HEIDEGGER ET LA QUESTION DE LA CHOSE

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En récusant les concepts de substance et d'objet, la pensée heideggerienne a posé, de façon cruciale, le problème ontologique de l'"objectivité". Avec une attention constante aux textes, ce livre trace un fil à travers l'oeuvre de Heidegger et dégage à nouveaux frais la portée du "tournant" de sa pensée. Pour la première fois, l'articulation entre la question de l'être et de la chose fait l'objet d'un examen circonstancié.
Publié le : samedi 1 février 2003
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EAN13 : 9782296312494
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Heidegger et la question de la chose

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Arnaud ZOHOU, Les vies dans l'ennui, insinuations. 2002. Florent TAZZALIO, du lien de l'un et de l'être chez Plotin, 2002. Tamas ULLMANN, La Genèse du sens, 2002. Marc LEBIEZ, Décadence et modernité :l-Décadence: Homère, 2002. Miklos VETO, La naissance de la volonté, 2002. Barbara PUTHOMME, Le rien profond, 2002. Howard HAIR, Pourquoi l'éthique ?La voie du bonheur selon Aristote, 2003. Pascal DAVID et Bernard MABILLE (sous la dir.), Une pensée
singulière

- Hommage

à Jean-François

Marquet, 2003.

Vanessa ROUSSEAU, L'Alimentation et la différentiation des sexes, 2003. Gérard NAMER, Le contretemps démocratique, 2002.

Arnaud Dewalque

Heidegger et la question de la chose
Esquisse d'une lecture interne

L'HarmaUan S-7, rue de l'École-Polytechnique

7S00SParis FRANCE

L'HarmaUan Hongrie Hargila U.3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Bava, 37 10214 Torino ITAUE

@ L 'Hannattan, 2003 ISBN: 2-7475-3875-3

Cette recherche a fait originellement l'objet d'un mémoire de fin d'études présenté à l'Université de Liège. Elle n'aurait pu voir le jour sans l'aide de D. Giovannangeli, D. Seron et P. SomviIle. Je tiens à les remercier vivement pour leurs conseils et leurs encouragements.

« Hors du cercle des questions fondamentales de la métaphysique, nous posons [...] une question. Elle s'énonce: 'Qu'est-ce qu'une chose'? Question déjà ancienne. Elle n'est toujours neuve que parce qu'il faut sans cesse la poser à nouveau. » (HEIDEGGER M., Die Frage nach dem Ding, p. 1)

« La chose toujours recule, pour se laisser voir. Elle s'esquive en se remettant. » (MUNIER R., Opus incertum, Paris, Gallimard, 2002, p. 23).

Introduction

Le 5 août 1951, lors du «Hème entretien de Dannstadt », consacré à «L'Homme et l'Espace », Heidegger déclarait: « Sans aucun doute, de toute antiquité, notre pensée est habituée à estimer trop pauvrement (zu dUrftig) l'être de la chose (das Wesen des Dinges). Il en est résulté, au cours de la pensée occidentale, que l'on représente la chose comme un X inconnu, porteur de qualités perceptibles »1. Ce constat, qui prétend embrasser d'un seul regard la tradition philosophique occidentale et dénoncer ses habitudes de pensée, Heidegger ne s'y limitera pas, bien décidé qu'il est à forger une pensée autre. La «chose» sera ainsi soumise à une nouvelle élaboration conceptuelle. L'objet de la présente recherche est le concept de chose (Ding), à partir duquel se déploie cette pensée nouvelle. Mon but n'est pas seulement de situer ce concept à travers l'ensemble du corpus heideggerien et d'en montrer l'importance, car si l'on s'épargne par là les inconvénients d'une exégèse peut-être trop souvent
I « Bauen Wohnen Denken », dans VortriJge und AufslJtze (désonnais abrégé en VuA), p. 148 (trad. A. Préau, « Bâtir Habiter Penser », dans Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1958, p. 182). Pour les références complètes des textes allemands de Heidegger, cf. notre bibliographie.

