Futur Antérieur 8

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La marche du temps : Après le putsch : lunion soviétique lheure du vide (Denis Berger).
Articles : Ltre, lvnement, la militance (Alain Badiou), Marx , la religion du quotidien et de la modernité (Jean Marie Vincent), Le "Rawlsisme la francaise". Le marché contre légalité démocratique ? (Bruno Theret), Aime la nation comme toi-même, ou le libéralisme et ses vicissitudes en Europe de lEst (Slavoj Zizek), Moment critique pour lautogestion soviétique naissante. Analyse dun jeu dactivits organises (Anne Querrien).
Lectures : La méthode dHenri Lefebvre (Rmi Hess), La politique et la moralité dans les universités américaines (Michael Hardt), Quest-ce que la philosophie, selon Deleuze et Guattari (Toni Negri).
Document : La constitution et sa signification (Walter Bonnefeld, Richard Gunn).
Publié le : dimanche 1 décembre 1991
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EAN13 : 9782296262553
Nombre de pages : 176
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N° 9 - 1992/1

Bimestriel

Futur antérieur

N° 9

.

P. ANDERSON, C. ARCURI, P. BAUBY

C. CAPITAN, G. CLANCY, C. GUILLAUMIN, B. MASSUML P. NICOLAS-LE STRAT, J. O.CONNOR, H. RIZK,P. TANCELIN, C. VEAUVY
Publié avec le concours du Centre national des lettres

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Sommaire du n° 9, 1992/1

La marche du temps: La dégradation du politique (J.-M. VINCENT)............ Le Commun: comment en faire usage (G. AGAMBEN)... Luttes sociales et contrôle systémique (T. NEGRI). . .. .. . . 5 9 15 20 23 44 52 58 83 98 115

Chronique du dinosaure: le cartel des non
(P. MA CHE R Y)

... ....... .... .... .. . .... ..... ... ... .... .... ... .

Pierre BAUBY, Quelle(s) droites pour les années 90 ?... Colette CAPITAN, Colette GUILLAUMIN, L'ordre et le sexe. Discours de gauche, discours de droite. . . . . . . Geneviève CLANCY, Philippe TANCELIN, D'une capture
du langage. ............................................. ....

Brian MASSUMI, Introduction à la peur.. . . . . . .. .. . . . . . . . . . Pascal NICOLAS-LE STRAT, La monétarisation des
rapIX>rts

sociaux

.... ... ... ... . ... ... .... ... .. . .... ... .

James O'CONNOR,Écologie et technologie................ Hadi RIZK,Ubiquité de la liberté: groupe et action
commune, entre Spinoza et Sartre

................. ......

Lectures:
Perry ANDERSON, mythe de la nature humaine Le Carlo ARCURI,Leiris Michel: "à l'occasion de... " Christiane VEAUVY, Entre esclavage moderne et Étatnation, l'expérience politique du peuple haïtien 129 153 160

Futur antérieur
Directeur de publication: Jean-Marie
Comité de rédaction:
Claude AMEy Denis BERGFR Michael HARur Maurizio LAZZARA TO Andrea MOREUl Toni NEGRI
VINCENT.

Gian Carlo PIza
Michèle RIOT-SARCEY Nicole-Édith THlNENIN

Jean-Marie

VINCENT

Rédaction, 49, rue des Partants, 75020 Paris.

@ L 'Harmattan,

1991

ISBN:

2-7384-1249-1

LAMARCHE DU TEMPS

La dégradation

du politique

La vie politique en France est en train de se dégrader très rapidement. Les partis établis n'ont à l'évidence plus grand-chose à dire sur les problèmes qui affectent le pays et tendent à s'aggraver. Ils ne disent rien de crédible contre l'augmentation du chômage, ils ne disent rien de crédible sur lafaçon de faire face à un changement économique et social rapide qui déstabilise une

partie importante des couches moyennes et ébranle nombre
d'institutions (de la famille aux syndicats). Dans une société rongée par la peur de l'avenir, peur de perdre la sécurité des années de prospérité, peur de la déstabilisation du monde extérieur (Est et Sud), les discours politiques paraissent de plus en plus creux. Ils ne donnent l'impression d'être concrets que sur un point, celui de l'immigration. On parle effectivement de la lutte contre l'immigration clandestine, de l'invasion qu'elle représente, de la gêne qu'elle constitue. Enfait ce sont tous les immigrés qui sont visés puisque la droite dite civilisée n'hésite pas à se réclamer du droit du sang. Elle n'hésite pas non plus à rendre les immigrés responsables de l'augmentation de la criminalité, et de la recrudescence du trafic de drogues.

