Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 5,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Invitation à la philosophie des sciences

De
0 page

La science est vraie. Elle est fondée sur les faits et avance de façon cumulative... Toute analyse, même superficielle, de l'histoire des sciences suffit à mettre à mal cette vision simpliste et pourtant fort répandue. La science, pas plus que toute autre forme de connaissance, ne saurait se prévaloir d'une indiscutable légitimité. Le statut de la vérité scientifique, la valeur des faits expérimentaux et les modalités du progrès des sciences ont fait et font toujours l'objet d'ardents débats épistémologiques.





De David Hume à Karl Popper et de Thomas Kuhn à Paul Feyerabend, ce petit livre présente, avec simplicité et clarté, les principaux thèmes de la philosophie des sciences.


Voir plus Voir moins
couverture

Du même auteur

Invitation à une philosophie du management

Calmann-Lévy, 1991

 

Briser la dictature du temps

Maxima, 1993

 

Décider ou ne pas décider ?

Maxima, 1994, 1999

Prix Dauphine entreprise, 1995

 

Le Décideur et les stratégies financières

(en collaboration avec Marc

de La Chapelle et Francis Olivier)

Dunod, 1994, 1997

 

La Stratégie réinventée

(en collaboration avec Michel Zarka)

Dunod, 1995

 

Oser la confiance

(en collaboration avec Vincent Lenhardt

et Bertrand Martin)

Insep consulting, 1996

 

Humanisme et technique

PUF, 1996

 

Le Savoir, le Pouvoir et la Formation

Maxima, 1997

 

De la défaite du travail à la conquête du choix

(en collaboration avec Michel Zarka)

Dunod, 1997

 

100 ans de management

Dunod, 2000

Introduction


Puisque telles sont les circonstances, il faut s’excuser d’être philosophe… Quelle excuse invoquer ?

Celle-ci : chacun a ses philosophies, qu’il soit ou non conscient du fait, et nos philosophies ne valent pas grand-chose. Cependant l’impact de nos philosophies sur nos actions et nos vies est souvent dévastateur. Ainsi, tenter d’améliorer par la critique nos philosophies devient une nécessité. Ceci est la seule excuse que je suis capable de donner à l’existence persistante de la philosophie.

KARL POPPER, La Connaissance objective,
Complexe, 1978.

L’histoire de la science n’est pas achevée. Les échafaudages encerclent encore le bâtiment, l’édifice manque d’harmonie, reflet des personnalités des nombreux architectes qui sont intervenus à différents stades.

La science n’est pas enseignée dans sa perspective historique. On la présente comme un ensemble cohérent, qui surgit, massif et incontestable, de l’univers des certitudes. La science, nous apprend-on, explique la réalité à partir d’une description vraie et de lois scientifiques absolues. Elle fonde sur la conformité de ces lois avec les faits sa prétention d’être un savoir supérieur à tous les autres.

Soit.

Cette façon d’enseigner la science offre bien des avantages pédagogiques. Elle présente aussi l’inconvénient de ne pas restituer le sens des concepts enseignés. Le sens est lié à une histoire. La loi de la gravitation, par exemple, est présentée comme une loi intrinsèque à la réalité de la nature. Ce n’est pourtant pas l’interprétation que lui donnait Newton qui d’ailleurs ne cherchait pas à énoncer une loi intrinsèque de la nature. Ce n’est pas ainsi qu’il se posait le problème qui se présentait à lui. On enseigne en fait la conception qu’une certaine époque eut de cette loi. L’élève ne trébuche pas toujours par sa faute ; à force de lui cacher la genèse de ce qu’on lui apprend, la science scolaire s’enrobe d’un mystère qui accroît la difficulté. Un enseignement détaché de son histoire ne restitue pas le questionnement, si important pour le développement et la compréhension de la science.

Ce livre est né d’un cours donné à des élèves ingénieurs. En revenant à certains moments forts de l’histoire, une nouvelle idée de la science émergeait pour ces élèves, et avec elle – peut-être – une façon un peu différente d’envisager le métier qui les attendait. La science sortait de son ghetto de discipline fermée pour devenir une ouverture sur le monde.

Cette expérience m’a confirmé que l’épistémologie constitue pour celui qui étudie la science un gain net en humanisme et en ouverture d’esprit. Ce livre s’adresse à ceux qui ont gardé l’esprit de questionnement.

