Individu, révolte et terrorisme

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La première édition de ce livre date de 1987. L'auteur mettait en évidence l'échec de la théorie du prolétariat à saisir les transformations du rapport social, ceci analysé à l'aune de la défaite du dernier assaut révolutionnaire de notre temps (1968-1978). L'auteur a lié cela au phénomène de la lutte armée tel qu'il s'est développé en RFA, Italie et aussi en France. L'idée de la révolution ne semble pas dépassée aujourd'hui. L'Etat relance sans arrêt la question du niveau de violence légitime en répandant partout la peur des nouvelles classes dangereuses.
Publié le : samedi 1 mai 2010
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EAN13 : 9782296249615
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INDIVIDU
RÉVOLTE ET TERRORISME

Temps critiqe s 61 let ion dirigée par Jaq es Guigou et Jaq es Waft szteft
Avecle détin du rôle historiqe des la sses, la critique de la soi:été api talisée ne peut plus trouver l'essentiel de ses référenes d ans les pratiques du mouvement prolétarien comme elle l'a fait depuis le début du XIXe sièl:e jtsq ue dans les années 1970. Auy urd'hui, même si les replis identitaires perdurent, si les intégrismes om munautaires se renforent en réati on à la domination planétaire de l'éon omie, on assiste aussi au retour d'une ci tique qui ne se limite pas au erc le étroit des « théoriren s », ni à une réflexion universitaire entah ée de ses impliat ions à l'Etat.. £ tte critique exprime coru:ète ment le refus de la tyrannie du a pital et des mythes de la soi:été du travail, le refus d'admettre qe les individus soient rédutib les à une valeur économique ou soi:ale .

Dé; parus

Jaq ues U IGOU et Jaq es WAJNSZTEJN, fise financière et a pitalfitif ,2008. Jaq ues U IGOU, La cité des Ego, 2008. Jaq ues U IGOU et Jaq es WAJNSZTEJN, Mai 1968 et le Mai rampant italien, 2008. Jaq ues U IGOU et Jaq es WAJNSZTEJN (sous la dir. de.), L'évanesen e de la valeur, 2004. Jaq ues U IGOU et Jaq es WAJNSZTEJN (sous la dir.), Violences et globalisation, 2003. Jaq ues WAJNSZTEJN, ti:p italisme et nouvelles morales de l'intérêt et du goût, 2002. Jaq ues U IGOU, Jaq es WAJNSZTEJN (sous la dir. de), La valeur sans le travail, 1999. Jaq ues U IGOU, Jaq es WAJNSZTEJN (sous la dir. de), L'individu et la communauté humaine, 1998.

Jacques Wajnsztejn

INDIVIDU
RÉVOLTE ET TERRORISME

L'Harmattan

DU MÊME AUTEUR

Après la révolution du a pital, L'Harmattan 2009. tip italisme et nouvelles morales de l'intérêt et du goût, L'Harmattan,2002.
AVECJAQ DES GUIO D

L'Évanese ne de la valeur, L'Harmattan, 2004. fi se finani: ère et a pital fitif , L'Harmattan, 2008. Mai 68 et le Mai rampant italien, L'Harmattan, 2008.
DIRE\[ IONS D'OUVRAB S AVECJAQ DES GUIO D L'individu 1998. et la communauté humaine, L'Harmattan,

La valeur sans le travail, L'Harmattan, Violences et globalisation, L'Harmattan,

1999. 2003.

ère 1 édition @ Nautilus, 197.

@ L'Harmattan, 2010 , rue de l'EcolePol ytechniqe, 75005 Paris 5':/ http://www.librairieharmattan.om diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr

ISBN: 978229 6-11242-1 EAN: 9782296112421

PRÉFACE À LA SECONDE

ÉDITION

l - En 1986-87, lorsque j'ai rédigé la première édition de cet ouvrage qui cherchait à faire un bilan de l'échec du dernier assaut révolutionnaire de notre époque, je l'avais titré, «Individu, révolte et terrorisme 1 ». Avec le recul, et le développement de nouvelles formes de terrorisme, il me semble que ce terme générique de «terrorisme» censé recouvrer toutes les formes armées de violence sociale et politique non étatique n'est plus opérant et cela pour deux raisons opposées: - premièrement parce que d'un côté des groupes de plus en plus nombreux se positionnent et agissent comme autant de «petits Léviathans» en puissance pour reprendre une expression d'Oreste ScalzoneZ. On peut dire que tous luttent pour une Cause qui leur est extérieure et les domine, d'où leur comportement souvent sacrificiel ; - deuxièmement, parce que les attaques contre la société du capital ont actuellement perdu le caractère de masse qu'elles avaient pu atteindre dans les années 65-75 (mouvement extraparlementaire allemand, violence endémique et diffuse dans la rue et dans les usines en Italie) et sur lequel pouvait venir se greffer des pratiques de lutte armée. Aujourd'hui, elles ne revêtent, au mieux, qu'un caractère de « résistance» qui permet

