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Fragments de philosophie positive et de sociologie contemporaine

De
623 pages

[En 1844, le journal le National publia dans ses numéros des 22, 25, 26 et 29 novembre, et des 3 et 4 décembre, le travail que je reproduis ici. Des disciples de la philosophie positive le firent réimprimer en Hollande. Moi-même je le mis en tête du petit volume intitulé : Conservation, révolution et positivisme, qui parut en 1852. Depuis plusieurs années, le grand livre de M. Comte avait trouvé hors de France des appreciateurs publics ; mais, au moment où mes articles parurent dans le National, il n’en avait pas encore trouvé en France.

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Émile Littré
Fragments de philosophie positive et de sociologie contemporaine
PRÉFACE
Le grand poëte matérialiste Lucrèce savait une mult itude de choses que nous ne savons plus. Il savait qu’il y a des dieux fortunés et tranquilles, relégués dans un ciel où ils ne font rien. Il savait qu’il existe des atomes dont il connaissait la forme, le concours et l’agencement pour constituer le monde (notons, en p assant, que ses atomes n’ont rien de commun avec ceux de nos chimistes). Il savait qu e les animaux sont nés par une génération spontanée dont la terre fournissait les matériaux et qui les produisait tendres encore et à demi formés. Comment savait-il tout cela ? C’est que tout cela lui semblait expliquer le mieux les choses telles qu’il croyait les connaître. Suivant une disposition d’esprit qui n’est pas particulière à son époque, ce qu’il expliquait lui semblait garanti, et il prenait sans difficulté une explication pour une démonstration. Ma prétention n’est pas de modifier la manière de p enser des esprits montés sur les hautes échasses de la. transcendance. Elle est beaucoup plus modeste. C’est d’exciter les intelligences qui ont quelque penchant vers les doctrines positives à considérer, sans se laisser éblouir, les conceptions qui dépassent les limites de la connaissance humaine, et à n’accepter les grandes hypothèses que comme de s thèmes qui exerceront la critique, si elles peuvent être utilement critiquée s, et qu’on écartera de notre raison, si elles appartiennent à un ultra-univers auquel nul n’a jamais abordé. Il y a cinquante ans que M. Comte a établi la théorie de l’hypothèse dans les sciences, et rien depuis lors n’est venu ébranler les princip es qu’il a posés. Les hypothèses sont vérifiables ou invérifiables. Les vérifiables sont bonnes, soit que l’investigation qu’elles suscitent les déclare valables, soit qu’elle en mon tre l’erreur. Les invérifiables sont des trompe-l’œil ; car l’investigation qui s’y applique ne réussit ni à les affirmer, ni à les infirmer. Le promoteur effectif de toutes les conceptions inv érifiables qu’on donne comme certaines malgré l’invérification, réside en ce que nous nommons nos nécessités mentales, ou, selon le langage de l’école, les postulats de la raison. Arrivé à un certain point, notre esprit nous dit, en vertu de sa nature logique, qu’il ne peut concevoir les choses que de telle ou telle façon. Très-bien ; mais, emporté, s’il ne résiste, au-delà de ses limites, il déclare que cette façon qu’il a en lui est aussi dans les choses, et qu’elle lui suffit pour pénétrer dans ce qu’il ne connaît pas, c’est-à-dire l’immensité du temps avant et après lui, l’immensité de l’espace dont il n’ape rçoit qu’un coin, l’immensité de la causalité dont il ne tient que quelques chaînons intermédiaires. Ce qui devrait tout d’abord le mettre en garde cont re lui-même et contre d’aussi exorbitantes prétentions, c’est que cette nécessité mentale sur laquelle il s’appuie varie de siècle en siècle. M.J. Stuart-Mill a montré qu’e lle n’est pas la même pour tous les temps, citant le mémorable exemple de Newton (enten dez bien, Newton lui-même), qui ne pouvait concevoir l’action à distance d’an corps sur un autre ; action qui pour les intelligences d’aujourd’hui ne fait pas difficulté. Le phénomène psychique de la variabilité des nécessités mentales est l’indice de la conditio n intime qui empêche l’esprit humain de donner à ses conclusions, quelles qu’elles soient, les caractères de la transcendance. Cette condition est que nous ignorons le rapport véritable entre cet esprit et l’universalité des choses. L’esprit humain est un instrument de précision. Pour s’en servir, il faut le graduer et y marquer un point fixe. En expérience, ce point fixe est la somme de nos connaissances positives ; c’est une variable qui n’est point arbitraire et qui suit le progrès du savoir. En métaphysique, ce point fixe est l’absolu ; c’est un e constante, il est vrai, mais une
