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Invitation à la philosophie

De
204 pages
L'Invitation à la Philosophie répond au voeu le plus secret de l'âme humaine. Elle nous rappelle que toute pensée est un "dialogue intérieur et silencieux de l'âme avec elle-même" et qu'elle est avant tout l'acte libre d'un esprit créateur. Cet ouvrage est destiné à aider nos lecteurs à nourrir leur réflexion personnelle et à susciter en eux l'amour de la philosophie.
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Invitation à la philosophie

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Bruno Péquignot, Dominique Chateau et Agnès Lontrade
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Franck ROBERT, Phénoménologie et ontologie. Merleau-Ponty lecteur de Husserl et Heidegger, 2005. G. BERTRAM, S BLANK, C. LAUDOU et D. LAUER, Intersubjectivité et pratique, 2005. Hugo Francisco BAUZA, Voix et visions, 2005. E. HER VIEU, L 'Intimisme du XVIII èmesiècle, 2005. Guy-Félix DUPORTAIL, Intentionnalité et trauma. Levinas et Lacan, 2005. Laurent BIBARD, La Sagesse et le féminin, 2005. Marie-Noëlle AGNIAU, La philosophie à l'épreuve du quotidien, 2005. Jean C. BAUDET, Mathématique et vérité. Une philosophie du nombre,2005. Olivier ABITEBOUL, Fragments d'un discours philosophique, 2005. Paul DUBOUCHET, Philosophie et doctrine du droit chez Kant, Fichte et Hegel, 2005. Pierre V. ZIMA, L'indifférence romanesque, 2005. Marc DURAND, Agôn dans les tragédies d'Eschyle, 2005. Odette BARBERO, Le thème de l'enfance dans la philosophie de Descartes, 2005. Alain PANERO, Introduction aux Ennéades. L'ontologie subversive de Plotin, 2005. Hans COV A, Art et politique: les aléas d'un projet esthétique, 2005.

Joseph Juszezak

Invitation à la philosophie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Du même auteur: Les sources du symbolisme, Editions SEDES. L'apologie de la passion, Editions SEDES. La beauté du monde, Editions SEDES. L'appel du sacré, Editions SEDES. Hegel et la liberté, Editions SEDES. L'anthropologie de Hegel à travers la pensée moderne, Editions Anthropos. Le procès de la métaphysique, Editions Anthropos.

@ L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-8111-X EAN: 9782747581110

AVANT-PROPOS

Cet ouvrage est destiné aux élèves qui préparent le baccalauréat ou les concours des grandes écoles littéraires, scientifiques ou commerciales. Il a été conçu, selon une stricte conformité au programme officiel des classes terminales (la plupart des notions du programme s'y trouvent évoquées) ; il a été tenu compte également des programmes des classes préparatoires. Il s'agit d'un ensemble de méditations philosophiques. Pour comprendre la philosophie, il importe de se familiariser avec un enseignement qui constitue une histoire de la philosophie. La plus humble des pensées personnelles suppose une confrontation avec la pensée d'autrui et, plus particulièrement, avec celle des philosophes. «Il n'y a pas d'autre méthode de penser que de lire les penseurs» (Alain, Les Idées et les Ages). Mais, en contrepartie, nous bénéficions d'un avantage extraordinaire. Lorsque nous faisons l'effort de penser avec les autres, nous continuons à penser par nous-mêmes. Toute pensée, qui continue une pensée acquise, reste essentiellement une pensée nouvelle qui témoigne de l'autonomie de celui qui en est l'auteur. «La moindre démarche de la pensée, écrit Sartre, engage toute la pensée, une pensée autonome qui se pose, en chacun de ses actes, dans son indépendance plénière et absolue.» (Sartre, La Liberté Cartésienne). C'est pourquoi nous engageons notre lecteur à considérer le contenu de cet ouvrage comme le support d'une méditation personnelle et à le découvrir comme une invitation à la philosophie.