1 Tous nos développements ultérieurs sur cette question ainsi que des textes en provenance d'Allemagne sont regroupés à l'intérieur du volume III de l'anthologie des textes de Temps critiques, intitulé: Violence et globalisation. Ed. L'Harmattan, 2003. 2 Cf sa postface au livre de Claudio IELMINI, Le Léviathan et le terroriste. L'esprit Frappeur, 1984.

I

justement aux différents pouvoirs de les isoler dans la forme « terroriste », en criminalisant les modes d'action illégaux même s'ils demeurent peu violents, comme le sont, par exemple aujourd'hui, les blocages devant les établissements scolaires ou certaines actions au sein des universités ou entreprises (séquestrations, destruction de matériel, de bureaux ou de sièges sociaux). À partir du moment où il devient clair que c'est la société du capital qui domine l'usage de ces mots, il devient nécessaire, au minimum, de les préciser. Aujourd'hui, il faut le dire, les seules actions armées sont celles qui visent à « terroriser» les populations. Or, elles sont de nature nationaliste, religieuse/ communautariste ou directement produites par des États constitués et non plus des actions visant à une subversion sociale de l'ordre existant. Dès la première édition j'avais distingué clairement les groupes armés pour la révolution sociale des groupes armés de libération nationale. A fortiori aujourd'hui faut-il rajouter à ces derniers les divers groupes communautaristes, qu'ils soient de référence hindouiste ou musulmane. Cette distinction me semble toujours juste même si un groupe comme le MIL espagnol semble regrouper les deux aspects en son sein, mais dans le cas spécifique d'un É at fasciste. Ainsi, il a été conduit à passer des accords tactiques avec certaines tendances de l'ET A basque (ETA assemblées V et VP). Toutefois, je n'avais pas insisté sur une faiblesse de certains groupes, particulièrement dans l'ancienne RFA, qui se sont déterminés à partir de positions essentiellement anti-impérialistes. Cet élément a toujours été présent au sein de la Fraction armée rouge (RAP) mais il est devenu prédominant après la mort des fondateurs historiques (on retrouve la même involution au sein du groupe français Action Directe) et il a toujours été présent au sein des Cellules

3 Source: Mouvement ibériquede libérationde Duhourcq. JC et Madrigal Antoine, CRAS, 2007. II

révolutionnaires (RZ)4. Par contre, le Mouvement du 2 juin est resté à l'écart de cette tendance, en se révélant plus quotidienniste et spontanéiste 5 qu'anti-impérialiste. Sa mort organisationnelle s'en est trouvée d'autant plus précipitée qu'il n'a pas opté franchement pour la clandestinité et l'isolement par rapport au mouvement d'ensemble. Malgré ses formes étant diversifiées, il ne me semble pas que cela invalide ma présentation d'ensemble qui rattache encore cette lutte armée, située historiquement, au fil rouge de la théorie du prolétariat. En RFA, par exemple l'anti-impérialisme accentué par rapport à la France et à l'Italie s'explique par le double phénomène d'une défaite finale du prolétariat dès 1933 avec l'arrivée au pouvoir du nazisme et la présence aussi bien, de l'armée rouge soviétique en RDA que de l'armée américaine en RFA, comme forces d'occupation à partir de 1945. Par ailleurs, la problématique du « nouveau sujet» révolutionnaire, à la suite de Marcuse, reste une problématique interne à la «révolution socialiste », même si le simple fait de la poser marque implicitement le changement de période historique. II - La « résistance» qui caractérise la phase actuelle n'est pas équivalente à la révolte d'origine car elle prend implicitement en compte le fait qu'on a changé de période historique, que l'on est juste dans la rébellion contre les abus plus que dans la révolte contre les conditions générales de la domination. Elle est alors conduite à arborer une sorte de posture anti-fasciste même si elle ne s'affirme pas seulement comme telle. Ainsi, la haine de la société qui repose essentiellement sur le
4 Pour la critique de ce groupe nous renvoyons au texte de Peter Verner: Quelques notes critiquessur En catimini, qu'on peut se procurer en écrivant à petervener@free.fr ou à notre adresse Temps critiques. 5Sur ce point, cf. le livre d'un de ses fondateurs, Bommi Baumann : Tupamaros Berlin Ouest ou comment tout a commencé, ed. Presse d'aujourd'hui, coll. «la France sauvage », 1976. Réedité sous le titre: Passageà l'acte. Violencepolitique dans le Berlin desannées 70, ed. Nautilus, 2008. III