imaginaire. Aristote, le plus grand esprit scientifique de l’antiquité et un des plus grands de tous les temps, dit dans laMétaphysique, II, 2 : « Les causes ne peuvent pas être infinimen t causées par d’autres causes ; et, nécessairement, il faut qu’il y ait une cause première et dernière, de laquelle, comme efficiente, toutes les autres procédent, et à laquelle, comme finale, toutes se réduisent. » On aperçoit là , en opération, ce que j’ai nommé nécessité mentale ou postulat de la raison. Aristot e ne sait pas plus que nous ne le savons par l’expérience qu’il y ait une cause première et dernière ; mais, pour lui, il est nécessaire que la série des causes se ferme en un t erme qui les embrasse toutes. Et pourtant, quand on considère l’espace, le temps, les nombres, on ne peut mettre aucune borne à ces suites, c’est-à-dire qu’à quelque terme que l’on s’arrête, il est toujours loisible d’ajouter une étendue, une durée, une unité de plus. Pourquoi n’appliquerait-on pas aux causes la même manière de procéder mentalement qu’au temps, à l’espace, au nombre ; et de quel droit Aristote borne-t-il une série qui paraît aussi indéfinie que les autres ? Dans le fond, une cause première et dernière, c’est l’infini au point de vue de la causalité, comme l’infini en durée, en espace et en nombre. Mais M.J. Stuart-Mill nous avertit qu’il n’y a pas d’autre notion de l’infini que la possibilité d’ajouter sans cesse quelque chose à une série finie. Et il a raison. C’est la notion positive de l’infini ; l’autre en est la notion métaphysique, qui, invérifiable, ne peut être dite ni fausse ni vraie. Au même ordre de notions touche le dire répété de t ous les côtés et sous toutes les formes : on ne peut nier des marques de dessein dan s la constitution de la nature, et particulièrement dans l’organisation des êtres viva nts. Sans doute ; et, en effet, qui voudrait nier que l’œil soit fait pour voir, la main pour prendre, et l’estomac pour digérer ? Ce sont des apparences très-spécieuses. Ce qu’elles recouvrent, le spiritualisme nous le dit ; et, s’emparant de ce seul côté des choses, il nous propose, sur l’ordonnance et le gouvernement du monde, des conclusions qui émanent directement de ses prémisses. Mais on ne peut laisser ainsi mutiler la question, et il faut prendre les faits dans leur intégralité. A côté des marques visibles de dessein sont des marques non moins visibles de contre-dessein. Il n’est pas moins facile d’accumuler les exemples de celles-ci. A quoi servent (notez qu’il s’agit de finalités), à quoi s ervent les plantes vénéneuses ? A la rigueur, on dira que, chez les animaux venimeux, le venin est un moyen d’attaque et de défense ; mais les plantes vénéneuses ne se défende nt pas plus, n’attaquent pas plus que les plantes inoffensives. Quelle fin a déterminé, chez les espèces ovines et bovines, la création dusang de rate qui, non-seulement tue le mouton et le bœuf infectés, mais qui est transmissible à l’homme sous le nom de pustule maligne ? La nature fourmille de contre-desseins, et l’on n’a que l’embarras du choix. Un des plus manifestes est dans l’innombrable pullulation des parasites tant végétaux qu’animaux. A quel dessein mettre dans l’œil de celui-ci un corpuscule animé qui l’em pêche de voir, dans le foie de celui-là un helminthe qui le mène par la souffrance à la mort, dans le cerveau d’un troisième un parasite qui le fait tourner, au grand ébahissement du spectateur ? Est-ce pour se donner la satisfaction de ce spectacle que la puissance universelle engendre, dans l’encéphale d’une pauvre bête, cet hôte malfaisant ? Mais taisons-nous, car je ne veux ni blasphémer ni adorer ce qui nous est absolument inconnaissable. Inconnaissable est le mot approprié.Sors tua mortalis, non est mortale quod optas, a dit le dieu au métaphysicien de la mythologie, qui voulut conduire le char du soleil. De fait, essayez de construire, à l’aide des éléments objectifs, un type subjectif de puissance supérieure au monde, et vous ne réussirez à rien co ncevoir qui nous satisfasse intellectuellement et moralement. Mais des gens attachés aux idées spiritualistes passent par-dessus l’objection, disant : il n’est pas besoin de prendre en considération les faits en
