Gilles Deleuze, l'épreuve du temps

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L'oeuvre philosophique de Gilles Deleuze (1925-1995) est un système du multiple dans lequel le temps occupe une place prépondérante. Qu'il s'agisse des textes consacrés à l'étude de la pensée d'un auteur ou de ceux exposant le système du philosophe, les différentes multiplicités ainsi mises en place s'agencent selon une dynamique temporelle schizophrénique partout à l'oeuvre. Comment relever ce qui ressortirait d'une temporalité deleuzienne ? Entre essai et commentaire, ce livre tente de retrouver le sens de l'articulation temporelle au coeur de la pensée de Deleuze.
Publié le : dimanche 1 mai 2005
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EAN13 : 9782336253282
Nombre de pages : 184
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Gilles Deleuze, l'épreuve du temps

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Dominique Château, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus

Jean-Marc GABAUDE, La philosophie de la culture grecque, 2005. Jean-Marc GABAUDE, Pour la philosophie grecque, 2005. Agnès CASSAGNE, Une idée d'un « système de la liberté» : Fichte et Schelling, 2005. V. M. TIRADO SAN JUAN, Husserl et Zubiri. Six études pour une controverse, 2005. Xavier ZUBIRI, L 'homme et Dieu, 2005. Xavier ZUBIRI, L'intelligence sentante - Intelligence et réalité, 2005. Ariane BILHERAN, La Maladie, critère des valeurs chez Nietzsche, 2005. Florence BERNARD DE COURVILLE, Nietzsche et l'expérience cinématographique. Le savoir désavoué, 2005." Thomas ROUSSOT, Marc-Aurèle et l'empire romain, 2005. Michel FA TT AL (sous la dir.), La philosophie de Platon. Tome 2, 2005. Marina GRZINIC, Une fiction reconstruite, 2005. Arno MÜNsTER, Sartre et la praxis, 2005. Dominique LÉVY-EISENBERG, La pensée des moyens, 2005. Joseph JUSZEZAK, Invitation à la philosophie, 2005. Franck ROBERT, Phénoménologie et ontologie. Merleau-Ponty lecteur de Husserl et Heidegger, 2005.

Yann Laporte

Gilles Deleuze, l'épreuve du temps

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 TOIlno ITALlE

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8428-3 EAN : 9782747584289

A la mémoire de Nathalie Vanbremeersch

Je remercie Dominique Château, Bruno Péquignot, Agnès Lontrade

Merci également à Philippe Balas, Michel Calbris, Carole Sa udejau d, et Marion Millet

Introduction

« [...], il faut premièrement ne rien croire, et ainsi naviguer sur le problème par ses seules forces, se trouver perdu et abandonné con1mefut toujours l 'homme qui refuse le mensonge pieux, se reconnaître trompé absolument par les apparences, et se sauver, [...]. » Alain, « Le courage de l'esprit ». « [...] il faut que, dans les choses mêmes, soit fondé le mouvement qui les dénature, il faut que les choses commencent par se perdre pour que nous finissions par les perdre, ilfaut qu'un oubli soit fondé dans l'être. » Gilles Deleuze, « Bergson 1859-1941 ».

Se perdre. Et se sauver? Car il s'agira bien de cela: s'enfoncer dans l'entreprise du temps traversant l'ensemble de l' œuvre de Gilles Deleuze, machine polymorphe d'un temps multidimensionnel ne se laissant pas appréhender sans s'engager sur le chemin incertain de tous ses sentiers qui bifurquent dans l'abyssal écheveau temporel, afin d'apercevoir si toute appréhension nous reconduit à la perte de son investigation ou permet le salut tant attendu. Mais l'exercice ne peut se mener sans rencontrer des points de résistances, aux risques desquels toute perte s'engage comme une défaillance. Ainsi que l'écrit Jean-Clet Martin en préambule de son livre consacré à Deleuze, «la philosophie de Deleuze ne se prête pas volontiers à l'exercice du commentaire. [...] les multiplicités qu'elle effeuille de livre en livre ne se laissent pas interpréter de façon généalogique ou 9

