Foucault et la psychologie

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Dans ce livre le grand mérite de l'auteur est de nous proposer une analyse systématique de la psychologie dans l'oeuvre de Foucault, jamais entreprise jusqu'à maintenant. Son travail s'étend de Maladie mentale et personnalité au Souci de soi. Dans le premier ouvrage, Foucault prône une psychologie matérialiste. A la fin de son oeuvre il congédie cette discipline au profit d'une esthétique de l'existence. La condamnation de Foucault par les psychiatres tient aux violentes diatribes de Henri Ey.
Publié le : mercredi 1 juin 2005
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EAN13 : 9782296405035
Nombre de pages : 284
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Foucault et la psychologie

Collection

«Épistémologie

et Pbilosopbie

des Sdenœs

» dirigée paT Angè1e Kremef' Mariem

Angèle KREMER-MARŒITl, Nietzsche: L'homme et ses labyrinthes., lm. Angèle KREMER-MARIE1TI, L'anthropologie positiviste d'Au"auste Comte, 1999. Angèle KREMER -MARIE1TI, Le projet anthropologique d'Auguste Comte, 1999. Serge LATOUCHE, FOll8d NOIlRA, Hassan ZAOUAL, Critique de la mÎson éoooomique, 1999. Jean-Charles SACCHI, ~i.Jr le développement des théories scientifiques, 19')9. Yvette CONRY, L' Évolutiou créatrice d'Henri Bergson. Im'e>.1igatioos critiques, 2000. ~èle KREMER-MARIEITI, La Symbolicité,2ooo. Angèle KREMER MARIETfI (00.), Éthique et épistém<.)kWe autum du liwe Imp.)Stu:res intellecnœl!es de Sokal et Bricmont, 200]. Abdelkader BACHrA, L'épistémologie scientifique des Lumières, 200 L kan C.AZENOBE, Techoogmèse de hl1élévision, 200 L Jean-Paul JOUft.RY, L'art paléolitlùque, 200!. Angèle KREMER MARIEITI, La philosopIrie cognitive, 2002. Angèle KREMER MARIE1TI, Ethique et méta-éthique, 2002. Michel BOURDEAU (die.), Auguste Comte et ridée de science de l'homme, 2002. Jan SEHESTIK, Antonia SOULEZ (dir.), Le Cercle de Vienne, 2002. Jan SEBESTIK, Antonia saULEZ (dir.), Wittgeru.1ein et hl philosophie a~oord'hui, 2002. Ignace HAAZ, Le concept de corps chez Ribot et Nietzsche, 2002. Pien-e-André OOOLO, Approche nominaliste de Saussure, 2001. Jean-Gérard ROSSI, La pmlosophie analytique, 2002. Jacques MICHEL, La nécessité de Claude Bernard. . 2002. . Abdelkader BACHr A, L'espace et le temps chez Newton et chez KMrt, 2002. Lucien-Samir OULAHBID, Étlùque et épistémologie du nihilisme, 2002. Anna MANCINI, La sagesse de l'ancienne Égypte pour l'Internet" 2002. Lucien-Samir OULAHBID, Le nihilisme fiançais contempomÎn, 1003. Annie PETIT (00.), Auguste Comte. Trajectoires du positivisme, 2003. Bernadette BENSAUDE-VINCENT (00.), BI1IIlO BERNARDI (00.), Roosseau et les sciences, 2003. Angèle KREMER-MARlEITl, Cours sur la première Recherche Logique de Husserl, 2003. Abdelkader BAC1ITA, L'esprit scientifique et la civilisation arabo-musnImane, 2004. Rafika BEN MRAD, Principes et causes dans les Analytiques Seconds d'Aristote, 2004. Monique CHARLES, La Psychanalyse 'l Témoignage et Commentaires d'lm psychanalyste et d'une analysante, 2004. Fouad NORRA, L'éducation morale au-delà de la citoyenneté, 2004. Edmundo MORIM DE CARVALHO, Le statut du paradoxe chf:z Paul Valéry, 2005. Angèle KREMER MARIEITI, Épistémologiques, philosophiques, anthropo.iogiques, 2005. Taoufik CllliR.!¥, f,léments d'Esthétique arabo-islanrique, 2005. Piem,..André OOGLO, Sartre: Questions de méthotk, 2005. Michèle PICHON, Esthétique et épisremologie du naturalisme abslIait Avec Bachelard : rever et peindre les élément~, 2005. Adrian BEJAN, ~'ylvie LORENTE, La loi coru.1Iuctale,2oo5.

(Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8768-1 EAN : 9782747587686

Said Chebili

Foucault et la psychologie

Préface de Christian David

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

DU MEME AUTEUR

Figures de l'animalité dans l 'œuvre de Michel Foucault, L'Harmattan, (Collection l'Ouverture Philosophique), 1999, 156 p. La Tâche civilisatrice de la psychanalyse selon Freud, L'Harmattan, (Collection l'Ouverture Philosophique), 2002, 241 p.

Remerciements à Patricia pour sa lecture attentive du manuscrit, à Christian David pour sa préface, et à Maryline Rouge. Remerciements à Mireille Delbraccio pour la promptitude de son soutien amical et à Angèle Kremer-Marietti qui a bien voulu publier ce livre. Enfin, mes remerciements vont à ma fille Clara, dont l'enthousiasme transfonna en plaisir toute la peine prise à l'élaboration de ce livre, qu'eUe a eu la gentiUesse d'accepter d'i1lustrer.

PREFACE

Voilà plus de vingt ans que Michel Foucault est mort, au seuil de la soixantaine. De très nombreux ouvrages en France et dans le monde lui ont été consacrés, attestant de l'importance de son rôle dans la vie intellectuelle et sociale qui n'a fait que croître, malgré les critiques et les attaques, depuis les années soixante. La richesse érudite et inspirée de ses recherches dans le champ de l'histoire et des sciences humaines, l'originalité, {'altitude et la force de sa pensée, toujours entée sur la philosophie, même dans ses engagements les plus concrets et le souci vibrant de l'efficacité, laissent espérer que son nom brillera longtemps d'un éclat singulier. Son œuvre, en dépit du brio et de la clarté de l'écriture et d'un grand art de persuader, reste aujourd'hui, au-delà des polémiques et des débats, d'un abord souvent difficile et à l'occasion fort austère. Tout immergé dans son siècle qu'il se soit voulu, Foucault était un archiviste né en même temps qu'un penseur, n'ayant cessé de poursuivre un frayage exigeant dans le labyrinthe de l 'histoire des institutions et des préformes des sciences humaines du XX siècle. Avec le recul de quelques décennies il apparaît avant tout comme un épistémologue, un philosophe des épistémès c'est-à-dire un penseur à la recherche des conditions de possibilité des disciplines qu'il examine et dont il trace la généalogie, de la psychologie et de la psychiatrie principalement. Ce centrage réflexif sur ces conditions le situe dans la filiation de Kant. Quelle que soit sa dette à l'égard de Marx, de Nietzsche, dans une moindre mesure de Freud ou de Husserl, on ne saurait trop insister sur l'inspiration kantienne présente chez le Foucault de toute époque. Dans ce paysage intellectuel complexe et tourmenté le lecteur

trouvera dans le nouvel ouvrage de Saïd Chebili - psychiatre qui sait
s'élever au dessus des querelles partisanes tout en sachant prendre parti et surtout animé d'un vrai désir de connaître et de transmettre-