On raconte au sujet de Picasso l’histoire suivante : un marchand de tableaux achète une toile signée Picasso et fait le voyage de Cannes pour la montrer au peintre. Celui-ci est au travail dans son atelier ; il jette un rapide coup d’œil à la toile et lance : « C’est un faux. » Quelques mois plus tard, le marchand achète une autre toile signée Picasso ; il retourne à Cannes. Même scène. « C’est un faux ! grogne encore Picasso. – Mais, cher maître, je vous ai vu moi-même travailler à ce tableau voilà plusieurs années. » Picasso hausse les épaules : « Je peins souvent des faux. »

Notre propos n’est pas, à l’instar de Picasso, de renverser le sens commun, de prendre le contre-pied systématique de la conception scolaire de la science qui a été présentée plus haut. Mais nous ne voulons pas admettre a priori l’opinion selon laquelle la science est objective, cumulative, vraie, incontestable. Il s’agit de citer ces opinions à comparaître devant le tribunal de la raison. Ainsi se dégagera a posteriori une autre vision de la science, plus nuancée, et, nous l’espérons, plus belle et plus chargée de sens.

L’honnêteté intellectuelle appelle cinq remarques qui situent le cadre et la limite de ce livre :

– la méthode employée est celle des grandes enjambées. Cette méthode est le cauchemar de l’historien puisqu’elle oblige à passer sous silence des nuances importantes et maintient dans les profondeurs du néant des auteurs et des époques qui ne méritent pas pareil traitement ;

– un tel travail ne saurait prétendre à l’objectivité. Je souhaite davantage soulever les questions qu’apporter les réponses. Malgré cette bonne volonté, le choix et la présentation d’un problème philosophique restent subjectifs ;

– il ne s’agit pas d’une histoire de la philosophie. L’histoire de chaque concept philosophique n’est pas reprise. Ce qui n’est pas sans inconvénients et limitations. Tel est cependant le parti choisi ;

– les questions évoquées le seront à travers les concepts du XXe siècle, ce qui restitue mal la façon dont l’époque envisageait ces problèmes. Par exemple, nous parlerons de la conception du mouvement chez Aristote sans rappeler que, pour le Stagirite, le mouvement est indissociable du changement qualitatif. Les systèmes philosophiques sont globaux, on ne saurait en retenir une partie sans les déformer ;

– nos représentations du monde sont nos prisons intellectuelles. C’est dire combien il est difficile de comprendre les enjeux des débats scientifiques d’autrefois entre des hommes dont les représentations du monde différaient radicalement des nôtres. D’où parfois des simplifications qui peuvent sembler hâtives à l’historien.

Mais cessons, car, comme disait Musset…

Je l’ai faite un peu longue, et je m’en aperçois.

On va s’imaginer que c’est une préface.

Moi qui n’en lis jamais ! – ni vous non plus, je crois.

PREMIÈRE PARTIE

CROQUIS DE LA SCIENCE DES GRECS À NOS JOURS



1

De la certitude à l’incertitude


Introduction

Brosser un tableau rapide de l’histoire des sciences est à première vue contraire à l’un des objectifs de ce livre qui est de montrer combien cette histoire est complexe, nuancée et subtile. Loin d’avancer selon un mouvement rectiligne, elle emprunte des méandres. Les impasses, les retours en arrière, les renversements de situation, les bouleversements sont constitutifs d’une science qui se fait.

L’esquisse rapide néglige le détail, or le détail est tout en cette affaire.

Le croquis qui suit ne prétend donc pas donner une idée de la subtilité de l’histoire des sciences, mais seulement fixer certains repères qui faciliteront la compréhension du livre.

Trois thèmes récurrents permettent d’interpréter l’histoire des sciences :

– la connaissance de la réalité est-elle qualitative ou quantitative ? Faut-il tout quantifier, mesurer ? La meilleure façon de décrire la réalité est-elle de la mettre en équations ?

– la science d’une époque s’inclut dans la représentation du monde de cette époque qui dépasse la science elle-même pour s’étendre à la vision de la société. La science subit l’influence des représentations dominantes, mais joue aussi un rôle moteur en proposant de nouvelles représentations que l’on étend à d’autres domaines ;

– la science est-elle purement laïque ou procède-t-elle nécessairement d’une métaphysique ? Nous verrons plus loin que la croyance en l’existence d’une réalité « en soi » est métaphysique. La science qui cherche à connaître la réalité puise donc ses racines dans la métaphysique, ce dont elle voudra souvent se dégager.