ressentiment, telle qu'elle s'exprime par exemple dans les « émeutes» de banlieues et le mimétisme des bandes, a, elle aussi peu affaire avec une révolte inséparable d'une double dimension individuelle et collective dans le cadre d'une perspective émancipatrice. Elle a souvent trop tendance à retourner cette haine contre elle-même ou contre ses propres conditions lui donnant ce caractère de violence dite aveugle tant dénoncée par le pouvoir, les médias et les « politiques ». Comme je le disais dans la version originelle de ce livre, la révolte de l'individu intervient dans le moment du passage du « prolétaire-individu », c'est-à-dire de l'individu subsumé par sa classe, à «l'individu-prolétaire» de la période de la crise des classes. C'est ce passage qui est producteur d'un moment négatif qui transforme la lutte traditionnelle de classe en un mouvement de subversion multiforme, passant de la lutte contre l'exploitation à la lutte contre toutes les dominations. La révolte s'inscrit ainsi dans une tension de forte intensité entre l'individu et la communauté, même si les références communautaires peuvent être différentes. Ainsi, en RFA où le processus de passage à « l'individu-prolétaire» est très avancé, la communauté est celle du « mouvement des communautés6 », alors qu'en Italie où le processus ne suit pas le même rythme, la communauté est encore en partie la communauté ouvrière et les marges radicales de ses organisations. Quand ce passage est effectué et que le moment révolutionnaire s'évanouit (France, Allemagne) ou qu'il est défait (Italie) l'individu ne peut plus se complaire dans la violence du tout ou rien, dans la «révolte à perpétuité 7 » comme réponse à l'aliénation de toute la vie. C'est ce qui explique, sans le justifier, le large mouvement de
6 Les membres du Mouvement du 2 juin sont tous d'anciens membres des « communes» berlinoises et plus particulièrement de la Commune 1, justement la moins «politique» et la plus « quotidienniste ». 7 Cf. Sante NOTARNICOLA, La révolteà petpétuité, ed. D'En Bas, 1977. IV

« dissociation» et même le phénomène des «repentis» en Italie. Une autre phase historique s'ouvre qui débouche sur «l'individu-démocratique» de la société capitalisée. Un individu dont la parole est de plus en plus étroitement déterminée par la place qu'il occupe dans la société et qui le fait exister en tant qu'être particulier: le «roulant» de la SNCF, le fonctionnaire, le beur ou le black, la femme ou l'homosexuel, l'enfant, le consommateur. Cet individu n'a pas que ses chaînes à perdre mais une place, aussi dominée soit-elle avec ses droits. Pour cet individu, la réalité est incontournable, que ce soit celle de la démocratie, qu'il critique pourtant, ou celle de la technique et de l'économie, qu'il critique aussi bien... quand ça l'arrange. Il en est de même du rapport à l'É at, mélange de critique, de récrimination et de quémandage. En l'absence d'expression collective et politique construite, ce qui domine c'est l'immédiatisme du ressentiment et de la haine de l'autre. Néanmoins, je pense que la révolte reste une sorte d'invariant de l'histoire de l'humanité. De Spartacus à aujourd'hui, les raisons de la révolte ne manquent pas, même si le procès d'individualisation a transformé les grandes révoltes collectives du passé en révoltes individuelles qui ont du mal à converger. Ici et là émergent des formes de lutte mettant les individus dans un rapport collectif et réflexif à la violence qui leur fait chercher concrètement, le niveau de violence adéquat à leur insoumission. L'efficacité ne se mesure pas forcément en termes de violence pure infligée à un ennemi, mais en termes de rapport à la légalité. L'action directe d'individus associés pour cette action au moins, n'est alors pas une action militaire séparée, mais la forme même d'une action singulière qui n'est pas limitée par le respect de cette légalité. Cette action peut donc parfaitement être non violente dans les faits 0a désobéissance civile) et produire des effets de violence contre l'ordre établi.

