IDEE D'ETRANGER CHEZ LES PHILOSOPHES DES LUMIERES

De
Publié par

Au XVIIIe siècle, période où la connaissance du monde est déjà très complète, les philosophes des Lumières sont directement confrontés à l'altérité, ce qui suscite leur réflexion sur les plans politiques et religieux bien-sùr, mais aussi sociologique et culturel. Chacun fait à sa manière l'éloge de la tolérance, mais paradoxalement chaque pensée reste profondément hermétique à l'accueil de la différence. Quoique posant les bases des nationalismes futurs, les philosophes assurent ainsi le renouvellement et la pérennisation des valeurs humanistes en les inscrivant au coeur de l'Europe.
Publié le : samedi 1 février 2003
Lecture(s) : 296
Tags :
EAN13 : 9782296310148
Nombre de pages : 460
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L'IDEE D'ETRANGER CHEZ LES PHILOSOPHES DES LUMIERES

Collection L'Ouverture Philosophique dirigée par Bruno Péquignot et Dominique Chateau

François NOUDELMANN, Sartre: l'incarnation imaginaire, 1996. Jacques SCHLANGER, Un art, des idées, 1996. Ami BOUGANIM, La rime et le rite. Essai sur le prêche philosophique, 1996. Denis COLLIN, La théorie de la connaissance chez Marx, 1996. Frédéric GUERRIN, Pierre MONTEBELLO, L'art, une théologie mode rne, 1997. Régine PIETRA, Les femmes philosophes de l'Antiquité gréco-romaine, 1997. Françoise D'EAUBONNE, Féminin et philosophie (une allergie historique), 1997. M. LEFEUVRE, Les échelons de l'être. De la molécule à l'esprit, 1997. Muhammad GHAZZÂLI, De la perfection, 1997. Francis IMBERT, Contradiction et altération chez J.-J. Rousseau, 1997. Jacques GLEYSE, L'instrumentalisation du corps. Une archéologie de la rationalisation instrumentale du corps, de l'Âge classique à l'époque hypermoderne, 1997. Ephrem-Isa YOUSIF, Les philosophes et traducteurs syriaques, 1997. Collectif, publié avec le concour de l'Université de Paris X, Objet des sciences sociales et normes de scientificité, 1997. Véronique FABBRI et Jean-Louis VIEILLARD-BARON (sous la direction de), L'Esthétique de Hegel, 1997. Eftichios BITSAKIS, Le nouveau réalisme scientifique. Recherche Philosophiques en Microphysique, 1997. Vincent TEIXEIRA, Georges Bataille, la part de l'art. La peinture du non-savoir, 1997. Miklos VETO, Métaphysique religieuse de Simone Weil, 1997. Tony ANDREANI, Menahem ROSEN (sous la direction de), Structure, système, champ et théories du sujet, 1997. Denis COLLIN, La fin du travail et la mondialisation. Idéologie et réalité sociale, 1997.

(Ç)L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3719-6

Ouverture Philosophique

Hubert Baysson

L'IDEE D'ETRANGER CHEZ LES PHILOSOPHES DES LUMIERES

L' Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris France

A Hélène, ma femme, à toute ma famille.

INTRODUCTION Le thème de l'étranger chez les philosophes des Lumières est un miroir à multiples facettes, dont l'une des plus apparentes renvoie à une interrogation identitaire. Qu'il s'agisse de Rousseau, de Montesquieu ou de Voltaire, la démarche philosophique est étroitement liée à l'expérience personnelle et les œuvres sont indissociables du vécu: les découvertes, les voyages, les rencontres sont au cœur de leurs travaux. De plus, tous ces auteurs se présentent en précurseurs dans une Europe en plein bouleversement, du moins pour ce qui est de la mentalité de ses élites. Enfin, le courant des Lumières correspond moins à une pensée uniforme qu'à une somme d'individualités souvent opposées, dont seule la synthèse permet de dégager des points communs. Un mot également du projet en lui-même, dont l'ampleur peut difficilement être dissimulée: Il ne s'agit pas dans les pages qui suivent de se livrer à une étude philosophique ou littéraire. L'angle retenu est bel et bien celui de l'histoire des idées politiques. Bien sûr, des incursions dans le domaine éminemment fécond des lettres étaient inévitables, mais le proj et est largement axé sur l'étape déterminante que constitue la pensée des Lumières dans la genèse de l'idée de Nation. La recherche de l'idée de l'étranger que se faisaient les philosophes des Lumières s'est appuyée essentiellement sur les œuvres de Montesquieu, Rousseau et Voltaire. Diderot et les Encyclopédistes ont sans doute été largement négligés, évidemment moins par manque d'intérêt que par la nécessité de limiter les investigations et par l'appartenance du courant de pensée qu'ils représentent à une école sinon autonome, du moins largement indépendante. Il a en outre été tenu compte des seuls textes destinés à être édités à l'époque, à l'exclusion de toute la correspondance, si abondante et souvent si révélatrice. De ce point de vue, on pourrait donc prétendre qu'il s'agit peut-être moins de rendre compte de l'idée que se faisaient les auteurs que de celle qu'ils voulaient que leurs lecteurs se fassent. Reste que la matière tirée de ces œuvres est à bien des égards significative de la pensée des philosophes, même si, pour lui donner toute sa mesure, il faut nécessairement la replacer dans son contexte, tant du point de vue historique qu'en ce qui concerne les auteurs eux-mêmes. Cette double approche conduit à mettre en évidence le caractère évolutif des notions

abordées: aussi l'appréhension de l'étranger dans les Lumières passe-telle également par l'établissement de quelques éléments de définition.

10

Section I : L'Europe au XVIIIe siècle Le XVIIIe siècle est caractérisé par un certain équilibre des forces en Europe: bien que poursuivant leur lutte d'influence sur le continent, pas plus la France que l'Autriche ou l'Angleterre ne parviennent à imposer leur hégémonie. La tension se porte dans les colonies et les enjeux économiques commencent à investir la politique. Si le rayonnement culturel de la France atteint son apogée au XVIIIe siècle, cette période correspond à une perte d'influence politique à l'extérieur. En effet, aux ravages provoqués par les guerres ruineuses menées par Louis XIV, qui s'éteint en 1715, succède une période, sinon de paix, du moins d'accalmie en Europe. Les terribles affrontements religieux qui ont déchiré le continent au cours des siècles précédents s'effacent devant les conflits d'intérêts stratégiques - succession au trône de Pologne entre 1733 et 1738,

succession d'Autriche dans les années 1740 -

ou économiques-

notamment entre les puissances coloniales que sont la France et l'Angleterre. En outre, un certain équilibre des forces s'installe peu à peu en Europe avec l'émergence de la Prusse et de la Russie parmi les grandes puissances. Certes quelques états en font les frais, comme la Pologne, démembrée par le traité de Saint-Pétersbourg de 1772 ou la Bavière, amputée par le traité de Teschen signé en 1779. Mais dans l'ensemble des
frontières se dessinent et annoncent le XIXe siècle
(1).

Dans le même temps, la France connaît une longue période de prospérité économique. Cette situation ne suffit cependant pas à masquer l'obsolescence des structures sociales et l'échec d'un régime qui tente désespérément de se réformer tout en refusant de remettre en question l'absolutisme. Après la rigueur de la fin du règne de Louis XIV souffle justement sur la France un vent de liberté. En rupture totale avec le classicisme et le catholicisme dévot jusqu'alors triomphants, les philosophes des Lumières affirment leur foi en l'existence possible d'un

1

Voir MOUSNIER Roland et LABROUSSE Ernest, Le XVIIIe siècle - L'époque des
Lumières (1715-1815), notamment le chapitre III du livre III, pp. 212 et suivantes. Voir aussi POMEAU René, L'Europe des Lumières: cosmopolitisme et unité européenne au XVIIIe siècle.

Il

bonheur terrestre, sous l'empire de la Raison. Or ce message ne craint pas de se prétendre universel, et se répand à travers toute l'Europe. A la suite de Montesquieu, qui se proclame «homme avant d'être français », Voltaire fréquente assidûment Frédéric II de Prusse, pourtant en guerre contre la France, et Diderot se lie avec Catherine II de Russie. Un idéal de paix et de progrès, une conscience européenne émergent au fil du siècle et s'opposent aux préjugés et aux particularismes nationaux. Alors que les Etats ont souvent des frontières imprécises et mouvantes, et des systèmes politiques très divers, les philosophes élaborent un projet à vocation universelle, destiné à l'humanité entière. La mode est d'ailleurs au cosmopolitisme. Rousseau et Diderot prennent position en faveur de l'opéra bouffe, créé par Pergolèse, et de la musique italienne, contre le classicisme français. Mais surtout l'Angleterre exerce une influence grandissante dans le domaine de la philosophie et de la physique: on lit Hobbes, Locke, Hume, Newton. A Paris se constituent des clubs, qui joueront un rôle déterminant pendant la révolution. Le modèle anglais tend même à supplanter celui de la France à travers l'Europe (1). Mais il faut se garder de voir dans le mouvement des Lumières un courant cohérent et structuré autour d'une école définie. S'il est vrai que l'universalisme et l'encyclopédisme représentent l'esprit qui les anime, il n'en reste pas moins que chaque penseur garde son identité propre. Jean-J acques Rousseau fait partie de ceux qui ont le plus contribué à l'évolution des idées au XVIIIe siècle. Pourtant dès son premier Discours il s'inscrit à contre-courant de ses contemporains. Il se présente en effet dès le début en défenseur de la vertu et de la sincérité, et rejette le libertinage, voire la frivolité, qui régnaient alors. Il fait par ailleurs une large place à la nature et à la solitude dans son œuvre. De façon assez inattendue, cette voix va trouver un auditoire, peut-être justement parce que sa démarche tend à nuancer le rationalisme hérité de Descartes et à encourager le développement d'une sensibilité nouvelle. Rousseau concilie l'affectivité avec la Raison: rompant avec le passé, il affirme l'existence d'une conscience individuelle en matière de religion et de morale. Goethe ira même jusqu'à déclarer à ce sujet:
I

FERRAZZINI

Arthur, Béat de Murait et Jean-Jacques

Rousseau,

p. 33.

