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Généalogie pragmatique

De
324 pages
Les deux projets philosophiques majeurs de notre époque, la pragmatique universelle (Habermas), et la généalogie historique (Foucault) sont soumis ici à l'épreuve de l'anthropobiologie humaine et du langage. La découverte de l'homme comme animal retardé (néoténique) qui naît un an trop tôt contraint l'homme au langage pour surmonter sa condition. Dans le langage, les choses sont pensées aussi vraies que les objets réels pour arriver à réfléchir (Poulain). Cette dynamique cognitive du vrai nous assure un jugement d'objectivité. Mais étant donné que l'homme ne peut se transformer qu'en commun, un jugement de reconnaissance est toujours nécessaire.
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Généalogie et pragtnatique

:

l'hotntne à l'épreuve de lui-1TIêtne

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences social.es'de.justic.e et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions Laurent FEDI (éd.), Les cigognes de la philosophie, études sur les migrations conceptuelles, 2002. John AGLO, La Vie et le vivre-ensemble, 2002. Jean-Marc LEVENT, Les ânes rouges, généalogie des figures critiques de l'institution philosophique en France, 2002. Charles RENOUVIER, Sur le peuple, l'Eglise et la République, 2002. Serge V ALDINOCI, Merleau-Ponty dans l'invisible, l'œil et l'esprit au miroir du Visible et l'invisible, 2003. Hélène VAN CAMP, Auschwitz oblige encore, 2003. Suzanne MACÉ, Enjeu philosophique du conte romantique, 2003

Collection « La Philosophie en commun»
dirigéepar Stéphane Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren

Williatn

Gonzalez

Généalogie et pragtnatique

:

l'ho1TItne à l'épreuve de lui-tnêtne

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava., 37 102]4 Torino ITALŒ

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4816-3

Je voudrais remercier la CorporacÙJn para la Cultura de Santiago de Cali, l'Université deI Va lIe à Cali, l'Ambassade de France à Bogota et IUniversité Paris VIII pour leur soutien. Un remerciement particulier à Monsieur Jacques Poulain pour ses conseils et l'accueil de ce livre dans la collectionqu'il dirige.

Introduction

S'il s'agissait de répondre à la question: «Qu'est-ce que l'homme?» ce livre tiendrait en trois lignes: «C'est un animal biologiquement inachevé, qui invente la culture faute de pouvoir vivre dans la nature; il est un être ouvert au monde.» La philosophie n'est pas l'art de la réponse mais de la problématisation, de la mise en perspective d'un problème, de la reconnaissance de ceux qui s'impliquent. Elle n'est pas contrainte à la division arbitraire de l'objet de connaissance pour être exacte, ni contrainte à la spécialisation que l'époque impose aux autres savoirs. La philosophie est la passerelle, le pont, le joint entre plusieurs façons de problématiser une question. Elle sait que toute réponse autour de l'homme fait partie du problème, de ce qu'il est, de la manière dont il se regarde et se représente. Toute réponse sur l'homme est une nouvelle question. Cela ne veut pas dire que l'homme soit impénétrable mais nous devons reconnaître que quelque chose comme «la nature humaine essentielle» n'existe pas. On peut décrire les mécanismes (plus ou moins stables) utilisés par l'homme pour se mettre en rapport avec lui-même et avec les autres, mais on ne peut pas en tirer de conclusion définitive. Nous partons de l'idée développée par l'anthropobiologie que l'homme est un animal néoténique, c'est-à-dire un être qui présente un ralentissement du développement organique par rapport à la maturité sexuelle. Il naît un an trop tôt, dans un état précaire du point de vue biologique et psychique et complètement dépourvu des coordinations héréditaires extra-spécifiques. L'immaturité organique, le manque de freins biologiques font de lui un animal qui a toutes les chances d'échouer, un danger pour lui-même et les autres espèces. Son inadaptation à un environne-

ment précis le condamne à agir sur lui et le monde de façon indirecte (la technique), à être un Homo compensator. C'est par l'intermédiaire du langage qu'il arrive à surmonter sa condition et à créer une forme de vie presque noétique. Le langage lui permet de se décharger du rapport direct avec les choses et de vivre dans le monde de l'absent. Le langage et le manque de coordinations biologiques du comportement font de l'homme un être ouvert au monde, une tâche pour lui-même, un être qui s'impose des inhibitions pour être libre. «Nous sommes des animaux héritiers par excellence, avec comme preuve a contrariol'enfant-gazelle. C'est-àdire que nous sommes riches de nos dettes sans être des misérables pour autant: personne ne nous demande de rembourser. Les rapports qui nous constituent nous surdéterminent certes, mais en même temps, ils sont négociables1. » C'est le langage qui permet l'organisation du monde psychique et la création d'un monde intermental. Le langage peut être parole, écriture, geste, posture, para-dits, illustrateurs... mais pour partager le monde d'autrui, la parole reste le mécanisme essentiel car elle nous permet de remanier nos propres représentations et d'aller à la rencontre de l'autre. Le son est un des précurseurs essentiels du langage verbal. C'est dans l'émision-réception phono-auditive que le bébé apprend à coordonner le monde en émettant des sons et en réceptionnant la chose qui semble lui parler (animisme). Au fur et à mesure que l'enfant intériorise les sons, il échappe au besoin de nommer les choses et les garde dans sa propre réflexion intérieure (pensée aphonique). C'est ainsi qu'il inverse le rapport phénoménologique au monde: il n'a plus besoin d'aller chercher les choses pour les connaître, les choses viennent à lui par le langage. Cette inversion implique que les choses sont aussi réelles quand on les pense que quand on les connaît par les sens. Comme le montre Jacques Poulain, l'homme doit penser vrai ce qu'il pense pour pouvoir le penser. Cette dynamique cognitive du vrai nous oblige à émettre un jugement d'objectivité sur ce que nous pensons et disons. Mais étant donné que l'homme ne peut se transformer qu'en société, son langage devient une institution au singulier: je dois faire juger mes jugements par le jugement d'autrui afin de trouver la reconnaissance. On sait que « la conduite de l'individu ne peut être comprise que dans les termes de la conduite de tout le groupe social auquel il
1. Daraki M., « Le voyage en Grèce avril 1985, p. 57. 8 de Michel Foucault» in Esprit, n° 4,

appartient, parce que ses actes individuels sont mêlés à des actes sociaux plus élargis2 ». Mais on sait que l'homme est aussi un être historique: «Celui qui parle n'est pas une conscience transcendantale, c'est un êtrehistorique et ceci n'est pas un accident malheureux, c'est une condition logique, une condition " transcendantale" de la connaissance historique (.. .), avoir une expérience de l'histoire en tant qu'être historique c'est être dans et en l'histoire, mais aussi dans et en la société3. » La pragmatique communicationnelle la généalogiehistorique sont les deux représenet tantes majeures de ces idées. Elles sont considérées ici comme deux des principales réponses que notre époque donne aux différentes crises sociales, psychiques ou biologiques. Michel Foucault et Jürgen Habermas sont les représentants les plus incisifs de ces courants de pensée. Dans les chapitres présentés ici, nous allons essayer de confronter ces idées avec celles de l'anthropobiologie et de la philosophie du jugement. Nous connaissons la méfiance de Foucault à l'égard de certaines anthropologies qu'il qualifiait d'humanistes et à l'égard de théories mi-empiriques, mi-transcendantales sur l'homme. Il avait raison de dire qu'aucune anthropologie n'a le pouvoir scientifique de décrire, une fois pour toutes, les lois du comportement de l'homme; mais en radicalisant son entreprise, Foucault s'est privé des développements de l'anthropobiologie avec lesquels il serait tombé d'accord car, comme nous allons le voir, il s'agit d'une anthropologie dégagée de l'idée de «nature humaine ». Sur ce point, Habermas est plus averti que Foucault car s'il connaît les théories anthropobiologiques de Arnold Gehlen, il passe trop vite de la conception de «l'animal retardé» qu'est l'homme à son contrôle par la communication. Ces deux philosophies proposent un diagnostic et une issue aux problèmes de notre époque mais elles le font en tournant le dos au jugement d'objectivité que les partenaires sociaux doivent porter sur leurs pensées et leurs actions pour se sentir libres. C'est parce que notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage que, depuis le tournant linguistique, les trois questions philosophiques de la modernité instaurées par Émmanuel IZant ont été transformées en questions du langage: « Que dois-je faire? » a été remplacé par « Comment les règles du
2. Mead G. H., Espiritu, persona y sociedad, México, Paidos, 1993, p. 54. 3. Castoriadis C., L'institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, pp. 44-45 nous qui soulignons].

