que nous allons tenter ici de fonner, sommes-nous conscient de l'immensité de ce qui va nous manquer pour établir, si peu que ce fût, le contexte. Dialogue à trois voix, avons-nous dit : voilà qui exige une explication. En fait, la structure réelle de notre propos sera celle d'un dialogue et d'un chœur. Mais à chaque étape de notre développement, les trois protagonistes seront différents. Si nous nous bornons aux trois premiers chapitres, il est facile de voir que si, dans les deux premiers, le dialogue est celui de Lacan et Peirce - sur le signifiant, sur les catégories - le chœur est tenu par Freud. C'est en effet compte tenu de la découverte freudienne que ce dialogue prend son

12. Op. cil. p. 88. 13. Cf. Histoire du mouvement psychanalytique en France d'Elisabeth Roudinesco.

- 6 -

sens dans notre propos. Dans le troisième chapitre, nous faisons dialoguer directement Freud et Peirce: or sur la question du transfert, qui mieux que Lacan est capable de soutenir le rôle de celui qui dévoile le sens profond de cette matière? Bien entendu, nous ne présenterons pas ici de manière explicite un dialogue Lacan/Freud dans la mesure où de nombreux ouvrages en traitent remarquablement - nous en citons quelques-uns au cours de notre travail. Toutefois, et nous soulignons ceci dans notre dernier chapitre, ce dialogue est implicite dans bien des développements. Nous avons vu qu'en réalité aucun de ces dialogues n'a réellement eu lieu. Même s'il a eu l'occasion lors de ses conférences américaines d'aborder personnellement tel ou tel psychologue ou philosophe, on peut penser que Freud ne retira rien d'essentiel, quant à l'élaboration de son œuvre, de ces rencontres. Il était fasciné par ce qu'il qualifiera d'« accomplissement d'un rêve diurne»: le proscrit était enfin accueilli par une communauté scientifique. «La psychanalyse », dira-t-il dans l'ouvrage cité plus haut, «n'était plus une formation délirante, elle était devenue une part précieuse de la réalité» 14. Par contre on peut gager que l'intérêt de James avait été depuis longtemps attiré par les productions de Freud. Or les relations de Peirce et

James

étaient suffisamment étroites pour qu'on puisse considérer que ce n'est pas par hasard que Peirce, en 1902, entame une série d'articles visant, entre autres matières, à accorder une place à l'inconscient 15. Bien entendu, ceci peut aussi être attribué à quelque chose qui était «dans l'air» de l'époque, et notre hypothèse demanderait à être étayée. Ce sujet n'était pas assez préoccupant pour que nous nous engagions dans cette recherche. Enfin, et pour en terminer momentanément avec cette question de la place de James, nous pouvons noter que vers la fin de sa vie, Niels Bohr - que nous retrouverons marginalement dans la conclusion de notre travailreconnaissait une dette philosophique conséquente envers ce même James, particulièrement sur la continuité du processus de la pensée. Notre grand prédécesseur en ce qui concerne l'établissement de liaisons entre Peirce et Freud est Lacan. A de multiples reprises, dans des articles, des séminaires, des conférences, il fera référence à Peirce. Peirce n'est pas cité dans les Écrits de 1966 ; pourtant en 1962, dans son séminaire sur 1'«identification », Lacan indique: J'ouvrais récemment un excellent livre d'un auteur américain dont on peut dire que l'œuvre accroît le patrimoine de la pensée et de

14. Sigmund Freud presentépar lui-même p.88. 15. On trouve, dans la bibliographie de L'intnprétatiun des ms, des références à Jastrow qui, en 1903, publie deux articles, sur les rêves et sur l'inconscient Or Jastrow a travaillé avec Peirce, en particulier à l'occasion de la préparation du petit article dont nous parlons dans cet ouvrage à propos du seuil des petites différences dans la sensation.

