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Histoire de la philosophie africaine

De
258 pages
Parce que mal connue dans les universités occidentales et dans celles d'Afrique, la philosophie africaine gagne à être questionnée et examinée minutieusement. C'est ainsi que la nécessité de l'élaboration d'une histoire de la philosophie est devenue impérieuse. Ainsi le Livre I jette-t-il les bases d'une histoire de la philosophie ancienne, tandis que le Livre II s'est donné pour tâche la constitution d'une histoire de la philosophie africaine moderne et contemporaine (1945-1990). Le Livre III étudie les grands courants de pensée ainsi que les principaux ouvrages de cette philosophie. Le Livre IV, qui achève le programme, examinera pour sa part le travail le plus récent et sans doute le plus ambitieux de cette philosophie, qui s'est effectué de 1990 à nos jours.
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HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE AFRICAINE

LIVRE II

Introduction

à la philosophie moderne et contemporaine

Collection Recherche et Pédagogie dirigée par Grégoire Biyogo

Cette collection entend promouvoir la recherche dans les lettres et sciences humaines, en priorité en Afrique, en insistant sur le «retour au texte », en vue de produire des analyses d'intérêt pédagogique. Elle tente ainsi un nouveau partage entre deux grandes orientations souvent demeurées sans médiation; en valorisant l'examen interne et patient des textes. Le dessein de cette collection est donc d'accueillir des manuscrits originaux pour la publication des ouvrages attentifs aussi bien au contrôle des connaissances qu'à la clarté de leur
exposition, pour fournir aux universités africaines

- et

à celles

d'ailleurs - comme aux grandes Ecoles un ensemble de travaux de références.

Grégoire BNOGO

HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE AFRICAINE

LIVRE II Introduction à la philosophie moderne et contemporaine

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italla

L'Harmattan

Burkina Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 T011nO ITALIE

1200 logements vina 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

www.librairiehaffilattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.IT harmattan 1@wanadoo.fr cgL'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01835-1 EAN:9782296018358

SOMMAIRE

AVANT

-PRO

PO S. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 9

PRELIMINAIRES.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .p.13

PREMIERE PARTIE: NAISSANCE DE LA AFRICAINE MODERNE

PHILOSOPHIE OBJETS ET
p. 35

EN JE UX. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . LIMINAIRES.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..p. 39

Chapitre 1. Aux origines de la Renaissance philosophique africaine moderne et contemporaine: la New Negro, la Négritude et à l'Art nègre ... ... .. ...p.59 Chapitre 2. Travaux de synthèse existant sur la philosophie
afri caine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p. 95

Chapitre 3. Les horizons de la philosophie africaine
moderne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 121

DEUXIEME PARTIE: CLARIFICATION, CHAMPS ET ENJEUX DE LA PHILOSOPHIE AFRICAINE .p. 131

Chapitre 1. Autour de la notion de philosophe p. 133 Chapitre 2. Corpus raisonné de la philosophie africaine moderne et contemporaine .p. 149

Chapitre 3. Nécessité de l'élaboration d'une histoire de la
philosophie africaine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p.177

Chapitre 4. Périodicité de la philosophie africaine Chapitre 5.
Histoire d'un interminable paradoxe.

.p. 187

. . . . . . . . . . . . . .p. 201

TROISIEME PARTIE: DEFINITIONS ET USAGES PHILOSOPHIE AFRICAINE

DE

LA ..p. 221

Chapitre 1. Définitions de la notion de philosophie
africaine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .p. 223

Chapitre 2. La Crise de la philosophie et le bégaiement de
l 'histoire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .p. 253

