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HEIDEGGER ET LA LIBERTÉ

De
257 pages
Il existe une pensée politique chez Martin Hridegger qui n'est cependant pas assimilable à la théorie fasciste. Cet ouvrage rend philosophiquement compte de l'impossibilité de cette association réductrice. A partir du texte majeur qu'est " Sein und Zeit ", cette étude parvient à lier la diversité des composants d'une réflexion profondément humaniste qui fait de cette pensée l'un des cheminements le plus radicalement novateur dédié au fait politique contemporain.
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HEIDEGGER ET LA LIBERTÉ
Le projet politique de "Sein und Zeit"

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren
Dernières parutions

John AGLO,Les fondements philosophiques de la morale dans une société
à tradition orale, 2000. Daniel ABERDAM(textes recueillis par), Berlin entre les deux guerres: une symbiose judéo-allemande?, 2000. Elfie POULAIN,Franz Kafka: l'enfer du sujet ou l'injustifiabilité de l'existence,2000. Stanislas BRETON, Philosopher sur la côte sauvage, 2000. Véronique BERGEN, L'ontologie de Gilles Deleuze, 2001. PâlI SKULASON, Le cercle du sujet dans la philosophie de Paul Ricœur, 2001. Anne-Françoise SCHMID,Henri Poincaré, les sciences et la philosophie, 2001. Marie CUILLERAI, La communauté monétaire. Prolégomèmes à une philosophie de l'argent, 2001. Hélène VÉDRINE(réédition),Censureetpouvoir, 2001. Patrick VAUDA Y, La matière des images. Poétique et esthétique, 2001. Étienne TASSIN, Les catégories de l'universel, 2001. Teresa MARIANO LONGO, Philosophies et politiques néo-libérales de l'éducation dans le Chili de Pinochet (1973-1983), 2001.

Jean-Edouard ANDRE

HEIDEGGER ET LA LIBERTÉ
Le projet politique de "Sein und Zeit"

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

France

HONGRIE

L'Harmattan Jtalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1325-4

A Danielle et Mario

Je remercie Anne-Catherine Saule pour la qualité des suggestions soumises lors de la révision formelle de ce texte.

Avant-propos

Notre titre "Heidegger et la Liberté" paraîtra paradoxal à ceux qui ont en mémoire l'engagement de Martin Heidegger au côté des nazis en 1933. Ceux-là se souviennent, en effet, qu'Heidegger avait accepté cette année-là le poste de Recteur de l'Université de Fribourg. Même si la période d'engagement proprement dite n'excéda pas 1934, date de la démission d' Heidegger, cet incident fit grand tort à la transmission de son œuvre en la connotant négativement. Pourtant, la compromission politique de l'un des derniers grands penseurs de l'Occident ne doit pas occulter la portée universelle d'une réflexion dévouée, dans sa première articulation, à la liberté. En effet, l'analytique de l'existence de"Sein und Zeit", parue en 1927, présente la particularité de réinterroger très largement la conception que nous en partageons. Loin d'être fascisisante, cette démarche fondamentale aboutit au discernement élémentaire des conditions favorables à l'exercice de toute liberté. En une occasion, qui constitue un fait unique dans l'histoire de la philosophie, cette analyse va se consacrer méthodiquement au démantèlement de tous les aspects qui déterminent nos existences, pour s'assurer que toutes les possibilités internes à la liberté sont bien garanties au sein du monde que nous connaissons. Jamais un texte philosophique, depuis la Modernité cartésienne, ne s'est autant confronté aux conventions qui régissent les ententes des possibilités déposées, en l'existence de chacun. Pour la première fois, notre analyse met au j our la prévalence du thème de la liberté dans le texte de 1927, par la coordination de l'intégralité des élaborations qui y sont circonscrites. L'objectif de cette étude est, en effet, de présenter enfin le théorème politique et anthropologique de "Sein und Zeit" dans l'intégralité de sa combinatoire.

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Ce qui prévaut à la constitution de "Sein und Zeit", c'est une intuition inouïe, élaborée à partir d'une fréquentation assidue des textes de la philosophie occidentale. Cette intuition est déterminante de deux manières. D'abord, elle décèle en la tradition métaphysique de la philosophie occidentale, la perpétuité d'un sens toujours reconduit; ensuite, elle découvre l'existence d'une stabilisation des méthodes d'investigation employées à le délimiter. Simultanément, il revient à Heidegger, la très grande spécificité d'intention, d'avoir cherché, à partir du constat de cette perpétuité, à circonscrire les paramètres de l'implication qu'il fallait donner à la reconduction systématique de ces déterminations essentielles. Pour mesurer la portée de ce qu'implique une telle démarche intellectuelle, il est nécessaire de requalifier l'entente la plus courante que nous avons de la philosophie. Pour Heidegger, la philosophie n'est pas le laboratoire d'abstractions lointaines, comme on le croit souvent; elle n'est pas non plus relégable à l'exercice indifférent d'un plaisir particulier pris pour la méditation; au contraire, elle comporte l' intéressante possibilité de conduire, en son texte même, le questionnement décisif des manifestations élémentaires qui composent l'existence. Réinterroger la philosophie, c'est donc se ressaisir de tout fondement possible à propos de toute compréhension: réinvestir le processus interne à la formation de l'individualité, équivaut pour elle, à redisposer cette individualité au sein de la dynamique de sa constitution subjective, jusqu'à reconcevoir, d'après cette discussion, l'organisation politique possible du monde dans lequel nous vivons.