Ces trois thèmes permettront de positionner les époques les unes par rapport aux autres.

La science grecque

Il est d’usage de situer l’origine de la science au VIe siècle avant Jésus-Christ, en Grèce. Sans doute les Babyloniens et les Égyptiens s’étaient-ils intéressés à l’astronomie et aux mathématiques ; sans doute le théorème de Pythagore était-il utilisé avant celui à qui il doit son nom. Mais les Grecs font preuve d’une curiosité inédite, ils veulent comprendre et expliquer la nature qu’ils observent. Ils questionnent le monde et prétendent répondre aux questions. Il s’agit pour la première fois de chercher la vérité avec méthode.

A l’époque des Grecs, physique et spéculation métaphysique relèvent l’une comme l’autre de la philosophie. Dans les deux cas, la méthode de Platon (428-348 av. J.-C.), la dialectique, compte sur la confrontation des opinions contradictoires pour s’élever peu à peu vers la vérité. Platon met en scène cette méthode dialectique dans des dialogues où un Socrate allégorique tient le premier rôle. Dans les dialogues platoniciens, Socrate (470-399 av. J.-C.) passe insensiblement de la dialectique à la démonstration. Les premiers, les Grecs utiliseront la logique pour démontrer des théorèmes à partir d’hypothèses. Ils inventent en quelque sorte l’idée de démonstration. Aristote (384-322 av. J.-C.) formalise la démarche logique (cf. chapitre 3) en énonçant les principes de la logique : l’induction, le syllogisme, le tiers exclu. Un siècle après Aristote, Euclide (IIIe siècle av. J.-C.) démontre des théorèmes de géométrie à partir de cinq postulats (cf. chapitre 2). Il construit ainsi la géométrie euclidienne, superbe édifice logico-déductif, qu’Aristote le logicien aurait sans doute apprécié à sa juste valeur. Il est avéré que les Grecs ont creusé sous une montagne un tunnel de neuf cents mètres de longueur en partant des deux bouts et que les deux équipes se sont rencontrées avec un écart latéral de moins d’un mètre. Ce qui suppose un certain talent de géomètre.

Cela étant, les Grecs brilleront davantage comme philosophes que comme ingénieurs. Connaître la réalité, certes. Mais quelle réalité ? La philosophie de Platon impose une distinction entre le monde visible et le monde réel et met le monde invisible – les Idées – au-dessus de la réalité perçue. Cette distinction détourne de l’expérimentation sur le réel. Connaître la réalité visible ne suscite pas la curiosité de Platon. Pour lui, les astres appartiennent au monde visible qui n’est qu’une copie déformée du monde réel des Idées (cf. chapitre 2). Travailler à déterminer les mouvements de ces corps imparfaits est donc absurde. Au lieu de cela, « concentrons-nous sur les problèmes [abstraits] en astronomie comme en géométrie, et négligeons les corps célestes si nous voulons vraiment pénétrer l’astronomie ».

Aristote ne reprend pas à son compte la distinction platonicienne entre le monde sensible et la réalité des Idées. Il recommande l’observation du réel et l’expérimentation. Mais il n’applique pourtant pas toujours ce principe et se permet beaucoup de déductions a priori sur la nature. L’expérimentation n’a pas, semble-t-il, le caractère systématique qu’elle acquerra plus tard. Nous verrons que l’expérimentation trouve son sens et peut-être n’est possible qu’avec l’intuition d’une loi à trouver, à vérifier ou à réfuter. On peut faire l’hypothèse que les Grecs se différenciaient de nous sur ce point et ne considéraient pas comme allant de soi l’obéissance de la nature à des lois mathématiques. Cette idée était présente, en particulier chez les pythagoriciens, mais probablement à titre d’hypothèse plutôt que de méthode. Généralement, l’expérience n’est pas utilisée par les Grecs pour trancher entre les différentes représentations du monde. La matière est-elle un agrégat d’atomes, comme le pense Démocrite (460-370 av. J.-C.) ou a-t-elle comme élément primordial l’eau (Thalès de Milet, fin VIIe siècle-début VIe) ou encore le feu (Héraclite d’Ephèse, 576-480 av. J.-C.) ? Dans la mesure où ces conceptions n’ont pas d’implications pratiques, aucune expérience qui permettrait de trancher entre les différentes hypothèses n’est imaginable. Là n’est d’ailleurs pas le problème, puisqu’il s’agit d’explications métaphysiques. Sans doute a-t-il manqué à la science grecque la mesure, la quantification : Aristote multiplie les observations qualitatives, mais il ne mesure pas le temps, les masses, les vitesses, etc.