8

AVANT-PROPOS
Tandis que le Livre I a porté sur le berceau égypto-nubien de la philosophie, ce Livre II en est la continuité, qui entend faire connaître la philosophie africaine, demeurée jusqu'ici assez mal comprise en Europe, en Afrique même comme ailleurs. Il reste cependant qu'à son sujet, on rencontre plus d'une centaine d'ouvrages, dont une dizaine de textes critiques, au moins une soixantaine de philosophes, une trentaine de thèses de doctorat et de colloques. Le dessein de cette recherche est de reconstituer les séquences de l'histoire de cette philosophie afin de contribuer à en faciliter l'enseignement, la recherche, la traduction et la lecture. Il s'agit donc de jeter les bases théoriques et méthodologiques d'une histoire de la philosophie africaine moderne et contemporaine. Je commencerai par les précautions méthodologiques, l'étude des définitions, des périodes, des notions, l'exposition des grandes pensées et la présentation des principaux ouvrages de synthèse. Ce travail s'effectuera ainsi en deux parties, toutes attentives autant que possible à l'équilibre de la perspective chronologique et de celle synchronique. La première s'intitule "NAISSANCE ET ENJEUX DE LA RECHERCHE" et est une espèce de détour qui expose patiemment les causes du retour de la philosophie en Afrique. La seconde attaque de front son objet, "CLARIFICATION, CHAMPS ET ENJEUX DE LA PHILOSOPHIE AFRICAINE". Elle s'efforce de préciser les définitions et les enjeux de l'objet.

Par ailleurs, il convient de signaler ici une précaution méthodologique. Notamment l'usage du "je", qui ici est de l'ordre de l'élaboration d'une subjectivité qui, elle-même, n'aurait aucune espèce de commerce avec ce "moi" dont Pascal disait, contre Montaigne, qu'il était haïssable. Il s'agit davantage du récit d'une histoire de la philosophie par un sujet à la fois distant, ironique, auto-distant et attaché à la lecture déconstructiviste. Cet usage du je est, au demeurant, à rattacher à la tradition nietzschéenne, derridienne et plus encore rortyenne. Car le récit d'une telle histoire engage le sujet qui en élabore les séquences à se prononcer sans cesse sur les questions soulevées et à abandonner les idoles et les spectres qui les affecteraient. Un sujet n'ayant aucune certitude et ayant rompu avec les mythologies du centre, du Même sans variation - avec sa cohorte de réductions - et trouvant dans la précarité de cette incertitude même les raisons d'une interrogation toujours plus agile, plus étirée, plus inquiète et refusant tout énoncé conclusif. Ne m'autorisant aucune espèce de prescription sotériologique, mon projet était d'inviter le lecteur à aller à la découverte d'une histoire de la philosophie autre, au contact de laquelle la philosophie elle-même - et pas seulement celle d'Afrique - pourrait recommencer à penser, en répudiant la tyrannie d'une époque où les philosophes ont renoncé à s'opposer à l'esprit du temps et aux dogmes autoritaires des nations, aux contrevérités du sens commun, accréditant des préjugés féroces, des accommodements étranges d'avec les positions partisanes. Surmonter la crainte de penser par soi-même, c'est s'apercevoir que ce que l'on 10

appelait autrefois la philosophie et qui a émergé en Nubie (en Afrique) sur le mode éthique, avant de rejaillir en Egypte grâce à la découverte de la géométrie et de connaître sa révolution laïque en Grèce, ne portera jamais plus ce nom dans les lieux où on l'aurait inféodée à la marchandisation et à l'uniformisation. La philosophie se serait vidée de ce souci de vérité, de justice et de l'universel qui en assurait autrefois la régulation. C'est pourtant ce type de projet qui advient avec cette histoire de la philosophie africaine, qui a appris à se déprendre des superstitions, au lieu où l'esprit humain entend promouvoir la liberté et l'esprit critique et trouver dans les livres de philosophie un art de vivre, aidant à regarder à l'altérité de l'Autre que repousse le sens commun mais sans laquelle, on le sait désormais, aucune démocratie n'est possible, ucun vivre-ensemble, aucune société internationale. Aucune ouverture sans le visage de l'Autre ni le dialogue avec la bête. Lorsque donc I'histoire serait devenue silencieuse, l'histoire de la philosophie prélèverait ce besoin de résister aux unilatéralités et d'abandonner les illusions qui produisent une idée réductrice de la philosophie. Si son universalité reste toujours à gager, c'est qu'elle n'a produit - ces derniers temps - que des versions régionales, sans prendre mesure de ce qui se passait ailleurs, mais déclarant de la façon la plus téméraire que la philosophie était l'affaire exclusive de certains peuples, se privant à tout jamais de la différence de ses styles, de ses récits, et de la variabilité de son histoire, et de la mondialisation de son écriture.