- 7 -

l'élucidation logique. Je ne dirai pas son nom parce que vous allez chercher qui c'est. Et pourquoi est-ce que je ne le fais pas? Parce que, moi, j'ai eu la surprise de trouver dans les pages où il travaille si bien un tel sens si vif de l'actualité du progrès de la logique, où justement mon huit intérieur intervient. Il n'en fait pas du tout Je même usage que moi. Néanmoins je me suis amené à la pensée que quelques mandarins parmi mes auditeurs viendraient me dire un jour que c'est là que j'ai pêché.(u.) Pour le logicien en question, il y a longtemps qu'il est mort, et son petit huit intérieur précède incontestablement sa promotion ici. Mais quand il entre d'un bon pas dans son examen de l'universelle affinnative, il use d'un exemple qui a le mérite de ne pas traîner partout. Il dit: «Tous les saints sont des hommes, tous les hommes sont passionnés, donc tous les saints sont passionnés. » 16 Nous pouvons identifier Q) ici Peirce dans son analyse des diagrammes d'Euler 17. Vers la fin de ce même séminaire il se référera 18 au quadrant. C'est la plus ancienne référence à Peirce que nous connaissions chez Lacan. Nous avons, depuis, eu l'occasion de rencontrer Jacques Riguet dont on connaît le rôle auprès de Lacan - il l'a initié aux mathématiques et particulièrement à la logique. Il nous a dit avoir évoqué l'existence de Peirce devant Lacan vers 1957 Mais son premier emprunt à celui-ci fut la question du Quadrant 19, à savoir ce par quoi Peirce contestait radicalement la logique d'Aristote -lui préférant celle des Épicuriens, des Stoïciens et de certains Scolastiques. Il tentera de pousser l'élaboration logique des quantificateurs et de leur rapport à l'existence pour fonder des positions subjectales en tennes de « tout» et de « pas-tout». Une deuxième référence à Peirce est présente chez Lacan et concerne les catégories. Tout en rendant hommage à Peirce sur la construction des trois catégories, il lui adresse un reproche sensible sur l'ordre de leur succession. (00')Tout objet, sauf l'objet dit par moi a, qui est un absolu, tout objet tient à une relation. L'ennuyeux est qu'il y ait le langage, et que les relations s'y expriment avec des épithètes. Le épithètes, ça pousse au oui ou non. Un nommé Charles Sanders Peirce a construit là-dessus sa logique à lui, qui, du fait de l'accent qu'il met sur la relation,
16. Tome II p.449. 17 Gmphs-1903,. 4.350 etsq. 18 t.II, p.535. 19. On trouvera plusieurs exposés de Peirce sur le Quadrant en 2.455 à 460 (Grand Logic 1880), par

- 1903), et en 3.177 exemple.

à 179 VJmericon J01l111fl1 Mathematics, vo1.3, pp.15/57 of

-8-

l'amène à faire une logique trinitaire. C'est tout à fait la même voie que je suis, à ceci près que j'appelle les choses dont il s'agit par leur nom - symbolique, imaginaire et réel, dans le bon ordre. Car pousser au oui ou non, c'est pousser au couple, parce qu'il y a un rapport entre langage et sexe, un rapport certes pas encore tout à fait précisé, mais que j'ai, si l'on peut dire, entamé. (...) » 20 Nous verrons en conclusion comment nous pouvons retrouver ce rapport du langage au sexe. Ce sont ces deux références qui nous ont encouragé à entamer notre travail - dont nous allons maintenant parler plus directement - par des considérations sur la sémiotique et sur les catégories. Le chapitre 1 sera consacré essentiellement à un premier rapprochement «naïf» entre la notion peircienne de représentement 21 et la notion lacanienne de signifiant Nous montrerons que la définition même du représentement chez Peirce conduit à considérer le signifiant comme un représentement. Outre la définition, c'est bien parce que Lacan s'était, dès l'origine, démarqué du dyadisme de la théorie saussurienne du signe, qu'un tel rapprochement es t possible. La pierre liminaire de cette démarcation es t la question de l'objet. Sous les espèces de la « barre» qui offre une résistance dans l'abord du « signifié », Lacan rejoint en partie la conception peircienne de 1'«objet dynamique». Dès lors la question de la signification comme possible est posée. Nous verrons que ce que Lacan va dénommer «point de capiton» (ancêtre du Sv a son répondant chez Peirce sous le tenne de «précepte». Dans les deux cas, il s'agit d'envisager théoriquement 1'« ancrage» de la signification dans le monde. Dès lors, il faut rechercher les bases théoriques d'un tel processus. C'est ce qui sera introduit dans Je chapitre suivant. Le chapitre 2 nous amènera donc à nous pencher sur le statut de la représentation et du monde des «objets ». Les réponses de Peirce et Lacan à cette question de la représentation, pour être toutes deux «triadiques», n'en sont pas moins nettement distinctes. Ce que Lacan trouve dans l'expérience de langage qu'est la psychanalyse, Peirce l'inscrit dans un système philosophique, la« phanéroscopie ». Toutefois, la dimension d'« observable» exigée dans cette doctrine atténue la distinction. Nous verrons, une fois exposées les différentes conceptions catégorielles, Im~ginaire, Réel et Symbolique chez Lacan, Priméité, Secondéité et Tiercéité chez Peirce, que de
20. P.33. 21. Ce tenne, inventé par nous quoique présent en vieux français (depuis Saint Bernard si l'on en croit A.J. Greimas), traduit le tenne de Peirce « représentement ». Pourquoi utiliser une traduction pour un mot « sacré» chez les peirciens ? Sans doute parce que Peirce lui-même le trouvait long et horrible. Représentementest long, certes, mais j'ai la faiblesse de ne pas le trouver horrible!