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QU'EST -CE QUE LA PHILOSOPHIE? Composition du chapitre CARACTERES GENERAUX DE LA PHILOSOPHIE 1° La réflexivité de la pensée philosophique 2° Le désintéressement de la pensée philosophique 3° La négativité de la pensée philosophique LA RATIONALITE DE LA PENSEE PHILOSOPHIQUE 1° Réflexivité et rationalité 2° Le destin de la philosophie: commencement

une tradition et un

Notions étudiées La philosophie - La conscience - L'intelligible - Le sujet La raison et le réel- L'esprit et la matière. Suiets de dissertation - La philosophie a-t-elle encore sa place dans notre monde? - Y a-t-il une place pour la philosophie dans une société qui accorde toute sa confiance à la raison scientifique et à la réussite technique? - La philosophie nous détache-t-elle du monde? - L'homme peut-il renoncer à l'interrogation métaphysique? - Sans métaphysique, l'homme peut-il comprendre son existence? - Faut-il reprocher à la philosophie de dépasser l'expérience? La philosophie doit-elle aller contre le sens commun?

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QU'EST -CE QUE LA PHILOSOPHIE? Chacun sait, ou croit savoir que la philosophie est cette matière des programmes d'enseignement où l'on apprend à penser. Mais chacun de nous s'étonne qu'un tel apprentissage soit nécessaire en songeant que la pensée est une disposition naturelle de l'esprit humain et qu'il n'y a pas lieu d'attendre d'un enseignement particulier que l'on puisse acquérir une telle disposition. Je m'adresse à un interlocuteur et, spontanément, ma pensée s'éveille dès que je profère une parole. La parole donne vie à la pensée, ce qui sous-entend qu'il est aussi naturel de penser que de parler. Platon disait de la pensée qu'elle est « un dialogue intérieur et silencieux de l'âme avec elle-même ».Ainsi nous nous persuadons aisément que la pensée est aussi spontanée que toutes les dispositions que nous avons acquises depuis l'enfance. Or, s'il est vrai que le besoin de penser est un besoin vital de l'âme humaine, il est non moins vrai que notre pensée a pour ainsi dire une vie cachée et que nous ne devons pas confondre cette impulsion naturelle qui nous pousse à produire des idées et l'effort de l'esprit qui s'empare de ces idées et cherche à contempler ses propres productions. Aussi, nous nous emploierons, au début de cet ouvrage, à présenter la philosophie comme la vie de la pensée, en montrant que son originalité consiste en ce qu'elle témoigne d'une activité de l'esprit qui, bien qu'elle nous soit familière, nous demeure singulièrement méconnue.

CARACTERES GENERAUX DE LA PHILOSOPHIE 10 La réflexivité de la pensée philosophique La philosophie est fille de la contemplation. Nous invitons notre lecteur à se familiariser avec ce qui est l'expérience de tous ceux qui éprouvent un jour le besoin de se livrer à la méditation philosophique. Ces « amis de la sagesse », comme 8

on disait jadis, en songeant à l'étymologie du mot « philosophie» (du grec philein et sophia), sont avant tout des experts en matière de contemplation. La philosophie est certes une invitation (c'est ce que nous avons voulu souligner dans le titre de notre ouvrage), et cette invitation ne fait que répondre au vœu le plus secret de notre esprit. Notre esprit est ainsi fait que chacune des «pensées» qu'il engendre tend secrètement à faire l'objet d'une nouvelle pensée qui est destinée à penser ce qui a déjà été pensé. Ainsi, par exemple, j'éprouve le besoin de relire le texte que j'ai écrit, de revenir sur ce que j'ai dit et d'être le spectateur de mes propres pensées en même temps que je ne cesse d'être le témoin de mes actes. Le mouvement de la pensée me pousse inlassablement à «sortir» de mes propres pensées pour mieux « entrer» dans l'univers intérieur de ma pensée. C'est ce que communément nous désignons par le terme de « réflexion». La philosophie est la mise en œuvre de la réflexion de l'esprit humain. On comprend ainsi que la philosophie est née de ce besoin propre à l'esprit humain d'imposer à toutes ses œuvres cette marque du dépassement de soi par quoi l'esprit se retrouve constamment en lui-même parce qu'il refuse de s'identifier à tout ce qui est figé, automatique, pétrifié. Examinons un exemple. Le fait de tenir un journal témoigne d'un effort pour penser l'histoire de sa vie. Ainsi la relation des événements de chaque jour est comme un regard que je porte sur ma vie de telle sorte que je suis à la fois l'auteur de mes actes et le spectateur qui contemple ses propres actes. 2° Le désintéressement de la pensée philosophique Ce regard de la pensée sur elle-même nous permet de comprendre que les événements de notre vie font sans cesse l'objet d'une réflexion de la pensée et que nos états de conscience eux-mêmes donnent lieu à cette contemplation de l'esprit grâce à laquelle je deviens le spectateur de ce qui se 9

