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HEIDEGGER ET LA TERRE

De
202 pages
En se donnant pour tâche de penser la terre, Heidegger en révélera essentiellement sa dimension de retrait, sa secrète réserve, sa profondeur abyssale. Pour la première fois, la terre accède au statut d'une véritable dimension ontologique. En remontant vers une pensée plus originelle, Heidegger délivre la terre des représentations dominantes qui en occultaient l'essence profonde, et la situe dans une perspective plus haute et plus vaste : celle qu'ouvre la question fondamentale de l'être.
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HEIDEGGER ET LA TERRE

L'assise et le séjour

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Jean WALCH, Le Temps et la Durée, 2000. Michel COVIN, L 'homme de la rue. Essai sur la poétique baudelairienne, 2000. Tudor VIANU, L'esthétique, 2000. Didier MOULINIER, Dictionnaire de l'amitié, 2000. Alice PECHRIGGL, Corps transfigurés, tome I, 2000. Alice PECHRIGGL, Corps transfigurés, tome II, 2000. Michel FATTAL, Logos, pensée et vérité dans la philosophie grecque, 200 I. Ivan GOBRY, De la valeur, 2001 Eric PUISAIS (sous la direction de), Léger-Marie Deschamps, un philosophe entre Lumières et oubli, 200 I. Elodie MAILLIET, Kant entre désespoir et espérance, 2001. Ivan GOBRY, La personne, 2001. Jean-Louis BISCHOFF, Dialectique de la misère et de la grandeur chez Blaise Pascal, 2001. Pascal GAUDET, L'expérience kantienne de la pensée réflexion et architectonique dans la critique de la raison pure, 200 I. Mahamadé SAVADOGO, Philosophie et existence, 2001. Paul DUBOUCHET, De Montesquieu le moderne à Rousseau l'ancien, 2001. Jean-Philippe TESTEFORT, Du (bon) risque d'un enseignement philosophique en démocratie, 200 I.

Alain VUILLOT

HEIDEGGER ET LA TERRE
L'assise

et le sejour

,.

L'Harmattan 5.7. rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan 1026

Hargita 3 u.
Budapest

Hongrie

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava. 37 10214 Torino

ITALIE

@ L'Harmattan, 2001

ISBN: 2-7475-0674-6

"Peu auront su regarder la terre sur laquelle ils vivaient et la tutoyer en baissant les yeux."
René Char, Aromates chasseurs.

SOMMAIRE

Avant-Propos.:

11

Première partie TERRE ET ÊTRE

Chapitre I. Terre et Nature

.19

1. Le terrestre dans la nature 2. Terre et science 3. Le "sens de la terre"
Chapitre Il. Vers une ontologie de la terre 1. Terre et phusis 2. Terre et alèthéia

.. ... ... .. .19 27 40
...53 .53 .. ... ... .. ...60

Deuxième partie TERRE ET ART

Chapitre III. La matière de l'œuvre d'art
Chapitre IV. Le combat Terre-Monde

.

71

et l'essence de la vérité

...77

Chapitre V. La poésie et la dimension terrestre du langage

...97

Troisième partie TERRE ET HISTOIRE

Chapitre VI. Terre et habitation

. .. . . . . . . . . . . . . . .119

1. L'habitation et l'essence de l'homme 2. L'ekstase et le séjour..
Chapitre VII. La terre en temps de détresse

..119 .11

149

1. La terre et l'essence de la Technique 2. La terre de l'homme planétaire 3. L'arraisonnement de la terre
Chapitre VIII. L'envers secret de l'histoire