Heidegger découvre la perpétuation, dans le champ de la philosophie, d'un sens particulièrement central, dont le traitement consiste précisément à permettre l'élaboration de toute mesure d'entente quant à ce qu'il est bénéfique d'attribuer à l'homme, en manière de possibilités. De son côté, la philosophie n'est pas une science exacte; elle est une science fondamentale, dont les procédés d'interrogation retransportent au-devant même du fait brut de l'existence, en lequel chacun peut déjà se constater; parallèlement, l'étendue du champ de ses prérogatives est, le plus souvent, inaperçue. C'est, suivant ce registre englobant de correspondances, qu'il est possible d'instruire l'exacte orientation du cheminement heideggérien de 1927. Le sens de l'être fut si peu exploré au sein de la Métaphysique Occidentale, fut tellement repris en toute élaboration

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pour être seulement continué, qu'il est logique de postuler que la philosophie ait laissé déborder de son champ cette accentuation perdurante. Dès lors, l'intention de l'analytique de l'existence de 1927 converge en un postulat qu'il lui est permis d'établir: elle doit chercher toute correspondance qui mette cette absence de réélaboration thématique en rapport avec d'éventuelles fixations dominantes et spécifiques dont les prolongements n'auraient pu que refluer sur l'homme; et elle la retrouve, omnidirectionnellement continuée, dans l'information globale du monde qui nous entoure. La première conséquence est celleci : les disciplines liées au champ cognitif que ce soit, par exemple, la psychologie, l'histoire jusqu'aux sciences dites "exactes" doivent avec la philosophie elle-même, réélaborer leur propre fondement; l'analytique de l'existence parvient, en effet, au constat de l'absence d'autonomie procédurale de l'intégralité des méthodes d'investigation scientifiques. La deuxième conséquence est celle-ci: toute science ayant déjà fondé toute entente possible, à propos de toute manifestation connue; il se peut que I'homme ne sache que peu de choses sur les possibilités remises avec son existence (sa liberté) ; il se peut même qu'il lui revienne, pour toute implication à lui-même, de se réinventer. C'est alors que le balayage de la prise en compte de "Sein und Zeit" devient proprement démesuré; une ontologie qui rediscute du sens de l'être si peu exploré, s'y dispose, puis de la hauteur de cette amorce, la langue philosophique fait le chemin inverse: en investissant un sens perdurant qui fait voir la marque de sa thématisation en une totalité d'implications, auxquelles l'existence individuelle et, cela même qui justement peut individuer, se retrouve circonscrit; il s'agit de redélimiter ce qui autrement pourrait individuer. En janvier 1933, alors que la plupart des lois raciales seront votées dès le mois de juillet de la même année, alors que la "Gleichschaltung" (homogénéisation) ne manque pas de sévir rapidement au sein des Universités allemandes, annonçant déjà l'immonde; Heidegger s'est irréparablement discrédité, en trahissant l'implication radicalement humaniste de sa propre pensée. Pour notre part, nous pensons que cette pensée doit être sauvegardée et prolongée d'après sa base théorématique et épistémique existante. En effet, plus que nulle autre, elle continue de déployer la question du simple fait politique d'être-ensemble en ses implications essentielles.

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AVERTISSEMENT

Chaque citation extraite du paragraphe 60 de "Sein und Zeit", est complétée d'un commentaire thématique réincorporant les diverses étapes du cheminement de l'oeuvre entière. En raison de l'abondance des références intratextuelles que ce choix induit, nous signalons au lecteur que les références des alinéas concernés par l'explication initiale apparaissent à même le corps du texte central.

Introduction

Cette recherche a pour intention de thématiser les perspectives situables, à partir du regroupement structurel impliqué par la notion de Résolution (Entschlossenheit), dans "Sein und Zeit". Comme nous le montrerons tout au long de notre étude, celle-ci récapitule toute la diversité des articulations spécifiques au projet herméneutique et existentiel de l' œuvre, en en révélant l'étroite accointance. Par sa thématisation, c'est donc l'intelligence de l'approche et de l'orientation de la profondeur du lien unitaire entre les élaborations de l'ontologie fondamentale et celles de l'analytique existentiale, qui est décisivement hypothéquée. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous avons choisi d'expliciter le paragraphe 60 de cet ouvrage, particulièrement évocateur de la variété et de l'importance des intégrations soumises aux prérogatives de cette notion. Ce paragraphe illustre parfaitement la double indexation de la Résolution, tant envers le principe de la réélaboration ontologique, en question ici, qu'envers celui du dégagement d'une élaboration structurelle sensée préparer une capacité vivante à s'en réclamer.

"Sein und Zeit" est un livre d'ontologie qui pose une question majeure, celle du sens de l'être. La grande force de cette démarche et de cette consultation est de montrer que la question de ce sens ne peut être investie adéquatement que par la comparution d'une diversité de référents, à partir desquels celle-ci peut être formulée et redéployée. D'abord, l'ontologie fondamentale signale, par une lecture approfondie et subtile de l'ensemble du corpus de la Métaphysique occidentale, l'occurrence d'une omission essentielle, autant que constitutive. L'être, en sa vérité, n'est peut-être pas que ce qui a pu s'en dire. Plus précisément encore, peut-être que ce qui a été dit de l'être n'est pas tout ce qu'on peut en dire. Ici, l'ontologie fondamentale rapporte l'un des principes dynamiques de son élaboration aux cadres de la réflexion où ce sens fut, tout d'abord et généralement, apprécié. Cependant, elle s'y déploie doublement, cherchant à la fois à caractériser la thématisation initiale de ce sens et à révéler la nature des convergences de l'accord unanime manifestée à celle-ci, au sein de toute la tradition.