Ces discours honteux sont naturellement pleins de sousentendus racistes, mais aussi et surtout d'un sous-entendu majeur, révoltant et imbécile! En s'attaquant aux immigrés, on pourrait régler les problèmes de la société française. Ceux qui les tiennent savent bien qu'il n'en est rien, mais ils cherchent à utiliser à leur
profit les réactions irrationnelles d'une partie des Français (la peur

de l'autre). Ils désignent ainsi donc un bouc émissaire, un responsable fictif des principaux maux de la société française, pour détourner l'attention de leur propre incapacité àfournir des solutions. Ce faisant, ils jouent avec le feu et apportent de l'eau au moulin du Front national, le secteur le plus chauvin, le plus

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raciste, le plus réactionnaire de la vie politique française. Après les déclarations inadmissibles de Chirac et de Giscard, le Front national n'a d'ailleurs pas tardé à montrer que sur le terrain du racisme il était imbattable en publiant ses cinquante propositions pour mettre en vigueur la l~référence française" . Dans cette affaire il est gagnant, parce qu'il apparaît plus conséquent, moins empêtré par les précautions de langage.

Par contre coup, c'est l'ensemble de la politique du Front national qui se trouve légitimée aux yeux de certains, malgré son hyper-conservatisme et ses liens avec l'intégrisme catholique. Autrement dit, une conception traditionaliste et passéiste de l'identité française, celle qui est refus de la modernité, celle qui se fonde sur la recherche d'ennemis intérieurs et extérieurs, se trouve valorisée et sortie de sa marginalité. Le Front national ne s'y est pas trompé qui, dans la foulée des cinquante propositions provocatrices sur l'enseignement (l'Université notamment). Pour lui c'est unefaçon de s'attaquer à la vieille culture républicaine, de tourner en dérision ses conceptions (laïcité, esprit de tolérance, confiance dans l'argumentation (rationnelle) en sapant encore un peu plus la culture politique en crise d'une grande partie des Français. Le Front national sent bien qu'il lui faut profiter de la conjoncture créée par l'effondrement des pays du usocialisme réel" et par la crise des idéologies socialistes pour pousser ses

pions en avant dans un contexte de désorientation et de
démoralisation. Dans ses tentatives pour détruire le débat politique et lui
substituer une basse démagogie populiste, le Front national trouve

évidemment une aide considérable et providentielle dans l'affaissement moral des partis classiques, dans leur réduction progressive à l'état de machines politiques sans âme. Comme en témoignent de nombreux sondages, une très grande majorité des .Français condamne sans appel la corruption du monde politique, que les étiquettes soient de droite ou de gauche. Mais le rejet du monde des hommes politiques a des raisons plus profondes que
de simples réactions de dégoût. Les jeunes en particulier critiquent le cynisme des jeux de pouvoir au niveau de l'État ou à l'intérieur des partis, ainsi que la limitation des enjeux à la reproduction des appareils et des situations acquises par les uns et par les autres. Une grande partie des discours politiques est en conséquence perçue comme sans portée réelle, comme irresponSable. La politique n'est plus seulement une politique spectacle qui met en scène

