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Grammaire, sujet et signification

192 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 70
EAN13 : 9782296297135
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Grammaire, sujet et signification
Cahiers de philosophie ancienne et du langage

de l'Université e ParisXII- Val-de-Marne d

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2944-0

comité de rédaction Mme SOill.EZAntonia M. ScHMITZ François M. SEBESTIK]an

GRAMMAIRE,

SUJET ET SIGNIFICATION
Cahiers de phüosophie ancienne et du langage de l'Université de Paris XII - Val-de-Marne

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de L'École Polytechnique 75005 Paris

SOMMAIRE
Une Journée avec QUINE
Les lX'ints principaux de ma fX'Sition philosophique

WillarrlV.QUINE

9
13 33 37 61
87

Discussion Annexe:LetttedeJ-L Petitau ProfesseurQuine
Que signifient les profX'Sitions ?

Frédéric NEF
Twardowski entre Bolzano et Husserl: la théorie de la représentation

Jan SEBESTlK
Husserl et le projet d'une grammaire pure logique FnlnçoiseDA)JUR Wittgenstein et Russell sur la "forme logique"et la généralité

François &:HMnz
Esprit, science et philosophie, de l'Abbildung sur un usage pervers de la logique

105
127 141

Christiane CHAuvlRÉ Le sujet chez Wittgenstein ou :qui la grammaire soigne-t-elle? Antonia SOULFZ Com ptes

rend us : .175 Jerold]. Katz: The Metaphysicsofmeaning (Fr.Schmitz) .177 Thomas E.Uebel: OvercomingLogicalPositivismfrom within.The Emergenceof Neurath's Naturalismin the Vienna Circle's ProtocolSentenceDebate (E.Nemeth) 181

PeterJanich: Grenzender Naturwissenschaft (J.Sebestik) Notes de bord

l85 ..189

Exposition: L'âme au corps, arts et sciences, 1793-1993 (A Soulez)

Annon ces

..192

5

Présentation des Cahiers de philosophie ancienne
Ces Cahiers paraissent en alternance :

et du langage

-

une année un numéro de lasériePhilosophie et langage, dont le comité

de rédaction est composé de Antonia SemIez, François Schmitz et]an Sebestik

- une année un numéro de la série Phüosophie ancienne, dont le comité
de rédaction est composé de Bernard Besnier, Gulos Lévy et Alain Petit

Cahiers, série Philosophie et langage Issu de réunions de travaild'abord informelles, notre groupe lit, commente,
discute et au besoin trnduit des textes de philosophie où le langage, depuis le "tournant linguistique" en philosophie apparu au début de ce siècle, occupe une place centrale. Attentif aux développements, sinon même aux dépassements dont la tradition sémantique née au coeur de l'Europe, s'est révélée être capable dans les différents pays qui l'ont accueillie après guerre, il poursuit des activités de publications et de séminaires dont ces Cahiers se veulent avant tout un organe. la philosophie doit, pour conserver son caractère de mouvement sans renoncer à construire, édifier des formes sans retomber en doctrines, inlassablement réévaluer les pensées dont l'histoire est le musée. Cependant la critique tourne court si l'analyse conceptuelle, s'enfermant dans les limites que la spécialité cloisonne, perd sa valeur d'engagement. Qu'aucun domaine, sur l'esquif de la connaissance, n'est véritablement séparé d'un autre, mais aussi que la langue dans laquelle elle trouve à s'exprimer ne recèle aucun secret d'initié, telle est la double conviction qui anime notre volonté ici d'engager la recherche là où, construisant "à l'écart du réel qu'il ne touche pas" (Russell), le philosophe ne perd pas de vue l'objectif de montrer qu'en usant d'une langue conceptuelle, c'est du réel qu'il est question, et non de mots.

