Intersubjectivit et pratique
Intersubjectivité
et pratique
Ouverture Philosophique Collection dirigée par Bruno Péquignot, Dominique Chateau et Agnès Lontrade
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Hugo Francisco BAUZA, Voix et visions, 2005. E. HERVIEU, L 'Intimisme du XVIII èmesiècle, 2005. Guy-Félix DUPORTAIL, Intentionnalité et trauma. Levinas et Lacan, 2005. Laurent BIBARD, La Sagesse et le féminin, 2005. Marie-Noëlle AGNIAU, La philosophie à l'épreuve du quotidien, 2005. Jean C. BAUDET, Mathématique et vérité. Une philosophie du nombre,2005. Olivier ABITEBOUL, Fragments d'un discours philosophique, 2005. Paul DUBOUCHET, Philosophie et doctrine du droit chez Kant, Fichte et Hegel, 2005. Pierre V. ZIMA, L'indifférence romanesque, 2005. Marc DURAND, Agôn dans les tragédies d'Eschyle, 2005. Odette BARBERa, Le thème de l'enfance dans la philosophie de Descartes, 2005. Alain PANERa, Introduction aux Ennéades. L'ontologie subversive de Plotin, 2005. Hans COVA, Art et politique: les aléas d'un projet esthétique, 2005. Alain TIRZI, Génie et criticisme, 2005. Vincent TROVATO, L'enfant philosophe. Essai philopédagogique, 2004.
Intersubjectivité
et pratique
Contributions à l'étude des pragmatismes dans la philosophie contemporaine
réunies et présentées par Georg W. Bertram, Stefan Blank, Christophe et David Lauer Laudou
L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
HONGRIE
L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE
Ouvrages des mêmes auteurs:
Georg W. Bertram, Kunst. Eine philosophische Einführung, Stuttgart, Reclam, en prép. Georg W. Bertram, Hermeneutik und Dekonstruktion, Munich, Fink, 2002. Georg W. Bertram, Philosophie des Sturm und Drang. Eine Konstitution der Moderne, Munich, Fink, 2000. Georg W. Bertram et David Lauer (co-éd.), Die Artikulation Francfort-sur-le-Main, Georg W. Bertram Velbrueck, 2002. Humanities Online, en prép. (co-éd.), Ho lismus in der Philosophie, Weilerswist, der Welt. Die Rolle der Sprache für das menschliche Denken, Wahrnehmen und Erkennen,
Georg W. Bertram (co-éd.) : Undarstellbares im Dialog, Amsterdam, Rodopi, 1997. Stefan Blank, Verstandigung und Versprechen. Modelle elementarer Vergesellschaftung bei Jürgen Habermas und Jacques Derrida, en prép. Stefan Blank (co-éd.), En-deçà du principe du sujet, Paris, L'Harmattan, 2002. Christophe Laudou, L ësprit des systèmes. L'idéalisme allemand et la question 2003. Francfort-sur-le-Main, Campus,
du savoir absolu, Paris, L'Harmattan, David 2004. Lauer (co-éd.),
Medientheorien,
(Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8229-9 EAN : 9782747582292
Introduction
1. Le concept de pratique dans la philosophie contemporaine
Le siècle qui vient de s'achever a pris pour emblème non seulement le concept de langage, mais encore celui de pratique: au linguistic turn succède un pragmatic ou practice turn, qui peut aussi bien être compris comme un performative turn. Partout, ce tournant vers la pratique a été entrepris, malgré toutes les différences d'écoles. Des penseurs aussi divers que Foucault, Butler et Bourdieu, Merleau-Ponty et Lévinas, mais encore Peirce, Dewey et Wittgenstein, tout comme le premier Heidegger, Habermas et Ape!, ont fait du concept de pratique un centre d'intérêt majeur pour les philosophes. Dans la philosophie de langue anglaise, le concept de pratique a été placé sur le devant de la scène lors du tournant linguistique. Le pragmatisme américain et Ludwig Wittgenstein ont frayé le chemin. Les principaux représentants du practice turn dans la philosophie analytique et - comme on a pris l'habitude de le dire des derniers développements qu'a connu ce courant post-analytique, sont Quine, Davidson, Sellars et Rorty, sans oublier, pour la dernière décennie, leurs élèves, parmi lesquels se détache la figure de Robert Brandom. Le primat de la pratique, que ces auteurs ont identifié à la question du lien entre le monde et l'esprit, peut être formulé de la manière suivante: tout savoir-que langagier repose nécessairement sur un savoircomment1. Tout récemment, un net rapprochement et des discussions ont eu lieu entre ce courant anglo-américain et des approches qui s'appuient sur les premières œuvres de Martin Heidegger. Chez Heidegger lui-même, on trouve une description de ce qui est désigné dans le vocabulaire anglo-américain comme intentionnalité ou esprit: le monde des êtres spirituels, entendu Pour en comme un ensemble de références structuré de façon signifiante.
rendre compte, Heidegger a déjà recours aux pratiques, qui nous présentent un monde ouvert, ou en train de s'ouvrir. Le monde s'ouvre lorsque des êtres, d'une manière intelligible, entrent en commerce avec des choses qu'ils visent comme leurs teloi. En regard de cette pratique fondamentale,
Cf. infra note 9 p. 19.