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un exposé accessible et fidèle de la construction foucaldienne selon une vue d'ensemble à lafoisfouillée et bien articulée. Celle-ci fait bien ressortir le caractère fondamental de la dialectique du Savoir et du Pouvoir dans cette œuvre, elle-même gravitant sans cesse entre l'exigence réflexive et le souci pragmatique. L'indignation déclarée ou sous-jacente devant l'exploitation et le détournement des acquis de la connaissance par les puissants ou leurs serviteurs reste constamment sensible dans les livres et les articles de Foucault. Etant donné la force de ce sentiment chez lui, qu'on pressent enraciné dans une opposition virulente au père toute transcendée qu'elle ait pu être par la force d'un labeur forcené et le dynamisme d'une pensée aussi savante qu'inspirée, on ne peut qu'être admiratif devant l'équilibre entre subversion violente et volonté de maîtrise intellectuelle constante. L'engagement socio-politique de notre philosophe quel que soit parfois son extrémisme demeure toujours nimbé d'une lucidité supérieure.. il reste empreint de la lumière de l'intelligence. Comme le disait le jeune Sartre à ceux qui lui faisaient grief de son intellectualité exacerbée: « on ne saurait jamais être trop intelligent ». Les attaques de l'auteur de I Histoire de la Folie... contre la psychiatrie du XIX et du d siècle donnent un bon exemple de cette conjonction de la protestation subversive et de la volonté d'éclairer, une illustration frappante de sa façon si personnelle et si érudite de mettre en perspective révélatrice les vicissitudes successives d'une discipline où les exigences du contrôle social distordent systématiquement la progression de la science. Ses investigations inlassables d'archiviste et d'historien de l'épistémologie virtuelle de chaque époque permettent au lecteur de former ou de réformer son jugement en meilleure connaissance de cause que jamais auparavant. Said Chebili met ainsi opportunément en relief l'inestimable valeur d'instrument de connaissance que Foucault, dans ce domaine particulier comme dans bien d'autres, nous afourni. C'est d'ailleurs son vœu explicite et sans doute le plus cher quant à l'avenir de son œuvre qu'elle soit le plus et le mieux possible utilisée, fût-ce à la limite pour accréditer des vues divergentes ou critiques à l'égard de ses propres conclusions ou positions.

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C'est pour n'avoir pas su se servir de son immense travail que certains, en tête desquels Henri Ey, ont cru à tort pouvoir tenir Foucault pour un promoteur et un défenseur du mouvement antipsychiatrique. Il faUait en effet bien mal évaluer sa profondeur de pensée et son sentiment suraigu de la complexité des problèmes posés par la psychopathologie (comme par toutes les expressions de la difficulté d'être et de s'adapter chez les êtres humains) pour l'enrôler malgré lui sous la bannière de l'antipsychiatrie. Ce qui ne veut pas dire, qu'à tout prendre, Foucault avec le recul de trois ou quatre

décennies, ne se serait pas senti plus en sympathie - sinon proche d'eux - avec les antipsychiatres qu'avec les comportementalistes et
les tenants d'une nosographie psychiatrique dépsychologisée voire déshumanisée... Quant à la relation de Michel Foucault avec la psychanalyse, je regrette que Saïd Chebili ne s y soit pas un peu longuement arrêté, bien que ce soit un sujet qui ouvre en l'occurrence sur des interrogations sans doute sans réponses. Indépendamment des rapports de Foucault avec Lacan et d'autres psychanalystes, on peut être certain qu'il avail une connaissance très approfondie de l 'œuvre de Freud De l'avoir méditée en philosophe a certainement contribué de façon décisive à la genèse de sa pensée. On pourrait peut-être aller jusqu'à dire que l'enquête archéologique puis généalogique à quoi Foucault a consacré l'essentiel de son effort d'épistémologue n'est pas sans parenté avec l 'herméneutique et l'archéologie clin ica-théorique de l'inventeur de la Psychanalyse. Le titre du livre qui l'a rendu célèbre: Les mots et les choses n'est-il pas d'ailleurs directement issu d'une référence freudienne? Il y a aussi chez Foucault une rare sensibilité esthétique qui, en dépit du rôle majeur qu'avec son époque il attribue au langage et à l'apport de la linguistique, ancre à mon sens, quelle que soit sa virtuosité intellectuelle et expressive, en deçà du verbal et de la pure représentation une exégèse picturale telle que celle qu'il a élaborée et présentée avec tant d'éclat pour les Ménines de Vélasquez. Que les lecteurs de ce livre y trouvent un nouvel instrument pour aborder une des plus fécondes pensées de la philosophie française de la seconde moitié du XX siècle, une pensée nourrie d'un immense

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travail, constamment animée d'une farouche volonté de savoir. Cel/eci débouche sur la multiplication toujours renouvelable des points de vue de l 'homme de connaissance et sur la relance concrète et permanente de ses acquisitions, envers et contre tout, au profit des sociétés humaines.

