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HISTOIRES DE LA PHILOSOPHIE AVEC MARTIAL GUEROULT

De
400 pages
Le lien entre les différentes dimensions de l'activité d'historien de la philosophie (commentaires, définition de procédés, fondation) se trouve ici problématisé. Le cas exemplaire de Martial Gueroult permet de repérer des divergences radicales entre l'application, l'explication et le fondement d'une hypothétique méthodologie.
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HISTOIRES DE LA PHILOSOPHIE AVEC MARTIAL GUEROULT
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Collection La Philosophie en commun
dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren

Dernières parutions
LAURENT FEDI, Le problème de la connaissance dans la philosophie de Charles Renouvier; MARIE-JOSÉPERNINSÉGISSEMENT, Nietzsche et Schopenhauer: encore et toujours la prédestination. RÉMYPAINDAVOINE, passion du réel. La

Collection « La Philosophie en commun »

dirigéepar StéphaneDouai//er,Jacques Poulain
et Patrice Vermeren

'

Christophe Giolito

mSTOIRES DE LA PlllLOSOPHIE

AVEC MARTIAL

GUEROULT

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

(Ç)L'Harmattan, ISBN:

1999 2-7384-7546-9

Pour Nathalie, évidemment.

Cet ouvrage constitue la version remaniée d'une thèse commencée sous la direction de Jean-Marie Beyssade, conduite sous la direction de Michel Fichant, soutenue en juin 1998 devant un jury composé du directeur, de Didier Deleule, de Pierre Macherey, de Pierre-François Moreau. Elle avait tàit suite à un travail de D.E.A. dirigé par Jean-Luc Marion. Que tous trouvent ici remerciements pour les conseils bienveillants dont ils ont accompagné mon travail.

L

J

Introduction

PROBLEMESDEL'IllSIOIREDE lAPIllLOSOPHIE

Introduction

Notre intention est d'interroger le statut des pratiques comprises sous le titre "histoire de la philosophie". Constituent-elles une discipline unifiée? Les commentaires publiés, les cours prodigués et les explicitations méthodiques ou philosophiques censées les justifier sont des dimensions distinctes du travail de l'historien de la pensée. Lorsque des oppositions surgissent dans les résultats de ces différentes investigations, doit-on les attribuer à des facteurs incidents et contingents, ou bien à des tensions constitutives de ce domaine?
0.1. QUFSTIONS LIEES A L'lllSTOIRE DE LA PlllLOSOPIDE

Notre démarche se propose de résoudre des problèmes, formulés d'abord dans leur généralité. L'histoire de la philosophie paraît être définie comme une partie de I'histoire; de fait, elle étudie des éléments du passé, au moyen de documents. Il convient d'examiner brièvement les objections que la fondation de la pratique de I'historien doit sunnonter ; nous verrons alors si elles peuvent s'appliquer au travail d'historien de la philosophie. 0.1.1. Difficultés préjudicielles de la recherche historique

Comme tout praticien des sciences humaines, I'historien est généralement appelé à gérer la dépendance de son objet à l'égard des conditions de sa propre intervention. Certes, les données qu'il soumet à son étude ne sont pas impennéables à son regard; bien plutôt sont-elles constituées par celui-ci. Nous n'en sommes plus à évoquer le mirage méthodique de r objectivité!. Dès les années trente et surtout après la seconde guerre mondiale, grâce à l'apport décisif de l'école des Annales, I'histoire anticipe sur le courant qui, au sein des sciences humaines, conduit les chercheurs à prendre conscience des limites que la constitution de leur objet impose à leurs prétentions (antérieurement portées à l'outrecuidance par le positivisme2). Désonnais, le problème majeur semble moins de conjurer cette relativité de l'objet étudié

1. Statufié par Langlois et Seignobos, dans leur célèbre Introduction aux études historiques ( Paris, Hachette, 1898, XVIII-306p. ; rééd. Kimé, 1992, 284p. ). 2. Les principaux articles méthodologjques de Lucien Febvre ont été regroupés sous le titre Combats pour l'histoire, Paris, Annand Colin, 1953, 458p., rééd. 1992, 456p.. Cf. aussi Marc Bloch Apologie pour l'histoire ou métier d 'historien, édité par Lucien Febvre, Paris, Annand Colin, 1941, nouvelle éd. critique préparée par Etienne Bloch, 1993, 291p..

9

Introduction

que de définir les limites du perspectivisme3. Quelle consistance reste-t-il au réel considéré, si celui-ci se résout intégralement dans la connaissance que l'on prend de lui? Sera-t-il autre que le terrain de conflit que les différents points de vue se reconnaissent? Traditionnellement, est en outre considéré comme justiciable d'une étude historique tout objet caractérisé par la singularité de ses propriétés. Ce qui est commun, général, partagé, peut être décrit, théorisé, expliqué, mais ne fait pas intervenir d'éléments dont la succession détermine l'originalité d'un phénomène dans le temps4. Cette définition, caractérisant toute évolution par son unicité, ne manque pas de faire problème. En effet, d'une part on . s'accorde généralement sur la maxime d'inspiration aristotéli cienne selon laquelle « il n'y a pas de science de l'individuel »5. La connaissance historique ne pourrait se conformer aux exigences de la rationalité, parce que son objet ne cesse de devenir autre à lui-même, parce qu'elle est en droit inachevable, parce qu'elle n'a aucune réfutabilité expérimentale. D'autre part, on répugne à admettre que I'histoire est constituée de connaissances d'ordre général. Car si les études historiques pouvaient produire des théories, cela, dit-on, supposerait l'existence de répétitions dans les phénomènes décrits. Pourtant, il n'est plus question de
J. Cf. Sylvie Mesure Introduction à la réédition de l'ouvrage de Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l'histoire (1938), Paris, Gallimard, 1986, p. VII- VIII : « ...depuis le début des années soixante, la dissolution de l'objet paraît être devenue l'un des éléments privilégiés de l'idéologie spontanée, ou du moins dominante, des historiens. » (p.VII ) 4. Imagine-t-on par exemple de faire l'histoire d'un objet manufacturé, qu'il serait individualisé par cette étude même. S. « oD â1rÂ.tÛs'ÉOT1V trcltnf,J1.7], roùr' aO'vvarov a.tÂ.aM' ~ZSIV » (Aristote Seconds analytiques, I, 2 ; 71b15-16 : « il n'est simplement de science que de ce qui ne saurait être autrement» ); «OUK &OT1V fipa â1Z'o8s1f,ls rwv qJ(}aprmv où81 È1rltnf,J1.7] â1rÂ.côs, (Ibidem, I, 8 ~75b24-25 : « il n'y a donc, des MÂ. 'oift'aM' 8kmsp Karà (JVJ1.!3S!37]KOS» choses périssables ni démonstration ni science au sens propre, mais seulement par accident» ); « O'là t"oûro 0'& Kaz rOJv o/juzwv rwv aru(}7]rwv rcVv Ka()' 8KaOTa ofjt"S
tPIUJ1.0S O1)t"S d.1rOO'SIf,1S ;OTIV, drl ~ZOVU1V vÂ.r(v

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zsu(}al Kat SrVal Ka; J1.Q» (Métaphysique, Z, 15; 1039b27-30: « et la raison pour laquelle des substances sensibles et singulières il n'y a ni délimitation ni démonstration, c'est qu'elles ont une matière dont la nature est telle qu'elle peut aussi bien être que n'être pas. » ) Cette thèse peut d'ailleurs recevoir plusieurs argumentaires. Le langage, de nature conceptuelle, est.impropre à la saisie de l'unicité. C'est aussi que « oUaJ av J1.aÂ.Â.ov Kara ( Seconds Analytiques, I, 24; 86a4: « plus la déJ1.spos 1], SIS 'l'a a1Z'Slpa SJ1.1Z'I1Z't"SZ» ) ; plus une chose est monstration se fait particulière, plus elle tombe dans des infmités » singulière, plus elle a de relations, plus aussi le discours qui se propose de rendre compte de ses liens aux autres choses sera inépuisable. En droit, l'unique, c'est ce qui déPend de tout. On pourrait dire enfm que la connaissance qui ne peut se valider parla réitération de son application n'est pas strictement scientifique.

10

Introduction

requérir que l'objet historique soit saisi dans sa singularité, puisque c'est une entreprise rendue impossible par la généralité de nos moyens de connaissance. Mais les problèmes de l'unicité de l'objet se retrouvent posés par l'originalité de la série de ses états

et par l'impossibilité de I isoler (toute enquête historique est
~

susceptible de faire intervenir une suite indéfinie d'éléments d'explication ). Ainsi, non seulelnent l'objet proposé à l'investigation historique est-il affecté d'une distance ontologique ( chronologique : il relève du passé révolu) qui peut être augmentée par une faille idéologique ( chaque époque refait son histoire au gré de ses propres aspirations ), mais encore cet écart paraît être creusé par un abîme épistémologique: les moyens de notre connaissance rationnelle selnblent radicalement inadaptés à l'appréhension de réalités singularisées par leur évolution. Les procédures mises en oeuvre par l'enquête historique peuvent être sommairement caractérisées au moyen de trois termes: détermination de méthode, constitution de corpus, critique de ses éléments ( concepts, documents, validité de ces derniers ). Ces opérations peuvent être conçues comme des activités sélectives, qui pourront s'effectuer positivement ou négativement6, à savoir par élection ou par élimination. Prenons premièrement le choix de concepts opératoires: on peut, avant toute étude, revendiquer l'appartenance à une école, positiviste ou marxiste, par exemple. Dans ce cas, la recherche est déterminée par une méthode a priori. Inversement, on peut décider de conformer sa pratique à son objet et opter pour un pluralisme méthodologique? Mais une historiographie qui, par souci scrupuleux d'adaptation à son objet, procéderait lors de chacune de ses démarches à une redéfinition de ses opérateurs méthodologiques, aurait finalement à défendre son unité. Secondement, dans un domaine d'études, on peut encore opérer la sélection des documents de deux manières: en vertu d'un rapport direct, par exemple intuitif, avec un élément d'investigation; ou par inventaire (sinon exhaustif: du
6. Entendons par positif ce qui s'impose directement, saîls comparaison, doué d'un pouvoir d'attraction susceptible d'une évaluation sinon spontanée, du moins avérée. A l'inverse, le résultat d'une sélection négative ne doit son avantage qu'à l'infériorité des autres; il ne s'impose qu'en vertu de l'évaluation comparative. C'est l'opposition courante du bon au moin~ mauvais. 7. Il semble qu'on assiste, depuis Braudel ( cf la célèbre préface de 1946 à La M éditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1949, 9ème éd. 1990, p.10-15 ) à une dift'ërenciation des échelles, des méthodes et par suite des objets de l'histoire, ainsi que le manifestent par exemple les études réuniés dans Le territoire de l'historien d'Emmanuel Le Roy Ladurie ( I, Paris, Gallimard, 1973, 544p. ; II, Paris, Gallimard, 1978, 451 p. ) ; de cette tendance L 'histoire en miettes de François Dosse ( Paris, La découverte, 1987, 269p. ) tàit la chronique.