8
Heidegger fait apparaître une pensée consciemment s'articulant naIre. pas sur le mode propositionnel
Intersubjectivité
et pratique
intentionnelle,
agissant
en vue d'un but, observant sur un mode objectivant,
et en définitive ne
- pensée qu'il tient pour origi-
Des philosophes post-analytiques
comme Rorty et Brandom, mais aussi Dreyfus
l'influente école heideggerienne pragmatiste réunie autour d'Hubert
ohn Haugeland, Joseph Rouse, Theodore Schatzki), se sont emparés de cette conception pragmatiste qu'on trouve chez Heidegger. Dans la philosophie allemande de l'après-guerre, cette redécouverte a eu lieu, il y a une trentaine d'années déjà, dans le contexte de la « pragmatique universelle» de Jürgen Habermas et Karl-Otto Ape!. Tout cela, à une époque où l'idée de faire jouer au coude à coude le jeune Heidegger et le Wittgenstein tardif ressemblait fort, aux yeux de presque tout le monde, à une mauvaise plaisanterie. En Allemagne, il revient à Habermas, Apel et à leurs élèves le mérite d'avoir introduit aussi bien Wittgenstein et la philosophie de l'analyse du langage, par lui inspirée, que Peirce et le pragmatisme américain, dans la société des esprits. Le dialogue entre herméneutique et déconstruction donne lieu, pour ce qui est du concept de pratique, à une coïncidence philosophique beaucoup plus étroite. Le surgissement du néo-structuralisme, de façon semblable à au concept celui de la philosophie post-analytique, a donné de l'importance
a
de pratique. Si la structure n'est plus comprise comme un système de signes qui conditionne toute pratique, alors la célèbre distinction de Saussure entre la langue (comme structure hors de la pratique) et la parole (comme structure dans laquelle la langue se trouve actualisée) n'est plus tenable. La structure guidant la pratique et la pratique actualisant la structure doivent alors être pensées dans leur unité. Mais ce faisant, la pratique passe au premier plan. Les structures apparaissent comme des événements ouverts. Ces deségalement d'appréhender l'herméneutique de « histoire de l'influence» (Wirkungsgeschichte) Gadamer. En concevant l' comme la base de toute compréhension, ce dernier insiste de semblable manière sur les conséquences d'une structure comprise comme ouverte. Selon Gadamer, un aspect de la compréhension propre à l'histoire de l'influence est l'ouverture de la conscience. Cette ouverture rend possible un dialogue compréhensif avec des formes symboliques (qu'il s'agisse de textes, d'images, d' œuvres d'art ou autres). De cette manière, l'acte de comprendre est reconcriptions abstraites permettent
Introduction
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de différentes formes de com-
struit comme un processus de modification préhension.
L'ensemble de la philosophie du xxe siècle est ainsi marqué par le tournant vers la pratique. Dans la philosophie actuelle, ce tournant s'est accentué. C'est pourquoi l'on a parlé d'une renaissance du pragmatisme qui résulterait de la convergence des courants philosophiques que nous venons d'évoquer.
2. Pratique et intersubjectivité
Au tournant vers la pratique est le plus souvent associée une réflexion sur sa dimension sociale: la pratique est thématisée comme pratique essentiellement sociale. Les enjeux de cette thèse ne peuvent être éclairés qu'en approfondissant le concept de pratique. Par pratique, on n'entend pas un simple acte, comme le fait de se retourner dans son lit. Les approches philosophiques que nous venons de retracer conçoivent les pratiques comme des pratiques spirituelles, comme des pratiques devant être caractérisées par des concepts tels qu' « intentionnalité» ou « ouverture du monde ». Mais en tant qu'elles doivent être comprises comme des pratiques spirituelles, les pratiques impliquent une perspective intersubjective. C'est seulement comme pratique sociale que la pratique contribue de façon essentielle au fait que des êtres dans le monde produisent de l'esprit. Ce lien est explicité en détail, de façon paradigmatique, dans la théorie de la signification (la théorie des expressions linguistiques et des états spirituels). Wittgenstein a défendu la thèse qu'une pratique ne peut être conçue comme pratique linguistique (ou spirituelle) que si cette pratique forge pour elle-même ses propres critères. Wittgenstein a présenté des arguments établissant que l'individu ne peut forger les critères de sa pratique. Selon lui, seule une pratique intersubjective peut mettre au point de tels critères. Cette raison conduit Wittgenstein à défendre sa thèse de l'impossibilité d'un langage privé, qui a fait l'objet de nombreuses discussions. On peut déceler dans l'argumentation de Wittgenstein l'intuition fondamentale qu'une pratique spirituelle doit être comprise de façon holistique. Dans le cadre d'une telle pratique, les pratiques individuelles ne subsistent pas isolément, mais sont systématiquement articulées. Sur la base de leurs
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rapports systématiques, les différents moments de la pratique se fournissent mutuellement des critères. A leur tour, de tels critères ne sont établis que sur une pratique collective. Il en résulte qu'une pratique spirituelle doit être comprise comme une pratique collective. Cette intuition ne s'exprime pas chez le seul Wittgenstein. Déjà Heidegger plaçait au premier plan, avec le concept de pratique, celui de l'être-avec (Mit-Sein). Dans l'Etre et le Temps, il défend la thèse que la compréhension du monde se développe sous forme d'explicitations (A uslegungen) qui sont divisées en fonction des rapports intersubjectifs. Heidegger caractérise de telles eXplicitations moyennant le concept du « On ». De ce point de vue, agir en comprenant le monde tient à la façon dont « on » agit, dont « on » se met en relation, dont « on » entre en commerce avec des choses déterminées etc. La pratique qui ouvre le monde est toujours liée aux perspectives attribuées au « On ». Ceux qui s'appuient sur Wittgenstein et Heidegger ont tous mis en rapport la pratique et l'intersubjectivité. L'herméneutique de Gadamer ainsi que les philosophies de Robert Brandom et ] ohn McDowell n'abordent sur sa fondation intersubjective. communicationnel de ] ürgen Habermas. pas la pratique sans insister Il en va de même de la Théorie de l'agir