totalité ; il suffit de s’attacher aux faits qui ma rquent le dessein, et de laisser le reste s’arranger comme il pourra ; étant certain qu’il est des marques de dessein, il est certain qu’une volonté intelligente y préside ; et cela nou s suffit. Non, cela ne suffit pas ; car voyez l’infirmité radicale de ces conceptions qui p rétendent à la transcendance. L’adversaire peut, sans perdre son temps à vous réf uter, concéder que vous fassiez arbitrairement votre choix. Mais le même arbitraire qui vous est concédé est dans son droit ; il s’en sert pour se renfermer dans les marques de contre-dessein, et il en conclut une intelligence aussi, mais une intelligence à reb ours, une intelligence malfaisante. Ahrimane des zoroastriens et son dérivé Satan des j uifs et des chrétiens. Les deux conclusions, se valant, s’annullent. Un autre métaphysicien note des desseins dans la na ture, mais des desseins qui ne sont pas intelligents. N’est-ce pas une contradiction dans les termes ? non, répond-il, et il nous renvoie aux opérations instinctives, où les animaux réalisent des desseins dont ils n’ont pas l’intelligence ; dans l’instinct, dit-il, la nature nous donne un commentaire explicatif de son inintelligente réalisation de desseins. A merveille ; mais alors montrez-nous, dans la nature en général, cette substance, siége de tous les instincts animaux et condition de toutes leurs manifestations instinctiv es. Supposer que la nature est une espèce d’immense invertébré sans substance nerveuse, est une hypothèse à laquelle on attribuera toutes les vertus, excepté celle d’être démontrée ou démontrable. On pense bien que toutes ces conceptions métaphysiques n’ont aucun accès dans la science positive. L’observation et le raisonnement ont transformé graduellement le dogme des causes finales en un principe fondamental : celui des conditions d’existence. Dans ce principe viennent se concilier les marques de dessein et les marques de contre-dessein. Quand les conditions favorables à un desse in se rencontrent, le dessein se produit ; quand ce sont les conditions favorables à un contre-dessein, le contre-dessein s’opère avec la même régularité. Cela n’est point t ranscendant ; mais cela est positif, démontrable et démontré, il en résulte des aperçus infinis en théorie et en pratique. Les grandes et assurées découvertes de la science ont donné lieu, comme cela devait être, à des conceptions mi-partie réelles et mi-partie fictives, mais qui, satisfaisant l’esprit comme explication, le trompent comme démonstration. Cet état mental, un jeune Russe, 1 M. de Roberty, l’a qualifié très-justement du nom d e néo-métaphysique . C’est un compromis entre les deux tendances ; le fonds est f ourni par l’expérience, mais les conclusions sont subjectives et soustraites à la vérification. Dans ce genre, on a assez de confiance en l’esprit humain pour croire que ce qui paraît l’obliger logiquement oblige réellement la nature. Parmi les hypothèses qui se sont abattues sur l’int elligence moderne à propos des découvertes modernes, par exemple à propos de la conservation de la matière et de ses forces, je citerai au premier rang le monisme, parc e qu’il a pour partisans des hommes d’un grand savoir. Dans ce système, on va de la base fixe des phénomènes particuliers et élémentaires à la vie végétale et animale et à la vie générale du globe terrestre ; de celle-ci à la vie de notre système solaire, et touj ours ainsi, jusqu’à ce que l’on ait embrassé tout l’être dans une seule idée ; cette id ée est l’univers. Ne vous laissez pas séduire, ô lecteur, par cette apparence d’un enchaînement grandiose ; c’est de la logique et rien de plus. On va des faits particuliers et de s forces élémentaires (sauf l’hiatus dangereux de la génération spontanée et de la production des espèces) à la vie végétale et animale. De là on va à la vie générale du globe terrestre (ici nous commençons fortement à broncher, est-il sûr que le globe terre stre ait une vie comparable à la vie végétale et animale ?). De la vie du globe terrestre on va à celle de notre système solaire (ici nous bronchons bien davantage ; car nous ignor ons comment se comportent les