.. .. .. .. .. .149 ..160 ...167

.. . .. .. .. .. . . .. ..175

1. La permanence de l'immémoriaL 2. Conclusion: une ontologie non-historiale?

..175 ..185

Bibliographie analytique

..195

Index nominum..
Index rerum

.................. 201
203

10

A V ANT -PROPOS

Parce que l'homme est un être des lointains, l'immédiat est sans doute ce qui se dérobe le plus aisément à son regard et à sa pensée. Immémoriale et silencieuse, l'assise même de notre séjour ne participerait-t-elle pas de cet oubli? Quelle est cette dimension obscure et profondément retirée qui affleure à la lumière du monde? Peu nombreux sans doute auront été les penseurs pleinement attentifs à une telle question. Si elle n'est certes pas absente de la tradition, la terre y a toujours cependant occupé une place marginale sans jamais accéder à la dignité d'un objet philosophique. Ni totalement absente, ni pleinement présente, la terre occupe les marges du texte bi-millénaire de la métaphysique. Comment expliquer la permanence d'un tel statut sinon en le resituant précisément dans celle, plus large des catégories métaphysiques qui commandent d'un bout à l'autre l'histoire de la pensée occidentale? Nombreux en effet sont les concepts fondamentaux qui secrètement participent de cette terre archi-ancienne et omniprésente: la "nature", l' "espace", la "matière", le "sensible" voire le "fondement"... autant de philosophèmes découpés sur ce fond largement impensé, le plus souvent inexposé et pourtant toujours déjà présupposé. Si la terre a ainsi pu échapper durablement au regard philosophique, d'autres discours l'ont cependant interrogée et, dans une certaine mesure, mise en lumière. C'est d'abord le regard scientifique: géo-graphie, géo-mètrie, pédo-Iogie, topo-graphie... on ne compte plus les diverses ramifications d'un savoir attaché à dégager dans leur rationalité les divers mécanismes naturels propres à l'élément terrestre. C'est également le regard de l'artiste et spécialement du poète: de "la terre aux larges flancs" jadis chantée par Hésiode, jusqu'à cette terre natale célébrée par René Char. Semblable importance accordée au terrestre n'a été que tardivement le fait des philosophes: c'est essentiellement avec Nietzsche qu'une authentique pensée de la terre commence à se

Il

faire jour. Que l'auteur du Gai savoir se soit par ailleurs donné précisément pour tâche de subvertir les catégories de la métaphysique n'est nullement étranger à notre question. En renversant le platonisme - auquel est selon lui adossée toute l'histoire de la philosophie, Nietzsche met fin à l'opposition hiérarchique entre le haut et la bas, entre la terre informe et le ciel des idées. Souvenons nous de l'exhortation de Zarathoustra: "Je vous en conjure, mes frères, restez fidèLes à La terre, et ne croyez pas ceux qui vous parlent d'espérances supraterrestres". Parce qu'il n'y a qu'un seul monde et que son assise est l'afflux même de la vie, il nous faut retrouver le "sens de la terre". Cette redécouverte demeure cependant partielle: en célébrant la dimension dionysiaque de l'existence, Nietzsche pense la terre comme un jeu de forces latentes, un chaos primordial qui émerge dans la plénitude des affects et dans l'ivresse créatrice. En se donnant pour tâche de penser la terre, Heidegger en révélera un autre aspect tout aussi essentiel: sa dimension de retrait, sa secrète réserve, sa profondeur abyssale. Pour la première fois, la terre accède au statut d'une véritable dimension ontoLogique. En la nommant, Heidegger ne désigne pas simplement une réalité physique scientifiquement observable et moins encore un "icibas" dévolu aux mortels. De telles définitions sont insuffisantes car étroitement déterminées par les catégories historiques de la métaphysique. En remontant vers une pensée plus originelle, Heidegger délivre la terre des représentations dominantes qui en occultaient l'essence profonde, et la situe dans une perspective plus haute et plus vaste: celle qu'ouvre la question fondamentale de l'être. Ce que la terre est en son essence propre, cela ne saurait être saisi qu'à la lumière de la vérité de l'être, l'aLèthéïa, l'émergence de ce qui apparaît dans le mouvement même du retrait. Si la terre participe de cette vérité, c'est dans la mesure où elle est une Léthè,une dimension d'opacité et de secret. "La vérité est essentiellement terrestre" écrit Heidegger dans la première version de L'Origine de L'oeuvre d'art. Affirmation de prime abord surprenante et qui pourtant éclaire d'un jour radicalement nouveau tous les discours sur la terre tenus au cours de notre

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histoire par la métaphysique, par la religion et par la science. Ce n'est pas le moindre paradoxe de cette histoire que de rendre possible une authentique pensée de la terre à une époque qui par ailleurs s'emploie par tous les moyens de la technologie moderne à en dévaster la surface, à en défigurer les traits, à en épuiser les ressources. Les confins de l'histoire que dessine l'horizon d'un règne planétaire de la technique nous laisse devant une double possibilité: achever la ruine de la terre ou nous rendre enfin attentif à ce qu'elle est depuis toujours. Sans doute sont-elles appelées à co-exister tout en s'ignorant l'une l'autre. Parce que la frénésie de la pensée technicienne et l'écoute poétique et pensante habitent désormais un même monde, le péril de la terre est contemporain de son salut.