3. Trois éléments du concept de pratique sociale: constitution, irréductibilité et subversion
Le rapport de la pratique et de l'intersubjectivité n'est cependant pas aussi monolithique que les néo-wittgensteiniens favorables au sens commun le donnent à entendre. Derrière la référence à la dimension intersubjective de la pratique, on retrouve certes une intuition qu'on ne peut supprimer, si ce n'est au prix d'une rechute dans la philosophie de la conscience. Cependant, les concepts de pratique et d'intersubjectivité engendrent une zone de conflit que l'on peut circonscrire par la thèse suivante: la relation entre l'intersubjectivité et la pratique présente des aspects bien distincts. On peut rapidement distinguer trois aspects principaux: intersubjectives tive. Wittgenstein (1) les pratiques ont vis-à-vis des pratiques spirituelles une fonction constitumet cette fonction en relief quand il montre que les critè-
res d'une pratique spirituelle ne peuvent être mis au point que d'une manière intersubjective. (2) Mais l'intersubjectivité ne se restreint pas à sa fonction
Introduction
Il qui a insisté sur ce point. Face
constitutive. C'est surtout la phénoménologie
aux pratiques spirituelles, l'intersubjectivité fait preuve d'une autonomie irréductible. La conséquence de cette autonomie est que l'intersubjectivité ne peut plus être entendue comme un simple aspect du spirituel. Les pratiques intersubjectives ont des moments qui ne peuvent être réduits à la spiritualité, et en ce sens elles ont leur phénoménalité propre. (3) Mais cette autonomie n'épuise pas le champ des relations possibles entre intersubjectivité et pratique spirituelle: ce champ comporte également une dimension subversive. Les événements spirituels, qui adviennent sans heurt, peuvent être troublés par les moments autonomes de la pratique intersubjective. C'est ce qui se passe lorsque la présence à soi et la transparence des pratiques intersubjectives comportent des brèches. De ce fait, de telles pratiques sapent les prétentions de l'esprit et nous devons reconnaître qu'elles présentent aussi des moments subversifs. La dimension intersubjective se rapporte donc à la pratique spirituelle sur un mode comportant des aspects constitutifs, irréductibles et subversifs. Tous ces aspects doivent être mis en lumière, si on veut déterminer suffisamment le concept de pratique sociale. L'intersubjectivité n'est donc pas une béquille permettant au vieux concept d'esprit de continuer son chemin. Au contraire, une pratique spirituelle entendue de manière intersubjective nous offre un nouveau visage où se lisent de nombreuses tensions. Ainsi comprise, l'intersubjectivité constitue un moment dans un vaste entrelacs de moments parmi lesquels la spiritualité trouve sa place. Dans cet entrelacs, chaque moment (l'intersubjectivité, les pratiques non-linguistiques, les pratiques linguistiques etc.) a son poids propre. En démêlant cet entrelacs, on transforme de fond en comble le concept de pratique entendue comme pratique spirituelle. Il résulte de cette transformation que la spiritualité est comprise comme un moment se rapportant à divers autres moments dont chacun est irréductible.
4. Présentation
de ce volume
Le présent ouvrage tente d'éclairer les éléments du concept de pratique sociale qui viennent l'élucidation d'être évoqués. Ce faisant, il cherche à contribuer Sa composition à du lien de la pratique à l'intersubjectivité. cor-
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respond aux trois moments que nous venons de décrire. La première partie est consacrée à la dimension constitutive d'une telle pratique. La plupart des contributions appréhendent cette dimension comme une dimension normative. La deuxième partie a pour objet la dimension autonome des relations intersubjectives. Elle rassemble surtout des contributions d'orientation phénoménologique qui mettent l'accent sur le caractère idiosyncrasique de l'action intersubjective. Les contributions de la troisième partie mettent en relief la dimension subversive de la pratique sociale. Elles s'attachent aux résistances qui sont liées aux pratiques intersubjectives, et peut-être en proviennent. On trouvera à la fin de ce volume un résumé en français de toutes les contributions montrant comment chacune d'entre elles se rapporte au plan d'ensemble. Sur chaque article, nous n'en dirons donc pas plus. Des versions antérieures de ces contributions ont fait l'objet de communications lors des colloques philosophiques internationaux franco-allemands 2001 et 2002 à Evian-Ies- Bains. Le présent volume prend donc place dans la série des publications du Colloque, inaugurée par le livre Undarstellbares im Dialog (1997)2. Tous les ans depuis 1995, divers philosophes de France, d'Allemagne et d'autres pays ont organisé les différentes éditions du Colloque. Chaque colloque est consacré à un thème particulier qui garde une certaine continuité avec le thème précédent. Sur le plan du contenu, l'accent est mis sur la philosophie française (contemporaine) et plus généralement sur la philosophie continentale. Cette attention n'a rien d'exclusif, et encore moins d'excluant: un des enjeux des débats actuels est de dépasser l'opposition, philosophiquement ruineuse, de la philosophie continentale et de la philosophie anglo-américaine. En prenant conscience de la richesse et des impasses de nos traditions philosophiques, nous n'entendons naturellement pas élargir ce fossé, mais bien plutôt contribuer à le combler, et cela en montrant que cette opposition repose souvent sur des prémisses artificielles, voire imaginaires. C'est pourquoi l'anglais est notre troisième langue de travail, à côté du français et de l'allemand. Le Colloque et ses publications sont conçus dans cet esprit. En vue du présent volume, les contributions ont été retravaillées et pla-
cées dans la perspective du thème que nous avons retenu. Les éditeurs remerCf. Thomas Bedorf et autres (éd.), Undarstellbares im Dialog. Facetten einer deutschftanzosischen Auseinandersetzung, Amsterdam et Atlanta, Rodopi, 1997 ; Thomas Bedorf et Stefan Blank (éd.), En deçà du principe du sujet, Paris, l'Harmattan, 2002.