passe en moi. Ainsi, comme le montre Hegel, l'homme est cet être qui « parce qu'il est esprit a une double existence ». Les choses de la nature n'existent qu'immédiatement et d'une seule façon, tandis que l 'homme, parce qu'il est esprit, a une double existence,. il existe d'une part au même titre que les choses de la nature, mais d'autre part il existe aussi pour soi, il se contemple, se représente à lui-même, se pense et n'est esprit que par cette activité qui constitue un être pour soi. Cette conscience de soi l 'homme l'acquiert de deux manières: Primo, théoriquement, parce qu'il doit se pencher sur lui-même pour prendre conscience de tous les mouvements, replis et penchants du cœur humain et d'une façon générale se contempler, se représenter ce que la pensée peut lui assigner comme essence, enfin se reconnaître exclusivement aussi bien dans ce qu'il tire de son propre fond que dans les données qu'il reçoit de l'extérieur. Deuxièmement, l 'homme se constitue pour soi par son activité pratique, parce qu'il est poussé à se trouver luimême, à se reconnaître lui-même dans ce qui lui est donné immédiatement, dans ce qui s'offre à lui extérieurement. Il y parvient en changeant les choses extérieures, qu'il marque du sceau de son intériorité et dans lesquelles il ne retrouve que ses propres déterminations. L 'homme agit ainsi, de par sa liberté de sujet, pour ôter au monde extérieur son caractère farouchement étranger et pour ne jouir des choses que farce qu'il y retrouve une forme extérieure de sa propre réalIté. Ce besoin de modifier les choses extérieures est déjà inscrit dans les premiers penchants de l'enfant,. le petit garçon qui jette des pierres dans le torrent et admire les ronds qui se forment dans l'eau, admire en fait une œuvre où il bénéficie du spectacle de sa propre activité. Friedrich HEGEL, Esthétique (1835) Le texte de Hegel montre bien cette présence de l'« intériorité» de l'esprit humain dans tout ce qui porte la marque de la réflexion. Lorsque l'homme réfléchit sur luimême, il découvre en lui une certaine image de lui-même. Ce 10

portrait de lui-même est ce qu'il est tenté de considérer comme sa « personnalité ». Mais ce portrait qui surgit devant lui comme un reflet de lui-même, voilà qu'il donne lieu à une réflexion sur lui-même et que c'est cette réflexion à son tour qui lui donne une approche plus juste de ce qu'il est. La réflexion est ce jeu de miroirs par quoi l'homme se contemple lui-même. Cela implique que tout autoportrait n'est qu'un reflet de lui-même et que l'effort de la réflexion qui le pousse à se contempler lui-même est aussi une activité de dépassement de soi à la faveur de quoi il se retrouve luimême. En clair la réflexion n'est pas seulement ce regard que l'homme porte sur sa vie et sur ses états de conscience, elle est également cette activité essentielle de l'esprit par laquelle l'homme comprend que ce qu'il est vraiment c'est précisément cet effort qui le pousse à se surpasser et à se créer ainsi lui-même. Or, ce dédoublement de l'esprit suppose un véritable désintéressement, dans la mesure où toute pensée est nécessairement au-delà de l'objet qu'elle pense. La pensée qui pense son objet n'adhère pas à cet objet. De même la pensée qui produit des idées n'adhère pas aux idées qu'elle produit, précisément parce qu'elle les juge en même temps qu'elle les produit. La pensée humaine se déploie ainsi dans ce paysage singulier de l'esprit où elle découvre sa liberté essentielle par rapport à tous ses objets. Il y a une indépendance fondamentale de l'esprit qui résulte de cette réflexivité de la pensée. Tout objet de la pensée est un objet qui surgit face à la pensée et par rapport auquel la pensée affirme son autonomie. De même le moi qui se dessine comme un portrait de moi-même face à ma pensée n'est qu'un reflet de moi-même, et c'est dans l'effort par quoi je me crée moi-même dans le dépassement de moi-même que je suis en mesure de rencontrer cet être que je deviens moimême. Feuerbach nous rappelle que l'homme est fait pour la contemplation autant que pour l'action et que c'est à la faveur Il