C’est dans le domaine de l’astronomie que ce manque de quantitatif se fait le plus cruellement sentir. La Grèce est un pays au climat doux. On peut passer ses soirées à contempler le ciel. Les savants grecs savent que la Terre est une sphère qui flotte dans l’espace. Ératosthène de Cyrène (275-195 av. J.-C.) a estimé son diamètre avec une précision correcte en mesurant la distance entre deux villes – Assouan et Alexandrie – et la hauteur du Soleil dans le ciel au moment du solstice dans ces deux villes. Comme Alexandrie se trouve à peu près au nord d’Assouan et que le Soleil atteint le zénith le 21 juin à Assouan, l’angle de sept degrés que fait le Soleil à cette même date avec le zénith à Alexandrie (cf. ici) mesure l’angle de l’arc de la sphère terrestre entre Assouan et Alexandrie. Il ne reste plus qu’à mesurer la distance d’Assouan à Alexandrie pour en déduire la circonférence terrestre. Les astronomes gréco-égyptiens (le centre intellectuel de la grande Grèce s’est déplacé, peu avant notre ère, d’Athènes à Alexandrie) ont également estimé les distances Terre-Lune et Terre-Soleil. Cette fois-ci avec un bonheur moindre. Ces succès ne doivent pas faire oublier que les mesures grecques sur les positions des étoiles sont très imprécises. Elles serviront pourtant pendant seize siècles, Copernic (1473-1543) les utilise encore. Aristarque de Samos (310-230 av. J.-C.) propose un système proche de celui qui assurera plus tard la gloire de Copernic : les planètes tournent autour du Soleil et la Terre possède en outre un mouvement de rotation sur elle-même qui explique les alternances du jour et de la nuit. Mais, à l’époque, un tel système paraît peu crédible, car il implique le mouvement de la Terre à grande vitesse. Or aucune force ne pousse les nuages, qui, pourtant, suivent la Terre dans son mouvement. La conception du mouvement d’Aristote veut que tout mouvement résulte d’une force continue. Ce principe jouera un grand rôle en astronomie. En effet, dans la conception du mouvement d’Aristote, le mystère du mouvement dela Terre est insoluble. Le mouvement de la Terre s’oppose au sens commun : je ne sens pas la force qui me contraint à suivre le mouvement de la Terre. Le système héliocentrique (c’est-à-dire prenant le Soleil pour centre) sera donc supplanté par le système géocentrique (c’est-à-dire plaçant la Terre au centre de l’Univers) formalisé par Ptolémée (90-168) au IIe siècle ap. J.-C. Selon ce système, la Terre est immobile au centre de l’Univers. La Lune, le Soleil, les planètes et les étoiles tournent autour d’elle. Mais ce schéma conduit à un système compliqué dès qu’il s’astreint à expliquer les mouvements erratiques des planètes (cf. chapitre 4).

 Astronomie,  .

Figure 1.1. Mesure de la circonférence terrestre par Ératosthène (d’après Astronomie, Larousse, 1981, p. 10).

Pour tenter une extrapolation hardie, on peut dire que la démarche de Platon est plutôt déiste, avec la philosophie des Idées, et la démarche d’Aristote plutôt laïque, avec sa volonté de répondre à toutes les questions. Les Pères de l’Église ne s’y tromperont pas qui au début de notre ère chercheront leur inspiration philosophique chez Platon plutôt que chez Aristote. La grande synthèse tentée aux XIIe et XIIIe siècles entre la science aristotélicienne que l’on redécouvre et l’enseignement de l’Église que l’on reformule introduira le ver de la laïcité dans le fruit de la science. D’où naîtra la crise de la Renaissance.

Quelles que soient les nuances et les contradictions qui les opposent, les philosophes grecs ont apporté au monde une nouvelle représentation dont nous portons encore la marque : à force de travail, de recherche, d’observation et de raison, l’homme peut s’approcher de la vérité. La vérité nous est cachée, elle n’est pas révélée et doit être conquise. L’idée de révélation, si importante dans le monde chrétien, est étrangère au monde grec. Cette quête de la vérité est bonne pour l’homme et peut donner un sens à l’existence.