les joutes politiques et présente les orientations comme des 6

marchandises, elle devient une politique des simulacres, simulacres d'orientations, simulacres d'engagements, simulacres de spectacle. Le parti socialiste est particulièrement atteint par cette crise morale, et il en a exhibé les symptômes de façon particulièrement caricaturale. On l'a vu très vite abandonner ses objectifs programmatiques pour adopter une culture de gouvernement qui se réduit maintenant, à peu de choses près, à la culture dufranc fort. Les luttes de pouvoir qui sont aussi des luttes pour la succession de François Mitterrand l'ont paralysé depuis de longs mois en suscitant un fort recul de militantisme et des départs en nombre non négligeable. Aujourd'hui il fait songer à un somnambule qui avance les yeux fermés et qui ne sait pas où il va. Sans doute le parti prétend-il se doter d'un projet pour le futur après son
congrès extraordinaire de la Défense, mais le texte qui a été adopté à uneforte majorité, s'il est souvent une auto-critique bien venue, ne fournit aucune orientation véritable. Le projet pour le futur n'est qu'un simulacre de projet, destiné à/aire croire que le parti est encore capable defaire quelque chose. En réalité, le parti socialiste n'a plus guère que deux thèmes de mobilisation, celui du front républicain et celui de la réforme institutionnelle. Le premier ne peut guère susciter l'enthousiasme parce qu'il ressemble beaucoup à une manœuvre pour diviser la droite (par exemple détacher des centristes de l'orbite U.P.F.) et le second apparaît comme une tentative pour redorer le blason du président de la République et de plus paraît bien imprécis pour le moment. En outre personne ne peut avoir l'impression que les modifications qui seront proposées correspondront à une perspective raisonnée de démocratisation
des institutions de la Ve République.

Le pire n'est pas toujours sûr et le Front national n'est pas encore au pouvoir, mais il ne faut pas se dissimuler que la situation comporte beaucoup de dangers. L'arrivée possible sinon probable de la droite au pouvoir en 1993 lors des législatives peut signifier un pas de plus dans la dégradation de la politique en France, parce que la victoire de cette droite soi-disant llcivilisée" peut se produire dans un contexte très peu civilisé: xénophobie, racisme, etc. On ne peut évidemment exclure, et il-faudrait s'en féliciter, que la droite n'arrive pas à constituer une majorité de gouvernement et que la gauche s'affaiblisse moins que prévu. Mais ilfaut dire très nettement que de petits succès conjoncturels ne peuvent en rien résoudre les problèmes qui sont posés aufond. Si les actions qui vont être menées contre le danger d'extrême-

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droite et les positions rétrogrades du Front national ne menées par beaucoup avec la volonté de renouveler la vie tique, de poser les questions qui ne sont plus posées (lutte contre le chômage), elles n'auront pas .les effets de mobilisation nécessaires. En fait ce sont les initiatives de base, les comités de citoyens qui, dans un premier temps, peuvent être les plusefficaces, parce qu'ils ne peuvent être soupçonnés d'arrière-pensées politiciennes, parce qu'ils correspondent le mieux au désir de beaucoup defaire de la politique autrement, parce que lepaternalisme des organisations politiques est devenu insupportable à beaucoup. Certes, il ne s'agit pas de décréter que les hommes politiques établis sont des pestiférés, de les rejeter sans appel, mais il faut bien leur faire comprendre qu'ils doivent eux aussi faire de la politique autrement. (J.-M.V.)

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Le commun:

comment en faire usage

1. La chute du parti communiste soviétique et la domination sans voiles à l'échelle de l'État démocratico-capitalisteont permis d'éliminer du champ théorique les deux obstacles idéologiques majeurs qui s'opposaient à toute reprise d'une philosophie politique digne de notre temps: le stalinisme d'une part, l'idéologie progressiste et de l'État de droit de l'autre. La pensée se trouve ainsi, aujourd'hui, pour la première fois obligée d'assumer sa tâche sans aucune illusion et sans aucun alibi possibles. Partout sous nos yeux est en train de s'accomplir la grande transformation" qui entraîne l'un après
il

l'autre les règnes de notre planète (républiques et monarchies, tyrannies et démocraties, fédérations et États nationaux) vers l' uÉtat-spectacle intégré" (Debord) et le "capital-parlementarisme"