Le comité de rédaction Antonia Sou lez, François Schmitz,]an Sebestik

7

Une journée avec Quine

A la suite du colloque sur le Cercle de Vienne, organisé par notre groupe en 1983, le professeur Willard Van Orman Quine a bien voulu se rendre à notre invitationde donner une présentation d'ensemble de sa philosophie j celle-ci fut suivie d'une discussion. Cette séance s'est tenue à l'Université de Paris XIIVal-de-Marne à Créteil le 13 septembre 1984. Nous avons tenu à respecter quelques particularités du français du professeur Quine ainsi que le caractère oral des interventions et le va-et-vient entre le français et l'anglais, qui illustre bien un des points de la philosophie quinienne discutés au cours de cette séance: les problèmes de la traduction et du bilinguisme. On trouvera en note la traduction fIançaise des passages en anglais.

Willard

V.Quine : Les points principaux de ma position philosophique

Le langage est un système de comportements qui nous vient de la société. Voilà le point de départ de ma philosophie. Il s'ensuit que l'acquisition du langage commence par l'association de certaines expressions avec des observations que partagent des gens qui se selVent déjà de ces expressions. De telles expressions doivent être considérées

plutôt comme phrases que comme termes ou noms même si elles ne contiennent qu'un seul mot; car il n'est pas encore question de réifier les objets. Ce n'est que rétrospectivement, à un certain niveau de sophistication ontologique, qu'il convient de traiter ces expressions en tant que noms d'objets ou en tant qu'elles contiennent des noms d'objets. Il s'agit tout d'abord uniquement d'expressions qu'il convient de proférer à l'occasion de certaines obselVations susceptibles d'être publiquement partagées. Ces expressions sont celles que j'appelle phrases obselVationnelles. Exemple: "il pleut". Nous trouvons déjà dans ces phrases, à l'œuvre, une esquisse du principe de charité. Nous apprenons la phrase "il pleut" proférée par notre aîné, tandis qu'il pleut

9

Nous avons implicitement appliqué Ie principe de charité en supposant que les syllabes prononcées par notre aîné exprimaient la vérité, à savoir qu'il pleut Mais décrire la chose

ainsi, c'est rationaliser une opération qui au fond n'est pas autre chose que le
conditionnement d'une réponse à une stimulation.

C'est en partant d'un stock de phrases observationnelles acquises que l'on apprend d'autres phrases au moyen de diverses liaisons qui sont de manière plus ou moins lâche implicatives. Dans le détail, cet apprentissage est très complexe. J'ai spéculé là-dessus dans mon livresur les racines de la référence 1. C'est grâce à ces liaisons que les stimulations et les ohc;ervations fournissent aux théories scientifiques des indices d'évidence 2 et des tests de contrôle. On parvient à proférer une phrase observationnelle, à une certaine occasion, par implication à partir d'un corpus donné de phrases théoriques et d'un petit nombre de phrases observationnelles ; telle est la nature de la prédiction scientifique. Si l'observation prédite ne se réalise pas, nous ne pouvons plus maintenir comme vrai le corpus des phrases théoriques en question; il faut alors écarter au moins l'une de ces phrases comme
fausse. Mais laquelle? On est libre de choisir, même s'il apparaît que l'une des options choisies peut survivre aux contrôles ultérieurs, l'autre non. le plus souvent, une phrase théorique ne constitue pas un contenu empirique isolé qui lui serait propre. Voilà le holisme. Comme ce choix est indéterminé, nous préférons sauvegarder les vérités logiques et mathématiques, et écarter l'une ou l'autre des phrases de la science de la nature, afin de ne pas perturœr plus que nécessaire la science dans son ensemble. Il s'agit ici d'une maxime de "moindre mutilation". C'est ainsi que j'explique la nécessité proverbiale que l'on reconnaît à la logique et aux mathématiques depuis toujours. Comme j'ai dit, on sélectionne la phrase théorique à écarter en cas de prédiction ratée. Maintenant, peut-on aller contre l'observation vécue et choisir d'écarter une phrase observationnelle? Oui et non. La phrase observationnelle qui se trouve affirmée à cette occasion même n'admet aucun doute. Mais le protocole ultérieur de l'observateur,

qu'il se trouve transcrit dans son cahier ou dans sa mémoire, est déjà une phrase
théorique, sur le même plan que les autres, et susceptible d'être écartée. Toutefois, ce ne serait pas une bonne stratégie que d'abuser de ce privilège.