- 9 -

nouvelles conceptions sont mobilisées afin de saisir l'abord de ces catégories. Introduction sera alors faite aux notions de hasard et de continuité. C'est alors que nous pourrons montrer, dans le chapitre 3 22, que la découverte freudienne du « transfert» a son correspondant dans l'établissement par Peirce de ce qu'il appelle le « pouvoir» du signe. Distinguant alors signe et sémiose, c'est-à-dire le potentiel de l'actuel, nous verrons que l'évolution de la notion de transfert chez Freud permet d'affecter à celle-ci une dimension dans l'ordre de la sémiose. Le trans fert es t le phénomène par quoi le signe dispose d'un pouvoir de développement; il caractérise le passage d'un signe à un signe interprétant. Nous illustrerons ce phénomène par un cas clinique. Les premier linéaments du modèle que nous allons construire chapitre après chapitre sont posés. Il s'agissait donc dans ces trois premiers chapitres d'introduire à notre travail: correspondance signifiant/ représentement, catégories de Lacan/ catégories de Peirce, transfert/ pouvoir du signe; voilà les trois points qui se laissent saisir dès l'abord. Pour passer de ce stade somme toute descriptif à une élaboration réelle sur les concepts, il nous faudra mettre en place l'appareil symbolique. Celui-ci est essentiellement constitué par la notion de « structure». Aussi, dans le chapitre 4, montrerons-nous ce qu'il nous faut entendre par « structure» afin que les rapprochements entre Lacan et Peirce livrent tous leurs produits. Une fois définie, nous verrons que la structure a les plus grands rapports avec les nombres. Ayant établi cela, nous étudierons la notion de continuité avant d'aborder celle de sémiose. La « structure» ainsi dégagée dans toute sa généralité, nous montrerons en quoi cet abord des choses es t généralement peu compris dans la littérature actuelle sur la question. Nous présentons dans le chapitre suivant, chapitre 5, le modèle que nous proposons pour la sémiose. Cela nous amène à reprendre les divisions catégorielles de Peirce afin de dégager son importante « di »vision trichotomique des signes. Le modèle proposé est produit à partir d'un texte de Peirce signalé par G. Deledalle dans ses Écrits sur le signe. Le modèle qui en est directement issu va pennettre de rassembler en un diagramme les différents éléments produits par Peirce dans le signe, à savoir, outre Je représentement, l'objet et les interprétants successifs, deux objets, immédiat et dynamique, et trois interprétants, immédiat, dynamique et final. Nous verrons alors, à partir de l'analyse d'un des rares textes où Peirce donne un exemple de sémiose, se dégager la notion de «queue de sémiose» qui permet de saisir le rôle et la place effective de l'interprétant final.

22. Ce chapitre est une version légèrement modifiée d'un article que nous avons publié dans Estudis semiotics/Estudios semioticos VoI6/7, pp. 68/82, 1986.

- 10 -

Disposant maintenant d'un modèle pour la sémiose, nous reprenons dans le chapitre 6 les éléments que nous avions laissés de côté après les avoir introduits, essentiellement le transfert et le signifiant Pour ce qui concerne le premier, nous montrerons son lien avec les différents interprétants, ce qui permettra de considérer les divers niveaux, observables dans la pratique, où se situe le transfert Quant au second, le signifiant, sa place comme fondant le sujet y sera analysée. Nous verrons comment le signifiant est repérable dans la classification de Peirce. Mais nous verrons aussi que la conception du sujet produite par Lacan a été d'une certaine manière anticipée par Peirce, ce qui nous amènera à nous pencher sur la question difficile du Percept et du Jugement Perceptuel. Mais, précisément, cette question est à la base de l'élaboration de Freud concernant la position de l'inconscient Ainsi le chapitre 7 sera-t-il consacré à l'analyse de cette question. On sait que Lacan a pu dire vers la fin de sa vie: «l'inconscient, c'est de Lacan» 23. C'est dire que l'apport que celui-ci a réalisé sur la nature de l'inconscient était considéré par lui comme décisi£ C'est qu'en effet, Lacan a repris l'inconscient freudien pour l'amener à un statut que son fondateur n'avait pas, comme tel, détenniné. Une partie du chapitre est précisément consacrée à l'étude des fondements de l'inconscient tels que Freud les a posés. Puis, suivant en ceci Lacan, nous nous efforcerons de reprendre ces fondements et de les assurer sur des bases logiques, c'est-à-dire, en utilisant le modèle de la sémiose. Nous montrerons ensuite que la conception peircienne sinon de l'inconscient, du moins de processus inconscient, peut pennettre de retrouver celle que Lacan a donnée. Nous aborderons à ce propos la notion d'« habitude» dans un sens qui n'est pas celui généralement envisagé, à savoir dans le sens de loi, ou plutôt d'établissement ultime d'une loi. L'« habitude» de Peirce est la loi vivante, c'est-à-dire dans un processus continu de pensée, et n'a rien à voir avec ce que le behaviorisme en fera. Nous rencontrerons à ce propos la notion d'« insight» et les différents modes d'inférence. La base sémiotique de ce retour sur les fondements de la psychanalyse nous amènera à étudier dans le détail les notions de causalité et de détermination afin de saisir le maniement de notre modèle. C'est dans ce chapitre 8 que nous développerons la doctrine peircienne de 1'« agapasme » qui va nous pennettre de retrouver les notions de libido, d'identification et de transfert, comme directement issues de la conception continuiste de la pensée. Dès lors, les éléments essentiels qui constituent les fondements de la psychanalyse auront été présentés et articulés.

