HOMO ORTHOPEDICUS

Publié par

A partir de 1900, sur les débris d'un anthropocentrisme pluriséculaire, naquit un homme nouveau, dont le corps n'était plus considéré comme l'enveloppe de l'âme mais était interrogé pour lui-même, dans sa complexité, dans sa vulnérabilité, et surtout dans sa susceptibilité à interagir avec les nouvelles techniques. C'est dans ce contexte que le critique d'art Roberto Longhi lança la formule " homo orthopedicus ". Cet ouvrage explore cette problématique épineuse du corps et de ses prothèses.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
Lecture(s) : 284
Tags :
EAN13 : 9782296272507
Nombre de pages : 560
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

HOMO ORTHOPEDICUS

Le corps et ses prothèses à l'époque (post)moderniste

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Paul DUBOUCHET, De Montesquieu le moderne à Rousseau l'ancien, 2001. Jean-Philippe TESTEFORT, Du risque de philosopher, 2001. Nadia ALLEGRI SIDI-MAAMAR, Entre philosophie et politique: Giovanni Gentile, 2001. Juan ASENSIO, Essai sur l'œuvre de George Steiner, 2001. Réflexion sur l'Enseignement de la Philosophie, Pour un avenir de l'enseignement de la philosophie, 2001. Hervé KRIEF, Les graphes existentiels, 2001. Heiner WITTMANN, L'esthétique de Sartre, 2001. Christian SALOMON, Le sourire de Fantine, 2001. Claude MEYER, Aux origines de la communication humaine, 2001. Hélène FAIVRE, Odorat et humanité en crise à l 'heure du déodorant parfumé, 2001. François-Victor RUDENT, La conversation de Montaigne, 2001. Serge BISMUTH, L'enfance de l'art ou l'agnomie de l'art moderne, 2001. Young-Girl JANG, L'objet duchampien, 2001. Jad HATEM, Hindiyyé d'Alep: mystique de la chair et jalousie divine, 2001. Alexandra ROUX et Miklos VETO (coor.), Schelling et l'élan du « système de l'idéalisme transcendantal », 2001. Claude POULETTE, Sartre ou les aventures du sujet, 2001. Jacques CROIZER, Les héritiers de Leibniz, 2001. Steven BERNAS, Archéologie et évolution de la notion d'auteur, 2001.

Sous la direction de

Nathalie ROELENS et Wanda STRAUVEN

HOMO ORTHOPEDICUS

Le corps et ses prothèses à ['époque (post)moderniste

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Via Bava., 37 10214 Torino ITALIE

ltalia

Cet ouvrage a pu être réalisé grâce à la participation financière du Fonds de la Recherche Scientifique de la Communauté flammande (Belgique) et du Conseil Scientifique de l'Université d'Anvers. Remerciements particuliers à Walter Geerts, directeur des projets «Les frontières du modernisme» et «La pensée prothétique».

Couverture: Giorgio de Chirico, Hector et Andromaque, 1917

@ L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-1611-3

Introduction Du prothétique à l'orthopédique Nathalie Roelens (avec la collaboration de Wanda Strauven)
A l'origine, il y avait le paradis de l'androgyne dépourvu de technique, tel que nous le décrit Platon dans Le Banquet (190c). Aristophane y présente l' eras comme la recherche de la part de l'être humain de sa partie complémentaire, comme le rêve d'être un et sans coupures. A l'origine, il y avait encore l'homme naturel de JeanJacques Rousseau, non contaminé par l'artificiel, le médiat, le technique, I'homme nu et sans armes, mais suffisamment robuste pour «n'avoir aucun besoin de prothèses».. Il ne parle pas, ne s'extériorise pas, car il est en rapport im-médiat avec la nature. Il a des besoins naturels, vitaux qu'il peut apaiser en cueillant les fruits de la nature à portée de sa main (une main qui attrape sans rien manipuler). C'est la civilisation qui va l'affaiblir, le dénaturer, l'aliéner, le faire sortir hors de soi, lui donner des outils et dès lors introduire l'inégalité parmi les hommes. L'état sauvage «est l'avantage d'avoir sans cesse toutes ses forces à sa disposition, d'être toujours prêt à tout événement et de se porter, pour ainsi dire, toujours tout entier avec soi» (ibid.), tandis que l'homme civilisé dépend de machines qui peuvent toujours lui faire défaut. En outre, l'homme originaire n'a aucune imagination, il ne connaît ni prévoyance, ni curiosité. Il n'anticipe pas, ne parle pas, n'a ni savoir ni passions. Or Bernard Stiegler, dans La technique et le temps. 1. La faute d'Epiméthée montre que Rousseau introduit déjà un écart minimal dans cette complétude ontologique. Le Caraïbe de Rousseau est «presque nu. Armé seulement de la flèche et de l'arc. Les sauvages ne connaissent presque pas d'autres maladies que les

I

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes,
Seuil, 1971, p.213.

Paris,

blessures et la vieillesse. C'est un quasi-animal.»2 Le texte de Rousseau avoue donc malgré soi que cette harmonie originaire est un leurre. L'origine est déjà affectée par l'adverbe «presque». En outre, l'homme originaire est présenté comme «marchant à deux pieds» et «se servant de ses mains» et, partant, en quelque sorte déjà prêt à accueillir les outils. Car c'est précisément par la manipulation des outils et par l'acquisition de la station debout que l'anthropologue André Leroi-Gourhan, dans Le Geste et la parole définit le processus de l'hominisation. L'homme s'est distingué de l'animal dès l'instant où il est devenu bipède «à main libre»'. La marche verticale a ensuite déterminé une nouvelle liaison main-face: la main s'est libérée de ses fonctions de motricité et la face de ses fonctions de préhension: «A l'inverse des rongeurs qui, de manière presque exclusive, saisissent ou palpent d'abord par préhension labio-dentaire, les Primates font intervenir d'abord la main.» (ibid., p.44) De sorte que la main appelle nécessairement les outils, espèce d'organes amovibles, et les outils de la main appellent le langage de la face. D'où le titre Le Geste et la parole qui renvoie à cette action coordonnée typiquement humaine, à cette double émergence du cortex et du silex. Stiegler résume cette évolution de la façon suivante: «Il y a possibilité du langage dès qu'il y a possibilité de l'outil»' et suggère même qu'il faudrait renoncer à l'opposition entre homo Jaber avec son outillage lithique (comme prolongement du squelette) et homo sapiens avec son outillage verbal. A l'origine donc un dieu non équipé techniquement. Mais aussitôt la tragédie a commencé, ou du moins, le tragique, à savoir notre condition humaine comme extériorisation, projection, scission entre les attaches de l'ici et la délivrance du là-bas. Car on peut dire que dès qu'il y a langage, il y a pensée et désir d'aller outre. Paul KJee, en bon philosophe et en bon géomètre, traduit graphiquement cette idée par la flèche. La flèche, elle-même prothèse et outil, est un mouvement d'espacement (indissociable, comme nous le verrons, d'un mouvement de temporalisation: véritable cas de différance):

2

Bernard Stiegler, La Technique et le temps.J. La faute d'Epiméthée, Galilée, 1994, p.l27. , . Bernard Stiegler, op.cit., p.l65. 8
André Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole, t.I, Paris, Albin Michel,

Paris,

1964, pAD.

Père de la flèche est la pensée: comment étendre ma portée vers là-bas? par delà ce fleuve, ce lac, cette montagne? La contradiction entre notre impuissance physique et notre faculté d'embrasser à volonté par la pensée les domaines terrestre et supraterrestre est l'origine même du tragique humain. Cette antinomie de puissance et d'impuissance est le déchirement de la condition humaine. Ni ailé, ni captif, tel est l'homme.'

De la même façon, le mythe d'Epiméthée, évoqué par Platon dans son Protagoras et auquel Stiegler emprunte le titre de son ouvrage, renvoie déjà à cette projection hors de soi comme la vocation de l'homme, à sa technicité essentielle. Epiméthée a distribué aux animaux toutes sortes de moyens de défense (cornes, griffes, crocs, etc.) mais par distraction, par oubli, il a laissé «l'homme nu, en défaut d'être, n'ayant encore jamais commencé à être: sa condition sera de suppléer à ce défaut d'origine en se dotant de prothèses, d'instruments.»6 C'est pourquoi son frère Prométhée s'est empressé de voler le feu aux dieux et de l'offrir aux hommes tellement démunis. Or, il n'y a pas d'humain avant cette extériorisation. La «prothèse» ne vient pas suppléer à quelque chose, ne vient rien remplacer qui aurait été là avant elle et se serait perdu: elle s'ajoute dès l'origine.7 Par pro-thèse, Stiegler entend toujours à la fois posé devant, ou spatialisation (é-Ioignement), et posé d'avance, c'est-à-dire temporalisation: «La pro-thèse n'est pas un simple prolongement du corps humain, elle est la constitution de ce corps en tant qu' 'humain'» (ibid., p.162), en tant qu'être hors de lui: «L'être de l'homme est (d'être) hors de lui. Pour suppléer à la faute d'Epiméthée, Prométhée fait à l'homme le
,

Paul Klee, Esquisses pédagogiques (parues en 1925 dans la collection «Livres du Bauhaus») (Padagogisches Skizzenbuch, Munich, Langen, 1925), in Théorie de l'art moderne, Paris, Denoël, 1985, p.l28. 6 Bernard Stiegler, op.cit., p.l26. 7 Stiegler renverserait par là la diachronie du terme «prothèse» que Tim Armstrong a eu le mérite de retracer. Terme de linguistique au départ (<<addition grammaticale», XVlle siècle) la médecine se l'est aussitôt accaparé pour désigner le remplacement d'un membre, sa «compensatioll». Vers le XIXe siècle l'acception est devenue plus positive dans le cadre d'une confiance moderne et utopique dans l'amélioration et l'extension des pouvoirs de l'homme par la technologie. (Cf. Tim Armstrong, Modernism, technology and the body. A cultural study, Cambridge University Press, 1998, p.78.) 9

cadeau, ou le don, de la mettre hors de lui. [...] logos et tekhnè: deux modalités de l'être hors-de--soi.» (Ibid., pp.200-201) Les paléontologues s'accordent sur cette spatialisation ou cet éloignement comme donnée anthropologique majeure, sur cette «déterritorialisatioID) comme rappellent Gilles Deleuze & Félix Guattari dans Mille plateaur. Leroi-Gourhan est le plus explicite à l'égard de l'extériorisation de la technique par l'être humain. Son propos regorge de termes désignant celle--cicomme spatialisation. Et il est intéressant de noter que dans un texte antérieur Milieu et Technique, les outils ou instruments étaient encore présentés comme un «rideau d'objets» à travers lequel l'homme assimile son milieu, une «pellicule interposée», une «enveloppe artificielle»9. Dans Le Geste et la parole, en revanche, cette pellicule a acquis une réelle épaisseur:
Chez J'animal l'outil et le geste se confondent en un seul organe où la partie motrice et la partie agissante n'offrent entre elles aucune solutioo de continuité. La pince du crabe et ses pièces mandibulaires se confondent avec le programme opératoire à travers lequel se traduit le comportement d'acquisition alimentaire de l'animal [...j chez l'homme l'amovibilité de l'outil et du langage détermine une mise à l'extérieur des programmes
opératoires liés à la survie du dispositif collectif
10

Les métaphores adoptées par Leroi-Gourhan relèvent toutes de l'extériorisation et de l'amovibilité de l'outil: «on abouti[t] à cette impression que l'outil est en quelque sorte exsudé par l'homme au cours de son évolutioID) (ibid. p.40); «on [y] voit l'outil sourdre littéralement de la dent et de l'ongle du Primate» (ibid); «La main humaine est humaine par ce qui s'en détache et non par ce qu'elle est» (ibid. pAl); «les opérations de section, de broyage, de modelage, de grattage et de fouissement émigrent dans les outils.» (ibid.). Ceux-ci, à leur tour, deviendront au cours de l'évolution
S

Deleuze et Guattari renvoient précisément à un article d'un certain Klaatsch

«L'évolution du geure humain»: «La main préhensive implique une déterritorialisation relative non seulement de la patte antérieure, mais de la main locomotrice. Elle a elle-même un corrélat, qui est l'objet d'usage ou l'outil: le bâlon comme branche déterrilorialisée.» (Gîlles Deleuze & Félix GuaUari, Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980, p.211)
9

AndréLeroi-Gourhan,Milieu et Technique,AlbinMichel, 1945,p.332.
André Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole, op.cit., pp.34-35.