[c'est

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langage et de la communication déterminent-elles lecomportement des individus?» À la question «Que m'est-il permis d'espérer? », on rétorque: « Est-il possible de connaître les lois de la communication et du langage et d'instaurer un nouveau moyen de régulation entre les individus?» La troisième question kantienne « Que puis-je connaître? » est devenue « Est-il possible de savoir quelles sont les lois objectives de la communication et du langage qui font que je parle, que je connais et que j'agis? » Enfin, la dernière interrogation qui résulte du condensé des trois autres «Qu'est-ce que l'homme?» devient «Qu'est-ce que le langage? » À notre époque, c'est la théorie des « actes de parole» qui est chargée de répondre aux questions « Que dois-je faire? » et « Que puis-je connaître? », en décrivant les règles illocutoires que je ne peux pas ne pas suivre depuis l'instant où je parle et que je suis, même lorsque je doute. À la question « Que m'est-il permis d'espérer? », la philosophie contemporaine de Foucault à Habermas a tenté de répondre clairement. Le premier a proposé un calcul épistémiquedu savoir et a analysé les rapports de pouvoir qui agissent sur la société occidentale. Foucault oppose une ascèse éthique comme réponse à la violence et aux mécanismes imperceptibles de domination. De son côté, Habermas considère qu'une discussion transparente centrée sur la loi du meilleurargument (que je ne peux pas ne pas accepter) constitue la meilleure issue pour trouver un consensusentre les participants. En partant de la quatrième question kantienne, considérer le langage seulement comme instrument de réaction à un pouvoir quelconque ou comme un système d'organisation du consensus communicationnel, c'est ne pas envisager son rôle comme directeur du psychisme et de la faculté de juger. Seul un langage conçu comme faculté de juger peut nous libérer totalement de la théodicée qui se cache derrière l'anthropodicée actuelle qui frappe les théories politiques. C'est de la mort du dieu leibnizien (censé produire le meilleur des mondes possibles, mais incapable de se justifier devant le tremblement de terre de Lisbonne en 1755) qu'est née pour l'homme l'obligation d'être l'ordonnateur de son destin. Il est l'instance qui détermine toute instance. Il découvre qu'il n'est plus coupable a priorz~qu'il n'y a plus de « caractère mauvais du ma14». Cet événement historique produit un changement anthropologique: l'homme est devant lui-même, à l'épreuve de lui-même en tant qu'être de jugement. C'est la manière
4. Marquard O., Filosofia de la compensacÙJn,Barcelona, Paidos, 2001, p. 30.

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utilisée par la pragmatique universelle habermasienne et la généalogie historique foucauldienne pour affronter cette épreuve que nous voulons étudier

ici. Ces tentatives, au lieu d'ouvrir les recherches à la libération de la faculté de juger de chacun, tentent d'innocenter l'homme de quelque chose qu'il n'a pas commis. Habermas et Foucault connaissent l'importance du langage chez l'homme, ils savent que le langage peut transmettre les rapports de pouvoir mais qu'il peut aussi les stopper. Ils ont simplement oublié que ni l'éthique de la résistance, ni le consensus social ne peuvent se substituer au jugement des partenaires sociaux sans dénier leur propre tentative libératrice.

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Chapitre I Anthropobiologie humaine

1. Inachèvement,

décharge, culture

Le contraste avec les animaux peut nous aider à mieux nous connaître. Lorsque l'homme parle d'eux, il traite plus de lui-même, de ses espoirs, de ses ambitions, de ses peurs ou de ses fantasmes, que de ce que les animaux sont. La différence entre l'homme et l'animal a été analysée par plusieurs auteurs de points de vue différents. Depuis Aristote, on pensait qu'une échelle variant du plus petit vers le plus grand organisait la nature et que, sur cette échelle, l'homme occupait une place privilégiée car il pouvait réfléchir sur ce qu'il avait déjà pensé. Plutarque, qui était très sensible à l'intelligence des animaux, se laisse convaincre par Soclarus que leur capacité intellectuelle ou réflexive est semblable à une « vision myope et brouillée». Descartes, de son côté, expliquait cette différence en argumentant que la res cogitansétait absente chez les animaux machines. La seule différence, disait-il, entre les machines fabriquées par les artisans et les différents corps que la nature seule compose est que « les effets des machines ne dépendent que de l'agencement de certains tuyaux, ou ressorts ou d'autres instruments qui ont une proportion avec les mains de ceux qui les font, tandis que les corps naturels sont ordinairement trop petits pour être aperçus de nos sens ». Buffon, malgré son expérience scientifique, n'a pas hésité à classer l'animal, parmi les objets de la nature, au premier rang de ceux qui ont une supériorité sur les êtres inanimés car il a beaucoup plus de

contacts avec le monde extérieur; voilà pourquoi «il est au-dessus du végétal et le végétal au-dessus du minéral. L'homme, de son côté, est en possession d'un langage, il est le chef-d' œuvre de la création.» D'autres penseurs contemporains adhèreront aux raffinements de l'intelligence atteints par l'homme, dépassant ainsi l'agir animal. Chacune de ces conceptions a recours, dans son argumentation, soit au degré de développement organique, soit à la supériorité de l'homme dans sa course évolutive. Rares sont les auteurs qui, pour évoquer les différences entre l'homme et l'animal, acceptent de concevoir chacun d'eux comme des organismes différents, avec des fonctions différentes et une organisation du monde différente. C'est ce que nous allons tenter maintenant: il faut pouvoir établir cette différence entre l'homme et l'animal sans anthropologiser l'animal, et sans naturaliser l'homme. Pourquoi ne pas parler de l'animal et de l'homme comme des organismes irréductibles l'un à l'autre capables, dans beaucoup de domaines, d'établir des symbioses? Une nouvelle voie de recherche authentiquement biologique et comportementale, en un mot éthologique, apparaît avec Jakob von Uexküll, I<.onrad Lorenz et Boris Cyrulnik, pour qui l'homme occupe une position différente de celle des animaux et s'affiche comme un être praxique et noétiqueen même temps. Praxique signifie ici que l'homme est un animal qui se présente à lui-même comme une tâche, en tant qu'être inachevé aussi bien du point de vue biologique que du point de vue éthologique, à la différence de toutes les autres espèces. Il est aussi un être noétique car il ne peut pas vivre sans réfléchir et il consomme plus de symboles que de choses. La question autour de cette différence doit être résolue, non seulement en faisant la comparaison entre le chimpanzé et l'homme mais aussi, comme le propose Arnold Gehlen, en répondant à la question: comment cet être qui, par essence, n'est comparable à aucun autre animal, peut-il vivre? Du point de vue morphologique, on sait que l'homme est un animal sans aucun type de spécialisation et, en conséquence, un être chargé de primitivisme. Sa non-spécialisation n'est pas seulement d'ordre organique, elle concerne aussi l'entourage. L'anatomiste hollandais Louis Bolk (1866-1930) montra, dès 1926, les différents primitivismes présents chez l'homme, par rapport aux mammifères supérieurs: carence de pelage à la naissance, ce qui fait de sa peau l'une des plus inadaptées du royaume animal; carence d'organes d'attaque pour sa défense (cornes, griffes, 14