Christian DA VID

INTRODUCTION

Traiter de l'originalité de l'approche de Foucault en matière de psychologie nous plonge d'emblée au cœur d'une difficulté. En effet, s'il se rencontre quelqu'un chez qui la séparation des aspects entremêlés de l'œuvre s'avère difficile voire même impossible, c'est bien lui. Dès le début de sa réflexion, la psychologie se trouve confondue avec d'autres disciplines, la psychiatrie, la phénoménologie ou encore la criminologie. Il nous appartiendra de séparer le bon grain de la psychologie de l'ivraie de tous les autres discours qui le parasitent, tâche ardue mais cependant réalisable. Toutefois notons, dès maintenant avec force, l'impossibilité de cliver chez Foucault le penseur de l'homme d'action, totalité indissociable, à enrichissement mutuel. Ainsi, l'homme engagé politiquement fournira des arguments à une critique radicale, acerbe, de la psychologie, notamment à travers son analyse du pouvoir, dont l'extraordinaire empan donne une coloration particulière à sa conception de la psychologie. Dans cet ouvrage, la psychologie occupera le devant de la scène, projet au premier abord anachronique, dans la mesure où, dans l' œuvre de Foucault, l'importance de la réflexion sur la psychiatrie couvre tout le reste. A s'en tenir à ce premier coup d' œil, notre livre semblera inutile, assertion corroborée par le silence des commentateurs et exégètes, peu enclins à se pencher sur cette question. Or à y regarder de près, force est de constater l'omniprésence de la psychologie, question abyssale à la fois éthique et politique, dans le discours foucaldien. Mais elle s'y love en creux, cachée, masquée par le volumineux obstacle de la critique virulente de la psychiatrie, qui, à ne considérer qu'elle, nous fait manquer l'essentiel de la substance de la pensée de Foucault. Ces préliminaires posés, deux choix s'offrent à nous. D'une part, regrouper par thèmes les différents livres et passages des Dits et écrits relatifs à la psychologie; ou d'autre part ressaisir dans un ordre chronologique les ouvrages successifs de Foucault, pour y extraire la matière de notre propos. L'absence de travail de référence sur ce sujet

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nous fait choisir de préférence cette dernière solution. Nous allons donc mener une recherche approfondie pour articuler l'argumentaire foucaldien avec le souci de tenir en haleine l'intérêt du lecteur tout au long de ce trajet en notre compagnie. Foucault manifeste très tôt un intérêt, progressivement croissant, pour la psychologie dans toutes les dimensions de son intense activité: ses livres, ses articles, ses interviews ou encore ses cours au Collège de France. Par ailleurs, Foucault peut se targuer d'une certaine pratique par l'exercice des fonctions de psychologue à I'Hôpital Sainte-Anne à Paris, selon un statut très mal défini. Sa pensée ne s'enracine pas dans le génie et la pensée de la philosophie des Lumières, desquelles proviennent en droite ligne les sciences humaines armées de leur devoir messianique de libérer l'homme. Tout au contraire, Foucault affiche fermement son scepticisme à propos de I'humanisme, face à la tendance de toute société à fabriquer et à entretenir les clivages car « chaque formation historique voit et fait voir tout ce qu'elle peut, en fonction de ses conditions de visibilité, comme elle dit tout ce qu'elle peut, en fonction de ses conditions de visibilités, comme elle dit tout ce qu'elle peut en fonction de ses conditions d'énoncés »1. En d'autres termes, au-delà de ce qu'elle affiche, toute communauté humaine agit différemment par rapport aux normes et aux lois instaurées par elle, de par le clivage entre les énoncés et les visibilités, pour reprendre une expression de Deleuze. Dès lors, plutôt que de puiser dans la masse de documents couronnés par les canons couramment admis, Foucault suit un chemin solitaire dont il nous dévoile la méthode d'analyse dans les termes suivants: « Un objet s'est alors dessiné pour moi: le savoir investi dans des systèmes complexes d'institutions. Et une méthode s'imposait: au lieu de parcourir, comme on le faisait volontiers, la seule bibliothèque des livres scientifiques, il fallait visiter un ensemble d'archives comprenant des décrets, des règlements, des registres d'hôpitaux ou de prisons, des actes de jurisprudence »2. Cependant, cette manière de procéder ne risque t-elle pas d'étiqueter Foucault d'archiviste poussiéreux? Nous ne le pensons, car son dur labeur d'exégèse sur la préhistoire des institutions comporte un aspect très subversif En effet,
I Deleuze G., Foucault, 1986, Minuit, 1986, p. 66. 2 Foucault M., « Titres et travaux », 1969, Dits et écrits, J, N°7I, p. 842.

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il soutient d'une part que celles-ci n'existent pas de toute éternité et d'autre part, qu'à l'origine de leur création travaillaient des mouvements de torsion entre des luttes de pouvoir, des sédimentations de savoir et des circonstances historiques très précises. Décrire cet arrière plan, consiste à « repérer les accidents, les infimes déviations

( . . .) les erreurs, les fautes d'appréciation, les mauvais calculs qui ont
donné naissance à ce qui existe et vaut pour nous ~ c'est découvrir qu'à la racine de ce que nous connaissons et de ce que nous sommes il n'y a point la vérité et l'être, mais l'extériorité de l'accident »1.Tandis que l'asile et la prison, pour se limiter à ces deux exemples, révèlent leur contingence, rien ne s'oppose alors à leur critique, à leur remise en cause, et à leur prise en compte sous d'autres modalités fonctionnelles. Une telle démarche arme la pensée d'un pouvoir extraordinaire, vecteur d'une entreprise de remise en cause radicale de la pérennité des choses. Foucault peut se risquer à affirmer: «Ecrire ne m'intéresse que dans la mesure où cela s'incorpore à la nécessité d'un combat, à titre d'instrument, de tactique, d'éclairage. Je voudrais que mes livres soient des sortes de bistouris, de cocktails Molotov ou de galeries de mine, et qu'ils se carbonisent après usage, à la manière des feux d'artifice >? Ses écrits sur la psychologie, à l'instar de véritables brûlots, calcinent tous les dogmatismes. Dans un premier temps, Maladie mentale et personnalité, subit l'influence de Binswanger, dont Foucault s'inspirait beaucoup. Toutefois, tranchant avec sa longue « Introduction », au texte Le Rêve et l'Existence où il gardait encore l'espoir de fonder une psychologie phénoménologique, il se tourne plutôt ici vers le matérialisme. Cette plaquette, dans une perspective marxiste reliait l'aliénation mentale à l'aliénation sociale, pour assigner à la psychologie le rôle de libérer I'homme, simultanément à la disparition de l'aliénation sociale. Dans Maladie mentale et personnalité, il érige la maladie comme modalité de défense contre les contradictions sociales. Bien que séduit, il abandonna très vite ce type d'approche, de par son éloignement du marxisme et du résultat de ses recherches sur l'Histoire de la folie.
Foucault M., « Nietzsche, la généalogie, l'histoire », 1971, Dits et écrits, II, N°84, r.141. Foucault M., « Sur la sellette », (entretien avec J. L. Ezine), 1977, Dits et écrits, II, N°152, p. 725.
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Ouvrage clé, articulé autour des conditions de possibilité de la psychologie. En effet, Foucault cherche à reconstituer à différentes époques, du Moyen Age à l' Age classique en passant par la Renaissance, l'expérience de la folie. Celle-ci précède l'apparition de la psychologie, car « Dans la reconstitution de cette expérience de la folie, une histoire des conditions de possibilité de la psychologie s'est écrite comme d'elle-même »1. Cette dernière, datable historiquement, possédait un soubassement moral, dû aux motivations de la création de l'asile. Foucault repère bien le grand malentendu né de la publication de ce livre: «On m'a fait dire que la folie n'existait pas, alors que le problème était absolument inverse: il s'agissait de savoir comment la folie, sous les différentes définitions qu'on a pu lui donner, à un moment donné, a pu être intégrée dans un champ institutionnel qui la constituait comme maladie mentale ayant une certaine place à côté des autres maladies >? La parution de l'Histoire de la folie bouleverse durablement le paysage psychiatrique et psychologique, pour schématiquement deux raisons. Premièrement, la citation précédente nous montre sans équivoque que pour les psychiatres, Foucault faisait siennes les idées du mouvement antipsychiatriques et attaquait leur discipline. Dès lors Henri Ey, un des leurs et non des moindres, ne manqua aucune occasion de condamner Foucault, au prix de concessions importantes à la rigueur scientifique. Nous essayerons de reconstituer les étapes de leur dialogue manqué des années cinquante aux années soixante-dix. Les violentes condamnations de Ey, qui freinèrent d'autres études moins partisanes, passèrent longtemps pour des dogmes, acceptés par la majorité des psychiatres. Chose assez surprenante, les psychologues bridèrent leur élan épistémophilique et refusèrent d'envisager r Histoire de la folie sous un autre plan que celui d'un manifeste psychiatricide, pour reprendre l'expression de l'illustre psychiatre. Quel dommage que leur témérité n'ait pas donné naissance à des commentaires éclairés, eux qui sans cesse condamnent l'omniprésence d'un pouvoir psychiatrique dictatorial!
1 Foucault M., « Préface », 1961, Dits et écrits, I, N°4, p. 166. 2 Foucault M., « L'éthique du souci de soi comme pratique de liberté », (entretien avec H. Becker, R. Fomet-Betancourt, A. Gomez-Müller), 1984, Dits et écrits, IV, N°356, p. 726.