(Badiou), forme ultime de la forme État. Et de même que la grande transformation de la première révolution industrielle
avait détruit les structures sociales et politiques et les catégories de

droit public de l'Ancien Régime, de même les termes de souveraineté, de droit, de nation, de peuple, de démocratie et de volonté générale recouvrent désormais une réalité qui n'a plus rien à voir avec celle que désignaient ces concepts, et qui
continue à s'en servir de manière acritique ne sait littéralement pas de quoi il parle. L'opinion publique et le consensus n'ont rien à

voir avec la volonté générale, pas plus que la "police internationale" qui mène aujourd'huiles guerres n'a à voir avec la souveraineté du Jus publicum europeum. La politique
contemporaine c'est cette expérience dévastatrice, qui désarticule et vide de leur sens institutions et croyances, idéologies et religions, identité et communauté, partout sur la planète pour les reproposer aussitôt sous une forme définitivement frappée de nullité.

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2. La pensée qui vient devra pourtant essayer de prendre au sérieux le thème hégéliano-kojévien (et marxien) de la fin de l'histoire, ainsi que le thème heideggérien de l'entrée dans l'Ereignis comme fin de l'histoire de l'être. Sur ce problème le champ théorique est aujourd'hui div~sé entre ceux qui pensent la fin de l'histoire sans la fin de l'Etat (les théoriciens postkojéviens ou post-modernes de l'accomplissement du processus historique de l'hwnanité dans un État universel homogène) et ceux

qui pensent la fin de l'État sans la fin de l'histoire (les progressistes de souches diverses). Ces positions retombent
toutes deux en deçà de leur tâche, car penser l'extinction de l'État sans accomplissement du telos historique est tout aussi impossible que de penser un accomplissement de l'histoire où perdurerait la forme vide de la souveraineté étatique. De même que la première thèse révèle toute son impuissance face à la survivance tenace, dans une transition infinie, de la forme étatique, de même la seconde se heurte à la résistance de plus en plus vive des instances historiques (de type national, religieux ou ethnique). Les deux .positions peuvent d'ailleurs cohabiter parfaitement à travers la multiplication des instances étatiques traditionnelles (c'est-à-dire

de type historique), sous l'égide d'un organisme technicojuridique à vocation post-historique. Seule une pensée capable de penser ensemble la fin de l'État et la fin de l'histoire, et de mobiliser contre l'autre, peut se révéler à la hauteur de la tâche. C'est ce qu'a cherché àfaire, sous un mode insuffisant, le dernier Heidegger avec l'idée d'un Ereignis, d'un événement ultime, dans lequel ce qui est approprié et soustrait au destin historique est le retrait même du principe historifiant, l'historicité même. Si l'histoire désigne l'expropriation de la nature humaine dans une série d'époques et de destins historiques, l'accomplissement et l'appropriation du telos historique qui est ici en question ne signifie pas que le processus historique de l'humanité connaisse aujourd'hui un agencement définitif (dont la gestion puisse être confiée à un État homogène universel), mais que l'historicité an-

archique même qui, tout en restant présupposée, a destiné l'homme vivant dans des époques et des cultures historiques différentes doit aujourd'hui parvenir comme telle à la pensée, c'est-à-dire que ['homme doits'approprier aujourd'hui son être

historique même, son impropriété même. Le devenir propre
(nature) de l'impropre (langage) ne peut être reconn.u selon la dialectique hégélienne de .l'Anerkunnung, car il est en même temps devenir impropre (langage) du propre (nature).