L'utilité des liaisons d'implication plus ou moins lâches entre les phrases observationnelles et les phrases théoriques est, comme nous voyons, de ravitailler la science en contenus empiriques. Elles livrent ainsi ensemble la signification empirique des phrases théoriques et les indices qui témoignent de leur vérité. En ce qui concerne

1. Roots of Reference, trad. française due à P. Gochet, Flammarion, 1977. 2. Angl. evidence. Cette expression difficilement traduisible signifie à la fois preuve, témoignage de l'expérience. On convient ici faute de mieux de maintenir l'expression anglaise. Plus bas, nous traduisons par "preuve" (N. d. t.)

10

la signification, il faut reconnaître que les liaisons entre phrases observationnelles et phrases théoriques sont assez lâches pour laisser aux phrases théoriques une bonne marge de jeu leur permettant de fluctuer dans l'intervalle qui sépare les points d'application du contrôle observationneI. D'où l'indétermination de la traduction des phrases théoriques d'une langue dans une autre. Cette indétermination de la traduction, est-elle sur le même plan que celle de la science de la nature par rapport aux observations possibles? Oui, si l'on adopte le point de vue épistémologique. Non, si l'on adopte le point de vue ontologique. La différence ontologique est profonde. Les faits de la nature sont là, indépendants de nos théories j les faits du langage ne dépassent pas les conventions sociales ni les dispositions comportementales des hommes. Les faits de la nature dépassent nos théories de la nature, tandis que la théorie sémantique populaire du langage dépasse plutôt les faits du langage. La théorie sémantique populaire est celle qui parle d'idées, d'intensions, de signification, de synonymie. Elle insiste, bien sûr, sur le caractère fixe et univoque des traductions. Mais elle est privée de toute hlse au niveau des faits du langage. Pourquoi est-ce que je rejette les intensions, les idées et ainsi de suite? Ce n'est pas parce qu'elles sont abstraites et qu'elles échappent à l'observation. Bien au contraire, je suis l'ami des réifications théoriques dans la science, dans la mesure où elles conduisent à une théorie qui n'excède pas les besoins de la prédiction et de l'explication des données empiriques. C'est que le dispositif d'idées et d'intensions ne trouve pas sa justification par de tels besoins. Monsieur Jean-Luc Petit m'a cité une anecdote rapportée par un missionnaire du nom de Grubb. Un Indien du Paraguay accusait Grubb d'avoir volé ses potirons, tout en sachant que Grubb se trouvait loin de l'endroit et ne pouvait pas les avoir volés. Mais l'Indien avait rêvé de ce vol, et de ce rêve il s'ensuivait, selon la philosophie indienne, que l'âme de Grubb avait visité le jardin des potirons, manifestant ainsi l'intention ou l'envie, de la part de Grubb, de voler les potirons. Par conséquent Grubb restait coupable de ce vol aux yeux de l'Indien. M. Petit remarque qu'un idiome purement physicaliste, qui évite les expressions intentionnelles, ne peut pas fournir une traduction exacte de la pensée de cet Indien. Je

suis d'accord. De plus, je pense que nos idiotismes intentionnels,
formulations des attitudes

y compris les

propositionnelles,

ne peuvent pas être traduits dans la partie

physicaliste de notre propre langue. Plus encore, je ne crois pas que nous puissions nous passer de ces idiotismes intentionnels. C'est pourquoi j'ai reconnu, dansLemot et l'objet, que le langage comportait deux niveaux. J'ai alors proposé une échelle
d'évaluation double. La force de mon physicalisme consiste plutôt en ceci: chaque événement individuel doit admettre une explication purement physique j il s'agit toujours et
uniquement de corps et de forces physiques. Mais \es expressions