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Deuxièmement, dans la version remaniée de Maladie mentale et personnalité, publiée en 1962, sous le titre de Maladie mentale et psychologie, nous sentons l'influence décisive de l' Histoire de lafolie, dans laquelle la possibilité de la psychologie prend le pas sur les autres problématiques. En effet, dans cette variante, Foucault se risque à pointer les dangers qui guettent la psychologie, si d'aventure elle aborde le secret de la folie. Péril majeur, qui l'expose à sa disparition. « Jamais la psychologie ne pourra dire sur la folie la vérité, puisque c'est la folie qui détient la vérité de la psychologie (...). Poussée jusqu'à sa racine, la psychologie de la folie, ce serait non pas la maîtrise de la maladie mentale et par là la possibilité de sa disparition, mais la destruction de la psychologie elle-même et la remise à jour de ce rapport essentiel, non psychologique parce que non moralisable, qui est le rapport de la raison à la déraison» 1.Depuis le partage entre la raison et la déraison l'expérience de la folie tombe définitivement dans l'oubli, pour subsister seulement dans la littérature chez quelques écrivains de génie comme Nerval, Roussel, Artaud et Hôlderlin. Au pouvoir psychiatrique évoqué un peu plus haut, le Cours de Foucault au Collège de France, au titre éponyme, consacre une année entière. Foucault y soutient que toutes les formes de contestations de l'asile oublièrent cette problématique. Pour sa part il conçoit le pouvoir psychiatrique, non comme un ordre dicté par un centre facilement identifiable, mais plutôt comme un réseau démultiplié et infiltré à tous les niveaux hiérarchiques. Son ultime subterfuge le conduira à investir de nouveaux domaines - la pédagogie, les enfants - pour ensuite les confier à la psychologie, derrière laquelle il avancera masqué, avant de l'engloutir à son tour. La psychiatrie et la psychologie partagent des territoires communs pour le plus grand bénéfice de chacun. Le domaine de l'expertise offre un champ d'échange entre la psychiatrie et la psychologie d'un côté, et la justice de l'autre. Pour Foucault le langage de l'expertise double le délinquant d'une sorte de halo de moralité, sans aucun caractère de scientificité. Malgré cela, le système judiciaire non seulement le tolère mais l'encourage. Les deux parties en retirent avantage, avec pour la psychologie une extension de ses champs de compétence et pour la justice une apparence de clémence. En effet dans ses décisions, elle tiendra compte d'arguments médicaux
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Foucault M., Maladie mentale et psychologie, 1962, Quadrige, PUF, 1995, p. 89.

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par lesquels elle s'humanisera. Dès lors, de nombreux comportements anormaux s'éclaireront à la lumière de la psychologie pour justifier des décisions d'internement, uniquement sur les virtualités dangereuses du sujet. Ainsi, les condamnations ne se prendront plus en fonction du code, mais selon les conclusions de l'expertise. Dans Les Anormaux, Foucault se saisit à bras le corps de la question de l'expertise, psychiatrique ou psychologique, et stigmatise l'extension démesurée du pouvoir des experts, en collusion avec une justice soucieuse de paraître plus humaine. La pratique de l'expertise s'avère paradigmatique du fonctionnement de ce que Foucault nomme le couple savoir-pouvoir. En outre la psychologie, véritable technique d'aveu, remonte à la confession chrétienne. Si nous nous tournons maintenant vers Les Mots et Les Choses, la psychologie occupera une place prépondérante. Foucault y décrit la succession des différentes épistémès, réparties selon une triple périodisation identique à celle de l' Histoire de la folie. La psychologie se dégage avec l'avènement de l'homme au cours de l'épistémè moderne, pour se confronter à un être parlant, vivant et travaillant, dont elle tente de déchiffrer les énigmes, à l'égal d'autres disciplines survenues dans le sillage de cette nouvelle configuration du savoir. La psychologie ne supplante en aucune façon ces sciences, concentrées chacune sur un secteur précis de l'homme. Malgré tous les efforts, ce dernier n'échappe pas à la pérennité d'un certain nombre de doubles analysés minutieusement par notre philosophe. Foucault décrit notamment un impensé, à la fois irréductible et nécessaire à la mise en mouvement du Cogito. Il remarque aussi que la finitude humaine forme une butée à la connaissance de l'homme par la psychologie, pour souligner deux caractères fondamentaux de cette dernière. D'une part, elle ne s'inscrit pas dans la catégorie des sciences, car si elle doit sa naissance à l'épistémè moderne, elle n'en demeure pas moins ancrée, par ses méthodes et par l'utilisation préférentielle de la représentation, dans l'épistémè classique. D'autre part, elle risque de disparaître, au même titre que I'homme, comme objet du savoir, si une mutation épistémique se produisait. Foucault condamnait encore toute recherche des origines, tentation récurrente de la psychologie, prisonnière d'une perspective anthropomorphique, pour privilégier la linguistique, « qui ne propose pas une "version linguistique" des faits