10

10

humaine, entièrement «séparables» (ibid.) du geste. Et lorsque la main ne servira plus qu'à déclencher le processus moteur, pour en alimenter ou en suspendre l'action, la force motrice «quitte» le bras humain (ibid.). Peu à peu les instruments sont rejetés hors de l'homme «et c'est une partie du geste qui se dégage du bras dans la machine manuelle» (ibid., pA?). Le progrès machinique du XIXe siècle est cependant encore bien loin de réaliser la mutation idéale, celle où l'homme aurait «hors de lui» (ibid., p.SO) un autre homme, entièrement artificiel. La conclusion de Leroi-Gourhan est redoutablement cynique:
On ne peut guère concevoir au-delà que l'extériorisation de la pensée inteJlectueJle [du cerveau] [...] Il ne resterait plus à l'homo sapiens alors, après avoir assuré à de tels appareils la possibilité de se reproduire mécaniquement, qu'à se retirer défmitivement dans la pénombre paléontologique. [...] Il est seulement à craindre un peu que dans mille ans l'homo sapiens, ayant fini de s'extérioriser, se trouve embarrassé par cet appareil ostéo-musculaire désuet, hérité du Paléolithique. (ibid., p.52)

On pourrait dès lors appliquer à cette migration de la dent à la main motrice, à l'outil, à la machine, au robot, au clone, l'adage suivant de Stiegler: «Plus l'homme est puissant, plus le monde se 'déshumanise'»" Jean-François Lyotard, pour sa part, accorde à cet espacement une valeur libidinale, capitalisante et capitaliste qui implique nécessairement une temporalisation (entre la charge et la décharge, concomitante d'une optimisation de l'instrument-arme et d'un accroissement du pouvoir sur les choses). Dans «L'économie libidinale du dandy», Lyotard part de l'idée hégelienne selon laquelle le travail implique l'anéantissement de l'agent (la faim) et du patient (la vache qu'on tue): entre deux néants reste la Mitte: l'outil, l'ustensile. Tout ce qui se passe autour de ce moment de l'outil va être subordonné à ce rapport technique, lequel correspond à la jouissance «qui consiste en le plus grand écart possible entre la charge et la décharge de l'énergie libidinale.»12Il y a lieu toutefois de se demander jusqu'où cette libido peut tendre sans s'autodétruire.
"Bernard Stiegler, op.cit., p.103. 12 Jean-François Lyotard, «L'économie libidinale du dandy» (1972), in L'assassinat de l'expérience par la peinture. Monory, Talence, Le Castor Astral, 11

Une telle instrumentalisation et prothétisation massive jusqu'à anéantir le sujet et l'objet était déjà pressentie par Sigmund Freud, mais comme un «malaise dans la civilisation», comme une entrave au bonheur, comme un asservissement. L 'homme a beau disposer de toutes sortes de prothèses motrices et sensorielles, capables de maîtriser un espace-temps infranchissable autrefois, il ne parvient pas au bonheur, il ne retrouve pas le «sentiment océanique» qui était celui du moi primitif. Les progrès de la technique ne semblent pas avoir élevé la somme de jouissance que les hommes attendent de la vie. La «civilisation», c'est-à-dire «la totalité des œuvres et organisations dont l'institution nous éloigne de l'état animal de nos ancêtres et qui servent à deux fins: la protection de l'homme contre la nature et la réglementation des relations des hommes entre eux»l3, n'est pas dispensatrice de bonheur, semble-t-il. D'une part, toutes ces activités et valeurs sont utiles à l'homme pour assujettir la terre à son service et pour se protéger contre la puissance des forces de la nature (la domestication du feu, la construction d'habitations), grâce à tous ses instruments, I'homme perfectionne ses organes - moteurs aussi bien que sensoriels -, ou bien élargit considérablement les limites de leur pouvOIr:
Les machines à moteur le munissent de forces gigantesques aussi faciles à diriger à son gré que celles de ses muscles; grâce au navire et à l'avion, ni l'eau ni l'air ne peuvent entraver ses déplacements. Avec les lunettes, il corrige les défauts des lentilles de ses yeux; le télescope lui permet de voir à d'immenses distances, et le microscope de dépasser les limites étroites assignées à sa vision par la structure de sa rétine. Avec l'appareil photographique, il s'est assuré un instrument qui fixe les apparences fugitives, le disque du gramophone lui rend le même service quant aux impressions sonores éphémères [...]. A l'aide du téléphone, il entend loin, à des distances que les contes eux-mêmes respectaient comme infranchissables. A l'origine, l'écriture était le langage de

1984, p.86. «Le capital n'est lui-même rien que le rapport d'optimisation énergieavancée/énergie-revenue, étendu à tous les objets. Il est la domination absolue de l'instrumentalité.» (p.89)
13

Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation (Das Unbehagen in der Kultur,

Vienne, 1929), PUF, 1971, p.37 (Gesammelte Werke, éd. Anna Freud, Frankfurt am Main, Fisher Verlag, 1972, vol.XIV, pp.449-450). 12

l'absent, la maison d'habitation le substitut du corps maternel [...].On dirait un conte de fées. (Ibid., p.38)

D'autre part, Freud se rend à l'évidence que l'homme, cette «chétive créature» (ibid.), est devenu pour ainsi dire «une sorte de 'dieu prothétique', dieu certes admirable s'il revêt tous ses organes auxiliaires, mais ceux-ci n'ont pas poussé avec lui et lui donnent souvent bien du mal» (ibid., p.39). On voit que l'objet technique, qu'il soit perçu comme thaumaturgique ou au contraire comme déshumanisant, mortifère, est indissociable d'un discours sur celui-ci, indissociable de son imaginaire. L'émergence de nouvelles technologies, du moins une fois apaisés les enthousiasmes, a toujours, semble-t-il, suscité une pensée plutôt technophobe, une hantise, une dysphorisation de la technique comme menace à l'égard du vivant, sans doute aussi parce qu'elles nous rappellent ce que le vivant a déjà de mécanique en lui. C'est ainsi que Henri Bergson conçoit sa théorie du rire expiateur autour de la raideur mécanique qui surgit soudain au cœur du vivant, de l'homme qui trébuche, soudain converti en automate, bref de ce qu'il appelle «du mécanique plaqué sur du vivant»l4. Pensons également au corps-rouage dans le cinéma burlesque (Keaton, Chaplin, etc.). Même la classification établie par Umberto Eco, quoique neutre en apparence, a quelque chose d'effrayant car elle épouse en effet cette multiplication vertigineuse de prothèses au courant des siècles. Eco distingue les prothèses substitutives, servant à remplacer un membre, une partie du membre ou un organe un membre artificiel, une canne, des lunettes, un pacemaker, une prothèse dentaire -, et les prothèses extensives qui prolongent l'action naturelle du corps, qui étendent le rayon d'action d'un organe - les mégaphones, les échasses, les verres grossissants, les habits en général (qui renforcent l'action protectrice de la peau et des poils). Une troisième catégorie comprendrait les prothèses qui ont une compétence bien supérieure à celle du corps, les prothèses multipliantes - le levier, le télescope, le microscope, les vases et
14 Henri Bergson, Le rire. Essai sur la signification du comique (1900), Paris, PUF, 1969, p.29. 13

les bouteilles, le traîneau et la roue -. Les deux dernières catégories ont même une application interne:
Les prothèses extensives et les prothèses démuhipliantes peuvent égaJement être intrusives. Parmi les prothèses extensives-intrusives, nous citerons le périscope ou certains instnunents médicaux permettant d'explorer une cavité immédiatement accessible comme l'oreille ou la gorge, panni les prothèses démultipliantes-intrusives les dispositifs échographiques, les scanners et les systèmes d'imagerie par résonance magnétique en médecine nucléaire, ou certaines sondes qui explorent l'intérieur du conduit intestinal et projettent sm un éaan ce qu'elles «voient». IS

Ce qui inquiète dans cette fougue taxinomique c'est que chaque objet y trouve sa place, comme si rien ne pouvait se soustraire à l'instrumentalisation, saufl'homme bien sûr, le seul à être en sus. Mais Eco nous incite malgré lui à ne pas nous laisser envahir par ces prothèses mais à les caser et donc à les apprivoiser, à s'en accommoder tant bien que mal sans en être les otages. Les récents ouvrages Prothèse de David Wills10et L'intrus de Jean-Luc Nancyl7 vont sans doute le plus loin dans cette prothétisation généralisée qui empiète tant sur le corps que sur le monde selon une logique du supplément à la fois comme remplacement et comme ajout. excédant en tout cas les oppositions traditionnelles: identité-altérité, nature-artifice, humain-inhumain, animé-inanimé, inclusion-exclusion. Wills, en relatant l'amputation de la jambe de son père, en arrive à la conclusion qu'il n'y a «pas de préprothétique» (ibid, pA5). L'invention de la jambe de bois articulable au genou, réel progrès par rapport au pilon qui était à son tour issu de la béquille, témoigne du fait qu'on se rapproche de plus en plus du fonctionnement du membre humain, mais en même temps on s'achemine vers «le fonctionnement strictement mécanique de ce membre et donc vers l'inhumain» (ibid., pA8). Pour preuve également, le fait que, lors de l'amputation, le bistouri ne descend pas au hasard mais est guidé par la gamme des prothèses disponibles: «C'est ainsi que la possibilité prothétique
IS
10

Umberto Eco, Kant et l'ornithorynque, Paris, Grasset, 1999, p.370.
David Wills, La Prothèse 1, Hamilton, 1970-Berchtesgaden, 1929, Paris,

Galilée, 1997. 17 Jean-Luc Nancy, L'intrus, Paris, Galilée, 2000. 14

détermine la forme de l'humain, l'artificiel détermine la forme du naturel» (ibid., p.51). Nancy qui a lui-même subi en 1991 une greffe du cœur et ignore qui en était le donneur, se demande ce qu'implique le fait d'accueillir en soi un «intrus» en l'occurrence un organe «étranger». Sommes-nous le véritable propriétaire de notre corps? se demande-t-il, déconstruisant par là toute conception du corps uni et surtout le dogme de la transsubstantiation: «ceci est mon corps».
. Georges Bataille s'était déjà attardé sur le primat de la

technique sur l'organique en réfléchissant à l'oreille coupée de Van Gogh. On peut se manger un doigt mais on ne peut se manger une oreille: il faut l'intervention d'un couteau, il faut un détour par la technique. Bataille s'intéresse là encore à cette «nécessité de se jeter ou de jeter quelque chose hors de soi»18, comme dans certaines pratiques d'automutilation sacrificielle (dans la frénésie religieuse ou chez les aliénés). Mais on pourrait y ajouter l'engouement actuel pour cette autre automutilation qu'on appelle «chirurgie esthétique» et qui témoigne non plus d'un rite d'initiation mais d'une espèce d'immaturité collective: «La rupture de l'homogénéité personnelle, la projection hors de soi d'une partie de soi-même [...] apparaissent ainsi régulièrement liés aux expiations; aux deuils ou aux licences qui sont ouvertement évoqués par le cérémonial d'entrée des adultes.» (Ibid., p.266) Ceci étant, la peau n'est plus une enveloppe ou un filtre protecteur vis-à-vis des sollicitations extérieures, une membrane qui distingue le propre du non-propre, elle est au contraire constamment traversée même si les récentes techniques ne laissent aucune trace ou cicatrice. C'est une zone sismique où l'intégrité corporelle se voit entamée. Elle est devenue «inframince» et, avec elle, la frontière entre la vie et la mort, celle-ci devenant comme une prothèse de celle-là. En outre, c'est à même l'épiderme que la logique de la prothèse (de l'inanimé qui vient remplacer de l'animé) peut se renverser «dès qu'on se servira de la peau humaine pour faire des abat-jour».'.
ISGeorges Bataille, «La mutilation sacrificielle et l'oreille coupée de Van Gogh», in Œuvres complètes, tome I (Articles, Documents), Gallimard, 1970, p.265.
19

David Wills, op.cit., p.195.

15

Qu'il soit technophile ou technophobe, l'imaginaire au XXe siècle a tendance à faire empiéter la technique sur le vivant, dans le sens de la flèche, envahissant le monde, mais aussi en sens contraire, débordant sur le corps du sujet jusqu'à le «coloniser»20, usurper sa place: l'homme est tellement subordonné à l'artificiel qu'il semble devenir la prothèse de la machine (on assiste à une technicisation de tous les domaines de la vie). Et si Freud allait jusqu'a distinguer un indice de civilisation non seulement dans l'utile mais dans «ce souci que prennent les hommes de choses sans utilité aucune ou même en apparence plutôt inutiles»21- la beauté, la propreté, l'ordre -, on pourrait ajouter tout un pan où l'UTILEse joint à l'lN-UTILE,au FUTILE,tendant vers une nouvelle immédiateté, la cybernétique, comme simulacre inversé de l'évolution des techniques, un allégement de la profusion des outils vers un stade soi-disant immatériel, virtuel. Or, là encore, on nous a montré que l'immatériel des nouvelles technologies est un leurre, qu'elle repose sur tout un arsenal de présupposés et de programmes hautement matériels22. A cela s'ajoute l'énorme problème de l'obsolescence, de la caducité de ce processus d'innovation permanente et d'accélération. On pourrait ici à nouveau invoquer des cyberphobes ou résistants - Pierre Bourdieu, Paul Virilio23qui dénoncent la duperie: Virilio par exemple prophétise «l'éclipse du réel»24, le «suicide assisté par ordinateur» (ibid., p.15), «l'euthanasie active s'avançant masquée derrière une procédure cybernétique de mort subite» (ibid.), «l'accident intégral» (ibid., p.146), et les cyberphiles, rousseauistes de la cyberculture - Régis Debray, Pierre Lévy, Bernard Stiegler - dont l'optimisme se prévaut du fait que la machine cybernétique produirait de la néguentropie et mettrait fin à la menace d'entropie de l'évolution technique industrielle.
20 Paul Virilio parle de «colonisation du corps vivant par des biotechnologics» Virilio, Cybermonde, la politique du pire, Paris, Textuel, 1996, p.54. 21

n Yves Jeanneret, «La médiographie à la croisée des chemins» in Les Cahiers de médiologie, 6, «Pourquoi les médiologues», 1998, pp.93-104.
23

Sigmund Freud, op.cit., pAO.

