Histoire de la philosophie africaine

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Parce que mal connue dans les universités occidentales et dans celles d'Afrique, la philosophie africaine gagne à être questionnée et examinée minutieusement. C'est ainsi que la nécessité de l'élaboration d'une histoire de la philosophie est devenue impérieuse. Ainsi le Livre I jette-t-il les bases d'une histoire de la philosophie ancienne, tandis que le Livre II s'est donné pour tâche la constitution d'une histoire de la philosophie africaine moderne et contemporaine (1945-1990). Le Livre III étudie les grands courants de pensée ainsi que les principaux ouvrages de cette philosophie. Le Livre IV, qui achève le programme, examinera pour sa part le travail le plus récent et sans doute le plus ambitieux de cette philosophie, qui s'est effectué de 1990 à nos jours.
Publié le : lundi 1 janvier 2007
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EAN13 : 9782336278216
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HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE AFRICAINE

LIVRE I

Le berceau égyptien de la philosophie

Collection Recherche et Pédagogie dirigée par Grégoire Biyogo

Cette collection entend promouvoir la recherche dans les lettres et sciences humaines, en priorité en Afrique, en insistant sur le «retour au texte », en vue de produire des analyses d'intérêt pédagogique. Elle tente ainsi un nouveau partage entre deux grandes orientations souvent demeurées sans médiation; en valorisant l'examen interne et patient des textes. Le dessein de cette collection est donc d'accueillir des manuscrits originaux pour la publication des ouvrages attentifs aussi bien au contrôle des connaissances qu'à la clarté de leur
exposition, pour fournir aux universités africaines - et à celles d'ailleurs - comme aux grandes Ecoles un ensemble de

travaux de références.

Grégoire BIYOGO

HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE AFRICAINE

LIVRE I

Le berceau égyptien de la philosophie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

ItaUa

L'Harmattan

Burkina Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

1053 Budapest

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

www.librairiehannattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo .fr (Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01834-3 EAN:9782296018341

DEDICACES

Il m'agrée de dédier cette thèse qui entend écrire la première histoire de la philosophie africaine à Diogène Laërce, l'un des pères de l'histoire de la philosophie. Nous lui devons une œuvre croustillante, étonnante et irremplaçable dans son genre, Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres1. Je pense aussi au philosophe béninois, Paulin Hountondji, agrégé et professeur de philosophie, normalien de la rue d'Ulm, spécialiste de Husserl, qui a eu le mérite - à côté des philosophes camerounais Marcien Towa et Fabien Eboussi Boulaga - de donner des bases rigoureuses aux recherches sur la philosophie africaine en mettant cette pensée à l'épreuve de la critique et en lui redonnant une définition formelle, une méthodologie exigeante et une critique politique féconde. Et cela, contre la conception dilatée et inflationniste que la notion de philosophie avait alors et qui lui était ruineuse. Son ouvrage, Sur "la philosophie africaine,,2 trace un tournant - au sens heideggérien - dans ce discours, par le caractère inaugural de sa critique.

1. Laërce (Diogène), Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, trad. française établie par Robert GenailIe, Paris, GarnierFlammarion, 1965. 2. Hountondji (Paulin), Sur "la philosophie africaine". Critique de l'ethnophilosophie, Paris, François Maspéro, Coll. " Textes à l'appui", 1976, Rééd. Yaoundé, Clé, 1980.

AVANT-PROPOS

"

TI

est de bonne méthode, en philosophie comme ailleurs, de
sur les termes, et de défmir dès l'abord ce

chercher à s'entendre ,,3 dont on parle.

question, en début de débat. Nous ne voulons pas renoncer à ,,4 cette pratique. Nous allons parler de la philosophie africaine...

" Les philosophes ont coutume de préciser ce dont il est

3 Grillo (Eric), La philosophie du langage, Paris, Seuil, 1977, p. 4. 4 Kwasi Wiredu, "L'ancrage de la pensée africaine et ses conditions de dialogue interculturel" in Pour une pensée africaine émancipatrice, Paris, l'Harmattan, 2004, p. 49.

