FREUD : PHILOSOPHE?

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L'auteur projette un nouvel éclairage sur la pensée psychanalytique depuis l'oeuvre de deux philosophes : Aristote, le père de la philosophie occidentale, et Descartes, le père de la philosophie contemporaine. Sous cet éclairage, les concepts développés en psychanalyse se situent très justement à la frontière entre l'expérience du discours fantasmatique et l'intelligence du fait discursif, là précisément où l'homme trouve sa définition authentique. La question se pose dès lors : Freud fut-il un philosophe ou un scientifique?
Publié le : lundi 1 septembre 2003
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EAN13 : 9782296334953
Nombre de pages : 154
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FREUD:
PHILOSOPHE?

Collection Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions CUYNET Patrice (sous la dir. de ), Héritages psychoses tomel-Du père, 2003.
«

les enjeux psychiques
et des

de la transmission», 2003 LEFEVRE Alain, Les vestibules du ciel. A propos de la paternité
.

SUDRES J.-L., ROUX G., et LAHARIE M., Humeurs et pratiques d'artthérapie, 2003. BARRY Aboubacar, L'Afrique noire des psychologies blanches, 2003. PIERRAKOS Maria, La « tape use » de Lacan, 2003.

Claude BRODEUR

FREUD: PHILOSOPHE?

L'Harmattan 5-7, rue de l' École- Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

DU MÊME AUTEUR
Portraits defamille, Montréal, France-Amérique, collection « Thérapies », 1982. Sociétés d'hier et d'aujourd'hui, HMH, 1986. Le psychotique: 1997. Montréal, Hurtubise

sa quête de sens, Paris, L'Harmattan,

L'espace africain: double regard d'un psychanalyste occidental et d'un dramaturge africain, Paris, L'Harmattan, 1997. Le problème 1999. de l'inconscient, Livre I, Paris, L'Harmattan,

La structure de la pensée humaine, Livre II, Paris, L'Harmattan, 1999. La vie de l'esprit, Livre III, Paris, L'Harmattan, Le père: cet étranger, Paris, L'Harmattan, 2001. 1999.

En collaboration
L'intervention en réseaux: une pratique nouvelle, Montréal, France-Amérique, 1984. La famille: I 'individu-plus-un, Vermette, Montréal; Homme et Perspectives, Marseille, 1990. (avec René Devisch) Forces et signes, Regards croisés d'un anthropologue et d'un psychanalyste sur les Yaca, Paris, Archives contemporaines, 1996.

(QL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5112-1

INTRODUCTION PARCOURS De la philosophie à la psychanalyse
Lorsque je veux expliquer ma vocation de philosophe et de psychanalyste, je raconte parfois ceci: «J'avais cinq ans. Nous avions pris l'habitude, ma sœur et moi, de jouer au mystère. Nous devions alors nous enfenner sous les draps, inventer un rêve et nous le raconter par la suite. C'était une expérience merveilleuse.» Ce n'est qu'une anecdote parmi tant d'autres. Il ne faut pas lui prêter le poids d'un événement fondateur. Mais elle révèle peut-être déjà mon désir de pénétrer le mystère de l'être des choses et des hommes. J'avais oublié depuis longtemps ces moments de jouissance enfantine, lorsque j'ai commencé, vers l'âge de vingt ans, des études en philosophie. Comme c'était courant à l'époque, j'ai alors fréquenté durant quelques années les auteurs du Moyen Âge et plus particulièrement Thomas d'Aquin. Je suis vite devenu, comme je dis parfois, un « homme du Moyen Âge ». De cette période, je retiens le goût des grandes constructions architecturales. Les hommes de ces temps encore jeunes édifiaient soit des cathédrales élancées, soit des systèmes théologiques ou philosophiques grandioses. Je n'avais que vingt ans. 7