de la physique et les

11

expressions intentionnelles sont pour la plupart générales, chacune couvrant une multitude de cas individuels; et ces expressions générales ne sont pas, pour la plupart, traduisibles entre elles parce que l'univers des événements est découpé en ensembles qui ne sont pas réductibles les uns aux autres. Ma position est celle que Davidson surnomme monisme anomal. Que la traduction radicale soit impossible est un phénomène banal.Je ne parle pas maintenant de l'indétermination de la traduction; ils'agit plutôt d'une surabondance de traductions que d'un manque à traduire. Mais ce défaut est une chose commune. Il affecte déjà la transition entre deux moments successifs de notre idiome physique. Les mots "neutrino", "neutron",
"quark", ne se laissent pas traduire dans l'idiome physique, même si celui-ci appartient à une théorie du passé récent. On peut bien expliquer l'emploi de ces mots dans les termes d'une théorie antérieure, en exposant les propriétés qui sont pertinentes; mais on ne peut pas trouver des expressions antérieures, quelle que soit leur longueur, susceptibles d'être substituées aux mots en question. Ces mots ont été introduits au moyen d'une description partielle et non d'une définition. Inversement, le mot "âme" appartient à notre langue actuelle, mais seulement en vertu d'un héritage, et à partir d'une étape culturelle antérieure. Nous ne pourrions pas le définir à l'aide de termes d'usage courant Décrire, oui; définir, non.

Pour finir, je veux évoquer un thème qui est au centre de l'épistémologie de
l'ontologie. C'est celui de la relativité ontologique.

Quand j'ai présenté cette thèse pour la première fois, je l'ai tirée de
l'indétermination

concluant Il porte simplement sur ce que j'appelle lesproxy

de la traduction, mais mon argument àujourd'hui est plus direct et plus Junctions, les fonctions

de délégation. TIconvient d'abord de recourir aux phrases observationnelles et de se rappeler qu'il s'agit de phrases et non pas de termes, ni de noms d'objets. Ces phrases se laissent conditionner par les observations, c'est-à-dire par les stimulations. A l'autre extrême de cette échelle constituée d'énoncés appartenant à des théories scientifiques, le médium linguistique s'articule également en phrases, en prétendues vérités au sujet du monde réel. Nous commençons par des phrases et nous terminons par des phrases. Quel est alors le role des termes, des noms, des objets et de la réification? Tout cela n'est qu'une construction intermédiaire qui sert à relier les phrases observationnelles avec les phrases théoriques sur lesquelles elles reposent pour remplir leur fonction de preuve (evidence). Imaginons alors un système scientifique global doté d'un domaine déterminé dont les objets sont des valeurs de variables et des dénotations des termes. Supposons en outre un deuxième domaine d'objets étrangers au système mais susceptibles d'être corrélés un à un avec les objets précédents. Cette corrélation est ce que j'appelle une fonction de délégation. Adoptons maintenant une nouvelle interprétation du système

12

global original. Les valeurs des variables et les dénotations des termes seront dès lors les objets étrangers dont je viens de parIer. Chaque prédicat sera reinterpreté au rooyen de la fonction de délégation. Ainsi par exemple le prédicat "pomme" sera réinterprété comme d'une pomme" où! est la fonction de délégation. Mais je ne change aucun ''f mot, je ne fais qu'interpréter à nouveau les roots anciens. Le système scientifique reste conservé mot à mot De même les phrases observationnelles sont conselVées ainsi à la lettre. Leur dépendance vis-à-vis des stimuli qui les conditionnent n'est pas affectée, ni davantage les liaisons d'évidence entre les phrases observationnelles et le système scientifique. En revanche, ce qui a changé complètement, ce sont les objets qui figurent comme valeurs des variables et comme dénotations des termes. Voilà la relativité ontologique.

