Heidegger et la politique

De
Publié par

L'engagement politique de Heidegger au côté du parti nazi ne doit pas contaminer sa pensée philosophique. Telle est la thèse défendue par cet ouvrage, qui considère la recherche de la liberté comme l'horizon absolu de l'oeuvre heideggérienne, ce qui mettrait alors en contradiction la pensée et l'action de son auteur.
Publié le : lundi 1 janvier 2007
Lecture(s) : 89
Tags :
EAN13 : 9782296160385
Nombre de pages : 312
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Heidegger et la politique
L'épreuve de la liberté

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01833-5 BAN: 9782296018334

Jean-Édouard

ANDRÉ

Heidegger et la politique
L'épreuve de la liberté

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Hannattan Kinshasa

75005 Paris

L'Hannattan

ltaBa

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

Via DegH Artisti, 15 10 124 Torino

- RDC

ITALIE

L'Hannattan Burkina Faso 1200 logements vitia 96 12B2260 Ouagadougou 12

DU MÊME AUTEUR
Aux Éditions L'Harmattan

Heidegger et la Liberté - Le Projet politique de Sein und Zeit (2001) Heidegger et la Liberté - Le Dasein face à la Technique (2006)

Introduction

II a régné un débat entre les commentateurs de Heidegger, qui n'est pas sans importance, sur la question de savoir si l'authenticité du Dasein était l'additif d'une possibilité pratique ou non. Un bon nombre d'entre eux a estimé qu'il y avait chez le penseur allemand, non pas tant besoin de redéfinir la conscience, qu'une réaction de type réflexe à l'encontre du transrx:ndantalisme

subjectif, sans autre finalité que contestataire au plan théorique. Dans ce contexte, la vocation du psychisme supérieur de la conscience, estimée dans le vocable Dasein,fut rapidement écartée au profit de la grande thématique phénoménologique de l'unité de l'être. Entre les commentateurs eux-mêmes, il n'y eut donc pas très longtemps débat pour savoir, finalement, si l'authenticité du Dasein pouvait être détenninée par des manifestations concrètes, par une infonnation quotidienne. Aujourd'h~ cette question n'est absolument pas tranchée, si ce n'est d'une façon radicalement synthétique selon, d'ailleurs, un principe d'explication plutôt extérieur à la philosophie. Depuis les années 50, date de l'essor d'attention portée en France à Heidegger, par l'intennédiaire soutenu, notamment, de Jean Beau&et, c'est, systématiquement, dans l'approfondissement du signe de l'être, donc dans la modalité d'un questionnement phénoménologique, que le commentaire de l'oeuvre a cherché à jouer sa partie décisive. L'importance du point de vue de cette hégémonie de l'être dans la pensée de Heidegger a, d'ailleurs, exercé un tel consensus au sein de la philosophie allemande et &ançaise de l'aprèsguerre qu'elle est devenue le levier général d'une digestion théorique facilitée. Ce levier, la philosophie anglo-saxonne, en tout premier lieu américaine, l'a également, elle auss~ adopté dans son quasi-ensemble. Cette donne de la disparition, de la vacillation, du sujet dans la pensée de Heidegger a donc popularisé au plan international le principe de fonnulation d'une lecture de Heidegger. Le concept de l'Abbau, ressort principal de cette forte unanimité d'approche et d'attention - phénoménologiques - sur le texte de Heidegger, encadrerait donc le secret de cette pensée en son centre, ou n'en serait pas éloigné - ce q~ de toute façon, justifie son adoption. A raison, faut-il reconnaître, l'Abbau, qu'il faut traduire par détVnstruftion, déconstruction de toute représentation sur l'être, constitue légitimement comme un remède à la

compréhension de l'œuvre difficile de Heidegger et l'éclaire sur l'un de ses plis majeurs. Cela dit, son efficacité publicitaire - qui thématise implidtement, chez Heidegger, la dominance constante d'une panacée triomphante de l'être sur une banalisation vide du sujet - met, aujourd'hui, de façon autant détournée qu'involontaire, la communauté des chercheurs au pied du mur. La déconstruction dit en substance - cette introduction n'ayant pour but que de tracer des lignes -, que Heidegger a choisi l'être et que, dans ce choix, le sujet disparaît La conséquence qui se manifeste justement avec cette disparition ifadin~ou encore, Trieb)d'intérêt pour l'homme, c'est finalement une coupure sur l'objet même de la pensée de Heidegger. Détournée plus que jamais de son objet, de son contenu, cette pensée ne brille plus, aujourd'hui, que par la personnalité de son auteur. La conséquence de l'engouement pour la déconstruction a donc préparé un total déplacement d'attention sur la pensée de Heidegger. TIne sera pas fait, ici, le reproche à une certaine école de la philosophie française, et a celles qui lui répondent ailleurs, d'être passée, par l'orientation de son commentaire, sur certains contra~tes et reliefs de cette pensée, qui sont, eux, d'orientations matérialistes. Par contre, il doit apparaître, dans cette introduction, que la préférence internationale pour le levier delei1ure phénoménologique malheureusement à la est source d'une radicalisation extérieure à la philosophie. Établissant que cette pensée n'avait aucun souci éthique, ne fournissait aucun précepte pour la vie active et n'était, donc, pas concernée par ce qui touche aux actions des hommes, la tradition de l'interprétation de Heidegger a ouvert la voie à un commentaire plutôt philistin, qui ne cherche plus, derrière le héraut de la vérité de l'Être, que l'obscur visage d'un homme dans son existence réelle. Dans la mécanique de ce doublet - disparition du sujet et réappropriation
capitale de l'être, de sa question

-

pour tout accès à l'intimité de cette pensée,

il s'est ainsi préparé l'infusion d'une radicale volonté de rejet, aujourd'hui dangereusement populaire. Sachant l'ambiguïté qui encadre la personne même de Heidegger, pendant l'occupation de ses fonctions universitaires à Fribourg en 1933-34, et l'obscurité congénitale à sa pensée, ce n'est pas une surprise. Avant cette nouvelle vague, plusieurs auteurs s'étaient déjà essayés à la démonstration d'une ligne d'intériorisations racistes dans ce texte, avec des résultats plus que contestables. Ceci dit, le récent radicalisme a ceci de nouveau qu'il fuit complètement le texte de Heidegger dans son intimité logique, pour prononcer sa condamnation pure et simple comme pensée et recommander son expulsion définitive hors de la Bibliothèque des textes 6

philosophiques. S'appuyant sur des mentions bien souvent tronquées d'après leur sens d'origine, depuis le contexte de démonstration qui est le leur, ce commentaire, qui n'a plus rien d'une interprétation, cherche maintenant avec une nouvelle vigueur la preuve objective de l'infec1Ïon du texte, à partir de la culpabilité nazie de Heidegger, pour lui incontestable. L'économie de cette nouvelle vague du commentaire passe par là: le nazisme de Heidegger est une donnée admise de tous désormais, qui ne mérite même plus d'être discutée plus avant Pourtant, cette culpabilité, en passant, son étendue, n'ont jamais pu être établies de façon indiscutable. Ce commentaire, lui, n'en a cure et voit partout, particulièrement derrière certaines séries de vocables - dans celui d'authenticité (EigentlûiJkei~avant tout-, la preuve d'une contamination totale de la pensée de l'êtrepar le racisme naz~ non plus seulement l'annonce d'une complicité idéologique dans certains de ses développements comme le supposait le premier. Bien entendu, ces diverses tentatives ont été facilitées par le fait que Heidegger ait voulu identifier dans une cécité politique assez effarante, que cache pour nous un inadmissible opportunisme humain et théorique - nous insistons bien là-dessus -, national-socialisme et renouveau de la questionde l'être comme, alors, relevant d'un même geste métaphysique. TI y a bien quelque chose d'impardonnable dans l'engagement politique de Heidegger, à Fribourg, aux côtés des nazis, quelque chose qui laisse définitivement planer la tentation du rejet sur l' œuvre entière, une oeuvre qui, pourtant, demande à ne pas être liquidée à la légère par des études textuelles extérieures à sa formulation intime. D'un intérêt scientifique indéniable, parfois visionnaire, la pensée de Heidegger demande encore à être dépassée philosophiquement par son centre même. C'est ce que nous tâchons de faire en montrant que la prolixité infatigable du texte heideggerien repose en bonne part sur une recherche dont la clé serait la liberté1. Elle est ainsi
1 L'analytique existenriale opère depuis des principes, des post:u1ats, des axiomes et des définitions. Dans Sein und Zeit, elle se déplace slÙvant la linéarité d'un ordre de raisons. Tout, dans le tracé de l'aruilytique existenriale, apparaît vite être stl-atégique à une anthropologie. Et, en effet, aucune vérité transcendante qlÙ serait présente hors du champ de la quotidienneté ne peut commander la totalité ontologique de l'être. Pourtant, la tactique de ses dégagements est obscure: les développements consacrés à l'homme ne semblent pas y posséder une visée qlÙ llÙ serait profitable. En fait, les éléments qui permettent la compréhension du bénéfice pour l'homme de la réappropriation du
mouvement s'avèrera de l'être sont pat-ticu1ièrement plus nécessaire masqués, ce qui nécessite d'interroger le texte de de l'aruilytique existenriale être d'autant par plusieurs leviet"S d'ausClÙtation. que la problématique Par la slÙte, cette recherche de la liberté, dans l'œuvre