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Pour cette raison, l'appropriation revêtir une forme étatique - l'État présupposition et la représentation historique - mais doit laisser le champ
une politique

de l'historicité ne peut plus n'étant autre chose que la du rester-caché de l'arché libre à une vie hwnaine et à
encore

non étatiques et non juridiques, qui restent
à penser.

entièrement

3. Les concepts de souveraineté et de pouvoir constituant qui sont au cœur de notre tradition politique, doivent être abandonnés ou, tout du moins, totalement repensés. Ils marquent le point d'indifférence entre violence et droit, nature et logos, propre et impropre et, comme tels, ils désignent non pas un attribut ou un organe de l'ordre juridique ou de l'État, mais leur structure origi-

nalemême.
La souveraineté est l'idée d'un lien indécidable entre violence et droit, vivant et langage, et ce lien a nécessairement lalorme paradoxale d'une décision sur l'état d'exception (Schmitt) ou d'un ban (Nancy), dans lequel la loi (le langage) maintient son rapport

au vivant tout en s'en retirant, en l'a-bandonnant à sa propre
violence et à sa propre ir-relation. La vie sacrée, c'est-à-dire présupposée et abandonnée par la loi dans l'état d'exception, est le porteur muet de la souveraineté, le vrai sujet souverain. La souveraineté est le gardien qui veille à ce que le seuil indécidable entre violence et droit, nature et langage ne soit pas mis en lumière. Nous devons au contraire garder les yeux fixés sur ce que la statue de la justice (qui, comme le rappelle Montesquieu, devait être voilée au moment où était proclamé l'état d'exception) ne devait pas voir, sur ce qui est aujourd'hui pourtant clair pour tous, que l'état d'exception est la règle, que la vie nue est immédiatement porteuse du lien de souveraineté et que, comme telle, elle se trouve aujourd'hui abandonnée à une violence d'autant plus efficace qu'elle revêt un caractère anonyme et quotidien. S'il est aujourd'hui une puissance sociale, elle doit aller jusqu'au bout de sa propre impuissance et, déclinant toute volonté tant de poser le droit que de le maintenir,jaire partout éclater le lien entre violence et droit, entre vivant et langage qui constitue la souveraineté. 4. Tandis que le déclin de l'État laisse partout subsister son souveraineté et de domination, la société dans son ensemble est par contre irrévocablement vouée au modèle de la société de consommation et de production en vue du seul bien-être. Les théoriciens de la souveraineté politique

enveloppe vide, pure structure.de

Il

comme Schmitt y voient le signe le plus certain de la fin de la politique. Et en vérité, les masses planétaires de consommateurs (quand ils ne retombent pas tout simplement dans les vieux idéaux ethniques ou religieux) ne laissent entrevoir aucune nouvelle figure de la polis. Toutefois le problème que doit affronter la Muvelle politique est précisément celui-ci: comment une politique qui soit uniquement vouée à l'entière jouissance de la vie de ce monde est-elle possible? Mais n'est-ce pas précisément, à y bien regarder,
l'objectif même de la philosophie? Et, quand une pensée politique moderne naît avec Marsilio de Padoue, celle-ci ne se définit-elle pas justement par la reprise à des fins politiques du concept averroïstede "vie suffisante" et de "bene vivere" ? Benjamin, lui,

aussi, dans le Fragment théologico-politique,

ne laisse aucun

doute quant aufait que "l'ordre du profane doit être orienté vers l'idée de bonheur" . La définition du concept de "vie heureuse" (qui, en vérité, ne doit pas être séparé de l'ontologie, parce que llêtre : nous n'en avons d'autre expérience que vivre" ) reste une des tâches essentielles de la pensée qui vient. La llvie heureuse" sur laquelle doit se fonder la philosophie ne peut plus être ni la vie nue que présuppose la souveraineté pour en faire son propre sujet, ni l'extranéité impénétrable de la science moderne que l'on cherche aujourd'hui en vain à sacraliser, mais, bien au contraire, une {{vie suffisante" et absolument profane, qui a atteint la perfection de sa propre puissance et de sa propre communicabilité, et sur laquelle la souveraineté et le droit n'ont plus aucune prise.