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observés dans les sciences humaines, elle est le principe d'un déchiffrement premier; sous un regard armé par elle, les choses n'accèdent à l'existence que dans la mesure où elles peuvent former les éléments d'un système signifiant »1. La linguistique trouve parfaitement sa place dans la succession des épistémès, sans l'intervention d'un sujet. Incontestablement, ce livre qui nous donne à lire une contestation épistémologique de la psychologie se place, ainsi que l' Histoire de la folie, dans le champ de la première méthode élaborée par Foucault sous le nom d'archéologie, nom d'une configuration du savoir forte d'éléments philosophiques, scientifiques, économiques et politiques, avec pour but l'explication des conditions d'apparition des savoirs empiriques. Avec Surveiller et Punir, une nouvelle forme d'investigation, la généalogie, voit le jour. Dans ce travail, Foucault se livre à une analyse politique des sciences humaines en général et de la psychologie en particulier, très imprégnée de Nietzsche, selon ses propos dans un entretien sur les prisons. « Si j'étais prétentieux, je donnerais comme titre général à ce que je fais: généalogie de la morale. Nietzsche est celui qui a donné comme cible essentielle, disons au discours philosophique, le rapport de pouvoir >? En effet, la prise du pouvoir de la discipline sur le corps en fait tout d'abord un corps docile, dressé avant de donner naissance à un individu. Une fois cet individu érigé par le mécanisme disciplinaire, il lui sera adjoint une âme. La discipline assujettit le corps, au sens où elle ajoute un sujet. Ainsi l'âme perd de sa sacralité pour se révéler être le produit de l'action du pouvoir sur le corps. Dans un deuxième temps, un processus de psychologisation s'exercera sur elle. La thèse principale du livre se résume à l'idée que la prison produit le délinquant, et l'entretient par tout un réseau au centre duquel intervient le suivi psychologique, obligatoire au décours de l'incarcération. il devient alors possible de méditer sur la place de la psychologie dans le système carcéral. Son intervention se résume-t-elle à cautionner un système, dont elle retire l'immense bénéfice, d'être sacrée discipline de savoir par le pouvoir judiciaire? La dimension politique de la
l Foucault M., Les Mots et Les Choses, 1966, Gallimard, 1966, p. 393. 2 Foucault M., «Entretien sur la prison: le livre et sa méthode », (entretien avec 1. J. Brochier), 1975, Dits et écrits, II, N°156, p. 753.

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psychologie se manifeste très nettement dans Surveiller et Punir. Dans un premier temps, dans l' Histoire de la folie, Foucault adopta la méthode archéologique, puis il utilisa dans un second temps une approche généalogique, la première inspirée de Kant et la deuxième de Nietzsche. Toutefois il n'abandonna pas, bien au contraire, l'archéologie, essentielle dans sa théorisation sur la psychologie, car la recherche historique des institutions objective autant une forme de lutte politique que les possibilités du changement. Dès lors, «en interrogeant les institutions psychiatriques et pénitentiaires, n'ai-je pas présupposé et affirmé qu'on pouvait s'en sortir en montrant qu'il s'agissait là de formes historiquement constituées à partir d'un certain moment et dans un certain contexte, c'était montrer que ces pratiques, dans un contexte autre, devaient pouvoir être défaites parce que rendues arbitraires et inefficaces? » . La psychologie ne présente pas seulement un intérêt livresque pour Foucault. Quand il nous déroule 1'historique des institutions, lieu d'exercice des psychologues, il mène une forme de combat, car « c'est bien contre les effets de pouvoir propres à un discours considéré comme scientifique, que la généalogie doit mener le combat >/ Enfin, la psychologie ne demeure pas étrangère aux préoccupations du dernier Foucault. Le souligner ne doit pas autoriser à conclure, trop hâtivement, à l'existence d'un hiatus entre le livre sur la prison et la dernière partie, consacrée à l'étude des philosophies grecques et hellénistiques. Effectivement, le thème de la gouvernementalité permet la transition entre ces deux époques. Cette notion signifie que pour bien gouverner un Etat, il faut déjà bien se gouverner soi-même. Dès lors, pour mener à bien cette tâche de comprendre le bon gouvernement de soi-même, Foucault d'une part réintroduit la question du sujet, exclue de la méthode archéologique, et d'autre part étudie le souci de soi depuis son émergence dans la tradition hellénistique, jusqu'à l'époque moderne. Cela lui donnera l'occasion de noter la mise en retrait de cette notion de l'univers de pensée philosophique avec le Cogito cartésien, et le triomphe
Foucault M., «Interview de Michel Foucault », (entretien avec C. Baker), 1984, Dits et écrits, IV, N°353, p. 693. 2 Foucault M., 11.fautdéfendre la société, Cours au Collège de France, 1976, Hautes Etudes, Gallimard, Seuil, 1997, p. 10.
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corrélatif du connais-toi toi-même. Le souci de soi, dans les philosophies antiques, tendait vers une véritable esthétique de l'existence, dans laquelle le sujet s'astreignait par des exercices personnels volontaires à une amélioration de soi, non en fonction de critères admis et codifiés socialement, mais par des objectifs fixés par lui-même. Cette démarche mobilise un processus de subjectivation, sans réintroduire un sujet sous forme transcendantale ou substantielle, à l'inverse de la psychologie qui objective, dans une procédure rationnelle, une psyché afin de la connaître. Néanmoins, la subjectivation ne signifie aucunement réintroduire un sujet sous forme transcendantale ou substantielle. Au terme de cette introduction, remarquons la richesse des travaux de Foucault sur la psychologie. Il est dommage qu'ils n'aient pas été élaborés sur le plan théorique, ni intégrés dans la réflexion des psychologues, avares de leurs commentaires. L'objectif de cette ouvrage vie à donner une juste place à cette thématique chez Foucault et à montrer sa permanence comme un fil rouge, dans son œuvre, de Maladie mentale et personnalité à L 'Herméneutique du sujet. Cependant, dans sa démarche, Foucault se défend d'élaborer explicitement une histoire de la psychologie, ni même de constituer une œuvre, terme selon lui, sujet à caution. «Le mot œuvre et l'unité qu'il désigne, sont probablement aussi problématiques que l'individualité de l'auteur )}l.Foucault choisit d'étudier la psychologie à partir de conjonctures emblématiques d'une rupture: la naissance de l'asile, de la prison, et le triomphe de la connaissance de soi sur le souci de soi. L'irruption de ces différentes singularités prend une très grande importance pour Foucault, et il leur consacre des études documentées. Leur spécificité se donne dans une trame historique précise, dont il élabore la problématique avec le recours de la psychologie. Nous l'accompagnerons, avec la complicité espérée du lecteur, dans ce parcours zébré de discontinuités, en gardant à l'esprit que notre philosophe reste avant tout un auteur «inassimilable,
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Foucault M., « Qu'est-ce qu'un auteur », 1969, Dits et écrits, I, N°69, p. 795.