Quelques précisions enfin sur les sources utilisées et la méthode herméneutique suivie. La traduction française des oeuvres complètes de Heidegger, actuellement en cours, est à ce jour incomplète. De surcroît, les manuscrits de Heidegger n'ont pas encore été intégralement publiés dans l'édition allemande des Gesamtausgabe (éd.Klostermann). Malgré ces lacunes, le corpus des textes aujourd'hui disponibles livre le coeur de l'oeuvre et autorise une écoute fidèle de la pensée heideggérienne. D'autre part, parmi les textes cités en édition française, nous avons, par un retour au texte allemand, parfois modifié certaines traductions qui, par leur absence d'attention envers notre langue, prêtaient trop évidemment le flanc à la fameuse et regrettable critique d'un "jargon de l'authenticité". Enfin, parallèlement à la lente traduction de l'oeuvre complète aux éditions Gallimard, diverses publications en revues révèlent certains inédits dont l'importance n'est pas à négliger, particulièrement au regard de notre sujet. Nous pensons par exemple à la première version de ['Origine de l'oeuvre d'art, publiée dans la revue Conférence (n04, printemps 1997), à la série d'aphorismes et au texte autobiographique intitulé Pourquoi nous restons en province publiés dans le numéro du Magasine littéraire consacré à Heidegger (octobre

13

1986) , ou encore, sous forme de publications ponctuelles, un texte comme Séjours (éditions du Rocher, 1992), sorte de journal de voyage tenu par le penseur au cours d'une croisière en Grèce.

La présence du champ lexical relatif au "terrestre" dans l'oeuvre heideggerien est omniprésente et cependant disséminée dans des textes aux statuts fort divers: méditations sur l'art, lectures de grandes oeuvres de la tradition philosophique, commentaires de poèmes, textes autobiographiques, courtes notations aphoristiques... Cependant, une lecture attentive permet de saisir la cohérence, la profonde unité qui, sur près d'un demi-siècle, marque la pensée heideggerienne de la terre. Assurément celle-ci traverse et sous-tend toute l'oeuvre'. Dans une perspective diachronique, il apparaît que si la terre occupe une place relativement discrète au début de l'oeuvre, le thème ne cesse de s'amplifier et de s'élaborer au fil des années. Il n'est pas excessif de dire que la terre est un thème central dans les ultimes textes du penseur. Sans que ce projet soit explicitement théorisé, il apparaît à l'analyse que Heidegger a accompli une véritable déconstruction de la conception moderne de la terre, conception caractérisée par l'oubli de sa dimension ontologique, sa réduction à un objet de science mais aussi à un fond techniquement exploitable. La terre se voit repensée à l'aune d'une expérience plus originelle dont la mise au jour exige un "retour amont" à la parole grecque: terre et phusis, terre et alèthéia... telles sont les problématiques que nous rencontrerons. Mais parce que le commencement grec n'a pas lui-même pensé l'origine dans toute sa radicalité, Heidegger tente de ménager une sortie hors de la tradition en déployant une ontologie à la fois nouvelle par son vocabulaire et fidèle à l'originelle dimension de l'être: terre et Dasein, terre et Ereignis, terre et Geviert... tel est l'autre ensemble de questions qu'il nous faudra élucider.

