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Introduction à l'anthropologie structurale. Lévi-Strauss aujourd'hui

De
175 pages

Aborder la pensée de Claude Lévi-Strauss, un des plus grands - et des plus prolifiques - anthropologues du XXe siècle, n'est certes pas chose aisée. Le présent ouvrage peut se comprendre comme une introduction à l'œuvre, riche et dense, de l'ethnologue français. Il se veut d'abord une synthèse générale, passant en revue les grands thèmes et les ouvrages principaux qui ont marqué l'anthropologie structurale. Il développe ensuite une approche critique d'une théorie élaborée voici plusieurs décennies et qui invite aujourd'hui à un "regard éloigné". L'admiration n'empêche pas de prendre ses distances par rapport à une pensée qui ne déchaîne plus les passions, mais que l'on peut désormais qualifier de "classique". On s'interrogera sur sa pertinence et ses insuffisances, pour ensuite passer en revue les travaux de quelques personnalités qui ont été influencées par le structuralisme.


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couverture

Du même auteur

The Bhils of Western India : Some Empirical

and Theoretical Issues in Anthropology in India

Delhi, National Publishing House, 1985

 

Les Paraiyars du Tamil Nadu

Fribourg, Presses universitaires de Fribourg, 1998

 

Anthropologie sociale et culturelle

Bruxelles, De Boeck, 1992

 

Le Système des castes

Paris, PUF, Coll. « Que sais-je ? », 1993

 

Les Intouchables en Inde

Des castes d’exclus

Paris, Imago, 1995

 

Anthropologie de la parenté

Paris, Armand Colin, Coll. « Cursus », 1996

 

The World of the Untouchables : Paraiyars of Tamil Nadu

Oxford, Oxford University Press, 1997

 

The Untouchables in India

Oxford, Berg, 1999

 

Gandhi

Paris, PUF, Coll. « Que sais-je ? », 1999

 

La Religion des Intouchables de l’Inde

Presses universitaires du Septentrion, 2004

 

Les Castes en Inde aujourd’hui

PUF, 2004

Introduction


Une œuvre magistrale

Il faudrait chercher loin aujourd’hui pour trouver un ethnologue qui se réclame encore du structuralisme*. Ce courant de pensée qui, durant plusieurs décennies, a tenu de nombreux intellectuels en émoi, est désormais tellement passé de mode qu’il pourrait parfois paraître comme une de ces excentricités d’une époque à jamais révolue. En envahissant toutes les sciences humaines, de la linguistique à la psychologie, le structuralisme était quasiment devenu une discipline en tant que telle. Même le marxisme semblait affecté par ce courant qui, par bien des aspects, tenait davantage de la métaphysique que de la méthode.

L’espoir d’une science véritable de l’homme et de la société ne s’est pas matérialisé mais s’est, au contraire, transformé en chimère. Un à un, les chercheurs se sont tournés vers d’autres voies, d’autres courants et de nouveaux maîtres à penser. Les débats théoriques qu’ils avaient menés avec fougue leur parurent soudainement dénués de tout intérêt, et le structuralisme sombra dans l’histoire des sciences sociales.

L’œuvre de Claude Lévi-Strauss n’est donc plus à la mode aujourd’hui. On ne la lit plus avec cette excitation, à peine contenue, que l’on connut jadis. Pourtant, maintenant que les passions se sont taries, on peut l’aborder avec la sérénité requise, et la première chose que l’on en dira, c’est qu’il s’agit d’un ensemble magistral qui mérite autant notre intérêt que notre admiration. Par bien des aspects, on pourrait la qualifier de baroque, notamment en raison de ce gigantisme non dépourvu d’une certaine harmonie que semble toutefois mettre en péril la profusion de détails. Elle fait ainsi partie des classiques de l’ethnologie et des sciences sociales. Certes la démarche intellectuelle qu’elle propose paraît quelque peu désuète, mais elle comprend une manière de penser le monde et la société qui demeure originale. Lévi-Strauss ne mérite pas seulement notre attention pour avoir marqué l’histoire des sciences sociales d’un sceau indélébile. Il demeure une source d’inspiration et figure au nombre des grands penseurs du siècle écoulé. Il continue d’ailleurs d’être reconnu comme tel.