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cient les participants pour les discussions, vives et stimulantes, au bord du lac de Genève. Nous remercions tout particulièrement le centre de l'ADAPT à Evian et son directeur, Pierre-Henri Lagarrigue, pour le soutien qu'ils apportent au Colloque. Nous devons à leur hospitalité un lieu propice au dialogue philosophique: il donne au Colloque son atmosphère particulière. Nos remerciements vont aussi à l'Harmattan et au professeur Bruno Péquignot qui a bien voulu accueillir ce livre dans la collection « Ouverture philosophique ». Nous achevons ce travail avec l'espoir que l'esprit qui anime les débats du lac de Genève a été préservé et qu'il en est issu une intéressante contribution à la philosophie contemporaine. Berlin / Hildesheim / Madrid Fevrier 2005
Première partie La pratique sociale comme constitution
Georg W. Bertram « Au commencement était l'action» Les pratiques comme base du langage et de l'esprit}
Il est écrit: loin?
Au commencement daigne m'éclairer.
était le verbe! Ici je m'arrête assez ce mot, le verbe!
déjà. Qui me soutiendra Il faut que je le traduise
plus autrequi tout était
Il m'est impossible
d'estimer
ment si l'esprit
Il est écrit: Au commencement
était l'esprit! Réfléchissons Est-ce bien l'esprit
bien sur cette première en écrivant m'éclaire l'action !2
ligne, et que la plume ne se hâte pas trop!
crée et conserve tout? Il devrait y avoir: Au commencement était la force! Cependant
ceci, quelque chose me dit que je ne dois pas fi' arrêter descend sur moi, et j'écris consolé: enfin! L'inspiration Au commencement
à ce sens. L'esprit
Au fil de ses essais de traduction de Jean (1,1), Faust se fait le commentateur d'options de philosophie du langage qui ont donné matière à débat au XXe siècle. Si, à en croire les structuralistes, au commencement était le verbe - le signe individuel - les partisans de l'herméneutique rétorquent que le verbe n'est pas structure, mais une force ouvrant un monde, l' « energeia» dont Humboldt avait déjà parlé à propos du langage. Mais les mentalistes ne veulent pas placer le signe aussi haut; ils se réfèrent d'une façon ou d'une autre à un sens spirituel primaire. Les pragmatistes prennent aussi leur part à ce renversement du langage: ils veulent placer les actes au commencement. La conclusion de Faust n'est pas dénuée d'attraits dans les débats philosophiques contemporains. L'acte a pris une importance philosophique décisive. Un grand nombre siècle ou antérieurement de problèmes philosophiques pourraient accumulés au xxe être éclairés à partir de la pratique. On
en vient à un « primat de la pratique »3 en philosophie. Ce primat ne doit pas être mis au compte de la pratique, comme c'était le cas dans le néohégélianisme, mais au compte de la théorie. La pratique n'est pas privilégiée
Il me faut remercier de nombreux auditeurs de conférences à Darmstadt, Evian, Ahrweiler et Bonn, qui ont écouté et discuté en profondeur des versions préliminaires de ce texte. Je ne pourrai rendre à chacun ce que je lui dois. J'ai tiré un profit tout particulier du regard critique auquel Anna Krewani, Jo-Jo Koo, Jasper Liptow et Martin Seel ont soumis mes réflexions.
2 3
Johann Wolfgang Gœthe, Faust I, vers 1224-1237 (traduction Gérard de Nerval). Robert B. Brandom, « Pragmatik und Pragmatismus », in Mike Sandbothe (éd.), Die Renaissance des Pragmatismus, Weilerswist, Velbrück, 2000, pp. 29-58.
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contre la théorie, mais dans les questions de théorie4. Les réflexions qui suivent ont pour objet un tel primat de la pratique dans l'ordre du langage et de l'esprit. Elles tentent d'expliquer de quelle manière la pratique peut être conçue comme la base des contenus langagiers et spirituels5. Comment se peut-il né ou ponses sophie que la pratique nous amène à comprendre quelque chose de détermià être convaincu de quelque chose de déterminé? Deux sortes de réont été apportées à cette question: l'une dans le domaine de la philoanalytique, l'autre dans le domaine du structuralisme.
Les réflexions qui suivent partiront de cette alternative. Les deux réponses seront d'abord brièvement esquissées dans leur opposition (10). Puis je rassemblerai quelques arguments en faveur de la thèse selon laquelle toutes deux méconnaissent le rapport de la pratique et des contenus (20). Un résumé intermédiaire établira les conditions de possibilité d'une explication portant sur le rapport des pratiques au langage, et aussi à l'esprit (30). Tout en m'appuyant sur ces éclaircissements, j'aurai recours à l'Etre et le Temps de Heidegger pour tracer une voie moyenne entre les deux réponses précédemment esquissées (40). Cette voie moyenne sera systématisée à la fin du texte (50). J'apporterai des arguments en faveur de la thèse selon laquelle il est possible, sur la base d'une compréhension holistique du contenu, de montrer que le contenu est constitué par la combinaison de diverses pratiques. Le concept saussurien d'articulation permet de penser cette combinaison comme une combinaison entre deux structures. Les structures combinées dépendent pour une part de pratiques non-langagières et, pour une autre part, de pratiques langagières. Ma thèse est donc que les contenus sont constitués par la combinaison de pratiques non-langagières et de pratiques langagières. Le texte suivant, s'il ne permet pas d'éclairer cette thèse dans ses moindres détails, doit à tout le moins rendre compréhensibles ses motifs.