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irrécupérable par tous ceux qui voudraient le neutraliser en annulant la portée radicalement critique de on œuvre, en même temps qu'ineffaçable par tous ceux qui voudraient supprimer jusqu'à sa mémoire» 1.

I Eribon D., « L'art de l'inservitude », 2000, in Eribon D., (sous la direction de), L'infréquentable Michel Foucault, Renouveaux de la pensée critique, (sous la direction de Eribon D.), EPEL, 2001, p. 16-l 7.

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L' ANALYSE EXISTENTIELLE, MODELE D'UNE PSYCHOLOGIE SATISFAISANT A UNE ONTOLOGIE

Saisissons-nous de quelques éléments biographiques en guise d'introduction à ce chapitre. Foucault naquit en 1926 à Poitiers et rentre à l'Ecole normale supérieure en 1946, où il assiste au Cours de psychologie de Maurice Merleau-Ponty, sur l'union de l'âme et du corps chez Malebranche, Maine de Biran et Bergson. Il eut même le projet d'entreprendre une thèse sur la naissance de la psychologie chez les postcartésiens. En 1949, Foucault fait une rencontre décisive en la personne de Louis Althusser; influencé par celui-ci, il adhère au Parti communiste français. Althusser marqua profondément la petite communauté philosophique de l'Ecole par l'introduction de débats sur le marxisme au moment où éclate l'affaire Lyssenko, paradigme de l'opposition entre science bourgeoise et science prolétarienne. Foucault réussit la licence de psychologie en 1947 et obtient l'Agrégation de philosophie en 1951. Soulignons l'intensité de son activité dans le domaine de la psychologie dans les années cinquante. En premier lieu, il a d'abord enseigné, non pas en philosophie, mais en psychologie rue d'Ulm puis à la Faculté de Lille. En second lieu, il professe à l'Ecole un cours sur cette matière, suivi par une très nombreuse assistance, dans laquelle se trouvait notamment Derrida. De plus, autre preuve de son intérêt pour cette discipline, il entre en analyse pendant quelques mois chez le Docteur Gallot. Enfm Foucault participa, avec Serge Leclaire, à la création du Département de psychanalyse à la Faculté de Vincennes. Cette brève évocation biographique suffit déjà à montrer la profonde attirance de Foucault pour la psychologie. Toutefois, même s'il était fallacieux de les retenir comme déterminants directs, il faudrait néanmoins prendre en considération quelques raisons personnelles. Ainsi son mal-être, qui s'exprimait sous forme de tentatives de suicide à l'Ecole normale supérieure (liées semble-t-il à une homosexualité mal assumée), le

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confronte très rapidement au milieu psychiatrique. Leur survenue itérative provoqua l'intervention de son père qui le conduit à la consultation du Professeur Delay à Sainte.Anne. Ces éléments interviennent.ils peu ou prou dans son attrait pour la psychologie? Une réponse positive à cette question ne fait pas de doute selon Foucault lui.même : «Chaque fois que fai essayé de faire un travail théorique, ça a été à partir d'éléments de ma propre expérience: toujours en rapport avec des processus que je voyais se dérouler autour de moi. C'est bien parce que je pensais reconnaître dans les choses que je voyais, dans les institutions auxquelles j'avais affaire, dans mes rapports avec les autres des craquelures, des secousses sourdes, des dysfonctionnements que j'entreprenais un travail,

quelques fragments d'autobiographie »1. A cela s'ajoute la curiosité de
Foucault pour toutes les formes d'expérience limite et de transgression, concepts empruntés à Blanchot et à Bataille. A cet égard la psychologie, dans sa tentative de déchiffrer les situations où la raison vacille, passe pour une transgression de la norme. Dans la « Préface à la transgression» écrit en hommage à Georges Bataille, il s'inscrit en faux contre l'idée de la libération de la sexualité par l'époque moderne, mais affirme qu'elle l'a seulement portée à la limite, «limite de notre conscience, puisqu'elle dicte finalement la seule lecture possible, pour notre conscience, de notre inconscience ~ limite de la loi, puisqu'elle apparaît comme le seul contenu absolument universel de l'interdit; limite de notre langage: elle dessine la ligne d'écume de ce qu'il peut tout juste atteindre sur le sable du silence. Ce n'est donc pas par elle que nous communiquons avec le monde ordonné et heureusement profane des animaux; elle est plutôt scissure: non pas autour de nous pour nous isoler ou nous désigner, mais pour tracer la limite en nous et nous dessiner nous. mêmes comme limite»2. Comment résister au désir de transposer de telles paroles à la folie? Au.delà des assertions précédentes, il semble que le parcours intellectuel de Foucault ait joué un très grand rôle dans son tropisme pour la psychologie. En effet, à son arrivée rue d'Ulm, il
1 Foucault M., «Est-il donc important de penser? », (entretien avec D. Eribon), 1981, Dits et écrits, IV, N°296, p. 181-182 2 Foucault M., « Préface à la transgression », 1963, Dits et écrits, I, N°B, p. 233234.

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eut la chance de recevoir l'enseignement de Georges Gusdorf, ami de nombreux psychiatres, qui accompagnait à l'hôpital Sainte-Anne et à celui de Fleury Les Aubrais ses élèves afin de mieux les initier à la psychopathologie, auprès de maîtres prestigieux tels Daumézon, Lacan ou Ajuriaguerra. Puis, «quand il succède à Gusdorf, Althusser emmène lui aussi ses élèves à Sainte-Anne. Ils assisteront là aux leçons d'un autre psychiatre de premier plan: Henri Ey. Avec Georges Daumézon et Henri Ey, Michel Foucault s'est trouvé très tôt au contact des courants réformateurs de la psychiatrie; en présence des hommes qui essayaient, autour du groupe et de la revue Evolution Psychiatrique, de repenser dans un sens très libéral le savoir et les pratiques de leur discipline »1.Grâce à Jacqueline Verdeaux, Foucault s'intégrera au laboratoire d'électroencéphalographie de l'hôpital Sainte-Anne, où il suivit de près la psychologie expérimentale pendant les années 1952-1953. En 1983, dans un entretien avec Stephen Riggins il revient sur cette expérience hospitalière en ces termes: «En fait je n'avais pas d'emploi officiel. J'étudiais la psychologie à l'hôpital Sainte-Anne. C'était au début des années cinquante (...) En ma qualité d'étudiant en psychologie (j'ai d'abord étudié la philosophie, puis la psychologie), j'avais, à Sainte-Anne, un statut très bizarre. Le chef du service était très gentil avec moi et me laissait une totale liberté d'action. Personne, cependant, ne se souciait de ce que je devais faire: je pouvais faire n'importe quoi. J'occupais, en fait, une position intermédiaire entre le personnel et les patients »2. Remarquons, une fois de plus, la fascination de Foucault pour les situations intermédiaires, les entre-deux, et son refus d'accorder une hégémonie à la raison pour la laisser inscrire, en lettres d'airain, l'histoire de la folie. Toutefois, cet attrait personnel pour la psychologie, ces tâches hospitalières diverses et la polyvalence de ses pôles d'intérêt - la psychopathologie, la psychologie expérimentale ou la pratique du test de Rorschach n'empêchèrent pas une attaque profonde et une condamnation sans appel de cette discipline. Dans les années cinquante, la phénoménologie supplante les autres courants théoriques pour devenir une référence incontournable, tandis que