Les écrits de Lévi-Strauss sont nombreux, quasiment pléthoriques. De tous les penseurs encore vivants, il est certainement celui à propos duquel on a le plus écrit, et les travaux qui lui sont consacrés ne se comptent plus. Ils vont de l’hagiographie pure et simple à la critique la plus acerbe. Le présent ouvrage se veut plus serein et s’adresse avant tout aux étudiants en vue de les familiariser avec une œuvre que l’on n’aborde pas facilement. Il s’agit donc d’en donner une vue d’ensemble, d’en esquisser les caractéristiques fondamentales, sans parti pris, mais sans non plus éluder les débats qu’elle n’a cessé d’alimenter. Nous tâcherons ainsi de la traduire en un langage simple qui ne lui ôte pas nécessairement sa complexité.

Nous commencerons par présenter l’homme pour nous pencher ensuite sur les fondements du structuralisme en anthropologie. On examinera ensuite, un par un, les grands thèmes qui ont marqué la pensée de Lévi-Strauss, en les présentant de façon synthétique et en n’évitant pas d’éventuels points de vue critiques : nous aborderons ainsi la parenté*, les mythes* ou encore la pensée sauvage.

Une manière de voir les choses

On peut se demander s’il est légitime de rechercher une cohérence dans un œuvre aussi vaste. Comme l’a bien souligné Edmund Leach, le structuralisme de Lévi-Strauss n’est pas une méthode, mais il est plutôt a way of looking at things, une manière de voir les choses. En ce sens, il est peut-être aussi proche de la métaphysique que de l’ethnologie, et ce n’est pas un hasard si Lévi-Strauss a autant attiré l’attention des philosophes que celle des ethnologues.

Le chercheur de terrain ne manquera d’ailleurs pas d’être perplexe face aux reconstructions abstraites de Lévi-Strauss. La question se pose alors de savoir s’il est encore nécessaire de s’attarder à l’étude d’une telle œuvre. Et, plus profondément, faut-il lire Lévi-Strauss alors que ses idées ne font plus recette ? Nous pensons bien sûr que la réponse à cette question est positive. On dira d’abord que cette œuvre figure parmi les classiques des sciences sociales, mais il y a plus. Elle nous propose une manière originale de voir le monde, elle pose un certain nombre de questions essentielles que toute étude de l’homme doit aborder.

Le structuralisme, particulièrement sa variante lévistraussienne, a fait l’objet d’un véritable engouement, presque d’une passion. Tout le monde se mit à parler de l’échange*, des règles de mariage avec la cousine croisée*, des mythes… Le monde n’était plus vu que comme un vaste système d’oppositions binaires, tout pouvant se diviser entre haut et bas, cru et cuit, est et ouest. Les efforts consacrés à rendre le structuralisme compatible avec le marxisme dépassaient toute mesure. Il ne reste rien aujourd’hui de cette frénésie, sauf peut-être la nostalgie de ces débats d’idées. Il reste aussi une grande œuvre qui, une fois dépouillée de la polémique et de l’exaltation qu’elle a suscitées, mérite plus que jamais notre attention.

PREMIÈRE PARTIE

LA VIE ET L’ŒUVRE DE LÉVI-STRAUSS



CHAPITRE 1

Éléments biographiques


Un intellectuel français

De tous les ethnologues vivants, Lévi-Strauss est, sans conteste, le plus célèbre et celui qui a le plus marqué la discipline. Si ses positions théoriques ne sont plus vraiment d’actualité, son prestige reste grand, son autorité reconnue.