23. Extrait d'OmiœrN°9, p.lO: « (...) L'inconscient donc n'est pas de Freud, il faut bien que je le dise, il est de Lacan. Ça n'empêche pas que le champ, lui, est freudien.(...) ». - 11 -

Le chapitre 9 sera consacré à la reprise du «stade du miroir» qu'a élaboré Lacan dans les années trente et auquel il a donné l'importance que l'on sait. Nous montrerons dans ce chapitre qu'il s'agit là d'une propriété du modèle et que ce stade s'avère constitutif de celui-ci. Nous pourrons alors reprendre la question laissée en suspens de la métaphore et de la métonymie et nous montrerons qu'avec l'image, elles constituent la possibilité des trois éléments de la représentation dans ses liens à l'objet. Enfin, le chapitre 10 présentera le demier développement de notre modèle, et nous verrons que celui-ci ouvre à plusieurs types de sémiose, déjà analysés par Lacan comme les «quatre discours». Cela nous obligera à reprendre la question de la pulsion comme ce qui recouvre la connexion dynamique des interprétants. Nous retrouverons alors la distinction freudienne Préconscien t/ Inconscient. Dans la conclusion nous dégagerons l'importance, dans la compréhension peircienne de l'évolution, des processus involutifs. Nous verrons que la dualité involution/ évolution est à l'œuvre dans tous les textes abordés. Nous poserons pour terminer un cadre d'ouvertures à une recherche future. Car l'ensemble de notre travail vise à poser la question des fondements de la psychanalyse sous un autre jour. Si la logique - et donc la sémiotique - a été notre guide, c'est à Lacan que nous le devons. L'évolution de sa pensée l'a mené de la linguistique - qu'il n'a jamais considérée que dans ses fondements - à la logique. Ses derniers écrits le démontrent clairement. Aussi nous sommes-nous appuyés sur cette évolution et sur les raisons de celle-ci pour aborder les principaux concepts de la psychanalyse avec l'outil de la sémiotique dont, pour Peirce, la logique est un autre nom 24. La nature même de ce travail de rapprochement de concepts opérant dans des champs et des cadres si différents, nous a contraint d'adopter une méthodologie qu'il nous faut maintenant expliciter. Celle-ci tient à la fois de la spirale, dans sa dynamique, et de la tresse, dans sa structure. Car il s'agissait pour nous de découvrir des points communs, de saisir en quoi tel ou tel élément du discours peircien, par exemple, pouvait d'une certaine manière se retrouver - sous une forme différente - dans les discours de Lacan ou de Freud. Nous ne disposions pas d'un cadre général couvrant la totalité de ces trois discours; car, n'est-ce pas, il n'y a pas de métalangage I C'est en cela qu'est justifiée la notion, mise en avant plus haut, du dialogue et du chœur. La spirale est une bonne image pour saisir ce que nous faisons, par exemple, en analysant les rapports entre le représentement et le signifiant
24. « La logique, dans son sens général, comme je crois l'avoir montré, n'est qu'un autre nom de la sémiotique (sémeiotiké), la doctrine quasi-nécessaire ou fonnelle des signes.(...) » 2.227, B.S., p.120.

- 12-

Nous verrons dès le chapitre suivant que par définition, le représentement tel qu'il est défini par Peirce recouvre logiquement le signifiant tel qu'il est promu par Lacan. Partant de cette forte position, nous serons amené, chapitre après chapitre, à analyser les conséquences que l'un et l'autre tirent de leurs définitions respectives. Chaque fois qu'il nous sera possible d'indiquer des conséquences similaires, nous le ferons, quitte à aller quelque peu au-delà de ce que l'un ou l'autre a effectivement articulé. Ce sera le cas, dans l'exemple choisi, pour la question du sujet chez Peirce. Nous serons conduit, sur ce chemin, à produire des hypothèses qui auront à être vérifiées par les conséquences qu'elles engendrent. Nous pensons ici à la définition du signifiant comme impliquant le légisigne. Et ce n'est parfois qu'à la fin de l'étude toute entière que pourra apparaître la relation effective que ces deux notions ont entre elles. Cette démarche, comme celle de la « tresse» qui lui est subordonnée, recèle pourtant un solide inconvénient, manifeste à la lecture cursive de ce travail. Nous serons constamment obligé de repousser toujours plus loin, parfois jusqu'à la conclusion, l'élucidation d'un concept. Ceci nous amènera souvent à indiquer dans lequel des chapitres suivants la notion sera reprise et précisée. L'image de la tresse provient de ce qu'en opérant comme nous venons
de l'indiquer, ce sont parfois plusieurs concepts

-

et c'est

parfaitement

nonnal, compte tenu du fait qu'ils n'ont de sens qu'articulés - que nous manierons simultanément. Nous pensons ici à la triade signifiant/ inconscient/ refoulement, qui se noue à la triade représentement/ sémiose/ interprétant final, sans que pour cela on puisse indiquer une identité des tennes qui composent l'une avec ceux qui composent l'autre. Car nous ne disposons pas nécessairement d'un correspondant identifiable de l'une à l'autre des démarches: là, c'est le phénomène même à analyser qui sera notre guide - d'où l'importance que nous accordons au phénomène d'« insight », par exemple. La « tresse» sera particulièrement évidente pour tout ce qui concerne la notion d'« inconscient ». Si l'inconscient avait été notre seul objet d'étude, nous aurions pu, il est vrai, disposer les choses autrement, en traçant à grands traits une perspective cavalière de cette notion. L. Whyte, dans son livre sur l'inconscient 25, s'essaye à cela. Pourtant il ne peut vraiment expliquer pourquoi ce concept

-

qui existait

bien avant Freud

-

semble

trouver

son point

d'origine

dans

l'œuvre de ce dernier. Nous donnerons pour notre part l'explication suivante,

qui tient à la méthode «pragmaticiste» de Freud. Celui-ci affinne 26 que
d'une part l'hypothèse en elle-même n'es t pas plus absurde que celle qui
de

25. L'inaJ1I$rient vant Frmtl. Ce livre trace l'histoire de la notion d'inconscient ou d'inconscience a la fin du XVIIème siècle à nos jours. 26. In Métapgchologiepp.66/74.