Il

Introduction

moins comparatif) de multiples données, destiné à ne conserver que les plus pertinentes. On retrouve enfin troisièmement dans l'attitude à l'égard d'un même document cette opposition de procédés: ouverture sympathique à l'autre8, accueillir pour interpréter: ou encore enquête de type judiciaire portant sur l'ensemble d'un document considéré. afin d'en émonder les aspects non viables9. Cette opposition~ dont nous rencontrons ici trois applications, peut trouver génériquement une formulation problématique dans l'alternative suivante: ou bien on s'ouvre à l'objet et la recherche risque d'y perdre sa rationalité, parce qu'elle n'apparaîtra plus rigoureusement réglée ( sans méthode, sans sélection, sans critique prédéterminées) ; ou bien on détermine son objet au moyen d'une batterie de concepts, de principes à ce point constituants qu'ils ne permettent pas l'appréhension de l'autre ( en l'occurrence le passé ), mais seulement la construction du même: un modèle élaboré par nos seules opérations. Evoquons encore un aspect de la dépendance de l'objet à l'égard des moyens de son étude: une recherche est toujours motivée par une intention. Ainsi, on peut d'un côté faire une histoire pour mémoire, polarisée par l'attirance qu'exerce sur elle le passé, voyant son intérêt en lui. On peut inversement se livrer à une étude prospective, toute entière orientée par l'effet qu'est destinée à ~roduire l'étude effectuée sur les temps présents et.même à venirl . Artificiellement accentué, ce dilemme peut s"l noncer é ainsi: soit on s'intéresse à ce qui n"lestplus et on perd son temps, soit on se préoccupe d'agir et on manque son véritable objectif: le révolu. Ainsi, ce sont trois ordres de problèmes qui s'imposent à I'historien: ontologique ( quelle est la nature de son objet? ), épistémologique (quels sont les moyens propres à l' appréhender?), téléologique (à quelle fin est instauréè sa production intellectuelle? ). 0.1.2. Privilège du commentateur: un objet textuel et conceptuel Ces difficultés s'appliquent-elles, et de quelle façon, à l'enquête que met en oeuvre I'historien de la philosophie? Le con18. Propre d~une orientation "humaniste" de la sociologie, issue du courant allemand d'une philosophie critique de rhistoire, et en particulier de Dilthey. 9. Persistance de la tendance scientiste des sciences humaines. surtout illustrée en histoire
par I école méthodiste
~

ou positiviste.

10. C~est l'opposition griffée par Michel Foucault: « l'histoire, dan!) sa forme traditionnelle, entreprenait de 'mémoriser~ les monuments du passé, de les transformer en documents [...J de nos jours, l'histoire, c~est ce qui transforme les documents en monuments... » ( L'archéologie du savoir, Paris, Gallimard. 1969, p.14-15 )

12

Introduction

mentateur travaille presque exclusivement sur des documents de nature textuelle. Son objet paraît moins à constituer que d'emblée donné et homogène à ses moyens: il investit intellectuellement une production de l'esprit. Les problèmes d'une constitution critique de son corpus s'en trouvent transformés et sans doute restreints. En effet, I'historien de la philosophie moderne11 bénéficie d'un incontestable privilège, en ce qu'il dispose le plus souvent d'un ensen1ble d~oeuvres attesté (dans le champ des quatre derniers siècles, il demeure rare qu'il doive inventer ses d9cuments12). Subsisteront, certes, les questions de l'ordre, de l'importance, de la valeur relative des textes donnés. Mais leur disponibilité transforme sensiblement la nature de l'enquête, laquelle ne consistera plus en un effort pour rendre accessible un passé qui n'existe plus, mais en un essai pour établir la signification d'un texte, d'un ouvrage, ou d'une doctrine. En outre, si l~écriture n'est pas un acte doué d'une valeur transcendante, mais s'il est appelé à ne prendre sens que dans une oeuvre, dont la définition suppose une somme de lectures, notre question de la dépendance du passé à l'égard du présent se trouve à la fois déjouée et posée dans sa radicalité. Car, que l'analyste contribue à la production de son objet, cela est inscrit dans la spécificité de la textualité, qui ne peut être appréhendée indépendamment de son récepteur. A différents degrés toutefois. Précisons. On pour-

rait parler d oeuvres au sens constitué, dans la mesure où leur
signification est intégralement définie comme référence au monde qui leur préexiste. Tel est sans doute le cas des oeuvres historiques ( à vocation explicative) et scientifiques (à fonction descriptive et prédictive). On serait tenté, par opposition, de parler d'oeuvres au sens constituant, dont la signification doit être aussi instituée par l'ensemble des références possibles qu'elles produisent. Tel nous paraît être le cas des oeuvres à vocation créatrice,
Il. Par principe, nous souhaitons limiter la validité de nos propos aux travaux portant sur les quatre derniers siècles de production philosophique. Pour les périodes antérieures, le statut des auteurs, l'état des manuscrits, leurs paramètres aléatoires de conservation placent le commentateur dans une situation d'emblée" plus proche de celle de l'historien ( comportant une lourde tâche de reconstitution) que de celle, que nous cherchons essentiellement à décrire. de théoricien. 12. Relevons la ren1arque de Henri-Irénée Marrou : « ce passé que l'historien cherche à saisir, n'est pas distinct de l'être même du docun1ent étudié: le cas se présente dans l'histoire de la philosophie ... » ( De la connaissance historique, Paris, Seuil, 1954, coll. "Point,;", p.l18-1l9 ). Cf aussi Emile Bréhier : « dans 1'histoire de la philosophie va donc s'accentuant l'homogénéité entre l'objet étudié et le sujet qui étudie: l'objet étudié est une
pensée ( solidifiée, il est vrai. en documents et en formules

~

). et

le sujet

qui veut

le connaî-

tre est aussi une pensée. » ( La causalité en histoire de la philosophie, p.lOO, repris in La philosophie et son passé, Paris. PUF, 1950. p.52 )

in Theoria.

1938,

13

Introduction

littéraires et philosophiques; leur sens est essentiellement immanent au discours qui les constitue. Dès lors, le problème de l'accès à l'objet subsistera moins sous la forme de la question d'une instrumentation critique que sous celle de l'impossible unité théorique. Car l'objet sera sans doute d'autant plus perméable à l'investigation qui veut le restituer que cette dernière sera reconnue de même nature que lui. Qu'en résulte-t-il, en ce qui concerne la singularité de cet objet théorique? Sans doute, en tant que conceptuel, il est doué d'une forme de reproductibilité à travers le temps. Mais n'est-il pas également original et en quelque façon le produit d'une époque? Une doctrine devrait-elle se dissoudre en la somme des lectures auxquelles elle a donné lieu? Qu'auront de commun les différentes exégèses de la même théorie ? D'un côté, il s'impose de minimiser la part de construction, d'innovation dans le travail de l'historien. Mais de l'autre, on pourrait se demander quelle est sa fonction propre~ si son travail procède d'une simple lecture~ sans instrumentation inédite, rien de plus que l'interprétation que lui autorise sa culture. Son intervention originale devrait résider dans la défmition d'une perspective nouvelle. Et la caractérisation de sa méthode paraît simplifiée du fait de l'identité des moyens utilisés par l'enquête historique et de ceux qui ont constitué l'oeuvre. Dans les deux cas, il s'agit en effet d'une investigation conceptuelle.<;yOn peut donc être conduit à poser en principe qu"expliquer une doctrine, c'est la reconstruire. Mais, pris à la rigueur, ce précepte conduirait l"historien à ne rien faire de plus que l'auteur qu"il commente. Il met pourtant en oeuvre des notions spécifiques dans son travail d'interprétation. Dès lors, son proplème méthodologique devient une difficulté d'adéquation à la doctrine: les concepts sur lesquels il fonde son investigation sont-il adaptés à la compréhension requise par la théorie? Ce doute place I'historien de la philosophie, à l'égard de l'alternative du choix de méthode, dans une position prédéterminée. Car, en vertu de l'accord de tous commentateurs pour faire crédit à leur auteur ( épouser sa stratégie, postuler sa cohérence ), le leçteur définit son attitude comme une appréhension plutôt compréhensive que critique: au moins bienveillante. Son objectif, l'interprétation exhaustive, l'exégèse accomplie, peut même apparaître en droit accessible13.
13. Sans remettre en cause les possibilités d'exégèse infinie, l'interprétation, rut-elle partiale, peut nourrir l'espoir de ne pas rester partielle. Réunie dans un corpus sinon restreint, du moins de dimension humaine, une théorie philosophique donne la plupart du temps à un commentateur les chances d'espérer acquérir sinon quelque autorité incontestable, au moins quelque compétence incontestée.