«Il n'y a pas d'acquis sans perle. Quand on invenle un objet lechnique, par

exemple l'ascenseur, on perd l'escalier» (Virilio, op.cit., p.34); <dl n'y a pas d'acquis technologique sans perle au niveau du vivant, du vital» (p.54). 24 Paul Virilio, La bombe informatique, Paris, Galilée, 1998, p.13.

16

Une dernière réflexion s'impose qui nous mène tout droit du prothétique à l'orthopédique. Si l'histoire des beaux-arts repose sur une même extériorisation que I'histoire des techniques, si elle a subi le même espacement que l'outil, à savoir de la Face divine originaire et sa «réelle présence» dans l'icône jusqu'à l'espacement de <<l'exposable>> prophétisé par Walter Benjamin, la même mise en garde s'impose: tout comme l'espacement affectait déjà la pureté originaire chez Rousseau, on pourrait faire remonter l'exposable bien en amont de l'ère de la reproductibilité technique. Les arts plastiques, même s'ils ont dissimulé leurs artifices, ont toujours été une des expressions du recours à un outillage technique par l'humain. La logique de J'hors de soi, de l'exposable, à son paroxysme dans la photographie, n'est-elle pas déjà à l'œuvre dans l'œuvre d'art comme sa propre possibilité? De sorte que l'outil ne s'avère plus un parasite mais un adjuvant indispensable: «Le tableau est plus exposable que la mosaïque ou la fresque qui l'ont précédé. [...] Or la photographie (la représentation) ne fait rien d'autre qu'accomplir en le renforçant, l'exposable. [...]. L'art ne se propose que de se déposer indéfiniment, il s'ex-pose, en effet, étant toujours en lui - hors de lui, inassignable.»25 L'occultation du corps et de la technique artistique relèverait alors d'un geste malhonnête, ou du moins politique, à en croire Lyotard. Celui-ci dénonce le fait que les coutures et prothèses aient toujours été refoulées, l'orthopédie préparatoire (la perspective, la technique picturale) camouflée sous des dehors lisses et sans jointures: «c'est-à-dire à la fois la rectification, l'orthopédie du corps voyant et caressant, et le secret, l'occultation de cette orthopédie.»26A l'instar du gouvernement qui doit gommer ses choix et ses sélections et les présenter comme naturels, dictés par le peuple, l'artiste dissimule son activité de décision, d'élimination et d'élection portant sur les motifs à peindre et les modalités de peindre et présente aussi son produit «comme le résultat d'une scrupuleuse imitation de la nature.» (ibid.)
25

Philippe Lacoue-Labarthe, Le portrait de l'artiste en général, Paris, Bourgois, pp.59-60.
26

Jean-François

Lyotard, op.cil., p.134.

17

Qu'en est-il alors de la nouvelle image cybernétique qui camoufle plus que toute autre son mode de fabrication? De la même façon que la pureté et l'immédiateté à l'origine s'étaient avérés un leurre, la nouvelle image virtuelle, de synthèse, qui ne renvoie au corps perdu plus que par l'ironie du tenne «digital» (de l'anglais digit: nombre, venant du latin digitus: doigt), avec ses possibilités de morphisme, qui dans les cyberromans de William Gibson met en scène un corps «parti à la nage dans le flux de l'information qui coule à l'infini»27, un corps désencombré, fluide et indifférencié, qui se rue vers «la fluidité postprothétique» (ibid, p.127), cette nouvelle image ne serait encore qu'une imposture en plus, ou du moins un simulacre (de plus en plus spectral): «Il n'y a pas de flux libre sans programme, pas d'eau sans glace, pas de poésie sans logique.» (ibid., p.137). L'INTERFACEa remplacé la FACE divine, le «DEGRE ZERO de la culture» (Baudrillard) a remplacé le DEGRE ZERO originaire et puisque les grands événements historiques se répètent toujours deux fois, selon Marx, la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce, mieux vaut en rire que d'être obligé d'en pleurer. Mais, trêve de plaisanteries et trêve de propos apocalyptiques. Revenons un instant à l' «homme orthopédique» qui a motivé le titre de cet ouvrage. En réaction à cette politique de camouflage, les avant-gardes artistiques ont toujours exhibé leurs coutures. Les mannequins de Giorgio de Chirico livrent au grand jour la raison technique de leur facture: le mannequin d'académie qui a servi de modèle au peintre. C'est l'exhibition de ces coutures et de cette orthopédie latente qui leur a d'ailleurs valu l'étiquette péjorative d' «homo orthopedicus» de la part de Roberto Longhi dans «Al dio orthopedico», un article du 22 février 1919 rédigé à l'occasion de l'exposition Giorgio de Chirico à la Galerie Bragaglia de Milan. L'article de Joël Roucloux, repris dans le présent recueil, a le mérite de nuancer ces critiques d'inhumanité à l'adresse des hommes-mannequins, d'y distinguer bien plus d'émotion et d'affect qu'on ne leur prêtait et de réévaluer par là à sa juste valeur la formule «Homo orthopedicus» et dès lors tout propos trop péremptoire à l'égard du rapport homme-technique.
27

David Wills, op.cil., p.l22.

18

Cette vigilance, à laquelle nous souscrivons entièrement, devrait servir de ligne de conduite pour quiconque s'aventure dans cet ouvrage. Du reste, qu'un mannequin puisse être émouvant malgré la raideur de ses articulations ou le poids de son matériau, Hector et Andromaque (1917) nous le prouvent. *** Le présent recueil réunit les réflexions d'auteurs venant de divers horizons: la philosophie et l'histoire des techniques, la littérature, 1'histoire et la sémiotique des arts plastiques ou de l'architecture, les arts de la scène, de la photographie et du cinéma. Les uns font la critique de l'utopie technologique du corp~machine perçue comme paradigme moderniste (Adamowicz), les autres montrent les dérapages politiques post-humanistes de cette création d'androïdes comme fm de l'anthropomorphisme (Fresnault-Deruelle, Lovero), certains mènent une réflexion philosophique sur l'équation esclave-machine (Annstrong), sur le concept de la prothèse originaire (Wills) ou sur les vertus et les dangers de cette sortie de soi, de cette fuite dans l'invasion des prothèses (Van Sevenant). D'autres encore suivent un parcours neurologique (Halliday) ou psychanalytique (Siccama) afin de mettre à nu les limites du corps et d'examiner ses modifications sous l'influence des nouvelles technologies, électriques et autres. La distinction de trois idéotypes d'écriture (Jeanneret) et les bases d'une véritable «poétique prothétique» (Bal) précèdent quelques analyses poético-littéraires, où l'on vante les mérites heuristiques et la plus-value imaginaire de toute opération chirurgicale, de rapiéçage ou de dépassement de l' organicité du corps humain: de la figure d'Ixion dans l'œuvre d'Alfred Jarry (Tortajada) à la machine désirante Louise Montalescot de Raymond Roussel (Houppermans), de l'ange coctalien (Roelens) au chirurgien plastique Cornélius Kramm de Le Rouge et au corps photographique dans la poésie de Blaise Cendrars (Robertson). Dans le champ artistique font écho aux mannequins «orthopédiques» chiriquiens (Roucloux) les corps dynamiques, en mouvement, des artistes futuristes (Strauven) et le corps conceptuel, essentiel et érotique, de Marcel Duchamp (Parret). 19

Pour ce qui est du corps-décor théâtral, le débat part de la scénographie mécanique des futuristes italiens (Berghaus) et des constructivistes russes (Bulgakowa), passant par la machination du Bauhaus et l'absurde de Beckett (Laskewicz), pour arriver à la mise en question et en scène post-modemiste du corps prothétique
~

transgénérique et transsexuel - dans le théâtre contemporain de

The Wooster Group (Callens) et dans l'art vidéo de l'américain Matthew Barney (van Alphen). Le corps technologique est sans doute le plus présent, représenté et problematisé, dans les nouveaux arts de la reproduction mécanique, de la photographie à la cinématographie et à l'image digitalisée. On s'interroge ici sur le corps et le néant dans les photomontages de Nicolàs de Lekuona (Sutton), sur l'acte photographique dans l'œuvre du photographe manchot Josef Sudek (d'Autreppe), sur l'importance du regard de la caméra cinématographique pour une nouvelle appréhension du corps humain (Beelaert & Bekaert), sur l'essence hybride de la figurine animée (Tomasovic) et sur l'inévitable retour du refoulé filmique et analogique dans l'épistémè numérique (Cohen).

20

I. HISTOIRE ET TECHNIQUE

The delay of the machine age Tim Armstrong
This paper deals with what might be described as the precondition and excluded other of homo orthopedicus. It represents an attempt to reinsert an important, though now often forgotten, term into the debate on the body and technology - a term which is clearly present from Aristotle to L 'Eve future and beyond: the slave. I offer this as a corrective to my own distinction, made in an earlier work, between «negative» and «positive» prosthesis, where «negative» is conceived in terms of the covering of a lack (the loss of a limb), and «positive» in terms of an extension or augmentation of human capacities.' What I would now add is that writing the slave into this equation adds a dimension lacking in that rather flat dichotomy; it helps us, that is, to see the way in which the question of power and subordination works within technology. What I propose to do is let this possible relation between slave and machine structure my own thinking about man and technology. I also intend to discuss the relations between the classical and the modem body, and what it means to think about the classical body in modem times. In particular, I will be concerned with the logic of bodily-extension (of the tool) versus the logic of substitution (the free-standing machine) - keeping in mind that this distinction, a commonplace in Marx and others, has been critiqued by George Canguilhem, who insists that all machines exist in a reciprocal relation to human bodies.. The latter part of the paper offers something of an excursus into art history, as an illustration of what is at stake in conceiving the perfectible body in the context of slavery. What we will see is a series of reruns of different versions of the same argument, in each case running into some kind of problem or contradiction from which the figure of the slave must be removed.

I See Tim Armstrong, Modernism, Technology and the Body: A Cultural Study, Cambridge, Cambridge University Press, 1998, ch.3.

Are slaves machines? Hanns Sachs and the delay of the machine age In 1932 the psychoanalyst Hanns Sachs left Berlin, where he had begun to feel a climate of anti-Jewish hostility developing, and settled in Boston. A year later, as if to celebrate his move to America, he published a paper on «The Delay of the Machine Age», attempting to explain why the Greek and Roman civilisations had mathematics and science, but no real mechanical culture. His paper appeared in the second issue of the Psychoanalytic Quarterly, alongside the first English translation of Victor Tausk's «On the Origins of the 'Influencing Machine' in Schizophrenia» - a paper fundamental to modern notions of technology as prosthesis. Sachs's fascinating explanation is .., well, l will introduce a delay of my own here, and return to his explanation in a moment, because the first thing Sachs enters into is a major diversion, spending several pages - the larger part of his article - attempting to refute one possible explanation of his subject, namely the idea that antiquity did not develop machines because of slavery. «Since so many humans were available for arbitrary and reckless exploitation», the idea he contests runs, «the stimulus for efforts to displace human labor through the forces of nature was lacking.»' Reviewing the literature, Sachs argues that the Romans in fact experienced a shortage of slaves after their Imperial wars, making them costly; he also produces evidence that, in contrast with the Greeks, the Romans freed and integrated many slaves, rather than seeing them as machines. So the stimulus towards the machine was not lacking. Sachs counters an argument that has, in various forms, had many supporters since. It was proposed a few years later by P.-M. Schuhl in Machinisme et Philosophie (1938), and perhaps most forcefully by the religious philosopher Marc Chapiro in an essay entitled «Liberty and the Machine», published in Diogenes in 1962. Chapiro argues that only with the abandonment of slavery is the stimulus to replace labour produced. The reason for this is partly that slavery is founded on the AristotIean contempt for
, Hanns Sachs, «The Delay of the Machine Age», Psychoanalytic Quarterly, 2, 1933, pAD7.

24

labour, and that such a contempt extents to all technique: «Seneca stressed the fact that all inventions of his time, like the use of transparent window-panes, central heating, shorthand, were without exception the work of the vilest of slaves.»3 So slavery blocks technology. Chapiro notes that many of the key industrial inventions of the West have been produced by workmen and artisans, rather than by capitalists. Replacing slavery, replacing drudgery - in Chapiro' s argument the logic of substitution becomes a metaphor for technological development. Sachs rejects this line of thinking, though as we will see he has his own version of the logic of substitution. When he does turn to his own explanation of the delay of the machine age, he distinguishes simple tools, which represent an extension of human limbs, from machines which replace men: «those complicated machines which, once set in motion, do the work alone, so that man [...] need only play the role of the master-mind in control». He adds: «Of the former type oftools, which man uses like a newly acquired organ [...] antiquity possessed not a few and some in very highly perfected form, bal1istae, for example, with which stones could be hurled with greater force than with the bare hand.»4 His focus, then, is on independent machines which act as replacements for the body. At the climax of this discussion, Sachs asks what the ancient world thought of the use of slaves for «all important services». Like subsequent historians he finds little sense that slavery is wrong; but like them he cites a dissenting view from the Natural History of Pliny the Elder: «We walk with another's feet; we see with another's eyes, we greet by another's memory; we live by another's work [...] only pleasures do we keep for ourselves». Here the other - the alien - is taken into the self; the logic of extension proposed by Aristotle is replaced by a dangerous substitution in which our organs become those of another.
3 Marc Chapiro, «Liberty and the Machine», trans. Hans Kaal, Diogenes, 1962, p.51. For a measured judgement on other factors influencing the grown of technology in antiquity, see Abbott Payson Usher, A History of Mechanical Inventions (1929), Cambridge, Harvard University Press, rev. cd., 1954, pp.lOO101, pp.155-160.
4

Hanns Sachs, op. cU., pAl3.