Il

L'Afrique, ce continent longtemps tenu pour muet et isolé révèle dans cette histoire de la philosophie une face peu connue de notre époque oublieuse et rêveuse, sans doute la plus subversive, celle de conjurer l'infâme et d'y résister sans répit. C'est pourtant là, sur cet arrachement permanent aux masques qui maintiennent notre temps dans l'obscurité et la sujétion que la philosophie gagne à parier, à jurer, plus encore quand elle entend débrouiller le récit fascinant et silencieux de son histoire - celle de la pensée philosophique - à travers un contexte historique supposé l'avoir créée et perdue, avant de la retrouver dans le temps de son manque d'être et de son sursaut pour la survie.

12

PRELIMINAIRES
De la brisure du Logos uniformisant à l'invention du cogito de la survie... La pensée moderne d'Afrique semble nous dire ce que nous cessons d'être sans pouvoir encore nous en apercevoir: la dégradation permanente de la vie et du vivre ensemble, mais aussi la menace de la disparition de la planète. Perte dont on n'aurait pas encore pris toute la mesure. Cette philosophie dit que ce que l'on aurait ainsi perdu porte une signification et une promesse qu'il convient de retrouver et de repenser. Elle indique ce que nous pourrions encore devenir, en nous orientant vers le combat pour la résistance à la mythologisation de la nature, à l'essentialisme biologisant ; résistance aussi aux unilatéralités, aux rêves de l'uniformisation de la Ratio. La philosophie africaine se donne comme combat pour le sens selon le titre d'Hountondji, mais aussi comme combat pour sa propre survie. Elle parlerait sans cesse d'un manque
essentiel

-

le manque d'être

-

et d'une déchéance

qui

ont profondément atteint sa mémoire, son histoire, son identité, la façon dont l'Afrique pratique la gouvernance, l'économie. Elle entend par ailleurs affirmer poétiquement sa façon d'habiter la terre selon la prescription hôlderlinienne, encore mal comprise, mal agencée par les penseurs eux-mêmes (Tempels, Senghor). C'est que, la défaite de son histoire a entraîné la fragilité et la précarité de l'Afrique, du fait de ce choix poétique de l'exister. Pour n'avoir pas su, en toute rigueur, 13

formuler et prescrire cette proposition, et faute d'en avoir tiré toutes les conséquences philosophiques, politiques et scientifiques, cette pensée a produit des monstres que le courant critique tente d'exorciser depuis près d'un demi-siècle (Eboussi-Boulaga, Towa et Hountondji). Cette pensée inentamée, fossilisée avant même son avènement, entendait sans doute parler du risque permanent de l'arraisonnement de l'homme et de la nature, d'où le recours à l'ordre poético-musical, qui seul pourrait infléchir l'ordre inverse de l'instrumentalisation à outrance de la science qui a à sa solde aujourd'hui la philosophie. Par ailleurs, la philosophie africaine semble parier pour l'urgence de comprendre cette dégradation extrême de l'être-au-monde de muntu - être-là - et de l'urgence de se ressaisir soi-même afin de la surmonter. Il s'est développé en son sein - mais silencieusement plusieurs courants de pensées. 1. D'abord le courant de la Renaissance de la philosophie africaine moderne avec la redécouverte de l'essence philosophique de la musique et de l'art (la Négro-Renaissance afro-américaine), du poème (le mouvement de la Négritude) et de la sculpture (l'art nègre). La Renaissance, la Négritude, l'Art nègre et la critique philosophique de ces discours constituent les sources lointaines de la re-naissance de la philosophie africaine moderne et contemporaine, après sa longue absence en Afrique - qui avait pour ainsi dire disparu depuis l'événement de la Traite. Ce moment matinal, je le nomme ici la Renaissance de la philosophie africaine. Il faut attendre Arno au XVIII è siècle pour la voir à nouveau jaillir, presque sans incidence sur le continent africain. La philosophie aurait émergé en 14