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Le recours à la pratique n'est pas sans parenté avec les réflexions des pragmatistes américains classiques: Peirce, James et Dewey. Cette parenté a été relevée en particulier par Richard Rorty. Voir p. ex. Richard Rorty, « Davidson, Pragmatismus und Wahrheitsbegriff» in Eva Picardi et Joachim Schulte (éd.), Die Wahrheit der Interpretation, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1990, pp. 55-96. Dans les lignes suivantes, au lieu de « contenus langagiers et spirituels », je dirai tout simplement « contenus ». Cette dernière expression caractérise une instance également rendue par les concepts de « signification» et de « représentation ».
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Au commencement
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1. Deux positions portant sur le rapport entre pratique et contenu: practicisme et théories de la pratique comme excès
A titre préliminaire, une position pragmatiste peut être définie de la manière suivante: le contenu de nos convictions et de nos expressions langagières tient à la contribution qu'elles apportent à la solution des petits et grands problèmes du monde extérieur. Ou, pour le dire de façon plus lâche: il y a un lien entre lesdits contenus et des pratiques déterminées. Pour ce qui est de la question de savoir comment ce lien doit être compris, il me semble, comme je l'ai fait remarquer ci-haut, intéressant de placer deux traditions au point de départ de nouveaux développements. La première tradition a pour épicentres Wittgenstein et Sellars. Foucault est l'initiateur de la seconde. Ces deux traditions peuvent être distinguées par les concepts de constitution et de subversion. D'un côté, les pratiques sont conçues comme constituant les contenus. De l'autre côté, on leur attribue une certaine résistance, une force d'altération ou de subversion. Dans le premier cas, je parlerai de practicisme6, dans le second cas, de théories de la pratique comme excès. Le practicisme comprend le lien des pratiques et des contenus de façon telle que les pratiques fondent les contenus. Pour les partisans du practicisme, il s'agit de constituer des pratiques qui suscitent des contenus. A la question portant sur le genre de ces pratiques, il n'est pas donné de réponse unanime. Sont données en exemples les pratiques relatives à de simples objets de taille moyenne, les pratiques normatives des sanctions réciproques, les pratiques langagières consistant à différencier ou à fonder. Une position aujourd'hui dominante part des pratiques pouvant être comprises comme
celles du « spaceof reason». Cela concerne au premier chef les pratiques langagières destinées à affirmer et à fonder. Cette ligne de penser a été ébauchée par Sellars? et Brandom8 a tenté d'en fournir une exposition détaillée. Le practicisme part du principe que tout savoir-que repose sur un savoircommen? Il faut s'entendre sur les choses si l'on veut les comprendre explici6 7 8 9 Cf. aussi Georg W. Bertram, « Holismus
Liptow und Praxis» in Georg W. Bertram et Jasper (éd.), Holismus in der Philosophie, Weilerswist, Velbrück, 2002, pp. 59-75. Cf. Wilfrid Sellars, « Some Reflections on Language games», in Philosophy of science 21 (1954), pp. 204-228. Robert B. Brandom, Making It Explicit, Cambridge/Mass., Harvard UP, 1994. L'auteur fait ici allusion à la distinction entre knowing that et knowing how introduite par Gilbert Ryle dans The Concept of Mind. Nous suivons ici la traduction française:
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tement en tant que telles. En s'entendant sur les choses, on développe des contenus déterminés. C'est surtout le Wittgenstein tardif et Sellars qui ont développé des arguments allant dans ce sens. L'Etre et le Temps de Heidegger peut également être lu comme un modèle d'une telle conception. Je tenterai de contredire ce type de lecture un peu plus loin, mais je l'introduis ici pour faire contraste. On sait que Heidegger part des pratiques liées à l'outil, à ce qui est à sous la main dans le monde. L'outil est caractérisé par ses relations avec d'autres outils: c'est le fameux exemple du marteau en relation avec les clous, avec les planches qui vont être clouées, avec la pince qui retire les clous etc. Tout commerce avec l'outil place ce dernier dans les relations qui forment sa tournurelO. C'est ainsi que la signification première est constituée par les pratiquesll. On peut représenter de façon analogue les pratiques telles qu'elles sont conçues dans le cadre d'une théorie de la signification comme usage. Là encore, le Wittgenstein tardif et Sellars ont frayé le chemin. L'explication de la signification selon la théorie de l'usage qui s'inspire de ces derniers, c'est-àdire l'explication practiciste de la signification, a recours à des pratiques langagières et à des pratiques en relation avec des pratiques langagières. L'énoncé «ceci est rouge» ou «ceci est un texte scientifique intéressant» doit être compris dans l'ensemble des pratiques qui appartiennent au contexte de tels énoncés, ce dernier étant entendu comme la base qui donne un contenu à l'énoncé. Dans d'autres pratiques, c'est l'affirmation ou la sanction relatives à un tel énoncé qui sont en cause. Le practicisme pose implicitement que tout contenu a une condition. Des contenus ne sont donnés que dans la mesure où se développent des pratiques d'un genre déterminé (avec ce qui est sous la main, avec la langue etc.). Cette condition peut être précisée de diverses manières. On peut l'envisager de façon telle que les contenus soient ramenés aux pratiques. Mais il est également possible de saisir les contenus comme s'ajoutant aux pratiques. Ils sont alors constitués par des pratiques déterminées, et pourtant ils ne peuvent alors être appréhendés par le concept de ces pratiques. Quelle que soit la manière dont on décline cette relation dans le détail, le practicisme
La Notion d'esprit - pour une critique des concepts mentaux, Paris, Payot, 1978 (N dT). 10 En allemand Bewandtnis (ce dont il retourne). Nous reprenons ici la traduction d'Emmanuel Martineau (N dT). Il Martin Heidegger, Sein undZeit, 16c éd., Tübingen, Mohr, 1986, ~ 18.