25

The final step in Sachs's argument is the proposition that for the ancient world the machine was uncanny, an object of fear and repugnance because they were «peoples whose narcissism was more strongly developed than ours and more directly related to the body-ego»' - evidence for this narcissism being the Greek interest in the wholeness of the body, the (alleged) narcissism of homosexuality, and religious animism and aesthetic practices which centred on the figure of man. Hence the machine seemed uncanny, and any machines invented were diverted to play. Or and here the argument loops back on itself alarmingly - slaves were used as machines:
If, as Pliny the Elder laments, there had to be alien eyes, alien memory of which the ruling classes pampered by the advances of civilization availed themselves, then at least let them be human eyes and ears sense organs like their own, but not preterhuman machines [...] The slave who was used as a machine was, nevertheless, still an actual human being, not an animated anthropoid automaton:

What are we to make of this argument? It seems riddled with near contradictions and loose ends. Sachs begins by assuming that slaves and machines are in some ways equivalent (that is, in order to argue that a shortage of slaves should have meant the development of machines). He ends his argument by saying that because slaves are in other ways not equivalent to machines, they can be used to substitute for human labour. So the slave is and is not equivalent to a machine. Human and not-human, machine and not-machine, the slave is the unstable term which allows the uncanny substitution of the human by the machine to be avoided. But why does Sachs think that machines represent a challenge to narcissism? - since at his citation from Pliny suggests, it is the slave who might most readily do that; who is more akin to an «animated anthropoid automaton» than, say, a steam engine is. It helps to go back to Aristotle on slavery here, and to the two separate accounts of slavery which lie implicit in the Politics. In one, the slave is naturally a slave and the master a master by virtue of his physical and moral superiority; the actions of the slave

, Ibid., p.418.
6

Ibid., p.419.

26

are an extension of the master's will, and he or she has no independent existence: «the slave is in a sense part of his master, a living but separate part of his body». Latin writers were to describe the slave as instrumentum vocale, the speaking instrument. In the other conceptualisation of slavery, the slave and the master are further apart; their relation is not 'natural' but produced by law and power, and what defines the relationship is the master's knowledge of how to manage and direct slaves; a technical knowledge. But Aristotle adds that an overseer might act for his master, looking after other slaves and freeing the master to pursue philosophy or statecraft (Politics 1255b30). This is closer to the logic of substitution, since this overseer could himself be a slave, tending these bodily mechanisms. And it is here that we would place Sachs's uncanny: if that slaveholder detaches himself to free his mind (and almost tautologically the mind is freedom here), then his bodily organs, in Pliny's formula, can become alienated - and what then of the claim to superiority 'in nature'? We might speculate that what was if anything was uncanny in the machine for the Greeks was not that it compromised narcissism so much as that it exposed the contradictory logic of slavery, exposing the fact that slaves are replacement humans. If the machine which mimics a body is uncanny - the eighteenth-century automata Sachs describes at one moment - then the slave, a body which is made to mimic a machine, is also uncanny. Are machines slaves? American history One question which we can ask of Sachs's article is whether its disguised subject is not his new country: America. The conflict between the industrial North and slave South has been a constant of Civil War historiography, as has the suggestion that slavery underdeveloped the South. This is field riddled with dispute, but most historians agree that slave workers were less efficient than their free northern counterparts, that slavery produced a less flexible use of investment capital, and that even where slavery was applied profitably to industrial enterprises like mining or steel-making, the need for stability meant that techniques remained stagnant. There were problems in Taylorising a slave 27

workforce whose fundamental conditions of labour involved coercion rather than reward, and even where efficiency gains were achieved, they usually involved importing northern workmen to oversee the slave. Discipline was more important than efficiency. This remanded the case in the post-reconstruction South: as Richard Godden comments, «machinery could only disrupt a social and political order founded on the owner's capacity to pay low across the board»7. Certainly it is possible to argue that slaves served as machines, as in Greece. The historian Nicholas Bromell comments that for the generations of slaves born in America, there was no experience outside slavery, outside their of instrumentality: «for them 'being' was replaced by 'working'»". Thought deliberately overstated, this represents slavery's structure: slaves, Bromell reports, were often prohibited from skilled labour; they were to remain the instruments of their masters. Invention was not encouraged. An emblematic episode occurs early in Harriet Beecher Stowe's Uncle Tom 's Cabin in which the intelligent and independent mulatto George invents a labour-saving device for cleaning hemp, only to be told by his master that the slave is himself a labour-saving device; his invention is ignored and he is sent back to the plantation. He too has exposed a structure. A philosophical comment on this position is implicit in Hannah Arendt's discussion of Aristotle, work and slavery in The Human Condition (1958). For Arendt, the slave represents the state of labour as bondage, as the inability to transcend the natural life, and from this it follows that the slave might seem to be replaced by the machine. But this is not so; the machine is, she argues, of a different order, since it is a made object, bound up with a particular and limited intentionality, whereas the status of the slave in Aristotle as a living object, consuming as well as producing, means

7 Richard Godden, Fictions of Labor: William Faulkner and the South 's Long Revolution, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p.121. " Nicholas K. Bromell, By the Sweat of the Brow: Literature and Labour in Antebellum America, Chicago, University of Chicago Press, 1993, p.181. 28

that it is not so bounded; the slave is for Arendt about labour rather than work.9 Bromell's comment seems like a version of Chapiro's thesis: slavery blocks mechanisation. But what seems particularly interestingis the way in which it relates to the equation of slave body and machine which runs through abolitionist discourse - the idea that, in another version of the logic of substitution, machines might help abolish slavery. A nice example, placing the slavemachine equation firmly in the primal scene of the internal combustion engine, is a pamphlet published in London in 1799 by the engineer George Dumbel1. The full title-page runs The Commercial Aqueduct, a Plan for Improving the Port of London; with a Descriptive Engraving, and Some Remarks on the Panergicon, a Chymical Power, Capable of Being Used to Great Mechanical Advantage in Carrying This Plan into Effect, as Well as Those which Relate to the Intended Docks in the Isle of Dogs and Gravesend Tunnel, and also Capable of Greatly Ameliorating the Slave Trade. This is quite possibly the first published discussion of the modern internal combustion engine. The «Panergicon» is a liquid fuel, probably the «spirits of tar» (a byeproduct of coking) which Robert Street patented for use in an engine five years earlier in London - proposing, according to the standard history of internal combustion (which, incidentally, overlooks this pamphlet), the first liquid fuel motor.1ODumbell's motor requires no boiler, condenser or brickwork; it simply consists of a piston with arm and a cylinder into which inflammable liquid is injected and exploded. The resulting portability, he says, will make it particularly useful in replacing slaves in mills: «the unquestionable advantages it will yield to the Planters, must be deemed very inferior objects when compared with its probable effects in ameliorating the conditions of slaves, and diminishing the necessity which is urged for violating the

9

Hannah Arendt, The Human Condition, Chicago, University of Chicago Press,

2nd ed., 1998, p.122.

Horst O. Hardenberg, The Middle Ages of the Internal-Combustion Engine, 1794-1886, Warrendale, Pa., Society of Automotive Engineers, 1999, p.17. Earlier engines were proposed using gun-powder. 29

10

rights of humanity»." If Planters argued that slaves were an economic necessity - and it is of course historically true that slavery developed before the industrial revolution - then their eventual replacement is simply a matter of finding the right machine.12 Or to take a slightly later example, the equivalence of slave and automaton is assumed by Edward Everett, the Governor of Massachusetts, when he noted in 1837 that British steam power was the equivalent of a million workers:
What a population! So curiously organized that they need neither luxuries nor comforts; that they have neither vices nor sorrows; subject to an absolute control, without despotism; laboring night and day for their owner, without the crimes and woes of slavery [...] annually lavishing the product of one million pairs of hands, to increase the comforts of the fifteen or twenty millions of the human population.13

African-American writers have remained alert to this equation of slave and labour-saving device, though with important differences. We see it in the legend of John Henry, the steeldriving man who takes on a steam drill in a contest of strength. We see it in chapter 5 of Darkwater (I920), where W.E. DuBois writes of the relationship between race, domestic servitude and technology in America, seeing menial service as an anachronism which again blocks technology:
Not alone is the hurt thus offered to the lowly, - Society and Science suffer. The unit which we seek to make the centre of society, - the

Home - is deprivedof the help of scientificinventionand suggestion.It
is only slowly and by the utmost effort that some small foothold has

"

John Dumbell, 1799, pp.18-22.

The Commercial

Aqueduct,

London,

Printed

for the Author,

12

There is also an implicit argument here for industrial investment generally,
-

since the period from 1790 to the abolition of the British slave trade in 1807 was

associated with exceptionally high profits from the plantations
not easily make its way to industry. See Robin Blackburn, World Slavery, London, Verso, 1997, pp.543-544.
IJ

money which did
of New

The Making

Edward Everett, Orations and Speeches on Various Occasions, 6th ed., 1860, vol.lI, pp.244-245; cited in David Brion Davis, Slavery and Human Progress, New York, Oxford University Press, 1984, pp.232-233. 30

been gained by the vacuum cleaner, the washing-machine, the power
tool and the chemical reagent.
14

DuBois adds to this an analysis which seems to respond directly to Aristotle's account of slavery: «All this is because we still consciously and unconsciously hold to the 'manure' theory of social organisation. We believe that at the bottom of organised human life there are necessarily duties and services which no real human being ought to be compelled to do. We push below this mudsill the derelicts and half-men, whom we hate and despise, and seek to build above it - Democracy!» (Ibid.) But where DuBois differs from the abolitionist is in his incorporation of a reversal of the slave-machine trope - a reversal which itself originates, in part, in the pro-slavery campaign of the 1840s and 1850s, in which American slavery was compared benignly with the horrors of Northern and British 'wage-slavery', in which industrial workers were subordinated to rather than relieved by the machine. British radicals made the same comparison. DuBois is fully alert to the subordination which might result from the factory system. In his 1923 essay «The Superior Race» he goes on to celebrate as one of «the two finest things in the industry of the West [...] the black labourer's Saturday off»"that is the refusal of the black labourer to be subordinated to industrial process. This explicitly counters suggestions that the African American might make an ideal working machine. Leonidas W. Spratt, editor of the Charleston Standard and leading proponent of southern industrial expansion on the back of a reopened slave trade, declared in 1859 that «the negro, in his common absence from reflection, is perhaps the best manipulatist in the world»16. This is uncomfortably close to Frederick W. Taylor's famous comments that a man like an «ox» or an «educated ape» was the best worker in the factory system, on the one hand; even close to the explicit racism of Senator Vardaman' s 1916 declaration that «a
14

The Oxford w.E. DuBois Reader, ed. Eric J. Sundquist, New York, Oxford
Press, 1996, p.543.

University
IS

Ibid., p.65.

16

Cited in Robert S. Starobin, Industrial Slavery in the Old South, New York,

Oxford University Press, 1970, p.179.

31

negro may become an obedient effective piece of machinery, but he is devoid of initiative and therefore could not be relied upon in an emergency»17;and uncommonly close to the stress on Industrial Training promoted by Booker T. Washington, on the other. What DuBois stresses is a refusal of instrumentality like that depicted by Marx when he notes that the slave is careless about and even seeks to damage the tools which he is compared.ls To sum up then, we have seen some of the instabilities of the slave-machine equation: slaves replacing machines, machines replacing slaves. A question begins to take shape: can one think about machinery without slavery? Before attempting to answer that on, we need to consider another term: the machine as slave. The machine as slave in the 1920s One of the interesting aspects of Sachs' s article is that if he had read contemporary popular magazines - let's pretend that he had them in his surgery - he could have found a number of references to machines as slaves. The idea that technology, with its multiplication of man-power and horse-power, was akin to a huge system of servants or slaves was a common metaphor for the ability of industrial America to empower its (middle-class) citizens in the period. It is deployed at length in C.G. Gibbert and J.E. Pogue's America's Power Resources (1921), and by Stuart Chase in his Men and Machines (1929). Moreover, as David Nye reports, throughout the 1920s, in a period when servants were in decline or costly, «Electrical devices were often presented as replacements for servants», and for domestic servitude generally: «Housewives must come up from slavery» was the cry of Mary King Sheridan, president of the Federation ofWomen's Clubs in 1926.19 One writer in particular formalises this discourse: the popular historian of technology Silas Bent in Machine Made Man (1930) and in his study of domestic apparatus Slaves by the Billion:
Congressional Record, 53:6, 64th Congress, 1st session, 1916, p.5571. Is Karl Marx, Capital, intro. Ernest Mandel, trans. Ben Fowkes, Harmondsworth: Penguin, 1976, voU, pp.303-304.
17

19

David Nye, ElectrifyingAmerica: Social Meaningsof a New Technology,1880MIT Press, 1990, p.271.