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structurale. C'est que leur contour est indéfiniment variable, [...]. En fait, chaque multiplicité désigne le lieu d'une pragmatique singulière où se heurtent et se compénètrent des sémiotiques complexes suivant en effet

de fondu [...] : la puissance du faux» 1. Ce qui dès lors
peut apparaître comme une première difficulté est de justifier la tentative de toute investigation philosophique à l'encontre de la lettre du texte à interroger. Si cet exercice du commentaire ne se laisse effectivement pas aisément conduire, c'est qu'il obéit d'emblée à une logique de surenchère de l'interprétation, ne lassant pas d'inaugurer glose sur glose. Ne risquons-nous pas alors d'emprunter le chemin d'une sorte d'entre-glose, pratique qui instamment viendrait condamner tout objet visé? Comment s'en sortir, si le but consiste bien de sortir, de l'histoire et de son historicisation, tenter d'en passer par un dehors permettant de faire jouer l' «Anti-logos »2 deleuzien aveq lui-même, et par là le système sur lui-même de manière proprement deleuzienne, au sens de ses fameux "enfantements dorsaux". Mais ne lui faire dire évidemment que ce qu'il a dit, le monstre arrivant simplement par la porte du sens et du mouvement désaxé, celui que Deleuze inflige à ses auteurs comme à son écriture et à sa pensée, pour parvenir peut-être à saisir la limite du sens qu'il nous impose, et réussir à accorder une vision à l'inextricable montage temporel et langagier qui résiste; limites dans lesquelles nous devrons nécessairement nous fondre un moment, pour peut-être mieux nous sauver ou nous perdre, mouvement insolite et risqué tant temps et sens demeurent
1 Jean-Clet Martin, Variations - La philosophie de Gilles Deleuze, Paris, Ed. Payot, 1993, p. 11. 2 Gérard Kaleka, «Un Hegel philosophiquement barbu », in L'Arc, n049, Cavaillon, 1972, p. 40. 10

Introduction

irrémédiablement liés. À l'image du mot de Claudel, « le temps est le sens de la vie »3. Traçant les voies divergentes et multiples de toute interprétation possible, nous retiendrons particulièrement celle consistant en la visée de cette puissance du faux qui révèle l'indéfectible lien qu'occupe le temps avec sa potentialisation dans l'économie du système deleuzien, suivant de facto les pérégrinations de Borges qui confessait lui-même « s'être diverti à falsifier »4. Deleuze ou le grand falsificateur? C'est prendre le risque de tracer à notre tour les contours de ce fameux labyrinthe5 que Deleuze entame, et de pouvoir s'y perdre. C'est donc au risque du temps, au jeu de son envolée en système d'immanence que s'énonce peut-être l'endroit d'une lecture du système philosophique de Deleuze, à tout le moins assurément ce par quoi toute perte est effective. Pas encore de défaillance, mais le frisson de l'abandon nécessitant de laisser là toute autre assurance que celle de ne pas s'y retrouver, encore. Comme on perd l'équilibre on défaille, s'offrir une défaillance et souligner les possibles défaillances d'un jeu de concepts comme autant de lignes de fuites, mesurer les percolations traversant la géologie souterraine du système deleuzien, surfaces parcourues nous le verrons par les indices d'un style temporel ne diffusant peut-être en définitive qu'un doute se retournant éternellement sur son auteur, dans la double hélicoïde d'un temps fait style.
3

Paul Claudel, Art poétique, Paris, Gallimard,

1984 (1 èreéd., 1907),

p. 49.
4 Cité in Cahiers de L'Herne - Jorge Luis Borges, 1981, p. 3. 5 Rappelant en cela le labyrinthe du Chemin aux sentiers qui bifurquent, in Jorge Luis Borges, Fictions, Paris, Gallimard, 1983 (1ère éd., 1957) auquel Deleuze ne cesse de se référer.

Il

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Interrogeant la nature de ce temps qui fait défaut, à l'observatoire des «copeaux philosophiques» que laisse retomber le «philosophe menuisier »6 au rabot de sa pensée, et dont la possibilité de se consumer se réservera comme énigme de ce texte, il nous a semblé intéressant de procéder en trois étapes distinctes, quoiqu'indiscernables dirait déjà Deleuze en sa singulière version de l'imperceptible rupture. Premièrement, dégager les conditions d'explicitations de la fondation d'un temps nommé "pur", architectonique multistructurale aussi bien que mouvante au sein de laquelle nous nous demanderons si l'ampleur de cette temporalité n'essuie pas d'emblée les incontournables écueils d'une mathématique improbable, présentation spectrale du temps deleuzien conditionnant un surnuméraire en échec. Deuxièmement, retrouver la trace de l'affolement du temps dans l'histoire de la pensée, et que le seuil de ce décentrement, s'il est comme le point contrapuntique du débordement des identités redéfinissant ainsi le point d'achoppement de toute ontologie, tourne peut-être autour de la porte du Même pour se re-décalquer, même s'il est aussi l'endroit d'un affranchissement et le seuil de toute véritable expérimentation. Enfin, aboutir au terme de ce questionnement à poser les jalons des véritables claudications du système de la temporalité deleuzienne dans les formes du cristal de temps, de l'éternel retour et des puissances du faux impulsant définitivement les failles d'un montage du temps qui ne pulse peut-être plus que dans les séries qu'il redonde, l'avènement d'un échec se clouant à la porte du sens qu'il
6 C'est ainsi que Deleuze définit le philosophe, insistant sur l'importance de ne plus rester emprisonné dans la distinction théoriepratique, in « Le philosophe menuisier », Libération, Lundi 03 octobre 1983,p.31. 12