mimétisme) ; carence d'organes spécialisés dans la fuite; dentition primitive; structure indéterminée au niveau de sa mandibule, laquelle n'est classable ni chez les herbivores, ni chez les carnivores; besoin impérieux de protection rigoureuse et prolongée pendant la période d'allaitement et l'enfance; pénis pendule sans protection chez l'homme et vagin en position primitive (ventrale) chez la femme; perte de la pigmentation des cheveux, des yeux et de la peau (son « albinisme» disait Lorenz). Enfin, en acceptant la comparaison avec les grands singes, l'homme est un être désespérément inadapté. Le fait de manquer d'adaptation organique par rapport à luimême et vis-à-vis de son environnement fait de l'homme un être ouvert au monde. En effet, à la différence des autres animaux, il ne possède pas de coordination extra-spécifique; du point de vue héréditaire, il ne sait pas comment réagir face à son milieu. Son primitivisme organique et l'absence d'environnement spécifique font de l'homme un animal incapable de vivre naturellement. Du point de vue éthologique, il ne possède aucun entourage qui lui soit particulier et doit, non pas tant s'adapter au milieu où il désire vivre que le transformer.Cela implique que l'homme doit dépasser cette carenceen développant des techniques et des technologies qui remplacent chacune des parties défaillantes au niveau biologique ou qu'il ne possède simplement pas. Les armes sont inventées pour remplacer les systèmes de défense inexistants, les manteaux en fourrure pour dépasser l'inadaptation climatique de la peau, les animaux sont dressés pour supporter des charges ou aller à une plus grande vitesse, l'avion remplace les ailes. Enfin, l'homme décharge toutes ses carences et ses inadaptations dans des instruments qui lui sont extérieurs et qu'il doit inventer. Arnold Gehlen pense que c'est justement parce que l'homme est un animal de carencequ'il est un animal de décharg~ animalpraxique. La un décharge apparaît comme le dispositif grâce auquel l'homme rend possible tout ce qui n'est pas à sa portée. Il utilise lors de chaque situation problématique des instruments qui sont extra-naturels par rapport à sa dotation biologique d'origine. De manière générale, on appellera culturechacune des transformations produites par l'homme et chacun de ces dispositifs qu'il crée pour rendre sa vie possible. La culture, de ce point de vue, doit être considérée comme un dispositif anthropobiologique e réponse face à cette carence, c'est-àd dire comme un ensemble d'instruments à partir desquels l'homme 15

se donne un «entourage éthologique », et en même temps un système de décharge de tout ce qu'il ne peut pas réaliser directement. L'homme ne peut pas vivre dans la nature sans la transformer; la culture est donc son milieu éthologique, sa deuxième naturel dans le sens où elle est mise à sa disposition. On voit ainsi que tous les retours philosophiques qui imploraient « l'humanisme naturel» de l'homme, ou les retours religieux d'une «bénédiction divine» de l'homme, ou même les retours scientifiques qui parlent d'un «degré de perfection évolutive supérieure» ne sont rien d'autre que des jouissances anthropocentriques qui méconnaissent la dynamique de l'organisation de l'être vivant. La division entre un homme naturel et un homme culturel est ici sans fondement. Comme le dit Gehlen, l'homme est par nature un être culturel. Si l'on accepte ces divisions, on présuppose qu'un homme est capable de vivre sans transformer son milieu, comme s'il était capable de résoudre les problèmes à partir de ses seules capacités organiques innées. Ce qui est faux. Il n'y a pas un seul endroit au monde où l'homme le plus arriéré n'ait pas eu à le modifier pour y vivre. Il a dû créer des outils, des instruments, des techniques, en d'autres termes un « savoir» pour se décharger de sa carence organique et en même temps trouver une orientation et une gratification. Seul un être inachevé comme l'homme peut être « condamné» à créer sa propre vie, à s'orienter et à se gratifier dans celle-ci, c'est-à-dire être obligé de s'établir et de se reconnaître comme un êtrede culture.

2. L'homme,

cet avorton chronique

Des chercheurs tels que Louis Bolk, Adolf Portmann ou Stephen Jay Gould ont remarqué que certains mammifères inférieurs (insectivores ou rongeurs) voient le jour après une très courte période d'incubation; mais un grand nombre de petits naissent en état d'immaturité parce que leurs sens sont encore fermés au monde. Chez certains mammifères supérieurs, comme les baleines et les phoques, les naissances sont moins importantes mais l'incubation est prolongée, dépassant cet état précaire. Les petits possèdent l'avantage de ressembler beaucoup, dès la naissance, à
1. Gehlen A., El hombre. Su naturaleza y su lugar en el mundo, Salamanca, 1980, p. 42. Sigueme,

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ce qu'ils seront à l'état adulte. De ce point de vue, l'ontogenèse humaine occupe une place particulière dans le monde des vertébrés car l'être vivant se présente comme un mammifère inférieur. C'est seulement à l'âge d'un an que l'homme atteint le degré de formation qu'a un mammifère bien formé à sa naissance. Cela veut dire que, comme l'affirme Portmann, notre gestation devrait être de vingt et un mois au lieu de neuf. C'est Bolk qui a étudié le plus profondément la retardation de l'être humain. Bolk insiste sur un fait: le problème de la genèse de la forme humaine est distinct de celui qui concerne la descendance de l'homme. Il ne veut pas introduire le doute sur l'origine phylogénétique commune à l'homme et aux autres primates, il se penche sur le problème de la forme cotporellede l'homme et la façon dont on est arrivé à être ce qu'on est. Quelle est l'essence de l'homme en tant qu'organisme? Quelle est l'essence de l'homme en tant que structure corporelle? En proposant d'étudier la physiologie de l'anatomie humaine, Bolk veut démontrer que «l'essence de notre forme est le résultat d'un facteur organique dû au développement interne qui agit par l'intermédiaire d'une partie déterminée de l'organisme2 ». Il s'agit de montrer que l'essence du motphon humain est un symptôme du bion. Si s'analyse la forme de l'être humain, on ne peut pas donner la même valeur aux différentes caractéristiques corporelles. On distingue les caractéristiques rimaires et les caractéristiques onsécutives. p c Les caractéristiques consécutives sont toutes les adaptations à la verticalisation, elles correspondent aux adaptations mécaniques étudiées par André Leroi-Gourhan par exemple et qu'il a nommées la mécaniquevivante3; Bolk ne les prendra pas en compte dans cette analyse: «Je rejette le postulat impliquant que la station droite est l'agent primaire du corps et que les caractéristiques spécifiques du corps humain en dérivent. La station droite est à mon avis une adaptation nécessaire à des modifications qui sont issues d'autres caractères essentiels: c'est un phénomène dérivé.
L'origine de l'homme n'est pas dans le redressement du corps, mais c'est parce que le corps prenait un aspect humain que l'homme s'est tenu droir. » 2. Bolk L., « La genèse de l'homme », Paris, Arguments, n° 18, 1960, p. 3. 3. Leroi-Gouhran A., Le geste et la parole, Paris, Albin Michel, 1964. Pour un rapprochement entre les thèses de Bolk et Leroi-Gourhan, voir Gonzalez W., « Dinamica y mecanica viviente » in La filosofia en la ciudad, Cali, Universidad del Valle y Direcci6n de Cultura del Municipio de Santiago de Cali, 2000, pp. 221264. 4. Bolk L., «La genèse de l'homme », op. cit., p. 4. 17