1940, Cambridge,

32

The Story of Mechanical Progress in the Home (1938). Machine Made Man deals with a broad field of mechanisation, using the equation of machine and slave. Bent writes that «we rejoice that the engineer of a ship, by moving a lever, can loose fifty-thousand horse-power; that the day laborer's hand on the controller of a steam shovel commands a thousand slaves»20. The later book Slaves by the Billion discusses to devices like refrigerators (rather unironically referred to as «white slaves», replacing the «Nubian slaves» sent to «distant mountain tops» to gather snow), cars (<<slavesin the garage»), and so on.21Throughout Bent' s writings he is not only concerned with this issue of replacement, but with the relationship between slavery, technology and civilisation; between, for example, modern civilisation and classical. He asks:
Do we really live in a fuller scale or a higher plane? I doubt whether anyone nowadays has a higher standard of living than the southern planter before the Civil War. He stood on the backs of black slaves, of course, to reach the heights, just as Greece built her culture on the backs of helots and Rome on the backs of military captives [...] Do we live the higher, then, by reason of radio jazz broadcasts, incandescent lights, vacuum cleaners and electric refrigerators?22

Bent answers this question in the affirmative: the USA is more civilised than ancient Greece because the «worker who uses his body» and «the worker who uses his brain» are closer: «How many slaves Egypt, how many helots in Greece, would have been needed to lift the steel beam now lifted lazily with one hand on the derrick's throttle?»23 «Future generations», he writes in the later book, «will attain once again the ideal of ancient Grecian civilisation with the difference that it will be enjoyed by the many instead of the few, because it will be borne by mechanism, not human slaves.»24Like Mrs Sheridan he points out that women had

20

Silas Bent, Machine Made Man, New York, Farrar & Rinehart, 1930, p.2.

Silas Bent, Slaves by the Billion: The Story of Mechanical Progress in the Home, with an introduction by Katherine Fisher, Director of the Good Housekeeping Institute, New York, Longman, Green, 1938. 22 Silas Bent, Machine Made Man, op.cil., p.5.
23

21

Ibid.,

p.257.

24

Silas Bent, Slaves by the Billion, op.cit., p.ix. 33

yet to be released from servitude in the South, since (like Aristotle's overseer) they needed to direct the household.2s Here slave-power becomes a measure of an achieved substitution, as if it is safe to speak of a unit of 'slave-power' now there are no more slaves. What does it meant to use such a unit, since in some ways it is so inappropriate - consider, for example, the representation of worker and machine in a study like Charles Sheeler's photograph Stamping Press (1927), in which the differences of scale are sublime. Bent's chapter on Labour is subtitled «From Slavery to the Factory». He begins: «a government bureau in Washington now estimates that automatic machines put at the beck and call of the average working man the equivalent of fifty servants»26. Similarly in Slaves by the Billion, in order «to illustrate how many more slaves are at our command than in other countries», he produces estimates of the KWH used per person in the USA. At the same time, he questions this equivalence:
The National Resources Committee, in its first report, says: 'A mechanical horsepower, costing $20 to $50 per year, substitutes for ten to fifteen human slaves.' Ten to fifteen slaves! Inquiries made in an effort to pin down this nebulous sentence led to my assertion that for a dollar a week we may command the efforts of eleven servants.27

The slave-power equation cannot work in terms of an imagined exchange of bodies, if only because industrial energy is outrunning the human scale: «The billion horsepower in the family automobile, at any rate, is the equivalent to ten or fifteen billion slaves, many times the population ofthis globe.» (Ibid.) At such moments, Bent shows himself uncertain about his own metaphor of slave-power: about its social, cultural and historical implications. In fact he does not even like horsepower as a unit, since it has drifted away from its 'proper' location in the
2S

«It has been saÜl, with some show of reason, that the civilization south of the

Mason and Dixon live before the Civil War was the highest this country has seen, our nearest approach to the culture of the ancient Greek City States, also built on the backs of slaves. But it is worth noting that the leisure and culture of the plantation was confined mostly to the males.» (Ibid., p.S.)
26 27

Silas Bent, Machine Made Man, op.cil., p.257. Silas Bent, Slaves by Ihe Billion, op.cil., p.124.

34

actual body of a horse. He notes that «Watt and Boulton cooked it up to rate the work of Watt's steam engine; by watching the work of dray horses in London breweries, eight hours a day, they found that the average animal could pull continuously at the rate of 2200 pounds: that is, exerted power to lift this weight one foot in one minute.»211 ut he adds that «Watt and Boulton arbitrarily increased B the figure by half, to 3300 pounds» (ibid.), and claims that this is an astonishing «error» - that is, he writes as if an arbitrary measure of power should be referable back to the natural order, to the work of the actual body; as if a logic of substitution should be the issue. Bent thus seems to both obsessively return to and to undercut the body-slave-machine equation; he cannot do without it, even as he undermines it, partly because he is still using the term «slave» in the conflicted Aristotelean sense: as a metaphor for control of the inanimate, an extension of human will; or as a substituting of human labour which might entail dependence and the replacement of bodies. Can we detect in his metaphor a counter-current of nostalgia in his usage? Certainly in his second book, which mentions the South more explicitly, Bent was writing about slavery against the background of the effects of the New Deal on southern labour; representing, as Richard Godden comments, the end of the «long counterrevolution» of the southern landowning class. Godden reports that the 1933 Agricultural Adjustment Act resulted in tenant farmers being evicted so that owners could harvest subsidies designed to reduce cotton overproduction, and introduce more mechanised labour. The large class of sharecropping tenant farmers who were described as «virtual slaves» was progressively replaced by a smaller number of wage-labourers who for the first time entered the labour market as autonomous agents.29Is it the spectre of autonomy which haunts Bent' s progressive history? Whether or not that is the case, we can say that he cannot think about technology without slaves. In this he is like other thinkers in the interwar period: Sachs himself; the authors of the government report Bent cites; Fritz Lang in Metropolis; Capek in R UR The robot-rebellion represents the final extension of the
2IIIbid.,pp.122-123. 29Richard Godden, op.cit., p.116.

35

fantasy of the autonomous machine, the uncanny substitution which becomes total, freed from human will. Note that for Tausk the Influencing Machine begins in «feelings of alienation»; and recall Pliny's comment, «We walk with another's feet; we see with another's eyes, we greet by another's memory». Why should this period produce this discourse of the machine-as-slave? Some of the underlying reasons seem obvious enough: the move to a high energy, consumption based economy produces a crisis in the relation between the scale of technology and the human body, and might even suggest a return to the slave-body as that which resists? The opposition here is that between the tool-like body conceived as extensible, malleable, and subject to atomisation, analysis, and training, on the one hand (the kind of body presupposed by Taylorist analysis and by modern capitalism, serving Industry's willlike Aristotle's slave); and, on the other hand, the body as an inert replacement for or doubling of the human, a resistant quantity which cannot be reconfigured, cannot readily be remade; the body of DuBois's Saturday holiday, or of his other great contribution, laughter. Perhaps it also helps - though I know I am in danger of complicating terms - to recall the Hegelian master-slave dialectic here. Hegel says that the master depends on the slave for validation of his status, and indeed for his relation with material reality (Dingheit), since all he does is consume the slave's products. Because of this and because he does not really recognise the slave, the master can become suspended, stranded in a narcissistic selfregard. For the slave, his struggle with subordination produces selfknowledge. Initially he is an extension of the master's will, but by his labour, and specifically by transforming his environment, by making things, the slave becomes aware of autonomy and freedom, conceived as an internal renunciation and the projection of a self outwards. The slave stands on the pathway between the machine as tied to the body (the tool or organ-extension) and the machine as independent power; between the logic of the part and that of the whole; between the logic of control or discipline and that of substitution or transcendence. The path between them is in part that plotted by Hegel. What Hegel describes is close to the shift from extension to substitution I have been discussing, and it allows us to 36

throw in relief the danger implicit in the slave-machine equation: the danger of a narcissistic solipsism in the master, as well as the fantasy of reversal, whether that reversal appears as Tausk's Influencing Machine or as the revolt of the machines.
Southern slavery and the Greek body

At this point, I want to rewind the argument and return to what seems the most perverse part of Sachs's argument, his stress on the machine as puncturing the heightened narcissism of the classical body. What if his argument is correct, not with respect to the machine, but with respect to the slave - the slave whose body, as we have seen, is central to the logic of machinic substitution? As recent scholars have suggested, it was the rediscovery of Greek art that fuelled nineteenth-century interest in the naked body, particularly in relation to homosexuality but also in the depiction of imperial virtue and public figures - for example Richard Westmacott' s 18-foot high naked Achilles, erected in tribute to the Duke of Wellington in London in 1822. It is also worth remembering that for Aristotle, as for Sachs, it is the 'perfect' Greek body which holds in place the opposition of master and slave, Greek and other, and even man and machine. Aristotle writes:
suppose that there were men whose bodily physique showed the same superiority as is shown by the statues of gods, then aU would agree that the rest of mankind would deserve to be their slaves. And if this is true in relation to physical superiority, the distinction would be even more justly made in respect to superiority of soul; but it is much more difficult to see beauty of soul than it is to see beauty of body. (Politics l254b32)

This is a discourse which echoes through Nietzsche, Wilde, Symonds and many others. DuBois responds to its racialisation in his essay «The Superior Race» when he reports a gently racist white friend exclaim «Compare the Venus of Milo and the Apollo Belvedere with a Harlem or Beale Street couple». DuBois responds by exposing the version of the master-slave dialectic in this formula: «With a Fifth Avenue Easter parade or a Newport dance.

37

In short, compare humanity at its best or worst with the Ideal, and humanity suffers.»30Which is to say that the imagined perfection of the Greek body serves to hold in place a violent assumed superiority - a superiority which we might say has been compromised by time. For while it might seem a perverse truism to say so, many of the Greek bodies which survive from antiquity are not wholes but mutilated fragments bearing the marks of history: armless, legless, headless even; or perhaps with their skin removed by misguided restorers seeking to 'whiten' them, like the Elgin marbles. What if any bearing does this have on the fact that for Aristotle it is natural and visible superiority which holds slavery in place? Is this not indicative of a punctured narcissism? Here we can turn to a half-forgotten intellectual coterie, the S1. Louis Hegelians, who flourished around the Journal of Speculative Philosophy and its editor William Torrey Harris in the 1870s and 1880s. Shamoon Zamir sees these southern scholars as offering a kind of retrospective defence of slavery via Hegel's account of the regenerative effects of the master-slave relation. That seems too direct to me, but certainly we can see in their work an account of the relationship between ruination and recovery which responds to and softens southern history; and Zamir is surely right to the extent that they offer an edited version of Hegel. Harris's magnum opus Hegel's Logic (1890), for example, somehow overlooks Hegel's stress on the vitiating effects of slavery on the master; Joshia Royce's The Spirit of Modern Philosophy (1892) produces a strangely Niezschean account of Hegel in which the strong man rather the slave represents the appreciation of the Absolute." One issue that the Journal of Speculative Philosophy constantly returned to was Greek statuary. It ran two essays on the Venus de Milo in 1871, including one on a project for its restoration. And the following translation of Wincklemann's description of the Belvedere torso (said in this period to be a depiction of Hercules) is taken from the Journal in 1869.
30

Oxford WE. DuBois Reader, op.cil., p.61.
William T. Harris, Hegel's Logic: A Book on the Genesis of the Categories of

the Mind, Chicago, S.C. Griggs, 1890, pp.87-89; Joshia Royce, The Spirit of Modern Philosophy, Boston, Houghton & Mifflin, 1892. 38

"

Wincklemann has just listed the extant parts of the torso and attributed to each a signification - the thighs recalling Hercules' s travels; the shoulders his carrying the burden of the heavens; the breast for crushing giants. He adds:
If it appear inconceivable how power of thought can be shown in another part of the body beside the head, then learn here how the hand of a creative master is capable of informing matter with spirit. And while such a head, full of majesty and wisdom, rises before my eyes, the other missing limbs begin to take form in my thought; and efflux from what is before me gathers and produces, as it were, a sudden
restoration.32

Similar ideas about the relation of part to whole can be found elsewhere in German idealist thought of the period. Robert Visher's influential On the Optical Sense of Form: A Contribution to Aesthetics (1873), for example, dwells on the way in which the body-ego projects itself into and inhabits external objects as a part of an empathetic aesthetic response. It contains the following reflection on the «vital foundation» which may conjure a whole from a fragment:
The lax relationship of the parts must be made more stringent; the independence of this undisciplined and incomplete existence must be forced back into a bodily centre; everything superfluous that swirls out beyond the natural limits must be tempered and eradicated. There is a 'quiet pathos of being', a silent mysticism of the simple, breathing body and life that can lead the true artist to the highest ecstasy. One need only consider the studies of Raphael or Dürer; many of them speak simply through this organic purity and through its astonishing effect (the torso of Hercules, the charm of a fragmentary limb, an arm or leg).33

And of course, an even more profound, if more complex, version of this story of resurrection is Freud's amazing essay on Jensen's Gradiva. Freud in his analysis makes remembering a literal reality:

32

«[1. 1.] Winckelmann's Description of the Torso of the Hercules of Belvedere», trans. Thomas Davidson, Journal of Speculative Philosophy, 2:3,1869, p.188.
33