12

«Avec Voltaire c'est un monde qui finit ,. avec Rousseau qui commence ».

c'est un monde

Certes les pensées de Montesquieu ou de Voltaire ne présentent sans doute pas le même caractère novateur, tant elles sont inscrites dans leur époque. En effet, en dépit de l'apport considérable que représente la somme de l'Esprit des lois à la science politique, cette œuvre ne peut pas être dissociée du courant de réaction aristocratique dont Montesquieu se réclame. A cette pensée structurée en fonction de ce projet s'oppose l' œuvre multiforme du bouillonnant Voltaire qui, bien qu'elle incarne à elle seule l'esprit des Lumières, ne correspond pas a priori à une théorie politique. Le thème principal auquel le patriarche de Ferney se consacre, c'est la lutte contre l'intolérance, notamment religieuse: ayant inscrit sa devise « écraser l'infâme» au frontispice de son œuvre, il rassemble les velléités de liberté sous sa bannière. En définitive, il est probable que Jean-Jacques Rousseau est celui dont la vie a le plus influencé les écrits: la perception qu'il avait de sa propre situation est révélatrice de sa pensée à bien des égards, et en particulier s'agissant de sa vision de l'étranger. Mais les œuvres de Voltaire ou de Montesquieu ne sont pas davantage détachables des expériences et des idées auxquelles ils ont été confrontés. Section II : Les philosophes et leur patrie Alors que les notions de nation et de patrie ne sont pas encore clairement établies, tous les auteurs se réclament d'une communauté déterminée. A l'opposé de l'aristocrate français Montesquieu, ancien président au parlement de Bordeaux qui ne remet pas en question son appartenance à la France, on trouve Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève et fier de l'être. Dans le même temps, un courant cosmopolite dont Voltaire est sans doute le plus fameux représentant, s'efforce d'ériger I'humanité en collectivité identitaire exclusive, avec plus ou moins de conviction et de sincérité. 1- Les auteurs français: Montesquieu et Voltaire Montesquieu est très attaché à la France et aux Français, ce qui ne l'empêche pas de porter à l'occasion un regard critique sur ses compatriotes. Il dresse généralement un tableau plutôt flatteur de son 13

pays, en insistant sur le degré de perfection atteint par les relations sociales: « On dit que l'homme est un animal sociable. Sur ce pied-là, il (1) me paraît qu'un Français est plus homme qu'un autre ». Le monarque

doit donc, en France plus que dans n'importe quelle autre nation, veiller à ne pas modifier les mœurs car il risquerait d'y perdre « la politesse qui (2) attire chez elle les étrangers ». Montesquieu met sur le compte du fort lien qui unit les Français à leur pays l'échec relatif des conquêtes, sans parler des colonies (3).Les Français semblent d'ailleurs caractérisés par une certaine placidité: on vit si bien en France qu'il n'est pas nécessaire d'aller chercher au loin un bonheur chimérique (4).Le baron de la Brède évoque la « [...] nation qui,
dans les pays (5) quittée ». étrangers, n'est jamais touchée que de ce qu'elle a

Cet attachement ne l'empêche pas pour autant de formuler certaines critiques, notamment en ce qui concerne la fameuse légèreté des Français. A l'instar de ses contemporains, il se moque du penchant de ses compatriotes pour la mode: «Ils veulent bien s'assujettir aux lois d'une nation rivale, pourvu que les perruquiers français décident en législateurs sur la forme des perruques étrangères (6).» Mais la France reste pour Montesquieu la terre de ses ancêtres, à laquelle il est naturellement attaché. L'attitude de Voltaire à l'égard de son pays est beaucoup plus ambiguë: tout en se montrant très critique vis-à-vis de ses compatriotes et en clamant haut et fort son cosmopolitisme, il ne peut s'empêcher de prendre la défense de sa patrie à tout propos. A la fin des années 1760, notamment après l'affaire de La Barre, Voltaire éprouve une certaine déception à l'égard de sa patrie (7). En effet, dans son Discours aux Welches, il ne craint pas de faire un résumé peu glorieux de l'histoire de France, contestant toute approche
Lettres persanes, Lettre C, pp. 261-262. 2 De l'esprit des lois, Livre XIX, Chap. V, p. 559. 3 «Caractères ethniques », n01392, in Mes pensées, 4 Ibid., n01416, p. 1333. 5 De l'esprit des lois, Livre IX, Chap. VII, p. 375. 6 Lettres persanes, Lettre C, p. 279. 7 LEPAPE Pierre, Voltaire conquérant, p. 315.
1

p. 1329.

14

qui la placerait au centre de l'univers (1). Ce faisant, il se livre à une comparaison avec les autres pays d'Europe qui tourne à l'avantage de ces derniers, et souligne les nombreux emprunts auxquels se sont livrés les auteurs Français (2). En dépit de l'extraordinaire éclat de la France au XVIIIe siècle, la plupart des progrès importants de la civilisation ne peut pas lui être attribuée: « La saine philosophie ne fit pas en France d'aussi grands progrès qu'en Angleterre et à Florence. [...] Toutes les grandes inventions et les grandes vérités vinrent d'ailleurs (3).» Le cosmopolitisme de Voltaire le conduit à se considérer comme Genevois dans son combat contre Rousseau: s'étant installé aux Délices, aux portes de Genève, il n 'hésite pas à se prétendre compatriote de JeanJacques pour mieux lui reprocher son manque de civisme et l'opprobre qu'il fait rejaillir sur sa patrie! Dans les Sentiments des citoyens, c'est Voltaire, le même que celui qui se prétend citoyen du monde, qui défend I'honneur de Genève en ces termes: « [. ..] nous avons acquis notre liberté par notre courage et au prix de notre sang, et nous la maintiendrons de même (4).» Dans le même temps, il n'admet pas les critiques formulées par Rousseau, dont il ne manque pas de rappeler qu'il est étranger, à l'encontre de la France (5). L'historiographe royal montre d'ailleurs un indéfectible attachement à la France et à son rayonnement (6).Par exemple, il impute le retard qu'a pu subir le pays avant Louis XIII aux seules tares des dirigeants (7). Dans le même sens, on peut observer qu'il s'est refusé à admettre sa disgrâce. A son arrivée à Colmar, après avoir quitté Frédéric II, Voltaire apprend que son retour à Paris n'est pas souhaité par le Roi. Aucune mesure n'étant cependant explicitement formulée à son encontre, il ne veut pas considérer son éloignement de la capitale comme un exil, quoique l'acceptant difficilement (8).

Discours aux Welches, Mélanges, p. 687. 2 Ibid., p. 690. 3 Le siècle de Louis XIV, Chap. XXXII, Œuvres historiques, 4 Sentiments des citoyens, Mélanges, p. 718.
5

1

p. 1002.

Sur ce point, voir en particulier les Lettres sur la Nouvelle Héloïse, Mélanges, pp. 398,
404-406 et 407.

6

Il est l'auteur
Le siècle ROUSSEAU

de l'article«
XIV, André-Michel,

Français », de l'Encyclopédie.
I, Œuvres L'Angleterre historiques, et Voltaire, p. 617. pp. 235-236.

7 8

de Louis

Chap.

15

Nonobstant les nombreuses critiques dont Voltaire accable ses compatriotes, il en donne finalement une image assez positive, s'efforçant

plus particulièrementde défendre l'honneur de son pays (1). Ce thème est
l'occasion pour Voltaire de souligner le rôle majeur des hommes de (2), lettres dans le rayonnement de la France Tout en se présentant comme un « citoyen du monde », Voltaire témoigne donc à travers ses œuvres, quoique d'une manière différente de Montesquieu, d'un réel attachement pour la France. Mais la situation de ces deux auteurs est infiniment plus simple que celle de Rousseau.
II- Le citoyen de Genève: Jean-J acques Rousseau

La complexité de la relation de Jean-Jacques Rousseau à Genève, sa terre natale, n'est pas faite pour apaiser le cours de ses relations avec la France, son pays d'adoption. Les sentiments de Rousseau à l'égard de ses compatriotes suisses, quoique moins clairement exprimés que ceux de Voltaire à l'égard des Français, sont tout aussi ambigus. En effet, il érige (3) la simpliciténaturelle des habitants de la Suisse en modèle, prenant leur défense contre les Encylopédistes, et notamment contre Diderot qui qualifie les valaisans de « crétins». On relèvera que la Suisse de Voltaire n'est pas très éloignée de celle que Rousseau décrit, le patriarche de Femey évoquant lui aussi la simplicité et la douceur des mœurs des habitants (4). Mais dans le même temps Rousseau expose à propos du canton de Vaud que « le pays et le peuple dont il est couvert ne [lui] ont jamais paru fait l'un pour l'autre (5).»

1 Lettres sur Rabelais et sur d'autres auteurs, Lettre VIII, Mélanges, p. 1209 ; Anecdotes sur le czar Pierre le Grand, Œuvres historiques, pp. 332-333 ; Le siècle de Louis XIV, Chap. XXIII, Œuvres historiques, pp. 1019-1 021. Voltaire se montre aussi très attaché à l'intégrité physique du territoire national. Cf. Ibid., Chap. XXI, p. 847. 2 Ibid., Chap. XXXII, p. 1002. 3 Voir par exemple Les Confessions, Livre IV, p. 146 et Les rêveries du promeneur solitaire, IXème Promenade, p. 1093. 4 Voir Le siècle de Louis XIV, Chap. II, Œuvres historiques, p. 629 et l'Essai sur les mœurs, T. I, Chap. LXVII, p. 664. Montesquieu au contraire n'accorde pratiquement aucune importance à ce pays, hormis quelques aspects juridiques très précis des lois suisses comme le poids des impôts! Cf. De l'esprit des lois, Livre XIII, Chap. XII, p. 466 et Livre XX, Chap. XVI, p. 595. 5 Les Confessions, Livre IV, p. 152. Concernant le séjour de Jean-Jacques dans le Val de Travers, voir la note 4 de la page 606, ibid., Livre XII, pp. 1576-1577 et aussi la Nouvelle Héloïse, note *, p. 737.