7

vraiment mûrie, cette réponse qui vise à dire qu'il n'y a pas trace d'un assentiment de principe signifiant chez Heidegger au système idéologique naz~ qui se retrouverait profondément ancré dans le système catégoriel de sa pensée. Dans cette mesure, la proposition, qui vise à faire ranger ce texte dans l'annoire des textes dangereux et inacceptables, ne peut que laisser dubita~ laissant suggérer une fréquentation aléatoire du texte. Ceci dit, c'est, pour une bonne part, en raison d'un vide d'explication certain à l'égard de l'analytique existentiale de 1927, mal comprise, que ce nouveau commentaire a pu lever tant d'intérêt en dressant le tableau pointu des culpabilités nazies du Recteur Heidegger, pressenties amplifiées dans sa pensée. Devenu une espèce d'invincible vacillation du sujet par rapport à là où il se manifestait avant, le Dasein ne signifierait rien d'autre chez Heidegger que le mouvement d'une disparition d'intérêt pour l'homme, d'autant plus nécessaire que la pensée de Heidegger ferait la part belle à la problématique sublime de l'être. Condamné à se voir dessaisi par l'être, l'énoncé même d'un
Heidegger, que nous étudions dans tous ses ressorts s'ouvre, en fait, avec la mise en question de la valeur de l'anthropologie fondamentale, qui se développe comme discouts philosophique dès 1927. Le lecteur de S cin und Zeit sem sru:pris el'apprendte que, gt-âce aux dégagements conceptuels que nous avons chetché à développet, la pensée qui doit mener à l'authenticité du Dasein, celle à laquelle il peut être prêté une forte colomtion anthropologique, n'est absolument pas pensée abandonnée dans l'oeuvre, dans un VÏ1-age vers une autre pensée, qu'elle reste même liée à la pensée de l'Eni/pis de façon nécessatte. Pat déplacement de la snllctute existentiale dans la pensée de l'Er~ignis,l'aspect historique principal de l'analytique existentiale - l'authenticité (Eigentlichkei~- devient alors luimême au moins aussi impOltant que l'aspect principal d'une méditation sur les taisons cachées de l'être dans l'Histotte. Ce constat ne 1l.1ill1que pas de signifier ainsi que la détermination de l'être dans l'Eni/pis contribue implicitement, d'une manière dissimulée, aux dégagements historiques qui pennettent les permutations de premiers rôles entre l'authenticité et l'inauthenticité (Uneigentlichkei~. ela dit, la pensée de !être ne peut être C envisagée exclusivement comme description des ptésupposés, des relations de savott, qui n-availlent dans le monde quotidien. En pal-cil cas, elle ne sernit, en effet, pas plus qu'un criticisme historique. Pourtant, elle doit restet matquée de relativité historique Cat c'est ainsi, seulement, qu'elle tend à être formulée comme totalité cohérente. C'est cette voie incommode, que la quasi-totalité du commentaire de l'œuvre a ignoté, que nous avons emptunté, sans nous déguiset que si elle a l'avantage pat rnppolt à l'analytique existentiale de 1927 d'être explicite, elle a en même temps l'inconvénient de l'être dans l'Enig}zis.

8

Jepense s'appellerait

donc tout autant à y disparaître. Intuitive et poétisante, dédiée à la reconquête des expériences originelles de l'être (die urspriinglÙ:he Eifahrungen des Sdns if/riit'le.if/gewinnen) sans rien, en elles, qui soit destiné à -

l'homme - la pensée de Heidegger chercherait à se séparer de la réalité et contiendrait, en plus, une mystique favorable à l'idéologie totalitaire. Cette oeuvre ne serait pas, pour clore, légitimement pensée, pas selon ce que la philosophie réclame. Au lecteur non averti, Martin Heidegger apparaît alors comme un suborneur de réalité, qui aurait abandonné dans son œuvre, par la
séduction de sa langue, toute rigueur conceptuelle

-

pour lui préférer, parlant

de l'être, on ne sait exactement quelle magie incantatoire. TIest clair qu'il y a bien un enjeu à élargir la compréhension de l'œuvre de Heidegger, tant elle reste à ce jour comme un objet partiel, non expliqué et, qui plus est, confidentiel. TIest donc plus que jamais U1~entde souligner la richesse des générations existentiales et de montrer toute la complexité structurelle de la pensée de Heidegger, dans l'ensemble de ses consécutions théoriques. Nous le rappelons, Sein und Zeit, où Martin Heidegger a fonnalisé sa logique philosophique, emprunte la voie d'une réduction de conscience (Dasein), bornée par un exposé condensé sur l'énonciation d'un postulat fondamental - !oublide !être.A tout phénomène, événement logique, à tout jugement qui pense ce dernier, à la proposition qui l'exprime, jusqu'au signe qui le symbolise structurellement, l'être doit être associé en question. Le postulat fondamental du texte de 1927 peut s'exprimer alors ainsi: l'être comme élément logique, comme événement physique à caractère logique est, de par sa constitution, dualistique et contradictoire et c'est cette évidence qui doit être retrouvée de manière dialectique par la philosophie. Très vite, cependant, cette réouverture de la question de l'être révèle que les habitudes quotidiennes, qui planent sur l'existence commune, sont engendrées sur des pennanences d'identités stables, que n'importe quel comportement, plus ou moins mécanique, de préoccupation reconduit au-devant de processus cognitifs, soumis eux à une cognition métaphysique. C'est alors que le va-etvient de l'ontologie fondamentale entre le fonnalisme de la question de l'être et l'empirisme du quotidien s'aperçoit comme une contre-attaque logique mêlée à une réfonne épistémologique, qui pourrait être menée au bénéfice d'une anthropologie. C'est déjà dire que le refus heideggérien d'une conception objectiviste de l'être cherchera la prise en charge d'une action pratique et que l'être qui détennine la conscience individuelle (Gewissen) ans d Seinund Zeitne doit pas être compris comme un objet d'attention strictement 9

ontologique, opposé à un sujet Mais, pour emprunter ce chemin, encore faut-il pouvoir s'excepter du schéma de lecture habituel du commentaire sur l'analytique existentiale, un commentaire pour qui, dans sa grande globalité, l'hérédité de l'originisme de l'être sur le Dasein est aussi indiscutable que l'abandon du jeu des structures existentiales vers le milieu de l'œuvre (Kehre). L'ensemble des commentaires logiques qui suivent, autour du texte de 1927, ont justement pour fonction de prouver que ni le Dasein, ni l'homme, ne sont appelés chez Heidegger à tomber dans le non-sens d'une absence de fonction pratique. Ces constations, nous les prolongeons encore plus manifestement dans une autre étude, où nous démontrerons que l'authenticité du Dasein cherche à constituer une réponse positive à l'événement de la transpropriation réciproque de l'être et de l'homme dans le monde de la Technique, celui-là même où l'être semble ne plus exister comme le fondement auquel l'homme doit se rapporter. Dans ce deuxième volume2, nous révélons notamment quel dynamisme cognitif le vocable de Dasein recouvre. TIdevient alors visible, de manière explicite, que le passage de l'inauthenticité ne repose pas sur un tour de passe-passe théorique. Au final, il apparaît dans ces développements que la liberté est essentielle et constituante à la pratique du discours du Dasein, non pas un accident s'adjoignant éventuellement à son authenticité. Mais avant de montrer, ailleurs, comment la notion de liberté (Freihei~peut présider à toutes les distributions complexes de la pensée existentiale - en montrant que, dans la pensée de !être, Heidegger n'a pas cherché à déconstruire le centre de l'impulsion existentiale, pour construire un plafond qui, par son originisme, serait l'anti-frère du transcendantalisme qui y travaille -, une attention particulière et méthodique doit être portée dans les analyses qui suivent à la notion de Résolution (Entschlossenhei~ valide l'authenticité en lui assignant qui ses conditions d'exercice. La thématique existentiale du Dasein ouvre selon nous un espace d'investigation décisif dans la pensée de Heidegger - ce qui signifie que, pour le dire autrement, selon nous, Heidegger n'a pas choisi l'être au détriment du sujet, de l'homme, dans sa pensée. Dans cette perspective, il est clair que le
thème de l'hégémonie de l'être

-

comme seul accès culturel à cette pensée

-

constitue alors un faux pas. Dès lors auss~ comme résultat de cet éclairage structure~ la pensée existentielle de Sein und Zeit devient inassimilable aux
2 q: Heidegger et La Liberté-Le Dasein face à la Techl1ique, L 'Hannattan, 2006.