- 13 -

consiste à identifier le psychique et le conscient, et que d'autre part, on peut fonder sur elle une pratique couronnée de succès qui influence le cours des processus conscients. Voilà nouées abduction et induction. Qu'importe alors que le système déductif construit par Freud s'avère, de quelque manière que ce soit, défaillant: une réalité a été mise à jour, elle a pour nom « inconscient». En ce sens-là sans doute faut-il considérer comme une boutade ce «l'inconscient, c'est de Lacan» cité plus haut. L'inconscient freudien tire ainsi son efficacité conceptuelle de sa mise en œuvre. Il a certes un aspect spéculatif, mais ce n'es t plus son caractère essentiel. Toute reprise du concept dans un système déductif devra tenir compte des acquis « inductifs» de la notion. C'est ce que nous n'oublierons pas dans notre travail. A la fin de notre étude nous aurons ainsi pu retrouver derrière Je « représentement» de Peirce, le «signifiant» de Lacan, du moins pour l'essentiel, à savoir le fait d'être un «quantum» de pensée. Du caractère dialogique de la sémiose, nous aurons pu déduire l'essentiel de la division du sujet, non sans montrer la place que ce demier tient des nombres. La continuité du processus de pensée, en liaison avec cette division, nous aura conduit à poser l'inconscient comme la possibilité de la limite de tout processus récurrent à l'œuvre dans la sémiose. Du fait que celle-ci a un aspect« actuel », nous aurons pu déduire le concept de « pulsion» comme un autre nom de la chaîne des interprétants dynamiques. Mais une telle chaîne réfère à l'interprétant final, donc à l'habitude, donc à un organisme. Même si ce demierpoint aura peu été développé dans notre étude, il n'en a pas moins son importance tant dans la théorie que dans la pratique. Si nous n'avons pas détaillé les liens que l'interprétant final a avec le corps, c'est parce qu'une telle étude peut, dans le cadre que nous avons tracé, se déployer maintenant par elle-même. Nous ne pouvons achever cette introduction sans quelques considérations « techniques ». 1 - Dans le cours du texte, les citations de Peirce provenant des Co/kcted Papers 27 sont indiquées, en notes ou à la fin de la citation, suivant une tradition largement établie et à laquelle nous ne dérogeons pas, par un signe du type: (1.275), où « 1 » représente le tome des Co/kcted Papers, et « 275» le numéro du paragraphe dans le tome. La liste des paragraphes utilisés est donnée dans la bibliographie. Si la traduction provient des Écrits sur le signe,nous indiquons à la suite le numéro de page. Nous utiliserons les

27 CollededPapersofChadesSandersPeirœ, vol. I à VIII, The Belknap Press of HatVard University Press, Cambridge, Massachusetts.

- 14 -

abréviations suivantes: C. P. pour CoUectedPapers et E. S. pour Écrits sur le signe. 2 - Les extraits de Peirce sont présentés en français. Lorsque la provenance des traductions n'es t pas indiquée dans le texte même, il s'agit d'une traduction personnelle. 3 - Les «annexes» sont composées de trois documents. a) - En annexe 1, un de nos petits essais, non publié, sur la constitution du signe de la soustraction. L'essentiel des idées développées dans la thèse nous y semble présent sous forme d'ébauche. Son intérêt par rapport à notre travail est de présenter «in vivo» l'irruption d'un signe. b) - En annexe 2, nous présentons le résumé d'une série de conférences que nous avons eu l'occasion de faire à la demande de responsables de séminaires sur les
enfants

-

dans

des hôpitaux

psychiatriques

ou des maisons

d'enfants-,

de groupes de recherche sur l'enseignement des mathématiques ou de groupes d'instituteurs de l'éducation spécialisée. Le sujet est suffisamment lié à la constitution du « je», à la récurrence présente dans la symbolisation, et ce d'une manière concrète, pour que nous ayons jugé bon de la faire figurer
ici. c)

-

En annexe

3, nous

présentons

une traduction

d'un

grand

texte

de

Peirce « La logique des mathématiques», bien de nos abductions.

dont l'étude a été à l'origine de

- 15 -

Lorsque nous pensons, nous avons présent à la conscience quelque sentiment, image, conception ou autre représentation, qui sert de signe. Mais il s'ensuit de notre existence propre (qui est prouvée par l'occurrence d'ignorance et d'erreur) que tout ce qui est présent à nous est une manifestation phénoménale de nous-mêmes. Consequencesof Four Incapacities- PEIRCE (1868)