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1 Eribon D., Michel Foucault, 1991, Champs Flammarion, 1991, p. 60. 2 Foucault M., «Une interview de Michel Foucault par Stephen Riggins », 1983, Dits et écrits, IV, N°336, p. 527.

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Sartre dominait la scène intellectuelle et ce pour de longues années encore. Foucault, déjà sensibilisé à cette philosophie par son assiduité aux cours de Merleau-Ponty, tirait par ailleurs profit d'une lecture attentive de Heidegger et de Husserl. Aussi, lorsque 1. Verdeaux, psychiatre et germaniste, traductrice de la Phénoménologie du masque de Roland Kuhn, lui proposa d'aller rencontrer Binswanger en Suisse afin de discuter de la traduction d'un de ses ouvrages, Le Rêve et l'Existence, il accepta sur-le-champ cette proposition. Il composa «L'Introduction», en 1954, texte au penchant très fort pour la psychologie existentielle, qui condamne le positivisme psychologique, incapable de pénétrer au cœur des conditions réelles d'existence de l'homme, et présente l'analyse existentielle non comme une philosophie ni une psychologie, mais comme une méthode focalisée sur un objet unique, l'être-homme, le Menschsein. A cette première dimension ontologique, Foucault en ajoute une seconde, anthropologique, avec la prise en compte des conditions concrètes d'existence. Dès lors, « l'être-homme (Menschsein) n'est, après tout, que le contenu effectif et concret de ce que l'ontologie analyse comme la structure transcendantale du Dasein, de la présence au monde »1. Seule l'analyse existentielle se soucie des situations réelles d'existence de l'homme. Binswanger, selon Foucault, donne à son appréciation un mouvement de va-et-vient entre le Menschein et le Dasein, entre l'ontologie et l'anthropologie, ou en d'autres termes entre les conditions particulières d'existence de l'individu et celles de l'être de I'homme. Point fondamental, puisque lorsque Binswanger cherche à articuler les formes et les conditions d'existence, il retrouve l'existence concrète exprimée dans l'activité onirique qui autorise l'accès aux modalités primordiales de l'existence et donne la clef des significations inconscientes, découvertes par Freud dans le contenu latent du rêve, sédiment obtenu après l'action des mécanismes de condensation et de déplacement sur son contenu manifeste. Pour faire ressortir la spécificité de l'analyse existentielle, Foucault s'efforce de dégager l'insuffisance de l'herméneutique du maître de Vienne. En effet, «le langage du rêve n'est analysé que dans sa fonction sémantique; l'analyse treudienne laisse dans l'ombre sa structure
1 Foucault M., « Introduction », 1954, Dits et écrits, I, N°l, p. 66.

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morphologique et syntactique (. ..). Le monde imaginaire a ses lois propres, ses structures spécifiques; l'image est un peu plus que l'accomplissement immédiat du sens» 1. Freud a reconnu que le rêve portait une parole, mais par contre a méconnu qu'il possédait aussi une structure de langage, ouverture sur le champ de la signification. Foucault dresse alors un constat sévère: l' enfermement de Freud dans les rets de la psychologie du dix-neuvième siècle, qui méconnaît la disposition gnoséologique du rêve pour n'en faire qu'une rhapsodie d'images. Or selon notre philosophe, « jusqu'au xrxe siècle, c'est en termes d'une théorie de la connaissance que s'est posé le problème du rêve. Le rêve est décrit comme une forme d'expérience absolument spécifique, et, s'il est possible d'en poser la psychologie, c'est d'une manière seconde et dérivée, à partir de la théorie de la connaissance qui le situe comme type d'expérience. C'est avec cette tradition oubliée que renoue Binswanger dans Traum und Existenz »2, qui se détourne ainsi de cette psychologie du xrxe siècle pour adopter un style beaucoup plus philosophique incarné par Malebranche et Spinoza, et mieux faire ressortir l'expérience d'une vérité transcendante. Foucault suggère une hypothèse personnelle: la mort personnifie le sens absolu du rêve car en lui l'existence, dans un mouvement sans limites, atteindra sa vérité la plus indépassable. Cette appréciation, selon laquelle la mort traduirait le sens ultime et absolu du rêve, ne contredirait-elle pas la théorie freudienne du rêve accomplissement de désir? Nous ne le pensons pas. Car Freud a envisagé la présence d'une activité onirique au-delà du principe de plaisir après avoir réussi à inclure dans sa théorie les névroses traumatiques, pathologies au cours desquelles les patients revivaient, pendant leurs rêves, les circonstances dramatiques du choc affectif. Les lignes suivantes témoignent de sa clairvoyance: « Les rêves (...) des névrosés du fait d'accident ne se laissent plus ramener au point de vue de l'accomplissement de souhait, et pas davantage les rêves survenant dans les psychanalyses, qui nous ramènent le souvenir des traumas psychiques de l'enfance. Ils obéissent bien plutôt à la contrainte de répétition qui, dans l'analyse, trouve d'ailleurs son appui dans le souhait, favorisé par la "suggestion", de faire surgir l'oublié et
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Ibid., p. 70. Ibid., p. 81.