10

littératures chauv1nes3 (Heimat-dichtun~

qui foisonnent dans l'Allemagne à

l'époque de Weimar et, donc, à la masse des doctrines réactionnaires qui y abondent Chez Heidegger, l'authenticité ne cherche jamais, c'est clair, à enfenner l'homme dans un naturalisme intransigeant, naturalisme qui n'a, de toute façon, rien de commun avec la profondeur du mécanisme cognitif que désigne le vocable Dasein - qui mérite bien, lui, d'être interrogé par une mise à l'épreuve théorique. Pour autant, cette introduction n'est pas adressée à ceux qui se demandent si la philosophie de Heidegger est reliée à sa propre vie et si elle mérite une discussion intensive. Cette dramaturgie un peu aberrante, lorsque l'on connaît le texte, nous préférons la récupérer au profit du dialogue philosophique, tant il reste, du côté du commentaire académique de l'œuvre de Heidegger, bon nombre de relations d'incertitudes. A nouveau, il est indiscutable que la lecture de l'oeuvre Heidegger est aujourd'hui encore insatisfaisante, et qu'elle est notamment en défaut vis avis d'une explication adéquate du texte de l'analytique existentiale de 1927. Cette insistance sur l'explication claire de ce que Dasein signifie aura, au moins, l'intérêt de
3 La littérature chauvine et raciste non liée directement au patti. nazi, mais qui dépendait des pulsions auxquelles les nazis s'efforçaient de correspondre, a viré en .AJ.lemagne à l'extrémisme dès 1918. Les phénomènes qui se produisirent pendant l'inflation, qui décima les couches moyennes de la société allemande, et pendant la période de stabilisation qui suivit la Grande Guerre, c'est-à-dire la rationalisation de l'économie et la centralisation du capital, ne cessèrent d'infléchir ses orientations réactionnaires en renforçant un sentiment anti-démOC1-atique.Lorsque s'établit, en 1933, la Communauté du Peuple (Gemeil1schaft des Volkes), laquelle se démasqua comme dictature capitaliste d'État, la littét-ature qui lui était docile accéda, certes, à la suprématie incontestée, mais perdit en même temps toute base réelle d'après son impulsion interne. Si pendant la Kamp.fzeit,la propagande nazie avait pu se déployer en un si large éventail qu'elle pouvait utiliser plusieUl"Sidéologies pour s'adresser à toutes les pulsions émotionnelles qui prenaient l-acine au sein du corps socialsans pour autant être obligée de répondre aux souhaits des idéologues les plus conséquents - après 1933, la contradiction qui opposa cette conception du monde, gt.~ceà laquelle le pouvoir avait été conquis, et le fait qu'il dépendait de l'économie capitaliste et qu'il fallait remodeler cette même conception sur les tendances de cette économie aboutit, sans que les intéressés purent l'avouer, à l'élabol-ation d'un embrouillamini théorique d'une rare inconsistance, où l'opportunisme de conceptions oppositionnelles trouvaient même à se loger. Exception faite de quelques opinions très arrêtées chez les détenteurs du pouvoir, on pouvait donc toucher à l'idéologie comme on le voulait, à la condition qu'on n'aborde pas la question du fondement du pouvoir.

11

montrer au lecteur avec quelles subtilités le point de mpture entre la totalité de la philosophie et le renouveau théorique de la question de l'être peut, chez Heidegger, passer par la question de l'État C'est justement pour aider à cette compréhension que cette nouvelle version du texte comporte un chapitre inédit, dédié à Aristote. Ce nouveau développement devrait pennettre au lecteur d'apprécier selon quelle voie philosophique, vis-à-vis d'Aristote, Heidegger réfléchit l'accomplissement existentiel, politique, des catégories existenti.alesde Sein und Zeit. On en arrive, alors, au cœur de ce qui se joue dans notre logique d'analyse. Par l'attention portée, dans la plupart des développements qui suivent à la notion de Résolution (Ents{/hlossenhei~, nos analyses cherchent à expliquer l'authenticité en lui assignant ses conditions d'exercice. Dans les trois premiers chapitres de cette étude, notre recherche a ainsi pour intention de thématiser les perspectives d'orientations qui peuvent être dégagées sur l'authenticité du Dasein, à partir de cette notion existenti.ale. Comme nous le verrons tout au long de son explication, celle-ci récapitule, en en révélant l'étroite accointance, toute la diversité des articulations spécifiques au projet hennéneutique et existentiel de Sein und Zeit. Par sa thématisation, c'est donc l'intelligence de l'approche et de l'orientation de la profondeur du lien unitaire entre les élaborations de l'ontologie fondalnentaket celles de l'anajytique xistentiakqui est décisivement hypothéquée. Pour cette e raison, nous avons choisi d'expliciter le paragraphe 60 de Sein und Zeit, particulièrement évocateur de la variété et de l'importance des intégrations soumises aux prérogatives de cette notion. Ce paragraphe illustre, en effet, parfaitement la double indexation de la Résolution, tant envers le principe de la réélaboration ontologique du sens de l'être, qu'envers celui du dégagement d'une élaboration structurelle sensée préparer une capacité vivante à s'en réclamer. Nous essaierons donc, par sa thématisation, de caractériser la nature de l'authenticité, en essayant toutefois de démarquer méthodiquement la difficile convergence d'un projet central sur l'être face à la constitution d'une çapacité de prise en charge ou d'intéressement qui puisse en répondre. La question qui va nous occuper essentiellement dans cette recherche est à présent fonnulable: elle sera celle de savoir si le pouvoir-être de l'authenticité est celui d'une question réélaborée ou s'il est plutôt celui d'une action qui concerne le Dasein, ou bien, encore s'il s'attache conjointement les deux et, alors, suivant quelles implications.

12

Chapitre 1

Le projet de Sein und Zeit, c'est la question de l'être, plus exactement la possibilité d'une nouvelle compréhension de celui-ci Pourquoi? Parce que l'être est conçu, aujourd'h~ selon l'évidence d'une entente telle qu'il n'est
plus

-

précisément

- interrogé.

Porté

en cette compréhension,

il se peut que

son sens véritable se soit éteint Si tel n'est pas le cas, cette évidence constitue au moins le s1gne immanquable que toute question est à son propos éteinte. C'est pourquo~ il y a une ontologie fondamentale dans Sein und Zeit, qui cherche à réélaborer la question possible de ce sens omis. Cette question connaît plusieurs points d'ancrage alors que la tradition philosophique en constitue le premier aspect Ce sens, ou plutôt, un certain sens porté en une certaine entente, c'est elle qui. l'a tout d'abord thématisé ; elle doit donc être amenée préférentiellement à comparaître devant cette question radicale, cela d'autant plus qu'elle continue d'élaborer ce sens sans plus l'interroger. Mais la question reflue encore sur le champ des comportements et des activités les plus quotidiens, ce jusqu'à établir qu'elle connaît aussi son point d'ancrage au se1n d'un monde, celui de la "préoccupation affairée", dont les descriptions rappellent celui où nous vivons le plus souvent En quo~ la question du sens de l'être, celle d'un nouveau sens possible de celui-ci, peut-elle concerner le champ des activités les plus quotidiennes? Provisoirement, nous répondons que c'est parce que le monde -la "marche" de ce qui existe en lui - est aussi porté par une certaine entente de l'être. Sein und Zeit cherche à élaborer la possibilité philosophique d'une refondation de l'être, dans une fonnulation qui serait adéquate à son enjeu. C'est pourquo~ dans le grand livre de 1927, l'intérêt ontologique porté vers l'être établit aussi un lien de connivence fort entre le renouveau de son sens s1gnifiant et le monde dans lequel nous vivons, prolongeant ainsi son analyse au-devant de l'ordinarité des comportements les plus partagés. L'ontologie fondamentale, qui discute philosophiquement de l'être, va donc chercher aussi à s'écrire existentialement L'existentialla conceptualité spécifique à l'ontologie nouvelle - constitue, sous le présupposé du nouveau rapport à l'être, la tentative de thématiser ce q~ en l'homme, pourrait être recherche d'une attention qui lui soit adapté. C'est, précisément, à cet aspect de l'analyse

