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Impressions fugitives

De
81 pages
« Une étude des différentes figures du double, conçu comme marque d’irréalité et principal facteur d’illusion, telle que je la mène depuis longtemps, serait incomplète sans une brève exploration des domaines de l’ombre, du reflet et de l’écho. Car, et contrairement aux doubles porteurs d’illusion, ces doubles de "seconde espèce" sont des garants de la réalité des objets dont ils constituent l’environnement forcé, quelque fugitif et parfois inquiétant que celui-ci puisse sembler. La littérature nous enseigne depuis longtemps ce qu’il en coûte d’être privé de son ombre ou de son reflet et, pour parodier La Fontaine, qu’à lâcher l’ombre on perd aussi la proie. »
Clément Rosset
Cet ouvrage est paru en 2004.
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couverture
 

CLÉMENT ROSSET

 

 

IMPRESSIONS

FUGITIVES

 

 

L’ombre, le reflet, l’écho

 

 
Minuit

 

 

LES ÉDITIONS DE MINUIT

 

à Jean-René Trichon et à l’équipe de la librairie Tschann,

à Paris, qui m’ont été précieux pour le choix

des textes et des références.

I

 

Prologue

Dans un passage obscur et confus du Réel et son double (p. 89-90 de la version définitive), je m’efforce en vain d’établir que le livret de La Femme sans ombre de Richard Strauss, dû à Hofmannsthal, illustre à sa manière le thème du double et la théorie générale que j’en ai tirée, dans ce livre comme dans la plupart des livres qui ont suivi. Le caractère laborieux et contraint de ce passage, que j’ai ressenti moi-même comme tel au moment où je le rédigeais, aurait dû m’alerter et me mettre sur la voie de ce que je ne conçois clairement qu’aujourd’hui : le double est sans doute le symptôme majeur du refus du réel et le facteur principal de l’illusion ; mais il existe certains doubles qui sont au contraire des signatures du réel garantissant son authenticité : telle précisément l’ombre qui vient à manquer à la femme sans ombre, tels aussi le reflet et l’écho. Ces doubles de « seconde espèce » se caractérisent par une proximité par rapport à la réalité – humaine, vivante ou inanimée – qu’ils suivent comme son ombre, accompagnent comme son reflet, dupliquent comme son écho. Ces doubles-ci, qu’on pourrait appeler doubles de proximité ou doubles mineurs, comme il y a des ordres mineurs, ne sont pas des prolongements fantomatiques du réel, mais des compléments nécessaires qui sont ses attributs obligés (pourvu qu’il y ait, naturellement, une source de lumière pour engendrer l’ombre, un miroir pour refléter, une falaise quelconque pour produire l’effet d’écho). S’ils viennent à manquer, l’objet perd sa réalité et devient lui-même fantomatique.

Il y a dans la langue espagnole, pour rendre l’idée de proximité, d’« environs » – d’une ville, d’un site quelconque – une expression courante qui exprime mieux que le français l’étroitesse du lien qui attache la réalité à ses doubles de proximité : les inmediaciones, les « immédiatetés ». Pour dire par exemple que Créteil est à deux pas de Paris, l’espagnol dira volontiers que Créteil est situé dans ses inmediaciones. Il pourrait dire aussi que Créteil est situé dans sa cercania ou ses alrededores. Mais l’intérêt du terme inmediaciones est de suggérer moins une grande proximité qu’une proximité qui confine à l’immédiateté absolue et à une « co-présence » : il n’y pas de « médiation » – d’espace intermédiaire – entre Créteil et Paris, rien de tangible ne sépare Créteil de Paris. Et c’est aussi le cas de la proximité « immédiate » qui relie l’ombre, le reflet ou l’écho à tout objet réel. Ces doubles de proximité ne sont pas des doubles proches de la réalité ; ils sont inhérents à elle, en sont sans doute des parties externes, mais aussi des parties prenantes. Ce caractère immédiat, ou cette co-présence, du double de proximité par rapport à l’objet auquel il « colle » peut même être considéré parfois non comme une double présence mais comme une présence unique dont les parties apparemment complémentaires (le réel et son double) ne constituent au fond qu’un seul objet. Cette pensée extrême est exprimée par Ovide, dans ses Métamorphoses, lorsqu’il fait dire à Narcisse en extase devant son image reflétée par l’eau : Iste ego sum, – « cet homme-là est moi-même ». Importance ici du sum (« je suis ») qui ne relie pas mais identifie mon reflet à ma personne. Mon image ne reflète pas ma personne : elle l’est. Non pas une image semblable à moi, mais une seule et même image, un seul et même objet. Descartes dirait que la distinction entre Narcisse et son reflet est une distinction formelle, pas une distinction réelle, dans la mesure où il est impossible de songer à l’un sans aussi songer à l’autre ; qu’il est par conséquent impossible de concevoir Narcisse sans son reflet, tout comme il est impossible selon Descartes, dont c’est là le motif principal dans les Méditations, de penser « je pense » sans penser « je suis » ; impossible de penser « je suis » sans penser « Dieu est » ; impossible de penser « Dieu est » sans penser « le monde existe ». À cet égard, le Iste ego sum d’Ovide peut être considéré comme une formule prémonitoire du Cogito ergo sum de Descartes. Cette formule d’Ovide illustre aussi, il va sans dire, et peut-être pour la première fois, ce que Lacan désignera vingt siècles plus tard comme le « stade du miroir ».