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et la question de la chose

centrée sur ce que Heidegger nomme le « Dasein », on n'a pas encore saisi la problématique même qui préside à la conception du Ding. C'est cette problématique qu'il s'agira bien plutôt d'interroger, en faisant de la chose elle-même un problème. Plus précisément, il semble qu'il faille commencer par distinguer trois enjeux différents: un enjeu historique tout d'abord, au sens où la pensée heideggerienne s'inscrit dans une tradition et, au premier chef, dans le sillage de Husserl (mais aussi au sens où le concept de chose trouvera d'incontestables échos parmi des philosophes comme Fink, Lévinas ou Merleau-Ponty); ensuite, un enjeu philosophique extrinsèque ou métaphysique, à savoir la possibilité de penser, avec la chose, une éventuelle « objectivité postmétaphysique », une objectivité qui, précisément, ne serait plus ob-jective, c'est-à-dire qui échapperait au schéma de la représentation et qui ne réduirait pas la chose à un « X » ; enfin, un enjeu philosophique intrinsèque, propre à Heidegger et à son chemin de pensée: la question du rapport entre l'être et la chose, le Sein et le Ding. Ces trois enjeux se laissent difficilement séparer, et paraissent même, dans une large mesure, entretenir des liens profonds et indissolubles. Ainsi, pour autant que les premiers pas hors de la structure de la représentation aient été posés par la phénoménologie husserlienne, nous aurons en un sens à mesurer l'écart qui sépare sur ce point l'habitant de la Forêt Noire de son maître de Fribourg. Sans les soumettre toutefois à une confrontation systématique, qui ne saurait trouver sa place ici, nous aurons l'occasion de noter les tensions qui opposent les deux penseurs. Mais le « problème de la chose» dépasse de loin, nous le verrons, un quelconque dialogue avec Husserl- et amène peut-être en même temps la phénoménologie elle-même à sa limite, en un sens qui se précisera le moment venu. Pas plus que de limiter notre approche à la confrontation avec Husser!, nous ne pourrons envisager toute I'histoire du concept de chose et le statut 10

Introduction

métaphysique qui s'y joue. Car si l'intérêt qu'il y a à retracer son évolution en le démarquant du concept d' « objet» n'est pas négligeable, depuis le pragma grec jusqu'au Ding an sich kantien en passant par la res médiévale, une telle entreprise excède bien sûr de loin les limites de cette recherche. Des trois enjeux mentionnés, je privilégierai donc le dernier: celui qui, de l'intérieur, anime le texte heideggerien. L'étude présentée ici prendra par conséquent la forme d'une lecture interne, offrant une base préalable à toute discussion critique des thèses avancées par Heidegger. Ce n'est en effet qu'en amenant le concept de Ding, tel qu'il est employé chez Heidegger, à une «compréhension thématique» que l'enjeu historique et l'enjeu métaphysique de ses textes pourraient être pleinement développés. Ces deux enjeux ne seront donc abordés que de manière ponctuelle et s'inscriront seulement en filigrane dans la présente étude, qui s'attachera à ce point précis: la compréhension du concept de chose en son articulation à la problématique ontologique heideggerienne. Cette première formulation du problème qui nous occupera ici reste encore vague et provisoire. Elle sera complétée dans les pages qui suivent. A ma connaissance, ce rapport entre Sein et Ding n'a fait l'objet à ce jour d'aucune monographie2, bien qu'il constitue, selon moi, un thème majeur du « second» Heidegger. A cet égard, force est de constater que le « toumant» (Kehre) de la pensée heideggerienne n'est lui-même le plus souvent abordé que de

2 Nous devons mentionner toutefois ml ensemble de séminaires inédits donnés par Jacques Derrida et intitulés La Chose «( HeideggerlPonge, HeideggerlBlanchot, HeideggerlFreud» ~ cf. DERRIDA J., La Carte postale, Paris, AubierFlammarion, 1980, p. 428). Sur le Ding chez Heidegger, on notera le bref commentaire de FROMENT-MEURICE M., La chose m~me. Solitudes II, Paris, Galilée, 1992, pp. 247-272. Sur la chose en général, cf. par ex. NANCY 1.-1., « Le cœur des choses», dans Une pensée finie, Paris, Galilée, 1990, pp. 197-223.