Dans le demi-silence et la retraite, libéré de mes charges pédagogiques, à la faveur d'un voyage d'études que m'avait accordé l'Etat gabonais pour présenter une Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) en France, j'ai consacré le restant de mon séjour à mettre en chantier un tout autre projet de recherche: mener jusqu'à son terme une dissertation en quatre livres qui donnerait naissance à un discours: l'histoire de la philosophie africaine. Parce que mal connue dans les universités occidentales et dans celles d'Afrique, la philosophie africaine gagne à être questionnée et examinée minutieusement à l'appui des œuvres, des travaux critiques et des thèses. Il m'a fallu en élaborer l'histoire générale pour la sortir de son isolement, de sa posture muette et pour en faciliter aussi bien la lecture et la réception que l'enseignement et la recherche dans les lycées et les universités. En effet, cette philosophie devait être étudiée en reconstituant les séquences qui la ponctuent et le mouvement dynamique qu'il opère. J'ai effectué ce travail en France où plusieurs philosophes africains ont été formés et où l'on trouve quelques titres, dans les librairies et les bibliothèques comme en rencontrant directement les auteurs eux-mêmes. Le fait frappant ici est en effet la rareté des livres, des éditions et des revues fiables, l'absence de circulation des textes, des thèses; absence aussi d'un enseignement de cette philosophie et de ses travaux qui puissent rendre compte globalement des différents courants, ses difficultés ou ses avancées de plus en plus importantes. Tenu en haleine par les controverses vieilles de plusieurs milliers d'années et devenues soudain les nôtres comme celles de notre avenir, je me suis aperçu que ce dont avait le plus besoin la pensée africaine

aujourd'hui, c'était une Histoire de la philosophie. Inaugurale, cette discipline est d'abord une initiation à la philosophie, et par un certain côté, une invitation à mettre ensemble philosophie et science. Ce discours invite ensuite à lire et à relire patiemment les grandes . œuvres et les courants philosophiques, à la lumière des révolutions scientifiques, organisant graduellement ce paysage d'apparence épars, qui compte aujourd'hui des centaines de titres et au moins une centaine de philosophes, qui ont entrouvert des horizons encore inassignables. En posant le problème de la relocalisation du berceau égyptien de la philosophie, l'histoire de la philosophie en vient à revisiter le problème du commencement de la philosophie en mettant sans cesse ce commencement en question. Et il n'est pas jusqu'à cette interrogation qui ne provoque une espèce d'ébranlement, d'abord par sa capacité d'élucider la Nuit du commencement, ensuite par sa puissance de renversement des vérités établies. Il faut alors consentir à tout recommencer, à regarder autrement ce que, sa vie durant, on aurait regardé comme des données définitives, des vérités absolues tandis qu'elles étaient susceptibles d'erreur, de fausseté. Par la découverte de ce caractère aléatoire, cette histoire invite à abandonner les positions immuables, les thèses involutives, les théories convaincues à l'avance de leur caractère infaillible, infalsifiable. Les positions d'école. En se débarrassant de tels accommodements, la recherche philosophique s'inscrit dans l'horizon de la tolérance et de la solidarité ouvert par Richard Rorty5,
5 Rorty (Richard), Science et solidarité, la vérité sans le pouvoir, trade Jean-Pierre, Cometti, Paris, L'Eclat, 1990

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et que j'ai repensé dans cette recherche. L'histoire de la philosophie interroge avant tout le problème des origines de la philosophie elle-même. Et toute tentative d'élaboration de ce discours sans commencer par là, porte un manque, un oubli coupable, un non-dit. Au commencement donc, l'histoire de la philosophie rencontre sa première interrogation, celle matinale de sa propre origine. Elle ne doit pas seulement commencer par elle, mais elle doit encore y demeurer, y séjourner durablement, en écoutant la philosophie elle-même se la poser, l'esquiver, la surseoir ou même l'annexer à des opérations qui lui seraient extérieures. Pourtant, cette question du lieu antérieur de son apparition est autrement plus importante, qui invite à comprendre le sens de ce commencement lui-même et de ses innombrables recommencements. La philosophie est-elle née chez les Ethiopiens, les Egyptiens ou les Grecs? L'histoire de la philosophie invite à revenir sans cesse à son origine, comme une tâche urgente et nécessaire, pour tenter, à bien regarder, de comprendre ce que philosopher veut dire en son commencement et pour espérer l'entendre dans l'histoire de ses multiples recommencements. C'est ce programme que je me suis employé à tenir dans le Livre premier de cette recherche, pour en ressaisir l'universalité alléguée, manquée, occultée, visée ou même réinventée. Les trois autres Livres se proposeront, après avoir débrouillé le problème originel de l'histoire de la philosophie - celui de la détermination de l'origine historique de la philosophie - aujourd'hui tombée dans l'oubli, pour parler comme l'auteur de Etre et temps, d'écrire une histoire philosophique moderne et contemporaine, à l'appui du travail imperceptible mais important qui se fait en Il