que nous nous intéressons dans les développements qui vont suivre. Sans anticiper sur la divuJgation des principes de l'ontologie nouvelle, disons ceci: dans Sein und Zeit, le Dasoo - la possibilité de l'être en l'homme - est un rapport à so~ au sens seulement où soi est un possible. TI est devenu tel en raison de la réalité de ce qui le projette désonTIaÎs, non plus le monde quotidien, mais la possibilité en son sein de ce qui n'est pas organisé, ou de ce qui n'est pas encore porté à une place. La question philosophique du sens de l'être doit vider le monde de la plupart de ses installations signifiantes, les plus quotidiennes. Tout autant, le renouveau du sens de l'être impose à l'homme de reconstruire la logique de ses certitudes les plus intimes. Projeté vers l'être et vers le Dasein, l'homme voit disparaître l'ensemble de ses appuis familiers, notamment ceux qui sont liés à ses introspections, à ses jugements: rapporté à la question de l'être, l'homme doit aménager un nouvel espace d'attention qui concerne le signe de l'être en lui et autour de lui. Avant tout, le Dasoo doit devenir une compréhension d'être originaire, qui doit précéder toute compréhension partiailière, y compris la connaissance de soi Les questions relevant de la quotidienneté devraient donc être plutôt illustratives au niveau existential: tout concourt à penser que les caractéristiques de la vie habituelle y introduiront à la définition des oublis quotidiens face au thème du sens de l'être. Logiquement, la question de la possible constitution du Dasoo devrait apparaître détachée du domaine ontique, la conscience existentiale l'appelant à un souci de soi radicalement singularisé. C'est, apparemment, seulement ainsi qu'il pourrait être dit authentique, au sens où il serait alors dans la possibilité d'être entièrement attentif à l'être. Qu'à la défondation généralisée, théorique, du Moi habituellement rencontré et vécu, réponde une fondation purement existentiale, dont la fonction parallèle est d'assumer la collecte des nouvelles définitions de l'ontologie radicale, c'est ce qui retient précisément, dans cette partie de l'étude, notre attention. Existentialement, une structure l'acmé des structures révélantes spécifiques à la constitution du propre - en répond: il s'agit de la Résolution(Entschlossenheit). TIest donc de notre tâche, au Soo du commentaire qui va suivre, de l'expliciter et de la thémariser, aussi exhaustivement que possible. Constituant un mode essentiel de l'authenticité en recherche, contenant le thème du nouveau maintien de so~ donc celui de la totalité originaire du Dasein, il est logique de postuler qu'elle ne regarde plus rien du monde, sinon pour en être écartée. Néanmoins, lorsque nous commenterons le thème de "la structure existentiale du pouvoir-être authentique attestédans la consdence"(paragraphe 60) - il s'agit là d'une phase détenninante

14

de développements de Seinund Zeit-, concernant la libération de la structure existentiale du pouvoir-être qu'est la Résolution,l apparaîtra que le lien de i l'ontologique à l'existentialn'est pas aussi univoque qu'il y parait Ce moment de l'explication aurait dû être intégralement consacré à l'originarité de l'être, puisque rapproche de la constitution authentique de Résolution pennettre doit la~~m~~~exis~~~~~~~~~~w~~ la première section de l'ouvrage), ~ sont tous construits sur la nécessité de répondre de la compréhension de l'être nouvellement orientée; pourtant, alors que tous les dégagements de la conceptualité existentiale convergent, en cette étape, en la Résolution, elle-d. paraît se soucier" d'autre chose" que de c l'être, que de sa question. Reprenons la fonnulation de cette ambiguïté, en nous appuyant, cette fois, sur le texte porté à l'étude: d'abord, le Dasein ne peut constituer qu'un signalement fonnel de retrait et de désengagement face au monde de la préoccupation. Seinund Zeit cherche avant tout à fonnaliser une ontologie; la Résolutionet sa thématisation ne peuvent que recouper ce sjgnalement Ains~ la Résolution signifie-t-elle"se-laisser-convoquer-hors-de-la-perte dans le On" [299]4.Pourquoi? Parce que le On - cette dimension anonyme où l'être n'est plus aperçu comme question - prolonge comme la philosophie, sans l'interrompre, l'entente de l'être déjà portée, selon laquelle tout est véru et compris dans le monde. Cette généralité omissive et indifférente du On n'est telle que parce que p~onne ne se résout, en elle, à élaborer le sens possible d'une compréhension oubliée. TIest donc clair que, lorsque le Dasein - ce qui essentiel et originaire en l'homme - est résolu, il ne peut assumer l'éventualité de son pouvoir-être qu'à la mesure de son distancement par rapport à une telle entente, organisationnelle et comportementale, partagée tout d'abord dans le monde. Le Dasein ne peut que se résoudre, logiquement, à ne pas s'en laisser" compter" par le On. Mais alors, pourquoi "la résolution à soimême" placerait-elle aussi le Dasein dans la "possibilité de laisser-"être" les autres dans leur pouvoir-être le plus propre" [299]? Que signifie cette double
4 Chaque citation extraite du paragrnphe de Sein und Zeit Qe paragraphe 60) ici porté à l'étude, est complétée d'un commentaire thématique qui réincolpore les étapes centrales du cheminement entier du texte de 1927. En raison de l'abondance des références intratextuelles que ce choix induit, nous signalons au lecteur que les références des alinéas concernés par l'explication initiale apparaissent (entre crochets) à même le développement du texte central.

15

occurrence du /arsen (laisser) qui, d'une part, est à la source et perpétue l'élan de la Risolution authentique et originaire et qui, d'autre part, la situe parmi ce qu'il conviendrait de nommer les reliquats d'un subjectivisme et même d'une éventuelle intersubjectivité? Pourquoi le Dasein doit-il se laisser convoquer hors du champ quotidien, tout en laissant être les autres dans la possibilité de faire comme lui ?

16

l - LA DÉCISION EXISTENTIELLE DE SEIN UND ZEIT

La Risolution (EntscWossenheit) opère une jonction entre les structures existentiales et les options existentielles que celles-ci impliquent Elle représente le noeud capital de la phénoménologie hennéneutique de Seinund Zeit, et cela pour autant que, dans la partie du commentaire qui nous intéresse ici, sa liaison avec le phénomène de la conscience (Gewissen) provoque l'authenticité à l'originarité. L'intention de Sein und Zeit n'est-elle pas, en effet, d'établir une compréhension d'être originaire liée au Das~ qui précéderait toute compréhension partiailière et, notamment, celle qu'on a toujours de soi? N'est-ce pas la seu1efaçon, pour l'analytique existentiale, de frayer jusqu'au soi de l'ouverture (Erschlossenheit) et, en elle,vers la question de l'être proprement réassumée? La catégorie existentiale de Résolution, thématisant l'acception constituante de ce mode d'être fondamental, semble donc ne pouvoir s'élaborer que loin de la vie courante car celle-ci est trop élolgnée de l'horizon ontologique de l'existence authentique. C'est pourquo~ la question de la conscience, à la condition que le Dasein veuille bien, en elle, avant tout avoir-conscience, ne peut visiblement récapituler qu'un mode d'attention partiailièrement décalé du monde quotidien. C'est ainsi que, l'u1timephénomène vers lequell'intetprétation existentiale conduira est celui d'une attestation nébuleuse présente dans la conscience, devant aider à dégager le pouvoir-être du Dasein. La conscience ne devient constitutive de l'être du Dasein que lorsqu'elle le ramène à l'ouverture (Erschlossenheit), à l'être. Tel est l'axe de notre commentaire, au sein de cette partie. C'est, donc, suivant cette toute première entente que nous prendrons soin d'expliquer comment l'ouverture - étant "constituée par l'affection de l'angoisse, par le comprendre comme se-projeter-vers-l'être-en-dette le plus propre et par le parler comme ré-ticence" [295]- regroupe et récapitule les existentiaux que sont l'Affection (Befind1icbkeit),le Comprendreverstehen), le Parkr (Rede) et la e dimension quotidienne "échéante", constitutifs du "Da" ou du "qui" du Dasein. Toutefois, c'est à partir de ce dernier tenne structurel que nous déploierons, en premier lieu, la dynamique de notre analyse car, "de prime abord, le Dasein est toujours retombé de lui-même comme pouvoir-êtreSoi-même authentique et il est échu sur le "monde"5". En effet, le Dasein
5

SuZ, (175), dans la traduction :tv.fartineau.

17

jeté dans le monde est d'abord perdu dans l'existence inauthentique du On; perdu en elle,il n'a d'oreille que pour le bavardage d'un certain "On-dit", qui n'atteint pas la possibilité de ce qui est en question ici, le rendant sourd à sa voix intérieure. Ains~ "de prime abord et le plus souvent, le Dasein est auprès du "monde" dont il se préoccupe. Cette identification a le plus souvent le caractère de la perte dans la publicité du On6". Nous verrons que l'analytique existentiale, cherchant toujours à s'acheminer vers ce que le Dasein est en propre, ne le peut qu'en incorporant la quotidienneté, cette manière d'être où il n'est pas lui-même. Ceci dit, cette étape est rendue d'autant plus nécessaire qu'elle nous permettra de comprendre les raisons pour lesquelles l'analytique de l'existence de 1927 s'appliquera toujours, au sujet du Dasein, à privilégier l'unité possible d'une singularité nécessaire. En d'autres termes, il nous faudra décrire le détail des modes d'application de la compréhension quotidienne qui constitue un état d'inanité (Bodenlosigkeit) - où rien de l'originaire ne perce plus - et qui détermine cependant chaqueun (Einzelne), en lieu et place du "qui" du Dasein essentiel. En somme, même si la Résolution est un soi originaire, car soi doit devenir "l'en tant que tel" de l'être, elle doit ma1gré tout refluer vers l'être-découvert-des-choses (Entdecktheit), vers le monde et ce qui le caractérise (antérieur à "toi" ou à "moi", le "soi" est d'abord comme un "nous", qui n'est ni sujet collectif, ni intersubjectivité, mais la médiation par laquelle l'existence se décide). Pour y revenir, à l'appel majeur de la conscience (Etuf des Gewissens) appartient un entendre possible, qui se dévoile avant tout comme "vouloir-avoir-consdenœ". Sous-tendue ici dans son intégralité visible, la recherche existentiale semble ne concerner que le projet d'application d'une compréhension nouvellement intentionnelle en l'homme, puisqu'il y va d'habiter le monde avec l'être à l'esprit, comme question. C'est dans ce phénomène qu'est déjà contenu un choisir existentiel; il s'agit d'être soi-même, un choix qui, confonnément à sa modalisation existentiale, se dit Résolution (EntscWossenheit). Perdu dans le On, le Dasein se plie aux innombrables actions dictées par la vie quotidienne. Néanmoins, ce qui n'est encore ici que subi peut devenir l'objet d'un choix, le choix d'un être-soi-même. Malgré tout, le sens de l'être ne serait pas ce qu'il est, sans un "nous", sans sa précompréhension, s'il n'était donné comme "avec". Cette précompréhension est la source de l'existence; la Résolutionle sait, elle qui cherche à s'en démettre: "l'être-échu sur le "monde" désigne

6

SUZ,

(175).