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le refoulé. Ainsi donc la fonction du rêve. éliminer les motifs d'interruption du sommeil par l'accomplissement de souhait des motions perturbatrices, ne serait pas non plus sa fonction originelle; le rêve ne put s'en emparer qu'après que l'ensemble de la vie d'âme eut accepté la domination du principe de plaisir. S'il y a un "au-delà du principe de plaisir", il est conséquent d'admettre aussi une période préliminaire pour la tendance du rêve à accomplir le souhait »1. Les rêves de mort, selon la conception de Foucault, n'entrent pas en contradiction avec la théorie de Freud, mais au contraire trouvent parfaitement leur place dans la doctrine de ce dernier. Le maître de la psychanalyse a évoqué leur éventualité quand il envisageait des phénomènes psychiques dont la survenue, loin de satisfaire au principe de plaisir, se situait au~delà de celui-ci. Pourtant, Foucault reste fidèle à Binswanger et admet que le rêve de mort manifeste l'existence même de l'homme: «Au plus profond de son rêve. ce que l'homme rencontre, c'est sa mort - mort qui dans sa forme la plus inauthentique n'est que l'interruption brutale et sanglante de la vie, mais dans sa forme authentique l'accomplissement de son existence »2. Il nous semble voir ici une parenté manifeste avec le Nietzsche de La Naissance de la tragédie, lequel commence par opposer l'apollinien au dionysiaque, puis rattache le premier au rêve et le second à l'ivresse, pour enfin concéder que le rêve est porteur de sens de part en part, et surtout conclure: «I 'homme capable d'émotion artistique se comporte vis-à~vis de la réalité du rêve comme le philosophe vis-à-vis de la réalité de l'existence: il se plaît à la regarder, et de près, car c'est de ces images qu'il tire une interprétation de la vie, c'est en suivant leur déroulement qu'il se prépare à la vie »3. Ces lignes de Nietzsche ouvrent la voie à la compréhension du mouvement indépassable. présent en tout rêve, qui accède à la vérité la plus fondamentale. Cette existence est portée par un sujet, expression de sa totalité, qui d'une part, échappe aux significations multiples engendrées par les processus du rêve
Freud S., Au-delà du principe de plaisir, 1920, Œuvres Complètes, Psychanalyse, XV, PUF, 1996, p. 303-304. 2 Foucault M., «Introduction », 1954, Dits et écrits, l, N°l, lac. Cit., p. 94. 3 Nietzsche F., La Naissance de la tragédie, 1871, L Œuvres Complètes, Tome l, Ed. Colli G., Montinari M., Gallimard, 1977, p.42-43.
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(condensation, déplacement, symbolisation), et d'autre part évite les mécanismes de régression au cours desquels des stades antérieurs de la personnalité s'actualiseraient. Des trois formes polarisées de l'expression (opposition horizontale du proche et du lointain; opposition du clair et de l'obscur; polarité de l'ascension et de la chute) seule la dernière revêtira un caractère fondamental pour Binswanger. Un tel axe met en évidence à la fois une forme authentique d'existence et une forme inauthentique présente dans la schizophrénie, comme dans le cas d'Ellen West, où l'imagination perd sa fonction créatrice de sens aux dépens d'une profusion d'images désincarnées. En effet, passer d'une anthropologie à une ontologie implique de concevoir le rêve, non COlmne une rhapsodie d'images, mais comme une circulation libre et fluide de l'imagination qui révélera le contenu premier de l'existence, but ultime de la Daseinanalyse. En termes foucaldiens:« Il faut rejoindre la dimension verticale pour saisir l'existence se faisant dans cette forme de présence absolument originaire où se définit le Dasein. Par là, on abandonne le niveau anthropologique de la réflexion qui analyse l'homme en tant qu'homme et à l'intérieur de son monde humain pour accéder à une réflexion ontologique qui concerne le mode d'être de l'existence en tant que présence au monde (. ..). C'est l'existence ellemême qui, dans la direction fondamentale de l'imagination, indique son propre fondement ontologique »1. Cette «Introduction », au style étincelant, au contenu chargé d'érudition, laisse éclater le raisonnement de Foucault dans toute sa clarté, et nous nous accordons à y déceler d'une part, un intérêt soutenu et une très grande maîtrise de la psychiatrie existentielle et d'autre part, une mise en exergue des insuffisances de la psychanalyse, prisonnière du système de pensée de la psychologie du dix-neuvième siècle. Logiquement, nous allons donc aborder dans un premier temps les relations de Foucault avec celle-ci, puis dans un deuxième temps nous décrirons, sans entrer bien sûr dans une analyse exhaustive, la psychiatrie existentielle de Binswanger. Mais auparavant, reprenons les propres termes de Foucault qui soulignait, toute l'importance qu'il accordait à son texte. «Etudier ainsi, dans leur histoire, des formes d'expérience est un thème qui m'est venu
1 Foucault M., «Introduction », 1954, Dits et écrits,

L N°l,

loco Cit., p. 109.

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d'un projet plus ancien: celui de faire usage des méthodes de l'analyse existentielle dans le champ de la psychiatrie et dans le domaine de la maladie mentale. Pour deux raisons qui n'étaient pas indépendantes l'une de l'autre, ce projet me laissait insatisfait: son insuffisance théorique dans l'élaboration de la notion d'expérience et l'ambiguïté de son lien avec une pratique psychiatrique que tout à la fois il ignorait et supposait. On pouvait chercher à résoudre la première difficulté en se référant à une théorie générale de l'être humain; et traiter tout autrement le second problème par le recours si souvent répété au "contexte économique et social"; on pouvait accepter ainsi le dilemme alors dominant d'une anthropologie philosophique et d'une histoire sociale. Mais je me suis demandé s'il n'était pas possible, plutôt que de jouer sur cette alternative, de penser l'historicité même des formes de l'expérience »1. Foucault, grand lecteur de Binswanger, subit l'ascendant de la psychiatrie existentielle dans les années cinquante, influence facilement visible dans son premier livre, précisément écrit en 1954. Rares sont les commentateurs qui ont perçu l'importance de cette «Introduction» dans le parcours intellectuel de Foucault, à l'exception notable de Henri Ey qui parle de la magnifique préface de l'auteur. Nous reparlerons plus longuement, dans un chapitre spécifique, des relations tumultueuses entre ces deux penseurs.

1. La remise en question de la psychologie du dix-neuvième siècle

Le souci de la psychologie du xrxe siècle de prendre pour modèle les sciences de la nature, venu en droite ligne du rayonnement de l'Atifklarung, l'amènera à appliquer à l'homme les lois du déterminisme de la physique, pour inférer la vérité de ce dernier dans son être naturel. Toute l'histoire de la psychologie de cette période subit de plein fouet une contradiction, entre le souhait d'un projet
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Foucault M., « Préface à l'''Histoire de la sexualité"», 1984, Dits et écrits, IV,

N°340, p. 579. 2 Ey H., «"Rêve et existence", (En hommage à E. Minkowski. Réflexions sur une Etude de L. Binswanger»), Evolution Psychiatrique, 1956, XXI, l, p. 109-118.

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