Afrique au moins depuis soixante (60) ans (19452005). Affrontant ses propres apories, ses contradictions, menacée d'exténuation et gagnée par la paresse du fait du ressassement de ses querelles, sans possibilité d'un arbitrage rigoureux ni d'une réévaluation pertinente de ses arguments, cette philosophie devait aboutir, à la faveur de l'émergence d'une nouvelle génération de philosophes, à une révolution silencieuse que seule l'histoire de la philosophie pouvait élucider, laisser voir et évaluer. Ainsi, en son sein, des réformes de la pensée se sont produites. D'abord, celle de l'école de l'ontologie qui va renverser le précepte hégélianisant stipulant que la philosophie n'existait pas hors du mouvement historique de l'Esprit qui excluait alors l'Afrique et le monde non-européen. Hypostase aussi du premier Lévy-Bruhl, celui d'avant les Carnets. Ensuite, celle de la fondation de la modernité qui entend faire abandonner les descriptions erronées sur la notion de philosophie, ses objets, ses méthodes, et ses fins jugée dilatées, extensives. La troisième génération de philosophes africains, prenant acte des controverses qui secouaient cette philosophie, et se situant à l'horizon de la postmodemité, de la critique et de la déconstruction derrridienne, va instruire une autre controverse, celle de l'équivocité qu'il y aurait à revendiquer sans précaution ni distance critique le projet de la modernité philosophique d'Occident: la libération de la subjectivité et la domestication de la nature par une techno-science devenue dominatrice, avec le risque de l'unilatéralité de la ratio et la mondialisation unilinéaire du projet de développement...

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Pour reconstruire les séquences de ces grandes controverses, en lisant les œuvres et pour reconstituer ses différentes écoles, ou plutôt ses différents courants de pensée, ses types de critiques, ses thèmes, ses méthodes, ses enjeux et ses perspectives; et pour évaluer somme toute la portée de cette aventure philosophique, qui compte aujourd'hui un corpus exhaustif, la nécessité de l'élaboration d'une histoire de la philosophie était devenue impérieuse. Ainsi, le Livre I jette-t-illes bases d'une histoire de la philosophie ancienne, tandis que le Livre II s'est donné pour tâche la constitution d'une histoire de la philosophie africaine moderne et contemporaine (1945-1990). Le Livre III étudie les grands courants de pensée ainsi que les principaux ouvrages de cette philosophie. Le Livre IV, qui achève le programme, examinera pour sa part le travail le plus récent et sans doute le plus ambitieux de cette philosophie, qui s'est effectué de 1990 à nos jours. Il est donc utile, à l'aube de cette recherche, de circonscrire les deux grands axes qui la traversent et lui confèrent cohérence et complexité. D'abord la nécessité de l'abandon par la philosophie africaine - et plus généralement par la pensée moderne - de son obsession pour les unilatéralités sous toutes leurs
formes

-

qui tétanise

encore ses traditions

et ses

options les plus récurrentes. Ensuite, l'abandon de l'illusion qui amènerait encore certains philosophes et hommes de science à défendre des vérités qui se sont avérées scientifiquement déjugées ou leur croyance à l'adéquation de la science et de la réalité qu'elle décrit, au mythe de l'exactitude de la vérité... J'ai simplement voulu ressaisir, lorsqu'il était encore temps, l'essentiel de cette pensée, qui était 13