Il

La Métaphysique occidentale, et quelque chose comme une tradition en elle, se sont donc construites à la faveur d'une atténuation possible du sens de l'être. Cela, par l'adoption passive des catégories et des caractérisations employées initialement à le définir. C'est ce qui explique, pour une large part, la teneur fondamentale de l'entreprise envisagée ici, et sa très grande radicalité. Le sens de l'être n'est peut-être pas ce qu'on croit en savoir. Si tel est bien le cas, peut-être est-il à enrichir de possibilités nouvelles. Autrement dit, le sens de l'être est tributaire d'une élaboration fondamentale jamais reprise en ses présupposés, à partir de laquelle il est peut-être possible de le reconcevoir suivant une nouvelle entente. Néanmoins, les paramètres indiquant à la fois que la question du sens de l'être ait pu être traitée initialement sans assez d'acuité ou partiellement et, qu'en fonction même de sa continuation négligente au sein de toute la tradition ultérieure, cette question, pourtant centrale, puisse demeurer occultée, ne circonscrivent pas encore entièrement le déploiement de la réflexion engagée par" Sein und Zeit" .

L'importance de la réactivation du sens recouvert est relative à la propagation abusive d'une compréhension de celui-ci, au sein de toute la tradition de la Métaphysique occidentale. Malgré tout, l'entreprise ontologique est encore partiellement avérée si on ne la rapporte qu'au constat d'une confluence trop unanime face à une première thématisation, qui d'inaugurale devint pérennisante. Car ce projet, en soi déjà ambitieux, doit aussi élaborer, sous son intitulé fondamental, une description de l'aménagement et de l'existence tangibles de ce sens, pour révéler pleinement l'importance de son implication. C'est en suivant cette voie, que la recherche fondamentale ontologique avance d'autres constatations; elle investit la diversité des domaines du concemement possible de ce sens, ne se contentant pas seulement d'aborder la tradition où il fut tout d'abord consigné. Elle établit donc une jonction essentielle entre le domaine de la Métaphysique, incluant son questionnement et ses diverses thématisations, et la réalité de l'organisation ambiante d'un monde semblable à celui que nous connaissons et dans lequel nous vivons. L'analyse ontologique, sans se déporter de sa dynamique d'investigation, laisse supposer que l'éventualité d'un traitement partiel connaît une très large diffusion; c'est pourquoi la question et sa réélaboration

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possible doivent y reconnaître aussi le lieu de leur amorce commune. La tradition ultérieure, le monde quotidien et toute activité conçue en son sein dépendent également de cette compréhension. Questionner la nature du recouvrement possible du sens de l'être quant à sa possibilité revient donc à : investir pleinement cette compréhension métaphysique dominante, qui témoigne d'une extension telle, qu'on la découvre au fondement de l'articulation de la plupart de nos activités, et de l'aménagement consécutif des possibilités de l'existence vécue en son sein. Le lecteur de "Sein und Zeit" rencontre ainsi les diverses descriptions qui, concentrées sur le thème de la quotidienneté, cherchent à diffuser les caractéristiques de cette transposition et leurs conséquences sur l'orientation des diverses préoccupations dans le monde. La question devient alors celle de savoir ce qui a pu rendre possible cette transposition. C'est par l'existence même, qui invoque toute possibilité de parution, qu'est envisagée la diffusion de la thématisation inaugurale devenue figée. La marche du monde, les conditions de l'existence en son sein, le temps à sa source qui rend tout possible en elle, répondent tous de l'aménagement entendu de la compréhension continuée de l'être. L'autre constat d'importance est donc celui-ci: l'occupation affairée dans le monde répercute, par l'existence anonymement partagée et connue, la diffusion d'un sens de l'être lui-même en question. Retenons donc que la possibilité d'un tel élargissement - qui rend le sens de l'être actuel et opératoire - est désormais permise par la question, elle
aussi centrale, du temps.

Cependant, ces divers points sont encore à compléter: la démarche radicalement questionnante de "Sein und Zeit" cherche à se doter, parallèlement, d'une implication possible face à ce sens. C'est la raison pour laquelle l'étude ontologique, philosophique, scientifique et parfois même sociologique, se double d'une analyse existentiale, d'un cheminement qui veut établir le mode possible et vivant d'un questionnement repris. C'est à cet endroit précis qu'apparaît la problématique de la constitution du Dasein, ainsi que le thème de sa nébuleuse vocation. Si le proj et de "Sein und Zeit" est bien, en effet, de provoquer ou de "resusciter" une entente possible de l'être, alors que celle-ci a été précisément oubliée et ensevelie par la tradition et par l'aménagement du monde courant qui prolonge ses thématisations, il apparaît que cette invite à la réélaboration est à la mesure du Dasein. Sans anticiper quant à la nature de cette instance en I'homme qui le dote d'un pouvoir-être pour l'être, disons

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ceci: le Dasein est appelé à s'approprier une existence qui lui permettrait de faire revivre la question comme question, rendant l'être aux possibilités de son apparition.