III - Il me faut redire que les mouvements de lutte armée ont
constitué des moments de la lutte à l'intérieur de ce qu'on pourrait appeler le cycle des révolutions du XXe siècle. C'est v

particulièrement net pour le processus enclenché en Italie à partir de la fin des années 60 et qui s'étend jusqu'au milieu des années 808. La lutte armée s'inscrit donc dans une tradition révolutionnaire qui prend son essor avec la «propagande par le fait» des anarchistes à la fin du XIXe siècle, le sabotage et le syndicalisme d'action directe du début du XXe, les expropriations et prises sur le tas en Espagne dans les années 20-30 ainsi que les multiples actions terroristes d'Ascaso et Durruti, les milices armées de Max Holz en Allemagne 1920 et 19219. La lutte armée à l'époque contemporaine ne constitue donc pas une aberration historique ou un anachronisme comme cherchent à le faire croire divers anciens chefs de la lutte armée comme Franceschini pour les BR en Italie ou Rollin pour la NRP en FrancelO. Elle est le produit des luttes de masse et de leurs limites. En effet, ces mouvements de lutte armée ont été défaits non seulement parce qu'ils ont cherché l'affrontement direct avec l'État, mais parce qu'ils connaissaient d'importantes limites:
-

soit ils se sont substitués à une classe ouvrière qu'ils
comme intégrée (RFA-Allemagne) et ils se sont

percevaient

8 Erri de Luca le développe parfaitement dans une tribune du journal Le Monde «Il est temps de prendre congé du XXe siècle des révolutions », daté du 7-8/02/2010. 9Je cite à dessein cet exemple en Allemagne puisqu'on y voit, dès 1921, la difficulté à faire tenir ensemble d'un côté, des soulèvements ouvriers armés assez spontanés contre la tentative de putsch de Kapp en 1920 et la promulgation de l'état d'exception en Allemagne centrale en 1921 et de l'autre des directions politiques ~es deux partis communistes rivaux, le VKPD léniniste et les «gauchistes» du KAPD) qui ne sont pas à l'origine du mouvement et qui, incapables qu'ils sont de l'organiser, lui font ensuite le reproche d'une ligne militariste. Sur ces points, cf. M. HOLZ, Un rebelledans la révolution,ed. Spartacus, 1988. 10Branche armée de la Gauche Prolétarienne. VI

isolés progressivement par des actions qui n'étaient plus « exemplaires» que pour eux-mêmes; - soit ils ont confondu le niveau de combativité d'une composante de la classe ouvrière avec celui de la classe dans son ensemble (Italie) et ils se sont alors isolés dans ce qui, à un certain moment, n'apparut plus que comme une guerre privée contre l'État11. Mais dans tous les cas, ils ont souffert d'une fixation sur l'É at et de la difficulté à saisir le capital en tant que rapport social de dépendance réciproque. Cela les a empêchés de voir les transformations de ce même État au sein de la « révolution du capital12». Cela les conduisait à simplifier l'affrontement, à personnifier à outrance ce qui est avant tout un processus global de domination...et donc à « terroriser» un ennemi supposé clairement identifiable. Mais contrairement à ce qu'ont dit par la suite d'anciens maoïstes français, ce n'est pas la lutte armée qui a liquidé le mouvement, mais le mouvement qui a produit en son sein un certain type de lutte armée, comme sa limite. La lutte armée à l'extérieur ne faisait que reproduire, à un autre niveau, la violence des luttes ouvrières à l'intérieur pendant les cortèges ouvriers défilant dans l'usine, au cours des affrontements contre les «jaunes» ou contre les employés et les contremaîtres. Tout cela exprimait bien un problème: celui de la capacité des éléments les plus combatifs à dégager les moyens de lutte adéquats par rapport au niveau de combativité et de conscience de l'ensemble du prolétariat. Mais personne, et surtout pas des
Il Je ne citerai que deux exemples significatifs: le premier constitué par l'enlèvement de Moro par les Brigate Rosse de Moretti qui pose en acte un seul choix possible: « avec les BR ou avec l'É at », alors que précédemment subsistait le choix: « ni avec l'É at ni avec les BR » ; le second avec l'assassinat du juge de gauche Alessandrini par Segio de Prima Linea, alors que le même juge venait de réussir à faire réouvrir le dossier de la «piste noire» (c'est-à-dire fasciste) sur l'attentat de Piazza Fontana. 12Cf WAJNSZTEJN,Après la révolutiondu capital,L'Harmattan, 2007. J. VII