I. Le Représentement chez Peirce et le Signifiant chez Lacan
Ainsi que nous l'avons indiqué en introduction, nous allons tenter dans ce travail d'établir des points de jonction entre Lacan et Peirce, et donc d'une certaine manière, de constituer une relation triadique entre Freud, Peirce et Lacan. Ce chemin n'es t guère difficile à parcourir dans la mesure où Lacan
lui-même, à de multiples reprises - nous avons cité quelques extraits de ses interventions - a établi des ponts entre sa réflexion et celle de Peirce; c'est

dire qu'au fond ce travail n'es t guère original sur ce plan. Il nous faut noter tout de suite qu'une sorte de malédiction est attachée à l'œuvre de Peirce. Celui-ci a été consulté, cité par certains des plus grands mais on peut estimer qu'il a été par eux passablement trahi : nous n'oserions dire pas assez lu. Il est vrai que le style et la pensée de Peirce sont difficiles, voire rébarbatifs: il dira parfois lui même que certains de ses textes sont «ill-fitting)>I Cela n'excuse en rien, bien entendu, les auteurs en question 28. Par ailleurs, quelques concepts de Peirce sont d'une utilisation classique en linguistique. Nous faisons référence ici à la trichotomie Icône, Indice et Symbole. Or cette trichotomie ne prend son plein sens que, d'une part, de la définition du signe que produit Peirce 29,
28. Pour un détail des critiques que l'on peut faire, par exemple, à Benveniste dans son approche de Peirce, on pourra consulter l'article de Joëlle Réthoré sur ce sujet: « Benveniste lecteur de Peirce? ». 29. On pourra consulter les travaux de Gérard Deledalle cités en bibliographie.

penseurs exemple

et linguistes

de notre

époque

-

Jakobson

ou

Benveniste

par

-

-17 -

d'autre part, des deux autres trichotomies qui, de n'être ni adoptées ni produites, peuvent amener à certains contresens. Nous pensons ici aux rapports du légisigne et du symbole, par exemple. Tout symbole est nécessairement un légisigne comme le veut la hiérarchie des signes liée à celle des catégories, mais la réciproque n'est pas vraie 30. Mais nous aurons l'occasion d'aborder cela dans le corps de notre travail. Il semble que, par contre, Lacan n'ait pas eu le même type d'approche de Peirce. Nous ignorons - faute de documents appropriés la date approximative où il rencontre celui-ci, le lit pour la première fois; mais il semble que le chemin propre parcouru par Lacan dans l'utilisation qu'il fait de la linguistique post-saussurienne, l'amène assez rapidement à retrouver ce que Peirce avait quant à lui énoncé plus de cinquante ans auparavant Bien entendu, le vocabulaire de Lacan était déjà largement en place lorsque cette rencontre s'est faite, et nous ne nous étonnerons pas de ne pas retrouver sous la plume de Lacan - on devrait dire plutôt sous celle de ses auditeurs -les termes mêmes que Peirce avait élaborés. Une part de notre travail sera donc de retrouver denière les principaux concepts que Lacan a produits, ceux de Peirce, ou tout au moins nous aurons à prouver qu'ils ont certains rapports. Les champs de travail de l'un et de l'autre étaient suffisamment distincts pour que nous ne nous attendions pas à trouver une simple identité des tennes. Toutefois nous ne pourrons pas faire l'économie des rapports entre Peirce et Freud. Ils vivaient à peu près à la même époque. Les principales découvertes de Peirce étaient réalisées au moment où Freud fondait la Psychanalyse. Il semble qu'ils ne se soient pas lus. Il n'est nulle trace des ouvrages de Freud dans les écrits de Peirce. Cela aurait pu se produire: Peirce lisait parfaitement l'allemand et possédait une connaissance étendue des productions d'auteurs allemands. Nous avons pu, en particulier, trouver de multiples références à von Hartmann, pour ne citer que lui, dans les réflexions de Peirce sur la psychologie, et particulièrement sur l'inconscient On sait que Freud, pour sa part, a défini le concept d'inconscient par opposition précisément à celui que Hartmann avait produit. Nous évoquerons cela plus loin. Par ailleurs, l'ouvrage princeps de Freud, L'intetprétation des rêves,est anivé en Amérique bien tard pour que Peirce ait pu en prendre connaissance. Freud était aussi un homme de vaste culture, et s'il n'a pas cité Peirce, c'est que celui-ci - et c'est une raison suffisante - était assez peu publié. Nous pouvons quant à nous rêver à ce qu'aurait été cette rencontre, mais
30. L'exposition de la division peircienne de signes se trouve pp. 179/183 de B.S. et le commentaire de Gérard Deledalle,pp. 230/245 en fournit une utile approche. Robert Marty en a donné une fonnulation mathématique élégantedans divers numéros de Semiosis.
- 18 -