Nubie (Ethiopie), fleuri en Egypte, dans les Empires africains, depuis lors, elle aurait connu un déclin long de plusieurs siècles. La philosophie ne se développe que rarement dans un contexte de terreur et de mutilation des institutions, comme pendant la Traite négrière, l'Esclavage, la Colonisation, l'Apartheid et les partis uniques en Afrique, qui ont été une cause d'appauvrissement et de marginalisation des choses de l'esprit. En cela, la renaissance de la philosophie africaine apparaît comme un événement intellectuel considérable dont j'entends donner la mesure dans cette recherche. D'autant plus que cet événement survient dans un espace où muntu - l'être-là - est comme sans être, acculé par les contradictions de l'histoire, rivé au néant. .. 2. Puis émerge un courant à la fois original et controversé: le tempelsianisme, qui entendait fonder une pensée bantu : l'ethnophilosophie. Il s'agit ici de la tentative pour l'élaboration d'une ontologie africaine moderne, dont l'entreprise et les errements vont donner droit à un puissant échange contradictoire et fécond. Ce courant tempelsien est essentiellement ontologique (Tempels, Kagame). Le programme tempelsien aurait ceci d'osé qu'il entendait déployer pour la première fois dans un contexte où dominait le discours hégélianisant et lévy-brulien sur l'Afrique, qui serait sans Histoire ni Raison. De la sorte, l'élaboration d'une ontologie bantu constitue une bravade, un effort admirable. Effort qui va prendre un coup fatal et auto-réfutant dès lors qu'il sera inféodé par son propre projet missionnaire, instrumentalisant, en plus des difficultés relatives à l'économie même de la démonstration et à l'ordre du discours. Sur ce talon d'Achille, allait frapper le 15

courant fondateur de la modernité philosophique africaine. 3. Ainsi, cette philosophie allait se signaler par la critique du tempelsianisme et de l'ethnophilosophie, qui donnera droit au courant le plus important de la première période de la philosophie africaine, c'est l'avènement de la modernité philosophique, avec la conquête de l'autonomie de la raison, la naissance de la subjectivité et l'exigence de la libération de l'homme et de l'Etat Léviathan alors dominés par le prisme de la techno-science, dont il conviendra de maîtriser le secret. C'est un courant révolutionnaire, attaché au renversement de l'ordre aliéné et aliénant des cultures africaines et de celui oppressant du politique comme de l'économie. Contre l'oubli dirimant de soi, la nostalgie de l'indifférencié, l'usage extensif et dévoyé de la notion de philosophie et de ses méthodes internes, la critique de l'ethnophilosophie sera d'abord méthodologique, épistémologique et politique (Fabien Eboussi-Boulaga, Marcien Towa et Paulin Hountondji). 4. Le courant de la modernité va donc mettre en pièce l'ethnophilosophie, en ruinant son discours ontothéologique et son humanisme métaphysique en élaborant une philosophie émancipatrice et fondée sur les espoirs de la science. Il va porter à l'épuisement de l'ethnophilosophie jusqu'à ses dernières espérances. Et s'employer à redéfinir une philosophie africaine critique et autocritique: ses objets, ses méthodes et ses fins. Souvent jugée formaliste et épistémologiste, ce travail de redéfinition et de mise en ruine de l'ethnophilosophie va à son tour susciter des débats, une riposte des néo-tempelsiens de droite comme de 16

gauche va s'organiser et donner droit au quatrième courant la critique de la critique de l'ethnophilosophie. Son objet est de reprendre le programme de l'élaboration d'une ontologie bantu là où Tempels et Kagame l'ont laissé, moyennant des réaménagements internes, de prises de distance, des mises au point sérieuses. Le fait majeur pour ces penseurs est que la bonne direction a été indiquée par le missionnaire belge et son homologue rwandais. Une longue explication va donc avoir lieu entre les philosophes du courant critique et les ethnophilosophes (Tempels, Kagame, Mbiti, Lufuluabo, Bahoken, Fouda.. .). Il n'est pas certain que ce courant soit jamais parvenu à réfuter le courant critique. Au contraire est-il rentré dans une espèce de piétinement consternant, à l'exception des développements plus récents qui entendent en déplacer les axes d'argumentation et en renouveler les théories. ... 5. Ainsi vivante, la philosophie africaine moderne et contemporaine est-elle animée par des courants de pensée rivaux, débattant sans cesse et mettant en place la dynamique de l'échange contradictoire des arguments, avec progressivement, une éthique de la discussion au sens habermassien 1, où l'on ne fait plus dépendre la rationalité directement d'un sujet comme chez Descartes, mais de l'intersubjectivité... Cette perspective s'avère être compatible avec le projet de l'édification d'un espace public africain, qui exige l'invention des vérités pratiques, où personne ne songe
Habermas (Jurgën), L'Ethique de la discussion et la question de la vérité, édit. et trade par Patrick Savidan, Paris, Grasset, ColI. "Nouveau Collège de philosophie", 2003, 81 p. 17 1