avant-gardes proclamées, ne peut donner de réponse toute faite à cette question. Cette prise en compte de la difficulté est sans doute à l'origine de l'autodissolution de PotereOperaioet de la transformation de Lotta Continua en une organisation gauchiste traditionnelle à partir de 197313. En tout cas, il est particulièrement vain d'opposer une « mauvaise» violence minoritaire à une « bonne» violence de masse car le plus souvent les groupes ou individus qui procèdent ainsi entendent par masse non pas un nombre important d'ouvriers, mais ceux qui sont censés les représenter, c'est-à-dire les grands partis et syndicats ouvriers qui ont condamné depuis longtemps tout usage de la violence de masse. IV - Je voudrais enfin m'élever contre une vision policière de l'histoire qui réduit la lutte armée à une composante volontaire ou involontaire de la stratégie de l'État. En effet, on a vu fleurir différentes variantes de théories du complot14. Elles se donnent libre cours dès les années 70 avec l'analyse de Debord et Sanguinetti sur les liens supposés entre les BR et les services secrets italiens et continuent jusqu'à aujourd'hui avec l'utilisation des fichiers de la Stasi de RDA pour déconsidérer la Fraction armée rouge (RAP). Qu'il y ait eu des tentatives de manipulation ou d'utilisation de la part des pouvoirs en place n'invalide pas, à mon sens, ce que je dis dans le point précédent. Le moine Gapone était un indicateur de police,

13Cette difficulté se retrouvera au sein de Lotta Continua, puisqu'une partie importante de son service d'ordre et la tendance dite la corrente scissionneront pour former le groupe armé Prima Linea en 1977. 14 J'ai longuement abordé cette question dans « Les théories du complot », disponible sur le site de la revue Temps critiques (bttp:/ Itempscritiques.free.fr). Ce texte sera bientôt intégré à une
nouvelle version numérique très augmentée de GUIGOU

J.

et

WAJNSZTEJN J, Mai 68 et le mai rampant italien dont la version d'origine est parue chez L'Harmattan en avril2008.

VIII

Azev, le chef des Socialistes révolutionnaires russes aussi, il n'empêche qu'il y a eu la révolution de 1905 ! Cette perception est en quelque sorte complétée par une lecture souvent rétrologique des événements du passé. Ainsi, il est aujourd'hui de bon ton de critiquer la défaite et les errances des mouvements de lutte armée dans la mesure où non seulement ils n'auraient pas été liés à des mouvements de masse, mais qu'en plus ils seraient passés à côté de l'essentiel, à savoir la critique de la société industrielle, du nucléaire, des nuisances et des tendances catastrophistes du capital. Finalement, ils seraient restés bêtement attachés aux vieilles figures du sujet révolutionnaire. Or cette dernière critique n'était présente qu'à la marge à l'époque, ce que montre bien Jean-Marc Mandosio 15. La lutte armée pour la révolution sociale est partout le produit de la défaite de la classe ouvrière en tant que porteuse du projet révolutionnaire. Cette défaite est ancienne pour l'Allemagne (années 20) mais les luttes des étudiants et des nouveaux salariés ravivent une opposition frontale à la domination (années 67-74 en France); par contre, en Italie, c'est le recul à chaud des luttes ouvrières à partir de 1973 qui produit la lutte armée comme nécessité de changer de terrain d'affrontement, quitte à se ressourcer dans une idéologie anti-fasciste et résistancialiste qui va progressivement faire perdre au mouvement son originalité «opérai; te» de départ.

v

déclenchée par les - Si l'offensive révolutionnaire mouvements radicaux des années 60/70 a été défaite, la dynamique de leur contestation a produit des effets rénovateurs dans bien des domaines (mœurs, culture, travail) qui semblaient donc pouvoir s'étendre au domaine politique. Il n'en a rien été. La violence politique de l'État a tué dans l'œuf tout ce qui n'entrait pas dans le cadre d'une opposition politique traditionnelle. Les tribunaux d'exception en
15 cf

Dans le chaudron du négatif, Encyclopédie

des Nuisances,

2003,

p. 115-118 et D'oref de sable, ibid. 2008, p. 43-58.