16

En dépit de ces relations complexes, Jean-Jacques Rousseau reste un étranger en France, affirmant à de nombreuses reprises son attachement à la terre genevoise. Toute séparation de son pays d'origine lui est douloureuse(1). D'ailleurs, malgré ses velléités de rupture, qui apparaissent d'une certaine façon comme une étape dans l'affirmation de son identité, il ne parviendra jamais véritablement à renier son appartenance à Genève. Sa ville natale continue d'incarner, tout au long de ses œuvres, la cité idéale à laquelle il se félicite d'appartenir. En effet, Rousseau revendique haut et fort sa qualité de citoyen genevois, et clame son attachement à cette patrie qui est la sienne. Qu'il s'agisse du Discours sur les sciences et les arts, écrit en 1751, ou du Contrat social, publié dix ans plus tard, il ne manque pas de se présenter à ses lecteurs comme « Citoyen de Genève». Il est en effet fier de sa ville natale, celle qui a su le mieux marier nature et société (2). Cet attachement n'est pas seulement affectif, mais semble être lié à la perception de sa patrie comme modèle. Il indique en effet au premier chapitre du Contrat social: « Né citoyen d'un Etat libre, et membre du souverain [...]. Heureux chaque fois que je médite sur les gouvernements de trouver toujours dans mes recherches de nouvelles raisons d'aimer celui de mon pays (3).» Rousseau prendra d'ailleurs la plume pour défendre sa conception de la citoyenneté, notamment à propos de l'article de l'Encyclopédie consacré à Genève (4). Son comportement sur ce sujet n'est pas sans rappeler celui d'un amant jaloux, Rousseau reprochant même à Voltaire son installation aux portes de la ville. A aucun moment
Les Confessions, Livre I, pp. 42-44 et 63-64 et Livre XII, pp. 609-610. Sur sa tentative de retour à Genève, en 1754, voir ibid., Livre VIII, pp. 392-396. Bernard Guyon a établit un parallèle entre Jean-Jacques et son héros Saint Preux. Cf. Julie, ou la nouvelle Héloïse, note 3 de la page 73, D.C.R., T. II, p. 1385. 2 Rousseau dédicace ses principaux écrits politiques à Genève et dans la deuxième préface de la Nouvelle Héloïse, il déclare: « Citoyen de Genève? Non, pas cela. Je ne profane point le nom de ma patrie,. je ne le mets qu'aux écrits que je crois lui pouvoir faire honneur. » Cf. Julie, ou la nouvelle Héloïse, p. 27. 3 Du contrat social, Livre I, Chap. I, p. 351. John Stephenson Spink a précisé la place à laquelle correspondait ce statut dans la république de Genève. Cf. SPINK John Stephenson, Jean-Jacques Rousseau et Genève, Chap. II, p. 9. 4 Lettre à M d'Alembert, Préface, pp. 3-5. Sur ce point, qui contribuera à la brouille de JeanJacques avec les Encyclopédistes, voir aussi les Confessions, Livre X, pp. 494-495.
I

17

il ne pardonnera à ce dernier d'avoir fait de Ferney son quartier général, le privant de la jouissance exclusive de sa patrie. D'une manière générale, il n'accepte pas facilement l'arrivée d'un étranger dans sa bonne ville, percevant toute intrusion comme une menace: «[...] je suis persuadé, quant à moi, que jamais étranger n'entra dans Genève qu'i! n'y ait fait

plus de mal que de bien (I). »
En dépit de son attachement patriotique, Rousseau n'en a pas moins quitté sa ville natale, et surtout abjuré le protestantisme pour embrasser la religion catholique. Certes Genève reste sa patrie, mais il émigre comme bon nombre de ses compatriotes à cette époque, animé par un besoin de reconnaissance qui va le conduire en France, à Paris, capitale de l'Europe (2).Rousseau ne retourne à Genève qu'en juin 1754, auréolé de ses succès musicaux et du prix de l'Académie de Dijon pour son Discours sur les sciences et les arts. Il reprend alors sa religion natale et retrouve son rang de citoyen. Mais comme il l'avoue dans ses Confessions, à cette époque il commence déjà à prendre conscience du fossé qui sépare la Genève rêvée de la réalité. C'est à cette période qu'il se retire à la campagne, et s'installe à l'Ermitage, dans le parc du château de la Chevrette. « Une chose qui aida beaucoup à me déterminer fut l'établissement de Voltaire auprès de Genève: je compris que cet homme y ferait la révolution, que j'irais retrouver dans ma patrie le ton, les airs, les mœurs qui me chassaient de Paris », explique-t-il (3).Mais il existait vraisemblablement d'autres raisons à ce choix (4). La lettre sur Genève contenue dans la Nouvelle Héloïse, qui paraît au début de l'année 1761, n'a sans doute pas contribué à réchauffer les relations entre le citoyen et sa patrie, particulièrement avec la
I Lettre à M d'Alembert, p. 120. Cette méfiance pourrait avoir été inspirée à Rousseau par la lecture de Plutarque. 2 Il Y a chez Rousseau un perpétuel tiraillement entre le besoin d'être reconnu et le goût pour la solitude. Cf. Les Confessions, Livre I, p. 43. Voir FERRAZZINI Arthur, Béat de Murait et Jean-Jacques Rousseau, pp. 27-28. :1 Les Confessions, Livre VIII, p. 396. Dans une lettre adressée à Voltaire en 1760, il lui impute au moins pour partie la responsabilité de cette rupture: « C'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable,' Cf Ibid., Livre X, p. 542.
4

c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère.

»

SAYOUS André, Le dix-huitième siècle à l'étranger, p. 226.

18

bourgeoisie commerçante (1). Ce nouveau départ de Genève pourrait bien s'expliquer par la recherche d'une certaine liberté d'expression (2).

Toutefois, si l'on peut aisément remarquer que l'attachement patriotique de Rousseau se partage entre sa cité natale et la France, il faut souligner que jusqu'à la fin de ses jours il se sera considéré comme étranger: à aucun moment il ne songe à se prétendre Français (3).Ainsi à son retour de Venise, où il s'est brouillé avec l'ambassadeur dont il était secrétaire, il observe que, en dépit de l'opinion favorable dont il bénéficie, il n'est pas question pour lui d'obtenir réparation de l'affront subi, «par l'unique raison que, n'étant pas Français, je n'avais pas droit à la protection nationale (4).» Finalement c'est seulement deux années plus tard que JeanJacques Rousseau renoncera à sa citoyenneté. Alors qu'il se voit contraint de fuir Montmorency à la suite de la condamnation de la Profession defoi du vicaire savoyard, il ne peut en effet trouver refuge à Genève, où l'on brûle l'Emile et le Contrat social, le 19juin 1762 (5). Bien que s'étant toujours considéré comme Genevois, Rousseau a donc été conduit, non sans douleur, à renier sa patrie. Il a exposé ses griefs, dans une lettre au premier syndic de Genève dans laquelle il apparaît assez clairement que Jean-J acques Rousseau est resté Genevois (6).Il avant tout, et sans doute même après sa renonciation à la citoyenneté

1 « Les genevois épars dans l'Europe pour s'enrichir imitent les grands airs des étrangers et après avoir pris les vices des pays où ils ont vécu, les rapportent chez eux en triomphe avec leurs trésors. A insi le luxe des autres peuples leur fait mépriser leur antique simplicité; la fière liberté leur parait ignoble; ils se forgent des fers d'argent, non comme une chaîne, mais comme un ornement. » Cf. julie, ou la Nouvelle Héloïse, Partie VI, Lettre V, p. 658. 2 SA YOUS André, Le dix-huitième siècle à l'étranger, p. 247. Cette motivation est attestée par Rousseau lui-même: «j'avoue même qu'étranger et vivant en France, je trouvais ma position très favorable pour oser dire la vérité. Genève. » Cf. Les Confessions, Livre IX, p. 406. 3 Ibid., Livre VII, p. 282 et Livre IX, pp. 406 et 424. 4 Ibid., Livre VII, p. 325. [...] j'aurais été bien moins libre à

5 Ce qui lui inspire cette réflexion: «Me voyant abandonné de mes citoyens, je me déterminais à renoncer à mon ingrate patrie oùje n 'avaisjamais vécu... »Cf. Ibid., Livre XII, p. 609. 6 Lettre au premier Syndic de Genève, 12 mai 1762, note 2, p. 609.

19

se considérait donc comme étranger, tant en France qu'en Italie ou en Angleterre. En dépit de ces vicissitudes, Rousseau aime la France et les Français. A de nombreuses reprises, il souligne les qualités qu'il trouve aux habitants de cette terre d'adoption, avec lesquels il se sent en phase: à ses yeux, les Français «sont naturellement officieux, humains, bienveillants, et même, quoiqu'on en dise, plus vrais qu'aucune autre nation [...] (1).» Au-delà du plaisir qu'il éprouve à fréquenter ces citoyens selon son cœur, il manifeste un véritable attachement pour le pays lui(2), même, qu'il qualifie de «patrie commune du genre humain » L'amour de Jean-Jacques pour la France et les Français ne l'empêche pas de formuler un certain nombre de critiques, qui portent notamment sur les mœurs. Il regrette en particulier « l'affectation de parole et de maintien» des habitants (3).Ce jugement sévère, qui revient à plusieurs reprises sous sa plume, est plus particulièrement adressé aux (4), citadins, et notamment aux Parisiens Il ressort de plus de ses écrits qu'il a une piètre opinion des goûts artistiques, et surtout musicaux sujet (5), ô combien sensible pour lui! - en vigueur dans le pays
~

Quelle conception de l'étranger pouvait bien se faire cet auteur expatrié qui dénonce le cosmopolitisme et se pose en défenseur des vertus citoyennes tout en prétendant s'inscrire dans une perspective humaniste? L'état des relations entre les puissances européennes durant cette période et leur évolution soulignent l'ambiguïté des notions qui sont susceptibles d'être abordées. Quelques précisions quant à la signification de certains termes employés par les philosophes s'imposent.