5. Le plan d'immanence dans lequel se constitue la nouvelle expérience politique c'est l'expropriation du langage produite par l'Etat du spectacle. Ce qui signifie avant tout que l'analyse marxienne se trouve ainsi intégrée dans le sens où le capitalisme (ou quelque autre dénomination que l'on veuille donner au processus qui domine aujourd'hui l'histoire mondiale) ne concerne pas seulement l'expropriation de l'activité productive, mais aussi et surtout l'expropriation du langage même, de la nature linguistique et communicationnelle de l'homme même, de ce logos dans lequel un fragment d'Héraclite identifiait le Commun. Laforme extrême de cette expropriation du Commun, c'est le capital-parlementarisme médiatique, c'est-à-dire le politique et l'économie dans lesquelles nous vivons. En effet, tandis qu'autrefois, l'extranéation de l'essence communicationnelle de fhomme se
substancialisait dans un présupposé qui faisait fonction de fonde-

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ment commun (la nation, la langue, la religion.. .J, dans l'état contemporain s'est cette communication même, cette essence générique même {c'est-à-dire le langage) qui se constitue en sphère autonome. Pourtant, ceci veut dire aussi que, dans le spectacle, c'est notre nature linguistique même qui revient à nous, renversée. C'est pour cette raison (justement parce que la possibilité même du Commun est expropriée) que la violence du spectacle est si destructrice,. mais pour la même raison, elle contient aussi quelque chose comme une possibilité positive qui peut être utilisée contre lui-même. L'époque que nous sommes en train de vivre est en effet aussi celle où il devient pour la première fois possible pour les hommes defaire l'expérience de leur essence linguistique même - non pas de tel ou tel contenu du langage, de telle ou telle proposition vraie, mais du fait même que l'on parle. 6. L'expérience dont il est ici question n'a aucun contenu objectif, et n'est pas formulable en propositions sur un état de choses ou une situation historique. Elle n'a pas à voir avec un état, mais avec un événement du langage, elle ne concerne pas telle ou telle grammaire, mais, pour ainsi dire, le factum loquendi comme tel. Elle doit pourtant être conçue comme une expérience concernant la matière même ou la puissance de la pensée (en termes spinoziens, une expérience de potentia intellectus, sive de libertate). Car, ce qui est en jeu dans cette expérience, n'est en aucune manière la communication en tant que destin etfin spécifique de l'homme ou comme condition logico-transcendantale de la politique (ce qui est le cas dans la pseudo philosophie de la communication), mais la seule expérience matérielle possible de l'être générique. Cet être générique ne peut être reconnu dans la forme
Uhistorique" de la dialectique hégélienne du maître et de l"esclave,

il ne peut l'être qu'une fois accompli le processus négatif de l'anthropogénèse, dans un experimentum linguae dans lequel se trouve mise en question la généricité même en tant que telle (même si on ne peut dire clairement en quel sens on peut encore parler d' ltexpérience"). Au travail comme forme de la négativité se substitue désormais le general intellect ou l'intellectualité de masse que les états contemporains cherchent à maintenir séparée d'elle-même sous la forme du spectacle, dans la mesure même où ils la reconnaissent comme facteur essentiel du processus de production

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(raison pour laquelle les médias sont désormais au cœur du système de pouvoir). La première conséquence qui découle de l'expérience de l'être générique, c'est l'abolition de la fausse alternative entre fin et moyens qui paralyse toute éthique et toute politique. Tant .que l'être générique était séparé de lui-même dans le processus historique, toute praxis humaine restait prise dans l'opposition entre une fin et les moyens idoines à sa réalisation. Mais une finalité qui transcende ses moyens (le bien et le beau commefins en soi) produit tout autant d'extranéité qu'une médialité qui n'a de sens qu'en vue d'une fin. Ce dont il est question dans l'expérience politique, ce n'est pas d'une fin plus élevée, ni de moyens idoines, mais de l'être-dans-Ie-langage même comme médialité pure, l'être-dans-un-moyen comme condition générique irréductible des hommes. La politique est l'exhibition d'une médialité, le rendre visible, un moyen en tant que tel. Ce n'est ni la sphère d'une fin en soi, ni des moyens subordonnés à une fin, mais une médialité pure et sans fin comme champ de l'agir et de la pensée humaine. La deuxième conséquence de l'experimentum linguae, c'est qu'au-delà des concepts d'appropriation et d'expropriation, ce qu'il importe surtout de penser, c'est la possibilité et les modalités d'un libre usage. La praxis et la réflexion politique se meuvent
aujourd'hui exclusivement au sein de la dialectique entre le propre