Empathy, Form, and Space: Problems in GermanAesthetics, 1873-1893,intro.

and trans. Harry Francis Mallgrade & Eleftherios lkonomou, Santa Monica, Ghetty Centre for the History of Art and the Humanities, 1994, p.119. 39

re-membering; that is deriving from the foot and gait represented in an ancient relief a buried memory, a lost totality. In these accounts of the fragment, it is as if the ability to restore and reintegrate the fragmented statue within a kind of prosthetic imaginary is a measure of the interpretive power of the perceiver; or his own 'superiority of soul'. This is akin to the enlightened conscious which, for Hegel, emerges from the fragmentation and alienation of the master-slave relationship: from the fragmented self, the idea of a lost Absolute arises. But when Hegel argues that «by creating a standing reflection of ourselves as universal beings we become such beings»", he believes that this understanding emerges historically from the forms created from nature by the slave. But this is not what is involved for the St. Louis Hegelians, whose stance heals the wounds of history, keeping intact a supposedly prior narcissism which reading Sachs alongside Hegel allows us to see was bound up with slavery. This interpretation is, I think, underscored by a rather different and more subversive essay on the Venus de Milo in the Journal, by the German art historian Hermann Grimm. Grimm insists on a historical difference between then and now, in which Greek perfection is set alongside Greek barbarism. He argues that «Those who lived then saw the Goddess with other eyes than we, who look upon the shattered form»; and continues that:
Time and peoples pursue ways too diverse. The world divides itself into freemen and slaves. People made wars on each other only to extirpate each other - other laws, other family ties, another pity, another ambition, rest and motion than those we apprehend and demand. The poet truly rises above his time, and yet he is unthinkable apart from his own time [...] An all-overstretching impulse toward equality of rights, before God and the Law, alone controls today the history of our race [...] We are living, those times are dead.35

Here the shattered form suggests the passing of an ideal, so that to see the statue as it is, broken, is to see its historicity, and the evils of the system it sustains.
34

Charles Taylor, Hegel, Cambridge, Philosophy,

Cambridge

University Press, 1975, p.156.

35

Hermann Grimm, «The Venus of Milo», trans. A.S. Millard, Journal of
5:1, 1871, p.82.

Speculative

40

It is for this reason that it is interesting that two of the most famous American statues of the mid nineteenth-century were of women slaves or captives. I will only discuss one, Hiram Powers's The Greek Slave. Depicting a perfect naked body, it stands for that superiority which of Aristotle wrote when he said «suppose that there were men whose bodily physique showed the same superiority as is shown by the statues of gods, then all would agree that the rest of mankind would deserve to be their slaves». Joy Kasson notes in her book Marble Queens and Captives that contemporary representations of the statue often depict it, erroneously, as much larger than life, towering over its audiences; embodying an uncanny superiority.'6 And this statue is not outside history and artefaction: while Power's statue invites the reader to spiritualise the nudity of its subject, it also refers Greek slavery to modern American slavery (the chain is the anachronistic punctum). The status as this statue as a made object is also interesting. It was shown at the Great Exhibition in London, at which there were, notoriously, to be no works designated purely as 'art' (this meant in practice paintings were excluded). Its status as craft was reflected in the fact that it was itself an industrial product: powers made it in six different versions, and miniature porcelain copies were mass-produced. Could we see here a de-idealising response to the re-making of the divine body in Winklemann, of the informing ofmatter with spirit: this material object is made and remade. A final comment on this .story of the perfect body is offered by W.B. Yeats, a poet who was revising his own historical system even as Sachs was writing his paper. In A Vision (1925, revised 1936) Yeats derives from the archaeologist Josef Strygowski the idea that the «perfectly formed human body» representing «unity of being» originates in India and Egypt. Reflecting on the fact that the Romans began to drill a hole to represent the pupil of the eye, where the Greeks had painted the eyeball or inlaid enamel or glass, Yeats sees the shift to the late Roman world as representing a shift to a realistic and mechanistic view which, for Yeats, is the beginning of the path towards the Port-Royal scientists who would dissect a live dog because they
'6 See Joy S. Kasson, Marble Queens and Captives: Women and NineteenthCentury American Sculpture, New Haven, Yale University Press, 1990. 41

believed it was simply an automaton. The moment he seizes on is that in which heads are screwed onto statues:
Those riders upon the Parthenon had all the world's power in their moving bodies, and in a movement that seemed, so were the hearts of man and beast set upon it, that of a dance; but presently all would change and measurement succeed to pleasure, the dancing-master outlive the dance. What need had those young lads for careful eyes? But in Rome of the first and second centuries where the dancing-master himself had died, the delineation of character as shown in face and head, as with us of recent years, is all in all, and sculptors seeking the custom of occupied officials stock in their workshops toga'd marble bodies upon which can be screwed with the least possible delay heads modelled from the sitters with the most scrupulous realism.37

Here the body itself becomes a prosthetic device. It is as if Yeats were offering a deconstruction of Wincklemann - how would the head, the seat of power, be inferred from these standardised bodies? What totality is there to be restored? The cry in Robocop, «Lose the arm!», has been applied to everything below of the head: «Lose the body!». We might say that Yeats's moment exposes the way in which the body may have been idealised in these slave societies, but since it is another who does the work of the body, and that other stands in the place of a machine, the result is that the body itself becomes subject to the logic of substitution, a mere mechanism. The ideal body is merely a moment in history, not an absolute.
Conclusion

My argument, as I said at the outset, has resulted in a series of impasses. First we considered whether slaves might historically block technology, acting as human machines. But the equation of slave and machine foundered on the logic of substitution, in which the slave, supposedly a tool, has an independent existence and can even direct other slaves. We considered whether machines might replace slaves, a proposition with many supporters in the history of abolition and technology, but which becomes increasingly fanciful
37

W.B. Yeats, A Vision, London, Macmillan, 1925, p.188. Yeats derives the

screw-on heads from Elie Fauré' s Ancient Art (1921).

42

and anxiety-provoking in the «billions of slaves» rhetoric of the twentieth century, as the technological power outstrips the scale of horse and human. The fantasies of enslavement to the machine described by Tausk and others are part of that story. Finally, I looked at what seemed rather like an attempt to pass over or ignore the slave-machine equation, and the subordination of slavery, retaining the perfect classical body as an index of responses to the collapse of the slave economy. But here we found that attempts to think the body outside history repress its making and breaking, and re-produce the hierarchy of mind and body which allows for the troubling logic of substitution. The conclusion seems to be that for historical reasons, at least, we cannot think machinery without slavery, without subordination and labour-replacement. But equally, our thinking on this issue is inevitably disturbed by the uncertain status of the slave, and by the slave's independence, even where that independence is potential rather than actual. Machinery without slavery? That might be a good idea, if we could conceive it; but as I have suggested, the history of thinking on technology and the body has found it hard to disentangle itself from slavery and its power-relations.
Le point de départ de cet article est la question que se pose le psychanalyste Hanns Sachs en 1933: pourquoi le monde classique, avec ses mathématiques et sa physique, n'avait-il pas une vraie culture mécanique? L'argumentation de Sachs prend deux directions: d'une part, il tente de réfuter l'idée que la possession d'esclaves contrecarrait le développement de machines; de l'autre, il suggère que le très grand narcissisme des Grecs rendît la machine autonome inquiétante. L'article suit ces deux arguments en examinant l'équation esclave-machine d'Aristote jusqu'aux années trente aux Etats-Unis (où les machines sont considérées comme des 'esclaves' domestiques), ainsi que le narcissisme 'grec' tel qu'il est représenté au XIXe siècle en relation avec le corps esclave. Sans jamais réfuter Sachs, l'objectif est d'offrir une lecture symptomatique qui explore les relations embrouillées entre machines et esclaves.

43

La prothèse, le moteur et la bombe. Un autre tournant de siècle (1885-1910) Yves Jeanneret
Il célébrait de la sorte les halles, les magasins de nouveautés, les chemins de fer, les mines, et les êtres humains égarés dans ces milieux n'y jouaient plus que le rôle d'utilités et de figurants. (loris-Karl Huysmans, préface pour A rebours (1884), 1903)

Qu'est-ce qu'évoquer la machine en littérature? L'objet technique peut-il être raconté, se laisse-t-il décrire? Se laisse-t-il, tQut simplement, écrire? La question n'est pas aisée à trancher; elle possédait même une certaine virulence il y a un siècle, à l'autre tournant de siècle, qui en était fort préoccupé. Examiner de près cette difficulté - essayer de ressaisir le caractère problématique du projet même d'écrire la technique - fournit un éclairage particulier sur les jeux de l'humain et machinique. Mais pour prendre au sérieux cette question, il est nécessaire de regarder de près les textes qui écrivent la technique, et surtout de ne pas se cantonner aux plus célèbres ou aux plus légitimes d'entre eux. Au premier abord, la question est aisée, elle a même des allures de question de cours pour le baccalauréat. Naturellement, dira-t-on, le romancier des «années électricité» met en scène des machines, comme son prédécesseur des siècles de cour mettait en scène des conquêtes ou des aventures. Renouvellement inévitable des motifs narratifs, voire simple rajeunissement du tour épique, en accord avec l'esprit du temps. La bête humaine et le démon mécanique remplace logiquement les héros d'un panthéon que les romantiques avaient tant bien que mal repris aux classiques. Ce n'est certes pas faux, mais, à y regarder de plus près, les choses sont plus complexes, plus tendues. Et d'abord quel contenu précis attribuer en l'occurrence à l'idée de mise en scène? La notion de scène est traditionnelle en narratologie: ce concept désigne un récit calqué sur la durée de l'action (la «diégèse»), à la différence du sommaire qui la

contracte ou de la pause qui la suspendl. Mais une telle notion ne nous fait ici guère d'usage. Si la narration poursuit l'illusion de «coller» à la temporalité de l'action - illusion que Gérard Genette nomme: «égalité conventionnelle entre temps du récit et temps de I'histoire» -, elle ne saurait s'attarder à décrire, évoquer ou gloser l'objet technique, elle doit même impérativement le passer sous silence. Mesuré à cette aune, l'objet technique trouverait sa place dans ce que Genette nomme: «pause», élément descriptif lié à une durée diégétique nulle2. Mais cette présence, dense mais non mesurable ne dénonce-t-elle pas plutôt le trompe-l'œil que constitue la comparaison de deux quantités aussi disparates qu'une histoire et un écrit? Opération de mesure proprement imaginaire, en ce qu'elle supposerait, pour s'effectuer, la présence derrière le livre d'un autre texte dont celui-ci serait, avec certes tous les délices de l'écart, l'actualisation: le mécanisme linéraire d'une histoire'. Plutôt que d'éluder cette difficulté, il faut l'interpréter. La question n'est pas seulement de détail. La machine, qui envahit le roman de cette fin de siècle, ne fait pas que se dérober à l'idée de scène narrative, elle en brouille la belle clarté. Elle offre au
I

Gérard Genette,Figures III, «Discoursdu récit», Paris, Seuil, 1972,pp.l22-144.

Voulant définir des rapports quantitatifs entre l'histoire racontée et le récit, Genette pose les extrêmes de l'ellipse (récit absent) et de la pause (histoire nulle) et les intermédiaires de la scène (égalité entre récit et histoire) et du sommaire (réduction de l'histoire dans le récit). Cette analyse suppose la commensurabilité de la diégèse et du récit, qui est ici critiquée; elle suppose surtout que l'action peut être distinguée de ses circonstances, ce qui est particulièrement impossible en ce qui concerne les objets techniques. 2 Pour que l'évocation textuelle de l'objet technique accède, en termes écrit du dialogue -, il faut que les personnages prennent en charge la description de ('objet technique et sa genèse: que l'écriture textuelle de l'objet technique soit relayée par la parole dramatique. L'objet technique accède parfois à la scène narrative, par exemple dans la présentation dialoguée du Nautilus ou, mieux dans la partie centrale de L 'Eve future de Villiers de l'Isle Adam, où Edison s'emploie à raconter, décrire et argumenter son «andréide». 'Cette mesure des durées respectives de l'écrit et de la parole renvoie à une confusion (de la durée et de la mesure, de l'espace et du temps) dont Bergson réitère inlassablement la critique à partir de l'Essai sur les données immédiates de la conscience, publié précisément en 1895, dans lequel il cherche à définir et à cantonner la pertinence d'une pensée mécanique. 46

narratologiques,au statut de scène - ce qui est, à mon avis, affaire de simulacre

scripteur et au lecteur l'énigme de sa présence et de son fonctionnement, et elle le fait dans un espace para-narratif, à la fois résistant, inaperçu et envahissant. Située dans les marges du récit et minant secrètement les histoires les plus huilées, la machine ironise sur la prétention des hommes à rationaliser leur destin, comme l'a si bien compris Villiers de l'Isle-Adam, créateur d'un être artificiel, l'andréide, qui se joue de l'idéalisme d'un jeune aristocrate'. Elle est là, produit de l'activité humaine et cependant chose étrange. D'où la colère d'un Huysmans qui, au moment de choisir la psychologie spiritualiste somme issue au nihilisme', se sent floué de s'être laissé absorber naguère - et si brillamment" -, par l'écriture des objets. Dès qu'elle cesse d'être un simple élément de décor, la machine conteste, par la force même de sa présence, la distinction entre ce qui est dans l'histoire et ce qui ne lui appartient pas. C'est pourquoi la technique avait fort peu de place dans les récits de l'âge classique, occupés à parler des passions: l'auteur de La Princesse de Clèves n'avait que faire d'un scalpel pour percer à jour les esprits et les cœurs. C'est pourquoi aussi l'absence de l'objet technique est la marque la plus sûre, en cette fin de siècle, de la survie d'un univers narratif prétendant pour lui-même à une pureté totale". C'est pourquoi, inversement, la multiplication des objets techniques dans la littérature du XIXe siècle confronte cette dernière à une «réalité radicalement
'Villiers de L'Isle-Adam, L 'Evefuture, Paris, Garnier-Flammarion, 1982 [1886]. , «Un seul écrivain vit clair, Barbey d'Aurevilly [...] il écrivit: 'Après un tel livre il ne reste plus à l'auteur qu'à choisir entre la bouche d'un pistolet ou les pieds de la croix'. C'est fait.» (Joris-Karl Huysmans, A rebours, «Préface écrite vingt ans après le roman, Paris, Gallimard «folio», 1977, p.76). Huysmans avait en effet au tout début du siècle opéré une conversion théâtrale au catholicisme.
6
7

Cf infra, le passagecité des Sœurs Vatard.