Si le thème de la constitution du Dasein concerne la réélaboration centrale de la question de l'être, il est alors logique et nécessaire d'investir la question de ses possibilités. L'ontologie fondamentale devient rectrice dans le cadre de ce déplacement, de l'élaboration d'une analytique existentiale, qui incorpore plusieurs structures énigmatiques quant à leur contenu et leur vocation d'après le nouveau sens en recherche. C'est ainsi qu'apparaissent les structures existentiales relatives au Souci (Sorge), à l'Angoisse (Angst), à la Conscience (Gewissen), qui consacrent les délimitations d'une capacité telle, qu'elle intègre et se réclame d'une aptitude ayant entente d'une nouvelle vérité de diffusion du sens de l'être. C'est aussi selon cette occurrence qu'apparaît le thème de la mort, principe d'une individuation radicale, construit à l'encontre de l'anonymat dans le monde et de l'interchangeabilité des existences simplement constatables en son sein. Par là, l'analytique existentiale cherche à promouvoir les conditions d'un temps distinct, condition du déploiement de tout rapport nouveau à l'être, exigeant d'être vécu pour soi, parce qu'à la source de possibilités existentielles inétablies. Si la question de l'aménagement de nouvelles possibilités d'existence est disséminée au sein de tous les existentiaux constitutifs de l'être du Dasein, c'est par la Résolution (Entschlossenheit), en tant que structure récapitulative et directionnelle instituant ce pouvoir-être, que seront portés les acquis de leurs dégagements régionaux. Nous essaierons donc ici, par sa thématisation, de caractériser la nature de celui-ci, en essayant toutefois de démarquer méthodiquement la difficile convergence d'un projet central sur l'être face à la constitution d'une capacité de prise en charge ou d'intéressement qui puisse en répondre. La question qui va nous occuper essentiellement dans cette recherche est à présent formulable : la question sera celle de savoir si le pouvoir-être est celui d'une question réélaborée ou s'il est du Dasein, ou bien conjointement des deux, et suivant quelles implications.

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Première Partie

Être et Dasein

Le projet de "Sein und Zeit", c'est la question de l'être, plus exactement, la possibilité d'une nouvelle compréhension de celui-ci. Pourquoi? Parce que l'être est conçu selon l'évidence d'une entente telle qu'il n'est plus - précisément - interrogé. Porté en cette compréhension, il se peut que son sens véritable se soit éteint. Si tel n'est pas le cas, cette évidence constitue au moins le signe immanquable que toute question est à son propos éteinte. C'est pourquoi il y a une ontologie fondamentale dans "Sein und Zeit", qui cherche à réélaborer la question possible de ce sens omis. Cette question connaît plusieurs points d'ancrage alors que la tradition philosophique en constitue le premier aspect. Ce sens, ou plutôt un certain sens porté en une certaine entente, c'est elle qui l'a tout d'abord primairement thématisé ; elle doit donc être amenée à comparaître devant cette question radicale, cela d'autant plus qu'elle continue d'élaborer ce sens sans plus l'interroger. Mais la question reflue encore sur le champ des comportements et des activités les plus quotidiens, et ce jusqu'à établir qu'elle connaît aussi son point d'ancrage au sein d'un monde, celui de la "préoccupation affairée", dont les descriptions rappellent de celui où nous vivons le plus souvent. En quoi la question du sens de l'être, celle d'un sens possible de celui-ci, peut-elle concerner le champ de nos activités les plus quotidiennes? Provisoirement, nous répondons que c'est parce que le monde, la "marche" de ce qui existe en lui, sont aussi portés par une certaine entente de l'être. "Sein und Zeit" élabore la possibilité de la refondation d'un sens pour l'être, alors que l'ontologie établit un lien entre les diverses consignations de ce sens face au monde dans lequel nous vivons, prolongeant ainsi son analyse au-devant de l' ordinarité des comportements les plus partagés. C'est pourquoi l'ontologie fondamentale, qui discute de l'être, va aussi chercher à s'écrire existentialement. L'existential - cette conceptualité propre à l'ontologie nouvelle - constitue sous le présupposé du nouveau rapport à l'être - pour un nouveau sens possible de celui-ci -, la tentative de thématiser ce qui en l'homme, pourrait y répondre "adéquatement". C'est précisément à cet aspect de l'analyse que nous nous intéressons ici. L'ontologie fondamentale de "Sein und Zeit" réinterroge la tradition de la philosophie occidentale et, parallèlement, pour qu'une entente de cet être nouvellement conçu soit envisageable, elle élabore une logique existentiale qui se prolonge du thème d'une constitution possible, à laquelle il est remis la possibilité d'une question assumée et vécue.

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Sans anticiper quant à la divulgation des principes fondamentaux

de l'ontologienouvelle, disons ceci: dans "Sein und Zeit", le Dasein - la
possibilité de l'être en l'homme - est un rapport à Soi, au sens seulement où Soi est un possible. Il est devenu tel en raison de la réalité de ce qui le projette désormais, non plus le monde quotidien, mais la possibilité en son sein de ce qui n'est pas organisé, ou de ce qui n'est pas encore porté à une place. S'il est tel, c'est qu'il y va pour lui d'être excepté de l'égologie la plus couramment employée. En effet, le Dasein doit devenir, avant tout, une compréhension d'être originaire, qui doit précéder toute compréhension particulière, même la connaissance de soi. Les caractéristiques de la quotidienneté ne devraient donc être préparatoires, qu'au sens où elles introduisent par défaut à l'illustration d'une présence de ce Soi. Logiquement, la question de la possible constitution devrait donc apparaître détachée du domaine ontique, la Conscience existentiale appelant le Dasein à un souci de Soi radicalement singularisé. C'est, apparemment, seulement ainsi qu'il pourrait être dit authentique, au sens où il serait alors dans la possibilité d'être en entier pour l'être. Qu'à cette défondation généralisée réponde une fondation purement existentiale, dont la fonction parallèle serait d'assumer la totale récollection des divers signalements auxquels aboutit l'ontologie radicale, c'est ce qui retient précisément, dans cette étude, notre attention.
Existentialement, une structure