Les caractéristiques primaires, elles, sont les résultats de l'action des facteurs de développement qui ont déterminé notre forme organique. Bolk donne un premier répertoire de ces caractéristiques: l'orthognatie, l'absence de poils, la perte de pigment de la peau, la perte de pigment des cheveux et des yeux, la forme des pavillons de l'oreille, le pli mongolien, la position centrale du foramen magnum, le poids élevé du cerveau, la persistance de la fontanelle, les grandes lèvres et la position dans le plan ventral de l'orifice génital chez la femme, la structure de la main et du pied, la forme du bassin, certaines variations de la dentition et des sutures crâniennes et la forme du menton. L'idée centrale est celle-ci: «Des attributs et des relations structurales qui sont transitoires chez les primates se sont, chez l'homme, stabilisés (.. .). Un stade transitoire chez le singe est devenu chez l'homme un stade définitifs. » Cela signifie que ces caractéristiques primaires se trouvent chez les fœtus de tous les primates qui vont les perdre ultérieurement. C'est pourquoi les fœtus des singes inférieurs et des anthropomorphes ont un aspect humain. La loi biogénétique annoncée par Ernest Haeckel en 1886 ne fonctionne pas ici. Pour Haeckel, «l'ontogenèse est une répétition, une récapitulation abrégée et rapide de la phylogenèse, en accord avec les lois de l'hérédité et de l'adaptation ». Selon Bolk, c'est l'inverse qui est vrai: le développement des primates correspond à une phase finale qui manque chez l'homm&. Il ne nie pas l'évolution, il la considère comme un principe et non comme un résultat, elle est une fonction de l'humain et non de l'individu. Les humains ont un développement que Bolk nomme conservatiftandis que celui du singe est propulsif, « l'homme est du point de vue corporel un fœtus de primate parvenu à sa maturité sexuelle7 ». Notre forme adulte a été fœtalisée, le processus d'hominisation a donc consisté fondamentalement en une fœtalisation. Deux facteurs ont créé l'homme: d'une part, l'adaptation des caractéristiques consécutives (celles qui sont postérieures à la verticalisation) ; de l'autre, la conservation des caractéristiques primaires ~a retardation).

5. Ibid., p. 4.

6. Ibid., p.S. 7. Ibid., p.S. 18

3. Origine de la fœtalisation Balk dit que la Eœtalisation n'est pas le produit d'une adaptation à des circonstances extérieures changeantes, ni le fruit de la sélection naturelle ou sexuelle, elle n'est pas la conséquence de la « lutte pour la vie ». C'est un caractère interne et fonctionnel qui est le responsable. Chez l'homme, l'essence de son organisme est la lenteur du cours de sa vie, structurée par une période infantile prolongée, une vieillesse longue et une vie presque somatique lorsque les fonctions germinales se sont arrêtées. Si l'essence de la structure de l'être humain est la fœtalisation, l'essence de son existence comme organisme est la conséquence d'une retardation. Pour Balk, ce sont les sécrétions internes, une modification du mode d'action du système endocrinien qui est le responsable de l'anthropogenèse humaine. Il renverse ainsi le problème de la genèse de l'homme: notre évolution vient de l'intérieur et non pas de l'extérieur. Le développement des hominidés s'est fait sous une influence inhibitrice d'ordre endocrinien qui, chez l'être humain, trouve son point culminant dans la suppression et l'élimination de certains caractères. On peut le constater avec la perte de pilosité, de pigment de la peau, des cheveux et des yeux. La cause serait une hormone qui circule dans notre sang. Quand un ou plusieurs organes du système endocrinien sont malades, l'inhibition peut être levée ou, en tout cas, affaiblie; c'est ainsi curieusement que la pathologie témoigne de nos origines. Balk nous donne quelques exemples: lors de maladies endocriniennes, la pilosité peut réapparaître, de même pour la pigmentation de la peau, pour la croissance de la mâchoire, pour l'os du front ou pour la fille pubère qui, à cinq ou six ans, est mûre sexuellement. Balk donne une place très importante au système endocrinien ou, comme il l'appelle, f'endocrinon; il s'agit d'un système directeur qui peut stimuler, bouleverser, ralentir ou supprimer un détail ou certains caractères d'un organisme: « Le système endocrinien, écrit-il, agit toujours comme un tout. Ces divers organes sont associés entre eux par coagissement, par une unité organisée dans le corps: c'est un organisme dans l'organisme, un imperium in imperioqui dirige et maî tris e8.» Il faut remarquer la lenteur du cours de la vie humaine; chez l'homme, la conscience n'apparaît que tard après la naissance et nous avons besoin de soins longtemps. Tandis que le bœuf, au
8. Ibid, p. 8. 19

bout de 47 jours et le cheval, au bout de 60 jours doublent leurs poids, cela prend 180 jours à l'homme. La retardation touche aussi les races humaines existantes : les Blancs moins développés que les Noirs et les hommes moins développés que les femmes! La comparaison de la dentition des autres primates avec celle de l'homme nous éclaire également: chez les premiers, dès la naissance se développent les dents de lait et le remplacement par des dents permanentes se fait en même temps. Chez l'homme, c'est à deux ans que les dents de lait sont au complet et quatre ans plus tard apparaît la première molaire; après un temps variant suivant l'individu, le processus de remplacement se met en marche. Le germen féminin est dans la même situation. Il peut fonctionner dès sa quatrième ou cinquième année mais le soma ne peut pas supporter la conception, le germen est inhibé. Cela pose un problème d'équilibre organique car la fin du développement se fait à dix-huit ans; le corps ne peut supporter la conception qu'à onze ou douze ans tandis que la maturité sexuelle est donnée à cinq ans. L'absence de pilosité chez l'homme est un bon exemple d'un caractère primaire produit par la fœtalisation. Le singe inférieur arrive au monde avec tous ses poils. Les gibbons complètent leur pilosité peu de temps après la naissance. Pour les anthropoïdes, le corps se couvre de poils au bout de deux mois et la tête à trois mois. Et l'homme naît complètement nu ; une pilosité partielle se développe pendant la puberté au niveau des aisselles et du pubis, la pilosité du reste du corps est réprimée. Le cuir chevelu échappe à cette répression mais on peut considérer la calvitie de l'homme comme un prolongement partiel de celle-ci. Le changement de nourriture est un formidable constat pour expliquer ce qui est arrivé à l'homme. Le passage d'un organisme frugivore à un organisme omnivore a été capital pour le métabolisme humain et ce peut être lui, le responsable de cette retardation. De son côté, l' endocrinon(système endocrinien) regroupe toutes les glandes à sécrétion interne plus les organes dits récapitulatifsde l'ontogenèse: la chorde, les reins embryonnaires, le protonéphros et le mésonéphros. « Ces organes ne sont donc pas des vestiges illustrant la loi biogénétique fondamentale; ils participent activement au développement de la forme de l'individu pendant un laps de temps bien délimité, comme c'est le cas par exemple pour le thymus9. »
9. Ibid, p. 13.