plus à les découvrir pour soi, mais dans la confrontation des argumentations qui oblige ceux qui débattent à intégrer dans leur propre point de vue, celui des autres, et donc à ajuster sans cesse les leurs. Dans ce contexte d'affrontement, le risque était grand du non renouvellement des philosophes et des thématiques du fait de la polarisation des discussions sur la controverse opposant le courant critique à celui ethnophilosophique, sur laquelle je m'appesantirai, après avoir examiné les trois autres querelles. Déterminants, les enjeux de cette querelle me semblent avoir été indiqués ici, en dépit de la présentation quelque peu caricaturale du propos:
" La pensée africaine est, depuis plus ou moins un demisiècle, l'objet d'une vive controverse parmi les spécialistes en philosophie. D'aucuns nient purement et simplement l'existence de cette discipline, tandis que d'autres s'évertuent à en démontrer la pertinence au prix d'innombrables ajustements conceptuels et de multiples références à la culture africaine entendue comme patrimoine philosophique. Les premiers fondent leur refus sur une vision fondamentaliste et exclusive de la notion de philosophie, alors que les seconds expliquent leur démarche par l'impossibilité logique de se satisfaire d'une lecture univoque de ,,2 cette notion et par le caractère universel de la raison.

Il est question de savoir ce qu'est la philosophie, et par conséquent le type de tradition et d'Etat qu'une telle conception met en œuvre. Pour les tempelsiens et les néo-tempelsiens, la philosophie serait d'abord une ontologie régionale, exhumation des pensées propres à
2

Kasanda Lumembu (Albert), "Leurres et lueurs de la philosophie

africaine", Pour une pensée africaine émancipatrice, Points de vue du Sud, Paris, Centre TricontinentaI/L'Harmattan, 2004, 191 p., p.8. 18

chaque culture. Pour le courant critique, une telle compréhension de la philosophie est non seulement appauvrissante, mais donnerait encore lieu à des monstres occasionnant des systèmes politiques autoritaires: unanimisme, arraisonnement et annexion de l'Afrique par la version idéologique du tempelsianisme, l'avatar idéologique du colonialisme, avec son projet missionnaire et de la négritude. C'est donc lorsque cette controverse tend à devenir répétitive, monotone, appauvrissante que trois courants philosophiques produits par une nouvelle génération de philosophes vont apparaître et entreprendre de renouveler de fond en comble la philosophie africaine, en réfutant les thèses de l'ethnophilosophie - avec d'autres arguments - et surtout en déconstruisant le courant de la modernité philosophique, qui jusqu'ici était apparu comme le plus grand moment de cette pensée. Ceux-ci vont inaugurer la quatrième grande controverse après celles de la Négritude, de l'ethnophilosophie, de la critique de l'ethnophilosophie. Il s'agit du paradigme de la traversée de Bidima, du programme postmoderne de Ouattara et du paradigme du revenir que j'élabore. Le point de tension avec le courant critique moderniste porte entre autres sur la revendication - sans aucune distance critique - de la techno-science, entendue comme un instrument messianique, avec une croyance naïvement sotériologique ; la conception uniformisante de la Ratio et du modèle de développement à adopter en Afrique; la lecture de la philosophie comme
puissance; la rature de l'art, du féminin, de la poésie

-

à l'exception de Towa - la survivance des relents d'anthropomorphisme et d'humanisme métaphysique...
19