de cette pureté de l'activité contemplative de l'esprit que toute pensée devient possible. La conscience de l'objet est la conscience de soi de I 'homme. A partir de l'objet tu connais I 'homme,. en lui t'apparaît son essence: l'objet est son essence manifeste, son Ego véritable, objectif. Et ceci ne vaut pas seulement pour les objets spirituels, mais même aussi pour les objets sensibles. Même les objets les plus éloignés de I 'homme parce que et en tant qu'ils lui sont objets, sont des manifestations de l'essence humaine. Même la lune, le soleil, les étoiles crient à I 'homme gnôthi seauton, « connais-toi toi-même ». Qu 'il les voit et les voit ainsi qu'il les voit, témoigne de sa propre essence. L'animal n'est affecté que par le rayon lumineux nécessaire à la vie, I 'homme au contraire l'est de plus par le rayon indifférent venu de l'étoile la plus éloignée. A I 'homme seulement appartient la pureté, l'intellectualité, le

désintéressement dans les joies et les émotions - seul
I 'homme célèbre la fête optique de la contemplation. L'œil qui regarde le ciel étoilé, qui voit cette lumière inutile et inoffensive sans communauté avec la terre et ses besoins, voit dans cette lumière sa propre essence, sa propre origine. L 'œil est de nature céleste. C'est pourquoi I 'homme ne s'élève au-dessus de la terre que par I 'œil; c'est pourquoi la théorie commence avec le regard dirigé vers le ciel. Les premiers philosophes étaient astronomes. Le ciel rappelle à I 'homme sa destination: celle-ci n'est pas seulement l'action, mais aussi la contemplation. Ludwig FEUERBACH, L'Essence du Christianisme (1841) La contemplation des étoiles nous enseigne le désintéressement. C'est parce que l'homme renonce à la satisfaction de ses besoins qu'il apprend à regarder le ciel. Mais, en renonçant à ses besoins, il apprend à se détacher d'une vision utilitaire du monde et des choses. Ainsi l'image lointaine du ciel étoilé lui rappelle son véritable Moi, son Ego véritable. «Nous ne sommes pas au monde », écrivait Rimbaud, car «la vraie vie est absente ». Le texte de 12

Feuerbach évoque d'une manière éloquente cette situation de l'homme qui doit se détacher de tous les objets qui s'imposent à ses besoins pour retrouver son essence véritable. La réflexion apparaît ainsi comme ce détachement de l'esprit par quoi l'esprit se constitue en tant qu'esprit et définit la véritable essence de l'homme dont Heidegger disait qu'il est « l'être des lointains». 3° La négativité de la pensée philosophique Nous savons maintenant que la pensée philosophique est une réflexion désintéressée. Cela nous permet désormais de comprendre ce que l'on entend généralement quand on la caractérise comme une réflexion critique. Penser, disionsnous, c'est produire cet effort de l'esprit qui consiste non seulement à porter un regard sur les choses et sur le monde mais à se regarder soi-même en tant que spectateur des choses et du monde. Il y a donc bien une sorte de dédoublement de l'esprit qui assume une connaissance des choses et du monde et qui s'assume lui-même comme esprit réfléchissant sur cette connaissance. Par la réflexion, l'esprit devient savoir de ce qu'il sait. Ainsi Alain disait: «Savoir vraiment, c'est savoir qu'on sait.» La réflexion est ce mouvement de la pensée qui se fait réceptive afin de connaître un objet et qui se reconnaît elle-même dans cette connaissance, de telle sorte qu'elle est à la fois connaissance et dépassement de la connaissance, par quoi l'esprit affirme sa liberté. Notre lecteur aura compris, sans nul doute, que cette présentation de la philosophie n'a rien d'inattendu. Tout porte à croire, en effet, qu'elle est comme la manifestation de cette aspiration fondamentale d'un besoin de l'esprit humain qui le pousse à réfléchir sur lui-même. Nous verrons que la philosophie s'est constituée sous la forme d'un corps de doctrines que l'on désigne comme histoire de la philosophie. Mais il nous appartient de ne jamais oublier que cette histoire de la philosophie s'est constituée comme l'ensemble des 13