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manière secondaire, si l'on excepte le livre de Jean Grondin3. Dès lors, dans la mesure où le concept de « chose» est déjà présent avant la Kehre, il s'agira aussi pour nous de poser à nouveaux frais la question de l'évolution philosophique de Heidegger, non en l'évoquant simplement de manière tout à fait secondaire, non plus - à l'inverse - en l'abordant de front et de façon systématique, mais en en donnant un aperçu conceptuel nouveau sur la base, précisément, du concept de « chose». Afin de cerner ce qui s'annonce ainsi, nous devons commencer par délimiter plus précisément notre champ d'investigation, ce qui requiert: 1. que soit brièvement clarifiée la terminologie relative à ce que nous nommons « chose », non seulement d'un point de vue général, mais aussi dans l'emploi qu'en fait la phénoménologie husserlienne et selon les principaux termes heideggeriens ; 2. que soit défini le cadre chronologique et textuel dans lequel nous nous situerons. A l'issue de ces clarifications, nous serons en mesure de poser plus nettement le « problème de la chose ». Il trouvera alors, sinon sa formulation décisive, du moins sa structuration autour d'un fil directeur qui nous guidera tout au long de ce travail.

1. Clarifications terminologiques « Si l'allemand a ses ressources, le français a ses limites », remarquait un jour Jean Beaufret4. Ce ne sont pas moins de trois expressions allemandes qui pourraient se confondre sous le vocable « chose» et qu'il importe avant tout de distinguer: la Sache, la Sache selbst, et le Ding.

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GRONDIN J., Le tournant dans Ja pensée de Martin Heidegger, Paris, P.U.F., 1987. 4 Cf Lettre sur J'humanisme/Über den Humanismus, texte aIl. et trad. de R. Munier, Paris, Aubier Montaigne, 1983, p. 182.

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Introduction

Le terme allemand Sache est le plus souvent traduit par « chose» ou «affaire». fi désigne ce qui est en question, « ce dont» on parle. C'est ce que Heidegger nomme également le «ce sur quoi» (Worüber). Ainsi peut-on parler, par exemple, de la Sache de la philosophie, au sens de « l'affaire de la philosophie » : « ce sur quoi » elle porte, ce qui la concerne, son thème. La Sache est reprise dans la maxime phénoménologique, «zu den Sache selbst / », avec un sens quelque peu différent. «Aux choses mêmes! » ou «droit à l'affaire! », cela signifie avant tout pour Husserl le recours à l'intuition donatrice originaire. Le projet phénoménologique husserlien, en effet. tel qu'il est énoncé dans les Ideen 1, est de «revenir des discours et des opinions aux choses mêmes »5. Comme le remarque Ricœur en note, les «choses» (Sache) dont il s'agit ici, c'est «tout ce qui est saisi par une espèce d'intuition (chose matérielle, valeur, vécu propre, vécu d'autrui, etc...»). Ce ne sont donc pas seulement les objets de la conscience théorique, mais également ce qui relève de la conscience affective et pratique. Par là, Husserl donne à l'intuition valeur defondement, un fondement sur lequel il entend édifier une science rigoureuse, qui se présente comme une science descriptive de la conscience. La

phénoménologiese définira par ce retour à la chose même, qui est ainsi comprise comme tout ce qui se donne à la conscience dans une intuition originaire, ce qu'on appellera, en langage husserlien, les data phénoménologiquesou les composantes réelles du vécu. Et cela comprend jusqu'aux essences: pour descriptive qu'elle soit. la phénoménologie husserlienne ne se définira pas moins
comme science éidétique de la « région conscience »
les difficultés que cela entraîne6.