Et de la téléologie. Surtout la conception entéléchique et sotériologique de l'écriture de la philosophie, et plus généralement, celle de la Rationalité... 6. Le sixième axe de recherche de cet ouvrage sera la relecture critique des pensées marxistes, de la Théorie critique, de la philosophie politique, la philosophie du droit, le diopisme néo-pragmatiste, l'épistémologie, le tempelsianisme revisité à la lumière de Heidegger. Ici le travail consistera à montrer la vitalité de ces pensées, qui se critiquent entre elles, et autorisent une nouvelle orientation attentive au dépassement, au surmontement des difficultés... Je dirai en rortyen, à l'abandon des théories inadaptées à la réalité et qui cependant continuent de se tenir pour vraIes. 7. Mon projet est donc de tenter de ressaisir cette aventure spirituelle en inaugurant un discours critique, taxinomique, herméneutique et épistémologique: l'histoire de la philosophie africaine moderne, qui est la conscience aiguë de la réflexion sur la pensée philosophique en Afrique. Philosophie sur la philosophie, philosophie d'une philosophie particulière, l'histoire de la philosophie s'avère cruciale pour la pensée actuelle. Plus encore en Afrique, pour élucider le thème de la déchéance de muntu, la distorsion de la Raison (courant de la postmodernité) et la nécessité de l'exercice de la déconstruction. Ni aléatoire ni inévitable, cette aliénation est essentielle, qui révèle la situation de réification et de dégradation de l'Afrique et, inversement, lui offre la chance unique de se réinventer, celle de son revenir asymétrique. La philosophie africaine veut saisir l'essence de cette 20

déchéance de l'histoire et de la pensée dont l'examen serré pourrait produire des solutions sur la possibilité de décrire et de lire ce qui ainsi s'est ébranlé dans ce monde ancien - et qui se dérobe encore à elle - avant de voir comment elle peut réagir face à une telle perte. Il s'agit donc d'un discours proposant la classification, des lectures et l'évaluation des travaux, l'examen des alternatives, l'élucidation et l'arbitrage des controverses, l'ouverture des voies nouvelles, des méthodes, des champs de recherche face à l'impasse actuelle des solutions proposées. Cette histoire de la philosophie s'avise de demander l'abandon des solutions inadaptées et d'en élaborer d'autres, selon la particularité des contextes et la pertinence des situations. Car une pensée qui découvre la question de la dégradation de l'existence et de la vie ne sort pas inentamée de cette rencontre, tant celle-ci provoque en elle l'angoisse d'être, l'éveil de la réflexion, l'urgence de la méthode, de l'enquête et l'oblige à des révisions déchirantes mais nécessaires afin d'abandonner la tiédeur des positions sécuritaires et de sortir de la tyrannie du sens commun, de l'apriorisme et de l'autoritarisme propres au décisionnisme des débats en cours qui reposent sur des consensus faibles et intenables ou sur des rejets inexpliqués. Dans l'un comme dans l'autre des cas, on assiste au désistement de la pensée, à son abdication, à sa résignation. L'histoire de la philosophie africaine, au contact de ce problème général, par son choix pour l'universalité de l'esprit philosophique et de l'unicité de son histoire, dit l'universel et se construit avec et contre la science, le contexte actuel de l'histoire de l'Afrique comme celle du monde moderne. Elle questionne le destin même de 21

la Raison (la pensée du revenir), le destin historique de l'Afrique (la pensée de l'altérite'). Elle examine particulièrement la très difficile expérience du vivre ensemble. Plus encore problématique dans ce monde immense de silences, de souffrances muettes, d'oublis millénaires, de frustrations et de morts innommables qu'est l'Afrique. Souffrances qui ne seraient pas seulement propres aux institutions d'Afrique et à son monde, mais fondamentalement à ces unilatéralités qui pèsent sur son histoire, sur son destin singulier et sont expressément organisées, savamment pensées, puissamment rationalisées par des systèmes de pensée adoubant cette réification:
" De ce point de vue, sa souffrance est de prime abord la souffrance que les unilatéralités font peser sur les êtres singuliers. Autrement dit, le souffrir porte la marque des
souffrances du monde pensé.
,,3

De la sorte, quatre raIsons m'ont amené à effectuer cette recherche. 1. D'abord, l'hypothèse que l'histoire de la philosophie peut donner à lire autrement l'histoire tumultueuse des séquences de cette philosophie
africaine qui