Peirce était surtout connu comme logicien, ce qui n'était pas de nature à pennettre à Freud de se frotter à lui, même s'il avait une certaine formation en logique: ses remarques dans L'Interprétation des rêves, par exemple, l'attestent 31. La plupart des œuvres de Peirce n'existent encore actuellement que sous forme de manuscrits, et seule une infime partie a été portée à la connaissance du public, tant de son vivant qu'actuellement 32. Dans les Écrits, Lacan fait de multiples références à Saussure. Dans un premier temps, frappé des rapports qu'il croit discerner entre la construction du rêve et ce que la linguistique est en train d'élaborer comme science à travers l'héritage saussurien, Lacan tente de les mettre en parallèle. Il va justifier la non-utilisation par Freud des éléments de la linguistique en mettant en avant le fait que celle-ci n'avait pas encore vu le jour comme science. Nous savons maintenant qu'il n'en est rien, puisque la sémiotique peircienne établit les fondements d'une linguistique: bien des articles de Peirce portent sur la langue et sont les traces d'une linguistique en gestation

-

et bien plutôt

en enfance

33.

Voici quelques textes où Lacan déclare s'inscrire dans la lignée saussunenne: Ne sont-ce pas là, en effet, les trois registres, objets des trois ouvrages primordiaux où Freud a découvert les lois de l'inconscient et où, si vous les lisez ou les relisez avec cette clef, vous aurez la surprise de constater que Freud, à énoncer ces lois dans leur détail, n'a fait que formuler avant la lettre celles que Ferdinand de Saussure ne devait mettre au jour que quelques années plus tard, en ouvrant le sillon de la linguistique moderne. Ce rudiment est la distinction du signifiant et du signifié dont on honore à juste titre Ferdinand de Saussure, de ce que par son enseignement elle soit maintenant inscrite au fondement des sciences humaines. Notons que, même mention faite de précurseurs comme Baudouin de Courtenay, cette distinction était parfaitement claire aux anciens, et attestée dans Quintilien et Saint-Augustin. Pour pointer l'émergence de la discipline linguistique, nous dirons qu'elle tient, comme c'est le cas de toute science au sens moderne, dans le moment constituant d1un algorithme qui la fonde. Cet algorithme es t le suivant:
31. Rappelons que Freud a suivi les cours de Brentano. 32. On doit à Gérard Deledalle la première publication en français de morceaux choisis de Peirce, dans B.S. dont nous faisons ici une abondante utilisation. Il est intéressant de noter ici que c'est grâce à l'intervention de Jacques Lacan, qui dirigeait alors une collection aux Editions du Seuil, que cette publication - longtemps différée - a été possible. 33. On pourra se référer à la thèse de Joëlle Réthoré sur la« Grammaire Phanéroscopique ».

- 19 -

Sis qui se lit : signifiant sur signifié, le « sur» répondant à la barre qui en sépare les deux étapes. Le signe écrit ainsi, mérite d'être attribué à Ferdinand de Saussure, bien qu'il ne se réduise strictement à cette forme en aucun des nombreux schémas sous lesquels il apparaît dans l'impression des leçons diverses des trois cours des années 1906.07, 1908.09, 191011, que la piété d'un groupe de ses disciples a réunies sous le titre de Cours de linguistique générale: publication primordiale à transmettre un enseignement digne de ce nom, c'est-à-dire qu'on ne peut arrêter que sur son propre mouvement. C'est pourquoi il est légitime qu'on lui rende hommage de la fonnalisation S / s où se caractérise dans la diversité des écoles l'étape moderne de la linguistique 34. Nous voyons apparaître dans ces quelques citations, d'une part, la claire filiation de Lacan à Saussure: le premier la revendique et se situe, pour son élaboration, dans le droit fil des écoles dont Saussure est la référence permanente, d'autre part, nous voyons déjà là comme une première prise de distance par rapport à Saussure lui-même: l'algorithme « saussurien» S/ s est en réalité de Lacan. De nombreux commentateurs l'ont remarqué: Lacan fait une sorte de coup de force, un raid dans l' œuvre de Saussure, en s'emparant de quelque chose qui, désigné comme fondamental, n'y est pas Notons alors tout de suite que le résultat du raid en question - s'il nous est permis d'employer encore une telle formule - est non pas la dyade signifiant/ signifié (qui est d'ailleurs présentée en situation exactement inverse chez Saussure 35), mais la bam qui les sépare. De fait Lacan introduit à l'origine de son élaboration linguistique un troisième élément: la barre. Il s'avère que celle-ci jouera un rôle décisif dans la suite puisque, loin de reprendre à son compte le signe comme le revers et l'avers d'une pièce, Lacan va considérer deux flux séparés par une barre. Il ajoutera d'ailleurs : Reste que l'algorithme S/ s, si nous n'en pouvions retirer que la notion du parallélisme de ses termes supérieur et inférieur, chacun pris seulement dans sa globalité, demeurerait le signe énigmatique d'un mystère total. Ce qui bien entendu n'est pas le cas. Et pour bien marquer aussitôt la sorte de déliement que la barre autorise, il propose un apologue:

-

du moins

sous cette forme.

34. Écrits, p. 446 /447 ,p. 467 et p. 497 respectivement. 35. Cf. l'article « Le signifiant chez Lacan et le signifiant chez Saussure» de Michel Arrivée. On pourra également consulter les chapitre 1 et 2 de la Première partie de Théorieetpmlique dNsigne.