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Les études dentaires appliquées à la recherche paléontologique ont permis de confirmer cette retardation de l'homme. Les hominiens constituent un sous-ordre des primates, qui inclut l'homme et ses ancêtres du quaternaire. Les anthropoïdes comme le chimpanzé, le gorille ou le gibbon ont des configurations plus spécialisées. P. AdIoff le prouve en 1938: si la généalogie des hominiens ne comprend pas les anthropoïdes, c'est parce que les hominiens se sont divisés en deux branches, les uns avec une dentition très proche de celle de l'australoPithèque les autres, plus et anthropomorphes, avec les dents du dryopithèque. Mais des questions restent à résoudre: d'où proviennent ces hominiens qui se sont divisés en deux branches? Quelle est la racine à partir de laquelle ils se sont ,divisés? La réponse d'Adloff est qu'ils sont issus d'un « anthropoïde méconnu» qui n'était ni un chimpanzé, ni un gorille « mais une forme de tête aplatie et de museau court, une forme qui aurait retenu avec une étonnante fermeté certains traits spécifiquement hominienslo ». Et si l'étude dentaire est importante, c'est parce qu'elle montre que cette division en deux branches chez les hominidés a eu lieu à une époque où les canines ne s'étaient pas encore transformées en crocs. C'est ainsi que la dentition des anthropoïdes est issue d'un stade hominoïdé, comme celle de l'homme. Mais pendant que les premiers évoluent dans la direction d'une spécialisation de leur animalisation, l'homme a conservé cette forme primitive jusqu'à parvenir au stade actuel d'humanisation. Il faut donc chercher les ancêtres de l' Homo sapiensdans la ligne de l'australoPithèque. D'autres études ont été réalisées autour de la main et du pied et montrent que l'homme n'est jamais passé par une phase évolutive où ses mains aient été allongées comme celles des anthropoïdes; de même pour les pieds. Gehlen en veut pour preuve la découverte des os d'une main en Russie en 1941. Avec l'étude des os, on a pu reconstruire une main de l'âge de pierre. Cette main était large, courte, grosse et avec les doigts courts. C'est-à-dire terriblement humanoïde. Gehlen dira que l'homme possède un arbre généalogique propre jusqu'au tertiaire qu'il a continué à

10. Gehlen Également

A., El hombre. Su naturaleza y su lugar en el mundo, op. cit., p. 110. Adloff P., Das Gebiss des Menschen und der anthropoiden und das
Ztschr,

abstammungsproblem,

J.

Morph.

u. Anthrop,

26,

1927.

Der

Eckzahn

des

Menschen und das abstammunsproblem, Ztschr, f. Nat. u. Entw. Ges. 94, 1931. Über die primitiven und die sog.pithecoiden Merkmale in Gebiss des rezenten und fossilen Menschen und ihre Bedeutung, Ztschr, f. Nat. u. Entw. Ges. 107, 1937.

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développer, tandis que les autres primates se sont éloignés de cette ligne évolutive bien qu'appartenant à la même racine. Enfin,
« l'homme neprocèdepas du singe, c'est le singe qui procède de l'hommell ».

Si l'évolution repose sur la spécialisation d'organes, on peut concéder que l'étude de la morphologie de ceux-ci ne peut pas être séparée de leur fonctionnement. Il n'est donc pas possible que l'homme soit postérieur à l'orang-outan, au chimpanzé ou au gorille, car cela aurait impliqué qu'il a évolué et ensuite, par réduction, il a emprunté le chemin contraire. On ne peut pas contredire la loi de Dollos12 qui empêche, dans les termes d'une évolu tion, de faire marche arrière. Une autre explication de la retardation est donnée par l'étude de la modification du bassin féminin. Le prix N obeI de médecine 1973, Christian de Duve, a montré qu'en termes d'ADN nous sommes identiques aux chimpanzés, dans une estimation de l'ordre de 99, 9 0/0.La différence génétique est très faible et il se demande: « En quoi consista donc la modification minime de notre génotype, qui exerça une telle influence sur le produit de son expression, le phénotype? Il est fort probable que nous devons ce changement au fait d'être retardés, à ce qu'on appelle, en termes scientifiques, la néoténie13.» Du point de vue morphologique, avec l'arrivée de la position verticale, le bassin féminin s'est rétréci, empêchant l'homme de réaliser son développement complet au stade intra-utérin. Christian de Duve pense que le nouveau-né humain est un prématuré dont la gestation ne peut être achevée à cause de la taille de sa tête. De
11. Gehlen A., El hombre. Su naturalezay su lugar en el mundo, op. cit., p. 109 [c'est nous qui soulignons]. 12. Sur ce point, Lorenz interprète ainsi la néoténie et la loi de Dollos : « Il faut attacher beaucoup plus d'importance qu'on ne le fait parfois à la réalité indiscutable de la néoténie partielle chez l'homme, dès lors que l'on veut reconstruire sa généalogie probable. La loi de Dollos sur l'irréversibilité de la spécialisation connaît en effet une exception très importante dès qu'il y a des manifestations de néoténie. » ln Trois essais sur le comportement animal et humain, Paris, Seuil, 1970, p. 227 [c'est nous qui soulignons]. Il ne faut pas oublier que pour Lorenz, la néoténie de l'homme est une conséquence de la domestication: « L'" ouverture au monde" de l'être humain dans laquelle Gehlen voit un caractère distinctif et constitutif, la large indépendance dont il jouit à l'égard des assujettissements spécifiques et héréditairement déterminés à l'environnement propre sont des traits essentiels qui, en très grande partie, sont la conséquence de la dégénérescence conditionnée par la domestication, de types d'actions et de réactions innées et fiXes. » Ibid., p. 145 [c'est nous qui soulignons]. 13. Duve C. de, Poussièrede vie, Paris, Fayard, 1996, p. 402. 22

telle sorte que seule une nouvelle transformation du squelette féminin aurait pu autoriser une naissance plus tardive. En effet, il y a chez l'homme un rapprochement entre les articulations du coxal, la colonne vertébrale et le fémur. Cela a d'abord pu être considéré comme une amélioration du bassin mais cette transformation a eu un effet non désiré: « Complique les choses au moment de l'accouchement puisque réduit l'espace osseux par lequel doit passer le fœtus au moment de la naissance14. » C'est ce ralentissement du rythme évolutif qui a permis au cerveau de poursuivre sa croissance pendant six millions d'années, et de donner les résultats que nous connaissons aujourd'hui. Le poids du cerveau humain a augmenté d'environ 160 grammes par million d'années; mais l'on sait que depuis l'homme de Neanderthal, il n'a pratiquement pas évolué, et cela est dû peutêtre à l'apparition de la parole15. La parole naît il y a 200 000 ans, 160 000 années sont nécessaires pour que l'appareil vocal parvienne à sa conformation actuelle et pour que les centres cérébraux réagissent à la parole. C'est seulement alors qu'un langage a pu être organisé afin de créer une culture et une civilisation. Cela ne disqualifie pas les autres espèces, la vie même est intelligente. L'hétérogénéité des formes de vie est une preuve directe de la multiplicité de l'intelligence: «Autant les formes du vivant sont incroyablement variées et les corps dissemblants selon les pressions des milieux, autant la comparaison des cerveaux rend observable la cohérence de l'évolution. Jusqu'au moment où le cerveau des hommes ayant permis la création de mondes intermentaux, de milieux de pensées affranchis de la contextualité, l'évolution n'a plus son mot à dire, c'est la révolution qui parle! Révolution ne veut pas dire progrès. La parole peut aussi bien innover que pétrifier, comme lors des litanies, des stéréotypies intellectuelles ou des mythes dogmatiques. Mais, dès qu'un homme parle, il remplit un espace intermental et c'est là, dans ce monde de représentations parolières, qu'il peut trouver de
14. Arsuaga L., Martinez I., La especie elegida, Madrid, Temas d'hoy, 1998, p. 98. 15. Les récentes découvertes d'une équipe allemande dirigée par Svante Paabo et Mathias Krings ont montré, à partir d'une analyse comparative de l'ADN de Neanderthal, qu'il est vraiment différent du nôtre, et par conséquent il « sort de notre arbre généalogique» : « Nous l'avons d'abord séquensé puis avons comparé lespaires de bases qui le composent avec celles de l'ADN de 1 500 individus modernes, des échantillons venus du monde entier. Et aujourd'hui nous sommes formels, l'ADN de Neanderthal était vraiment très différent du nôtre. On ne peut pas imaginer descendre de lui. » ln Libération, 13 juillet 1997, pp. 2-3.