LES ORIGINESFAMILIALES

La famille dans laquelle Lévi-Strauss naquit comprenait de nombreux artistes, tant des musiciens que des peintres. Son père lui-même était portraitiste et, en 1908, les hasards d’une commande le conduisirent, lui et sa femme, à Bruxelles. C’est là que leur enfant vint au monde. Peu de temps après la naissance, la famille rejoignit son domicile parisien, au 26 de la rue Poussin. Claude Lévi-Strauss y passa son enfance et son adolescence, dans un environnement intellectuellement et culturellement très riche. Sur le plan matériel, par contre, la vie n’était pas toujours facile. On retrouve des traces de son éducation dans toute son œuvre, qui manifeste un goût raffiné pour la musique et la peinture ; il verra dans la production artistique une expression majeure de l’humanité, voire de l’intelligence. Parfois aussi, il conçoit ses propres travaux comme des constructions artistiques, et même le « sauvage » n’est, pour lui, jamais très loin de l’esthète. Cependant, on a parfois l’impression que les beaux-arts, chez lui, relèvent davantage de l’intelligence que de l’émotion. C’est en tout cas vrai de la manière dont il les traite dans ses écrits. L’œuvre d’art révèle la pensée, l’esprit et, à ce titre, elle est inséparable de l’intelligence.

LES ÉTUDES

L’engagement politique restera tout aussi intellectuel. Pendant ses études au lycée Janson-de-Sailly, un militant socialiste belge, ami de la famille, l’invita à lire Proudhon, et surtout Marx qui fascina le jeune homme. Pour un temps, il devint même « actif à l’intérieur du parti socialiste français », la SFIO. En 1932, il fut candidat à des élections cantonales, mais cet engagement tourna court et, dans son œuvre, l’intérêt pour le marxisme et le socialisme fut avant tout d’ordre intellectuel ; Lévi-Strauss ne les considère que comme des systèmes de pensée, jamais comme des idéologies révolutionnaires.

À la Sorbonne, il suivit conjointement des cours de droit et de philosophie qui le mèneront à une double licence, à l’agrégation et à un poste d’enseignant à Mont-de-Marsan. L’enseignement ne tarda pas à l’ennuyer et lui qui, plus tard, avouera détester les voyages, éprouva l’envie de voir le monde ; en 1935, il profite du soutien de Célestin Bouglé, qui avait dirigé son mémoire, pour obtenir un poste à l’université de São Paulo.

C’est alors qu’il sent naître en lui l’intérêt pour l’ethnologie, par goût de l’exotisme* et de l’aventure. Ses travaux, nous le verrons, garderont des relents de ce romantisme. Il commence à lire quelques textes, mais il n’avait reçu aucune formation et peut donc être considéré comme un autodidacte. À la fin de sa première année au Brésil, il entreprend une « expédition » dans le Mato Grosso où il rencontrera des Indiens Caduveo et Bororo.

New York, Paris

PREMIÈRESRENCONTRES

Ces premiers contacts ne deviendront jamais des enquêtes ethnographiques à proprement parler. D’emblée, Lévi-Strauss manifeste son goût pour la culture matérielle et artistique, notamment en accumulant une collection d’objets indiens qui seront plus tard exposés à Paris. Le sauvage garde toujours pour lui son étrangeté, et Lévi-Strauss préférera toujours l’admiration lointaine du philosophe à l’intimité de l’ethnographe. Pour lui, le « sauvage » transparaît davantage dans un masque, dans un mythe, autrement dit dans un ensemble à la fois clos et figé, que dans ses activités quotidiennes. Ainsi qu’on le verra plus tard, Lévi-Strauss donne un peu l’impression que l’activité principale des indigènes est d’ordre intellectuel.

En 1936, il organise une seconde « expédition », cette fois chez les Indiens Nambikwara. Les rares données ethnographiques qu’il publiera proviennent de cette mission. Pour le reste, toute son œuvre reposera sur la compilation de données recueillies par d’autres et, dans l’histoire récente de l’ethnologie*, Lévi-Strauss est bien le seul à ne pas s’être distingué par ses qualités d’ethnographe.

La Seconde Guerre mondiale éclata peu après son retour en France. Lévi-Strauss est mobilisé et, dans la débâcle, il se retrouve dans les Cévennes. Avec le nom qu’il porte, il n’est pas question de retourner dans le Paris occupé, et la fondation Rockefeller lui donne alors la chance de partir à New York, grâce notamment à l’aide de Robert Lowie et d’Alfred Métraux.