L’ombre, le reflet et l’écho sont les attributs obligés de tout objet réel, quelle qu’en soit la nature ; s’ils viennent à manquer, je l’ai dit, ils déboutent par leur absence n’importe quel objet d’une prétention à la réalité. S’il s’agit de l’homme ou d’un autre être vivant, ce défaut constitue un arrêt d’irréalité et en même temps un arrêt de mort. S’il s’agit d’un objet inanimé, il signale simplement que l’objet en question n’existe pas.

On peut dire aussi qu’un tel objet, « lâché » si je puis dire par son ombre, par son reflet ou par son écho, constitue un objet paradoxal et fantastique qui aurait de quoi inquiéter s’il existait (mais il peut « exister », naturellement, par les ressources de la peinture, du cinéma et, plus généralement, de l’imagination). Essayons d’imaginer un instant un tel objet. Exposé aux rayons d’un soleil qui ne soit pas exactement situé à sa verticale, il n’engendre aucune ombre. Présenté devant un miroir ou son équivalent, il n’engendre aucun reflet. Lancé dans l’air et retombant sur un sol dur (à condition que ce lancer ait lieu en milieu atmosphérique : sur la Lune, il ne rendrait aucun son en retombant et a fortiori aucun écho), le bruit qu’il fait n’est pas suivi d’écho renvoyé par la falaise voisine. Un tel objet est insolite et même fantasmagorique ; seuls les effets spéciaux du cinéma fantastique peuvent lui prêter une apparence d’existence. Le cinéma fantastique et aussi, avant lui, la peinture surréaliste. Il me semble qu’on peut par exemple observer de tels objets, privés d’ombre comme probablement de tout attribut de proximité, dans les toiles de Tanguy. Plus exactement, les objets de Tanguy sont bien dotés d’ombre ; mais la toile baigne dans une lumière diffuse et homogène qui ne saurait engendrer d’ombres, puisqu’il n’y a ni soleil ni une autre source de lumière pour justifier ces ombres, qui dès lors paraissent bizarres et constituent autant de trompe-l’œil. On dirait que, dans la lumière uniforme et sans orientation déterminée qui écrase la toile, semble en figer les objets et les clouer au sol, l’objet et son ombre ne forment qu’un seul corps, la partie apparemment ombrageante (l’objet) se confondant avec la partie apparemment ombragée (l’ombre portée). En écrivant ces lignes, je songe particulièrement à un tableau intitulé Jours de lenteur qui figure au Musée national d’Art moderne de Paris ; mais ce tableau est très représentatif de la manière du peintre. Le monde suggéré par les toiles de Tanguy est presque toujours peuplé – j’allais dire « dépeuplé », m’inspirant du Dépeupleur de Beckett – de ces objets immatériels dont on a l’impression que, si on pouvait les lancer au loin, leur chute ne rendrait ni son, ni écho de ce son ; pas plus qu’on n’obtiendrait d’eux un reflet si on pouvait les confronter à un miroir. Objets sans ombre, sans écho, sans reflet : objets irréels, objets « morts ». Je remarque en passant que le surréalisme, et particulièrement la peinture surréaliste, dans son intention d’évoquer des objets affranchis de toute référence réaliste, s’est toujours complu dans la suggestion d’un univers irréel mais mort (l’un impliquant d’ailleurs l’autre). Même les moins contestables des peintres surréalistes, selon moi Paul Delvaux, Chirico et Tanguy, n’ont pu éliminer toute allusion réaliste qu’au prix de la représentation d’un monde figé et défunt : femmes mortes, villes mortes, objets morts.

L’onirisme, revendiqué par les surréalistes pour rendre quelque vie à ces ruines, ne change rien à l’affaire ; si du moins on estime, après Freud, que la conception surréaliste du rêve est erronée et ignore la nature réelle du rêve. Délesté qu’il est par principe de toute référence réaliste, le rêve surréaliste est une pure abstraction ou construction cérébrale qui évoque plutôt le rêve d’un cadavre que celui d’un être vivant. Et je ne puis m’empêcher de penser que l’onirisme, invoqué par les surréalistes pour défendre leurs productions, y compris les moins défendables, a en l’occurrence assez bon dos. Mon goût du paradoxe m’amènerait même à soupçonner qu’on trouverait aisément de l’onirisme dans toute l’histoire de la peinture avant d’en trouver trace dans la peinture surréaliste.

Cette édition électronique du livre Impressions fugitives de Clément Rosset a été réalisée le 15 avril 2015 par les Éditions de Minuit à partir de l'édition papier du même ouvrage dans la collection « Paradoxe »

(ISBN 9782707318531, n° d'édition 3883, n° d'imprimeur 1404740, dépôt légal février 2004).

 

Le format ePub a été préparé par Isako.
www.isako.com

 

ISBN 9782707332448