menacé de toutes fonnes d'oubli, de péril, d'intolérance, de précarité, de bavardage et d'appauvrissement. .. Et cela, d'autant que nous sommes en présence de deux oublis. D'abord celui qui s'inscrit dans la tradition philosophique récente: l'oubli du problème millénaire de la résolution du berceau de la philosophie, entendu ici comme la première préoccupation de l'histoire de la philosophie. Ensuite, l'oubli de l'histoire de la philosophie - ce discours érudit, savant, lent et subtil - dans la pensée moderne, qui a été reléguée à un domaine incertain, ancien, sans lien direct avec les Temps actuels. Sans ressort avec l'urgence de l'instant. Mais, mesurait-on seulement le danger qu'il y avait à maintenir inquestionnés ces deux oublis contemporains tenaces et périlleux? La question de ces deux altérations troublantes est donc restée jusqu'ici sans réponse, qui reste en attente d'une réponse excédant tout ce qui en a été dit. L'histoire de la philosophie est donc restée brisée, inachevée dans son traitement et son évolution. C'est qu'elle demandait à la philosophie d'aujourd'hui la puissance de se frayer de nouveaux chemins, de nouveaux horizons de pensée, avec l'écho enrichissant qu'y trouvent d'abord la science moderne, puis l'épistémologie, le politique, l'histoire, la langue, le style, le poético-musical, l'économie-monde. Aussi voudrais-je maintenant, au tenne de cet Avant-propos, aller plus avant dans l'élucidation du projet, en lui donnant une plus grande lisibilité, un plus grand pouvoir d'élucidation à travers des Préalables.

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PRELIMINAIRES 1. Objet Consigner des Préliminaires dans une recherche qui entend donner naissance à un discours, ici l'histoire de la philosophie africaine, est nécessaire au moins pour deux raisons. D'abord pour rendre compte des origines lointaines de la question traitée avec un détour historique que n'autoriserait pas toujours la partie consacrée à l'analyse en tant que telle, du fait de sa grande concentration sur l'objet lui-même. Ensuite, pour souligner l'intérêt philosophique du sujet, son étonnante actualité et ses nouveaux enjeux. A moins que les Préliminaires n'examinent de manière oblique le sujet, à la manière des Préfaces de Jorge Luis Borges, qui constituent "une forme latérale de la critique,,6, un abord intransitif de la question. Le programme de ces Préliminaires délimite l'objet des quatre principaux Livres de cette recherche, dont la fin est d'élaborer une Histoire de la philosophie africaine, un nouveau questionnement au sein de cette discipline, en jetant les bases d'une orientation épistémologique de ce discours. Cette recherche s'organisera ainsi autour de trois Livres, dont le premier, prudent, pose les bases méthodologiques et théoriques d'une introduction à l'histoire de la philosophie africaine ancienne, à travers l'examen du problème du berceau égyptien de la philosophie. Le second porte sur l'histoire de la philosophie africaine moderne et contemporaine, le
6Borges (Jorge Luis), Livre des préfaces, suivi de d'autobiographie, Paris, Gallimard, Coll. " Folio", 1980, p. 13. Essai

troisième présente les grandes pensées et les ouvrages de cette pensée, lorsque le quatrième s'arrête sur les développements les plus récents de cette philosophie, à travers la naissance du relativisme postmodeme et du néo-pragmatisme. Ce premier Livre va examiner le problème de l'origine de la philosophie, conformément à toute histoire de la philosophie qui, avant d'attaquer ses différents objets, est tenue de répondre à cette question cruciale qui fonctionne comme son dai"mon, l'obligeant à emprunter de nouvelles voies, à des réajustements incessants, voire à des rectifications. Cette question inaugurale mérite en effet d'être soulevée, en n'y laissant subsister aucune opacité, qu'il s'agisse des circonstances de la naissance de la philosophie, des lieux, des textes et des noms des précurseurs de ce discours. La thèse défendue ici est celle du berceau égypto-nubien de la philosophie, qui a été déjà soutenue par les premiers penseurs grecs, et par les pères fondateurs de l'histoire de la philosophie. Eudème a rapporté que Thalès de Milet a rapporté les mathématiques d'Egypte. Témoignage confirmé par Hérodote, Diogène Laërce, Aétius, Plutarque, Proclus, Flavius Joseph, Simplicius et Platon. Ainsi de Pythagore de Samos, dont le voyage égyptien est confirmé par Isocrate, Jamblique, Ammien Marcellin, Porphyre et Plutarque. Il en serait de même de Démocrite d'Abdère, selon les dires de Démotrios et d'Antisthène. Et d'Eudoxe de Cnide, à en croire Platon qui y était lui-même avec lui. Strabon atteste ce
voyage. . ~