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Introduction

Enfin, pour défmir la finalité de sa recherche, I~historien peut sans doute insister sur son aspect archéologique, concevoir exactement un des moments dans la succession des manières de penser le monde. Mais la vocation théorique, l'aspiration des philosophies à la production d'une validité durable, incline le lecteur à étudier une oeuvre pour ses effets présents, la compréhension qu'elle autorise de la réalité actuelle14. Il semble donc que les problèn1es de l'orientation de la recherche, du choix de sa méthode, de la sélection du corpus, de son mode d'investigation soient transformés radicalen1ent par le changement d'objet, lequel ne relève pas de la réalité effective, mais consiste lui-même en une théorie. En effet, l'historien nous étant d'abord apparu connaître nominalement son objet, il s'agissait pour lui de se rendre concevables et praticables les moyens de le sélectionner, de l'appréhender et de l'investir. A l'inverse, I'historien des doctrines paraît d'emblée avoir les moyens de rendre disponible ce qu'il étudie. Et le problèn1e cnlcial pour lui est de savoir ce qu'il étudie: il éprouve la difficulté la plus radicale lorsqu'il s'agit de 5 définir la nature de son objee .En effet, il sen1ble rencontrer toutes les apories de la recherche historique, non plus pour appréhender son objet, mais au sein même de l'analyse interne qu'il essaye d'en produire. Les difficultés se posent alors comme à un degré second et en paraissent redoublées. Ainsi, l'histoire de la philosophie nous renvoie à la question de la définition de la philosophie en général ( que nous ne pourrons esquiver au terme de notre travail ), parce qu'elle déplace les problèmes posés à la recherche historique à l'intérieur de son objet. Dès lors, il convient de nous demander quelle place la théorisation philosophique doit tenir au sein de l'activité d'historien de la philosophie.

14. Cela n'exclut nullement de faire l'histoire d'un homme, d'une idée ou d'un texte ~ de s'intéresser à leur genèse et leur évolution pour elles-mêmes. La recherche visera alors la reconstitution d'une suite d'états d'un objet physique, non plus idéel. Naturellement polarisée par le passé, elle nous paraît davantage ressortir de I'histoire que de la philosophie. 15. Par exemple, si ron admet que le commentateur doit conformer ses méthodes à la doctrine qu'il étudie, restera à savoir ce qu'il fera prévaloir dans la doctrine, ce qu'il conçoit comme l'application de ses préceptes, ce qu'il entend par compréhension, quelle fonction il attribue à la philosophie. Ce n'est donc pas parce qu'il dispose d'un accès "direct" à son objet ( le privilège d'une intellection) que les problèmes épistémologiques, c'est-à-dire philosophiques, lui sont épargnés.

15

Introduction

0.1.3. L'étude

des doctrines:

une pratique

philosophique

Ainsi la disponibilité des textes philosophiques, au moins en ce qui concerne la philosophie moderne, nous semble transfigurer les traditionnelles questions épistémologiques rencontrées en histoire. Ces dernières se posent en quelque sorte avec plus d'acuité, parce que le changement d'objet modifie la nature des questions: d'objections préliminaires, elles deviennent problèmes essentiels. Les difficultés n'interviennent plus avant la recherche, pour l'orienter, mais au cours du travail, pour en interroger la nature. On peut ainsi mesurer d~en1bléeque les questions de méthode ne sont pas des préalables à l'enquête du commentateur, mais constituent une partie essentielle de sa tâche. Le procédé mis en oeuvre par I'historien de la philosophie est aisément choisi par conformation aux préceptes de lecture que comporte la théorie qu'il étudie. Mais cela induit au moins deux conséquences problématiques. D'une part, puisque la démarche interprétative est détem1inée par la doctrine prise pour objet, elle sera solidaire de l'ensemble des thèses de cette théorie. Faut-il donc admettre qu ~il n'y a de bon historien que disciple? Dès lors, devrait-on se résoudre à ne plus produire aucune critique dans nos commentaires philosophiques? D'autre part, puisque la méthode mise en oeuvre dans une étude ne pourrait être appliquée à d'autres auteurs ou doctrines, est-ce à dire qu'il y aurait autant de pratiques historiques que de théories? L'investigation de I'historien y perdrait toute din1ension générale, puisqu'elle procéderait d'une soumission aux principes légués par chacun

des philosophesauxquels il s intéresse.Cette volonté de se con~

fOffi1eraux principes de la doctrine qu'il étudie participe pourtant du souci de ne pas modifier ce qui lui est livré par le texte, de ne pas le déterminer intempestivement. Car si le lecteur intervient dans la constitution de son objet, n'y aura-t-il pas autant d'oeuvres que d'historiens? La question n'est pas ici de fait, consistant à savoir si chacune des interprétations dont on dispose est différente de toutes les autres. Mai..~il s'agit de se demander si l'acte de lecture est considéré comn1e constitutif de la théorisation philosophique. Dès lors, qu~est-ce qui limiterait encore la divergence des interprétations? Pourraient-elles même s'apprécier ou se corriger mutuellement? Si, inversement, chaque commentateur doit unifier ses lectures en adoptant des principes méthodologiques constants, il risque de ne pas appréhender son objet dans la spécificité qui le singularise. Et si c'était le cas, l'investigation y perdrait toute dimension historique, puisqu'elle 16

Introduction

ne consisterait plus en une analyse chronologique16.Ainsi le problème de "l'objectivité" de son enquête ne se pose pas à 1'histo~ rien de la philosophie lorsqu'il s'agit de déterminer ce qu'il étudie ; mais il se fonnule au terme de son travail, quand il en vient à définir sa propre étude, laquelle risque alors de n'être pas en mesure de se distinguer de son objet, soit qu'elle finisse par se confondre avec lui, soit qu'elle le constitue d'emblée abusivement. Aussi, à la question: « faut-il se faire philosophe pour pratiquer I'histoire de la philosophie? », il faudrait en un sens répondre non, afin d'appréhender les rapports entre les théories philosophiques et les autres productions d'une époque, afin de comprendre les liens entre les doctrines au fil de I'histoire et afin de percevoir les relations entre les différentes interprétations. L'intervention de principes philosophiques tend en effet à singulariser les pratiques des commentateurs, et par suite à les isoler les unes des autres. Pourtant, on considère souvent que refuser de recourir à une infom1ation philosophique reviendrait à méconnaître la nature de son objet ( et à ne pas prendre en compte ses prétentions à une validité intemporelle). Mais il y a incontestablement plusieurs manières de définir le rôle de la philosophie pour l'investigation de son histoire. Si, par exemple, on considère que l'on doit être le philosophe d'une école pour comprendre de l'intérieur les doctrines que l'on aborde, alors on se condamne à n'être l'historien que d'une théorie unique. Si l'on juge qu'il faut adopter une philosophie particulière, de façon à informer régulièrement sa pratique, on déterminera peut-être abusivement nombre des doctrines que l'on investira. Il conviendrait alors que la théorie retenue, élue pour des raisons méthodologiques, puisse se montrer indépendante de chacun des objets auxquels on se destine à l'appliquer. Dès lors, une des solutions les plus efficaces serait sans doute d'appréhender la pratique philosophique au moyen d'outils qui lui seraient extérieurs. Cela pose le problème des relations de la méthodologie du commen16. On retrouve les difficultés fonnulées par Raymond Aron: « Ou bien 1 interprète coïncide avec la pensée de l'auteur, ou bien son système de référence est absolu.» ( Introduction à la philosophie de ['histoire, Paris, Gallimard, 1938, rééd. Sylvie Mesure, 1986, p.122 ) Ainsi le problème de 1'histoire de la philosophie réside moins dans une ( Cf. p.156 ) Paul difficulté de constitution d~un discours que dans celle de son unité. Ricoeur a distingué 1 explication globale, surdétenninante, de la compréhension individuée
~ ~

des doctrines dans les tennes de l'opposition entre les deux pôles d~interprétation par le ( d'une philososystème ( de l'histoire~ sur le modèle hégélien) et par l'essence singulière phie du passé ). ( Cf Histoire de lCiphilosophie et historicité in L 'histoire et ses interprétations Entretiens autour de Arnold Toynbee, Paris / La Haye, Mouton, 1961, p.2142ndeéd.~ 1964, p.67-71 ). 218, repris inHistoire et vérité, Paris, Seuil,

17

Introduction

tateur avec les autres disciplines: quel rôle cette philosophie adoptée accorde-t-elle à l'histoire et, au-delà, à la sciencel7? Ordonne-t -elle sa con1préhension de l'évolution des théories philosophiques au développement d'autres phénomènes? Peuton en trouver certains qui ne seraient pas justiciables d'une mutation historique? Bref, con1ffient identifier des principes susceptibles de conférer une unité à notre pratique plurielle sans
mutiler chacun de ses objets
18

? Ainsi, 1'historien est exposé à se

méprendre, en philosophie, sur la spécificité des doctrines qu'il analyse et de ne pas être en tnesure de circonscrire le sens de sa propre tâche. Mais l'investigation, une fois conçue comme philosophiquement déterminée, risque à son tour d'affecter les objets de sa recherche, et de lui conférer lIne issue plus problématique que positive. Nous tranchons initialement cette alternative de e manière formelle: s'IiI est requis de s 'I ngager sur des questions qui concernent la nature du travail historique et, au moins indirectement, une conception de la philosophie, c'est que la recherche dans laquelle on s'engage participe elle-même de l'activité
philosophique
19.

0.2. OPPOSITIONS EDIFIANTES CHEZ GUEROUL T
Pour conduire notre enquête, nous avons choisi de nous prononcer sur un seul historien de la philosophie, dont les travaux ont pu fournir un modèle particulièrement accompli. Nous espérons surtout, à partir d'une analyse de l'attitude originale de Gueroult, statuer sur le champ de I'histoire de la philosophie en général. C'est aussi que ses conceptions de ce domaine ne peuvent manquer aujourd'hui d'être lues comme extrémistes.

17. Gueroult a rencontré ce problème dans l'interprétation de son maître Léon Brunschwicg, qu'il considérait soumettre, à l' instar.de Condorcet, la philosophie à la science. On le retrouve dans toutes les tentatives cherchant à conjurer la partialité de leur information historiographique par une inspiration scientifique. 18. Les sciences humaines, et particulièrement certaines formes de linguistique, pourraientelles prétendre avec succès à l'élaboration de matériaux de lecture dont l'usage ne méconnaîtrait pas la nature de la philosophie, comme le pense Frédéric Cossutta ( Voir par exemple Catégories di.fcursives et analyse du di.fcours philosophique, in Parcours linguistiques de di.fJcoun; spécialisés ( colloque de septembre 1992 ). Berne, Peter Lang, 1994, p.349-361 ou encore Pour une analyse du discour.~' philosophique, in Langages, n0119, Paris, Larousse, sePtembre 1995, p.12-39)? 19. En commençant notre examen par la position de problèmes, nous donnons d'emblée l'indice de ce que nous tenons l'histoire de la philosophie pour philosophique.