- 20-

Un train arrive en gare. Un petit garçon et une petite fille, le frère et la sœur, dans un compartiment sont assis l'un en face de l'autre du côté où la vitre donnant sur l'extérieur laisse se dérouler la vue des bâtiments du quai le long duquel le train stoppe: «Tiens, dit le frère, on est à Dames t - Imbécile I répond la sœur, tu ne vois pas qu'on est à Hommes. » Puis il en donnera le commentaire suivant: Outre en effet que les rails dans cette histoire matérialisent la barre de l'algorithme saussurien sous une forme bien faite pour suggérer que sa résistance puisse être autre chose que dialectique, il faudrait, c'est bien l'image qui convient, n'avoir pas les yeux en face des trous pour s'y embrouiller sur la place respective du signifiant et du signifié, et de ne pas suivre de quel centre rayonnant le premier vient à refléter sa lumière dans la ténèbre des significations inachevées. Mais Lacan va reconnaître bien vite que l'emprunt fait à Saussure doit être plus activement aménagé. Cela viendra à propos de la correspondance, précisément, du renvoi du signifiant au signifié. Il va établir un point de divergence fondamental et qui intéresse la barre. La conception de Saussure est la suivante: il y a bien deux flux, celui du signifiant et celui du signifié, dont la jonction est assurée par des segments de correspondance. Or rien ne permet de donner un statut phénoménologique à ces correspondances: il est bien clair, et l'apologue de Lacan le montre bien, que nulle signification n'est donnée par une correspondance a priori : Toute l'expérience va là contre, qui m'a fait parler, à un moment donné de mon séminaire sur les psychoses, des 'points de capiton' requis par ce schéma pour rendre compte de la dominance de la lettre dans la transformation dramatique que le dialogue peut opérer dans le sujet 36. Ce point de capiton, Lacan en construit le concept dans le séminaire sur les psychoses. Sans détailler ici la façon si séduisante dont il le présente dans l'ensemble du chapitre (<< Oui, je viens dans son temple... »), nous nous bornerons à en indiquer la fonction. Le point de capiton est un signifiant tel qu'autour de lui, « tout s'irradie et tout s'organise, à la façon de ces petites lignes de force formées à la surface d'une trame par le point de capiton (celui du matelassier - NDR). C'est le point de convergence qui permet de situer rétrospectivement et prospectivement tout ce qui se passe dans ce discours. » 37

36. Écritr, p. 499,p. 37. SéminaireIII,

500 etp.

503

p. 303/04

- 21 -

Nous avons choisi ce moment pour introduire quelques éléments de la sémiotique peircienne. Il nous semble en effet que, moyennant un rapprochement entre le signifiant de Lacan et le représentement de Peirce, Je problème soulevé ici mérite qu'on y fasse étape. Dans les LoweD Leaures 38 Peirce va donner, en 1903, une sorte de tableau général des liaisons entre les différentes notions de représentation, signe et représentement. Cet exposé nous servira de base pour la suite de notre travail: il nous semble en effet que les 32 ans de recherches sur le signe - Peirce avait à cette époque 64 ans - sont une garantie de maturité suffisante pour considérer que ce moment de l'élaboration résume des acquis fondamentaux dans la réflexion sur la nature du signe. En premier lieu, suivant ma tenninologie, je limite le mot représentation à l'opération d'un signe ou sa relation à l'objet pour l'interprète de la représentation. Le sujet concret qui représente, je l'appelle signe ou représentement. J'emploie ces deux mots signe et représentement, différemment. Par signe, j'entends tout ce qui communique une notion définie d'un objet de quelque façon que ce soit, étant donné que ces communications de pensée nous sont familières. Partant de cette idée familière, je fais la meilleure analyse que je peux de ce qui es t essentiel à un signe et je définis Je représentement comme étant tout ce à quoi l'analyse s'applique. En conséquence, si j'ai commis une erreur d'analyse, une partie de ce que j'ai dit des signes sera fausse. Car dans ce cas, il se peut qu'un signe ne soit pas un représentement. L'analyse est certainement vraie du représentement puisque c'est tout ce que le mot signifie. Même si mon analyse est correcte, quelque chose peut se trouver être vrai de tous les signes, c'est-à-dire de tout ce que, antérieurement à toute analyse, nous serions prêts à considérer qu'il communique une notion de quelque chose, alors qu'il pourrait y avoir quelque chose que mon analyse décrit de qui la même chose n'es t pas vraie. En particulier tous les signes communiquent des notions aux esprits humains, mais je ne vois aucune raison pour laquelle tous les représentements devraient le faire 39. Ce texte pose un certain nombre de concepts de manière parfois énigmatique. Nous allons voir qu'en fait Peirce applique ici la méthode dont il donne la clef dans - en particulier -La logique des mathématiques 40.

38. Nous avons décidé de souligner les articles de Peirce, contrairement à l'usage qui prévaut, afin qu'ils apparaissent au premier coup d'œil, mais aussi eu égard à la densité de leur contenu. 39. 1.540, p. 116 40. Cf. la traduction de ce texte à la fin de l'ouvrage.

- 22-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.