Reconnaissant en moi cette marque toute première de mon esprit, les collègues prétendront souvent, par la suite, que je suis trop rationnel, que je mets la raison bien avant le cœur ou la vie. C'est à moitié vrai. Ma mère disait déjà~ lorsque j'étais enfant et que je l'embarrassais avec mes nombreuses questions: « Claude, cesse de raisonnero » C'est sans doute ainsi que, par contradiction, je suis devenu un philosophe. Pourtant, dès mes premières expériences en philosophie, j'ai entrepris, par un travail acharné sur la théorie thomiste, d'introduire, dans cet univers hautement hiérarchisé des essences, un élément nouveau dans la composition de l' êtreo J'ai posé, au principe même de tout être et de tout devenir~ une énergie existentielle aux potentialités infiniesoLe monde des essences était dès lors animé, traversé d'un bord à l'autre, par ce principe initial et fondateur de l'être. J'avais effectué, dans la systématique thomiste, un renversement, une révolution radicale. Là où primait l'essence, je mettais un «exister », générateur de toutes détenninations de l'être dans son essence même. Le cœur ou la vie reprenait ainsi la première place dans un rapport à toutes formes d'êtreo J'ai développé cette première aventure scientifique dans une thèse de doctorat en philosophie. Son titre, ambitieux et naïf, dit bien la jeunesse de mon esprit: Itinéraire de ['esprit humain dans sa rencontre de ['amour au cœur de ['êtrel. Je n'avais pas encore trente ans. Lorsque, par la suite, j'ai commencé ma fonnation en psychanalyse, j'ai oublié, pour un temps, toutes mes réflexions philosophiques. Je me suis uniquement intéressé à
1. Itinéraire de l'esprit humain dans sa rencontre de l'amour au cœur de l'être. Thèse de doctorat en philosophie, déposée à l'Université de Montréal en 1959.

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ces discours qui surgissent, avec grande étrangeté, d'un inconscient qui a beaucoup à dire. Une conviction nouvelle s'est bientôt clairement développée chez moi: un nouveau tournant s'annonçait. Les catégories de la pensée aristotélicienne et thomiste sont commodes pour penser les choses qui composent notre univers. Mais elles ne représentent encore que des catégories opérationnelles. Pour la connaissance de 1'homme, elles ne fournissent qu'un modèle instrumental. Le discours de

I'homme - et plus spécialementcelui de son inconscient pouvait seul, me semblait-il alors, ouvrir au savoir sur 1'homme des voies plus directes et adéquates. La rédaction d'une thèse de doctorat, cette fois en psychologie, m'a permis de reprendre mes recherches scientifiques et de donner à ma pensée une toute nouvelle orientation. L'homme devenait pour moi non plus une substance composée d'un corps et d'une âme, mais le sujet d'un discours: c'est, en effet, par la médiation du discours que le sujet humain se dit à lui-même et se fait connaître par l'autree Pour des raisons personnelles aussi bien que scientifiques, j'ai entrepris à ce moment-là une grande opération de bricolage. D'une part, je ne voulais pas lâcher complètement les acquis de mes recherches philosophiques; par ailleurs, j'entrais, avec Freud et les auteurs des années 60, dans un univers de pensée totalement différent de celui que j'avais connu jusque-làe Il fallait, avec ces idées si disparates, composer une théorie nouvelle; et que celle-ci demeure à la fois personnelle et logique. Or, très jeune, j'avais appris le métier de bricoleur. Un

jour - je devais avoir une dizaine d'années -, mon père
m'avait donné en cadeau un projecteur de cinéma. Quelques films d'environ cinq minutes venaient avec l'appareil. Par 9

malheur toutefois, ces films étaient sous-titrés en anglaiso Comme je n'y comprenais rien, j'ai décidé, à la place de me faire traduire les paroles des acteurs, de composer d'autres histoires en découpant des séquences dans les images de la pellicule. Je savais donc très tôt fabriquer du neuf en utilisant des matériaux d'une autre provenance, construire mon propre scénario, une théorie personnelle, en

retravaillant des images ou des concepts qui viennent
.

d'ailleurs. Première étape Même si j'allais maintenant m'intéresser, plus particulièrement, à comprendre et à décrypter le discours inconscient, j'ai pris le temps de récupérer une conceptualisation philosophique, déjà remaniée, en l'inscrivant dans la métapsychologie freudienne. Au cours d'un travail d'exégèse du texte de Freud, il m'a semblé retrouver, sans trop forcer le sens des catégories de la psychanalyse, les notions de puissance et d'acte. Le Ça pulsionnel de la psychanalyse n'était-il pas, dans un autre registre scientifique, une catégorie analogue à celle de la puissance en philosophie scolastique: dans les deux cas, nous avons affaire à un principe potentiel effectivement générateur soit de toutes déterminations essentielles dans l'être, soit de toutes identifications formatrices du MoL Tandis qu'à la puissance correspondait ainsi, chez Freud, le Ça pulsionnel, au Moi correspondait, dès lors, la forme ou l'essence de la philosophie thomiste: en effet, dans les deux cas, nous avons affaire à un principe de détermination du sujet: par le moyen des diverses identifications de l'enfance pour le Moi, tandis que c'est par la forme de l'être pour l'essenceo