Discussion

Jean-Luc Petit: J'aimerais poser une question en rapport avec le principe de charité dans l'interprétation et la traduction radicale au sens de Quine. Revenant sur le texte de l'Indien et du missionnaire, la stratégie adoptée par le missionnaire pour donner un sens consistant à la demande de remboursement des potirons que l'Indien l'accuse - faussement, mais de bonne foi - de lui avoir volés, est une stratégie qui viole, d'une certaine manière, le principe de charité. Car le missionnaire ne comprend pas que l'Indien puisse l'accuser d'avoir volé les potirons, et qu'en même temps cet Indien accepte l'idée que le missionnaire ne soit pas allé sur place, lui-même, en personne, prendre les objets physiques que sont les potirons. Or, ces deux acceptations de l'Indien sont contradictOires. De sorte qu'en un sens, le missionnaire se conforme bien au principe de charité lorsqu'il essaie de donner une signification consistante à la demande qui lui est faite, en ce sens que le principe de charité pose que nul n'est par nature illogique, qu'aucune affirmation ne peut échap~r aux lois de la logique. Mais,pour donner cette signification consistante, le missionnaire est amené à violer le princi~ de charité en un autre sens, dès lors qu'il s'intéresse aux opinions spécifiques de l'Indien.

Parce que le principe de charité n'invite justement pas à procéder à une quelconque investigationanthropologiqueconcernant lesopinions de l'interlocuteur. 13

Ce à quoi son application invite l'interprétant est plutôt à imposer sa propre interprétation du monde à l'interlocuteur, quel qu'il soit. Et, d'après Davidson,cela marche!Parceque, d'une façonassezgénérale, nous pouvons supposer qu'en ce qui concerne le comportement des objets physiques, l'autre croit à peu près les mêmes choses que nous croyons nous-mêmes. Et c'est ainsiqu'il devient possible que nous
nous comprenions.

D'où deux choses propres au principe de charité : 1) l'universalité de la logique; 2) l'absolution accordée par anticipation à une sorte (apparemment bénigne)

d'impérialisme culturel, consistant à attribuer à l'autre nos croyances habituelles relatives au monde physique. Or, ce que le missionnaire découvre dans son dialogue avec l'Indien, c'est que cela

ne marche pas. Il touche du doigt le faitque pour donner un sens, une signification cohérente à la demande de l'Indien, il est obligé de supposer que l'Indien a des
croyances très différentes, très divergentes, très opposées aux siennes propres en ce qui concerne le comportement des objets physiques dans le monde. En particulier, il est obligé d'attribuer à l'Indien - et, sans doute, il n'avait pas attendu cette occasion pour le faire - certaines croyances animistes, à savoir que les âmes peuvent circuler en dehors des corps et qu'il n'existe pas de différence entre les intentions (réelles) d'une âme et les imputations que l'on peut faire d'intentions possibles à cette âme. De sorte que si quelqu'un rêve que vous avez fait quelque chose qui lui porte préjudice, il est en droit de vous accuser d'avoir fait cette chose. Ce qui est très choquant, pas seulement pour notre sens de la justice et des limites de la responsabilité individuelle, mais pour notre conception du monde, de la causalité et de l'action humaine. Conclusion: le principe de charité est respecté par le missionnaire dans sa partie purement logique, dans la mesure où le missionnaire ne retient pas l'éventualité de la folie chez son interlocuteur et maintient qu'il est un esprit cohérent. Mais le même principe de charité est violé en ce qu'il implique comme logique de la croyance, du

belief
Pour sauver la cohérence logique de sa demande d'indemnité, le missionnaire est forcé d'attribuer à l'Indien des croyances irrationnelles, c'est-à-dire très divergentes par rapport à celles que lui-même partage. Car, bien que missionnaire de la Church oj England, il est physicaliste. Bien que spiritualiste par profession, il est farouchement, brutalement physicaliste. Alors que l'Indien, lui, s'affirme spontanément spiritualiste, exemplairement spiritualiste, d'un spiritualisme indemne des atteintes de notre
scepticisme.

14

De là, un certain clivagequi semble se faire jour à l'intérieur du principe de
charité 3, a division inside the charity principle between two sides, one more "logical", and the other relative to a (non pragmatic!) theory of beliefs. In order to maximize the logical side of the charity principle, the missionnary is obliged to set for himself cultural hypotheses about the beliefs of their interlocutor, at the cost of contradicting the "spirit of the principle of charity" which is not a anthropological principle, but a logical principle of interpretation (willingly or not). Is it your interpretation?