Les Confessions, p. 160. Sur Rousseau et les Français, voir le Livre XII, ibid., p. 591. Voir aussi La nouvelle Héloïse, Lettre XIV, p. 231. 2 Sur ce point, voir les fragments de lettres recueillis par Bernard Gagnebin et Marcel Raymond dans la note 1 de la page 183, in Les confessions, pp. 1318-1319. Voir aussi le Livre VII, ibid., p. 343 et La nouvelle Héloïse, p. 559. Le goût de Rousseau pour la France ne le met pas à l'abri d'un certain aveuglement. Cf. Lettres écrites de la montagne, Lettre IX, Note *, p. 884. 3 Emile, Livre I, p. 296. 4 Sur ce point, voir ibid., p. 349 ; notes * des pages 391 et 393 ; p. 738.
5

I

Voir par exemple Les Confessions, Livre VI, p. 256. Sur la musique, voir La nouvelle
Héloïse, p. 286 et Emile, Livre II, pp. 406 et 409.

20

Section III : Eléments de définition Prétendre donner une définition précise de certaines notions abordées par les Lumières s'avère une tâche délicate et cela à plus d'un titre. En effet, même si des lignes directrices se dégagent clairement de leurs œuvres, le contenu des idées évolue souvent au fil du temps, à mesure que la pensée elle-même se forme plus précisément. La condition de l'étranger n'est par ailleurs pratiquement jamais abordée directement: c'est seulement à l'occasion de l'évocation d'autres concepts que les philosophes y font allusion. A partir de ces quelques références, parmi lesquelles celles de «nation» et de «patrie» sont essentielles, il est cependant possible de préciser le regard qu'ils portaient sur ce sujet. Les auteurs français ont consacré davantage d'études aux notions de patrie et de nation qu'à celles de patriotisme et de nationalisme (1).Au contraire, de nombreux auteurs américains, surtout après la seconde guerre mondiale, ont travaillé sur ces termes, mais en appliquant au XVIIIe siècle une terminologie actuelle (2). Pourtant le sens de ces mots n'était alors pas celui qu'il est aujourd'hui. D'ailleurs le terme nationaliste ne serait apparu dans la langue française qu'en 1798, et il (3). La théorisation de la n'est devenu d'usage courant qu'après 1860 Nation, et les idéologies nationalistes qui s'en sont suivies, ont été formulées au XIXe siècle, notamment en France par Renan (qui, en 1882, pose la question: Qu'est-ce qu 'une Nation ?) et en Allemagne par Fichte (Discours à la nation allemande, 1808). Il s'agit donc moins ici de donner des définitions que des points de repères.
I

GODECHOT Jacques, «Nation,

patrie, nationalisme et patriotisme en France au

XVIIlème siècle », Annales historiques de la révolution française, 1971, p. 481. On signalera le très important colloque qui s'est tenu à Montmorency en 1995 consacré au thème de la nation chez Jean-Jacques Rousseau. Cf. Jean-Jacques Rousseau, politique et nation: actes du lIe colloque international de Montmorency, 27 septembre-4 octobre 1995, Paris: H. Champion, 2001. Voir aussi HERMET Guy, Histoire des nations et du nationalisme en Europe, notamment les chapitres 3 et 4. 2 Selon E. Gellner, la nation n'est pas un phénomène naturel mais trouve son origine dans les révolutions industrielles modernes: l'idée de nation serait née du nationalisme et portée par les Etats-nations. Cf. GELLNER E., Nations et nationalisme, Paris: Payot, 1983, rééd. 1989. Cette analyse sociologique a été confirmée sur le plan historique par les travaux de E. 1. Hobsbawm, qui a montré dans les années 1990 que la conscience nationale ne concerne en toute hypothèse qu'une fraction limitée de la population. Cf. HOBSBA WM E. J., Nations et nationalismes depuis 1780, Paris: Gallimard, 1992. 3 GODECHOT Jacques, op. cil., pp. 482-485.

21

l De la patrie

-

D'après Robert Derathé, les trois mots d'Etat, de Nation et de Patrie seraient apparus ou devenus usuels dans les langues occidentales à une même époque, au XVlè siècle. Ainsi Du Bellay aurait été l'un des premiers à utiliser le mot « patrie », dans son œuvre intitulée Défense et illustration de la langue française, datée de 1549. Se référant aux travaux d'Henri Hauser (Le principe des nationalités, ses origines), Robert Derathé indique que le mot patriote, à ses origines, avait deux sens: le premier correspondant au sens actuel, et renvoyant à l'idée d'attachement de compatriote (1). On relèvera que dans le premier sens il s'agit d'une relation à la collectivité, alors que dans le second il s'agit d'une relation entre individus.

à la patrie, le second - notammentutilisé par Rousseau- pris dans le sens

Le dépouillement des cahiers de doléances a permis de conforter I'hypothèse selon laquelle, à la veille de la Révolution, le mot « patrie figure surtout dans le vocabulaire des classes cultivées, de celles qui ont suivi la controverse entre Voltaire et Rousseau, à propos de ces termes, qui ont lu l'Encyclopédie; alors que nation a pris soudainement, pendant la campagne électorale de 1789, une charge révolutionnaire qui l'a rendu très populaire auprès des masses (2).» Cependant une certaine conception politique de l'idée de peuple semble être déjà en germe chez Voltaire (3). Pour lui, l'idée de patrie s'enracine dans la nature. «Une patrie est composée de plusieurs familles. [...] Plus cette patrie devient grande, moins on l'aime, car l'amour partagé s'affaiblit (4).» Le philosophe situe donc l'origine des structures politiques dans le rapprochement de plusieurs familles, donnant de cette étape une description qui ne déplairait sans doute pas à

I

DERA THE Robert, «Patriotisme
nation, pp. 69-70.

et nationalisme au XVIIlème siècle », in L'idée de

2

GODECHOT Jacques, «Nation, patrie, nationalisme et patriotisme en France au

XVlIIème siècle », Annales historiques de la révolution française, 1971, p. 495. 3 Voir par exemple la description de la révolte de la population de la république de Gênes contre l'Autriche. Cf. Le siècle de Louis XIV, Chap. XXI, Œuvres historiques, p. 1414. -lDictionnaire philosophique, « Patrie », p. 418.

22

Rousseau

(1).

Dans certaines de ses œuvres, Voltaire opère cependant une
(2).

confusion entre les notions de Roi, d'Etat et de patrie

Pour Rousseau, la patrie c'est bien sûr la terre des ancêtres, le pays natal (3).La définition qu'en a donnée Fustel de Coulanges au XIXe siècle n'est sans doute pas très éloignée de l'idée que le citoyen de Genève, pétri de culture antique, a pu s'en faire: «Le mot patrie chez les anciens signifiait la terre des pères, terra patria, Y11 na'tptCY.La patrie de chaque homme était la part de sol que sa religion domestique ou nationale avait sanctifiée, la terre où étaient déposés les ossements de ses ancêtres et que leurs mânes occupaient. La petite patrie était l'enclos de la famille, avec son tombeau et son foyer. La grande patrie était la cité, (4) avec son prytanée et ses héros... » De ce point de vue c'est une relation plutôt affective que l'individu entretient avec sa patrie. Mais ces rapports supposent également une dimension politique qui n'a pas échappé à Rousseau. Développant une conception de la cité (5), il ne manque pas de fortement influencée par les auteurs antiques rappeler qu'il est citoyen de Genève, citoyenneté qui lui a été transmise par filiation (6). Ce dernier critère est déterminant à ses yeux: «Plus je contemple ce petit Etat, plus je trouve qu'il est beau d'avoir une patrie, et Dieu garde de mal tous ceux qui pensent en avoir une, et pourtant n'ont qu'un pays! (7)>> de cette participation à la souveraineté d'un Etat Et

1

« Quelques familles s'assemblent d'abord contre les ours et contre les loups celle qui a " des grains en fournit en échange à celle qui n'a que du bois. » Cf. Dictionnaire philosophique, « Patrie », p. 419. Mais à la différence de Rousseau, Voltaire ne considère pas cette période avec regret: l'état de nature ne constitue pas un âge d'or pour lui. écus,

2

Voir par exemple sa critique de l'impôt foncier unique dans L 'homme aux quarante Romans et contes, p. 417. 3 Voir notamment Les Confessions, Livre l, p. 6 et Livre II, p. 62 et Livre VI, p. 246.
4

FUSTEL DE COULANGES, La cité antique, p. 251.
Dans les Confessions, Rousseau déclare: « [la nouvelle du prix de Dijon] acheva de mettre dans mon cœur ce premier levain d 'héroïsme et de vertu que mon père et ma patrie et Plutarque y avaient mis dans mon enfance. » Cf. Les confessions, Livre VIII, p. 356.

5

6

Comme l'a souligné Bernard Guyon, le lien établi par Rousseau entre la filiation, la liberté
et la citoyenneté et se heurte à une contradiction, l'amour de Rousseau pour sa patrie ne se conciliant pas aisément avec l'universalisme de sa pensée, profondément imprégnée de christianisme que la sienne. La nouvelle Héloïse, Lettre V, p. 657.