-

l'acmé des structures

révélantes

spéci-

fiques à la constitution du propre - en répond: il s'agit de la Résolution (Entschlossenheit). Il est donc de notre tâche, au sein de ce commentaire, de l'expliciter et de la thématiser, aussi exhaustivement que possible. Comme elle est un mode essentiel de l'authenticité en recherche, et qu'en cela elle contient le thème du maintien du Soi, donc celui de la totalité originaire du Dasein, il est logique de postuler qu'elle ne regarde plus rien du monde, sinon pour en être écartée.

Néanmoins, lorsque nous commenterons le thème de "la structure existentiale du pouvoir-être authentique attesté dans la conscience" (paragraphe 60) - il s'agit là d'une phase déterminante de l'étude de "Sein und Zeit" -, concernant la libération de la structure existentiale du pouvoir-être qu'est la Résolution, il apparaîtra que le lien de l'ontologique à l'existential n'est pas aussi univoque qu'il y paraît. Ce moment de l'explication aurait dû être essentiellement porté à l'originaire, puisque l'approche de cette constitution totale en sa possibilité, doit permettre la récollection des divers existentiaux (intervenus tout au long de la première section de

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l'ouvrage), qui répondent tous de manières décalées à la compréhension nouvellement orientée; pourtant, alors que tous les dégagements de la conceptualité existentiale convergent, en cette étape, en la Résolution, celle-ci paraît se soucier "d'autre chose" que de l'être, pour une question.

Reprenons la formulation de cette ambiguïté en s'appuyant sur le texte: d'abord, le Dasein ne peut constituer qu'un signalement formel de retrait et de désengagement face au monde de la préoccupation. "Sein und Zeit" est une ontologie; la Résolution et sa thématisation ne peuvent que recouper ce signalement. Ainsi, la Résolution signifie-t-elle un "se-Iaisserconvoquer-hors-de-Ia-perte dans le On" (299). Pourquoi? Parce que le On cette dimension anonyme où l'être est conçu quant au plus général de son sens - prolonge comme la philosophie, sans l'interrompre, l'entente de l'être déjà portée, selon laquelle tout est vécu et compris dans le monde. Cette généralité omissive et indifférente du On n'est telle que parce que personne ne se résoud en elle, à élaborer le sens possible d'une compréhension oubliée. Il est donc clair que, lorsque le Dasein - ce "qui" essentiellement originaire en l'homme - est résolu, il ne peut assumer l'éventualité de son pouvoir-être qu'à la mesure de son distancement par rapport à une telle entente, organisationnelle et comportementale, partagée tout d'abord dans le monde. Le Dasein ne peut que se résoudre à ne pas s'en laisser "compter" par le On. Mais alors, pourquoi "la résolution à soimême" placerait-elle aussi le Dasein dans la "possibilité de laisser-"être" les autres dans leur pouvoir-être le plus propre" (299) ? Que signifie cette double occurrence du "lassen" (laisser) qui, d'une part, est à la source et perpétue l'élan de la Résolution originaire et qui, d'autre part, la situe parmi ce qu'il conviendrait de nommer les "reliquats" d'un subjectivisme ou d'une éventuelle intersubjectivité? Pourquoi le Dasein doit-il se laisser convoquer hors du champ quotidien, tout en laissant être les autres dans la
-

possibilité de faire comme lui? Pourquoi y a-t-il préservation - ce qui
devient pour nous la vraie question - de l'horizon d'une" communauté", et surtout, comment au sein d'une problématique prioritairement orientée contre l'oubli de l'être?

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A.

_ La décision existentielle de "Sein und Zeit"

La Résolution (Entschlossenheit) opère une jonction entre les structures existentiales et les options existentielles que celles-ci impliquent. Elle représente le nœud capital de la phénoménologie herméneutique de "Sein und Zeit", et cela, pour autant que, dans la partie du commentaire qui nous intéresse ici, sa liaison avec le phénomène de la Conscience (Gewissen) provoque l'authenticité à l'originarité. L'intention de "Sein und Zeit" n'est-elle pas, en effet, d'établir une compréhension d'être originaire liée au Dasein, qui précéderait toute compréhension particulière, et notamment celle qu'on a toujours de soi? N'est-ce pas la seule façon pour l'analytique existentiale, de frayer jusqu'au Soi de l'Ouverture (Erschlossenheit), et en elle, vers la question proprement réassumée de l'être? La catégorie existentiale de Résolution, thématisant l'acception constituante de ce mode d'être fondamental, semble donc ne pouvoir s'élaborer que loin de la vie courante car celle-ci est trop éloignée de l'horizon ontologique de l'existence authentique. C'est pourquoi, la question de la Conscience, à la cpndition que le Dasein veuille bien avant tout en elle avoir conscience, ne pourra récapituler - alors qu'elle s'intime à elle-même de se résoudre pour l'authentique - qu'un mode possible d'une "Ouverture" possible d'un Dasein éventuel. C'est ainsi que l'ultime phénomène, vers lequel l'interprétation existentiale conduira, est celui d'une attestation présente dans la Conscience possible, devant aider à dégager le pouvoir-être du Dasein. La Conscience ne devient constitutive de l'être du Dasein que lorsqu'elle le ramène à l'Ouverture (Erschlossenheit), à l'être. Tel est l'axe de notre commentaire, au sein de cette partie. C'est donc, suivant cette première entente, que nous prendrons soin d'expliquer comment l'Ouverture - étant "constituée par l'affection de l'angoisse, par le comprendre comme se-projeter-vers-l'être-en-dette le plus propre et par le parler comme ré-ticence" (295) - regroupe et récapitule, les existentiaux que sont l'Affection (Befindlichkeit), le Comprendre (Verstehen), le Parler (Rede), et la dimension quotidienne "échéante", constitutifs du "Da" ou du "qui" du Dasein. Toutefois, c'est à partir de ce dernier terme structurel que nous déploierons, en premier lieu, la dynamique de notre analyse car "de prime abord, le Dasein est toujours