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On dira que j'ai tiré vers la philosophie un Freud qui s'en défendait avec la plus grande vigueur. Et que je fais dire à une philosophie depuis longtemps dépassée des choses des temps modernes. Peut-être? Mais je crois qu'il faut savoir parfois malmener les pensées que nous fréquentons, afin de les pousser jusqu'à l'extrême limite de leur logique propre2e Deuxième étape C'était là, de ma part, une démarche essentielle, mais secondaire. À l'époque, je désirais, bien sûr, plus ou moins consciemment retenir une pensée personnelle qui risquait d'échapper dans l'oubli: la pensée philosophique. Mais j'étais surtout occupé à saisir et à comprendre les diverses significations du discours inconscient. Au tout début de ma formation, un collègue plus âgé m'avait dit: « Lis donc L'interprétation des rêves de Freud, tout le reste me paraît sans grande importance. » Encore maintenant, je lui donne raison: la découverte de Freud porte essentiellement sur ce discours de l'inconscient auquel nous donnent principalement accès les productions oniriques, le rêve. C'est la« voie royale »0 Comme les psychanalystes des premiers temps, je me suis d'abord intéressé à la composition symbolique des discours inconscients: dans un ordre génétique, on a d'abord la symbolique de la naissance et par la suite les symboliques orale, anale et génitale. Mais j'ai très tôt fait la découverte d'une structure fondamentale du discours inconscient. Cela fut possible non seulement parce que je vivais alors dans un milieu scientifique principalement habité par Jacques Lacan et Claude Lévi-Strauss, mais aussi parce que je retrouvais dans
2. Le problème de l'inconscient, Paris, L'Harmattan, 1999 (réédition).

Il

cette structure la fonnule de base de la logique aristotélicienne, celle même de l'énonciation. J'ai quelques fois raconté comment un malade psychotique m'avait appris qu'on sort de la psychose et devient sujet de son propre discours en se posant soi-même, comme conscience vive, entre vie et mort. Après un assez long temps de travail sur ses fantasmes inconscients, ce malade m'a livré un rêve très schématique: «Il y a un train électrique qui circule d'un point de départ à un point d'arrivée; de ce point d'arrivée, une vive lumière fait ensuite retour au point de départ, suivant alors un fil électrique. » Dans ce rêve, on distingue facilement trois positions d'une énergie pulsionnelle: le point de départ, qui se déploie sur une trajectoire en soi indéfinie; un point d'arrivée, qui impose un terme ou une limite aux énergies du point de départ; et finalement ce fil électrique, dont la fonction propre est de relier, d'un point à l'autre et dans les deux sens, l'énergie pulsionnelle en cours. Comme je le notais plus haut, j'avais déjà reconnu, dans cette structure du discours inconscient, les composantes mêmes. de l'énonciation, telles qu'Aristote les dégage déjà dans sa logique du discours. Toute énonciation est en effet composée d'un sujet au départ doué de possibilités infinies; d'un attribut, qui vient limiter ce sujet à une seule de ses possibilités; et du verbe être, qui institue une relation d'existence entre sujet et attribut. À cette époque, j'allais utiliser, dans mes recherches sur le discours inconscient, une méthode nouvelle d'analyse: le structuralisme. Cette méthode, inventée par Ferdinand de Saussure en linguistique, était reprise, à ce moment-là, par Claude Lévi-Strauss en anthropologie et par Jacques Lacan en psychanalyse. Cela m'a pennis de mettre en fonne ce que 12