planètes nos sœurs et surtout les innombrables étoiles). Mais, où nous bronchons tout-à-fait, c’est à ce formidabletoujours ainsi,qui nous conduit à l’être et à l’univers.Toujours ainsiu bout, ni l’univers non plus ; etnous mène à rien de pareil ; l’être n’est pas a  ne cette répétition symétrique de la terre dans le système solaire, du système solaire dans le système stellaire, et du système stellaire dans l’ultra-univers ou inconnaissable, n’est pas autre chose que de la néo-métaphysique. M. Hæckel divise les naturalistes contemporains en deux groupes contraires, qui se confondent avec les deux camps de la philosophie, en guerre, on le sait, depuis plus de deux mille ans : celui des dualistes, qui cherchent les causes de l’intelligence et de l’organisation dans les idées platoniciennes ou dan s les causes finales, et celui des monistes ou panthéistes, c’est-à-dire de ceux qui n ’admettent point de différence fondamentale entre la nature organique et la nature inorganique, mais considèrent toute matière comme animée, toute vie comme liée à la mat ière ; si bien qu’ils appellent causes efficientes, les causes de tout développemen t organique et de toute vie intellectuelle. J’en suis fâché pour M. Hæckel, mais son énumération est incomplète. En dehors des idées platoniciennes ou causes finales et des systèmes panthéistiques ou monistes, il y a les naturalistes de l’école positive qui ne veulent ni des unes ni des autres, et qui, sans la moindre révérence, traitent de métaphysique la finalité et le monisme. Le transformisme ou évolution est une hypothèse. Pr ise comme un fait, elle nous égarerait, nous portant à croire que nous savons ce que nous ne savons pas ; mais, acceptée sous bénéfice d’inventaire, elle offre un thème d’investigations qui peuvent être fructueuses entre les mains aussi bien de ceux qui la combattent, que de ceux qui la soutiennent. Il ne faut pas tenir le même langage, quand on appl ique la doctrine de l’évolution à l’univers. C’est alors non-seulement une hypothèse, mais encore une mauvaise hypothèse ; car elle est invérifiable. L’évolution est un fait essentiellement biologique. On observe comment d’un ovule un végétal ou un animal se développe ; c’est de l’évolution. On observe comment la série organisée, tant vivante que fossile, se partage en degrés séparés d’un côté par le temps, de l’autre, par la complication des fonctions ; cela est encore de l’évolution. Enfin, le même point de vue s’applique sans violence aux sociétés humaines, dont la base est toute biologique. Mais, si l’on sort du domaine biologique pour entrer dans le domaine cosmologique, si l’on considère l’incandescence de la terre et du soleil, puis leur refroidissement, comme des cas d’évolution, alors on détourne un mot de son sens véritable, pour lui en attribuer un qui n’est qu’une vue de l’esprit. Nous ne savons pour quelle fin les astres se sont allumé s, ni pour quelle fin ils se refroidissent ; et nous ne gagnons rien à baptiser du nom d’évolution notre ignorance. On a dit que le positivisme s’est fondu dans le transformisme ou darwinisme. Cela est faux, du moins quant au positivisme français. Auguste Comte a jugé, il y a quarante. ans, cette doctrine, qui appartient à Lamarck, et dont l es traits essentiels n’ont pas été changés par Darwin. Il en montra la portée et les r estrictions ; et depuis lors, malgré le rajeunissement que lui ont donné la sélection et le combat pour la vie, aucun fait décisif n’est venu faire brèche au jugement de M. Comte. Le transformisme est, comme toutes les questions biologiques, incorporable à la philos ophie positive, si la biologie le sanctionne, mais laissé en dehors du domaine philosophique tant que cette sanction fera défaut. Je viens de parler du positivisme français ; c’est qu’en effet il y a un positivisme anglais. Je ne conteste en aucune façon le caractèr e positif à la philosophie de l’autre côté du détroit. Elle ne se fonde que sur l’expérie nce, et ne reconnaît que le relatif ; ce
sont là deux qualités qui la classent dans la catégorie positive. Il y a pourtant une différence, et elle est grande. La philosophie positive anglaise part de l’étude de l’entendement ou psychologie ; la phi losophie positive française, de la connaissance objective du monde ; tant inorganique qu’organique. Le mode de développement anglais s’explique par le milieu anglais. Quand les doctrines de M. Comte pénétrèrent en Angleterre, elles y firent une forte impression, mais elles y trouverent une psychologie habile et puissante. De là naquit la tr ansaction. Une visible empreinte de positivisme se marqua sur la philosophie anglaise, mais la psychologie en resta le fondement. La question débattue entre la philosophie anglaise et celle de M. Comte est fort considérable. Je ne pense pas qu’il s’en soit agitée de plus importante depuis la grande querelle du nominalisme et du réalisme