7

23

indépendant, il tire une grande fierté, opposant le peuple libre de Genève à la populace des autres pays (1). La patrie, c'est donc aussi le pays de la communauté politique à laquelle l'individu appartient (par la naissance ou par un attachement particulier) et dont l' histoire, la langue, la culture, les traditions, les habitudes de vie lui sont chères. Le mot de patrie, hérité de la cité antique, n'est apparu qu'au moment où la France est devenu un Etat «compact et cohérent », au XVIe siècle (2).Au Xe siècle, la notion de patrie correspondait à l'espace territorial de l'évêché. Peu à peu, avec la féodalisation, elle s'est restreinte à la seule portion sur laquelle l'évêque exerçait une autorité temporelle. ln fine, la notion s'est affranchie de la personne du prélat: la communauté d'individus qui la compose s'est constituée en autorité autonome, qui assurait elle-même sa défense (3). Dès lors, le patriotisme témoigne d'un attachement profond et d'un dévouement sans faille de l'individu à sa patrie, y compris avec la volonté de la défendre militairement en cas d'attaque extérieure. Mais il marque aussi un rejet certain de ce qui est étranger. Ces deux aspects sont incontestablement présents à l'esprit de Rousseau et de Montesquieu lorsqu'ils font usage de ce terme.
II - De la nation

Intrinsèquement liées ente elles, les notions de patrie et de nation se sont donc distinguées très tôt, la première s'inscrivant dans un espace temporel quand la seconde se réservait la collectivité politique. L'origine de l'idée de nation est antérieure au Moyen Age: elle est déjà en germe dans les lois des peuples barbares qui succèdent à l'empire universel de Rome. Le rôle de l'Eglise dans la préparation du cadre territorial et administratif dans lequel va s'inscrire la nationalité ne doit pas être occulté.

Discours sur l'origine et lesfondements de l'inégalité parmi les hommes, Dédicace, p. 117. 2 THIBAUDET Albert, Réflexions littéraires, p. 227 et DA VILLE Louis, «Note sur le mot patriote », Revue de philologie française et de littérature, pp. 150-153. 3 TOUCHARD Jean, Histoire des idées politiques, T. I, pp. 219-220.

I

24

Mais au cours du Moyen Age s'opère un mouvement de laïcisation des éléments constitutifs de la nation un peu partout en Europe au cours. Ce phénolnène est particulièrement sensible en matière fiscale: à l'impôt dont le Pape a initialement autorisé la levée par le seigneur pour le financement des croisades se substitue peu à peu une taxe perçue dans le seul intérêt du détenteur du pouvoir temporel. L'impôt pro defensione ou pro necessitate regni se substitua insensiblement à l'impôt pro defensione ou pro necessitate Terrae Sanctae; c'est-à-dire que, d'une certaine façon, la patrie est descendue du ciel sur la terre (1). A partir du milieu du XIIIe siècle, la collectivité des citoyens prend le nom de corpus mysticum et, ce faisant, revêt une signification quasi religieuse, sacrée. Après les croisades, l'idée de mort pour la patrie acquiert une dimension morale jusqu'alors réservée aux seuls martyres chrétiens: celui qui accepte de périr pour ses concitoyens atteint au plus (2), au degré de la charité, « qui lie l'amour de Dieu à l'amour des autres » Les relations entre le monarque et français et ses sujets, du XIIIe au XVe siècle ont fait l'objet d'une étude approfondie par Jacques Krynen. Ses travaux ont montré que ces trois siècles constituaient une étape essentielle - notamment sous le règne de Philippe Auguste, au début du XIIIe siècle - dans la construction d'une idée du royaume de France distincte de la personne du souverain. Les historiens, les juristes, les philosophes et les théologiens de l'époque ont contribué à établir, dans le royaume de France, la distinction entre l'Etat et son Chef, entre le bien public et l'intérêt du monarque (3). De plus, les guerres, et notamment celle de Cent Ans, ont largement contribué à renforcer l'idée d'appartenance nationale. Au XVe siècle, la « douce France» apparaît ainsi comme un don de Dieu qu'il convient de défendre contre l'envahisseur: le combat mené par Jeanne d'Arc en est sans doute la meilleure illustration. A la même période, la nation se dégage de la personne du roi pour se doter d'une existence

I 2 3

TOUCHARD Jean, Histoire des idées politiques, T. I, p. 220. Ibid., p. 221. Voir notamment KRYNEN Jacques, L'empire du roi: idées et croyances politiques en France, Xllle-XVe siècle, 1993. Jacques Krynen conclut en précisant: « Au terme de notre exploration, force est bien de constater l'absence de personnalisation du pouvoir. » Cf. op. cil., p.459.

25

autonome. Vers la fin du XVe siècle, le concept est nettement dissocié de celui de monarchie, les rois eux-mêmes faisant cette distinction (1). Plus encore que les Etats Généraux, le Parlement de Paris a joué un rôle déterminant dans la formation de cet esprit d'appartenance à une communauté unique, la Nation. C'est par la compétence de la cour souveraine que s'est définie la nationalité du requérant: le pays est français dès lors que les habitants sont autorisés à introduire un recours devant le Parlement. Cet effet centralisateur n'a pas échappé aux juristes de la Renaissance: « Il faut confesser que ç 'a été le Parlement qui nous a sauvés en France d'être cantonnés et démembrés comme en Italie et en (2), Allemagne, et qui a maintenu le royaume en son entier » Mais il faut attendre la Révolution pour que le mot nation prenne tout son sens, ou plutôt pour que les hommes du XVIIIe siècle lui donnent une portée moderne. A la fin de l'année 1788, Malesherbes observait: « Ce qu'on appelait l'an passé le public, est ce qu'on appelle aujourd'hui la nation. » Véhiculé par les révolutionnaires et l'Empire napoléonien, le nationalisme issu de la nation, triomphant des efforts des philosophes,

serait responsable de l'échec européen (3). En effet, la controverse qui
oppose Voltaire et Rousseau au sujet de la nation suscite un intérêt nouveau, attesté par le nombre de publications consacrées à ce thème après 1760 (4). De fait, l'idée de nation recouvre un concept plus large que celle de patrie, car elle ne renvoie pas seulement à une entité territoriale encore que la distinction ne soit pas toujours clairement établie chez Rousseau. Comme le souligne Paul Valéry, «l'idée même de Nation en général ne se laisse pas capturer aisément », parce que ce qui détermine leur existence varie de l'une à l'autre (5). Mais d'une façon générale, la
1 TOUCHARD Jean, Histoire des idées politiques, T. I, pp. 222-223. 2 LOYSEAU Charles (XVIe-XVIIe siècles), Traité des seigneuries, cité par TOUCHARD Jean, op. cit., p. 223. 3 « Aux beaux jours de la monarchie, c'était de son prince que I 'habitant d'Europe avait le sentiment de relever. Prenant ses distances à l'égard du souverain, l'individu n'est point encore, au XVIIIe siècle, saisi par la nation: l'intervalle ouvre un état de vacance favorable à la prise de conscience européenne.» POMEAU René, L'Europe des Lumières: cosmopolitisme et unité européenne au XVIIIe siècle, p. 245.

4

SURA TTEAU Jean-René, «Cosmopolitisme

et patriotisme au siècle des Lumières »,

Annales historiques de la révolution française, p. 369. 5 VALERY Paul, Regards sur le monde actuel, 1931, p. 37.

26

nation est constituée par un groupe d'hommes dont les membres sont unis

par une origine commune - réelle ou supposée- et qui sont organisés
primitivement sur un territoire. La nation est donc au départ indissociable de l'existence d'une patrie. Mais ce qui prévaut dans l'idée de nation pour Rousseau, ce sont les liens sociaux: la nation est caractérisée par les lois et la religion, éventuellement « civile». Ce n'est pas seulement un groupe humain, c'est bien davantage: la nation est formée par un peuple auquel on donne - ou qui se donne- des lois (1). Cette conception, développée notamment par Rousseau, est extrêmement moderne puisque René Capitant ne définit pas la nation autrement que par «une personne juridique constituée par l'ensemble des individus composant l'Etat, mais distincte de ceux-ci et titulaire du droit subjectif de souveraineté. » Les révolutionnaires de 1789 adopteront d'ailleurs la vision rousseauiste de la nation, en l'appliquant au seul Tiers-Etat. Sieyès déclarait ainsi en 1789 : « Le Tiers embrasse [...] tout ce qui n'appartient

pas à la Nation et tout ce qui n'est pas le Tiers ne peut pas se regarder
comme étant de "la Nation (2).» Ce qui n'était sans doute pas très éloigné de la pensée de Rousseau lui-même, puisqu'il lui arrivait d'exclure l'aristocratie de la composition du peuple: « C'est le peuple qui compose le genre humain ce qui n'est pas peuple est si peu de chose que ce n'est pas la peine de "le compter (3).» L'emploi du terme «peuple» dans ce sens annonce ainsi un glissement sémantique qui sera définitivement consacré après la Révolution.

Si l'idée de Nation émerge progressivement du XVIIIe siècle, elle ne fait pas véritablement l'objet d'une prise de conscience de la part des Lumières. C'est vraisemblablement la Révolution qui va opérer la (4). Dans son fameux Napoléon, Jacques cristallisation de cette notion
1
2

Du contrat social, Livre VIII, Chap. II, pp. 384-386.

SIEYES, Qu'est-ce que le Tiers-Etat ?, 1789, p. 32.