Introduction

emprunte, le dévoilement dissipé des contours d'une langue refuge à l'ombre d'un style indirect libre. Bref, comment relever ce qui ressortirait d'une temporalité deleuzienne ? Recouvre-t-elle un sens univoque malgré ses nombreux aspects? La disparité temporelle permet-elle au système d'exister en tant que tel ou travaille-t-elle a contrario à ruiner une telle existence? Et comment la philosophie deleuzienne, dans la confrontation de ces résonances, résiste-t-elle elle-même à l'épreuve de la temporalité?

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Première partie

Une présentation

du temps chez Deleuze.

«Si bien que, à chaque moment, tout tend à s'étaler dans un continuum instantané, indéfiniment divisible, qui ne se prolongera pas dans l'autre instant, mais qui mourra pour renaître à l'instant suivant, dans un clignement ou un frisson toujours recommencé. » Gilles Deleuze, Le bergsonisme, Paris, Ed. P.U.F, 1997 (1 ère éd., 1966), p. 89.

1. Trois synthèses du temps: différence ou répétition. Il faut relever en premier lieu que le temps s'affirme comme un des centres du système deleuzien. Centre ne se laissant tout d'abord pas envisager comme tel mais fuyant sous l'égide de toute différenciation, pas plus qu'il n'est reconduit à l'idée d'un milieu n'offrant aucune prise en marquant un début ou une fin. Partout le temps joue un jeu en son milieu, de l'œuvre, du problème, de tout objet ou sujet qu'il soit, tant à la levée de son énigme comme l'insistance de ce qui résiste. Comment dès lors une distinction peut-elle survenir à l'aune de la multiplicité de ses révélations? En effet, chaque couche d'un temps en enveloppe une autre et vient la recouvrir à un point d'indistinction, à la lisière d'un recouvrement sémantique dont la frontière reste floue. Il semble néanmoins difficile de "débuter" ailleurs que ce que Deleuze nomme lui-même "l'œuvre souche", Différence et répétition7. Œuvre par laquelle l'ensemble du système deleuzien va se déployer, précisément en son milieu. Passé, présent et futur, constituent donc tour à tour la pointe mobile de l'entrée possible en conjugaison temporelle, bien que s'effectuant à des degrés divers de reprise, différence et répétition, soumission et contraction. Ensemble, ils assurent que le temps est, et qu'en tant que tel l'Être s'affirme, chacun les contenant tous selon un rapport propre repoussant son existence à dissipation de l'autre. Mais l'exclusion n'est peut-être pas en dernier lieu la seule forme d'autorité convenant à toute saisie du temps, du moins à l'affirmation ultime de sa cohésion
7

Gilles Deleuze, Différence éd., 1968).

et répétition,

Paris, Ed. P.U.F, 1996 (1 ère

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interne. C'est ainsi qu'à chaque degré des différentes synthèses du temps, les deux autres dimensions, coextensives, ne se cantonnent pas à la marge sans y jouer un rôle d'appel, où l'on comprend que c'est dans les coulisses que tout théâtre s'effectue aussi. Ainsi se distinguent trois répétitions différentielles du temps, dont la première concerne le présent. C'est la répétition du "présent vivant". Celle-ci est dite du "vivant" car, conçue comme synthèse originaire passive, elle effectue à la pointe du présent la captation des instants dans leurs successions, les contractant les uns dans les autres. Ni mémoire, ni opération de l'entendement, «la contraction n'est pas une réflexion »8. Pour autant, elle forme une synthèse du temps car une «succession d'instants ne fait pas le temps, elle le défait aussi bien; elle en marque seulement le point de naissance toujours avorté »9; à la reconduite de cet avortement, passé et futur sont contenus dans cette première synthèse du présent. Dans la contraction, tout le passé est retenu comme somme des rétentions, et l'anticipation effectuant que la contraction se poursuive contient dans l'attente, tout le futur. Passé et futur ne constituent ainsi pas des instants autres que celui que le présent constitue, mais plutôt les dimensions corrélatives au présent vécu. « Le présent n'a pas à sortir de soi pour aller du passé au futur. Le présent vivant va donc du passé au futur qu'il constitue dans le temps, c'est-à-dire aussi bien du particulier au général, des particuliers qu'il enveloppe dans la contraction, au général qu'il développe dans le champ de son attente »10.Aussi, toute constituante qu'elle soit, cette synthèse ne peut être
8

Ibid., p. 97.

9

Ibid.
Ibid.

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