-

comme le continent

africain

-

est au

milieu de la tourmente, se cherche sans cesse, questionnant les crises qui la traversent et les réinterprétant, en en renouvelant les axes de lecture et les solutions encore improbables. Pourtant, l'histoire de sa pensée est demeurée jusqu'ici absente. Car, il n'y eut
Ouattara (Bourahima), Penser l'Afrique suivi de L'Afrique "fragmentée", Paris, L'Harmattan, Coll. "La philosophie en commun", 2001, 165 p, p. 128. 22 3

pas de philosophie sans histoire de la philosophie, cette science érudite et savante qui autorise la lisibilité des étapes, des courants et des œuvres essentielles de l'aventure de la pensée dans l'histoire générale des connaissances. L'absence d'une histoire de la philosophie africaine est ce qui commande en priorité l'élaboration de cette recherche. 2. Ce qui explique ensuite ce travail, c'est l'idée que, l'histoire de la philosophie peut ressaisir la mémoire des déperditions du sens de cette philosophie africaine traversée par des espoirs fragiles, des attentes inabouties, des promesses précaires, des silences indéfinissables, des ratures, des lambeaux de gestes obscurs, inaccomplis et nécessairement oublieux d'eux-mêmes. Je n'ai point à raconter l'histoire empirique de l'Afrique mais à penser celle de sa philosophie, afin de rendre son aventure plus lisible, de la ressaisir au lieu où elle a été amenée à s'énoncer avec raison, fût-ce dans la tourmente et la colère de l'histoire, du fait des événements déchirants de son histoire. Notamment par la résistance à toute Raison uniformisante, à tout système clos et oppressant, à tout Concept d'essence totalitaire en vue de l'élaboration d'autres formes de mondes possibles et d'autres formes de rationalités tout entières tournées vers la survie, l'émancipation politique, la réinvention permanente des libertés et la production de nouvelles formes d'échanges, de points de vue, de pensées et de connaissances. En cela, cette philosophie est autant écologique qu'archéologique. Si la pensée africaine moderne est depuis lors le récit d'une défaite, la réédition d'un manque, d'un oubli répété, d'un non-lieu oublieux, d'une série 23

d'événements controversés, la relecture philosophique de sa propre histoire propose d'en renouveler la signification et les perspectives, en s'obligeant à récuser toute conception mythique, unanimiste, anticontextualiste et non critique, alors caractéristique de sa pensée matinale encore faible, notamment ses séquences ontothéologique et ethnophilosophique. Le discours philosophique africain s'est aussi montré tributaire d'une relecture de l'histoire marquée par le dolorisme, la Traite, le Colonialisme, les déviations de l'Etat colonial, le processus de domination du capitalisme, avec ses milles visages, ainsi que la
dégradation de la vie et la déchéance de muntu

- écrit

ici sans majuscule et désignant l'être-là, le là de l'être, avec une compréhension anti-anthropologisante et contre-métaphysicienne. Une telle approche a prévalu de Tempels au premier Eboussi-Boulaga. J'entends donc mettre la philosophie africaine à l'épreuve de sa
lecture critique et ironique

-

celle qui procède

de

l'abandon
corroborées

des

- afin

théories

et

des

hypothèses

non

de rendre possible son autocréation,

son auto-description, contre les versions extraverties de son discours. J'entends questionner le destin politique et économique de muntu, afin de proposer une autre forme de résolution de ses problèmes, en invitant à l'abandon des questions inadaptées, jugées obsolètes. 3. Tandis que la philosophie africaine perdurait dans une espèce d'impasse à se définir - à définir sa propre identité philosophique - et à se renouveler de l'intérieur, tandis qu'elle doutait encore et toujours d'elle-même, de ses méthodes, de ses objets, de l'Histoire, de la Raison, de la science comme de la 24