3 Emile, Livre IV, p. 509. 4 Certains critiques retardent cette prise de conscience à une date postérieure à la période révolutionnaire, qui apparaît comme une étape dans ce processus identitaire historique. « La Révolution, certes, a donné des sens nouveaux aux mots patrie et nation. Elle a défini le patriote et pourvu l'expression patriotisme d'une charge affective qu'elle n'avait pas. Le nationalisme, sans doute, est né de la Révolution, mais de la Révolution conquérante " il n'est ni logique, ni raisonnable d'employer ce mot pour caractériser la mentalité

27

Bainville accorde un rôle essentiel dans ce processus à l'auteur du coup d'Etat du 18 brumaire: « Il avait soulevé les passions nationales contre la France. Il devient le père du principe des nationalités (1).» Mais qu'on ne s'y trompe pas, ce sont bien les Lumières, et plus particulièrement Voltaire, qui ont préparé le terrain: « [L'Empereur] semble le père d'une société dont il n'a été que l'accoucheur (2).» Les théoriciens de la patrie, notamment allemands avec Fichte, ne feront que suivre la voie ouverte. * * *

L'idée d'étranger se dégage de ces deux notions à la fois, nation et patrie, puisqu'il se définit par rapport à un lieu ou à une collectivité: l'étranger, c'est celui qui n'a pas la même nationalité que celle considérée et, plus largement, celui qui appartient à une communauté différente. Par extension, c'est donc géographiquement l'ensemble des pays situés en dehors du territoire national, et socialement l'ensemble des personnes exclues du groupe qui se rattache à ce territoire. C'est bien entendu principalement dans ce dernier sens que l'étranger sera considéré, même si ces deux aspects restent étroitement liés. A partir de ces indications sémantiques, on mesure que l'idée d'étranger implique un rapport d'individu à individu, mais aussi d'individu à groupe. Cette bipolarité de la notion peut être mise en évidence à plusieurs niveaux dans les œuvres des philosophes. En effet, la vision du monde qui se dégage des œuvres des Lumières, parfois à leur insu, apporte un éclairage saisissant de l'image qu'ils ont de leur société et de la place de l'étranger par rapport à celle-ci: cette étude fera l'objet d'une première partie. De cette perception du monde, fondée notamment sur des expériences directes et personnelles, découle une théorie philosophique et politique: où se situe l'étranger dans cette pensée?

française de l'époque révolutionnaire. » Cf. GODECHOT Jacques, « Nation, patrie, nationalisme et patriotisme en France au XVIIIème siècle », Annales historiques de la révolution française, p. SOI.
I BAINVILLE Jacques, Napoléon, p. 567. 2 Ibid., p. 577. De ce point de vue, le rapprochement entre la mission assignée à l'empereur et le rôle joué par les souverains mythiques, comme Pierre le Grand par exemple, est tentant.

28

Nous nous efforcerons d'apporter question dans une seconde partie.

des éléments de réponse à cette

29

PARTIE I

L'ETRANGER DANS LE MONDE DES LUMIERES

A la mort de Louis XIV, les frontières au sens moderne, telles qu'elles vont se figer au siècle suivant, n'existent pas encore. En France, les structures étatiques se superposent et se concurrencent, en dépit du formidable mouvement centralisateur initié au siècle précédent. Tout en continuant souvent à s'identifier à une paroisse, l'individu est sujet d'un Roi dont l'Etat est composé d'une marqueterie de pays soumis à des statuts différents, dans lesquels s'appliquent des normes juridiques variables d'un groupe social à l'autre. C'est donc dans un pays caractérisé par une grande diversité que les philosophes inscrivent leur projet, qui prétend étendre l'empire de la Raison à tout l'univers. Mais s'interroger sur le rapport des philosophes à l'étranger, c'est se poser la question de leur rapport aux individus qu'ils côtoient, dans une société française dont le rayonnement s'étend sur toute l'Europe, et qui dans le même temps se trouve être particulièrement sensible aux influences extérieures. Dans ces conditions, dans quelle relation à l'autre se situent les philosophes du XVIIIe siècle? Comment perçoivent-ils le monde dans lequel ils vivent? C'est par ces questionnements que la place réservée à l'étranger par les Lumières sera appréhendée.

33

TITRE I LES PHILOSOPHES ET LEUR RELATION AU MONDE Indépendamment de la réflexion sur la définition de l'étranger,

on peut remarquer que tous les philosophes, dans un siècle marqué jusqu'aux années 1760 - par le cosmopolitisme, sont en relation étroite avec une communauté intellectuelle qui ne connaît pas à proprement parler de frontière. Qu'il s'agisse de Voltaire, de Montesquieu ou de Rousseau, chacun se sent, à un moment ou à un autre, membre d'une République des Lettres qui transcende toute idée de nationalité (1). Pour autant, les relations avec le reste du monde sont nécessairement tributaires des moyens par lesquels elles se font. En effet, la perception de l'altérité repose inévitablement soit sur l'expérience directe, par les voyages et les rencontres personnelles, soit sur l'expérience indirecte, par le regard d'autrui. De leurs observations, les Lumières prétendent tirer une réflexion sinon universelle, du moins à vocation humaniste dirait-on aujourd'hui: leur principal souci, leur dénominateur commun, c'est une attention particulière pour ce qui fait 1'Homme. Dans cette perspective, ils ont dû se documenter auprès d'auteurs étrangers et de voyageurs, n'ayant

pas pu personnellement- et on le comprend aisément- recueillir tous les
éléments qui pouvaient nourrir une étude de cette ampleur. Si l'on veut rechercher quelle pouvait être leur perception de l'étranger, il faut donc se pencher sur les sources qui étaient les leurs, mais aussi sur l'expérience directe qu'ils ont pu avoir dans ce domaine.

I

Pour une réflexion
Littérature et politique,

sur les relations
XVle-XXe

entre littérature
siècle.

et politique,

voir GUCHET

Yves,

CHAPITRE I : SOURCES ET METHODES Le XVIIIe siècle est une période d'intense activité intellectuelle en Europe: les esprits sont en ébullition et la philosophie triomphe. Alors que le temps des grandes découvertes est révolu, les récits de voyages se multiplient. En fait, le choc culturel lié à la rencontre avec des mondes jusqu'alors inconnus est passé: dès lors, il s'agit moins pour les explorateurs de surprendre que de décrire et de montrer à une élite occidentale la fabuleuse richesse de la planète. Les savants vont s'efforcer d'étendre l'empire de la Raison sur toutes ces connaissances nouvelles, en inaugurant la démarche scientifique. Les philosophes pour leur part inscrivent leurs œuvres dans cette perspective: en s'appuyant sur les sources abondantes dont ils disposent, ils tentent d'appréhender le monde et ses peuples par une méthode rationnelle. Alors qu'au cours des siècles précédents, notamment depuis la Renaissance, les philosophes ont fait le tour de l' Homme pris en tant qu'individu, on est tenté de dire qu'au XVIIIe siècle ils entament un véritable tour du monde. Section I: La pensée des Lumières: positionnement et démarche des philosophes Le discours philosophique connaît au XVIIIe siècle une évolution sensible, marquée par une remise en cause des institutions, de toutes les institutions: les cadres traditionnels de la monarchie et de l'Eglise apparaissent soudain trop étroits. Dans une société moderne qui voudrait se débarrasser des pesanteurs du passé, les philosophes prennent la parole au nom de l'humanité: il ne s'agit plus de défendre tel ou tel point de vue politique ou religieux, mais bel et bien de proposer des schémas de réflexion pour tous les peuples, de comprendre 1'Homme. Cependant, même si leur propos se veut universel, le discours des Lumières reste évidemment inscrit dans une perspective spécifiquement européenne. De fait, ils s'inspirent des connaissances qui leur parviennent du monde entier pour élaborer leurs théories pour nourrir leurs œuvres: loin de se présenter sous l'apparence du savant enfermé dans sa tour d'ivoire, le philosophe du XVIIIe siècle se veut en phase avec la planète.

L'étranger se trouve ainsi élevé de l'état de curiosité au rang d'argument philosophique dans le débat politique et religieux. Dans cette démarche, la Raison est un guide commun, même si chaque auteur développe une méthode qui lui est propre. I- Des œuvres à vocation universelle, mais un auditoire européen La diffusion des œuvres des philosophes français ne reste pas confinée à l'intérieur du royaume. Au XVIIIe siècle, le rayonnement de la culture française est à son apogée, Paris est le phare de l'Europe éclairée qui rayonne dans la nuit de l'obscurantisme et le français est la langue dominante. Lorsqu'ils prennent la plume, les auteurs français s'adressent à un public qui couvre tout le continent. La dimension européenne de l'œuvre de Voltaire doit être soulignée (1). Au fil du temps, ses relations et son réseau de correspondance se sont étendues, pour dépasser largement le cercle de ses lecteurs français (2). D'ailleurs, lorsqu'il doit quitter la capitale pour s'exiler, Voltaire mobilise son talent et sa fortune pour faire entendre sa voix: il crée à cette seule fin un journal qui se recopie et se commente à travers tout le continent (3). En fait, son auditoire est essentiellement européen. Les œuvres qu'il publie sont destinées au public éclairé du Vieux Continent et ses lettres sont adressées à des correspondants disséminés aux quatre coins de l'Europe (4). Prenant à témoin ses lecteurs, Voltaire est considéré par beaucoup comme l' « inventeur» de l'opinion publique, et plus particulièrement d'une opinion publique européenne.(5) Cette dimension
ROUSSEAU André-Michel, L'Angleterre et Voltaire, Oxford: Voltaire Foundation, Studies on Voltaire and the eighteenth century, n0145, 1976, p. 23. 2 Sur la correspondance européenne de Voltaire, voir MORTIER Roland, «Voltaire européen », Revue des deux mondes, avril 1994, p. 27.
3

I

4 Sur ce point, voir par exemple l'Inventaire p. 510. Dans l'affaire de la Barre par exemple,

LEPAPE Pierre, Voltaire le conquérant, 1994, p. 338.
Voltaire, notamment l'article «Europe », il invoque le nom du marquis de Beccaria,

auteur italien du très remarqué Traité des délits et des peines, en précisant que le supplice du chevalier a indigné « l'Europe entière ». Cf. Relation de la mort du chevalier de la Barre, Mélanges, p. 773. 5 Voltaire est notamment l'auteur d'un Avis au public sur les parricides imputés aux Calas et aux Sirven, Mélanges, p. 827. «A la différence d'un Racine, d'un Corneille, d'un

38

n'est pas spécifique à ses travaux politiques, mais relève d'une perception générale du monde. Ainsi, lorsqu'il se livre à une étude de la littérature, il inscrit son travail dans une perspective continentale, et pas seulement française (1).On peut dégager de ses œuvres des niveaux d'amplification successifs, qui lui permettent d'atteindre le plus grand nombre. Par exemple, les Lettres philosophiques peuvent s'analyser en une structure en «porte-voix»: l'Angleterre constitue un espace d'amplification intermédiaire, mais la « caisse de raisonnance » ultime est l'Europe (2). Inscrivant eux aussi leurs œuvres dans un espace européen, Montesquieu et Rousseau se situent dans le même état d'esprit que Voltaire. Ainsi, lorsqu'il veut relativiser la portée de l'Esprit des lois, Montesquieu invoque les auteurs qui l'ont précédé dans cette voie « en France, en Angleterre, et en Allemagne (3).» Mais dans le même temps, ils prétendent à une postérité plus vaste que celle du patriarche de Ferney. Alors que le terrain sur lequel ce dernier livre son combat se situe principalement en Europe, Montesquieu et Rousseau placent leurs œuvres sous les auspices de l'universalité. Le premier va même jusqu'à déclarer: «A quoi bon faire des livres pour cette petite Terre, qui n'est pas plus grande qu'un point? (4)>>Le second, pour sa part, considère que la question posée par l'académie de Dijon, à laquelle il répond par le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, concerne « l'homme en général» et s'adresse à « toutes les Nations ». Il voudrait même s'affranchir de toute contingence, puisqu'il précise qu'il faut oublier « les temps et les lieux (5).»