Quine: Pas exactement Je ne veux pas parler de clivage, pour moi il s'agit plutôt d'une différence de degré entre la logique et les croyances en général. Le principe de charité n'a rien d'absolu; c'est une des maximes; naturellement, l'autre maxime est d'arriver à un système de traduction aussi simple que possible. Je crois que la préoccupation principale ici est celle d'une théorie psychologique, la psychologie intuitive de tous les jours. Nous en arrivons par exemple ici à attribuer une philosophie, une théorie pseudo-scientifique à l'Indien qui explique cette opération; est-ce que la façon dont l'Indien pourrait être arrivé à une telle théorie, à une telle position aussi peu raisonnable, est facile à croire et à expliquer? Nous pourrions éventuellement oœerver certaines manifestations d'un tel animisme de la part d'autres Indiens, nous reformulerions, systématiserions leur croyance, d'une manière qui ne serait peut-être pas totalement cohérente. Nous resterions en ce cas satisfaits, nous aurions conservé, comme dit Monsieur Petit, peut-être non sans difficulté, le principe de charité pour la logique sans aller beaucoup plus loin au-delà de la logique. Certes, il n'est pas facilede conserver ce principe même pour la logique, car ilapparaît que l'Indien a dit que Grubb avait volé les potirons et en même temps qu'il ne pouvait pas les voler; ily a là une contradiction. S'il était très compliqué, difficileet aussi peu intelligible du point de vue psychologique, de maintenir la consistance même de la logique, on pourrait violer le principe de charité, même au niveau de la logique; mais c'est quelque chose qu'on voudrait bien si possible éviter ici. C'est un cas extrême. Quant à moi, je ne mets pas une frontière absolue entre la logique et le reste du système du monde.

3. Nous conservons le passage spontané à l'anglais pour préserver le style qui fut celui de cet entretien. Voici la traduction française de la suite de l'argument de J.-t. Petit (traduit par luimême): Ce principe aurait deux côtés, l'un plus "logique", l'autre plus relatif à une théorie (non pragmatique!) des croyances. Voulant maximiser le côté logique du principe de charité, le
missionnaire s'est trouvé obUgé de se faire des hypothèses culturalistes à propos
des croyances

de son interlocuteur, au prix d'une contradictionavec "l'esprit" du principe de charité, qui n'est pas précisément un principe d'interprétation anthropologique, mais un principe
d'interprétation logique (de gré ou de force). Est-ce ainsi que vous l'entendez?

15

Petit:
And you would accept the possibility of violation of the logical side of the principle of charity in the case of a very high difficulty to understand what the other one means? 4

Quine: Oui, je ne l'exclurais pas. Je m'efforcerais autant que possible de l'éviter, et j'aimerais croire qu'on peut toujours l'éviter. Il est toujours question d'ajuster et de sacrifier quelque chose d'un côté pour gagner quelque chose de l'autre.

Petit:
And do you think this liberalism of interpretation of intentions inside the system of interpretation? 5 would go to accept the function

Quine: Oui, sans doute, même dans la traduction des langues que nous connaissons, même dans nos langues. On ne pourrait pas se passer des intentions dans des traductions. Dans la science, oui, car je crois que lorsque l'on utilise une notion
intentionnelle, on a déjà quitté le niveau de la science à proprement parIer. Mais on ne peut s'en passer ni dans la vie quotidienne ni dans les traductions. 11 où je l'exclus, c'est dans la description scientifique du système des traductions où il apparaîtrait seulement entre guillemets.

Petit: In science, you find description, but you also find explanation. And in the
explanatory discourse, do you think there is some use or function of intentional idioms? There is a thesis of Davidson about intentional caracter of explanatory idioms. 6

Quine:
Il y a explication de second degré selon l'échelle double esquissée dans Le mot et l'objet C'est le type d'explication que nous employons en général dans les sciences

4. Et vous accepteriez la possibilité de la violation du côté logique du principe de charité dans le cas où l'on achopperait sur une difficulté particulièrement tenace pour comprendre ce que l'autre veut dire?