et l'impropre, dans laquelle soit l'impropre (et c'est ce qui se passe dans les démocraties industrielles) impose partout sa domination dans une volonté effrénée de falsification et de consommation, soit, comme cela se passe dans les états intégristes ou totalitaires, le propre prétend exclure de lui-même toute impropriété. Si, par contre, nous appelons Commun le point d'indifférence entre le propre et l'impropre, c'est-à-dire quelque chose qui ne peut jamais être saisi en termes d'appropriation ou d'expropriation, mais seulement comme usage, alors le problème politique essentiel devient: comment faire usage d'un Commun ?" Ce n'est que si elles réussissent à articuler le lieu, les modes et le sens de cette expérience de l'événement du Langage comme usage libre du Commun et comme sphère des purs moyens, que
Il

les nouvelles catégories de la pensée politique - qu'il s'agisse de ucommunauté désœuvrée", de ucomparution", d' Uégalité", de 'Yidélité" , d' "intellectualité de masse" , de "peuple à.«venir" , de "singularité quelconque" -pourront donner une forme à Lamatière politique qui nous fait face. (G.A.)

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Luttes

sociales et contrôle

systémique.

C'est au milieu des années 80 qu'est apparu un nouveau mouvement de luttes sociales - nouveau parce que les caractéristiques de ces luttes sont nouvelles, mouvement parce que ces luttes commencent à constituer un cycle de plusieurs années d'expériences de rupture par rapport à l'ordre social du capitalisme de la maturité. Les nouvelles caractéristiques de ces luttes tiennent à laforme démocratique radicale de leur organisation, à la tranJformation du rapport au syndicat (qui devient de plus en plus un simple canal de transmission de la volonté de la base), à la dimension sociale des objectifs, à la recherche d'un soutien social de la part des vieux segments de lutte de classe (surtout les ouvriers, mais aussi les paysans), à l'émergence de la composante féminine, à l'intervention de la composante tertiaire et de la composante intellectuelle (surtout Laforce de travail enformation) à l'intérieur du processus. On peut vraiment parler d'un nouveau cycle de luttes dufait que ces luttes se différencient largement de

celles des années 70 (sauf en ce qui concerne le caractère d'anticipation qu'elles avaient pu prendre en Italie ou en Allemagne), qu'elles rompent avec les attitudes défensives envers la restructuration, l'assumant au contraire en tant que contexte de lutte, qu'elles font se développer les objectifs et les comportements de masse liés aux nouvelles contradictions de la restructuration, et qu'elles commencent à constituer une succession d'expériences, de moments de rupture et/ou de négociations tout à fait originaux.

En ce moment même, nous nous trouvons en Europe et surtout en France devant des mouvements de lutte relativement amples. En France, les paysans et les ouvriers de Renault-Cléon, le [{mouvement permanent" des infirmières, les ouvriers de l'électronique aérienne, les camionneurs, les travailleurs de la santé, etc... ont porté de rudes coups à la paix sociale au cours

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des derniers mois. De quelle façon et dans quelle mesure peut-on

considérer ces luttes comme base possible de ré-ouverture
d'espaces politiques et de relance d'objectifs de transformation communiste? Le nouveau cycle de luttes sociales peut-il donner naissance à un nouveau cycle politique s'attaquant au pouvoir
capitaüste ? Laissons ceux qui font l'apologie du ilcapitalisme comme horizon indépassable" ironiser sur cette question. En ce qui nous concerne nous savons que les stratégies capitalistes et celles de l'État prennent autant que nous au sérieux dans leurs analyses les mouvements actuels. En effet, patrons et fonctionnaires de la paix sociale travaillent assid12ment à mettre les structures de pouvoir à l'abri des luttes, à casser le mouvement précisément dans ce qu'il a de cyclique et de cumulatif, à établir une nouvelle fonne de contrôle social des luttes. En quoi consiste cette nouvelle forme de contrôle ? Le nouveau type de contrôle se présente sous trois formes. La première, c'est le micro-contrôle préventif, qui s'appuie encore fondamentalement sur les fonctionnaires syndicaux et les spécialistes du social. La différence entre le vieux contremaître d'usine
et le nouveau contremaître social est à cet égard d'importance, car