18

l'identification à l'êtte-l'lU1-avec-l'auttepour autant que celui-ci est conduit par le bavardage, la curiosité et l'équivoque7". Dans le monde, rien ne semble plus pouvoir échapper à la tenue de diverses prospections ingénieuses, par lesquelles la curiosité s'auto-alimente, y déployant toujours de nouvelles avidités. Parallèlement, le rapport à l'essentiel s'en trouve de plus en plus obstrué. Car ici, tout ce qui est jugé inutile à la poursuite d'un progrès, en une avancée déjà convenue, est jugé ancien. Cet ancien devient précisément périmé à force d'ancienneté.
Commentaire: "L'interprétation existentiale doit dégager une attestation, présente dans le Dasein lui-même, de son pouvoir-être le plus propre" [295]. contenue en un "vouloir-

TIy a d'abord une ouverture du Dasein,

avoir-conscience". En elle, dans cette ouverture, la conscience appelle; elle cherche un comprendre authentique d'elle-même; elle doit ramener le Dasein vers lui, vers sa manière d'être, qui est d'être avant tout conscience. Or, ce mode d'être - cette possibilité - ne se constitue pas "en une annonce indifférente", mais en une "con-vocation pro-vocante" à "l'être-en-dette" [295]. La conscience cherche un répondre qui puisse caractériser son "vouloir-avoir-conscience" ; elle le trouve en lU1e"dette" qui regarde l'être. Le Dasein veut "reprendre" conscience, et pour cela il laisse "agir-en-soi" son
"Soi-même le plus propre à partir de lui-même en son être-en-dette" [295]. Après avoir caractérisé cette tournure, nous montrerons comment la libération (Freilegung) de la question de l'être assume avant tout un "laisserêtre" et non un retournement réflexi£ qui risquerait de pervertir le mode d'être du Dasein, sa disposition la plus prochaine. "Est recherché", en effet, "un pouvoir-être authentique du Dasem qui soit attesté par celui-ci même en sa possibilité existentielle"[295], qui s'écarte donc de l'auto-affinnation de la subjectivité. Si quelque chose doit être attesté au sein de l'analyse, c'est lU1e ouverture, une occasion de se rendre accessible en une possibilité. Cependant, il apparaît que la notion" ci'attestation" (Bezeugung) désigne lU1e possibilité qui ne s'offre pas du dehors du Dasem mais à sa racine même: ce qui est en recherche, c'est lU1"pouvott-être authentique du Dasein" qui soit

7

SUZ,

(175).

19

modalisable "par celui-ci mêmeen sa possibilité existentielleS".Cette attestation doit se laisser découvrir parce qu'elle constitue la compréhension du Dasein. Elle se fait aussi difficilement appréhendable car le Dasein ne peut devenir lui-même que dans son existence authentique, où rien du connaissable, au sens du plus répandu, ne peut plus percer. N'étant jamais détachée de l'être du Dasein, d'où elle tire justement sa racine, l'attestation compréhensivement orientée devient le fond de la conscience qui, en toute fin, doit néanmoins garantir l'enracinement existentiel de l'authenticité (Eigentlichkeit). Ici, il nous faut approfondir la question de cette originalité existentiale du lien entre conscience et existence. Si la conscience atteste d'une possibilité existentielle essentielle du Dasein, suivant quelles modalités la fait-elleapercevoir? TIfaut se rapporter à "la compréhension de l'ad-vocation (qU1) n tant que mode d'être du Dasein e livre la réalité de ce qui est attesté dans la conscience" [295].Dans l'appel de la conscience, qui appelle parce qu'elle ne peut être constituée sans la compréhension du Dasein, alors même qu'elle s'appelle d'elle-même à se constituer en lui - à être lui-même -, il y a un "ad-vaqué", c'est-à-dire un "discuté9".TIy a donc un Dasein compréhensif et par lui, pour lui, il y a aussi une conscience, et ils sont tous deux le lieu cherché d'une telle attestation. Dès lors, il n'y a pas d'un côté, un Dasein à "remplir" et, de l'autre, une conscience qu'il faudrait fournir; il y a ici un phénomène originaire en lequel le Dasein est appelé à se constituer authentiquement, pour la possibilité du plus fondamental en lui. TIy a, enfin, pour finir, un "discuté", qui ne peut manifestement que discuter du Dasein et des moyens de se trouver luimême comme conscience. Pourquoi une telle auto-référentialité ? Pourquoi l'analytique existentiale ne se constitue-t-elle qu'en ces liaisons étroites où tout se répond sans être plus avant élaboré? Parce qu'un grand projet la conceme au plus intime avec la possibilité d'un Dasein authentique et que, tout d'abord, le Dasein ne peut assumer la prise en charge de ce projet, dans le monde où nous sommes, tel que nous le connaissons. Si le Dasein ne peut prêter attention qu'à lui, c'est parce qu'il n'est pas encore lui-même, alors qu'étant celui qu'il a à être et qu'il peut être, il lui appartient de répondre adéquatement de lui-même à la possibilité du sens vers lequel il est porté. Le problème structurellement activateur de quelque chose comme l'élaboration
8
9

SuZ, (267).
SUZ, (272).

20

d'lU1eanalytique de l'existence, c'est qu'en général le Dasein n'est pas porté à son "Là" par lui-même. Quelque chose dans le monde le retient, le retire à lui-même, l'empêchant d'être proprement ce qu'il peut être: "étant, il est déterm1né comme pouvoir-être qui s'appartient à lui-même et qui, pourtant, ne s'est pas remis en propre comme lui-mêmelO". Voilà pourquo~ l'appel doit atteindre "le Dasein dans un ce secomprendre-toujours-déjà quotidiennement et médiocrement préoccupé11", tout en le ramenant de lui-même vers le propre qu'il peut devenir. Mais, s'il y a bien un discuté, dont l'objet est ce retour sur la voie d'lU1eappropriation authentique du so~ par suite, il doit apparaître que" c'est le On-même de l'être-avec préocrnpé avec autrui qui est visé par l'appel12". Finalement, le thème même de la discussion favorable au Dasein, dans la conscience par laquelle il cherche à s'attester, c'est aussi celui du rattachement au monde, en lU1certain mode d'lU1eentente de so~ d'lU1"se comprendre". Dans le On, dans "l'être-avec préoccupé avec autrui", le Dasein est perdu et se cherche, se pliant à d'innombrables règles qui l'égarent parce qu'elles justifient tout autant un mode d'accèsà lui-mêmedont il ne peut plus chercher - étant authentique - qu'à se préserver. Le Dasein a, tout d'abord, tendance à se comprendre à partir de l'étant et de l'être de l'étant auquel il se rapporte de façon constante et immédiate. La mention insistante de la quotidienneté et de la médiocrité de son ouverture doivent alors illustrer un renversement de sens opéré par l'analytique existentiale.Ainsi que l'apprécie justement Robert Brisart, "il s'agit de rompre la croyance fondamentale en cette commune présence où le là de notre être-là et le là des réalités intramondaines se trouvent fixées dans la symbiose d'une spatialitéunique et indifférenciable13". C'est, ains~ seulement que "Da", le lieu (ou le "qui") où tout est possible, pourra chercher ensuite" sein", le lieu d'où tout le reste est possible. Ce qui est donc subi comme la loi du On, derrière laquelle il faut déjà apercevoir le nivellement de possibilités existentielles,peut devenir l'objet d'un choix dans l'advocation, le choix d'un soi compréhensivement propre.