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comprend les contenus comme constitués par des pratiques. Qui veut reconstruire les contenus doit diriger son regard sur les pratiques. Dissocié des pratiques, le concept des contenus - tel qu'il est ici compris - ne peut plus être expliqué. Les théories de la pratique comme excès peuvent être caractérisées par les mots-clés de «performance» et même de « performativité ». Selon elles, le rapport des pratiques aux contenus est formé de façon telle que les pratiques sont toujours en excès relativement aux contenus qui les portent ou qu'elles portent. Certains moments des pratiques ne sont plus relevés (aufgehoben) par les contenus. De façon générale, on peut ici parler de la dimension performative de la pratique. Divers candidats peuvent incarner cette dimension: l'action vocale d'une locutrice, le Dire (par opposition au Dit), l'avènement de la parole ou de l'intelligence, la matérialité des phonèmes et des graphèmes, la théâtralité de l'action etc. Peut-être est-il possible de parler généralement de la matérialité, de l'événementialité et de la présence des pratiques12. Elles représentent l'excès de la pratique sur le contenu. Les théories de la pratique comme excès considèrent qu'il est inévitable de comprendre les pratiques qui se trouvent en relation avec des contenus à partir de leur résistance à passer dans le contenu. Les théories de la pratique comme excès partent du principe qu'il est impossible de saisir les pratiques de façon exhaustive à travers le concept de savoir-comment. Elles soulignent que le savoir-comment est à placer dans la perspective du savoir-que. Mais puisque le savoir-que doit être distingué des pratiques, et que certaines pratiques ne peuvent être comprises simplement comme savoir-que, la pratique doit être caractérisée autrement. Pour cette raison, on attribue aux pratiques des aspects qui ne peuvent en toute circonstance être transformés en savoir-que. Ce sont ces aspects qui constituent dimension performative. leur
La pensée de Foucault peut être tenue pour le point de départ des théories de la pratique comme excès. Foucault comprend les discours, ou plus précisément les dispositions discursives, comme établis sur des «pratiques discursives »13. Selon sa théorie, les pratiques sont à leur tour porteuses de
12 Pour une vision d'ensemble d'une théorie de la pratique concepts, cf. Dieter Mersch, Was sich zeigt. Materialitat, Fink, 2002. 13 Michel Foucault, L'archéologie du savoir, Paris, Gallimard, comme excès relative à ces Prasenz, Ereignis, Munich, 1969.
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mécanismes de raréfaction qui donnent aux discours la figure qui est la leurl4. Ceux qui prennent part à un discours maîtrisent ces mécanismes dans le sens du savoir-comment. Le plus souvent, ils ne parviennent pas, selon Foucault, au savoir-que de ce savoir-comment. Mais les pratiques ne sont pas seulement porteuses de mécanismes de raréfaction. Il y a en elles le « grand bourdonnement incessant et désordonné du discours» dont Foucault a parlél5. Ce bourdonnement doit être compris dans son rapport à la pratique discursive. En cela, les pratiques ne sont pas exclusivement dispositions et des mécanismes de raréfaction correspondants; porteuses de un moment
de discursivité non-raréfiée leur est inhérent. A ce moment, la pratique qui gouverne leur formation discursive se contredit elle-même. Judith Buder a conceptualisé les indications de Foucault allant dans cette direction. Elle parle de « performances subversives »16. De telles performances mettent en évidence que les pratiques ne sont pas seulement imprégnées de discours, mais qu'il leur appartient un bourdonnement spécifique qui mine le discours. Dans la perspective des théories de la pratique comme excès, les pratiques ne peuvent simplement être identifiées aux discours, c'est-à-dire aux dispositions discursives. Leur est inhérente une dimension performative leur donne la force d'altérer les discours ou de résister aux discours. Les théories de la pratique comme excès partent du principe que les pratiques doivent être confrontées aux contenus. D'un côté, elles perçoivent parfaitement, comme le montre avec précision le concept foucaldien de « pratique discursive», le puissant lien des pratiques et du contenu. Selon elles, le contenu n'est activé qu'autant qu'il est porteur de pratiques déterminées. Mais d'un autre côté, cette idée ne suffit pas, selon les théories de la pratique comme excès, à caractériser le rapport authentique de la pratique et du contenu. Le contenu porteur de pratiques est certes lié fondamentalement aux pratiques, mais reste indifférent à une pratique individuelle déterminée. Les pratiques ne prennent de véritable importance que là où elles altèrent ou noyautent le contenu. De ce fait, les théories de la pratique comme excès
14 Michel Foucault, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971. Sur le même thème, cf. les réflexions de Foucault dans Histoire de la sexualité 1. La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1995. 15 Michel Foucault, L'ordre du discours, op. cit., p. 53. 16 Judith Butler, Das Unbehagen der Geschlechter, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1991. Cf. Judith Butler, Korper von Gewicht. Die diskursiven Grenzen des Geschlechts, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1997.