Johnson ou d'un Lessing, il apparaît comme l'écrivain européen par excellence, traduit, lu et joué partout.» Cf. MORTIER Roland, «Voltaire européen », Revue des deux mondes, avril 1994, pp. 27-28.
1

2

Lettres sur Rabelais et sur d'autres auteurs, Mélanges, p. 1163. Voir en particulier les lettres II et IV, consacrées aux auteurs allemands, italiens et anglais Voir COUTEL Charles, Lumières de l'Europe: Voltaire, Condorcet, Diderot, pp. 30-31.

Sur l'ambition du Dictionnaire philosophique et sa réception en Angleterre, voir MER VAUD Christiane, Le « Dictionnaire philosophique» de Voltaire, pp. 85 et 136.
De l'esprit des lois, Préface, O. C.M., T. II, p. 231. Montesquieu cite le Corrège: « Et moi aussije suis peintre. » 4 «Préceptes », in Pensées, n01752, O.C.M, T. I., p. 1418. 5 Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, O. C.R., T. III, p. 133. Dans la note 4 de la page 133 (p. 1303), Jean Starobinski souligne que JeanJacques Rousseau adopte la même démarche dans l'Emile.
3

39

Il n'en reste pas moins que leur auditoire est évidemment européen. Dans ses Confessions, Rousseau évoque à plusieurs reprises la diffusion de ses livres, en prenant pour référence le public de l'ensemble du continent. Il déplore par exemple que son premier Discours «ne trouve dans toute l'Europe que peu de lecteurs» (1),et lorsqu'il évoque la parution de la Nouvelle Héloïse, il écrit: « Il est singulier que ce livre ait mieux réussi en France que dans le reste de l'Europe, quoique les Français hommes et femmes n y soient pas fort bien traités. Tout au contraire de mon attente, son moindre succès fut en Suisse et son plus grand à Paris (2).» S'adressant à un public bien plus large que celui des salons parisiens, les œuvres des philosophes rendent compte de cette dimension et accordent une place importante à l'étranger. Les auteurs ne se contentent pas de mettre en scène un monde qui s'inscrirait à l'intérieur de frontières nationales - d'ailleurs plus ou moins inexistantes - mais s'efforcent d'inclure leur réflexion dans le cadre le plus large possible.
11-La fonction de l'étranger dans les œuvres

Le recours à l'étranger ne permet pas seulement d'illustrer un propos: il a pour fonction de permettre la comparaison et la critique. Les philosophes utilisent très fréquemment des éléments tirés de l'étranger pour asseoir leurs démonstrations, mais tous n'utilisent pas la même méthode. L'étranger, l'idée, l'exemple Les philosophes utilisent très fréquemment des éléments tirés de l'étranger pour asseoir leurs démonstrations. Tous les philosophes n'adoptent pas la même méthode. Pour Rousseau, l'étranger n'est la plupart du temps qu'un exemple qui permet d'illustrer une idée. Montesquieu et Voltaire font preuve au contraire d'une véritable volonté de décrire la réalité pour l'analyser et en tirer des principes. De nombreux

I Confessions, Livre VIII, D.C.R., T. I, p. 389. Voir aussi pp. 365-366, Rousseau précise qu'après qu'il eut défendu son Iivre contre Stanislas, tranquillement la France et l'Europe. » 2 Ibid., Livre XI, p. 545.

où Jean-Jacques le texte « courut

40

critiques ont souligné le mouvement inverse qui anime ces auteurs: alors que chez le premier l'exemple suit l'idée, pour les seconds l'idée est déduite d'une analyse de cas précis. Ainsi Jean-J acques Rousseau, lorsqu'il évoque « l'illumination» de Vincennes, à l'origine de son premier Discours, met explicitement en évidence le caractère révélé de son œuvre. Dans les Rêveries du promeneur solitaire, à la fin de sa vie, il revient encore sur le caractère premier de l'idée, l'exemple n'étant là que pour confirmer une intuition: « [...] de toutes les études que j'ai tâché defaire en une vie au milieu des hommes, il n'yen a guère que je n'eusse faites également seul dans une (1) île déserte... » La démarche introspective qui caractérise sa pensée n'est probablement pas sans relation avec ce caractère «secondaire» de la fonction de l'étranger. En effet, la rêverie constitue pour Jean-Jacques Rousseau une façon de se découvrir, un peu comme s'il s'agissait d'un voyage au centre de soi-même (2). Il en va bien autrement pour Voltaire, pour qui l'étranger constitue non seulement un sujet d'analyse, mais encore une source d'inspiration. Laissant à Rousseau le soin de disséquer son monde intérieur, Voltaire construit sa réflexion à partir de toutes les informations qu'il recueille, et qui lui parviennent du monde entier. Certes son œuvre paraît infiniment moins unitaire que celle de Rousseau, mais ce point constitue la pierre d'achoppement majeure entre les deux philosophes: pour Voltaire, il est utopique de prétendre donner du monde une vision exhaustive par un système uniforme. Dès le départ, il renonce à une interprétation générale de l'univers, s'attachant à débusquer le particulier qui pourrait prétendre au général. Ainsi, partant d'une catastrophe avérée comme le tremblement de terre de Lisbonne, il rédige un texte de portée générale. Dans sa préface, il indique clairement le parti qu'il entend tirer de ce fait: le Poème sur le désastre de Lisbonne constitue pour lui une réfutation de la (3). thèse selon laquelle tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes
1 2

Les rêveries du promeneur solitaire, 3e promenade, a.C.R., T. l, pp. 1012-1013. On se référera sur ce point aux travaux de Marcel Raymond qui a souligné le rôle de
médiateur Jean-Jacques joué par le rêve Rousseau, dans la perception Préface, du monde Mélanges, et de soi. Cf. RAYMOND Chap. p. 301. IV, p. 178. Marcel, La quête de Lisbonne, de soi et la rêverie,

3

Poème

sur le désastre

41

Il se plaît d'ailleurs à mélanger la réalité et la fiction, donnant à cette dernière une touche de réalisme dont elle serait à défaut dépourvue: les faits et notamment 1'histoire des peuples constituent pour Voltaire une source inépuisable de matériaux de construction. Le souper de Candide et de Martin à Venise, en présence de six étrangers qui s'avèrent par la suite être des rois déchus, constitue un exemple de cette technique. Voltaire utilise dans ce passage des renseignements concernant des souverains ayant réellement existé, mais qui ne se sont jamais trouvés réunis (1). La comparaison par l'étranger Qu'ils lui accordent un rôle premier dans la naissance des idées ou non, tous les philosophes usent de l'étranger comme d'un élément de comparaison nécessaire. Dans leurs démonstrations, la plupart d'entre eux utilisent d'ailleurs indifféremment l'étranger ou l'antiquité (2).Le recours à l'exemple étranger permet très fréquemment d'établir un parallèle entre les mœurs et les institutions françaises et celles du reste de l'Europe, voire du monde. Les Lettres persanes en constituent sans doute l'illustration la plus fameuse. Par l'œil du visiteur, il s'agit de mettre en perspective les pratiques observées: «Etranger que j'étais, je n'avais rien de mieux à faire que d'examiner cette foule de gens» déclare Usbek à Rhedi(3). Dans le même sens, l'Essai sur l'origine des mœurs, par la place qu'il accorde à la Chine, marque un tournant dans la remise en cause des standards européens (4). De nombreux contes et romans de Voltaire procèdent de cette technique comparative. Dans L 'homme aux quarante écus par exemple, il s'oppose à la dotation des jeunes filles françaises en vue du mariage, en affirmant que l'abandon de cette pratique ferait d'elles de meilleures
1 Candide ou l'optimisme, Chap. XXVI, Romans et contes, pp.219 et suivantes. Sur

l'existence réelle des personnages cités par Voltaire, voir les notes des pages 221 et 222, Romans et contes, pp. 884-885. 2 AUGE Marc, «Montesquieu, Rousseau et l'anthropologie politique», Cahiers internationaux de sociologie, p. 19. Sur la tnéthode comparative de Montesquieu, voir RICHTER Melvin, « Montesquieu's comparative analysis of Europe and Asia: intended and unintended consequences », in L'Europe de Montesquieu, Actes du colloque de Gênes (26-29 mai 1993), Cahiers Montesquieu, 1995, p. 330. 3 Lettres persanes, Lettre XLVIII, O. C.M, T. I, p. 197. 4 Voir Peter BURKE, « European views of world history from Giovo to Voltaire », History of European ideas, 1985, p. 237.