- avec toutes

HUSSERL E., Ideen zu einer reinen Phtinomenologie und Phtinomenologischen Philosophie, Halle, Niemeyer, 1928, p.35 (Idées directrices pour une phénoménologie, trad. P. Ricœur, Paris, Gallimard, 1950, rééd. « tel », p. 63). il Cf. SERON D., Introduction à la méthode phénoménologique, Bruxelles, De Beeck, 2001, pp. 20-21.

S

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et la question de la chose

Enfin, on trouve le concept de Dinl. C'est ce concept qui retiendra notre attention. Le Ding, au sens strict, désigne la chose spatio-temporelle, le plus souvent inerte et matérielle: une pierre, un livre, etc. Cette acception recouvre le sens le plus courant du mot« chose» en français. Un exemple permettra d'éclaircir ces distinctions: la pierre sur le chemin, le livre posé devant moi, sont avant tout des Dinge, des choses matérielles, mais si je les prends pour thèmes d'un énoncé, si j'envisage la pierre avec l'œil du minéralogiste ou le livre avec celui de l'écrivain, on pourra leur donner le nom de Sache - et si, de surcroît, je ne me contente pas de me les représenter ou de les évoquer, mais que je vais droit à eux, de sorte que la pierre et le livre m'apparaissent « en personne» dirait Husserl, alors cette visée qui les atteint en eux-mêmes va « aux choses mêmes ». Il n'est pas inintéressant de rappeler ici brièvement l'emploi que fait Husserl de ces termes, car outre la « chose même» il parle parfois du «noème de chose» (au sens du Ding cette fois). On le sait, le vécu de conscience présente deux faces: une face hylétique, non intentionnelle, et une face noétique, intentionnelle. Par cette dernière, la conscience est conscience de quelque chose, elle vise les objets du monde qui, selon Husserl, lui sont transcendants et qui, en tant que corrélats de la noèse, reçoivent le titre de « noèmes ». La «région conscience» qu'étudie la phénoménologie amène donc avec elle la « région chose» au sens de ce qui est visé par la conscience. Ainsi l'épochè phénoménologique ne nous faitelle rien perdre du monde: tout ce qui nous entoure est toujours là, mais en tant que «conscience de... ». La position naturelle de ce livre qui se trouve devant moi, posé comme réel, se trouve suspendue, mais le livre est toujours là en tant que « noème de livre». Dès lors, la phénoménologie, pour autant qu'elle ne soit pas
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Terme tout aussi courant en allemand qu'en français (comme l'attestent les

expressions allemandes: « So wie die Dinge liegen» ou « Nach Lage der Dinge »), mais qui reçoit ici un véritable statut conceptuel. 14

Introduction

phénoménologie matérielle mais phénoménologie transcendantale, doit prendre en compte cette face intentionnelle et le «noème de chose» qui y est inscrit. Ce «noème de chose» présente des nécessités inscrites dans son essence, des nécessités éidétiques, que Husserl expose au ~ 149 des Ideen f. Il commence par mentionner les deux formes que sont l'espace et le temps. Tout «noème de chose », toute «chose» visée comme telle, est placée dans un cadre temporel et spatial, et est par conséquent res temporalis et res extensa. En plus de cette « idée» de temps et de cette «idée» d'espace, la «chose» recouvre aussi nécessairement la notion de substantialité et celle corrélative - de causalité. Par là, elle est également, selon Husserl, res materialis. Pour le dire d'un trait, le «noème de chose» désigne donc chez Husserl toute substance visée dans l'espace et dans le temps. Et puisque cette substance se présente par « profils» qui, en droit, sont en nombre infinis, la «chose», bien que dévoilée intégralement en chacun de ses profils, est finalement
pour la conscience une idée X au sens kantien9.