'A l'exception peut-être de Sein und Zeit et des premiers écrits. 14

Nous nous sommes efforcés de laisser parler les textes euxmêmes tout en en dégageant et en rendant manifeste l'unité parfois implicite qui les sous-tend. Il importait également de cerner le contours des diverses problématiques dans lesquelles le "terrestre" prenait place, enfin - et modestement - d'en exploiter les réserves de' sens, d'en prolonger parfois les lignes de fuite. En dernière analyse, trois directions rayonnent dans l'oeuvre à partir de la notion de terre: terre et être, terre et art, terre et histoire. Tel sera donc le plan que nous suivrons dans l'exploration du corpus. Il convient ici de préciser qu'en vertu de la nature même de la démarche heideggerienne, ce parcours exigeait la référence constante à d'autres horizons textuels: les oeuvres de Holderlin, de Trakl, de Rilke mais aussi de Jünger, de Char... Enfin, nous tenons ici à marquer notre dette à l'égard du seul ouvrage qui, parmi l'abondante littérature consacrée de nos jours à Heidegger, a été centré sur notre thème. La lecture du Chant de la terre (Michel Haar, Editions de l'Herne, 1987) nous a convaincu de la nécessité d'approfondir la question du "terrestre" dans l'oeuvre de Heidegger, d'en dégager à notre tour les méandres et les confins.

15

PREMIÈRE PARTIE

TERRE ET ÊTRE

17

Chapitre l

Terre et nature

1. Le terrestre dans la nature

Si la méditation heideggerienne n'a que tardivement donné à la terre une place sinon centrale, du moins décisive, c'est en grande partie en raison du statut accordé à la nature dans l'analytique du Dasein développée dans Etre et Temps. C'est en effet seulement à partir du Tournant des années 30 qu'une
réflexion sur la nature est véritablement déployée

- et

ce à travers

deux notions élaborées sur la base d'une déconstruction des diverses métaphysiques de la nature propres à la tradition occidentale: d'une part une réinterprétation de la phusis développée dans le cadre de la lecture d'Héraclite, d'autre part une pensée nouvelle de la terre, articulée sur une double critique de la conception romantique et de la conception scientifique de la nature. Il n'est pas excessif de parler d'un oubli inaugural de la terre dans le chemin de pensée heideggerien. TIest significatif à cet égard que le terme de terre (Erde) n'apparaît pas dans Sein und Zeit: la terre n'est qu'un élément de cet ensemble d'étants regroupés sous le terme de "nature" - lequel ne désigne à son tour qu'une région du monde constitué par l'ouverture ontologique du Dasein. C'est dire que dans Sein und Zeit le concept de nature (et a fortiori celui de terre) est un concept dérivé: nulle ontologie fondamentale ne peut être bâtie sur la base d'un quelconque

19

"principe naturel". En outre, alors qu'après le Tournant la notion de terre prendra une importance au moins égale à celle du monde (Cf. notre deuxième partie - "Terre et art"), c'est le monde qui dans l'ouvrage de 1927 englobe et détermine l'essence de la terre. Tout ce que nous pourrons jamais dire, penser, éprouver des phénomènes dits "naturels" se situe nécessairement à l'intérieur du monde. Par "monde" il faut entendre non pas la totalité objective, ontique, des phénomènes accessibles à l'observation scientifique, mais l'ensemble des relations possibles avec les choses disponibles, d'usage courant qui nous entourent. Au sens existential, il signifie le réseau de "destinations", de "en vue de..." qui relie les uns aux autres les objets d'usage courant pour un être-là particulier. Le monde est donc l'horizon de compréhension non théorique, mais pratique, quotidien, des étants disponibles à quelque usage. Ainsi la totalité des phénomènes dits "naturels" doivent pouvoir se traduire en termes de monde - soit celui de l'expérience quotidienne, soit celui, dérivé du premier, d'une science comme la géologie. Si tout étant de la nature que rencontre l'homme est intramondain, c'est dans la mesure où la notion de nature est réduite ici à une variété de l'étant-disponible: la terre est une surface à cultiver, le feu une énergie à consommer etc... Au regard du Dasein, "la forêt est une réserve de bois, la montagne une carrière de pierre, la rivière une force hydraulique, le vent "gonfle les voiles". En même temps que se découvre le "monde environnant" s'offre une nature par lui découverte"2. La première notion de la nature, mi subsistante, mi disponible, se ramène donc au support ou à l'élément constituant d'un outil au sens le plus large. Elle n'est pas séparable de lui. L'outil est comme la forme dont la nature serait la matière en attente. Cette nature est donc ici entièrement instrumentalisée. C'est relativement à l'être-au-monde propre au Dasein que la nature est toute entière définie. "Dans les chemins, routes, ponts, constructions, la nature se trouve découverte dans une orientation