Les Trophées de José-Maria de Heredia, publiés en 1893 et consacrés en 1894 par l'entrée de l'auteur à l'Académie, évoquent la Grèce, Rome, la Chrétienté, l'Orient, la conquête de l'Amérique latine dans une absence presque totale de tout objet technique: la Source, qui donne son titre à un poème central, représente précisément ce qui est donné à l'homme sans artifice. L'objet technique n'apparaît que sous l'espèce de l'artisanat médiéval, image indispensable à l'art poétique traditionnel, comme l'a montré Hélène Millot (<<Artspoétiques, préfaces et manifestes: la légitimation de l'écriture par le savoir au XIXème siècle», in A. Vaillant (éd.), Écrire/savoir: littérature et connaissances à l'époque moderne, Printer, Saint-Etienne, 1995). 47

étrangère»8: si la machine moderne peut fournir un moteur à la narration, elle est aussi, comme on va le voir, le lieu des basculements, des échappements et des explosions.
Présence/absence de la technique

Le tournant du siècle est à cet égard une époque particulièrement intéressante. La technique y occupe une place sémiotique paradoxale. Rien n'est plus marquant que la technique dans ce monde, mais rien n'est moins désigné. L'époque est consciente du fait que la technique modifie profondément le cadre de son existence. Les découvertes liées à l'emploi de l'électricité, chargées de tout un imaginaire féerique (textuel et iconique), ont pris corps dans un ensemble d'objets ordinaires, sans cesse renouvelés: diffusion qui banalise ces objets sans réellement les rendre intelligibles9. En même temps, les machines de la puissance (transports, énergie, réactions chimiques etc.), liées à des acquis plus anciens, ponctuent le paysage industriel et l'exploitation florissante de la force de travail. Pendant que Heredia rejoint les lieux de pureté, Verhaeren prend des instantanés hallucinés: «Automatiques et minutieux, / Des ouvriers silencieux / Règlent le mouvement / D'universel tictaquement / Qui fermente de fièvre et de folie / Et déchiquette, avec ses dents d'entêtement / La parole humaine abolie»lO. Le social est donc affecté dans son corps, tandis que reste à faire le travail de mesurer réellement la nature et le sens de ces changements. Romain Rolland, dont la formation intellectuelle et les débuts littéraires sont contemporains de cette époque, soulignait au terme de sa vie l'importance de ce statut culturel des objets techniques. Dans la longue introduction de son Péguy, intitulée «Carmen saeculare - L'an Mil-neuf-cent» il écrivait: «II a
8

Jacques Noiray, Le Romancier et la machine. L'Image de la machine dans le roman français (1850-1900), voU «L'Univers de Zola», Corti, Paris, 1981, p.130. 9 Alain Beltran et Patrice Carré, La Fée et la servante. La société française face à l'électricité, Belin, Paris, 1991. JO Emile Verhaeren, Les Villes tentaculaires, «Les Usines», in Œuvres, voU,
Slatkine, Genève, 1977 [1895], pp.148-149.

48

fallu sortir des philosophies et en venir aux bouleversements dans le corps même de l'humanité, dans sa structure morale et intellectuelle, par les grandes inventions techniques qui ont déclenché de nouveaux rythmes de la vie, qui ont modifié la vue, l'ouïe, le souffle de l'homme et sa marche, son Temps, son Espace, tous ses cadres»l1. Les victoires de la technicité et sa présence spectaculaire n'en vont pas moins de pair, paradoxalement, avec un impensé de la technique, lié paradoxalement à ce que Rolland nommait le «mysticisme de la raison» (scientiste). L'ouvrage de Renan, écrit au milieu du siècle et publié en 1890, s'intitule L'Avenir de la science... et non de la technique. Ce panégyrique des réalisations techniques, qui justifie l'industrie des armes comme démocratisation de la guerre, n'a guère besoin du concept de technique. Inversement, l'argumentation alarmiste développée par Brunetière en 1895 dans la Revue des Deux-Mondes évoque, pour commenter les mêmes objets concrets, les «faillites de la science»l2. L'idéalisme radical du discours sur le progrès, même inversé, pose la question en termes de face-à-face du calcul et de la nature. La spécificité de l'action technique, la façon dont celle-ci fait acte, responsabilité, création, reste dans les marges du débat. Ce n'est pas qu'une pensée de la technique ne soit à l' œuvre dans ces hésitations du siècle finissant, mais celle-ci est minimale, abordant la technique comme application. L'idéologie dominante de la technique - y compris on va la voir, dans les théories littéraires - est celle de la téléologie, qui envisage l'action technique comme la réalisation méthodique d'un programme, au sein d'un univers dont le sens est déjà donné. L'écriture est donc confrontée à un vrai problème, à une difficulté considérable, qui engage la nature même de l'action humaine, dont elle prétend rendre compte. II est difficile de nier que le technicien agit comme si à chaque instant, étayé sur son savoir des lois de la nature et tendu vers l'horizon précis d'un résultat escompté, il organisait rationnellement les moyens les plus
Il
12

RomainRolland,Péguy, Paris,Albin Michel,1944,voU, p.32.
Cf. Pierre Thuillier, «Un débat fin de siècle: la 'faillite de la science'», La
n0234, juillet 1991, pp.950-956.

Recherche,

49

efficaces pour arriver à cette fin. Also sprach Technologie... 13. Pourtant, l'action technique cesse de s'auto-expliquer ainsi dès qu'on abandonne la visée perspective du technologue: lorsque le recul de l'histoire conduit l'homme à s'interroger sur ce qui a pu lui faire perdre le contrôle de ses actes ou, inversement, lorsqu'on regarde de près la texture de l'acte technique et qu'on en perçoit dès lors la charge imaginaire. Paul Dukas donne L'Apprenti sorcier en 1897. La pensée technique ne peut se réduire à la poursuite méthodique d'un but, pour deux raisons essentielles: d'une part, on ne poursuit aussi obstinément certains buts que parce qu'au delà du résultat escompté travaille un désir que ne saurait contenir une cible; d'autre part, l'acte technique est luimême à la source de l'idée de but: ouvrant de nouvelles possibilités à l'action de l'homme, il en change en quelque sorte la condition et rend envisageable certaines fins qui semblaient naguère invraisemblables. La technique bifurque sans cesse et invente elle-même son avenir. C'est précisément cette situation paradoxale qui autorise le rôle révélateur de l'effort d'écriture. D'autant plus précieux peuvent être les textes qui, dans le contexte de la fiction ou de l'explication, racontent et donnent à voir les objets, leur nature, leur histoire et leurs effets. Dans cette perspective, l'écriture de la technique prend tout son sens. Elle-même technique (mais pas nécessairement téléologique), à la fois méthodique et erratique comme tous les actes techniques, l'écriture révèle la technique en tant que telle. Elle fait plus que la révéler: elle construit la technique elle-même, en propose une lecture, oblige à la penser, à la voir autrement que l'ombre de la science. L'exemple de Jules Verne le montre amplement. Même si cet auteur a pu être présenté par les pères de l'astronomie comme une sorte de prodige de l'anticipation, ses œuvres n'ont pas pour effet de prévoir la technique, mais de la préfigurer, ce qui est très différent: la doter de plausibilité, l'habiter de vie, l'inscrire dans les cheminements complexes du
13 La technologie, sur laquelle nous revenons plus loin est un discours légitime déjà séculaire, puisque Beckmann avait créé une chaire de technologie à Gottingen en 1772.

50

désir et la quotidienneté rêvée d'une société, aUSSIfantasques soient~ils.
La métaphore mécanique de l'écriture

Au moment où les objets techniques se multiplient en littérature, l'idée de technique est en plein travail au sein de la théorie littéraire elle-même. Celle-ci n'échappe pas à la difficulté dans laquelle est empêtré le siècle finissant; elle est aux prises, elle aussi, à sa façon, avec un certain déni de la technique - de sa propre technicité. Il suffit pour s'en rendre compte de confronter deux textes programmatiques majeurs du projet romanesque, le Roman expérimental de Zola et la préface de Pierre et Jean de Maupassant. Naturaliste: ce mot peut être entendu comme antonyme de technique. Expérimental, le roman ne fabriquerait rien. Simple révélateur, il procéderait lui aussi du face-à-face du savoir avec la nature. Chez Zola théoricien du roman, la technique est du côté du décrit et non de l'écrit. Le modèle du travail romanesque est une conception de la science comme dévoilement de la nature, masquant le travail réalisé par l'écrivain dans la matière du texte écrit. Le romancier y est défini comme «observateur» et «expérimentateur», selon la métaphore d'une science qui enregistrerait simplement la nécessité des phénomènes: leur mécanisme, répète sans cesse Zola. La littérature n'est pas technique d'écriture, elle est savoir de la machine humaine. «Et c'est là ce qui constitue le roman expérimental: posséder le mécanisme des phénomènes chez I'homme, montrer les rouages

des manifestations intellectuelles et sensuelles» 14. Comme l'a

montré Henri Mitterand, cette métaphore correspond au programme de maîtriser la mécanique humaine pour agir délibérément sur elle, ce qui justifie aux yeux de Zola l'utilité sociale du roman15.
14Emile Zola, Le Roman expérimental, in Œuvres complètes, œuvres critiques, Paris, 1928 [1880], chap.2, p.28.
15

François Renouard,

Henri Mitterand, «Vne archéologie mentale: Le Roman expérimental et La

Fortune des Rougon», in Le Discours du roman, Paris, PVF, 1980, pp.164-185). Jacques Noiray cite lui aussi un grand nombre de textes de Zola relatifs à une 51

En somme, l'homo orthopedicus de Zola, c'est un homme dont le romancier démonterait les ressorts. Dans ce discours, fort éloigné comme on sait de l'écriture réelle des Rougon, la métaphore technique est présentée comme un savoir hérité par l'écrivain et capable à lui seul de structurer une écriture régie par le principe de l'application. L'analyse de Maupassant trace pour sa part la ligne de fuite d'une telle théorie «naturaliste», en mettant en question l'idée d'une écriture pensée comme pur enregistrement et même, à certains égards, l'idée d'une technique conçue comme téléologie. Il déplace la question posée par Zola en affirmant, non l'absence de travail productif de l'écrivain, mais le droit de composer contre la tradition. Ainsi passe-t-on des mécaniques de l'humanité aux manipulations de la lecture. Maupassant rappelle en effet que les critiques attendent «une aventure plus ou moins vraisemblable, arrangée à la façon d'une pièce de théâtre»'. et revendique une évaluation différente de ses romans, référée à sa propre revendication de vérité: il s'agit de s'affranchir de la linéarité d'une intrigue qui résumerait l'action - celle-là même dont Genette cherchera à mesurer la durée dans le texte. Dans une telle perspective, l'artifice est dans un premier temps, comme chez Zola, rejetée du côté du romanesque non réaliste: un romancier d'aventures doit «manipuler les événements à son gré, les préparer et les arranger pour plaire au lecteur»: il «dispose» et «gradue» pour «machiner une aventure»!7 Toutefois, à y bien regarder, le réalisme n'est pas le pendant naturel de cet artificialité, mais plutôt la maîtrise d'un autre type d'artifice. Il s'agit de «composer son œuvre de manière si adroite, si dissimulée, et d'apparence si simple, qu'il soit impossible d'en apercevoir et d'en indiquer le plan, d'en découvrir les intentions»!'. Le romancier réaliste est donc un technologue de sa propre technique, un fabriquant qui

pensée mécanique de l'humain (op cit., voU, chap.V - «Machine et forces de
mort

Guy de Maupassant, Pierre et Jean, «Le Roman», Le Livre de poche, 1968 [1887], p.6. 17 Ibid., p.ll-12; nous soulignons. 18 Ibid., p.12.

,.