18

Introduction

Q.2.1. Dimensions distinctes de la pratique d'historien

de la philosophie

Aurions-nous affaire, en la personne de Gueroult, à quelqu'un qui aurait imprimé à son tr~vailla marque d'une personnalité originale, sinon fantaisiste20, ou bien les conflits dont sa vie professionnelle et son oeuvre furent le théâtre pourraient-ils être conçus comme relevant de l'essence même de l'histoire de la philosophie? Pour valider cette dernière proposition, nous devrons montrer que les excès 111anifest~s ar ses positions relèvent p d'options d'autant plus radicales qu'elles s'alimentent de la conscience des antinon1ies les plus originaires pour son champ d'activité. Il apparaît d'emblée que, si des orientations différentes peuvent être spontanément données à chacune des fonnes du travail de I'historien ( commentaires livresques [ 1. ] ~enseignement et explicitation réfléchie de l' oeuvre21[2. ] ~investigations fondatrices [3. ] ), c'est que l'une appelle à résoudre différemment de l'autre les contradictions qui la sous-tendent. La tâche d'interprétation [1.] semble s'ouvrir par un dilemme: alors même que le lecteur solitaire se consacre à la critique inten1e, il a toujours à choisir entre le fil conducteur d'une rationalité à prétention généralisante, et la perspective séminale d'une intuition d'origine subjective. Plus il rationalise, moins il sera personnel, moins il remplit son devoir d'originalité interprétative22. A l'inverse, plus il se singularise, moins il répondra aux exigences d'universalité que peut imposer la philosophie, moins il accomplit sa fonction de théoricien. En ce qui concerne le rôle du professorat et l'audience que reçoit un enseignen1ent [2. ], il faut comprendre que, l11êmesi une parole publique est sans doute encline à faire part à certains élél11entsconsensuels, l'écho qui lui est donné dans un champ de recherches par des débats ou des adhésions dues à des stratégies d'opposition conduit au contraire à rigidifier les principes d'une pratique, à souligner ses traits les plus originaux et les plus saillants. Dans son travail de fondation [ 3. ], le commentateur se trouve enfin confronté à une contra20. Gueroult aurait-il "tàit des histoires"., si bien qUè le pluriel qui figure dans notre titre ne renveITait pas aux aspects essentiels de la discipline? 21. Nous associons ces deux aspects de la communication du travail de rhistorien, pour autant que c'est à travers le développement des présentations méthodiques de ses travaux que se consacre la célébrité d'un enseignement original. Nous distinguons entre crochets les différentes dimensions de l'activité de I'historien de la philosophie.~ leur numérotation renvoie à chacune des trois premières parties de cet ouvrage, dans lesquelles elles seront respectivement examinées. 22. Cette tâche comporte au moins deux aspects: appréhender l'unicité de son objet et porter en outre sur lui un regard inédit.

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diction classique: il aspire en tant que philosophe à ne fonder ses options que rationnellement. Mais sa position d'historien le détermine à adopter des principes de lecture conditionnés par son objet d'étude. Pourtant, borner son intervention à la reconduction de thèses antérieures, cela ne revient-il pas à renoncer à la souveraineté de ses choix, les réduisant à des dénégations de ses perspectives personnelles? Si nous nous intéressons à Gueroult, c'est qu'il nous a paru pousser à l'extrême le souci méthodologique de revendiquer et de justifier toute décision d'interprétation, contre vents et marées, voire à l'encontre des oeuvres qu'il analyse. En rapportant ses positions aux dilemmes traditionnels qui partagent les commentateurs, nous le situerons dans son époque. Parce qu'ils ne peuvent être justifiés subjectivement seulement, les principes de I'historien [ 1. ] se prêtent à être lus comme des choix d'école, historiquement déterminés. Parce qu'il doit pouvoir se donner comme programme, son enseignement et les orientations par lesquelles il se réfléchit [2. ] ne peuvent rester indépendants d'une situation institutionnelle. Ils ne sauraient se définir hors de toute tradition, même s'ils veulent révoquer celle dont ils procèdent: a fortiori doivent-ils reconnaître leurs prédécesseurs lorsqu'ils entendent donner un accomplissement à leurs recherches. Enfin, aucune décision philosophique [3. ], fût-elle originellement fondatrice, n'est exempte de précédents. Ainsi devra-t-on identifier et délimiter l'obédience philosophique de laquelle les options de notre commentateur se reconnaissent ou se révèlent participer. Nous examinerons les principes de l'historien qui s'est montré le plus philosophe. Ce n'est pas que nos propos tendent à se développer dans l'horizon d'une philosophie de l'histoire. Nous cherchons seulement à circonscrire le champ des principes qui peuvent conditionner les pratiques des historiens, en partant de l'examen d'une position latérale. Gueroult considérait en effet que tout recours à des procédés d'investigation non philosophiques conduisait à anéantir la spécificité des doctrines, pour n'en faire que des illustrations serviles des autres productions de l'esprit humain. C'est pourquQi il ressentait impérieusement l'exigence de constituer spécifiquement une théorie pour répondre aux problèmes singuliers de sa pratique. Il s'agira moins de caractériser la philosophie en elle-même que l'attitude philosophique spécifiquement requise par son histoire: la pratique de l'histoire de la philosophie exige la constitution d'une philosophie de cette histoire-là. Nous investirons successivement trois dimensions des productions de notre auteur: commentaires [ 1. ], méthode et audience de ses pratiques [ 2. ] (à travers les oppositions surgies d'explicitations méthodologiques, les con20

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jonctures institutionnelles) et philosophie [ 3. ]. Mais nous nous préoccuperons également de statuer sur leurs relations, qui s'avèrent fondamentalen1ent problématiques. On pourrait y voir une pétition de principe, qui consisterait à ne présenter artificiellement un domaine COmIlledivisé que pour mieux en réunir par après les fragn1ents. Mais il ne s'agit pas tant de concilier les différents travaux de Gueroult que de prendre acte des tensions qu'ils expriment, afin de nous prononcer à terme sur les lin1ites qu'on doit assigner à l'ambition d'instituer philosophiquement l'activité de I'historien. Ou bien l'histoire de la philosophie est philosophie, comme nous le croyons; et se pose dès lors le problème de son unité. Ou bien elle n'a rien de philosophique, et elle voudrait accommoder de fait la divergence de ses aspects, censés ne plus entrer en conflit et ne plus requérir de dimension fondationnelle. Si elle pouvait être conçue débarrassée de tout caractère problén1atique, ne serait-ce pas le signe qu'elle aurait perdu son objet propre, si celui-ci se n1anifeste d'abord par des résistances qui fondent un questioill1en1ent? Croire que la démarche de I'historien de la philosophie doit se conformer à la spécificité de son objet, quitte à en réfracter par ses tensions internes le caractère interrogatif et aporétique, telle est la perspective que nous nous efforcerons, sur les traces de Gueroult, de suivre pour la limiter. 0.2.2. Gueroult : un cas limite parmi les historiens

Puisque nous prétendons nous intéresser à la nature de I~histoire de la philosophie, pourquoi notre investigation est-elle consacrée spécifiquement, sinon exclusivement, à Gueroult ? On pourrait certes d"abord expliquer extérieurement le privilège qui lui est accordé: sans doute avons-nous affaire à I'historien de la philosophie qui a reçu parmi les plus importantes des consécrations institutio1ll1elles.C'est en effet en tant qu "historien qu"il a reçu des titres rarement cUlllulés : professeur à la Sorbo1ll1e,puis à rEcole Nom1ale Supérieure~ enfiJ) au Collège de France et membre de l'Institut. C~est de surcroît un des auteurs auquel on doit des commentaires les plus exempts de servilité. Il est en outre, au sein de ce qu'on peut appeler récole française d'histoire de la philosophie, celui qui a manifesté le souci de fondation le plus aigu23. Sur ce terrain, après Hegel, il s'est montré le plus

23. Les travaux d'audience.

fondatiOtmels de Alquié et d'Etienne

Gilson semblent avoir reçu moins

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sensible à la contradiction entre histoire et philosophie24. A yeux, en effet, la philosophie ne doit pas seulement intervenir façon incidente pour réguler la recherche historique: expliciter ses procédés ou discuter son statut, par exemple. Elle doit surtout justifier sa méthode par une définition d'essence de la philosophie et rendre compatibles, sinon homogènes, les résultats des différentesétudes d'un historien. C'est pourquoi il n'a cessé de . juger que le con1111entateur e devait pas se contenter de faire n intervenir une philosophie, mais avait pour vocation de lui consacrer une investigation autonome. Nous n'hésitons pas à faire crédit à ce versant de ses recherches (même si leur résultat est sujet à caution), en leur consacrant la troisième partie de cet ouvrage. C'est pour mieux juger, c'est-à-dire le cas échéant condamner, le projet d'une philosophie des philosophies que nous lui accordons initialement toute la place que lui font mériter ses prétentions. Gueroult nous paraît être I'historien qui a illustré au mieux et l'originalité interprétative [ 1. ], et la réflexion méthodologique destinée à rendre compte de son enseignement [ 2. ], et l'exigence proprement philosophique [ 3. ]. Ce ne sont certes pas seulement les célèbres polémiques auxquelles ont pu donner lieu certaines des thèses de notre commentateur qui ont motivé notre
24. Ainsi se prononce Hegel: « Philosophie ist die Wissenschaft von den notwendigen Gedanken. deren wesentlichem Zusammenhang und System. die Erkenntnis dessen. was ist: die Geschichte dagegen hat es nach wahl' [und) darum ewig und unverganglich der néichsten Vorstellung vf?n ihr mit Geschehenem. somit Zuféilligem. Vergéinglichem und Vergangenem zu tun. » (Einleitung in die C;eschichte der Philosophie, hrsg. von Johannes Hoffmeister, Hamburg. lvleiner. J 940. S.23 und Vorlesungen. V7.Band, hrsg. von Pierre C;arniron und Walter Jaeschke. Hamburg. Meiner. J994. S. J 3 ) ; « la philosophie est la science des pensées nécessaires dont l'enchaînement et le système est la connaissance de ce qui est vrai et pour cette raison éternel et impérissable; I'histoire au contraire, selon la plus courante représentation, a affaire à ce qui est arrivé, par suite au contingent, au périssable, au passé. » (traduction Gibelin, Paris, Gallimard, 1954, rééd. coll. "Folio essais", p.37 ) Avant Hegel, Grohmann avait déjà noté l'incompatibilité des deux démarches théorique et historique: « Wenn das Wort Geschichte im strengen Sinne eine Auftéihlung von Begebenheiten, die in der Aufeinanderfolge existierten, die durch sinnliche Kausalitat hervorgebracht werden, bedeutet: so kann dies es Wort in diesem Sinne auf Philosophie, welche gerade dieses nacheinander Geschehene, sinnlich Bestehende ausschliesst, nicht angewandt werden. » ( Johann Christian August Grohmann Ober den Begr{ff der C;eschichte der Philosophie, Wittenberg, Kühnesche Buchhandlung. J 797. S.30:) « Si le mot histoire, au sens strict, signifie une énumération d'événements, qui ont existé dans une succession, qui sont produits par une causalité sensible; alors ce mot. ne peut être appliqué en ce sens à la philosophie, laquelle exclut précisément ce qui advient par réciprocité, ce qui existe de manière sensible. » (Pour le sens spécifique que Grohmann donne au terme "histoire", cf. infra, 2.3.1. ) Cette opposition constitue la thématique de l'introduction de la Philosophie de l'histoire de la philosophie [ PHP ], Paris, Aubier, 1979, p.13-42 : l'histoire procède de la restitution d'un réel singulier révolu, la philosophie revendique la constitution d'un sens universel actuel.