Ces quelques remarques ne constituent qu'un aperçu du «noème de chose» husserlien et ont pour seul but de montrer la différence de perspective qui sépare Husserl de Heidegger. Sans plus nous engager dans cette voie et d'une manière générale, on peut remarquer que les déterminations éidétiques relatives au «noème de chose» vont faire, chez Heidegger, l'objet d'une interrogation nouvelle. Sous cet angle, la reprise heideggeriennede
la maxime phénoménologique, au

~7

de Sein und Zeit, n'est pas

sans opérer un déplacement significatif. La phénoménologie, Heidegger va en un sens la radicaliser et lui imprimer ce qu'on

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9 Cette présentation mériterait bien sûr d'être approfondie, en prenant en compte par exemple les cours de Husserl intitulés Ding und Raum.

Cf.lRJSSERLE., Op.cit.,pp. 312-313(trad.cit.,pp. 502-503).

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pourrait appeler une véritable « torsion ontologique »10, laquelle, inséparablement, amène une lecture de l'histoire et de la tradition philosophique en tennes de « destruction». La tradition, en effet, véhicule une conceptualité qui recouvre la chose même donnée dans l'intuition et qui, par là, doit être reconnue comme problématique. Or la philosophie, en tant qu'elle énonce un discours sur ce qui est, doit veiller à ce que ce discours - et sa conceptualité - ne fasse pas violence à l'être. Ce rapport de connivence entre logos et être, entre le mot et la « chose même », c'est cela que tente de penser Heidegger. C'est le projet d'une ontologie phénoménologique qui passe par une remise en question et une reprise ou une « répétition» active de la tradition et donc de l'histoire de la philosophie. Pour ce qui est du concept de Ding, on comprend mieux, dès lors, que Heidegger ait pu déclarer: « notre pensée est habituée à estimer trop pauvrement l'être de la chose ». A suivre sa détennination traditionnelle, la chose n'est finalement qu'un « X inconnu, porteur de qualités perceptibles ». Et si l'on pense bien sûr à la chose en soi de Kant, cet énoncé ne semble pas moins valoir pour Husserl lui-même, qui, malgré son recours à l'intuition donatrice originaire, continue de penser le « noème de chose» comme un simple X videl1. Heidegger, pour sa part, transférant la chose dans un questionnement proprement ontologique, opposera en 1927 deux nouveaux concepts: vorhanden et zuhanden. Ces tennes, qui ont suscité maints débats parmi les traducteurs, sont deux concepts10

VOLPI F., «L'appropriation 'phénoménologique' de l'histoire de la

philosophie chez le jeune Heidegger », revue Genos, n° 6 (Phénoménologie et herméneutique II. Penser leurs rapports), Lausanne, Payot, 2001, p. 74. Il Cf. par ex. HUSSERL E., op. cit., p. 72 (trad. cit., p. 129): « La chose proprement expérimentée fournit le pur 'ceci', c'est-à-dire un X par lui-même vide, qui devient le porteur de déterminations mathématiques ainsi que de formules mathématiques correspondantes [...] ». Et surtout : ibid., ~ 143, ~ 149 et ~ 150.

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clés de l'ontologie fondamentale exposée dans Sein und Zeit. Vorhanden est un tenne courant en allemand; il désigne ce qui est simplement présent là devant moi, «devant la main ». Le terme zuhanden, quant à lui, est forgé par Heidegger pour exprimer « ce qui tombe sous la main »12, «à la main» ou «à portée de la main ». En ce sens, il désigne l'étant qui apparatt en tant qu'outil servant à... quelque chose13,et qui, parce qu'il renvoie à l'ouvrage auquel il est destiné, n'est pas seulement présent devant moi comme un étant isolé. Afin de rendre en français la notion de « main» (Hand) sur laquelle sont forgés les deux termes, nous traduirons respectivement vorhanden et zuhanden par «(étant) sous-la-main» et « (étant) à-portée-de-la-main », adoptant en cela, à la suite d'Emmanuel Martineau, la suggestion de François Fédier qui est communément admise aujourd'hui. TI s'agit ici de parcourir, de l'intérieur, le chemin qui mène à cette distinction heideggerienne, en la réinscrivant dans le déploiement d'une même pensée. En effet, bien qu'ils soient fondamentaux, ces deux concepts sont trop souvent considérés comme le dernier mot de Heidegger en ce qui concerne la modalité d'être de l'étant intramondain. Nous verrons qu'ils ne constituent qu'un versant du problème, à condition toutefois d'affronter le fameux « tournant» de la pensée heideggerienne.