qui occupa le moyen âge. Il n’est pas hors de propos de noter que, si la phi losophie anglaise et la philosophie française sont positives, la philosophie allemande reste métaphysique. Dans ce litige, on sait quelle est ma position : je suis disciple de M. Comte. A la doctrine anglaise manque une hiérarchie des sciences ; c’est, à mon avis, le très-grand avantage de la philosophie à base objective. Mais j e confesse que le débat n’est pas fermé. Il faut laisser au temps le soin d’apporter les faits et les raisonnements qui assureront l’ascendant de l’une ou de l’autre sur la raison publique. Je me persuade que plus la psychologie tendra à rentrer dans la biologie, plus la philosophie à base objective prendra de la force. Dans nos livres et dans nos revues, je vois à chaqu e instant des écrivains qui accueillent avec louanges telle ou telle proposition de la philosophie anglaise, mais qui ne disent jamais un mot de M. Comte, sans qui cette proposition ne serait pas venue au jour. Les philosophes anglais ne nient aucunement l’influ ence que M. Comte a exercée sur eux. Ce sont nos gens d’ici qui ignorent l’histoire et la filiation des idées positives. La notion de l’inconnaissable, introduite par la philosophie positive comme élément de spéculation, est de premier ordre, à cause de sa réalité et de sa portée. Elle est niée par les métaphysiciens, qui s’établissent dans l’inconn aissable comme dans leur demeure propre. Mais tenons-la toujours soigneusement devan t nos yeux. Elle nous récompensera par plus de sagesse dans la pensée, et plus de sagesse dans la conduite. Juillet 1876.
1La Philosophiepositive,juillet-août 1874.
I
DE LA PHILOSOPHIE POSITIVE
* * *
[En 1844, le journal leNational publia dans ses numéros des 22, 25, 26 et 29 novembre, et des 3 et 4 décembre, le travail que je reproduis ici. Des disciples de la 1 philosophie positive le firent réimprimer en Hollande . Moi-même je le mis en tête du petit volume intitulé :Conservation, révolution et positivisme,qui parut en 1852. Depuis plusieurs années, le grand livre de M. Comte avait trouvé hors de France des appreciateurs publics ; mais, au moment où mes articles parurent dans le National,il n’en avait pas encore trouvé en France. Ces articles ne passèrent pas tout-à-fait inaperçus ; d’abord ils eurent l’avantage de causer à M. Comte une satisfaction bien méritée de cet homme qui sacrifiait tout à son idée et à ses travaux ; puis ils contribuèrent, dans une mesure que je n’exagère pas, mais qui fut pourtant réelle, à offrir un point de réunion aux esprits qui, curieux de science et de philosophie, cherchaient à les allier, sans pouvoir y réussir.]
* * *
I
De la question philosophique telle qu’elle peut être posée de notre temps
Les idées philosophiques remplissent un office indi spensable dans l’évolution de l’humanité. Ceux qui le nient ne considèrent pas su ffisamment les conditions qui ont présidé aux phases successives de cette évolution. Laissant donc de côté, comme absolument dénuée de fondement, cette négation préjudicielle, il reste à noter, à l’égard des idées philosophiques, un état des esprits singu lier et spécial à notre époque : les uns, tenant plus aux notions positives qu’aux notio ns générales, et ne trouvant dans aucune des philosophies actuelles un point stable, abandonnent, de désespoir, un terrain qui leur semble toujours mouvant, et se jettent dans les études particulières ; les autres, plus attachés aux notions générales qu’aux notions positives, font bon marché des difficultés inhérentes aux philosophies actuelles, et tiennent pour suffisant le secours qu’elles leur fournissent. C’est assez de ce seul é noncé d’une situation réelle pour indiquer une lacune dans le système de nos connaissances : les études positives ne sont pas assez générales ; les études générales. ne sont pas assez positives. Il ne faut que prêter un moment l’oreille aux échos de la société européenne, pour percevoir les discordances qui, y éclatent de toutes parts. Les religions (elles sont à un certain point de vue une philosophie véritable, car elles donnent une conception, générale de l’ensemble des choses), les religions n’ont point de symbole qui puisse rallier tous les esprits. Le, catholicisme, le protestantis me et ses sectes innombrables, le mosaïsme, comptent des hommes très-éclairés, inhabi les cependant à se convaincre réciproquement ; et chacune de ces communions a des limites qu’elle, s’efforce, en vain de franchir. Il en est de même pour la philosophie proprement dite. En France, l’école éclectique a pris un accroissement considérable ; m ais la doctrine de Condillac n’est e nullement éteinte., non plus qu’aucune de celles qu’a enfantées le XVIII siècle, et, tout récemment, des hommes éminents ont essayé d’autres voies métaphysiques. En