qui
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posent une condition à l'altération ou à la subversion des contenus. Pour elles, les contenus valent seulement comme susceptibles d'être altérés ou renversés, et ce dans la stricte mesure où se développent des pratiques qui, face au contenu, révèlent leur dimension performative. L'opposition que nous avons développée jusqu'à présent peut être résumée de la façon suivante. Le practicisme pense la pratique comme constitution des contenus. Les théories de la pratique comme excès comprennent la pratique comme subversion et, ce faisant, comme potentiel d'altération des contenus. Dans le premier cas, les contenus sont donnés aussi loin que des pratiques s'étendent. Dans le second cas, les contenus donnés ne sont altérables et partant déterminables rapport à eux. qu'autant que les pratiques sont en excès par
2. U nilatéralité du practicisme et des théories de la pratique comme excès
Pour ce qui est du lien de la pratique et du contenu, nous avons schématiquement proposé deux modèles. Tous deux suivent la même idée directrice: les pratiques déterminent les contenus des convictions et des expressions langagières. Seule la détermination est conçue différemment. Ces deux modèles prennent valeur d'alternative. Soit les pratiques prédéterminent tous les aspects qui interviennent dans la constitution de contenus déterminés, soit les pratiques apportent avec elles la dimension d'altération (subversive) des contenus établis en elles. Dans les lignes qui suivent, je tenterai de montrer à grands traits que les deux modèles forment une alternative dont les deux termes présentent des aspects unilatéraux. Cette unilatéralité est non seuleéquilibré, mais enment un obstacle pour notre besoin d'un moyen-terme
core la source de problèmes touchant la chose même. Le practicisme comprend quelques pratiques comme donatrices de contenu. L'énoncé de la proposition « Socrate est un homme », en tant que fondement du jugement «Socrate est mortel », donne à cette proposition une position déterminée en relation à une autre proposition. On peut, à la manière du practicisme, comprendre comme contenu cette position qui doit encore être précisée par d'autres relations. Mais comment parvient-on, du point de vue de la pratique, à cette position déterminée d'un énoncé parmi
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d'autres énoncés? Le concept du savoir-comment peut fournir une réponse. La pratique est guidée par un savoir-comment. La pratique peut-elle donc être décrite comme ce qui produit la position déterminée, ou faut-il la comprendre comme ce qui présuppose en soi la position déterminée? Ici, le practicisme comporte une ambivalence. Si d'un côté des contenus déterminés doivent être fondés par certaines pratiques, d'un autre côté les pratiques doivent être décrites de façon telle que les contenus déterminés se trouvent déjà à leur portée. On peut tenter de dépasser cette ambivalence par des concepts tels que celui de disposition. Untel concept permet de comprendre en quel sens les contenus déterminés se trouvent déjà à la disposition d'une pratique. Mais il soulève la question de savoir si de son côté une telle disponibilité peut être expliquée par des concepts pratiques. L'ambivalence dont le practicisme est porteur se traduit par le symptôme suivant: il est de part en part déchiré entre des concepts pratiques neutres, comme l' « action» et l' « usage », et des concepts importés comme « disposition» et autre vocabulaire béhavioriste. Après la reconstruction de cette problématique, tout n'est certes pas dit sur le practicisme. Mon diagnostic semble pourtant justifié: le pragmatisme souffre d'avoir provoqué un court-circuit entre les pratiques et les contenus1? Il veut ramener aux pratiques la présence des contenus, mais en vient finalement à présupposer la présence des contenus. En quelque sorte, le practicisme veut élucider d'un seul trait le contenu et les pratiques. Mais il bute nolens volens sur la tension qui règne entre les deux. Les pratiques ne peuvent être comprises comme la base des contenus que lorsqu'elles sont porteuses de contenus. C'est précisément de cette tension que le practicisme ne peut rendre compte. L'espace manque pour fonder ce diagnostic de manière adéquate. Pour ce faire, il faudrait montrer que le practicisme reconstruit le plan de la pratique de façon telle que soit présent en lui tout ce qui doit être attribué au langage et à l'esprit. A travers cette reconstruction, il s'agit de garantir aux pratiques toute la richesse du langage et de l'esprit. Ce faisant, les théories practicistes n'expliquent permettent de comprendre pas tout ce qu'elles prétendent expliquer. Elles parfaitement comment un contenu peut être comme contenu de-
restitué aux pratiques. Mais ce qui est à comprendre
17 A propos du concept de practicisme, Günther Abel a parlé d'un «paralogisme practiciste» : cf. Günther Abel, Sprache, Zeichen, Interpretation, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1999, p. 316.
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meure incompréhensible. On ne parvient pas directement à expliquer le contenu par des concepts pratiques. Les théories de la pratique comme excès perçoivent le lien des pratiques et des contenus comme porteur de moments de résistance qu'ils situent du côté de la pratique. Par la reconstruction de leur « dimension performative », les pratiques acquièrent un profil particulier. Mais en même temps, avec ce profil, le lien des pratiques aux contenus est partiellement perdu. Les théories de la pratique comme excès se trouvent alors placées devant un dilemme: elles ont recours à une dimension particulière de la pratique pour rendre compréhensible cette dimension en tant que moment altérant ou subversif de la pratique. Mais ce recours a pour conséquence de voiler à notre regard un autre moment possible de la pratique, celui de la constitution. Ainsi les discours sont-ils toujours antéposés aux pratiques qu'ils altèrent ou noyautent. Le contenu apparaît comme un facteur qui, d'une manière ou d'une autre, est toujours présent. Les discussions sur le concept de discours ou de structure ont toujours insisté sur cet aspect18. La séparation des pratiques et des contenus a cependant pour conséquence que le moment altérant ou subversif des pratiques n'est plus compréhensible. Les pratiques ne peuvent agir sur les contenus que si le lien des pratiques et des contenus est expliqué. Mais les théories de la pratique comme excès ne satisfont justement cette condition. Je conçois la raison de cette non-satisfaction de la façon suivante. Les théories de la pratique comme excès partent du principe que les pratiques et les contenus doivent être tenus les uns à l'écart des autres. Sur le fond de cette séparation, elles font valoir les dimensions performatives de la pratique. Le lien des deux est donc seulement expliqué sur le fond de leur séparation. Mais sur ce fond, il ne peut plus être compris. Dans les théories de la pratique comme excès, la séparation de la pratique et du contenu pèse donc trop lourdement. L'idée d'une dimension performative des pratiques discursives est ainsi discréditée. Ainsi qu'il a déjà été souligné, on ne peut mettre en valeur cette dimension performative que si les pratiques sont rendues compréhensibles comme des pratiques porteuses de discours. Sinon, la dimension performative serait séparée des discours. Elle mènerait une vie propre et ne pas à
18 Cf. p. ex. Manfred Frank, Suhrkamp, nouvelle édition
Das Sagbare und das Unsagbare, 1990.