2Être et temps, p.94

20

déterminée par la préoccupation. "3 Loin de fonder le monde, la nature dérive indirectement de cette expérience de la disponibilité pratique des choses qui constitue la structure primordiale du monde: "La nature est elle-même un étant rencontré à l'intérieur du monde"4. "Le phénomène de la "nature" au sens du concept romantique de la nature n'est saisissable ontologique ment qu'à partir du concept de monde"s. "La nature... est un cas-limite de l'être de l'étant intramondain disponible"6. Elle n'est accessible que dans un monde, celui du Dasein. Toute métaphysique de la nature comme substance primordiale apparaît comme un oubli de l'être du monde et de l'être-au-monde. Le concept d'une "pure nature" présente de façon indépendante comme un être-subsistant (Vorhandenheit) est dérivé, par privation de la compréhension antécédente de l'être-disponible (Zuhandenheit) à savoir l'être des instruments, outils, ou objets quotidiens. Tout concept de la nature comme en-soi autonome aussi bien en physique, chimie, biologie que dans la métaphysique, par exemple celle de la substance étendue tout concept de ce genre présuppose une "démondanéisation" du monde. La présence prétendue immédiate de la nature est en fait le résultat d'une abstraction. Elle apparaît "en faisant abstraction en elle de l'être qui se présente sous le mode de l'être disponible. "7 Ainsi la science n'accède au concept d'un "pur" étant subsistant que par la mise à l'écart de la compréhension quotidienne de l'ustensilité. De même c'est seulement lorsque l'outil est soudain inutilisable que la matière naturelle qui le constitue se révèle comme telle - la terre du pot brisé, la terre du mur en ruine... Ce primat originaire du monde sur la naturalité de l'étant, si massivement formulé dans Etre et Temps, va pourtant s'infléchir

-

3Ibid, p.107 4Ibid, p.99 sIbid. p.lO! 6Ibid. 7Ibid, p.95

2!

jusqu'à se renverser: la redécouverte de la terre va conduire Heidegger à relativiser, à localiser la notion de "monde". Car celui-ci n'est pas le tout de l'étant: son assise, son fond obscur renvoient à un envers secret dont la spécificité interdit toute réduction à l'espace ontique du monde. Cette dimension terrestre - qui se révélera essentiellement dans la matérialité de l'œuvre
d'artS et dans l'habitation du Dasein9

- n'est

plus dès lors l'effet

d'une dérivation ou d'une abstraction opérée à partir de cet horizon d'étants disponibles que désignait initialement le terme de monde. Non seulement la terre est irréductible au monde, mais elle est plus radicalement encore irréductible à un simple étant. Dire que la terre n'est pas fondamentalement un étant, c'est lui conférer le statut d'une dimension ontologique propre. La déconstruction heideggerienne de la notion de terre semble toute entière orientée vers l'ouverture d'une perspective inédite sur l'être: le rapport monde/être se doublerait secrètement d'un rapport terre/être oublié par la tradition philosophique jusqu'à Etre et temps compris. La redécouverte de la terre comme dimension ontologique propre s'opère alors en deux temps: la terre est resituée dans une compréhension non-métaphysique de
la physis au terme d'une déconstruction de la notion

- classique

et

romantique - de nature. La terre est alors, avec la physis toute entière, renvoyée à une dimension plus originelle - la vérité de
l'être comme dé-couvrement de l'étant (a-léthéia).

Que la terre ne soit pas un simple étant parmi les étants est attesté par l'étude faite par Heidegger du rapport entre la terre et la nature. A l'évidence le rapport de la première à la seconde n'est nullement, après le Tournant des années 30, réductible au rapport de la partie au tout. Penser la terre, ce n'est pas analyser en géologue ou en géo-graphe un certain élément physique présent
SSur le rapport entre terre et art, cf. la deuxième partie de la présente étude. 9Sur la terre comme enracinement et séjour du Dasein, cf. la troisième partie, "Terre et histoire ".

22