Allemagne, Kant, Fichte, Schelling, Hegel, pour ne nommer que les plus célèbres, se partagent le domaine de la pensée. En Angleterre, ce qu’il y, a de philosophie se rattache essentiellement à l’école écossaise, à Locke, à la psychologie expérimentale. En Italie, la métaphysique a aussi des représentants qui ne sont pas sans renom et qui jettent une diversité de plus au milieu de toutes ces diversité s. Tel est donc l’état dés choses : religions contre religions, philosophies contre philosophies, et, d’un autre côté, religions et philosophies souvent aux prises les unes avec les autres. Ce n’est pas tout. Depuis longtemps les écoles théo logiques et métaphysiques ont renoncé à placer dans leur domaine les sciences phy siques et naturelles. Celles-ci se développent d’une façon tout indépendante et à l’aide de procédés opposés ; elles ne traitent que les questions relatives et s’abstienne nt des questions, absolues ; elles s’occupent, non de l’essence, mais des propriétés des choses. De là le caractère positif qui leur est inhérent ; de là l’ascendant qu’elles prennent sur les esprits, et la continuité non interrompue de leurs progrès. Mais cela est jus tement te contraire des méthodes théologiques et métaphysiques ; une incompatibilité radicale existe entre ces deux manières de procéder, qui, de jour en jour, deviennent plus étrangères l’une à l’autre. Ce n’est pas tout encore. Les sciences physiques et naturelles, dont la méthode est si puissante, n’ont, elles, aucune efficacité philosop hique. L’unité, leur manque ; elles ne forment pas un tout, un ensemble lié par une doctrine commune ; et surtout elles laissent en dehors le phénomène complexe et immense des sociétés humaines. On aurait beau combiner sans fin toutes les notions sur l’espace e t le mouvement, sur le système céleste, sur les agents physiques, sur les compositions chimiques, sur l’anatomie et la physiologie, on n’en ferait sortir aucune solution touchant ce, sujet, le plus compliqué, le plus difficile, le ; plus important de tous. Plus o n reconnaît nettement la portée des sciences, plus on s’aperçoit que, telles qu’elles sont, il leur est interdit d’aborder un pareil problème. Voilà donc aujourd’hui le tableau réel des spéculat ions les plus hautes : idées générales qui, valables sur le terrain social, cessent-de l’être sur le terrain scientifique ; idées générales, qui., elles-mêmes, sont livrées à des divisions sans terme ; enfin, sciences particulières dont l’impuissance à former une philosophie, dans l’état actuel, est manifeste à tous les yeux. Les faits sociaux se par tagent, ou, en d’autre termes, le gouvernement spirituel des sociétés se dispute entre les religions et les métaphysiques. A côté s’élève une série de notions spéculatives du es aux mathématiques, à l’astronomie, à la physique, à la chimie, à la biologie. Ces sciences, sans s’inquiéter des solutions théologiques et métaphysiques, font préva loir irrésistiblement les démonstrations qu’elles apportent. Ainsi, le domaine spéculatif se trouve partagé en deux compartiments profondément isolés, l’un appartenant aux religions et à la métaphysique, l’autre aux sciences positives. D’une part, les notions religieuses et métaphysiques, qui renferment les idées les plus générales, n’ont plus l’antique force de convergence qui leur avait donné l’empire sur les esprits ; et, d’a utre part, les sciences particulières, qui, elles, conquièrent forcément l’assentiment et amènent la convergence mentale, ne sont pas capables d’arriver, par elles et sans philosophie, à une généralité compréhensive. Entrons un peu plus avant dans l’examen de la situation historique des deux méthodes entre lesquelles le domaine spéculatif est divisé. Les divergences dont l’Europe moderne est le théâtre ne sont pas fortuites ; car elles on t pour cause la rupture de l’unité catholique sous les efforts du protestantisme et de la philosophie critique ; tout le sol moderne est semé des débris de ce naufrage. Ce n’est pas non plus par hasard que les doctrines générales de notre temps laissent en dehors de leur influence le domaine des sciences positives. Celles-ci se sont émancipées progressivement et l’une après l’autre