2. Clarifications chronologiques et textuelles
Le thème du «tournant» nous mène directement à la question de la chronologie et des textes. Résolument diachronique, notre
GREISCH J., Ontologie et temporalité. Esquisse d'une interprétation intégrale de Sein Wid Zeit, Paris, P.U.F., 1994, p. 132. Greisch évoque en note les traductions anglaises de zuhanden par « ready-to-hand» et de vorhanden par « presence-at-hand », id. 13FEICK H., Index zu Heideggers « Sein und Zeit », Tübingen, Niemeyer, 1991, p.120.
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approche évitera de se limiter à « Heidegger I» ou à «Heidegger II », mais s'efforcera, contre toute scission, d'accompagner le mouvement de sa pensée relative au concept de chose. En cela, notre entreprise n'est rien moins que conforme à l'auto-interprétation de Heidegger: «ce n'est qu'à partir de ce qui est pensé en I qu'est accessible ce qui est pensé en II, mais le I ne devient possible que s'il est contenu en II »14. Une telle formulation, il est vrai, reste obscure et a pu cautionner un « mélange» arbitraire des deux périodes. Pour notre part, nous nous efforcerons ici de ne pas expliquer purement et simplement l'une par l'autre, mais de saisir leur différence tout en retraçant le même mouvement qui les porte. Afin de fixer plus clairement le cadre chronologique de la présente étude, il nous faut préciser les textes qui en constitueront la matière. Nous centrerons l'interrogation sur les deux textes qui portent directement sur la chose, à savoir: Die Frage nach dem Ding: un texte regroupant une série de cours sur Kant prononcés à l'université de Fribourg durant le semestre d'hiver 1935-36 sous le titre Grundfragen der Metaphysik et publié en 1962 chez Niemeyerl5. « Das Ding»: l'une des quatre conférences qui étaient regroupées sous le titre Einblick in das was ist, prononcée pour la première fois à Brême le 1erdécembre 1949, reprise
14 Lettre à W. Richardson, dans RICHARDSON W., Heidegger. Trought phenomenology to Tought, La Haye, Nijhoff, 1963, p. XXIII (trad. 1. Lauxerois et C. Roëls, dans Questions III-IV, Paris, Gallimard, 1966, rééd. «tel)l, 2000, 348). f'5 Nous utilisons ici la troisième édition séparée de ce texte, revue et corrigée par Hermann Heidegger et publiée en 1987 chez Niemeyer (elle correspond au tome 41 de la Gesamtausgabe, désormais abrégée en Ga). En ce qui concerne la conférence Das Ding, c'est la nouvelle édition séparée de Vortrlige und Aufstitze, rééditée en 2000 chez Neske, qui servira ici de référence. La conférence est reprise en Ga 79, pp. 5-23.

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sans changement les 25 et 26 mars 1950 sur la «Colline Büh1er», et répétée, sous le titre « Über das Ding» et dans une version plus étendue, devant l'Académie bavaroise des Beaux-Arts le 6 juin 1950. Elle fut publiée en 1951, à partir de cette dernière version, dans le Jahrbuch de l'Académie, et rééditée en 1954, avec d'autres textes de Heidegger,dans
le recueil intitulé Vortréige und Auftéitze

.