42

épouses et mères, « comme les filles d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande, de Suisse, de Hollande, de la moitié de l'Allemagne, de Suède, de Norvège, de Danemark, de Tartarie, de Turquie, d'Afrique, et de presque tout le reste de la terre (1).» Rien moins que ça ! Rousseau au contraire ne recourt que modérément à la technique du conte mettant en scène un héros étranger. Il est par exemple infiniment moins réceptif à la mode de l'orientalisme et à l'exotisme que d'autres auteurs: sa grande œuvre romanesque, Julie ou la nouvelle Héloïse se déroule en Suisse (2).Il pratique bien sûr la comparaison entre les mœurs des différents pays: il affirme par exemple que les Turcs sont «plus humains,plus hospitaliersque nous» (3),et il fonde une bonne partie des principes d'éducation contenus dans l'Emile sur des exemples pris aux quatre coins du monde. Mais il établit aussi des frontières précises entre les nations, craignant de créer une certaine confusion. Ainsi, tout en citant en référence des mœurs étrangères, il affirme dans l'Emile: « Moi, je n'ai pas choisi mon élève européen pour enfaire un asiatique (4).» Les philosophes vont particulièrement utiliser les comparaisons avec l'étranger en matière judiciaire, pour mettre en évidence la violence des procédures françaises. Dès le Précis du siècle de Louis XV, Voltaire réclame l'abolition de la torture en prenant notamment pour exemple l'Angleterre et l'Allemagne, mais aussi la Russie (5). Mais c'est surtout avec le Commentaire sur le livre des délits et des peines par un avocat de Province et les textes consacrés aux affaires Calas et de la Barre que la mise en parallèle des systèmes judiciaires français et étrangers va prendre toute sa dimension. Selon lui, les actions reprochées au chevalier de la Barre ne constitueraient un crime dans aucun pays au monde (6). D'une manière plus générale, s'agissant de l'exécution des décisions de justice,

I
2

L 'homme aux quarante écus, Romans et contes, p. 452.
Sur le personnage
la Nouvelle Héloïse, Emile, Livre

de M. de Wolmar et la Russie, voir la note 1 de la page 349, in Julie, ou
D.C.R., T. II, p. 1542. T. III, p. 507.

3
4

IV, D.C.R.,

Ibid., Livre II, p. 373. 5 Précis du siècle de Louis XV, Chap. XLII, Œuvres historiques, p. 1558. 6 Relation de la mort du chevalier de la Barre, Mélanges, p. 779.

43

il se réfère à la Chine, au sujet de laquelle il est en désaccord avec Montesquieu (1). Les comparaisons sont également utilisées en matière économique, pour juger de la pertinence d'une analyse. Pour expliquer le mécanisme de formation des prix, Montesquieu n 'hésite pas à emprunter le système de valeur des «noirs de la côte d'Afrique », qualifié de «purement idéal », en soulignant la démarche: « Transportons pour un moment parmi nous cette manière d'évaluer les choses, et joignons la avec la nôtre (2).» Les comparaisons avec l'étranger sont également très répandues pour juger de l'efficacité des régimes d'imposition appliqués (3).Dans L 'homme aux quarante écus Voltaire, par la voix du géomètre, s'oppose aux proj ets d'impôt unique qui fleurissent à l'époque en rappelant qu'aucun pays au monde n'a adopté ce système. Et le philosophe de citer à l'appui de sa position les exemples de l'Angleterre, (4). de la Chine, du Japon, de la Suisse même, qui ne paie pas d'impôt Il apparaît donc que les philosophes recourent de façon fréquente (5). Cette constatation ne aux comparaisons avec les pratiques étrangères laisse pas de surprendre, alors que le XVIIIe siècle est habituellement considéré comme la période qui marque l'apogée du rayonnement français en Europe. Loin de faire preuve d'un quelconque complexe de supériorité, les Lumières semblent particulièrement attentifs aux mœurs du monde entier. La France n'est pas perçue comme un modèle absolu: au contraire, le regard porté par les philosophes contribue largement à rappeler aux élites du pays qu'elles ont beaucoup à apprendre de l'extérieur.
I Voir le Commentaire sur le livre des délits et des peines par un avocat de province, [XI], Mélanges, pp. 804-805. Sur le désaccord avec Montesquieu, voir la note 1 de la page 805 (p. 1445). 2 De l'esprit des lois, Livre XXII, Chap. VIII, a.C.M, T. II, pp. 656-657. 3 Sur ce point, voir De l'esprit des lois, notamment le Livre XIII: Chap. II, comparaison

entre la Suisse et la France, pour montrer que le niveau des impositions n'a pas d'incidence directe sur la richesse du pays, p. 459 ; Chap. VII, comparaison entre les régimes anglais et français de taxation de la bière, p. 463 ; Chap. XIX, système de l'affermage appliqué en France et de la régie adopté par la Chine et la Perse, p.472, a.C.M, T. II. 4 L 'homme aux quarante écus, Romans et contes, pp. 430-431.
5

BURKE Peter, « European views of world history from Giovo to Voltaire », History European ideas, 1985, p. 243.

of

44

De la comparaison à la critique Alors qu'elle est à l'apogée de son rayonnement culturel, la France des Lumières a déjà cessé au XVIIIe siècle de se considérer comme le centre du monde: loin d'incarner un modèle aux yeux des philosophes, la France de l'Ancien Régime concentre les critiques. Le monde entier frappe à la porte du royaume, les Lumières ne demandent qu'à le faire entrer: l'introduction de l'altérité permet de remettre en cause le monolithisme des institutions politiques et religieuses. Au XVIIe siècle, La Fontaine était contraint de donner la parole aux animaux pour faire entendre la voix de la différence. Un siècle plus tard, la diffusion des informations relatives aux mœurs et aux pratiques de l'étranger rend possible une autre forme de contestation. La formidable ouverture sur l'extérieur qui s'opère, et dont les Lumières sont des témoins actifs, permet la remise en cause de certains fondements de la société, et notamment des institutions. Cette utilisation à des fins critiques apparaît explicitement dans les Lettres persanes, où Montesquieu, par la voix de Redhi, souligne la (1).La remise en cause de ce fonction d'éclairage que doit jouer l'étranger que le pouvoir royal voudrait présenter comme immuable sur le plan politique est rendue possible par ce biais. Ainsi Montesquieu ne craint pas de citer l'Angleterre pour éclairer le renversement du souverain dans la Rome antique, en soulignant dans les deux cas le rôle déterminant de (2). Les observations auxquelles il se livre l'abaissement de la noblesse personnellement lui permettent également de formuler certaines critiques. Dans ses carnets de voyage, il note par exemple la distance qui, en France, sépare les puissants des simples sujets, contrairement à ce qui se passe en Autriche (3).

Se réjouissant des connaissances nouvelles qu'il acquiert au cours de son voyage, Rhedi déclare: «Enfin je sors des nuages qui couvraient mes yeux dans le pays de ma naissance. » Cf. Lettres persanes, Lettre XXXI, a.C.M, T. l, p. 177. 2 Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, Chap. l, a.C.M., T. II, p. 71. 3 Voyage de Gratz à La Haye, I-i, « Venise », a.C.M, T. l, p. 582. On retrouve la même

I

idée dans les Lettres persanes. Usbek prétend qu'en Perse il savait se mettre à la portée des faibles, mais aussi faire preuve de force quand les circonstances l'exigeaient, et

45

Ces quelques exemples ne doivent pas faire oublier l'essentiel: la critique la plus violente, qui intervient sur le plan politique, est fondée principalement sur une comparaison entre les monarchies françaises et anglaises, et dans une moindre mesure entre les régimes européens et extrême-orientaux. En effet, le gouvernement anglais constitue un modèle pour de nombreux philosophes, notamment pour Voltaire et pour Montesquieu (1),Mais les pays lointains, comme la Chine ou l'Inde, sont mis à contribution eux aussi dans la lutte contre l'absolutisme (2). Mais la contestation politique n'apparaît souvent que comme un contrecoup de la critique religieuse: c'est l'omnipotence de l'Eglise qui est principalement visée par de nombreux philosophes. Cette remise en cause contribue largement à saper les fondements du pouvoir royal: avec l'ouverture sur d'autres croyances, rendue possible par les Lumières, il n'est plus possible de défendre l'existence incontestable d'un ordre voulu par Dieu. Les Lettres persanes donnent ainsi à Montesquieu le prétexte à de nombreux parallèles entre les chrétiens et les musulmans, souvent à l'avantage des seconds. Par exemple, dans la lettre XXV, Usbek établit une comparaison entre les pratiques des occidentales et orientales, qui montre qu'elles ne sont pas si éloignées les unes des autres. Et Usbek d'affirmer que si les chrétiens ne croient pas au prophète, c'est tout simplement parce qu'ils n'en ont pas entendu parler. Il s'amuse même à évoquer le jour prochain où les querelles prendront fin, par la victoire définitive de...l 'Islam: « Il viendra un jour où l'éternel ne verra sur la (3), » Terre que des vrais Croyants

notamment «lorsqu'il fallait faire respecter la nation aux étrangers ». Les Français puissants sont au contraire toujours imbus de leur importance, adoptant une attitude méprisante quelques soient les circonstances. C.f. Lettres persanes, Lettre LXXIV, O. C.M, T. I, pp. 243-244.
1 2

POMEAU René, Politique de Voltaire, [VIII-5], p. 187. RICHTER Melvin, « Montesquieu's comparative analysis of Europe and Asia: intended

and unintended consequences », in L'Europe de Montesquieu, Actes du colloque de Gênes (26-29 mai 1993), Cahiers Montesquieu, 1995, p. 330. 3 Lettres persanes, Lettre XXXV, O.C.M, T. I, pp. 181-182. Quelques pages avant, le philosophe se livre à une critique directe particulièrement sévère de l'Eglise: Montesquieu, par la voix de Rica, y met en cause le Pape, qui « a des trésors immenses et un grand pays sous sa domination» et les évêques qui « n'ont guère d'autre fonction que

46

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.