- ~ I - Les

détraquements

de la machine humaine»)

52

conjure les effets même de sa fabrication. Il ne s'agit plus de nature, mais d'artifice au carré. En radicalisant l'analyse, c'est l'idée même de dessein technique, d'acte fondé sur une téléologie, qui serait compromise. En effet, la considération privilégiée du lecteur menace vivement la conception programmatique de l'écriture maintenue in extremis. Si les lecteurs «ne découvrent pas tous les fils si minces, si secrets, presque invisibles, employés par certains artistes modernes à la place de la ficelle unique qui avait nom: intrigue»'" c'est parce que ces fils sont si minces et si nombreux qu'ils échappent, en tout premier lieu, à l'écrivain lui-même. Maupassant ne va pas si loin: il se contente, ce qui est déjà beaucoup, de récuser poliment le modèle de l'enregistrement pour lui substituer celui de l'effet, selon la formule: «les Réalistes de talent devraient s'appeler plutôt des Illusionnistes»2o. Toutefois, dans la suite de son texte - trop vite parcouru ici - il en vient à serrer de plus près le travail même de l'écriture, et en quoi celle-ci pourrait bien échapper ella maîtrise programmée par l'auteur. L'incursion du regard porté par le lecteur sur l'objet écrit, et avec lui de l'acte d'interprétation, mine la certitude de pouvoir manipuler quoi que ce soit. Le degré zéro de l'écriture n'existe pas Le rapport subtil qui s'esquisse à partir de là entre technique de l'écriture et écriture de la technique, sous l' œil du lecteur de cet entre-deux siècles, se précisera si nous lions les textes à une intertextualité assez large. Il est nécessaire d'étendre l'examen à la multiplicité des textes auxquels étaient confrontés les lecteurs, pour insérer l'écriture de la machine dans un horizon d'attente où elle devient lisible. La seule intertextualité romanesque n'y suffit pas à mon avis. Jacques Noiray a placé, à juste titre, les grands romans de la fin du siècle dans la perspective de la production romanesque qui les précède. Ce rapprochement est décisif, car il montre que le matériel imaginaire a été constitué au fil d'une tradition de roman populaire, ce qui souligne,
'9 Ibid., p.13. 20. Ibid., p.16.

53

symétriquement, la façon particulière dont des romanciers comme Zola, Verne et Villiers transfigurent chacun à sa façon cet imaginaire. Je ne reviendrai pas ici sur cette analyse thématique qui montre, par exemple, les relations entre machine et forces de mort chez Zola ou l'assomption de l'électricité au statut de force métaphysique chez Verne. Mais sur quel fond se développent ces écritures singulières de la technique? Pour comprendre les ressorts même de cette transfiguration, il faut se référer à un autre type d'intertextualité, celle, contemporaine, d'une écriture ordinaire de la technique. L'écriture romanesque semble procéder pour Noiray par arrachement à l'univers technique, comme s'il fallait se défaire de la nature technique de l'artefact pour en faire un objet littéraire. «C'est en effet, écrit Noiray dans un moment charnière de son analyse, non plus comme simple objet technique, mais comme objet poétique, support d'obsessions imaginaires, que la machine va révéler sa plus grande fécondité littéraire»". Mais quel est ce simple objet technique auquel devrait s'arracher l'écriture littéraire? La technique regardée en tant que telle n'existe pas, comme on l'a vu. Dans l'idéologie de cette époque, il n'y a que la réalisation de la science; la dimension technique n'est pas donnée, pour advenir elle doit être écrite. Existerait-il un degré zéro de son écriture, qui regarderait par exemple l'objet technique comme purement technique, et par rapport à laquelle la littérature s'instaurerait comme différence? L'analyse de Noiray ne nous en dit rien, car son horizon intertextuel ne concerne pas les textes techniques non romanesques, que leur absence relègue dans un tout-autre de l'écriture. Les effets de ce point de vue se manifestent par exemple dans la façon dont Noiray commente l'écart entre les notes d'enquête de Zola et le texte de la Bête humaine, exemple auquel les dimensions réduites de cet article conduisent à se Iimiter2.
21Jacques Noiray, op. cil., voU, p.S03.
22

On pourrait aussi montrer que les particularités de Travail seraient mieux

caractérisées par une référence plus précise à diverses rhétoriques de l'écriture technique. En effet, Travail ne réalise pas une absence de transfiguration, mais un autre type de transfiguration. L'image des rails qui mènent à une société de concorde repose sur une ambiguïté maintenue - maintenue par le statut descriptif 54

Cette analyse montre de façon définitive que le travail de Zola n'est pas seulement documentaire, comme l'affirme une certaine mythologie de l'écrivain; mais l'interprétation s'engage plus loin, affirmant que Zola «s'est attaché à estomper la réalité technique du monde ferroviaire»23. Cette seconde assertion me semble contestable. Je pense au contraire que c'est par la concentration et le croisement des écritures techniques que Zola développe la force évocatrice si particulière de son univers romanesque. S'il est clair qu'il y a récriture entre les «Notes Lefèvre» et le roman, la lecture comparée des textes manifeste clairement que le texte publié est à la fois fictionnel et documentaire. Le roman joue de la précision des renseignements techniques choisis par Zola et de l'affirmation de métaphores et d'effets dramatiques anticipés en quelque sorte au fil du cahier. Surtout, dans une perspective de lecture sociale, il est indispensable, pour peser la force de l'épisode publié, de comprendre qu'il mobilise des écritures de la technique qui appartiennent à l'horizon d'attente du lecteur. Zola rédacteur des cahiers anticipe des effets de manifestation du proprement technique (<<Lesbelles machines bien propres bien luisantes: celle de Jacques sera comme cela»2'); il pratique une notation capable de relier une fonctionnalité à une théâtralité (<<la manette du régulateur et le volant du changement de marche, voilà donc pour la vitesse»2'); il cherche, au prix d'une enquête obstinée, les ressorts plausibles d'un effet dramatique (<<entout cas on peut avoir une demi-heure de course folle pendant la nuit»26). Le texte romanesque de Zola est bien une récriture; néanmoins il ne procède pas de l'effacement, mais plutôt de la condensation ou de l'exacerbation d'autres textes: des textes dont la rhétorique n'est pas nulle, mais elle-même complexe et dont la force évocatrice du roman ne cesse de procéder. La description de
de l'objet -, entre la manifestation de la prouesse technique et une interprétation à la fois métaphorique et métonymique de son sens. Il suffit en quelque sorte (mais c'est le génie de Zola de l'avoir vu) de prolonger la linéarité prodigieuse et rayonnante du rail pour mener à une perspective utopique.
Jacques Noiray, op.cil., voU, p.180. 2' Emile Zola, Carnets d'enquête. Une ethnographie de Henri Mitterand, Plon, Paris, 1986, p.550. 2' Ibid., p.547. 26Ibid., p.530.
23

inédile de la France, édition

55

la machine consignée dans les Notes Lefèvre est écrite selon la règle technique de l'énumération: «Trois grands points qui font qu'une machine est plus ou moins bonne: 1/ Le démarrage [...] 21 La Vaporisation [...] 31 Bon fonctionnement des lumières [...]»27 Forme textuelle venue de l'extérieur du roman, qu'utilise aussi bien Jules Verne lorsqu'il s'agit de décrire l'Albatros de Robur8. Mais si l'on veut souligner l'écart entre ce premier texte et l'évocation de la Lison vue par Lantier au chapitre V de La Bête humaine2" il faut aussi reconnaître l'intrication des deux textes. Dès le stade préparatoire de l'écriture, les métaphores vectrices d'une transfiguration ambiguë de la machine (en amante, en maîtresse de maison et en bête de somme à la fois) sont strictement ancrées - plutôt, encrées - dans des détails proprement techniques comme celui du graissage: graissage que convoque, dans le texte de l'énumération technique, la reprise des expressions professionnelles (<<ensomme, comme une bonne femme qui a un petit vice, le graissage (plaisanterie du chauffeur)>>'O); inversement, les éléments techniques décisifs repérés dans la liste initiale seront repris avec soin dans le chapitre du roman, ce qui confère à ce dernier ce qu'il faut bien appeler, sinon une vérité, une véracité technique: valeur dont Zola avait compris qu'elle n'avait rien de négligeable. Aussi, tout en admettant après Jacques Noiray qu'il y a une sorte de passage au «métatechnique», je crois que ce métatechnique est indissociable des discours techniques existants, qui viennent apporter au roman des ressources d'écriture particulières: en l'occurrence, il faut le souligner, la description de l'objet dans ses caractéristiques proprement techniques permet l'expression d'un imaginaire hyperviolent, assez inouï et plutôt monstrueux de la possession des corps, surgi brutalement dans l'univers narratif.

27

Ibid., p.528.

28

Jules Verne, Robur le conquérant,«VI - que les ingénieurs,les mécanicienset

autres savants feraient peut-être bien de passer», Paris, Hetzel, 1886. Le titre, métadiscursif, souligne clairement le détournement d'une forme écrite identifiée. 29 Emile Zola, La Bête humaine, in Les Rougon-Macquart, Gallimard «Pléiade», vol.IV, Paris, 1966 [1890], pp.1I28-1I29. '0 Emile Zola, Carnets d'enquête, op.cit., p.529. 56

Qu'est-ce donc que cette écriture ordinaire de la technique, que s'approprie le romancier naturaliste? Il ne s'agit pas de rendre compte exhaustivement de cette intertextualité foisonnante, qui inclut par exemple la parole furtive des hommes au travail. Mais il existe un corpus écrit, celui des traités techniques et de la vulgarisation, qui propose quelques formes relativement bien établies d'un discours didactique sur la technique. Les publications de Louis Figuier sont particulièrement représentatives d'un travail de l'écriture technique, fondé sur une fascination particulière pour les machines, l'ingéniosité de leurs concepteurs et l'importance de leur présence dans notre environnement quotidien. Ce n'est à coup sûr qu'une des tendances de la vulgarisation scientifique: Camille Flammarion serait, au contraire, le représentant non moins prolixe d'une écriture de la science profondément idéaliste, ne cachant pas son mépris pour une époque tristement utilitariste et associant le regard porté sur les astres avec une élévation quelque peu désincarnée de l'esprit. Si le Flammarion de l'Astronomie populaire consent comme à regret, après son maître Arago, une place aux instruments d'observation, bien des textes de Figuier sont construits comme des parcours menant d'un objet technique à un autre. L'idée n'est pas neuve. Il y a toute une écriture des «arts méchaniques» dans l'Encyclopédie. Mais le statut de l'objet, de sa matérialité et de son histoire, a changé. Diderot s'émerveillait de voir dans le métier à bas une machine totalement rationnelle, proposait de «la regarder comme un seul et unique raisonnement, dont la fabrication de l'ouvrage est la conclusion»". Figuier, comme Verne, dont il constitue à certains égards le texte amœbée, raconte la technique autrement que comme une pure manifestation de la logique. Ici se situe précisément l'articulation entre idéologie et pratique littéraire. Même si l'époque enfouit l'objet dans l'application de la science, l'écriture technique témoigne de ce qu'il est autre chose: une chose que valorisent son aspect, son efficience, son histoire, et sans doute davantage encore une séduction qui excède toute explication. Tout cela renvoie à une
" Denis Diderot, «Bas», L'Encyclopédie, éditions sociales, 1962 [1751], p.60. textes choisis, éd. d'Albert Soboul,

57

dignité propre de la technique, située en deçà ou au-delà du savoir théorique, qui sous-tend l'entreprise de l'évoquer en tant que telle, dans son intelligibilité, son histoire et sa spécificité. Aussi l'idée d'une représentation de cet objet, dans la «simple technique» comme dans le roman, est-elle insuffisante: on passe sans doute à côté de son statut culturel en se bornant à relever sa présence dans les œuvres et même en analysant seulement les valeurs auxquelles il peut être associé. Figuier raconte l'invention technique. Mais «raconter» a ici bien des sens qui témoignent de la diversité des points de vue et des logiques narratives dans lesquelles peut s'inscrire l'épiphanie de l'objet. Qu'est-ce que raconter la naissance d'un objet technique? Reconstruire l'histoire du problème tel que l'ingénieur visionnaire Edison le voyait3>,ou encore du point de vue omniscient de celui qui sait ce qui «ne pouvait pas manquer»JJ de se produire? Proposer une interprétation philosophique de l'invention, par exemple montrer qu'un régulateur électrique consiste à «faire de l'ordre avec du désordre»J4? Mettre en scène la fascination pour l'objet, en théâtraliser l'usage social, dans des scènes où «le résultat en ce qui concerne la beauté l'utilité de cet éclairage éclatait à tous les yeux»35,ce tour encomiastique du texte technique pouvant s'observer parfois matériellement dans une forêt de points d'exclamation, comme celle qui constelle l'évocation de la pile de Volta36?On retrouve ici, à propos de la technique, la nécessité de regarder les textes de vulgarisation comme des lieux de création de savoir et non simplement de transcription: pas plus que la formule simplificatrice d'une traduction du discours scientifique ne rend compte du statut épistémique de la vulgarisation, l'idée d'une simple présentation des objets techniques ne saurait figurer la

J2

Les Nouvelles conquêtes de la science, L'Eclairage électrique, Paris, Marpon et

Flammarion, 1883. Repris in Les Merveilles de l'électricité, textes choisis et présentés par Fabienne Cardot Association pour l'histoire de l'électricité en France, 1985, p.107 sq.
JJ
34 35 36

Ibid., p.183.
Ibid., pAD. Ibid., p.171.

Ibid., p.75.

58

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.