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retombé de lui-même comme pouvoir-être-Soi-même authentique et il est échu sur le "monde" 1". En effet, le Dasein jeté dans le monde, est d'abord perdu dans l'existence inauthentique du On ; perdu en elle, il n'a d'oreille que pour le bavardage d'un certain "On-dit", qui n'atteint pas la possibilité de ce qui est en question ici, le rendant sourd à sa voix intérieure. Ainsi, "de prime abord et le plus souvent, le Dasein est auprès du "monde" dont il se préoccupe. Cette identification a le plus souvent le caractère de la perte dans la publicité du On2". Cette étape est d'autant plus nécessaire qu'elle nous permettra de comprendre les raisons pour lesquelles l'analytique existentiale s'appliquera toujours à privilégier l'unité possible d'une singularité nécessaire. Nous verrons que l'analytique existentiale, cherchant toujours à s'acheminer vers ce que le Dasein est en propre, ne le peut qu'en incorporant la quotidienneté, cette manière d'être où il n'est pas lui-même. En d'autres termes, il nous faudra décrire aussi clairement que possible les modes d'application de cette compréhension quotidienne

qui constitueun état d'inanité (Bodenlosigkeit)- où rien de l'originaire ne
perce plus - et qui détermine cependant chaque-un (Einzelne), en lieu et place du "qui" du Dasein essentiel. En somme, même si la Résolution est un Soi originaire, car Soi doit devenir "l'en tant que tel" de l'être, elle doit malgré tout refluer vers l'être-découvert-des-choses (Entdecktheit), vers le monde et ce qui le caractérise. C'est ainsi que l'appelant (Dasein) de l'appel ne livrera pas les moindres possibilités de rendre la Conscience existentiale à une compréhension orientée de façon mondaine.

Il Y a donc une ouverture du Dasein, contenue en un "vouloiravoir-conscience". En elle, la Conscience appelle; elle cherche un comprendre authentique d'elle-même; elle doit ramener le Dasein vers lui, vers sa manière d'être, qui est d'être avant tout Conscience. Or, ce mode

d'être

-

cette possibilité - ne se constitue pas "en une annonce indif-

férente", mais en une "con-vocation pro-vocante" à "l'être-en-dette" (295). La Conscience cherche un répondre qui puisse caractériser son "vouloiravoir-conscience" ; elle le trouve en une "dette" qui regarde l'être. Le Dasein veut "reprendre" conscience, et pour cela il laisse "agir-en-soi" son "Soi-même le plus propre à partir de lui-même en son être-en-dette" (295). Après avoir caractérisé cette tournure, nous montrerons comment la
1 SuZ, (175). 2 SuZ, (175).

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libération (Freilegung) de la question de l'être assume avant tout un "laisser-être" et non un retournement réflexif qui risquerait de pervertir le mode d'être du Dasein, sa disposition la plus prochaine. "Est recherché", en effet, "un pouvoir-être authentique du Dasein qui soit attesté par celuici même en sa possibilité existentielle" (295), qui s'écarte de l'autoaffirmation de la subjectivité.

A l'appel de la Conscience (Ruf des Gewissens) appartient un entendre possible, qui se dévoile avant tout comme "vouloir-avoirconscience". Finalement, ce qui est primairement recherché, c'est la possibilisation d'une compréhension nouvellement intentionnelle, puisqu'il y va d'habiter le monde avec l'être à l'esprit, comme question. C'est dans ce phénomène qu'est déjà contenu un choisir existentiel; il s'agit d'être Soimême, un choix, qui conformément à sa modalisation existentiale, se dit Résolution (Entschlossenheit). Perdu dans le On, le Dasein se plie aux innombrables actions dictées par la vie quotidienne. Néanmoins, ce qui n'est encore ici que subi, peut devenir l'objet d'un choix, le choix d'un être-Soi-même. Malgré tout, le sens de l'être ne serait pas ce qu'il est, sans un "nous", sans sa pré-compréhension; s'il n'était donné comme "avec". Cette pré-compréhension est la source de l'existence; la Résolution le sait, elle qui cherche à s'en démettre: "l'être-échu sur le "monde" désigne l'identification à l'être-l'un-avec-l'autre pour autant que celui-ci est conduit par le bavardage, la curiosité et l'équivoque3". Dans le monde, rien ne semble plus pouvoir échapper à la tenue de diverses prospections ingénieuses, par lesquelles la curiosité s'auto-alimente, y déployant toujours de nouvelles avidités. Parallèlement, le rapport à l'essentiel s'en trouve de plus en plus obstrué. Car ici, tout ce qui est jugé inutile à la poursuite d'un progrès, en une avancée déjà convenue, est jugé ancien. Cet ancien devient précisément périmé à force d'ancienneté. Pourtant, antérieur à "toi" ou à "moi", le "Soi" est d'abord comme un "nous", qui n'est ni sujet collectif, ni intersubjectivité, mais la médiation par laquelle l'existence se décide.
Nous commentons: "L'interprétation existentiale doit dégager une attestation, présente dans le Dasein lui-même, de son pouvoir-être le plus propre" (295)
3 SuZ, (175).