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questionnement. L'attention privilégiée que nous lui accordons s'explique par la position paradoxale qu'il prend sur chacun des fronts de notre enquête. Premièrement, ce sont les interprétations peut-être les moins exactes, littéralement parlant, qui ont fourni le modèle du travaille plus dévoué. Secondement, c'est l'interprète le plus contesté qui fut porté au pinacle des institutions les plus prestigieuses. Troisièlnen1ent. c"lestl'historien le plus soucieux de fondation radicale qui ne publie pas son ouvrage spécifiquement philosophique et n'en évoque n1êmepas les thèses les plus originales lors de conférences méthodologiques. Ces sujets d'étonnement, à l'origine de notre interrogation, seraient -ils dus à la personnalité singulière de Gueroult ? Nous pouvons bien plutôt essayer de reforn1uler de n1anière générale les paradoxes qu'il incarne. [ 1. ] D'abord~ le paradoxe interprétatif: plus on s'éloigne des thèses de l'auteur étudié. plus on fait oeuvre de commentateur et plus on se rapprocherait de sa doctrine, distinguée de la lettre de ses oeuvres. En tennes directs~ plus on se fait autre, plus on revient au même.~ plus on est inédit, mieux on perpétue. [ 2. ] Ensuite, le paradoxe de la recom1aissance, propre à la diffusion institutionnelle: Inoins on recueille de suffrages, plus on est controversé. Plus on est contesté, plus la controverse à laquelle on a donné naissance se répand, plus les partis voient leurs rangs augmenter. Donc plus on recueille de suffrages. [ 3. ] Puis, paradoxe fondationnel : plus on se fait historien, plus on est incliné à devenir philosophe. Car plus on comprend, plus on éprouve la tentation et rexigence d'interpréter, et plus on interprète, moins on est disposé à une compréhension candide, vierge d'infonnations. Dès lors, plus on est philosophe, moins on sera historien. Notre travail consistera donc à analyser la manière originale qu'a eue Gueroult d'illustrer ces contradictions. C'est que, soucieux des procédures mises en oeuvre dans la pratique de I'histoire de la philosophie, il nous parait requis d'interroger les travaux de celui d'entre les historiens qui passe pour avoir été le plus préoccupé des questions méthodologiques. Ainsi nous trouvons dans sa sensibilité aux problèmes préjudiciels, qui l'a consta1nment conduit à leur apporter des réponses radicales, la principale justification de notre choix pour son oeuvre. La valeur d"un extrémisme est de pousser une aspiration jusqu'à sa limite25.L'intérêt de notre auteur serait alors moins dans la spécificité ou l'originalité de ses thèses que dans l'ampleur du champ
25. La limite d'une tendance nous place à la frontière qu'elle a en commun avec un autre ensemble. Gueroult est philosophe sous cet aspect par lequel la philosophie est tangente à son histoire.

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qu'il permettrait de baliser. Nous prétendons en effet interroger le statut de l'histoire de la philosophie par l'analyse d'ouvrages qui aujourd'hui paraissent n'en représenter qu'un des mouvements, pour ne pas dire l'un des plus sujets à caution. Nous ambitionnons d'identifier, à travers la divergence des aspects de l'oeuvre de notre historien, les oppositions constitutives de ce donlaine et, sous les apories qu"il a rencontrées, la voie d"une appréciation globale de la tâche en laquelle consiste I'histoire de la philosophie. Nous espérons aussi que l'analyse de notre comnlentateur permettra de statuer sur la nature des relations entre ses différentes fonctions, interprétative, méthodologique, philosophique. Il s'agira finalement, en vertu de la place que peut revendiquer ( ou à laquelle doit être réduite) l'investigation philosophique, de détenl1iner les fonnes légitimes qu"elle peut prendre. 0.2.3. Question de l'importance relative des différents travaux Gueroult conduit tantôt séparénlent, tantôt simultanément son travail dans les diverses dinlensions de son activité. Comment hiérarchiser ces activités hétérogènes (publication de commentaires [ 1.], enseignement méthodologique controversé [ 2. J, fondation philosophique [ 3. J )? Cet ouvrage adopte une présentation analytique, confonlle à l'inspiration d'une recherche. Nous cheminerons ainsi depuis le donné jusqu'au supposé, du postérieur à l'antérieur: telle est la fonne générale des liens entre nos quatre parties. Le champ premièrement disponible, c'est celui des productions écrites: les archives de l'historien d'un historien, ce sont les comnlentaires qu'il a laissés26; ses ouvrages qui se donnent une fonction rélucidation, d'explicitation d'une philosophie déjà constituée. Ils fourniront donc la matière de notre investigation initiale, qui se donnera pour tâche de les répertorier et de les instruire [ 1. J. Son ordre sera naturellement chronologique, puisque son objet consiste en une série de productions apparemment homogènes. ..:.Secondenlent, plus qu'là travers des ténloignages, nous appréhenderons les principes d'enseignement par le biais de l"étude des questions de méthode [ 2. J. Nous suivrons alors un ordre plus indirect, nous préoccupant de la réception qu"ont connue les comnlentaires, revenant aux textes "méthodologiques", à l'accueil qui leur a été
26. Gueroult est unanimement reconnu comme un historien de la philosophie: d'ailleurs, même ses ouvrages plus personnels résultent de la problématisation de son activité
d interprète.
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fait. Nous aurons affaire à des évaluations externes, à l'occasion desquelles chaque contribution est appréciée à l'aune de son audience. C'est que nous évoluerons dans le domaine public, pour lequel les cours de l'E.N.S., du Collège de France ont des résonances incomparables et dans la mémoire duquel les grandes monographies sur Descartes et Spinoza restent des monuments de rhistoire "structuraliste" de la philosophie. Nous devrions aussi avoir l'occasion de statuer sur les raisons d'une polémique, sur son rôle pour la définition d'une position, ses enjeux. Du point de vue institutionnel, on sait que Alquié a joué à l'égard de Gueroult le rôle d'adversaire privilégié; il conviendra de spécifier le terrain de leurs joutes interprétatives: Descartes, ou des perspectives générales? De la seconde à la troisièn1e étape, nous passerons de la chronique d"un dialogue exemplaire et de la constitution d'un courant méthodologique à ranticipation de tout conflit de principes procédant de l'attitude critique qui est celle de la dianoématique [ 3. ]. Dans ce domaine de la fondation du travail de I'historien, nous ne pourrons qu'épouser l'ordre transcendantal d'une recherche des conditions de possibilité, nous conformant à la démarche que nous ambitionnons d'analyser, voire d'amender27. Ainsi, après avoir revisité cette querelle méthodologique qui occupe plus de deux décennies (des années cinquante au début des années soixante-dix), nous investirons les écrits de fondation, en privilégiant la Philosophie de I 'histoire de la philosophie. Il faudra expliquer le hiatus entre les préceptes de lecture, tels qu'ils furent exprimés lors de communications publiques, et ces principes philosophiques sur lesquels ils sont censés reposer, qui ne nous sont parvenus qu'à titre posthume ( 1979). Cette pièce maîtresse fut pourtant rédigée dans les années trente, vraisemblablement à la suite de la thèse sur Fichte28. Dans l'ordre de rédaction. la fondation est donc première, ou plutôt, seconde29. Son étude n'a pourtant pas à venir au seuil de notre enquête, si notre démarche conduit du
27. Nous espérons satistàire le voeu émis par Fernand Brurmer lors de la séance du 23 janvier 1982 de la Société française de philosophie (parue dans le Bulletin, 1982, p.52 : ) « en tout cas rétude de la Dianoématique selon la méthode même de son auteur reste à faire. » Cet examen réflexif ne manquera pas de produire des effèts critiques. 28. N'est-ce pas là faire trop de crédit à un manuscrit non publié par son auteur? Nous rappellerons ( infra, 3.3.5. ) que lui-même n'a cessé d'attendre beaucoup de la démarche fondatrice en général, si ce n'est de la forme sous laquelle il l'avait réalisée. Ses collègues ont aussi porté en haute estime son entreprise (cf. 2.2.5.); certes, elle ne suscite plus aujourd'hui que de très rares échos révérencieux. 29. Certes, pour fonder une pratique, il faut qu'elle ait été mise en oeuvre au moins une fois.