Le projet présenté ici vise l'articulation de l'être et de la chose à partir de la lecture de ces deux textes. Cependant, il ne saurait être question d'extraire ceux-ci de l'ensemble des réflexions dans lequel ils s'inscrivent, sous peine de s'exposer à des mécompréhensions fondamentales. Leur étude exigera par conséquent la lecture de tout le corpus textuel qui les entoure, à commencer bien sûr par Sein und Zeit, dont la problématique n'a jamais été abandonnée par Heidegger. En outre, en ce qui concerne Sein und Zeit, on ne peut aujourd'hui, à la lumière des cours de Marbourg disponibles dans la Gesamtausgabe, restreindre cette problématique au seul livre qui porte ce nom. Il convient plutôt d'y voir, avec Jean Greisch, un « chantier» philosophique entamé en 1919 et s'étendant jusqu'en 1929. C'est donc toute la «décennie phénoménologique »16 de Heidegger que nous devrions considérer ici. Toutefois, dans les limites imposées par le présent travail, nous resserrerons notre recherche sur le Hauptwerk de 1927 et nous nous contenterons d'indiquer quelques traits de sa genèse. Nous verrons ainsi rapidement comment et dans quelle mesure le concept de «chose », employé dès les premiers cours de Fribourg et les

16

GREISCH J., Op. cit., p. 3; et id., «La 'tapisserie de la vie'... », dans

COURTINE J.-F. (éd.), Heidegger 1919-1929. De l'herméneutique de lafacticité à la métaphysique du Dasein, Paris, Vrin, 1996, p. 134. L'image du chantier était déjà utilisée dans RICŒUR P., Temps et récit, 1. m, Paris, Seuil, 1985, p. 115.

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et la question de la chose

Marburger Vorlesungen, se présente comme une « ouverture» à la question de la chose. Cette première partie, qui correspond, mutatis mutandis, à la pensée du « premier» Heidegger, nous pennettra ensuite, dans un second temps, d'envisager les textes Die Frage nach dem Ding et Das Ding en leur adjoignant, pour le premier, la célèbre conférence Der Ursprung des Kunstwerkes, et pour le second, de nombreuses notes tirées des conférences parallèles. Nous tenterons par là de suivre l'étrange mouvement décrit par Heidegger lui-même, selon lequel la pensée antérieure au tournant et celle qui lui est postérieure renvoient l'une à l'autre tout en étant irréductiblement différentes. Afin de mener à bien ce double parcours, c'est le cours de 1935-36 (Die Frage nach dem Ding) qui nous fournira un fil directeur. Il occupe en effet une position stratégique, qui, nous le verrons, semble coïncider avec le «tournant» 17. Bien plus: c'est en 1935 que surgit apparemment pour la première fois - et simultanément dans Der Ursprung des Kunstwerkes et dans les cours sur Kant - la question: « Qu'est-ce qu'une chose? ». Cette question nous guidera tout au long de notre progression, ou plutôt: c'est le questionnement lui-même qui sera notre fil directeur. Ce n'est en effet qu'à partir' des questions qui portent les textes heideggeriens que nous comprendrons véritablement ce qui se dit en eux. Dans son ouvrage précisément sous-titré Heidegger et la question, Derrida ne dit-il pas de ce dernier - avec prudence il est vrai: « il n'a presque jamais cessé, me semble-t-il, d'identifier le plus haut et le meilleur de la pensée avec la question, avec la décision, avec l'appel ou la garde de la question, cette 'piété' de la pensée» 18 ? Par ailleurs, en axant notre étude sur le
17Sur la chronologie du « tournant », cf infra, p. 107. 18 DERRIDA 1., De l'esprit. Heidegger et la question, Paris, Galilée, 1987, pp. 24-25, citant VuA, p. 40. Le « presque» qui marque l'hésitation de Derrida fait manifestement allusion à cette pensée fonnulée dans « Das Wesen der Sprache » :

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