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nouvelles solutions. C'est aussi là qu'il crée les problèmes qui gouvernent son existence et expliquent la folie humaine, celle qui n'existe que dans les représentations de mots et s'ajoute à la folie animale qui n'existe que dans les représentations émotionnelles. L'augmentation graduelle du lobe préfrontal et de ses connexions avec le cerveau de la mémoire et des émotions prouve qu'il n'y a pas de discontinuité, pas de coupure entre l'homme et les animaux, mais que l'émergence du langage, en créant un monde de représentations verbales, provoque une mutation des mondes mentaux16. » On peut tirer en tout cas au moins deux conséquences positives de la retardation telle que nous venons de l'exposer. Il y a d'abord une conséquence biologique: quand une espèce est trop bien adaptée à son environnement, des variations minuscules peuvent la tuer en faisant de cette «hyperadaptation» un indice de faiblesse. De ce point de vue, nos imperfections sont plutôt rassurantes puisqu'elles nous offrent la possibilité d'apprentissages, d'adaptations nouvelles aux inévitables variations du milieu que nous modifions par nos interventions techniques. Il y a aussi une conséquence bioculturelle : nous sommes, pour toujours, obligés de sortir de notre propre biologie et d'explorer la technique, la vie ensemble (société) et les règles nécessaires pour orienter nos comportements (culture). Comme le dit l'éthologue Boris Cyrulnik : «L'image de l'homme déficient, conquérant le monde à cause de sa faiblesse qui l'oblige à découvrir les prothèses techniques n'est que partiellement vraie. La phylogenèse du monde imperçu permet de proposer que l'homme appartienne à l'espèce la plus apte à habiter un monde absent, qu'il peuple de représentations verbales et sur lequel il agit au moyen de techniques qu'il découvre et transmet. Dans cet espace psychique, avant que la parole ne peuple le monde de l'imperçu, la technique crée une nouvelle écologie et change la manière dont nous nous éprouvons dans le monde. La chaise en tant que prothèse de pattes, l'avion en tant que prothèse d'ailes, les lunettes prothèses d'yeux, le biberon prothèse de sein et la boîte de conserve prothèse d'énergie changent notre représentation de l'espace et du temps. Quand les chasseurs-cueilleurs vivaient dans un monde proche, ils devaient chaque jour se procurer leur énergie, alors qu'aujourd'hui, grâce à nos prothèses, l'espace et le temps sont dilatés comme si notre univers devenait immense. Sous l'effet de
16. Cyrulnik B., L'ensorcellement du monde, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 79.

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la technique, notre faiblesse s'associe à notre mégalomanie pour modifier le sentiment de SOi17. »

4. L'homme et l'animal À la différence de l'homme, les animaux sont préadaptés de manière héréditaire aux réactions qu'ils doivent produire par rapport à eux-mêmes et à leur milieu éthologique. Chaque espèce animale voit le monde en rapport avec ses besoins et ses préadaptations héréditaires. Un animal prédateur comme le tigre, par exemple, perçoit sa proie comme un « stimulus» qui provoque en lui une «réaction» de persécution et son «action consommatoire» ne s'accomplira que lorsqu'il aura dévoré sa proie. Contrairement à celle-ci, mais toujours en suivant le schéma éthologique des trois variables (stimulus-réaction-actiononsommatoire), c le lièvre perçoit son monde autrement. Il voit chez le tigre le « stimulus» qui provoque la « réaction» de fuite, et son « action consommatoire» sera satisfaite seulement lorsqu'il aura pu se mettre hors de portée de son prédateur. Même si la matrice de consommation, réaction et stimulation demeure la même, selon l'éthologue Von Uexküll18, le monde de chaque animal est différent et par conséquent son orientation et sa consommation le sont aussi. L'exemple de l'oiseau-corneille est bien connu. Lorsqu'il perçoit (stimulus)un chat qui attaque un autre oiseau de son espèce et le tient entre ses dents, l'oiseau-corneille déclenche (réaction)son mécanisme de défense, en attaquant immédiatement le chat en question afin de libérer son compagnon (réaction consommatoire).Cela dit, si l'oiseau qui se trouve entre les dents du chat a le malheur, par exemple, d'être de couleur blanche, l'oiseaucorneille fera comme si rien ne s'était passé. L'explication vient du fait que l'oiseau-corneille ne déclenche cette réaction que face à un stimulus visuel très concret: la couleur noire. Le monde animal est donc enpartie préadapté à un mécanisme à trois variables: un monde de stimuli, un monde de réactionset un monde d'actions consommatoires.C'est ainsi que les animaux assurent leur existence par l'intermédiaire de circuits pulsionnels nécessaires à leur survie. L'homme, au contraire, manque de cette préadaptation extra-spécifique.Il ne sait pas à l'avance comment il doit piloter sa
17. Ibid, p. 256. 18. UexküllJ. von, Mondes animaux et monde humain, Paris, Gonthier,

1974. 25

vie face à son environnement. Il ne possède que des instincts intraspécifiques, c'est-à-dire des instincts nutritionnels, sexuels et d'agressivité. Nous avons déjà vu que la découverte de cette carence revient à l'anatomiste et endocrinologue Louis Bolk qui avait défini l'homme comme un animal néoténique, c'est-à-dire comme un « avorton chronique» qui naît avec les caractéristiques de l'état fœtal et les conserve jusqu'au moment où elles deviennent définitives. L'homme ne peut pas fonctionner comme un animal bien formé à partir d'un programme extra-spécifique adapté qui lui permette de produire ses réponses sensori-motrices face au monde. Ainsi présentée, cette analyse ne nous permet pas de réduire l'animal à un monde mécanique de répétitions comme le prétendent les physiologistes. C'est d'ailleurs ce que Lorenz reproche à Gehlen : partir d'une analyse néoténique de l'homme dans laquelle celui-ci apparaît comme un être « plastique» face au monde, en réduisant l'animal à l'état de machine rigide. Lorenz dit de Gehlen : « S'il n'a pas vu le rapport étroit entre la néoténie et la persistance de la curiosité, c'est simplement parce qu'il ne connaissait pas le comportement de curiosité de jeunes êtres " spécialisés dans la non-spécialisation" ; il pensait que l'animal n'apprend que sous la pression de contraintes immédiatement biologiques, ainsi que le prétendaient certains chercheurs de cette époque qui étudiaient le réflexe conditionné. Toute la recherche purement objective de l'homme de science n'est rien d'autre qu'un authentique comportement de curiosité, un comportement d'appétence dans un champ détendu, et en ce sens, un jeu19.» La différence entre l'homme et l'animal est plutôt à chercher dans le monde de chacun, dans la manière de réagir et de consommer. Von Uexküll a montré de façon convaincante que, loin d'appartenir à un monde homogène et droit, chaque espèce animale possède son entourageéthologique. On sait que le monde de « l'homme est composé de laps de temps très courts à l'intérieur desquels aucun changement ne se présente. L'espace d'un moment, le monde de l'homme ne varie pas. Le concept de " moment" se définit comme la perception sensorielle d'un signal qui ne capte son signal homologue qu'à partir d'un temps déterminé pour l'organisme qui le reçoit. Le "moment" de l'homme dure 1/18 de seconde2°. »De même pour ce qui est du
19. Lorenz 20. V.Uexküll K., Trois essais sur le comportement J., Mondes animaux et monde animal humain, et humain, op. cit., p. 227.

op. cit., p. 25.