Un commerce important a en effet existé entre l'Egypte et la Grèce, notamment par des routes fructueuses de la Crète et par voie maritime. Le développement de la civilisation urbaine et l'essor 16

maritime caractérisaient alors l'Asie Mineure, notamment l'Ionie et la Mer Egée. Peuplées de Phéniciens, d'Achéens, de Cariens, les villes d'Ionie vont connaître un renouveau. Les villes de Milet, Priène, Samos, Colophon, Téos, Clazomènes, Erythrée constituent une fédération ionienne au 9 è siècle. C'est l'apogée de Milet, grande métropole commerciale qui, dès le VIII è siècle possède 90 comptoirs dans la Mer Noire, dont ceux de Sinope, réputée être une ville d'armateurs et Trébizonde comme entrepôt du fer de Causasse. Milet deviendra ainsi la porte de l'Asie Mineure comme Ephèse son centre financier:
" Tout naturellement, Milet renoua avec les villes du Delta égyptien. Elle installa un comptoir sur la bouche bolbitique du Nil où les Grecs allaient se faire les courtiers de Saïs, en passe de devenir l'un des principaux ports d'Egypte. Milet devenait ainsi l'un des points essentiels du commerce international. Trois routes d'importance capitale s'y rejoignaient, qui gagnaient la Mer Noire par l'Hellespont, l'Egypte par Rhodes et Chypre, l'Occident par Eubée et Corinthe. Les peuples qui participaient à ce grand mouvement maritime, Egyptiens, Phéniciens, Etrusques, Ioniens, Achéens et Cariens, évoluaient parallèlement sous l'influence des mêmes conditions économiques. Leurs civilisations, tout naturellement s'interpénétrèrent. Leurs religions agraires subirent l'influence

dominante du culte osirien...

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Le grand intérêt de cette recherche est de produire une nouvelle documentation permettant d'enrichir les discussions sur le problème des origines de la philosophie. Cette recherche repose sur l'orientation historique que les premiers penseurs ioniens lui avaient
7 Pirenne (Jacques), Les grands courants de l'histoire universelle

L Des

origines à l'Islam, Paris, édit de La Baconnière (Suisse)/édit Albin Michel, 1944, 517 p., pp. 99-100. 17

Neuchâtel

donnée. D'autant que la question est essentielle de comprendre les circonstances de la naissance de la philosophie grecque, du fait du commerce fructueux entre les Cités ioniennes et l'Egypte, entre les 7 è et 6 è siècles avant notre ère. Or, et c'est ce que je m'emploierai à démontrer, cette naissance ne survient pas ex nihilo, mais est le produit d'un mouvement de circulation d'idées, de philosophes et de pèlerins, allant, du moins à en croire les historiens, de la Grèce vers l'Egypte. Le fait historique nouveau est que c'est sous Amasis, réformateur et mathématicien égyptien, que naît le mouvement démocratique et d'ouverture économique favorisant la fascination de l'Egypte, et plus encore le commerce entre l'Egypte et les autres pays, notamment la Grèce:
"Sous le règne d'Amasis (568-525), l'Egypte connut une énorme prospérité. Ce roi intronisé par la révolution fut à la fois un grand réformateur social et un habile politique. La première question à trancher était celle des rapports entre Grecs et Egyptiens. Amasis rassembla tous les Grecs dans la ville de Naucratis, près du port de Pharos, jadis créé pour les Egéens et où les Milésiens avaient déjà installé un comptoir. Les Grecs, parmi lesquels dominaient les Ioniens, obtinrent le droit de s'y gouverner suivant leurs institutions nationales, tout en payant l'impôt au pharaon. Naucratis devint rapidement un des principaux ports de la Méditerranée. Les Grecs y entrèrent en contact avec le commerce de l'Arabie et des Indes. Ville grecque d'affaires et de plaisir, située en pleine Egypte, Naucratis fut un des points de rencontre les plus importants des deux grandes civilisations méditerranéennes. Par Naucratis, Amasis intégrait l'Egypte à l'économie grecque. TI s'affirmait d'ailleurs comme un ami des Grecs; envoyait sa statue à Sparte, à Rhodes, ; épousait une princesse grecque de Cyrène; prenait pied à Chypre où il

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s'érigeait en protecteur des petits roitelets grecs contre les ,,8 colonies phéniciennes, leurs rivales. . .