Technique, et qu'elle piétinait encore dans ses thèmes cardinaux et dans ses principales interrogations, elle allait trouver paradoxalement dans cette crise larvée l'occasion d'un examen serré de sa propre histoire et de son aventure spirituelle, que j'entends mettre à l'épreuve de la déconstruction - au sens derridien de la récusation des pensées fondées sur des régimes stables, sécuritaires, oppositionnels, hiérarchisants, phonocentriques, phallogocentriques - de ses propres pensées et de la redescription ironique rortyenne de son identité philosophique. Cette entreprise de relecture de ses séquences et d'élaboration de son histoire est inséparable de l'idée que l'on se trouve en face de l'une des pensées ayant le plus déclaré sa dissidence et son infidélité à l'égard des grands récits de la transparence de la vérité et de l'uniformisation du sens comme des modèles de développement, invitant au demeurant à une autre histoire de la philosophie et, par conséquent, à une autre philosophie de l'histoire, résolument critique, anti-hégélienne, prescrivant la possibilité de surmonter le déclin, reposant sur l'hypothèse imprévisible et asymétrique de l'évolution et du développement de la pensée et des systèmes économiques et politiques... C'est donc cette histoire de la philosophie africaine que je mets en œuvre tout au long de cette recherche. D'autant que cette philosophie, bien qu'ayant largement amorcé son tournant critique, avec des épistémologues comme Cheikh Anta Diop, ou des philosophes comme Eboussi-Boulaga, Towa et Hountondji, avait encore à conquérir l'autonomie de sa pensée, au sens kantien, en se posant elle-même comme un discours qui rende compte de son origine, 25

de ses enjeux, de ses limites comme de son devenir. En un mot, faire l'histoire philosophique de son histoire. D'un point de vue strictement heuristique, il était devenu impérieux de faire l'état des lieux de cette philosophie afin d'en faciliter à la fois l'enseignement, la recherche, la traduction, la lecture et la réception critique dans les universités africaines, occidentales comme ailleurs. 4. Enfin, il m'a semblé, bien plus qu'on ne pouvait souvent le soupçonner, que cette pensée, dans sa version la plus récente, présentait un grand intérêt philosophique et épistémologique dans son articulation avec la science moderne (Diop, Souleymane Bachir Diagne, MaIolo Diassakè ), et à travers les grandes discussions engagées sur la philosophie africaine et la postmodemité (Ouattara), puis les controverses déterminantes autour du relativisme épistémologique, la déconstruction et le néo-pragmatisme que j'ai introduits récemment dans un ouvrage sur Derrida 4. Elle s'employait à renverser les idées convenues sur son oubli de soi, son refus de l'Histoire et de la Raison, et à se réinventer dans le lieu fécond mêlé de rencontres et de partages critiques avec les grandes philosophies de son temps. En ce lieu de tension extrême, elle entend se frayer subrepticement une place dans l'histoire générale de la philosophie, tant elle a repoussé l'idée d'une philosophie qui serait au service des systèmes uniformisants et réifiants et à la solde de la science - ou de la technique comme chez Habermas:
4 Biyogo (Grégoire), Adieu à Jacques Derrida, Enjeux et perspectives de la déconstruction, Paris, L'Harmattan, Coll. "Recherche et philosophie", 2005. 26

" Avec Martin Heidegger, et dans une certaine mesure Th. Adorno, nous savons la méfiance que suscite chez lui

l'instrumentalisationde la raison mise au service de la science." 5

Mais elle a aussi rejeté l'idée d'une pensée qui aurait perdu le goût de la précision et de l'évaluation de ses énoncés, cette philosophie en est venue à réfuter l'allégation séculière selon laquelle l'Afrique aurait rompu avec le devenir et la mathesis. Non plus avec des arguments relevant de la revendication faible de l'universalité propre au relativisme culturel, ni même avec l'espérance d'une reconnaissance philosophique concédée de l'extérieur, du dehors, mais en étant engagée dans une nouvelle forme d'urgence: celle de se mettre à la réflexion, de se mettre au travail avec les pairs pour permettre à la philosophie africaine de reprendre l'initiative de l'élaboration des concepts, des théories, d'une science nouvelle, se donnant les moyens de conduire son destin, son histoire, en s'efforçant sans cesse de résoudre les problèmes concrets du contexte, du pays ou de l'époque. Urgence aussi de s'inventer dans le silence lucide de ceux en qui la défaite historique a créé la force imprévisible d'affronter les situations les plus vertigineuses et les défis de l'existence. Mais d'abord ceux de la pensée et
de la théorie, sans renier l'héritage marxien

- alors

en

vogue et adapté au contexte historique et économique de sujétion politique et économique de l'Afrique. Seule

5

Ouattara «Bourahima), Penser l'Afrique suivi de L'Afrique ''fragmentée'', Paris, L'Harmattan, Coll. "La philosophie en commun", 2001, 165 p, p. 23. 27