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positif à l'explicatif, dans une régression à vocation L'investigation de chacun des domaines d'activité de devrait trouver naturellement sa progression par avec l'ordre respectivement requis par chacun des types de travaux étudiés. L'étude de ces divers ensembles de production sera conduite d'abord chronologiquement [ 1. ], ensuite axiologiquement [ 2. ], puis logiquement [ 3. ]. Ce faisant, nous classons les multiples publications de notre historien dans différentes rubriques, en fonction de leur statut. On peut se demander s'il a conduit ses travaux dans un ordre détenniné ou bien pourquoi il n'a pas pu se confonner à un tel plan. Pourquoi l'ouvrage philosophiquement principal n'est-il pas publié par son auteur, alors même qu'il avait reçu de ses premiers lecteurs des encouragements ? Comment comprendre la succession des auteurs commentés ? Le choix de I~historien est-il personnellement, logiquement ou institutionnellement détern1iné ? A quel titre interviennent dans l'oeuvre les considérations méthodologiques? Si chacun de ces champs de recherche conduit à des résultats opposés aux autres, ne faudra-t-il pas nous prononcer sur la priorité de celui-ci ou de celui-là? Quelle est la valeur paradigmatique des recherches de l'historien qui s'est prévalu d'inaugurer et de fonder une méthode spécifiquement adaptée à son objet? Pour lever les contradictions qui se rencontrent entre les différentes dimensions de l'investigation gueroultienne, sans doute devrons-nous réévaluer le rôle respectif des différentes genres de travaux que nous aurons pris en compte. Certes, avant de tirer de notre enquête des conclusions sur le statut de I'histoire de la philosophie et finalement sur celui de la philosophie en général, nous nous efforcerons d'appliquer aux con11TIentaires, la méthode et à la à dianoématique de Gueroult les procédés mêmes qui ont présidé à leur élaboration. Nous tentons d~exhiber la contradiction interne qui affecte le projet d'une philosophie des philosophies: il s'agira finalement de tirer profit des critiques que nous aurons adressées à la dianoématique pour en compléter le projet, ou plutôt le corriger. Il conviendra alors:.flussi bien de statuer sur la notion de méthode en général que de reconnaître l'obédience hennéneutique de notre réforn1e pluraliste de l'entreprise gueroultienne. Car son intérêt est de nous pennettre de comprendre le champ de I~histoire de la philosophie à partir de l'un de ses pôles: une position extrême, qui en constitue pourtant une lin1ite interne. Avant de commencer notre analyse, considérons les positions qui délimitent cette discipline par l'extérieur, en définissant l'attitude de I'historien comme mécanique ou directement philosophique. 26

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0.3. DIFFERENCIATION

DES PRINCIPES DE L'IllSTORlEN

Nous distinguons les nombreuses perspectives que l'on peut adopter sur l'ensemble des doctrines au moyen de la biérarchisation des divers principes par lesquels l'historien peut ordonner son enquête. Ecartons d'emblée l'idée d'une lecture qui se prévaudrait d'une absence d'organisation liminaire: si l'on peut s'abstenir de principes déterminant nos choix, on ne peut passer outre un choix de principes. Autrement dit, l'option d'une "absence de principes" est encore un principe30. 0.3.1. L'histoire "originale" : par traitementinfonnatisé des textes Il convient certes d'éviter que la liberté de 1'historien dans la détermination des principes de son travail ne se traduise par une indifférence à l'endroit de son objet. Une solution semble se formuler aussitôt: les principes adoptés pour informer l'investigation doivent rester indépendants de l'historien. Mais cette proposition est toute formelle et laisse subsister entière la question des moyens d'assurer cette indépendance. Puisqu'il est d'emblée impossible de se passer de principes, on peut nourrir le souhait d'un "degré zéro" d'infoffi1ation, d'un principe qui consisterait en la volonté de ne pas sélectionner,. de tout recueillir. C'est ici le mirage d'une reproduction à l'identique que nous évoquons, vieux fantôme qui a depuis longtemps cessé de hanter les débats sur I'historiographie. Pour réduire la distance de son objet, l'historien aurait dû non plus concevoir, mais témoigner, non plus interpréter, mais percevoir. En général, cette reproduction du passé est rigoureusement impossible. D'abord, parce qu'elle ne peut être fidèle: la moindre constatation est dépendante d'une perspective qui, non pas nécessairement la déforme, mais l'informe, c'est-à-dire en privilégie certains aspects. Appliquée à la répétition du passé, cette proposition a pour corollaire: toute reconstitution est une reproduction non pas de la scène antérieure, mais du témoignage par lequel on l'avait perçue. Qui plus est, cette reprise est relative à l'intention spécifique de la restitution. Ensuite, elle est impossible en tant qu'intégrale: sa reproduction occuperait une durée au moins égale à celle par laquelle
30. L'anticipation est humainement nécessaire, car une activité non réglée ne serait pas proprement consciente. Ce n'est pas à dire que cette règle doive être normative, car toute anticipation n'est pas prédétermination. Soit, par exemple, le principe: « je prends ce qui vient ». Il signifie que j'ai résolu à l'avance de ne pas sélectionner à l'avance le type des possibilités pour lesquelles j'opterai parmi celles qui m'adviendront. S'étant arrêté à vivre sans principes, on ne s'excepte pas ( tout au contraire) du choix d'un principe de vie.

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son objet s'est constitué31.Elle est finalement impossible en qu'identique: pour parvenir à me répéter, rigoureusement lant, il faudrait que je n'agisse pas, que je ne sois plus Resterait donc, pour accomplir ce travail de reproduction, à le confier à une machine. Souhaitant ne nous préoccuper que du seul cadre de l'histoire de la philosophie, d'une part nous n'avons plus à surmonter une inaccessibilité radicale de l'objet révolu, qui imposait comme une reconstitution des faits. D'autre part, nous pouvons isoler de l"oeuvre disponible un aspect reconnu par tous sinon comme essentiel ( le plus important ),du moins comme substantiel ( condition première et détenninante ) : sa lettre. La perception initiale d'un texte est celle de sa matérialité: objet = livre, pages, noir sur blanc = graphie. L'historien qui veut minimiser les conséquences de son intervention peut souhaiter traiter l'intégralité des données textuelles, au risque d'abolir son acte comme lecture, en le réduisant à une réception quanti fiable. L'intérêt contemporain d'une définition empirique ( et même infra-matérielle, réduite à une suite de nombres par le formalisme booléen) de la lettre des textes est précisément d'autoriser son traitement automatique au moyen de l'informatique. Seule une telle réception à modalités technologiques peut donner un sens à la notion d'histoire originale comme reproduction intégrale, passive et méthodique. Restitution exhaustive, parce qu'elle fait porter le traiten1ent sur la totalité d'un corpus donné. Le stockage infom1atique est de plus passif dans la mesure même où il est massif: il constitue simplement une mise à disposition, une présentation dans un autre ordre. Si .donc cette reproduction n'est pas réitération à l'identique, du moins est-elle intégrale et fidèle, c'est-à-dire rigoureusement ordonnée aux objectifs qui lui sont assignés. Une telle caractérisation ne doit pourtant pas nous incliner à sacrifier au mirage de la "neutralité" : toute opération automatique est subordonnée~ en an10nt, à la définition liminaire d'lun corpus, dans son cours~ à la programmation du type d'opérations requises, en aval, et ce n"est pas le moindre, à l'interprétation des résultats. Concluons que si le traitement automatisé des données textuelles donne une réalité à la notion d'histoire authentique, originale, en philosophie, c'est au prix de ne pas définir une histoire à part entière. En effet, ses résultats ( index, décompte d'occurrences, statistiques) ne peuvent que servir, à

31. C'est le cas limite de la n1élnoire souvenic qui reconduit à l'identique chacune des étapes de son passé ( cf Bergson lvlatière et mémoire, Paris, Alcan, 1896, p.83 ).On ne la rencontre jamais à l'état brut dans le monde organique.

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titre de moyen, une lecture interprétative et non la constituer32. Au contraire, il nous semble que dans sa nature originaire et massive de traduction, elle n'en manifeste que mieux la nécessité pour une lecture d'être informée. Ainsi, la leçon de l'utilisation d'un outil aussi fidèle, puissant et rapide que l'ordinateur, c'est sans doute de nous faire comprendre a contrario que nos lectures nous engagent, parce qu'elles sont partiales, partielles, même si elles ont été des plus patientes.

32. Nous pensons en cela ne pas nous opposer aux dires des pionniers de l'utilisation de l'imonnatique en histoire de la philosophie. Ainsi, par exemple d'André Robinet: « l'initiative et l'autorité de la « pensée» restent requises pour asseoir les exercices des « machines à penser»» (Courte introduction aux relations de la philosophie avec ) ou encore: « je considère l'infonnatique l'informatique, in Dialect/ca, 1971. p.240 appliquée au domaine que fouille l'historien de la philosophie comme une science auxiliaire de l'histoire de la philosophie et pas plus. » (Hypothèse et confirmation en histoire de la philosophie, in Revue internationale de philosophie, 1971, p.120 )

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LETTRE unité scripturale ( graphie)

LEÇON choix de graphie

CHIFFRE révélation d'un élément de codage

GRAPHIE

2:

:tvt OT donnée lexicale ( séquence élémentaire)

CONCEPT unité sémantique ( lexème)

ESSENCE sémème ( sème à valeur génétique)

SIGNIFICATION

3

PHRASE séquence grammaticale ( unité syntaxique)

THESE élément démonstratif ou polémique

GLOSE thèse à valeur exégétique voire gnostique

TEXTE ensemble apparenté à un ouvrage ( unité de publication ou de comnlUnication )

PLAN ou STRATEGIE organisation internê:'ou externe du tex1e

STRUCTURE ensemble des schèmes organisateurs

Œl rVRE ensemble des travaux écrits ( d'une personne ou d'une école)