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Si quelque chose doit être attesté au sein de l'analyse, c'est une ouverture, une occasion de se rendre accessible en une possibilité. Cependant, il apparaît que la notion d' "attestation" (Bezeugung) désigne une possibilité qui ne s'offre pas du dehors du Dasein mais à sa racine même: ce qui est en recherche, c'est un "pouvoir-être authentique du Dasein" qui soit modalisable "par celui-ci même en sa possibilité existentielle 4". Cette attestation doit se laisser découvrir parce qu'elle constitue la compréhension du Dasein. Elle se fait aussi difficilement appréhendable, car le Dasein ne peut devenir lui-même que dans son existence authentique, où rien du connaissable, au sens du plus répandu, ne peut plus percer. N'étant jamais détachée de l'être du Dasein, d'où elle tire sa racine, l'attestation compréhensivement orientée devient le fond de la Conscience qui, en toute fin, doit néanmoins garantir l'enracinement existentiel de l'authenticité (Eigentlichkeit). Ici, il nous faut approfondir la question de cette originalité existentiale du lien entre Conscience et existence. Si la Conscience atteste d'une possibilité existentielle essentielle du Dasein, suivant quelles modalités le fait-elle? Il faut se rapporter à "la compréhension de l'ad-vocation (qui) en tant que mode d'être du Dasein livre la réalité de ce qui est attesté dans la conscience" (295). Dans l'appel de la Conscience, qui appelle parce qu'elle ne peut être constituée sans la compréhension du Dasein, alors même qu'elle s'appelle d'elle-même à se constituer en lui - à être lui-même -, il y a un "advoqué", c'est-à-dire un "discutéS". Il Y a donc un Dasein compréhensif et par lui, pour lui, il y a aussi une Conscience; et ils sont tous deux le lieu cherché d'une telle attestation. Dès lors, il n'y a pas d'un côté, un Dasein à "remplir" et, de l'autre, une Conscience qu'il faudrait fournir; il y a ici un phénomène originaire en lequel le Dasein est appelé à se constituer authentiquement, pour la possibilité du plus fondamental en lui. Il y a, enfin, un "discuté", qui ne peut manifestement que discuter du Dasein et des moyens de se trouver lui-même comme Conscience. Pourquoi une telle auto-référentialité ? Pourquoi l'analytique existentiale ne se constitue-t-elle structurellement qu'en ces liaisons étroites où tout se répond sans être plus avant élaboré? Parce qu'un grand projet la concerne au plus intime avec la possibilité d'un Dasein authentique et que, tout d'abord, le Dasein ne peut assumer la prise en charge de ce proj et, dans le monde où nous sommes, tel que nous le connaissons. Si le Dasein ne peut prêter attention qu'à lui,
4 SuZ, (267). 5 SuZ, (272).

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c'est parce qu'il n'est pas encore lui-même, alors qu'étant celui qu'il a à être et qu'il peut être, il lui appartient de répondre adéquatement de luimême à la possibilité du sens vers lequel il est porté. Le problème structurellement activateur de quelque chose comme l'élaboration d'une analytique de l'existence, c'est qu'en général le Dasein n'est pas porté à son "Là" par lui-même. Quelque chose dans le monde le retient, le retire à lui-même, l'empêchant d'être proprement ce qu'il peut être: "étant, il est déterminé comme pouvoir-être qui s'appartient à lui-même et qui, pourtant, ne s'est pas remis en propre comme lui-même 6". Voilà pourquoi l'appel doit atteindre "le Dasein dans un ce se-comprendre-toujours-déjà quotidiennement et médiocrement préoccupé 7", tout en le ramenant de luimême vers le propre qu'il peut devenir. Mais, s'il y a bien un discuté dont l'objet est ce retour sur la voie d'une appropriation authentique du Soi, par suite il doit apparaître que "c'est le On-même de l'être-avec préoccupé avec autrui qui est visé par l'appeI8". Finalement, le thème même de la discussion pour le Dasein, dans la Conscience par laquelle il cherche à s'attester, c'est aussi celui du rattachement au monde, en un certain mode d'une entente de soi, d'un "se comprendre". Dans le On, dans "l'être-avec préoccupé avec autrui", le Dasein est perdu et se cherche, se pliant à d'innombrables règles qui l'égarent parce qu'elles justifient tout autant un mode d'accès à lui-même, mode dont il ne peut plus chercher - étant authentique - qu'à se préserver. Le Dasein a tout d'abord tendance à se comprendre à partir de l'étant et de l'être de l'étant auquel il se rapporte, de façon constante et immédiate. La mention insistante de la quotidienneté et de la médiocrité de son ouverture doivent alors illustrer un renversement de sens opéré par l'analytique existentiale. Ainsi que l'apprécie justement Robert Brisart, "il s'agit de rompre la croyance fondamentale en cette commune présence où le là de notre être-là et le là des réalités intramondaines se trouvent fixées dans la symbiose d'une spatialité unique et indifférenciable9". C'est ainsi seulement que "Da", le lieu (ou le "qui") où tout est possible, pourra chercher ensuite "sein", le lieu d'où tout le reste est possible. Ce qui est donc subi comme la loi du On, derrière laquelle il faut déjà apercevoir le nivellement de possibilités existentielles, peut