œuvres inspirées par cette réflexion de l'esprit sur lui-même à toutes les époques de l'histoire. L'acte fondateur de la philosophie est bien ce mouvement constitutif de la pensée humaine par quoi l'esprit cherche à se reconnaître en assumant ce qu'il connaît et en dépassant cette connaissance par la réflexion. Efforçons nous de tirer tous les enseignements de cette découverte. L'esprit qui réfléchit ainsi sur lui-même et sur le monde se découvre comme un esprit qui contemple ses propres œuvres en même temps qu'il cherche à connaître le monde. C'est dire que l'esprit qui réfléchit ne s'identifie jamais absolument à son contenu ou encore à sa représentation. Ainsi, par exemple, lorsque je réfléchis sur ma situation personnelle, la connaissance de ma situation personnelle produit en moi cet effort de réflexion à la faveur de quoi je revendique cette liberté essentielle qui me pousse à dépasser cette connaissance de moi-même et à m'affirmer dans un tel dépassement. Autrement dit, la pensée, en tant qu'elle est spectatrice d'elle-même, suppose à la fois une sympathie pour son objet et le refus d'une identification totale à la représentation de cet objet. Le vœu secret de la pensée est de s'approprier un objet par la connaissance tout en se réservant la possibilité de demeurer à distance de la représentation de cet objet. La pensée se donne un objet et, dans cette position de l'objet, elle se pose elle-même comme un pouvoir de connaître. Mais, en même temps qu'elle se pose ainsi, elle s'oppose à elle-même. Toute réflexion apparaît comme le refus pour la pensée de coïncider intégralement avec la représentation de son objet. C'est ce que, depuis Hegel, on désigne par le terme de négativité, c'est à dire comme principe d'opposition par quoi l'esprit s'opposant à lui-même parvient à la manifestation de la vérité. La contradiction est donc bien le principe de la réflexion. L'esprit qui s'oppose à ses représentations est donc bien l'esprit qui s'oppose à lui-même. Mais en s'opposant ainsi à lui-même, il devient esprit qui s'ouvre à la vérité. 14

La réflexion suppose la négativité de la pensée (notre lecteur aura compris que ce terme de « négativité» n'a rien de péjoratif) ; il s'agit, bien au contraire, de caractériser le principe de la fécondité de l'esprit. L'esprit se met à distance par rapport à lui-même grâce à la réflexion sur lui-même, et c'est à la faveur de cet éloignement décisif qu'il s'affirme en tant qu'esprit. Nous avons pu ainsi mettre en lumière cette fonction de la pensée que l'on désigne communément comme activité critique de la pensée. La critique est le propre de l'esprit, non pas parce que l'esprit se plaît à contester tout ce qui lui est donné, mais dans la mesure où, par la réflexion sur lui-même, il s'oppose à lui-même et découvre dans cette négation de luimême le secret de son indépendance. «Penser, c'est dire non,» écrit Alain. La pensée est née de la contradiction. Cette remarque peut être considérée comme l'indice de ce que nous exposerons plus longuement dans la suite de cet ouvrage, à savoir que la conception du caractère essentiellement contradictoire de l'esprit est la marque de la condition humaine en tant que l'homme est un être contradictoire... Pour l'instant, nous nous bornerons à caractériser la pensée humaine comme refus d'adhérer aux impressions premières et aux idées reçues, non pas parce que l'exercice de la pensée est le signe d'une humeur chagrine ou d'un esprit malveillant, mais pour autant qu'il est le témoignage de cet effort de l'esprit qui s'affirme dans le dépassement et la négation. «Aussi loin que l'esprit parvienne, » écrit Malebranche, « il a toujours du mouvement pour aller plus loin. » Nous évoquerons ici le texte d'Alain. Penser, c'est dire non. Remarquez que le signe du oui est d'un homme qui s'endort,. au contraire le réveil secoue la tête et dit non. Non à quoi? Au monde, au tyran, au prêcheur? Ce n'est que l'apparence. En tous ces cas-là, c'est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l 'heureux acquiescement. Elle se sépare d'elle-même. Elle combat
contre elle-même. Il n y a pas au monde d'autre combat. Ce