DOCTRINE ensemble cohérent de thèses

SYSTEME structure immuable d'une doctrine

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0.3.2. L'historiographie

entre histoire originale et philosophie de l'histoire

En utilisant le terme d'''histoire ori¥1nale", nous nous référons explicitement aux catégories de Hegel, qui distingue trois grandes formes d'investigation du passé: témoignage, histoire et philosophie de l"histoire. L"histoire originale est fondée sur une communauté d"esprit entre l''historien et son objet, et consiste en une représentation. C'est donc une traduction non hégélienne que nous en avons identifiée, en la comprenant comme un simple enregistrement; car la présentation n'est pas même ici seconde, c'est une disposition dans un autre ordre, une restitution qui donne un sens à la notion limite d'intériorisation sans réappropriation (Erinnerung, ou chez Bergson le souvenir-image), stockage exhaustif qui reproduit des données à l'identique. Le découpage des unités textuelles auquel cette première forme d'historiographie nous conduit est séquentiel, statistique; il consiste à isoler des éléments dont chacun est une somme de ceux du rang précédent: lettre / mot / phrase / texte / oeuvre. Cette identification toute empirique des unités d'une lecture de "degré zéro" nous sert à comprendre a contrario en quoi consiste l'interprétation proprement historique: explicative, critique et spéciale34. D'abord, "explication" : l'interprète relie des données pour les comprendre et pour permettre l'utilisation actuelle de cette compréhension. Elle est donc sélective et prospective, c"est à savoir ordonnée à un projet spécifique. Ensuite, "critique" : la réflexion est différenciation ; l'adoption d' !lneperspective permet de se prononcer sur la valeur des autres'''s. Tendanciellement, à travers sa critique implicite des manières de faire de 1'histoire, 1'histoire se fait histoire de l'histoire. Puis, "spécialisation" : la réflexion sélectionne ses données et ses approches, définit une perspective, c'est-à-dire une parcellisation globale ( choix des éléments fon33. Explicitées dans les Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte, in Hegels Werke, IX. Band, hrsg. von Eduard Gans, Berlin, Dunckel' und Humblot, 1837, S.3-12 ( traduction Gibelin, Paris, Vrin, 1963, p.17-22 ) et QfU1S Die Vernunft in die Geschichte, hrsg. von Hoffmeister. Hamburg, 1vleiner. 1955. S.3-22 (traduction Papaioannou, Paris, Plon, coll. "10/18", 1965, p.24-39 ). 34. Nous utilisons les caractéristiques à raide desquelles Hegel différencie plusieurs degrés d'histoire réfléchie: cf Vorlesungen Über die PhIlosophie der Geschichte. in Hegels Werke. Lr. Band. hrsg. von Eduard Gans. Berlin. Dunckel' und Humblot, 1837, S.6-11 ( traduction Gibelin, Paris, Vrin, 1963, p.19-21 ) et Die IJ'ernunft in die Geschichte, hrsg. von Hoffmeister. Ham burg, Meiner. 1955. S.16- 22 ( traduction Papaioannou, Paris, Plon, coll. "10/18",1965, p.29-37). 35. Dès lors qu'on estime la méthode employée pouvoir être corrigée par la comparaison avec celles qui ont été mises en oeuvre précédemment, on est en droit d'attendre de I'historien qu'il fasse I'histoire de I'histoire de son objet.

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Introduction

damentaux, prétention de ce choix à une valeur de totalisation Ici, l'échelle des unités définies par I'histoire réfléchissante lève d'une différenciation: distinction entre les multiples données apportées par les textes, démarcation à l'égard des autres formes de sélection réfléchie. Les éléments pertinents pour l'analyse ne prennent leur sens que dans la relation avec les autres: aussi se distinguent-ils non seulement par le rang, n1ais encore par le niveau ( qui suppose une faculté d'englober, de comprendre les données de rang inférieur). Chacune de ces unités prétend non seulement être une somme, mais encore être le meilleur moyen d'intégrer l'ensemble des termes précédents. Cette identification sélective des unités optimales (leçon / concept / thèse / plan / doctrine) pose au moins deux problèmes. D'abord, celui de la partie et du tout ( connu sous le nom de cercle herméneutique) : le sens de l'ensemble dépend de celui de ses éléments, mais inversement, le sens de chacune des parties ne peut être compris sinon par référence à celui du tout. Ensuite, le problème des autres et du différent, que l'on pourrait appeler cercle stratégique: la pertinence d'une perspective ne se détermine que par comparaison aux autres ( peut-être ne tire-t-elle que de ces oppositions l'apparence de validité qui nous a déterminé à la choisir) et pourtant aucune perspective ne saurait s'inscrire dans un champ polémique si elle ne peut prétendre pouvoir être défendue pour elle-même. Retenons que, malgré son caractère ample et problématique, le domaine de I'histoire réfléchie est défini par la sélection délibérée qu'il opère: ses principes sont adoptés pour leur pertinence locale, pour leur résultat relatif à l'objectif que s'assigne une étude partielle et polémique.. Cela nous engage à différencier cette pratique historiographique de I'histoire philosophique, laquelle tend à la fois à la globalité et à la généralité maximales. Ainsi, tandis que l'histoire réfléchie peut être globale et spéciale ( histoire universelle d'un concept) ; ou encore locale et générale (histoire d'une époque, d'une culture), l'histoire philosophique est une philosophie de I'histoire, en tant qu'elle s'efforce de comprendre les relations. entre la totalité des éléments des ensembles qu'elle étudie. Appliquée à notre démarche, la perspective la plus large a pour conséquence l"'identification

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Introdu~tion

d"unités36 dont la nature revendique dans chaque investigation particulière la valeur des principes adoptés pour l'interprétation de toutes les doctrines: il en résulte une prétention à I'hégémonie de ces unités d'étude, dont l'application entend épuiser le contenu d'une oeuvre, si ce n'est même le révéler. Il n'est pas inconcevable, dans cette perspective, d"assigner à des théories un sens différent de la valeur qu"elles ont voulu se reconnaître à eUesmêmes, dès lors qu"on les soulnet à. des principes de lecture à l"égard desquels elles n"apparaissent que comme de menus fragments de la réalité à comprendre. Reste que toute histoire locale et spéciale nourrit sans doute la folle ambition de parvenir à s'universaliser. Mais I'histoire réfléchie, dans cette tentative d'élargissement, se trouve confrontée à ce qu'on peut nommer un cercle méthodologique: la valeur d'un principe tient sans doute à la généralité de son applicabilité, or cette universalisation n'est possible qu'à la condition de Inéconnaître l'originalité de chacun .
de ses objets et par suite, en l''occurrence, de perdre sa valeur

exégétique. Aussi bien, face à ce risque de dénaturation (en devenant philosophie, I'histoire ne ferait plus que comprendre sans plus se donner le moindre objet singulier à interpréter), la pratique historiographique peut préférer conserver sa spécificité; son souci d'appréhender l'autre et son exigence d'adaptation locale la contraindront alors à reconnaître sa relativité et la partialité de son infonnation. 0.3.3. L 'histoire de la philosophie: des procédés spécifiés

Ainsi, l'interprétation historique qui veut garder son souci de "rendre" le passé ( à défaut de pouvoir le retrouver) se défiera fréquemment de l'adoption de principes qui conduiraient à détenniner à l'excès ses objets. Tentons maintenant de différencier rapidement ces types de principes, en fonction du domaine par l'analyse duquel ils prétendent être identifiés. Nous avons d'abord reconnu l'impossibilité irrépressible de ne pas informer sa pratique. Au moins pourra-t-on .alors se prendre à imaginer des principes de détermination minimale. Il faut oser les formu36. On pourra obtenir l'échelle suivante: chiffre I essence I glose I structure I système. Notons que la fonction de notre utilisation de cette distinction de trois formes de pratique de I'histoire aura été de nous tàire prendre conscience de ditl'ërentç; statuts possibles des unités d'investigation des textes et d'introduire à plusieurs manières de différencier leur rang. C'est dire que, dan\) notre tableau. le passage d'une colonne à une autre n'a pas la même valeur selon la ligne sur laquelle il est effectué. En l'occurrence, sur cette dernière gradation, chaque degré est une puissance du précédent, au sens où il représente son élévation à la réflexion et une prétention à une validité non limitative.

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Introduction

1er: «je prends ce que je trouve» : «je choisis ce qui me plaît». Sans doute, des compilations hasardeuses ou fantaisistes ne sauraient être tenues pour des activités de lecture ayant valeur d'enquête. Aussi la solution qui s'est d'ores et déjà imposée à nous fut-elle celle d'une conformation des principes de lecture à ceux de la théorie qu'on étudie. Mais nous avons mesuré également que ce souci de fidélité risque de coûter à l'historien la perte de toute dimension critique ( parce que chaque proposition de la doctrine est solidaire de toutes les autres) en cantonnant le lecteur à une activité d'explicitation. Aussi l'interprète peut-il être tenté d'emprunter à des structures plus générales ces principes par lesquels il conduit son investigation. Pour autant que la science a pu représenter un modèle de progression cumulative, on a pu s'essayer à lire et évaluer la succession des doctrines de philosophie à l'aune de l'évolution des principes scientifiques qu'elles permettaient de fonder~ de soutenir ou d'anticiper. Cette attitude est une forme particulière d'historicisme. On peut aussi
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rapporter l'information de I interprète à sa constitution d' être~
elle-même dépendante..de détem1inations historiques: toute lecture a un site historial-,7.On retrouvera cette doctrine sous l' appellation d'historialisme. Pour tenter de conjurer cet historicisme radical (en ce qu'il s'applique à la situation de réception), le philosophe peut vouloir fonder les principes de sa lecture sur des déterminations universelles~ c'est -à-dire globales et générales: son activité d'historien des oeuvres philosophiques s'inscrira dans le cadre plus vaste d~une interprétation de révolution de l~humanité et risquera par conséquent d~être Sou1l1ise cet élarà gissement ~deperspective, à I égard duquel elle ne saurait revendiquer de prétentions qu'à raison de son statut de contribution spéciale. On reconnaît sÇ)usle terme générique d'historicisme cette disposition d' esprit's. Voulant éviter chacun des risques successivement mentionnés, on en vient finaleluent à s'engager à produire soi-même les principes généraux propres à fonder une pratique globale ( disons du moins pluraliste) de l'interprétation des doctrines. Ce faisant, on s'emploiera à n'avancer de propo~

( 1927)~ 14. Auflage. Tübingen. Niemeyer. 1977, S.39237. Cf. Heidegger Sein u.nd Zeit 397~ traduction Martineau. Authentica. 1985~ p.269-272. En termes heideggeriens, tout le problème consisterait à savoir si et C0l111nent le sens de l'Être pourrait être accessible indépendamment de celui de l'être de l'étant. lui-mênle historialement constitué. 38. Ne confondons pas avec le tenne d'''historisme'' : ce dernier, parfois employé pour traduire l'allemand Historismus ou l'italien stonsmo~ ne paraît pas avoir été consacré par l'usage, qui lui préfère généralenlent celui d'historicisme. Toutefois, il est utilisé par Gueroult pour désigner les conséquences de l'historicisnle sur la pratique de l'histoire: ( cf infra, entre autres 2.2.4. ). l'explication par la situation de production