le premier essayait de contrôler l'ouvrier dans son milieu social, tandis que le second intervient directement sur le milieu social, en tentant de rompre toute possibilité de communication, de recomposition, de généralisation des luttes. On oppose au mouvement une nouvelle forme de corporatisme. On fait agir une unité corporatiste tranversale comme élément de compression et d'étouffement des initiatives de base. C'est tout à/ait caractéristique pour ce qui est de la lutte des infirmières, ce "mouvement
perpétuel" qui apparaît et disparatt pour réapparattre toujours plus

riche d'objectifs plus forts: on essaie alors de diluer et d'affaiblir le mouvement au sein de la socialité restreinte de la corporation médicale, tandis que le mouvement des infirmières vit et se renouvelle au contraire dans son rapport avec l'ensemble de la société, en se confrontant aux problèmes de la crise du Welfare Estate, dans son aspiration à représenter le caractère général des problèmes de la vie (de la reproduction de laforce de travail),face
aux valeurs et à l'administration capitalistique de la vie.

La seconde forme du nouveau contrôle consiste à réviser le cadre de référence. Les mouvements sont noyés dans un ensemble

systémique: ce qui signifie que toute modification de l'organisation statutaire, réglementaire, salariale, etc... d'une 16

catégorie touche toutes les autres. On oppose ainsi aux mouvements moléculaires des luttes sociales, une globalité fluide et dynamique constituée en opposition molaire. Le néolibéralisme a exalté la multiplicité des acteurs sociaux, a reconduit tout le social à la pluralité: et c'est ainsi que l'État, de tout son pouvoir souverain et au nom de sa préoccupation de l'équilibre général, intervient dans chaque petite lutte, dans chaque fragment de mouvement. Qu'il est beau ce néolibéralisme qui nous fait voir dans le
ministère la contrepartie de chaque singularité en lutte!

La troisième forme du contrôle consiste à relever (et par conséquent à rigidifier) les normes de la négociation. Cela
concerne aussi bien les rapports entre associations de travailleurs et associations patronales, que l'État et le contrôle du ministère

des Finances sur tout ce qui bouge. Cela concerne aussi les
nouvelles réglementations de type financier et monétaire: chantage

à multiples faces, rejoué sur un rythme de plus en plus rapide et dans des espaces de plus en plus circonscrits. Les protagonistes des luttes actuelles ont fait l'expérience de ce nouveau cadre de contrôle sous ses différents aspects et en sont désormais conscients. Comment peuvent-ils casser ces nouvelles fonnes du contrôle systémique des luttes? C'est une question pratique. C'est une question nouvelle. Il est en effet tout à fait évident que l'exigence de généralisation des luttes ne peut plus passer à travers les formes héritées de la tradition ouvrière: élargissement sectoriel ou à la corporation, et - dans un second temps - grève générale. Dans un cas comme dans l'autre, au niveau actuel de développement des nouveaux mouvements, ces niveaux de génération ne correspondent à aucune maturité du point de vue subjectif et, du point de vue objectif, ne permettent pas de constituer des espaces où le contre pouvoir des travailleurs puisse s'organiser démocratiquement et de façon autonome. Ces espaces sont confisqués par les institutions officielles, syndicales ou corporatistes, qui compte tenu de la crise de la représentation politique et syndicale qui caractérise notre époque - suppriment brutalement, mieux, mettent fin à toute illusion de représentation démocratique et de négociation efficace. Ces espaces sont en fait organisés dans le contexte systémique de la répression des luttes. La grève générale corporatiste est un instrument typique de la llréduction de la complexité" entendue comme technique de pacification
et de reconstitution conservatrice des conditions du développement de l'équilibre social (c'est-à-dire capitalistique).

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