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qui fait que le monde me trompe par ses perspectives, ses brouillards, ses chocs détournés, c'est que je consens, c'est que je ne cherche pas autre chose. Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c'est que je re~pecte au lieu d'examiner. Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence. C'est par croire que les hommes sont esclaves. Réfléchir, c'est nier ce que l'on croit. Qui croit ne sait même plus ce qu'il croit. Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien. Ces remarques préliminaires devraient nous permettre de comprendre la signification du mépris que les penseurs les plus éclairés ont toujours affiché à l'endroit des pensées toute faites. Il n'y a là aucune ostentation ni aucune moquerie mais simplement le souci de montrer à quel point toute activité de l'esprit est nécessairement un progrès de l'esprit humain. On ne répète jamais une pensée car toute pensée est nécessairement une pensée nouvelle, et par suite créatrice, quand bien même elle apparaîtrait au commun des hommes comme la reproduction d'une pensée toute faite. En effet, reproduire une idée ancienne, c'est toujours incorporer dans une idée nouvelle une idée que l'habitude a transformée en un lieu commun ou une idée toute faite. En tout état de cause, la prétendue reproduction de cette idée suppose une activité de la pensée qui assume par une décision nouvelle tout ce qu'elle reproduit. A proprement parler, il n'y a pas de répétition de l'esprit. L'esprit est essentiellement créateur pour autant qu'il assume librement tout ce qu'il prétend conserver ou répéter. Nous indiquions ci-dessus que cette structure de la pensée humaine peut nous donner quelques aperçus sur le mystère de la condition humaine. N'est ce pas ce que Péguy laisse entrevoir quand il stigmatise sévèrement cette inertie déplorable de tous les bien-pensants qui, sous prétexte d'honnêteté et de conformisme, se complaisent dans la répétition morbide des lieux communs qui sont à la mesure de leurs âmes étriquées au lieu d'affirmer courageusement 16

leur dignité d'homme dont la liberté première consiste à bien penser? Il Y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise âme. C'est d'avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que (l'avoir une âme même perverse. C'est d'avoir une âme habituée. Les honnêtes gens n'ont point de défaut eux-mêmes dans l'armure... Ils ne présentent point cette ouverture qui fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement mal joint, une mortelle inquiétude, une invincible arrière-anxiété, une amertume secrète, un effondrement perpétuellement masqué, une cicatrice éternellement mal fermée [...] Parce qu'ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien. Charles PEGUY, Note Conjointe sur Monsieur Descartes et La Philosophie Cartésienne LA RATIONALITE DE LA PENSEE PHILOSOPHIQUE 10 Réflexivité et rationalité Nous devons nous efforcer de comprendre le caractère spécifique de la pensée philosophique, à la faveur d'une interprétation de l'idéal rationnel de la philosophie. L'histoire de la philosophie nous conduit à considérer une tradition de la pensée dont le signe distinctif est la conception de la pensée comme pensée rationnelle. Notre tâche est donc de découvrir le lien qui existe entre la réflexivité et la rationalité de la pensée philosophique, et à nous demander si la rationalité n'est pas la forme la plus achevée de la réflexivité. Lorsque nous désignons la pensée comme réflexion de la pensée sur elle-même, nous cherchons à nous familiariser avec la conception d'une pensée qui prend possession de ce qu'elle pense (son objet) tout en se détachant de ce qu'elle pense. Paradoxalement, la pensée crée son objet dans l'acte même par lequel elle s'instaure comme connaissance de cet 17

objet. L'acte de la pensée est à chaque instant un acte créateur. Certes, toute pensée prolonge une expérience antérieure; toute pensée est également un reflet du monde extérieur. Il n'en reste pas moins que les données de la pensée, qu'il s'agisse du flux intérieur de mes états de conscience ou des impressions produites par le monde extérieur, sont des éléments qui s'offrent à la pensée et que la pensée assume dans un acte fondamentalement créateur. On comprend ainsi que la pensée est ce pouvoir propre à l'esprit humain par quoi tend à disparaître la différence entre ce qui est extérieur à l'esprit et ce qui lui est intérieur. Nous ne voulons pas dire que la pensée est une intériorisation de la réalité extérieure; nous tenons simplement à souligner que, si la pensée est créatrice de son objet, il en résulte que le vœu secret de toute pensée est cette clarté de l'intelligibilité par quoi tout ce qui est extérieur à la pensée devient transparent et intelligible. Dans la clarté un objet, de prime abord extérieur, se donne, c'est à dire se livre à celui qui le rencontre comme s'il avait été entièrement déterminé par lui. Dans la clarté, l'être extérieur se présente comme l' œuvre de la pensée qui le reçoit. L'intelligibilité, caractérisée par la clarté, est une adéquation totale du pensant au pensé, dans le sens très précis d'une maîtrise exercée par le pensant sur le pensé, où s'évanouit dans l'objet sa résistance d'être extérieur. Cette maîtrise est totale et comme créatrice,. elle s'accomplit comme une donation de sens [...J Dans l'intelligibilité de la représentation s'efface la distinction entre moi et l'objet entre intérieur et extérieur. L'idée claire et distincte de Descartes se manifeste comme vraie et entièrement

immanente à la pensée: entièrementprésente
clandestin et Intelligibilité équivalentes: clarté et sans présente sans