26

toucher et de l'ouïe, deux vibrations de moins de 1/18 de seconde seront ressenties comme une seule sensation. D'autres animaux différents de l'homme ont un « moment» différent et, par conséquent, une vie différente: la tique, par exemple, peut demeurer à jeun pendant dix-huit ans, dans un état de sommeil quasi perpétuel parce que son « moment» est beaucoup plus long que le nôtre, sa conception du temps est mesurée en années et son activité régie par le signal que l'acide butyrique déclenche chez elle. Quant à l'orientation dans le monde et à l'utilisation de l'espace, les animaux ont des systèmes différents. Certains jouissent d'un espace tactile et ne s'orientent qu'à partir du toucher. D'autres possèdent un espacevisuelet d'autres encore, comme les abeilles, un espaceactif (ainsi, même si elles bénéficient d'impressions optiques, si l'on déplace la ruche de quelques mètres, on observe qu'elles s'orientent par leur espace actif, rejoignant leur lieu de travail seulement quelques minutes après). D'un point de vue éthologique, l'espace actif, visuel et tactile chez l'homme est limité par « l'horizon du lointain ». Le bébé a un horizon du lointain décrit par un cercle de 10 mètres de diamètre où les choses se définissent par les concepts de « près» et de « loin ». En dehors de ce cercle, il n'y a que réductions ou agrandissements des objets. C'est au fll du temps que nous apprenons à étendre notre horizon du lointain jusqu'à 6 ou 8 kilomètres, marque chez l'adulte de la limite de « l'espace visuel» et début de « l'horizon ». C'est alors qu'on parvient à l'équilibre de la constance dimensionnelle de l'espace dit « orthoscopique », ainsi que de la constance « coloratrice ». Si, en s'éloignant, nous voyons les choses se transformer et changer de couleur, nous savons, par notre jugement, qu'elles conservent leur taille et leur pigmentation. Comme pour l'homme, chaque animal a son « horizon particulier du lointain ». La mouche déclenche sa réaction de fuite à un demimètre, ce qui laisse supposer que son horizon du lointain se trouve plus ou moins à cette distance. Chaque animal perçoit le monde par rapport à ses coordonnées spatiales et d'action et chacun arrive à établir des rapports symbiotiques avec d'autres espèces. Chaque environnement (umwelt)21,dit Uexküll, « accueille
21. Unwelt, environnement: «La biologie et la psychologie attribuent à ce terme des acceptions très différentes. Au sens large, on entend par" umwelt " l'environnement global d'un animal, son" monde extérieur", sans distinguer entre les facteurs pertinents pour l'animal et les autres. II est pourtant plus 27

d'autres lieux où se trouvent les dimensions de l'espace et de l'action qui confèrent à l'entourage sa solide structure. Les oiseaux qui passent et repassent à nouveau en volant, les écureuils qui montent dans les branches, les vaches qui broutent dans les prairies, tous les animaux se voient entourés de leur boule qui marque en eux la limite de l'espace (.. .), il n'existe pas d'espace indépendant aux sujets. Si nous continuons à penser dans la fiction d'un espace universellement englobant, c'est simplement parce qu'une telle convention facilite en nous la communication22. » Les exemples pourraient être prolongés. On sait que d'autres animaux, surtout les animaux supérieurs, s'orientent grâce à la « forme» et grâce au « mouvement ». C'est ainsi que lorsque l'oiseau-corneille chasse une sauterelle, il est incapable de la reconnaître si la sauterelle ne bouge pas. Il ne l'attaque que lorsqu'elle se met en mouvement. Cela explique pourquoi certains animaux assument comme mécanisme de défense, face à leurs prédateurs, la posture de « faire le mort ». De même, « lorsque je m'avance vers un chien que je ne connais pas la main tendue, paume en avant et les dents découvertes par un large sourire, celui-ci peut me percevoir comme une terrible menace ou une tentative de domination alors que je veux simplement le caresser (...). Les mondes sont vécus différemment selon les individus. Ainsi une fleur n'aura pas la même signification pour un herbivore, une abeille qui la butine, une araignée qui y pond ses œufs, une femme qui la respire. Pourtant, ces mondes sont interdépendants. Chacun agit sur l'autre et pourtant, chaque être vivant le perçoit à sa façon23. » Dès 1950, Prederik J. J. Buytendijk 24établit clairement cette différence, même s'il s'exprime en d'autres termes. L'homme n'a pas « d'environnement» mais un «monde» où il choisit un point
fréquent d'établir une distinction. "Umwelt" ou " monde sensible" est alors réservé à l'ensemble des facteurs de l'environnement qui exercent effectivement une influence quelconque sur un organisme ou, inversement, sur lesquels l'organisme agit (par exemple climat, ressources trophiques, ennemis, compétiteurs). Dans ce sens, le monde sensible peut varier très fort d'une espèce à l'autre, l'environnement restant objectivement constant. Des mécanismes de filtrage des stimuli assurent la sélection des stimuli biologiquement importants auxquels l'individu est appelé à réagir.» ln Immelmann 1(., Dictionnaire de l'éthologie,Bruxelles, Pierre Mardaga, 1990, p. 242. 22. V. Uexküll J., Mondes animaux et monde humain, op. cit., p. 36. 23. Cyrulnik B., Digard J.-P., Picq P., Matignon K.-L., La plus belle histoire des animaux, Paris, Seuil, 2000, pp. 187-188. 24. Buytendijk F.J.J., L'homme et l'animal, Paris, Gallimard, 1965. 28

de vue. Tandis que l'animal est une « espèce naturelle », l'homme est une « idée historique» puisqu'il n'existe pas seulement avecle monde, ni dans le monde mais aussi face au monde. La différence principale entre l'homme et l'animal ne se trouve pas tant dans l'intelligence (les chimpanzés de Wolfgang IZühler l'ont démontré), que dans la capacité de décharge. En ce sens, Nietzsche avait défini l'homme comme « le seul animal qui peut promettre ». Seulement, un animal tel que l'homme a besoin de construire des dispositifs pour se décharger de tous les stimuli qui lui parviennent de l'extérieur, et devant lesquels il ne sait pas comment répondre de manière anticipée. C'est ainsi que l'homme cherche à faire face aux stimulations à partir d'une modularité diversifiée de mouvements. Il répond aux stimuli par des mouvements visuels, tactiles, gustatifs, olfactifs, locutoires, de position, etc. La plupart sont des mouvements sensori-moteurs « autocaptés» ou «rétrocaptés» depuis l'instant où ils sont déclenchés. C'est cette qualité de «recapture» ou de « rétrosensation » qui permettra à l'homme de se créer un monde intérieur, c'est-à-dire toute une série de représentations d'objets, indépendamment de leur situation réelle et matérielle, gardant en même temps une relation objective face au monde. À la différence des animaux, il peut ainsi intérioriser les choses, et, à partir de là, créer des mondes possibles (esthétofantaisie) et des attitudes possibles (kinéfantaisie). On ne peut donc pas chercher la différence entre l'homme et l'animal du côté de la mémoire car les animaux peuvent se rappeler des événements, il s'agit plutôt de la rélaboration dont l'homme est capable: il peut changer sa façon de percevoir le monde en agissant, par le langage, sur sa propre représentation. Devant une souffrance importante par exemple, on peut se dire qu'il y a malgré tout quelque chose de positif et partir en quête d'une nouvelle aventure. L'homme se détache même de sa mémoire pure sinon, son monde serait insupportable. Chez lui, une promesse reste une action, elle est une rélaboration du monde réel vers le futur: tandis qu'un homme prisonnier s'accroche à la promesse de libération pour supporter l'événement de son enfermement, l'animal désorganise sa vie biologique et mentale et meurt. Cela ne veut pas dire que l'attachement et l'affection n'existent pas chez l'animal. Cyrulnik nous rappelle les différentes