10 11 12

SUZ, (284). SUZ, (272). SuZ, (272).
Brisart : La Métapf?ysique p.223. de Heidegger, in CollectifPhaenomenolojca: Heidegger et l'idée de

13 Robert

la phénoménoloje,

21

-

Commentaire:

"Un comprendre

existentiel

signifie ceci: se projeter

vers ]a

possibilité factice à chaque fois la plus propre du pouvoirêtre-au-monde.Mais le pouvoir -être n'est compris possibilité" [295]. qu'en cette

Une telle fonnulation ne manque pas de rappeler la structure fonnelle du questionné. En effet, "tout questionner est un chercher. Tout chercher reçoit son orientation de ce qui est cherché14".Le chercher cherche, c'est-à-dire rend des détenninations vers ce qui est cherché. Mais sa constitution en recherche (Untersuchung) est guidée par cela même qu'elle cherche. Ce dont on s'enquiert, c'est l'être (dasGf!fragte questionné) que -le nous comprenons toujours déjà au sein de la "manifesteté" médiocre et partagée où nous nous tenons primairement, où nous pensons qu'il est pleinement révélé (par laquelle pourtant il n'est plus selon le sens en question en lUt).Nous ne le comprenons plus que selon un extrême fonnalisme; nous le comprenons d'avance comme "ce qui détennine l'étant comme étant15",c'est-à-dire dans sa détennination d'être de l'étant, qui dicte à l'étant sa manière d'être. Or, pris dans le monde - ainsi que nous sommes le plus souvent -, nous ne l'orientons plus, ne comprenant plus comment il nous oriente, n'interrogeant plus sa propre mesure. Sa question est tombée dans l'oubli, et l'être devient ce "rapport à quoi l'étant, de quelque manière qu'il soit élucidé est toujours déjà compris16". L'être détennine l'étant dans son caractère d'étant, et c'est suivant une certaine entente de celui-ci que l'étant peut être appréhendé: l'étant ne peut-être approché ou thématisé que s'il se tient dans la limite d'une compréhension toujours préalable de l'être. L'autre problème, c'est que conçu en une telle a priorité - l'étant faisant répondre l'être, dans la thématisation d'un ensemble de caractéristiques ontologiques-, l'être est consacré à la généralité d'une disponibilité pennettant l'accès à l'étant, à la faveur même de son retrait comme question. L'accès à l'être ne peut donc plus que se muer en une dénaturation (Entartung), dont la condition est une certaine fonne d'ensevelissement everschüttung), ayant
trait à son sens. C'est ainsi que, la Vorhandtnheit existentiale ne pourra pas ne

14

SUZ, ~5 [L'anfytiqueontoloique du Dasein comme libération de l'horiZon pour une intetprétation du
I\1art:ineau). ~6 [La tâche d'une destruction de l'histoire de lontolo~.

sens de l'être en généra4 (ttad 15 SuZ,

16 SUZ, ~6.

22

concerner que les simples choses (blosse Dinge) prises ou amenées en toute considération externe. De fait, la Vorhandenheitconstitue la prolongation d'une détennination de l'être devenue régissante qui, au sein de l'analytique, were jusqu'au caractère nébuleux de la démondanisation du monde luimême. Quelque chose vaut que la question de l'être soit à nouveau posée. Ce quelque chose se renforce d'une réélaboration particulière de l'essentiel tombé au plus général d'une globalité thématisante Q'être).Une ontologie se constitue en la question, ontologie pour laquelle tout est méthodiquement devenu question: le "tout" du monde, son organisation en fonction des présupposés du sens qui pennettent en son sein une activation du possible. Parallèlement, l'ontologie, où le moindre indice du contoumement de la question est collecté, est ce qui contribue à la détennination de tout questionner sous la fonne d'une indéfinissabilité. Compte tenu de l'ampleur de ce qui est ici débattu, le questionner doit devenir une décision maintenue pour cet indéfinissable (l'être). Pour l'ontologie fondamentale, il faut que l'être de l'étant ne soit pas lui-même un étant, qu'on ne puisse à propos de lui rien construire ou élaborer qui puisse être fixé ou convenu; il faut donc désonnais que l'être se dise d'après une différence d'où il puisse se distinguer, qui maintienne dans toute son importance la question de son sens. Or, comme nous allons le montrer, c'est justement dans un tel contexte que l'analytique, remise au projet orig1nairede la compréhension du sens de l'être, va chercher à subordonner les opérations objectivantes de la conscience. Déprésentifiée de son présent, la conscience existentiale doit pourtant devenir la condition d'une nouvelle présentification (se relançant d'après un autre présent, taxé, lui, d'incurie).
Commentaire: "Sûre d'elle-même, la résolution ne l'est que comme décision" [298].

La Résolution, tant que structure existentiale,se caractérise par une en détennination propre, qui ne doit pas être confondue avec l'acte d'une "volonté détenninée" qui saurait ce qu'elle veut, l'imposant d'après ce qu'elle aurait décidé d'elle-même. En effet, la Résolutiondépend de la décision existentielle dont elle a besoin pour se "concrétiser". C'est celle-ci qui établit la primauté du Dasein ; il est l'étant exemplaire voué à la question de l'être: "la compréhension de l'être est elle-même une détenninité d'être du Dasein. 23

Le privilège ontique du Dasein consiste en ceci qu'il est ontologique17". Etant donné la primauté ca.ractéristiquement établie ici, le questionnement ne peut que présupposer le Dasein. A son tour, celui-ci présuppose la question de l'être comme rapport, non pas seulement comme thème d'une ontologie, mais encore ontiquement comme la constitution d'un étant Le Dasein, rapporté à la question du sens de l'être, obtient donc ici une détennination essentielle, relative à sa propre constitution d'être. Néanmoins, si le Dasein conrinue d'être rapporté au domaine ontique, c'est dans une mesure qui doit être immédiatement précisée. TIest avant tout ontologique, privilégié ainsi sur tout autre étant: "le Dasein a (n.)une primauté multiple sur tout autre étant Son premier privilège est ontique : cet étant est détenniné en son être par l'être. Le second privilège est ontologique: le Dasein, sur la base de sa détenninité d'existence, est en lui-même ontologique18". Le Dasein se distingue panni l'étant - de l'étant - en ce que, pour cet étant, il Yva en son être de cet être même (da.res diesemSeienrknin seinemSein um dieses Sein se/bst geh~.Le Dasein n'est donc pas seulement dans son être: remis en lui, il a à se rapporter à l'être et cette ouverture, radicalement authentifiante, le déporte de ce qui est déjà connu. Cela nous apparaît, à présent, nettement plus clairement: à sa source, l'ontologie fondamentale fonde la voie d'induction au concept d'être, par une reconduction au phénomène de l'existence de cet étant auquel le projet de l'être et la compréhension de son sens appartiennent19.Ains~ "l'être
17

SUZ,

~4 [La primauté

antique de kt question de l}Jlm].

18SuZ, ~4. 19 La phénoménologie ne serait interprétée pour Sein und Zeit qu'au titre de l'application d'un concept de méthode (.Methodenbe,gPft), pour une recherche déjà assurée d'elle même et de son intention. "La phénoménologie est non la source de toute philosophie, mais plus modestement l'instrument d'une doctrine préalablement existante quoique encore implicite. Heidegger ne pratique pas la phénoménologie pour elle, mais à titte de méthode, pour obtenir un résultat détenni.né, la constitution d'une ontologie" if A. De Waehlens, in La philosophiedeMartin Heidegger, .23. Les procédés de méthode demeurent p apparents en leur présupposition. Le paragraphe 4 l'atteste: le Dasein est ontologique avant même l'exposé des nouvelles attributions de la phénoménologie au paragraphe 7, comme si rapproche (comme retour - Rückgan~ à ce qui possibilise en lui l'ontologique, inttoduisait ensuite sa réduction à l'êtte. V om pourquo~ "jamais sans doute, si l'on veille à ne pas réduire la méthode à son sens moderne et cartésien, le thème d'une recherche philosophique n'a été aussi éttoitement noué, jusqu'à s'y résoudre, à la méthode d'invesrigation qu'il exige ; jamais l'enquête ne s'est faite aussi radicalement méthodique, 24

lui-même par rapport auquel le Dasein peut se comporter et se comporte toujours d'une manière ou d'une autre, nous l'appelons existence2°".Ce faisant, l'analytique existentiale opère une trouée considérable dans la fonnulation du problème ontologique de la question du sens de l'être. Dès lors, l'essentiel procède de l'élucidation, pour elle nécessaire, de la connexion entre être et compréhension. Le tout du projet de Sein und Zeit, c'est bien d'aller par l'existence possible (celle du Dasein, à partir d'un appel de conscience) dans la direction de la possibilisation de la question de l'être, à partir finalement de l'élucidation de la possible transcendance du Dasein. Parallèlement, il est devenu clair que cette question concernait éminemment aussi celle d'un soi, mais d'un soi devenu "l'en tant que tel" de l'être en général, devenu la médiation de l'être même, et cela pour que celui-ci puisse être maintenu comme question, à l'abri de tout obscurcissement C'est pourquoi, l'ouverture (Erschlossenheit) de cet existant qu'est le Dasein ne se fait que de telle sorte que le "Da" se découvre insubjectivable, radicalement étranger à toute subjectivité.Proprement résolu (entsWiesst),au-delà de toute subjectivité, le Dasein peut fonnuler cette décision pour le rapport à l'être, en lequel il se comprend aud1entiquement Si l'exemplarité du Dasein réside en ceci qu'il se distingue des autres étants par le fait qu'il entretient un rapport à son propre être - et qu'amsi la compréhension de l'être lui appartient -, c'est d'une façon qu'il convient encore de délimiter. S'il est avéré qu'il existe une primauté insigne du Dasein, celle-cine lui est pas attribuée par essence: le Dasein doit toujours s'emparer de cette primauté; il doit s'emparer lui-même de la possibilité de son
existence propre (über die Mijglichkeit der eigeneExistenz miichtig

si "le Dasein se comprend toujours soi-même à partir de son existence", il n'empêche que "l'existence est toujours et seulement décidée par le Dasein lui-même, sous la fonne d'une saisie ou d'une omission de la possibilité21". La primauté du Dasein, s'attestant en un pouvoir-être, ne reste essentielleque subordonnée à la primauté ontico-ontologique de la question de l'être. Dynamiquement, au sein de l'analytique, celle-ci établit le statut, toujours maintenu, d'une pré-ontologisation du Dasein, qui institue néanmoins sa

if'

werckn). Ainsi,

jusqu'à
de l'espace,

prendre
p.27.