je considérais être la structure sémantique fondatrice de la pensée humaine inconsciente. Dans un premier temps de ce travail de formalisation, j'ai figuré cette structure par le moyen de l'expression, tirée des concepts psychanalytiques, « Ça est n'étant pas ». Le « ça» figure alors la pulsion à l'état pur ; le «n'étant pas », plutôt un moi formé de la représentation du «non ça» ou d'une limitation absolue de la pulsion; le «est» figure enfin le rapport d'attribution du« ça» au« n'étant pas ». Dans un deuxième temps, j'ai plutôt proposé une figuration mathématique: [+ ~~ - ]. Le signe [ + ] figure l'élément du discours qui revêt un caractère infini; le signe [ - ], son contraire ou sa limite; le signe [ ~~ ] figure enfin le rapport de l'un à l'autre des deux éléments. Comme je n'avais alors dégagé que la structure initiale du discours, j'ai par la suite poursuivi mes recherches, afin de mettre en place les autres figures du langage inconscient. Utilisant toujours une même méthode, j'ai pu distinguer, dans le cours d'un devenir, diverses structures sémantiques d'une pensée inconsciente. Il y a d'abord l'ordre de la mère, et ensuite l'ordre du père, l'ordre des frères et l'ordre de la chose (génitale)3. On dira ici: «Tu enfermes la réalité du discours, si complexe dans ses formes et ses contenus, dans une structure qui la limite et la vide entièrement de son poids de chair. » Je n'enferme pas, je fournis une assise. Il ne faut pas oublier que, dans ma pratique, j'ai très longtemps écouté le bruit d'un imaginaire en pleine effervescence, avant d'y trouver .la trace d'une structure sémantique; et, une fois
3. La structure de la pensée humaine, Paris, L'Harmattan, 1999. (réédition). 13

cette structure identifiée, les imagos qui librement circulent dans l'inconscient continuent d'être très présentes à l'attention de l'analyste ou de l'analysant. La structure n'est ainsi qu'une assise, une base d'où partent continuellement les envolées les plus diverses et même les plus fantaisistes. Il n'y a donc jamais vraiment rupture d'avec la vie des symboles et des événements qui composent la trame du discours. Mes' deux garçons avaient quatre et six ans lorsque j'ai fait construire une maison à la campagne. Quand nous sommes entrés dans. ce nouvel espace aux lignes fort différentes de ce qu'ils avaient connu jusque-là, ils se sont amusés, durant quelques jours, à produire les sons les plus désordonnés. Cela devait ressembler au « parler en langues» des premiers chrétiens. Par le moyen de ce jeu, ils ont pu, très rapidement, reprendre possession de la maison familiale. Il fallait, à l'occasion d'un changement, récupérer sa langue et l'espace familier sur un fond de désordre sonore et spatial. C'est ainsi, tout naturellement, qu'ils ont déménagé et pris place dans un autre habitat. On ne peut vivre une vie d'homme sans inscrire son discours personnel dans une certaine structure symbolique. Cette structure, qu'elle soit vécue ou reprise dans un savoir scientifique, n'existe cependant jamais sans un rapport continu au bruit ou au désordre d'un imaginaire. Soyons aussi futés que mes enfants. Troisième étape Ces derniers développements de ma pensée auraient bien pu représenter, pour moi, un certain aboutissement de mes recherches. Du moins, un temps de repos. Le démon de la philosophie me poursuivait toujours. J'eus alors l'intuition que les figures de l'esprit correspondaient aux figures de la 14

pensée inconsciente, qu'il y avait une certaine connivence entre le monde des lumières et celui des ténèbres. Déjà, durant ma formation en psychanalyse, j'avais fréquenté un philosophe allemand, G.W.F. Hegel. On le redécouvrait alors dans les milieux de la psychanalyse, comme de la philosophie. Or celui-ci pose, au départ de tout devenir, un même bouillonnement de l'esprit que des imagos et des énergies dans l'inconscient. Dans sa Phénoménologie de l'esprit, Hegel élabore, depuis une expérience intuitive de sa propre pensée, une conception du devenir de l'esprit humain qui correspond, à peu de choses près, au déroulement même de la pensée inconsciente. Il y arrive en prenant comme point de départ le sentiment humain d'infinité. Depuis ce point de départ, diverses déterminations de la pensée se développent, suivant alors, selon.lui, un mouvement dialectique qui met en place des contraires jusqu'à ce qu'il en sorte des formes synthétiques nouvelles. Comme on le devine, je trouvais, chez Hegel, non seulement un même point de départ, mais le tracé d'un devenir analogue à celui que parcourt une pensée inconsciente. Aux figures de l'inconscient correspondaient alors les figures de l'esprit4. Quatrième étape

Le fait de centrer sur le discours - ou même sur la structure de ce discours - mon approche du phénomène
inconscient, devait me faciliter, par la suite, un passage du champ de l'individu aux divers domaines du collectif.

4.

La vie de l'esprit, Paris, L'Harmattan, 1999 (réédition). 15

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