6 SuZ, (284). 7 SuZ, (272). 8 Ib id. 9 Robert Brisart in "La Métaphysique de Heidegger" nologica : Heidegger et l'idée de la phénoménologie"

(p.223), in recueil "Phaenome-

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devenir l'objet d'un choix dans l'advocation, le choix d'un Soi compréhensivement propre.
Nous commentons: "Un comprendre existentiel signifie ceci: se projeter vers la possibilité factice à chaque fois la plus propre du pouvoir-être-au-monde. Mais le pouvoir-être n'est compris qu'en cette possibilité" (295)

Une telle formulation ne manque pas de rappeler la structure formelle du questionné. En effet, "tout questionner est un chercher. Tout I chercher reçoit son orientation de ce qui est cherché 0". Le "chercher" cherche, c'est-à-dire rend des déterminations vers ce qui est cherché. Mais sa constitution en recherche (Untersuchung) est guidée par cela même

qu'elle cherche. Ce dont on s'enquiert, c'est l'être (das Gefragte - le
questionné) que nous comprenons toujours déjà au sein de la "manifesteté" médiocre et partagée où nous nous tenons primairement, où nous pensons qu'il est pleinement révélé et par laquelle, pourtant, il n'est plus selon le sens en question en lui. Nous ne le comprenons plus que selon son extrême formalité; nous le comprenons d'avance comme "ce qui détermine l'étant comme étantll ", c'est-à-dire dans sa détermination d'être de l'étant, qui dicte à l'étant sa manière d'être. Or, pris dans le monde - ainsi que nous sommes le plus souvent - nous ne l'orientons plus, ne comprenant plus comment il nous oriente, n'interrogeant plus sa propre mesure. Sa question est tombée dans l'oubli, et l'être devient ce "rapport à quoi l'étant, de quelque manière qu'il soit élucidé, est toujours déjà comprisI2". L'être détermine l'étant dans son caractère d'étant, et c'est suivant une certaine entente de celui-ci que l'étant peut être appréhendé: l'étant ne peut-être approché ou thématisé que s'il se tient dans la limite d'une compréhension toujours préalable de l'être. L'autre problème, c'est que conçu en une telle a priorité - l'étant faisant répondre l'être -, l'être est consacré à la généralité d'une disponibilité permettant l'accès à l'étant, à la faveur même de son retrait comme question. L'accès à l'être ne peut donc plus que se muer en une dénaturation (Entartung), dont la condition est une certaine forme d'ensevelissement (Verschüttung), ayant attrait à son sens. C'est ainsi que la "Vorhandenheit" existentiale ne pourra pas ne concerner que les simples choses (blosse Dinge) prises ou amenées en toute considé-

la SuZ, 95. Traduction Martineau. II Suz, 96. 12 Suz, 96. Traduction Martineau.

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ration externe. En effet, il lui revient d'élaborer la prolongation opératoire, au sein même du On où le singulier authentique est d'abord toujours porté à être, d'une détermination de l'être devenue régissante qui, au sein de l'analytique, infère jusqu'au caractère nébuleux de la démondanisation du monde lui-même. Quelque chose vaut que la question de l'être soit à nouveau posée. Ce quelque chose se renforce d'une réélaboration de l'essentiel tombé au plus général d'une globalité thématisante. Une ontologie se constitue en la question, ontologie pour laquelle tout est méthodiquement devenu question: le "tout" du monde, son organisation en fonction des présupposés qui rendent une activation du possible, présente en son sein. L'ontologie, où le moindre indice du contournement de la question est collecté, est ce qui contribue à la détermination de tout questionner sous la forme d'une indéfinissabilité. Compte tenu de l'ampleur de ce qui est débattu ici, le questionner doit devenir une décision maintenue pour l'indéfinissabilité. Pour l'ontologie fondamentale, il faut que l'être de l'étant ne soit pas lui-même un étant, qu'on ne puisse, à propos de lui, rien construire ou élaborer qui puisse être fixé ou convenu; il faut donc désormais que l'être se dise d'après une différence d'où il puisse se distinguer, qui maintienne dans toute son importance la question de son sens. Or, comme nous allons le montrer, c'est justement dans un tel contexte que l'analytique, remise au projet originaire de la compréhension du sens de l'être, va chercher à subordonner les opérations objectivantes de la conscience. Déprésentifiée de son présent, la Conscience existentiale doit devenir la condition d'une nouvelle présentification, se relançant d'après un autre présent taxé, lui, d'incurie.
Nous commentons: "Sûre d'elle-même, la résolution ne l'est que comme décision" (298)

La Résolution, en tant que structure existentiale, se caractérise par une détermination propre qui ne doit pas être confondue avec l'acte d'une "volonté déterminée" qui saurait ce qu'elle veut, l'imposant d'après ce qu'elle aurait décidé d'elle-même. En effet, la Résolution dépend de la décision existentielle dont elle a besoin pour se "concrétiser". C'est celle-ci qui établit la primauté du Dasein; il est l'étant exemplaire voué à la question de l'être: "la compréhension de l'être est elle-même une déterminité d'être du Dasein. Le privilège ontique du Dasein consiste en ceci

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