Francfort-sur-le-Main,
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pourrait produire les effets subversifs pour lesquels elle est reconstruite.
Si
l'on voulait confirmer ce diagnostic, il faudrait montrer que les théories de la pratique comme excès échouent à comprendre les pratiques comme des pratiques constitutives, et donc à arrimer fermement des structures ou des discours à des pratiques. Les problèmes qui affectent les deux bords, ainsi esquissés, peuvent être saisis de façon complémentaire. Le practicisme veut introduire les concepts des pratiques trop directement dans les contenus, les théories de la pratique comme excès trop indirectement. Autrement dit: les uns ne voient pas que la mise en œuvre des contenus est plus qu'une simple pratique, les autres ne voient pas que les dimensions performatives des pratiques sont liées à la mise en œuvre des contenus.
3. Quatre éléments pour une théorie pragmatiste
Pour résumer l'état de mes réflexions, je dirais que quatre éléments d'une théorie pragmatiste peuvent être distingués. Ces quatre éléments sont amalgamés dans les deux modèles que nous avons jusqu'à présent distingués. Ils peuvent être brièvement délimités par les thèses suivantes: 1° Les pratiques constituent le contenu. 2° Les pratiques peuvent être expliquées conjointement aux contenus. 3° Les pratiques altèrent et minent les contenus. 4° Les pratiques sont porteuses des contenus dans la seule mesure où les contenus subsistent en dehors des pratiques. Pour aller plus vite, je parlerai premièrement de constitution, deuxièmement de conjonction, troisièmement de la pratique comme altération, et quatrièmement de pratique comme transcendance du contenu. Dans le practicisme sont présents les deux premiers éléments. Il comprend le contenu comme constitué par les pratiques. Par la fonction constitutive qui appartient aux pratiques, les pratiques et le contenu sont mis en relation. Sur cette base, les pratiques doivent être expliquées d'un seul trait avec les contenus. L'idée de constitution des contenus dans les pratiques conduit donc à une autre idée, celle de la conjonction de l'explication. C'est la combinaison de ces deux éléments qui selon moi est responsable des problèmes du practicisme. Le practicisme échoue à expliquer comment les pratiques sont porteuses de contenus. La conjonction ne permet pas d'instaurer
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une quelconque distance du contenu aux pratiques. Mais alors le practicisme bute sur la présence des contenus dans les pratiques. Il échoue à montrer comment on peut passer des pratiques aux contenus. Les théories de la pratique comme excès combinent les éléments trois et quatre. Elles expliquent la pratique comme altération en relation avec la transcendance du contenu. Selon elles, toute altération et toute subversion des contenus sont produites par les pratiques. Cette idée est reliée à la condition que les contenus subsistent en dehors des pratiques. Les contenus sont certes liés fondamentalement aux pratiques, mais non pas exactement à ces pratiques déterminées qui en sont porteuses. Pour cette raison, ils offrent aux pratiques une prise pour l'altération et la subversion. Le potentiel spécifique des pratiques ne peut alors être reconstruit que si le contenu manifeste une certaine indépendance relativement aux pratiques. Là encore, la combinaison des deux éléments crée selon moi des problèmes aux théories de la pratique comme excès. La transcendance du contenu a pour conséquence que le lien des pratiques aux contenus manque d'intelligibilité. Des pratiques altérantes ou subversives s'attaquent donc à des contenus dont le lien aux pratiques demeure inexpliqué. Dans ce cas encore, les deux éléments se torpillent mutuellement. Insistons sur le diagnostic: dans le practicisme, les contenus sont, d'une certaine manière, placés trop près des pratiques. Dans les théories de la pratique comme excès, ils en sont trop éloignés. Ces deux résultats peuvent donner lieu à une correction réciproque des deux modèles. Le practicisme conduit les théories de la pratique comme excès à penser que les pratiques doivent être prises en considération pour la mise en œuvre des contenus. A leur tour, les théories de la pratique comme excès font remarquer au practicisme que les pratiques ne passent pas en toute circonstance dans les contenus. On peut reformuler ces deux corrections de façon plus neutre. La première dit que les pratiques doivent être décrites de façon telle qu'elles soient reliées à la mise en œuvre des contenus. La seconde dit que, dans cette opération, la distance entre les deux doit être préservée. Pratiques et contenus ne doivent pas passer intégralement les uns dans les autres. Les théories de la pratique comme excès doivent être reliées au concept de constitution. Quant au practicisme, il doit l'être avec le concept de transcendance du contenu. Mais ces modèles, ainsi corrigés, perdent l'autre moment qui leur correspond respectivement. Si les théories de la pratique
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