-

sans rien de

dont la nouveauté même est sans mystère. et représentation sont des notions une extériorité livrant à la pensée dans la impudeur tout son être, c'est à dire totalement que, en droit, rien ne heurte la pensée, sans 18

que jamais la pensée se sente indiscrète. La clarté est la disparition de ce qui pourrait heurter. L'intelligibilité, le fait même de la représentation, est la possibilité pour l'Autre de se déterminer par le Même, sans déterminer le Même, sans introduire d'altérité en lui, exercice libre du Même. Disparition, dans le Même, du moi opposé au non-moi. , Emmanuel LEVINAS, Totalité et Infini (1971) Il kuffit de se représenter un objet pour qu'il cesse d'être une réalité étrangère pour la pensée qui s'empare de lui. Un objet se livre à la pensée, mais, dans l'acte qui le constitue, la pensée se donne l'objet qu'elle pense. Du même coup, la pensée suspend l'écoulement du temps. Parce qu'elle innove dans le temps, elle dépasse ce passé qui ne serait que la condensation de ses découvertes antérieures. «La pensée pensante, » écrit Levinas, «est le lieu où s'accordent, sans contradiction, une identité totale et une réalité qui devait la nier. La réalité la plus pesante, envisagée comme objet d'une pensée, s'engendre dans la spontanéité gratuite d'une pensée qui la pense. Toute antériorité du donné se réduit à l'instantanéité de la pensée et, simultanée avec elle, surgit dans le présent. Par là, elle prend un sens. Représenter, ce n'est pas seulement rendre à nouveau présent, c'est ramener au présent même une perception qui s'écoule. Représenter, ce n'est pas ramener un fait passé à une image actuelle, mais ramener à l'instantanéité d'une pensée tout ce qui semble indépendant d'elle. C'est en cela que la représentation est constituante. » (Ibidem) A la faveur de l'activité de la pensée, le monde devient intelligible. Cela signifie que la pensée nous permet de prendre conscience de cette affinité profonde qui existe entre notre esprit et le monde. Mais cela signifie aussi que ce monde, en tant qu'il est pensé, se découvre en quelque sorte comme l'œuvre de l'esprit, non que l'esprit crée le monde (ce qui naturellement n'a aucun sens), mais qu'il confère au monde sa signification humaine et le rend ainsi essentiellement intelligible. Le monde n'est plus l'Autre 19

opposé à l'esprit. Il se découvre comme réalité intelligible transparente pour l'esprit. La représentation du monde est déjà un acte de réflexion. C'est la pensée qui constitue le monde comme monde. Le monde n'acquiert de réalité que dans la lumière de la pensée qui le constitue ainsi comme monde essentiellement intelligible. (Nous verrons, plus loin, que cette découverte est la découverte constitutive de la philosophie platonicienne). Ainsi, quand nous disons que la pensée réfléchit sur ellemême, nous nous bornons à caractériser cet acte constitutif de la pensée par lequel elle produit son objet quand bien même la réalité de cet objet apparaîtrait comme donnée dans l'extériorité. Nous montrerons ultérieurement que la démonstration mathématique peut nous aider à mieux comprendre ce paradoxe de la pensée, en ce sens qu'elle est créatrice malgré sa dépendance nécessaire à un objet. Ainsi, lorsque je démontre un théorème, mon esprit est déterminé par les structures de l'objet et pourtant il affirme entièrement son autonomie dans la découverte de la démonstration. « La moindre démarche de la pensée, » écrit Sartre, « engage toute la pensée, une pensée autonome qui se pose, en chacun de ses actes, dans une indépendance plénière et absolue.» (La Liberté Cartésienne). La réflexivité est donc la marque constitutive de la pensée. Si nous avons été conduits, dans un premier temps, à distinguer une pensée réfléchie et une pensée spontanée, il ne s'agissait, en réalité, que d'un souci de méthode tenant compte du fait que le mot « pensée» s'emploie communément dans les deux sens. Mais, au sens strict, toute pensée vraie est réflexion, c'est à dire retour du sujet sur toute impression produite par un objet ou sur toute impression première éprouvée par le sujet de ses états psychiques. En clair, toute pensée suppose détachement de l'objet pensé, pour autant qu'elle est essentiellement détachement de soi. Mais cette notion de détachement ne doit pas nous tromper, car ce détachement est la condition de la 20