pour thème,

cette prise elle-même" 11arrineau).

ifDidier

Franck, Heidegger et leproblème

20 SuZ, ~4, p.33 (traduction

21 SuZ, ~4 [La primauté ontique de la question de f~.

25

primauté ontique. En raison même du rapport essentiel à l'être, le Dasein est tenu par ce qu'il ne peut circonscrire ou détenn1ner de lui-même ; ains~plus que l'être même, c'est aussi la part de la relation ~ de l'être dans l'homme qui est toujours déjà énigmatique. C'est pourquo~ le rôle propre du Dasein est isolable, sans être définissable. Certes, la relation de l'être au Dasein est manifestement équivoque; elle semble pouvoir aller de l'être au Dasein, et inversement Pourtant, ces aspects ne semblent pas être symétriques, tant leur coordination leur impose une évidente hiérarchie. Cela, parce que Sein und Zeit détenn1ne avant tout l'essence de l'homme dans sa relation à l'être, par le pouvoir-être. Selon cette essence, le Dasein doit devenir atopique il ne peut plus rien rencontrer de lui-même au sens de la : prise-en-vue, étant toujours en état de perpétuel débordement pour ce qui l'entoure, puisqu'il a pour charge de s'en excepter. Dans la distinction de l'être tel qu'il est (pur) et de ce qui en est le plus communément partagé dans le monde quotidien, l'être n'est devenu que l'universalisation la plus vide (au sens du pratiquable). Un Dasein devenu existentiellement authentique renverse la conséquence par laquelle toute consistance serait transférée du côté de l'étant, où l'être n'est rien en vérité. Pourtant, la possibilité de l'existence, et plus loin l'authenticité, pour autant qu'elle est "essentielle", n'est pas une élaboration "ex nihilo". En fait, la question de l'être reflue aussi sur la question de l'homme, sur cet homme quotidien qui, se concevant encore trop "primairement" (alors qu'il est d'abord dans le monde) se prend pour la relation totale de tout sens (pour le pur milieu de la seule étude, de l'unique sujet). La question de l'être s'institue donc aussi à l'encontre de cet homme qui s'épuise en cette immense
tautologie

-

dans laquelle il se maintient le plus souvent - qui fordôt le sens

de son existence (de son être-tout possible) à l'évidence réductrice d'un dialogue redondant De cette caractérisation résulte la définition du On qui, dans sa "tranquille opinion erronée" (die behürigte Venneintlichkeit) croit pouvoir tout posséder en matière de possible, c'est-à-dire tout en savoir. Cette prétention est fondée dans le tourbillon (\XTttbel) e la multitude des d découvertes et des préoccupations qu'elles induisent, où les unes appellent les autres à répondre, épuisant ainsi l'horizon d'un "monde" (ses possibilités) à partir du plus commun des objectifs partagés en son sein. Est

26

inauthentique (Uneigentlich), ou "échéante22", cette compréhension qui se définit comme "ad-tension", où le Dasein, ne se portant pas vers le plus propre de lui-même, ne se définit plus qu'à partir du projet de la continuation des préoccupations pratiques connues. C' est pourquo~ "ce soi-disant" cadre" co-constitue lui-même le mode d'être du Dasein. Un mode existential de l'être-au-monde s'atteste dans le phénomène de l'échéance23". Malgré tout, cette précompréhension reste pré-ontologique, et ce même si le Dasein "primaire" qui y évolue n'est pas l'existant qui comprend l'être face auquel il se comporte. En fait, ce prime apparent des compréhensions quotidiennes, cette précompréhension générale, est nécessaire à tout renouvellement primordial d'existence, aussi bien celui de l'être que, plus nébuleusement, celui du possible lui-même. C'est la raison pour laquelle le Dasein est doublement atopique : sans être tout à fait à l'être, au fait de ce qui est en lui question, il doit pourtant s'excepter de la généralité influente du On, alors que, pris en elle, il existait déjà. Le monde quotidien, où la plupart des modes du concernement sont appauvris, est aussi pré-ontologique; c'est seulement à partir de lui que l'analyse peut déployer sa propre génération.
1) 5 tmcture

existentiak

de la compréhension

du Dasein

et échéance quotidienne

Le Dasein peut exister en mode impropre; cela signifie que ce qui l'y préoccupe n'est jamais lui-même, mais des étants maniables (Zuhanden) par quiconque, à telle ou telle fin. Nous nous en tiendrons d'abord à ce premier aspect de la question, en n'omettant pas que l'outiL pour pourvoir à ce que l'on en attend dans toute préoccupation, implique une détennination décisive quant à sa maniabilité (Zuhandenheit). Ainsi que nous le verrons, ce mode essentiellement détenninant de l'être est à la source de la généralisation
Le problème tient à ce que la quotidienneté est une concaténation de sens en constante
ce dans le moindre rapportant des actes intentionnels courants. Cette concaténation de rencontre à elle une Umsicht fondant la possibilité

22

surimpression, d'avec l'étant détennination un regard
23 SUZ,

est Umwelt déjà prédonné,

Or, "l'idée de l'être comme être-sous-la-main ne motive pas seulement une extrême de l'être de l'étant intramondain et son identification avec le monde en même temps de porter les comportements du Dasem sous adéquat" [SuZ, ~21 (La discussion herméneutique de l'ontolo,ie

en général ; elle empêche ontologiquement
cartésienne du ''monde')]. (176).

27

d'une mésinterprétarion fondamentale, que réactive précisément la radicalité de la nouvelle ontologie. L'être, décisivement tout de même, fait encontre, c'est-à-dire se montre et se rencontre de manière permanente dans le monde, même s'il y reste assujetti par l'organisarion d'une constante de s1gnificarions, qui ne veut plus rien savoir de son signe. En outre, dans cette permanence, le Dasein subsite de telle manière qu'il ne parvient plus à libérer sa possibilité, celle que la compréhension de l'être réclame pourtant Quoridiennement, ce qui rerient le Dasein, c'est bien l'être, mais un être qu'il n'est pas, duquel il ne répond plus pleinement et c'est là l'une des raisons qui mène à son existence. Cela ne veut pas dire que la Risolution serait une attitude dont seuls les grands décideurs et autres hommes d'ac1Ïon auraient le monopole car l'irrésolurion (que nous cherchons toujours plus à caractériser) - précise l'analytique - ne saurait être comprise à partir de l'état mental d'un sujet, que ses inhibirions mettraient dans l'impossibilité de passer, ou bien, à l'action, ou bien, de se décider. Si l' authenricité s'offre sous le registre de l'auto-appropriarion, sous celui du choix d'une unité individuelle remise à la réélaborarion d'une quesrion essenrielle, c'est qu'il y va pour le Dasein, avec la quesrion de l'être, de la conquête de sa propre totalité. Au contraire, si l'inauthenrique est continuellement l'affaire d'un choix qui se refuse en renvoyant à l'immersion dispersée (Zerstreuung), en l'anonymat et en l'interchangeabilité - donc, en l'absence d'idenrité et d'unité -, il n'empêche que cette anrithèse doit toujours participer d'une articularion des seuils onriques et ontologiques. Le On, c'est cet autre toujours négligent, toujours supposé semblable, qui n'interroge rien et dont le quoridien demeure détenniné par l'être, sans que cela ne consritue pour lui le sens d'une recherche. Rien dans le On ne se porte spontanément ou ne se prépare, semble-t-il, à une détenninarion qui soit tournée si origjnairement et si radicalement vers l'être, à la volonté d'une telle prise en charge essenrielle. Le On est abusivement passl£ non seulement parce que la compréhension de l'être en laquelle il se rient toujours déjà est perdurante, mais surtout parce qu'il est rare qu'il puisse accéder à un quelconque degré de conscience sur l'être. Enrièrement obnubilé par les préoccuparions qui lui sont soumises d'après la perpétuité organisée du monde, le On ne se porte plus jamais au-devant de la quesrion de l'être. Son existence -la possibilité de celle-ci et la passabilité de sens remise avec elle - ne s'en rient plus qu'à un sens devenu régissant Or, cette entente de l'être est déclinante; étant générale, elle conduit jusqu'au nivellement des possibilités d'être et elle consritue une éliminarion de toute étrangeté au plus courant, cela au profit de