IX

Allemagne et en France, une justice italienne faite par des repentis et des juges «communistes» revanchards ont amplement démontré la compatibilité entre démocratie et autoritarisme. Ce n'est pas pour rien que dans le mouvement allemand, on a pu parler, dans la continuité de la première
É:>

P. Persichetti et O. Scalzone, dans La révolution et l'État 16 parlent« d'É at d'exception permanent ». VI - Cette question de la lutte armée semble aujourd'hui avoir perdu de son acuité, au moins dans les formes qu'elle a revêtues dans les années 60-70, mais elle n'en reste pas moins d'actualité. Ainsi, les luttes italiennes de la décennie 68-78, réduites médiatiquement aux «années de plomb », sont toujours considérées, en Italie du moins, comme ayant constitué une agression contre un régime politique démocratique. L'État a réagi en transformant l'Italie en un véritable laboratoire d'expérimentation pour «l'É at d'exception» et le processus d'autonomisation des institutions17. Cette autonomisation est rendue visible par des phénomènes aussi différents que l'opération de justice Mani pulite et les violences policières organisées de Gênes 2001. D'autre part, la question de la violence politique légitime perdure, en creux en quelque sorte, quand les différents mouvements sociaux actuels (mouvements contre les «grands sommets », séquestrations de patrons et cadres, arrachages d'OGM, attaque des ouvriers contre une Préfecture ou un siège social, lutte contre le projet de TGV Lyon-Turin) butent justement non seulement sur la question de la violence légitime de l'État (répression de Gênes et de militants anarchistes antiTGV Lyon-Turin, emprisonnement de Bové et Riesel, condamnation à la hussarde de manifestants), mais sur le
16Ed. Dagama, 2000. 17Cf les articles dans le critiques. x

le de Francfort, de « démocratie totalitaire» et qu'en Italie,

n° 1 d'Interventions et dans le n° 3 de Temps

niveau de contre-violence nécessaire ou adéquat à leur degré de radicalisation. Mais revenons à l'Italie. L'É at apparaît comme tellement faible par rapport aux canons classiques de l' É at-nation qu'il paraît incapable d'empêcher la guerre de tous contre tous, or la guerre sociale n'en est-elle pas la forme achevée? Des institutions autonomisées (armée, police, justice) cherchent alors à répondre à ce qu'elles perçoivent comme une atteinte à l'ordre social sans recourir à une légitimation d'ordre politique. Tous les moyens sont alors bons contre les ennemis de l'intérieur: défenestration, exécutions sommaires, torture par les forces de l'ordre, utilisation des repentis, recours aux « preuves logiques », accusations de délit d'intention, imprescriptibilité des peines pour des protagonistes condamnés pour ce qu'ils sont et non pour ce qu'ils ont fait18. L'extradition de Persichetti, la traque de Battisti et la demande d'extradition de Petrella ne vont pas particulièrement du côté de l'apurement des comptes, mais bien plutôt du côté de la vengeance. Une vengeance d'É at qui ne peut justement accepter l'idée de l'amnistie car elle se modèle sur la vengeance privée inextinguible 19. L'Italie aimerait se croire redevenue

18Paolo Persichetti condamné pour «concours moral à assassinat », mais surtout parce qu'il ne renie rien de son passé; les «Sept de Tarnac » condamnés pour leur mode de vie et supposés coupables d'avoir écrit un livre prônant l'insurrection. 19Les lois spéciales qui sont mises en place aux É ats-Unis, en Italie et maintenant en France, cherchent toutes à différencier gravité de l'accusation et de la condamnation d'un côté, et peine effective de l'autre. Pour être plus précis, en France, par exemple, une loi de 2008 permet de maintenir un condamné en détention, après exécution de sa peine, pour un an renouvelable indéfiniment, sur le seul critère de sa dangerosité présumée. Or la preuve de la non-dangerosité semble impossible à établir alors qu'il ne semble pas y avoir de limite à l'extension de la catégorie de «dangerosité» (individuelle, sociale, politique, terroriste). Comme le déclare Mireille Delmas-Marty, juriste et professeur au Collège de France (Le Monde du 6 avril 2010) : «Le XI

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