Ce long séjour aux États-Unis le détournera définitivement de l’engagement politique et, sur le plan intellectuel, le familiarisera avec l’anthropologie américaine, voire américaniste ; il renforcera chez lui ce goût des musées et de l’art primitif et il permettra à Lévi-Strauss de sortir, une fois pour toutes, de la philosophie. Là-bas, il fréquente aussi des personnalités telles qu’André Breton, Alfred Métraux, mais surtout Roman Jakobson, qui l’initie à la linguistique et à l’analyse structurale. C’est à la New York Public Library qu’il étudie, de façon intensive, la littérature ethnologique et prépare ses premiers ouvrages. Après la Libération et un bref retour en France, il obtient un poste de conseiller culturel à New York, où il demeurera jusqu’à la fin de l’année 1947 qui le voit rentrer définitivement en France.

LE RETOUREN FRANCE

En 1948, il souteint en Sorbonne une thèse intitulée Les Structures élémentaires de la parenté, qui sera publiée l’année suivante et constitue un travail véritablement magistral, une entreprise titanesque, intellectuellement ambitieuse et qui souleva tout de suite l’enthousiasme, tant parmi les spécialistes que dans un public intellectuel au sens large. Ce fut, sans doute, un des grands mérites de Lévi-Strauss d’être toujours capable d’attirer l’attention d’un large public, et cela sans véritablement faire de concessions ni verser dans l’opportunisme. Tout le monde, des sociologues aux philosophes, se mit à le lire, à l’étudier, à le discuter. Grâce à lui, l’ethnologie, qui était marginale et vieillotte sur la scène intellectuelle française, devint une discipline noble et prestigieuse. Il est certes difficile d’évaluer son impact véritable, mais il est incontestable qu’il suscita un engouement profond, que ses travaux furent une source inépuisable d’émulation, et que tout le monde se prit de passion pour les règles d’échange, le passage de la nature à la culture ou encore l’analyse structurale des mythes.

Dès son retour en France, il enseigne à l’Institut d’ethnologie, puis est élu à l’École pratique des hautes études, grâce à l’appui de Dumézil. Il travaille aussi à l’Unesco, s’efforçant de « donner l’impression qu’un organisme sans but et sans fonction avait une raison d’être ». En 1959, après deux échecs, il est nommé au Collège de France, où il fonde le laboratoire d’anthropologie et la revue L’Homme. Il inaugure ainsi le renouveau de l’ethnologie en France. Il s’imposa vite comme l’intellectuel le plus cité, le plus respecté de l’Hexagone. Même les soubresauts de Mai 1968 ne l’atteignirent pas.

L’ACADÉMIEFRANÇAISE

Cette notoriété, alliée à des qualités tant littéraires qu’intellectuelles, le conduisit à l’Académie française en 1973. Lévi-Strauss est alors au sommet de sa gloire. Sa réputation s’étendait bien au-delà des frontières et il devint une référence dans l’ethnologie anglo-saxonne, pourtant peu perméable aux influences extérieures. Son œuvre était traduite en d’innombrables langues, ses idées discutées dans le monde entier. Paradoxalement, l’essentiel de son œuvre avait été écrit depuis longtemps et il ne produira plus alors que des travaux d’importance secondaire.

Avec Fernand Braudel, il contribue à la fondation de la VIsection de l’École pratique des hautes études qui deviendra l’École des hautes études en sciences sociales. Médaille d’or du CNRS, il a été nommé docteur honoris causa de nombreuses universités étrangères, et il continuera de jouir d’un grand prestige alors même que le structuralisme, comme courant de pensée, perdait petit à petit de son audience.

CHAPITRE 2

L’œuvre


Parenté et anthropologie structurale

Peu d’ethnologues ont autant écrit et sur tant de sujets. Il a aussi été autant lu que commenté, et l’effet de mode n’explique pas totalement cet intérêt. On pourrait d’ailleurs dire qu’une des constantes de son œuvre fut d’avoir montré que l’étude des sauvages permettait de mieux nous comprendre et surtout de comprendre l’Homme. La publication de La Vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara ne marqua pas l’histoire de l’ethnologie et c’est le seul ouvrage de Lévi-Strauss à ne plus être disponible à la vente. En 1949, par contre, il publia un des ouvrages les plus remarquables des sciences sociales, Les Structures élémentaires de la parenté. Il s’agit d’un travail de synthèse magistral consacré aux règles de mariage avec la cousine croisée. Un second volume devait lui faire suite, mais le projet fut abandonné, sans doute parce qu’il était sans issue.