5. Et pensez-vous que ce libéralisme de l'interprétation puisse aller jusqu'à accorder à des intentions une fonction dans le système d'interprétation?
6. Il y a dans la science de la description, mais il y a également de l'explication. Dans le discours explicatif, êtes-vous d'avis qu'on fasse usage des idiomes intentionnels, ou qu'une fonction quelconque leur soit reconnue? Davidson a une certaine thèse sur le caractère intentionnel du discours explicatif.

16

sociales, mais ça ne sert pas dans les explications fondamentales, les explications ultimes que cherche la science. C'est un point plutôt philosophique que pratique. Jan Sebestik : Je voudrais vous poser une question en rapport avec le holisme, pas exactement en rapport avec ce que vous avez dit mais sur un aspect du holisme sur lequel vous insistez très souvent dans vos écrits. Ma question porte sur la continuité et a deux
volets: le premier concerne la continuité de l'évolution des théories scientifiques, donc du passage d'une théorie à une autre, le deuxième, continuité entre le sens commun et

les théories scientifiques. Ces thèses, vous les défendez souvent, et elles ont été combattues dans l'épistémologie française depuis une quarantaine d'années. Depuis quelques années, même aux Etats-Unis, on discute beaucoup de révolution scientifique, de rupture etc. Ma question a toujours été: qu'est-ce qu'on entend exactement par continuité lorsqu'on parIe de l'évolution des sciences? Comment définiriez vous la continuité dans ces deux cas? Quine: Je crois que ce n'est pas une idée formelle, mais que c'est une question de petits pas, une question de degré.

Sebestik :
Cela reviendrait finalement à une décision personnelle: continu ou discontinu? quel degré faut-il appeler

Quine:
D'un côté nous avons de petites discontinuités chaque fois que nous introduisons

pour la première fois des mots comme "neutron" sans le définir, seulement en expliquant la fonction que joue ce terme dans la théorie, mais nous ne pouvons pas donner une expression qui peut se substituer à ce mot. C'est déjà une discontinuité, mais ce n'est pas une révolution au sens de Kuhn.Je ne sais pas où l'on trace la ligne, comment définir une vraie révolution. Si nous rejetions toute la théorie physique et commencions de nouveau, ce serait sans doute une discontinuité complète. Sebestik : La mécanique quantique par exemple, est-ce aussi pour vous une question de degré par rapport à la mécanique classique? Ce n'est pas seulement une question d'introduction de quelques termes nouveaux.

Quine:
C'est un cas assez extreme. Alors, il ya de petits sauts et de grands.

17

Joëlle Proust:
...

il y a d'autres tentatives dans Roots of Reference et celle de Carnap dans

l'Aufbau. Je voudrnis vous demander comment il faut comprendre la similitude. Vous avez montré par ailleurs comment vous vous écartez du projet phénoménaliste de façon générnle. Vous rejetez l'idée qu'on pourrait réduire l'expérience en termes de sense data primitifs,et vous l'avez encore rnppeIé aujourd'hui: on commence avec les objets quotidiens par apprentissage et c'est ça qui forme la base d'un système possible du monde. Ce ne sont pas des seme data que vous identifiez comme constituants de base de l'expérience. Ma question est alors la suivante: quel est l'intérêt que vous voyez dans la reconstruction de l'expérience en termes de conditionnement? Quel est le sens de cette réduction à des termes physiques fondamentaux? Qu'est-ce que vous attendez finalement d'une telle réduction, d'une telle construction systématique? Quine: Je vois deux différences. Moi, je mets la construction au sein de la science empirique, la psychologie et la physique; pour Carnap dans l'Aujbau, c'est plutôt une construction phénoménaliste qui n'accepte pas au préalable la science de la nature. Maintenant si l'on met cette acceptation préalable au tout début de l'ouvrage de Carnap comme un chapitre numéro zéro, cette différence disparaît peut-être. Une autre différence reste: Carnap a accepté sans les critiquer les idées de la logique, les idées de la mathématique, notamment la théorie des ensembles, en tant qu'elles fournissent l'appareil auxiliaire qui sert à ses constructions. Selon mon point de vue, les idées de la logique, les expressions de la logique, des mathématiques, de la théorie des ensembles ont le même besoin d'explication de base, de clarification, que les idées empiriques. Mais ily a aussi un certain parallélisme entre nous deux, Carnap et moi. Le rôle central qu'a joué l'idée de ressemblance dans les constructions de Carnap se voit de nouveau dansRootsofreference.Je n'ai pas donné une liste de définitions, je n'ai pas procédé à la construction d'une suite de termes ou idées; j'ai plutôt expliqué ou conjecturé la manière dont on pourrait avoir acquis peu à peu ces idées communes ainsi que les idées abstrnites telles que celles de la théorie des ensembles, mais toujours par des sauts dont j'ai toujours voulu minimiser la longueur, de sorte qu'elles soient aussi croyables que possible d'un point de vue psychologique. Et voilà peut-être une grande différence entre nous deux.