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expériences de manipulation de la phase sensible25 Lorenz a vu ; comment les canetons piaillent et se calment quand ils s'approchent de ses mollets, Schutz a manipulé des canards qui sont devenus homosexuels, on a vu des chiens courtiser des chats. Il ne faut pas oublier la différence entre apprentissage et empreinte: le premier peut s'oublier, le second ne peut jamais s'effacer. Ces exemples ont un rapport direct avec la phase sensible: «Tout organisme connaît des réceptivités variables, des périodes plus au moins sensibles aux événements de l'environnement. Ces réceptivités permettent d'incorporer certains objets d'empreinte et de tisser avec eux un lien affectif. Ce lien gouverne un chapitre du développement en organisant le monde autour d'une catégorie d'objets familiers et tranquillisants, ce qui, par contraste, différencie les objets étranges et angoissants26. » Harry Frederick Harlow27, de son côté, a beaucoup travaillé sur l'attachement. Nous, les êtres humains, avons des objets d'attachement mais notre principal système d'apaisement reste la parole, tandis que chez l'animal, il faut changer les données
25. Phase sensible: « Tranche de la vie d'un organisme où il est particulièrement sensible à certaines expériences d'apprentissage. À cette époque, qui se situe généralement tout au début du développement ontogénique de l'individu, certaines influences de l'environnement (relevant par exemple du domaine social ou écologique) laissent une impression plus stable et plus durable qu'une expérience équivalente ou plus forte qui s'inscrirait en dehors de la phase sensible. La localisation et l'étalement de cette phase peuvent varier très fort selon les espèces, et au sein d'une même espèce, selon les processus d'apprentissage envisagés. Les phases sensibles se marquent particulièrement bien dans les diverses formes de l'empreinte, où elles ne durent parfois que quelques heures, comme dans le cas de l'empreintefiliale. L'apparition du syndrome d'isolement est également liée à des phases sensibles toutefois généralement moins limitées dans le temps. Dans les premières publications traitant de l'empreinte (et en partie aujourd'hui encore), on rencontre à la place de "phase sensible" l'expression" période critique" empruntée à la physiologie du développement. Il est toutefois préférable d'utiliser la première appellation, plus courante à l'heure actuelle, et ce pour deux raisons: tout d'abord, cette époque de la vie n'a rien de critique (seule l'est l'occasionmanquée) ; c'est au contraire une phase de sensibilité optimale vis-à-vis de certains stimuli. Ensuite, le mot" période" suggère, du moins en allemand, la récurrence d'un phénomène à intervalles réguliers. Or, la caractéristique la plus importante de la phase sensible est précisément qu'elle n'intervient qu'une seule fois dans la vie du sujet.» ln Immelmann K.,
Dictionnaire de l'éthologie, op. cit., p. 178. 26. Cyrulnik B., Sous le signe du lien. Une histoire naturelle de l'attachement, Paris, Hachette coll. Pluriel, 1989, p. 192. 27. Harlow H. F., « Love created - love destroyed - love regainned» in Modèles animaux du comportement humain, Colloques internationaux du CNRS, 1970.

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écologiques. L'animal et l'homme peuvent sentir des émotions intenses, mais seuls les hommes peuvent les rélaborer dans la parole. L'animal et l'humain peuvent sentir la douleur, qui est quelque chose de physique mais aussi la souffrance, qui est de l'ordre de la représentation. Tandis que l'animal somatise, l'homme a la possibilité de rélaborer le traumatisme dans le langage. L'homme peut ainsi s'ouvrir au monde en n'étant plus en rapport direct avec les choses et les événements (se décharger) par le seul fait de les penser et les rélaborer. Il peut non seulement vivre dans le présent, mais dans le passé et dans le futur. Max Scheler notait que « l'animal ne connaît pas non plus un espace mondial véritable, qui persisterait comme arrière-fond stable, indépendant des mouvements locaux qu'il accomplit. Il lui manque également les formes vides de l'espace et du temps dans lesquelles l'homme, qui y est lui-même inséré, appréhende individuellement les choses et les événements, et ces formes ne sont possibles que chez un être dont les désirs sont toujours plus insatisfaits que comblés28. » Cela dit, si l'homme peut vivre dans le futur, c'est-à-dire avancer dans sa représentation des actions qu'il réalisera, c'est parce qu'il possède un langage lui permettant d'émettre des hypothèses, d'intérioriser les choses, de les penser et de les rélaborer. L'homme est le seul animal qui pense à ce qu'il sait du monde. Cette connaissance accompagne, la plupart du temps (sauf dans le cas des automatismes), les mouvements sensori-moteurs. Et ce savoir se manifeste par trois caractéristiques du comportement humain que tout observateur objectif pourra constater: 1) l'homme a un style d'exécution propre. 2) il essaie de corriger une perturbation. 3) il risque, expérimente et découvre des réactions nouvelles qu'il juge et ajoute à son savoir. Ainsi, l'homme s'est déchargéd'une manière maximale du poids que lui imposait sa nature d'animal inachevé et qui l'empêchait d'agir comme un animal bien constitué. Il rompt avec l'immédiateté des choses et par conséquent, il se permet de suspendre la réaction immédiate impliquée par tout stimulus en la ftItrant par la réflexion. Nous disions que le langage joue un rôle très important dans ce processus puisque c'est en profitant des avantages présentés par l'appareil phono-auditif et le son, c'est-àdire en tant que mouvement rétrocapté, que l'homme parvient à
28. Scheler M., La situation de l'homme dans le monde, Paris, Aubier, 1951, p. 60.

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se décharger du temps présent impliqué dans la connaissance des choses, et à orienter complètement sa vie dans le monde de la réflexion. On connaît les objections concernant le langage des animaux et particulièrement le langage des anthropoïdes. L'éthologie moderne a donné des preuves suffisantes de l'existence d'un langage chez les animaux. Mais le problème n'est pas la possession de ce langage; il s'agit de savoir comment il fonctionne car de cela dépend le monde qu'il produit. N'importe quelle espèce animale vivante et même végétale (comme le montre l'étude des auxine?~ peut transmettre des informations à ses congénères. La question consiste à connaître la portée de ce langage ~'homme y compris) par rapport à son umwelt, comme espèce, comme individu et comme rapport interespèces. Les travaux entrepris pour apprendre un langage humain à certains types d'anthropoïdes sont très importants car ils montrent le degré d'abstraction atteint par ces animaux; on risque cependant de rabaisser leurs propres aptitudes au langage en les comparant avec les humains. Les travaux les plus fameux sont, entre autres, ceux des époux Gardner, R. Fouts, et F. Patterson qui se sont donné comme tâche d'apprendre à certains anthropoïdes l:4merican Sing LAngage (Ameslan). L'expérience est fascinante car il s'agit d'un langage gestuel, comme celui des sourds. Il est composé d'une part de la dactylologie, analogue à celle qui est pratiquée en France, et d'un système de gestes, l'Ameslan (langage mimique) qui s'appuie parfois sur la dactylologie lorsque le geste se compose d'une configuration manuelle, correspondant à la première lettre du mot. C'est un langage avec un très haut degré de variabilité dans son abstraction. On n'y parle pas de phonèmes mais de kinèmes ou de chérèmes ; sa base est constituée de 55 kinèmes repartis en trois unités: 1) le point de contact entre la main active et le corps a 12 kinèmes ; 2) la configuration de la main 19 kinèmes ; 3) le mouvement de la main et le bras 24 kinèmes. Les singes ont appris les signes en trois ou quatre mois environ, c'est-à-dire beaucoup plus rapidement que les cinq ou six mois nécessaires aux enfants sourds. Le singe I<oko par exemple, âgé de quarante-deux mois et après trente mois d'apprentissage connaît 100 signes. On a même vu que les combinaisons réalisées par les singes lorsqu'ils connaissent déjà 10 signes sont identiques à celles des enfants. Le
29. Auxine : hormone végétale qui favorise la croissance des plantes.

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