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sition générale qu'en tant qu elle nous apparaît spécifiquement requise par la pratique de l'interprétation des textes: il s'agit donc de constituer une philosophie à la mesure de I'histoire dans laquelle on s'investit spécifiquement. C'est à une telle intention que convient l'appellation de "philosophie de l'histoire de la philosophie", condensée sous le terme "dianoématique"39.Au terme de cette entrée en matière~ sont donc explicitées les orientations de cet ouvrage. Ses thènles sont les dimensions hétérogènes de la pratique d'historien de la philosophie, telles que les a illustrées Gueroult : leur nécessité intrinsèque et leur relative indépendance conduit à une divergence problématique. Rappelons que nous aurons affaire à l'aspect novateur, pour lequel il s'agit de faire oeuvre de commentateur, d'interprète original [ 1.], ensuite à l'aspect didactique, qui donne ses droits à une intention historique réglée, en statuant sur ses moyens "méthodologiques" [ 2. ], puis à l' aspect philosophique~ par lequel on s'efforce de fonder, en constituant une doctrine de I~histoire, les principes de I~enquête [ 3.]. Nous avons annoncé notre ambition de conformer les méthodes de notre enquête au domaine étudié. Historien d'un historien, nous investirons ses oeuvres en tentant de restituer leur originalité, leur relative unité. A la recherche de la définition d'un enseignement institutionnalisé, chroniqueur d'une polémique célèbre, nous essaierons de comprendre le rôle de l' engagement public, de la définition d~une carrière, dans la démarche de rhistorien et du philosophe. Par la suite~ nous analyserons sa philosophie selon l'intention transcendantale qui est la sienne, en nous efforçant de I~aborder en philosophe, c'est-à-dire de la critiquer et de comprendre son occultation par la pratique spécifiquement historique. Mais l'ambition ultime de notre travail est
39. De ce tenne, il faut d'emblée distinguer~ chez Gueroult, un sens large et une acception spécifique. Le premier renvoie à l'ensemble de l'investigation critique des manières de concevoir I'histoire de la philosophie. Mais il est fréquemment employé au sens restreint ( Ginette Dreytùs notait dans l'Avertissement à l'Histoire de l'histoire de la philosophie [ HHP ] ( Paris, Aubier, 1984~ p.6 ) : « de brefs aperçus réservent partois le nom de Dianoématique au seul livre II... » ; de fait, dès la deuxième page de son manuscrit, l'auteur mentionne: « ce passage du tàit au droit constitue l'essentiel d'une doctrine à laquelle on pourrait donner le nom de Dianoématique. » ( HHP, p.14 ) ) qui désigne la constitution transcendantale d'une philosophie des doctrines. Cf aussi PHP, p.65 ; ou Le problème de la légitimité de l'histoire de la philosophie~ in Philosophie de l 'histoire de la philosophie~ Roma / Paris. Vrin, 1956~ p.68 : « ...la dianoématique ( définie comme science des conditions de possibilité des oeuvres philosophiques en tant qu'elles possèdent une valeur philosophique indestructible )... » ( version anglaise The Monist, 1969~ p.586 ) ; surtout: « l'idée d'une attitude scientifique à l'égard de la métaphysique considérée objectivement dans l'histoire, jointe à l'idée d'une science possible des conditions de possibilité de la réalité des métaphysiques dans l'histoire, est l'idée d'une dianoématique. » ( PHP, 244 )

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de prendre position dans le champ des théories de I'histoire de la philosophie et subsidiairement, de statuer sur la nature de la philosophie elle-même. Un objectif si ambitieux ne pourra être cultivé qu'à terme (dans la quatrième partie et le bilan de ce livre). Car notre effort pour défendre une "idée de dianoématiques" s'appuiera sur des analyses patientes: apprécier premièrement l'originalité de notre auteur, distinguer sa pratique et ses théorisations des démarches desquelles elles ont pu ou dû se démarquer ( ainsi celle de Alquié ), énoncer finalement par différenciation notre propre engagen1ent. Celui-ci se trahit peut-être d~emblée par un choix de n1éthode, dans les termes duquel il pourrait recevoir une hâtive et allusive formulation: la nature de la synthèse est d'être seconde et tout ordre s'institue par différence.

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Première Partie

L'OEUVRE

DU COMMENTATEUR

L oeuvre
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du commentateur

Sont étudiés la plupart des textes de l'historien voués à l'interprétation d'une doctrine ou de l'une de ses parties, en analysant exclusivement les procédés que ces commentaires mettent en oeuvre. On distingue trois moments ~le premier, comprenant les travaux réalisés avant guerre par Gueroult, attaché aux doctrines post-kantiennes ~le second regroupe les grands ouvrages qu'il a publiés depuis les années cinquante, consacrés aux cartésiens; le dernier investit les contributions plus marginales, dont il nous appartient de restituer l'intention fédératrice. 1.1. PERIODE INAUGURALE: L'INFLUENCE DE FICHTE La considération successive des pren1iers commentaires publiés par Gueroult, qui preMent pour objet Platon, Maïmon et l'idéalisme allemand, conduit à reconnaître l'importance originelle, déterminante, de l'esprit fichtéen pour notre interprète. 1.1.1. Etudes platoniciennes: une intention de systématisation La démarche spécifique de Gueroult aurait-elle trouvé à s'appliquer hors de la période classique et idéaliste, où ses objets pouvaient être adéquatel11ent conçus comme systèmes? Ces petites contributions trop parcellaires 1, aux thématiques insuffisamment reliées, ne représenteraient que balbutiements de jeunesse. Le parangon du rationalisme aurait-il produit à l'occasion des interprétations de détail? Cette lecture hâtive pourrait être retenue pour la "Note" portant sur quelques lignes du Ménon. Le propos y est à plusieurs égards circonstancié: l'occasion avouée en est le programme de l'agrégation2: le commentaire du passage, lequel consiste en un aparté sur la méthode à utiliser, est séparé de l'interprétation de
1. Est-illégitime de prendre même pour objet des articles tels Le xème /ivre des Lois et la dernière forme de la physique platonicienne (Revue des études grecques [REG], 1924, p.27-78 ) ~La méditation de l'âme sur l'âme dans le Phédon (Revue de métaphydu sique et de morale [RMM], 1926, p.469-491 ) ; Note sur le locus mathematicus !vlenon (87a) (Bulletin de la facu.lté des lettres de Strasbourg [BFLS], 1934-35, p.173-180 et 218-226. repris in Revue ph1losophique de la France. et de l'étranger [ RPFE ], 1969, p.129-146 et partiellelllent in Les paradoxes de la connaissance. Essais présentés par Monique Canto-Sperber. Paris. Odile Jacob. p.I07-11!.)? Notre étude veut obéir à un souci d' exhaustivité. 2. Certes, cette circonstanciation disparaît lors de la réédition de 1969, dans laquelle l'ex( BFLS, 1935, p.173 ) est remplacée pression « nécessités contraignantes de l'agrégation» par celle de « nécessités imposées par l'explication d~un texte» ( RPFE, 1969, p.129 ).

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l'ensemble de la doctrine: enfin il nous entraîne dans des développements spécifiquement géométriques. Par son thème comme par sa manière, il peut donc être considéré comme l'une des rares études isolées3. A preuve, il ne renvoie pas aux deux travaux plus importants que son auteur avait au cours de la décennie précédente consacrés à Platon. Aussi l'espoir de relier le détail au global paraît-il en l'occurrence peu "confirmé,,4. . Tel n"est pas le cas des études qui avaient porté sur le Xeme Livre des Lois et sur le Phédon. lesquelles mettent en œuvre un souci de systématisation radicale5. La première d'entre elles présente sa démarche sous une forme d'aspect déductif, se proposant d'appliquer une conception globale de la doctrine platonicienne6, conçue comme une dialectique propre à relier de façon ascendante ou descendante les deux principes du Sensible et de l'Intelligible. Son objet est d'apprécier l'ampleur de la réhabilitation du sensible et les changements qu'introduit le dernier ouvrage de Platon dans la fonllulation des conceptions déjà exposées dans le Timée. L"intention fondamentale du commentateur consiste en une visée d'unification7, gropre à résorber les graves disparités qui se manifestent d'abord. En l'occurrence, il s'agit de concilier la précellence absolue de l'âme, position qualifiée de "moniste", et la reconnaissance d'une spécificité, voire d'une prôductivité du sensible lui-même, position appelée "dualiste". Gueroult s'attache dès lors à montrer, ou bien que l'opposition peut s'évanouir dans un terme synthétique qui réunit les deux autres~ ou bien que les éléments inconciliables correspondent à deux présentations différentes d'lune même dialectique

3. Même si cet isolement n'exclut pas l'intérêt qu'atteste la réédition du propos plus de trente ans après sa parution et même sa reprise partielle, près de soixante ans après. 4. « ...I~espoir, qui sera confirmé, de trouver à propos d'un point de détail, l'occasion de discuter quelque interprétation générale. » ( BFLS, 1935, 173 ) 5. Ces deux articles ont encore récemment dOJU1ématière à une étude révérencieuse. ex-plicitant l'obédience et la profonde originalit~ des. travaux platoniciens de Gueroult : Claude Gaudin Lectio D~tficilior Le syslème dans la théorie platonicienne de l'âme selon l'interprétation de Martial C;ueroult in Phronesis, 1990, p.47-82. 6. Dans la première page (REG, 1924, p.27 ), l'expression "la doctrine" est employée deux fois ~dès la première ligne: « La doctrine platonicienne, considérée dans son ensemble, présente deux aspects différents, suivant le degré de son évolution. » 7. « Et si la doctrine a un sens, il peut être utile de le rechercher, même alors que les disciples immédiats sont en désaccord sur ce sens. » ( REG, 1924, 78 ) 8. « Ainsi la contradiction semble régner partout, tant entre les Lois et le Timée que, dans le Xe livre lui-même, entre les thèses qu~il soutient. » ( REG, 1924, 44) ~ « tout d'abord ), rétablir dans le Xe Livre la cohérence apparemment rompue» ( REG, 1924, 45

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