X:
Vous avez donné comme argument en faveur de l'impossibilité ou de la difficulté de traduire, en passant d'un contexte théorique et culturel à un autre, le fait que certains mots qu'on trouve en usage dans un contexte théorique et culturel ne peuvent pas être définis ou remplacés par une expression, si longue soit-elle, ne peuvent pas être définis

dans une autre contexte théorique ou culturel. Il me semble que cet argument

18

tomberait si l'on pouvait montrer que, à l'intérieur d'un seul contexte linguistique, théorique et culturel, ily a des mots qui sont en usage mais qui néanmoins ne peuvent

pas être définis.Si on réduisaitle champ de l'investigationà un seul contexte
linguistique, culturel ou théorique, si l'on pouvait montrer qu'il ya des mots qui sont utilisés, mais qui ne peuvent pas être définis, alors le fait qu'on ne puisse pas les définir dans un autre langage ou dans une autre culture ne montrerait pas qu'on ne pourrait pas

les traduire, puisque ce serait finalement un phénomène qu'on trouverait dans le langage de départ. Or, ilest bien connu qu'il y a des mots qu'on utilise dans un langage donné et qu'on ne peut pas définir. Ce sont des mots dont l'emploi, la fonction est plus référentielle que, disons, descriptive. Pour cette raison, on ne peut pas vraiment les définir, on s'en sert pour indiquer les choses sans être capable vraiment de substituer à

ces mots une définition. Néanmoins, je pense qu'on s'accorde à dire que ces mots
qu'on ne peut pas définir sont des termes que vous diriez, je suppose, observationnels. Alors, je me demande si vous accepteriez la thèse suivante qui me paraît nécessaire pour soutenir votre point de vue, et qui est la thèse en vertu de laquelle, à l'intérieur d'un langage donné, tout terme théorique peut être défini ou peut être remplacé par une définition. Est-ce que vous accepteriez cela? Il me semble que votre argument le requiert. Quine:
Je crois, si j'ai bien compris, que non, car pour prendre l'exemple des termes pour des particules en physique, sont apparus, dans les années 1920-1940, de nouveaux termes que nous ne pouvons pas trnduire, c'est-à-dire définir, traduire dans l'idiome antérieur. Mais ce n'est pas un obstacle à la compréhension, parce qu'on peut expliquer le terme, on peut dire tout ce qu'il faut savoir pour employer le terme correctement et pour réussir à communiquer, exactement comme le faisait le physicien qui a introduit le terme. TIn'y a pas une expression qui peut proprement remplacer le terme en question. Même aucune expression longue, quelle que soit sa longueur. Mais s'il s'agit de la traduction d'une langue dans une autre, on peut expliquer le tellTIe et l'introduire comme

un nouveau terme. C'est ce qu'on ferait; et si l'on voulait enseigner la physique moderne aux Indiens de l'Amazonie,on ne ferait pas autrement. Ce n'est pas un
obstacle. Nous avons donc des deux côtés icices impossibilités de trnduction, et là, une multiplicité de traductions qui ne sont pas compatibles l'une avec l'autre mais toutes seraient correctes. A cela, pas de difficultés pratiques, dans l'un ou l'autre cas. Mais peut-être je n'ai pas saisivotre point

19