Son enjeu est de comprendre ce qui s'est passé au cours de ces voyages, de tenter une synthèse rigoureuse de l'état de la question et de contribuer à renouveler profondément cette affaire, précisément pour élucider les causes du développement et de l'institutionnalisation de la philosophie face aux sciences. Autant le signaler d'ores et déjà, le Livre I va longuement s'y arrêter, non sans révéler quelque opacité dans le traitement traditionnel de la question examinée, source d'erreurs constantes, appelant à leur critique comme à leur abandon. Cette histoire de la philosophie invite à un nouvel esprit scientifique, fondé sur l'abandon des hypothèses invalidées et sur l'élaboration d'une vérité sans le pouvoir, en vue de la conquête de la solidarité par la science, selon la perspective de Richard Rorty9. Et de la facilitation d'une écriture planétaire de la philosophie, avec la variation de ses objets, sa différence, son altérité, et l'universalité de ses méthodes. 2. Le problème ancien de l'histoire de la philosophie L'histoire de la philosophie témoigne d'un silence ancien et lancinant depuis sa naissance sur l'origine de la philosophie. Question majeure que celle de savoir ce qu'il en est de la naissance de la philosophie. Y a-t-on répondu avec clarté depuis? Rien n'est moins sûr. En
8. Pirenne (Jacques), Les grands courants de l'histoire universelle L Des origines à l'Islam, op. citap. 124. 9. Rorty (Richard), Science et solidarité, la vérité sans le pouvoir, op. cit. 19

effet, il n'y a aucune preuve que ce problème ait jamais été résolu. Bien au contraire, hésite-t-on, aujourd'hui encore, à considérer que la philosophie soit née en Orient, en Egypte ou plutôt en Grèce. La position dominante, celle qui est officiellement validée et enseignée, depuis un peu plus de 25 siècles, fait accroire que la philosophie est grecque, et que celle-ci, pour se constituer en tant que telle, se serait séparée radicalement d'avec les influences qu'elle avait subies d'Orient, disons d'Egypte ; Egypte qui, elle-même, passe pour avoir accueilli, formé à la philosophie, aux mathématiques, à l'astronomie, à l'architecture et à la théologie, ceux qui allaient devenir par la suite les premiers penseurs d'Asie Mineure, en Ionie. Et dont la réforme est indiscutablement digne de l'admiration qu'on en a et en laquelle l'Occident rattache sa véritable origine. Mais a-t-on poussé plus avant l'enquête pour y voir clair? Tel est le nœud de cette recherche, son origine comme son intérêt. A différer plus longtemps l'examen de cette question, à l'abandonner dans l'indétermination, on laisserait planer une ambiguïté qui est loin d'être un détail, mais un problème qui entacherait le destin même de cette discipline, l'ensemble de ses développements et de ses orientations qui s'en ressentiraient inéluctablement dans la façon dont elle traite et résout ses questions, le choix des corpus, des
définitions. ..

En cela, se dérober à la discussion sur les origines de la philosophie, ou laisser la discussion se perdre en conjectures, n'est-ce pas créer une ambiguïté dans l'objet comme dans la définition mêmes de l'histoire de la philosophie? L'équivoque qui ainsi subsiste quant à sa définition et à son objet n'empêche-t-elle pas de se
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faire une idée précise et ferme de la discipline ellemême? D'autant que son objet est l'identification des écoles, des courants et de pensée des philosophes, voire leur vie - à la manière de Diogène Laërce - leurs œuvres et leurs concepts, depuis la naissance de la discipline jusqu'à nos jours. Or, pour pouvoir apprécier objectivement l'évolution et les révolutions survenues au sein du discours philosophique, faut-il partir de cette origine de plus en plus problématique et introuvable? Car la philosophie grecque, comme on le montrera, a expérimenté le recommencement radical de cette histoire, en la laïcisant et en la portant au terme d'une rupture d'avec l'ordre mythologico-religieux. Mais l'Egypte en marque l'origine, avec l'émergence des premiers corpus philosophiques, mathématiques et astronomiques. Mais n'est-elle pas aussi à l'origine de la philosophie? On le voit, cette discussion emporte le destin sémantique de la notion même de philosophie. S'agit-il d'une sagesse ouverte, inaccessible, donnant droit à une quête inachevée selon les mots de Karl PopperlO. Ou plutôt d'un discours produisant des connaissances rigoureuses?