28

la stabilisation de l'univocité du sens de l'être. Où est le Dasein résolu? TIne peut-être que contre le On et hors de lui, même si son irruption est tout d'abord conditionnée par celui-ci. A ce titre, l'inauthenticité du Dasein ne signifie pas "un être inférieur ou un degré d'être plus "humble"24 ; elle signale d'abord une certaine fonne d'incurie: "le On est partout là, mais de telle manière auss~ qu'il s'est déjà dérobé là où le Dasein se presse vers une
décision25" . Les caractéristiques de la quotidienneté doivent aider à introduire à la question du "qui" du Dasein, en illustrant le mode courant du comprendm inauthentique, celui qui s'est toujours déjà porté vers ce dont on peut se préoccuper26. Le comprendre Dasein dans le On ne cesse de se méprendre du dans ses projets, sur ses possibilités d'être véritables: "le Dasein est toujours équivoquement là, c'est -à-dire est pris dans cette ouverture publique de l'êtrel'un-avec-l'autre où le bavardage le plus bruyant et la curiosité la plus astucieuse mènent "l'affaire" - là où quotidiennement tout est sans qu'au fond rien n'arriveZ7". Le comprendre, en régime de quotidienneté, est définissable existentialement en tant que curiosité(N eugier) ; d'apparence, la compréhension quotidienne est captive d'un insatiable transit auprès des choses; détournée d'une compréhension approfondie du possible, elle est avant dirigée par une soif dévorante de nouveautés disponibles. En cette vitesse, le monde est rendu à rien et l'homme à tout: "si la curiosité libérée se préoccupe de voir, ce n'est pas pour comprendre ce qui est vu, c'est-à-dire pour accéder à un être pour lui, mais seulement pour voir. Elle ne cherche le nouveau que pour sauter à nouveau de ce nouveau vers du nouveau. Ce dont il y va pour le souci d'un tel voir, ce n'est pas de saisir et d'être dans la vérité en sachant, mais de possibilités de s'abandonner au mondeZ8". Le On
24 SuZ, 25 SuZ, (43). ~27 [L 'être-S ai-même quotidien et le On].

26 "Cette quotidienneté est, sous diverses fonnes et dans des proportions variables, nécessaire au Dasein humain, C'est pourquo~ elle ne peut être évaluée comme quelque chose de simplement négatif (00')' C'est à partir de la quotidienneté que sont possibles, c'està-dire que peuvent s'éveiller des rapports fondamentaux du Dasein hru:nain à l'égard de l'étant, étant dont lui-même l'hru:nain fait partie" in!..Bs conceptsondamentaux f dela métapf?ysique
(.M.onde-Pinitude-Solitude) [Die Grundbegrijfe der Metapf?ysik (Welt-Endlichkeit-Einsamkeit)J, GA

29/30, p.400.
27 SuZ, 28 SuZ, (174). (172).

29

est alors cet entraînement par personne vers une multiplicité d'intérêts, vers partout, qui ne séjourne nulle part, agité sans appropriation de la chose (ohne Zueignung derSache). ar suite, la curiosité ici en question "n'a rien à voir avec P la contemplation admirative de l'étant, avec le thaumazein" car "ce qui lui importe n'est point d'être frappée d'incompréhension par la stupeur (...) (*sachant qu') elle se préoccupe d'un savoir simplement pour avoir SU29". Le Dasein authentique, lui, est tel que son être-au-monde, mais aussi les modes d'être de l'étant autre que lui-même sont en question dans son propre être. Ceux-ci sont alors, au moins généralement, en passabilité de sens, au travers de son authenticité. Parce que la fantastique omnipotence de l'être lui est "remise" (avec elle,une radicale re-potentialisation du sens donné disponible) et, qu'à partir d'elle, il peut à nouveau bâtir sa possibilité d'être, la moindre description de la quotidienneté courante d'existence ne peut être ou neutre ou impartiale. De fait, le Dasein n'a de propriétés qu'à partir de la conquête d'un soi primitrt: le "1\1anselbst", le soidu On. On peut déjà supposer, par l'existence véritable, que le Dasein est appelé à être continuellement frappé de stupeur; dès lors, son existence (pour tout dire, le temps du rapport où la question trouve à se dire en !tu), son temps de "Dasein engagé est, dans le silence de l'exécution et de l'échecvrai". C'est ainsi que, son temps est "tout autre, (...) (surtout par rapport au*) point de vue public" ; il est essentiellement plus lent que celui du bavardage qui "vit plus vite", puisqu'il a, ainsi que nous l'avons vu, "depuis longtemps émigré vers Une autre affaire, à chaque fois la plus nouvelle3°".Si l'essence de l'homme est la relation à l'être, une relation faite d'étonnement et de sidération maintenus, qui semble engager une lenteur, presque une catatonie, c'est que celle-ci ramène préférentiellement à la capacité pour l'être de se cottespondre pleinement, par l'entremise d'une relation où il est redéployé comme lui-même. En effet, le Dasein s'évanouit en l'être; ce rapport de l'être au Dasein, ou cette attention du Dasein vers l'être, est si originairement détenninant, procède d'une telle initialité ou antécédence, qu'il ne saurait exister le moindre équilibre entre les deux aspects de la relation. Le Dasein n'existe authentiquement que par cette cottespondance à l'être, sachant que l'être ne peut jamais se confonner, lui, comme un simple vis-à-vis vers le
29 SuZ, (172). (ajouté par nous*). 30 SuZ, (174). (ajouté par nous*).

30

- avant que nous l'omettions en l'interprétant d'après le sens où il fut placé (oùil nesauraitêtmen vérite). L'être, pour le Dasein (comme en tout étant), est hors de toute prise et, s'il a une vuesur le Dasein, il manifeste aussi une direction à laquelle celui-ci s'est déjà tout d'abord soustrait Le Dasein serait donc l'espace rendu libre à la présence de l'être, où la surabondance de cette présence devenue irréfragable l'emporterait seille, au détriment de ce que pourrait instituer la possibilité même de ce rapport (Beziehung). Pourtant, il demeure que le Dasein a aussi à se constituer en l'être et à le comprendre toujours mieux, pour pouvoir être authentique31. En cette appropriation totale du Dasein par l'être, il n'est plus possible de soillever la possible mesure d'une réciprocité, même si l'être luimême n'est que dans la mesure de ce seill rapport. L'être n'est lui-même que dans une certaine dépendance face au Dasein; ce n'est bien que par lui qu'il peut à nouveau se déployer comme être. Néanmoins, il n'y a pas là une parfaite symétrie: lorsque le Dasein, étant son pouvoir-être, correspond à
Dasein, n'étant jamais devant nous, mais avant nous
31 La phrase, "le Dasein est ontiquement "au plus près" de lui-même, ontologiquement au plus loin, sans être pour autant pré-ontologiquement étranger à lui-même" [SUZ, ~5] a un sens qu'il convient d'approfondir. En effet, suivant la piste de lecture derridienne, il faut intenoger la mention du guillemet chez Heidegger. Les expressions allemandes "Anfiihrongszeichen" ou "Anführongsstriche" disent le "guillemet". Or, "Anfiihren" signifie à la fois "conduire", "prendre la tête", mais aussi "duper", "se payer la tête de quelqu'un". Dès lors, c'est au sens strictement phénoménal qu'il convient d'entendre cette mention. La phrase dirait donc ceci : quelque chose au plus proche et le plus souvent ne se montre pas qui, par contraste avec ce qui se montre le plus souvent et au plus proche, est celé (verborgel1) mais qui, simultanément, est quelque chose qui appartient à ce qui se montre le plus souvent et au plus proche, puisque constituant son sens et son fondement Et, comme au paragraphe 5 il apparaît encore qu'il appartient certes au Dasein, "à son être le plus propre d'avoir de cet être une compréhension, et de se tenir déjà dans une certaine explicitation de son être", (:mais aussi que*) "cela ne revient nullement à dire que cette explicitation pré-ontologique prochaine de son être puisse être prise pour fil conducteur adéquat, comme si cette compréhension d'être devait nécessairement jaillir d'une méditation thématiquement ontologique sur sa constitution d'être la plus propre", (car*) "le Dasein a-t-il confonnément au mode d'être qui lui appartient, la tendance à comprendre son pt;opre être à partir de r étant par rapport auquel il se rapporte de façon essentiellement constante et immédiate - à partir du "monde"", il semblerait bien que nous n'ayons à poser la question du "qui" du Dasein qu'en rapport à l'être (encore que ce qui semble déjà défaillant face à Pénonnité de Pêtre) - partant, qu'il faille admettre que l'articulation ontico-ontologique n'existe que pour l'ontologie. (ajoutés par nous*).

31

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.