Popper (Karl), La Quête inachevée, trad. par Renée Bouveresse, avec la collaboration de Michelle Bouin-Naudin, trad. révisée et augmentée par Renée Bouveresse pour la présente édition., Paris, Calmann- Lévy, Coll. "Presses Pocket", 1981, 350 p. 21

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3. Le temps d'une histoire de la philosophie D'un point de vue strictement méthodologique, il était donc urgent de produire l'histoire de cette pensée, pour autant que la pensée philosophique ne puisse

vivre avec sérénité sans produire sa propre histoire,
sans une réflexion théorique serrée sur le récit de ses propres doctrines, ses manques et ses prouesses, sur sa longue quête traversée de balbutiements, de rêves et de moments d'inventions de la liberté de penser. .. Or, ce à quoi j'ai abouti dans cette histoire, c'est l'idée même de la renaissance de cette philosophie africaine qui s'était oubliée pendant plusieurs millénaires, du fait des incidences de l'histoire... Ecrire 'une histoire de la philosophie africaine, c'est précisément ce qui, jusqu'ici, n'avait pas encore été fait. Or, s'obliger à combler ce vide, c'est aussi revisiter ses champs méthodologiques, ses thèmes essentiels, en opérant un travail de réélaboration et de réévaluation de ses positions, de ses théories, de la scientificité de son discours. Ainsi, l'histoire de la philosophie, contrairement aux philosophies particulières, n'est pas seulement l'aventure de la Raison dans un contexte déterminé, mais elle est encore un travail technique, qui exige d'abord une lecture patiente et silencieuse du corpus de textes de cette pensée, avec une relecture évaluative des principales critiques existant sur ces textes en dialoguant incessamment avec I'histoire générale de la philosophie. C'est aussi un examen vigilant des méthodes et des solutions envisagées. Car, il est toujours question pour ce discours de conquérir le statut de science. L'histoire de la philosophie, cette science patiente, méticuleuse, attachée à la description des doctrines, des courants de pensée et des théories 22

est à l'écoute des textes philosophiques. Ce que Nietzsche a dit de la philologie, je le reprends à mon compte, quasiment mot pour mot, pour l'histoire de la philosophie:
" La philologie enseigne à bien lire, c'est-à-dire lentement, profondément, en regardant prudemment derrière et devant soi, avec des arrière-pensées, avec des portes ouvertes, avec des doigts et des yeux subtils (. ..) La philologie, effectivement, est cet art vulnérable qui exige avant tout de son admirateur une chose: se tenir à l'écart, perdre
son temps, devenir silencieux, devenir lent

- comme

un art, une

connaissance d'orfèvre, appliquée au mot, un art qui n'a à exécuter que du travail subtil et précautionneux et n'arrive en rien s'il n'y arrive lento." Il

Discours complexe, qui doit être modeste et ironique, l'histoire de la philosophie est essentiellement une initiation à la philosophie, car en s'employant à ressaisir l'histoire d'une philosophie particulière, elle introduit à la connaissance de ses origines, de sa pensée, de ses réflexions sur la science, la société, l'homme et l'existence. Cherchant ses séquences, les grandes questions de l'existence, de la société démocratique et les liens entre les différents courants de pensée, la pensée spécifique des œuvres et des auteurs de la philosophie africaine autant que de ses références constantes à la philosophie occidentale, elle retourne l'interrogation sur elle-même. Car interroger l'histoire d'une philosophie particulière, c'est s'initier à I'histoire générale de la philosophie elle-même, c'est y entrer. Y demeurer.
Nietzsche (F.), Aurore I, ~ 5, p. 18, cité par Fawzia Assad, Préfigurationségyptiennesde Nietzsche, Paris, L'Age d'homme, 1986, p. Il
23

Il

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