Les Grecs laissent donc un héritage philosophique et scientifique à partir duquel se construira, souvent en rupture, parfois en continuité, la science moderne. Figure emblématique de ce temps, Socrate questionne inlassablement ses contemporains pour s’approcher de la vérité. Mais il est accusé de corrompre la jeunesse et condamné à mort. En dépit de la ciguë qu’il dut boire et d’une histoire faite de violences et d’atteintes à la connaissance, l’esprit de questionnement se transmettra d’âge en âge.

Le haut Moyen Age

Le haut Moyen Age est caractérisé par l’apogée de la civilisation arabe qui hérite de la science grecque, la préserve et la transmet. Les philosophes arabes de cette époque sont de premier ordre (Avicenne, 980-1036 ; Averroès, 1126-1198). Les mathématiques progressent, l’algèbre en particulier.

En Occident, du IVe au XIIe siècle, le Moyen Age est platonicien. Sortie de sa phase naïve ou évangélique (trois premiers siècles), l’Église ressent le besoin de préciser son ancrage dans les philosophies de son temps. Les Pères de l’Église trouvent chez Platon une philosophie qui s’accorde à la leur sur deux points essentiels : la rigueur morale, qui prône le renoncement au plaisir vulgaire, et la distinction entre une réalité supérieure (chez Platon, la réalité des Idées, et pour l’Église, la réalité divine) et le monde sensible qui n’en est que la pâle copie. Cette distinction introduit bien l’idée de révélation qui, pour l’Église, est révélation de la réalité divine à l’homme, confiné jadis dans le monde sensible. Aujourd’hui encore, on peut interpréter certains débats internes à l’Église comme autant de coups de bélier contre une lecture platonicienne des Évangiles. Avec la propagation de l’idée de révélation, les faits et les expériences ne stimulent plus la science : on voit se développer des théories cosmiques qui n’ont même pas toujours la prétention de correspondre aux faits, de « sauver les phénomènes ». Du IVe au XIIe siècle, la société connaît une baisse de la curiosité scientifique.

Platon pensait par ailleurs que tout changement ne pouvait être que régression. Tout changement était a priori mauvais, puisqu’il nous éloignait encore plus du monde réel des Idées. Le Moyen Age platonicien se méfie donc du changement, il n’en perçoit pas les aspects positifs. Cette phase platonicienne n’est pas, pour la science, une période féconde. La société du Moyen Age est une société en complète osmose avec Dieu. Son sens se comprend davantage dans les cathédrales que dans l’accumulation de connaissances, car le progrès est considéré comme inséparable de Dieu et de Sa volonté. La société étant immergée en Dieu, la science l’est aussi. La représentation du monde du haut Moyen Age est à l’opposé de l’esprit laïc. Les savants voudront donc laïciser la science.

Le bas Moyen Age

A partir du XIIe siècle, le Moyen Age découvre Aristote. L’enseignement dominant est alors la scolastique, c’est-à-dire l’enseignement aristotélicien interprété par les théologiens. La scolastique aboutit à l’œuvre de saint Thomas d’Aquin (1227-1274) qui concilie la philosophie aristotélicienne et la théologie chrétienne. La scolastique sera accusée de trop sacrifier au commentaire des anciens, d’Aristote en particulier. Dans cette méthode, seul le professeur a accès aux textes eux-mêmes ; à ce titre, elle a pu susciter un rejet de la part des élèves.

L’esprit aristotélicien qui souffle à partir du XIIe siècle charrie un esprit de questionnement qui ne peut pas faire bon ménage avec les dogmes. D’où un malaise qui montera peu à peu entre la science et l’Église pour culminer du XVIIe au XIXe siècle. Ce malaise sera un temps étouffé, car la science ne brandit pas encore de mesures, de chiffres, d’équations contre la Bible. Le quantitatif, l’expérimental progressent lentement du XIIIe au XVIIe siècle pour trouver leur pleine expression avec Galilée (1564-1642).

A partir du XIIIe siècle s’amorce l’abandon progressif de la scolastique, sous l’impulsion de penseurs originaux : Roger Bacon (1214-1294), Guillaume d’Ockham (mort en 1350), Nicolas de Cuse (1401-1464) qui annoncent la Renaissance. On conteste l’argument d’autorité qui consiste à dire qu’une chose est vraie parce qu’Aristote l’affirme. Guillaume d’Ockham énonce son principe d’économie : si une hypothèse est inutile, il ne faut pas la faire. On appelle ce principe le « rasoir d’Ockham », rasoir qui coupe à la base les hypothèses inutiles. La conception du mouvement d’Aristote est remplacée par la théorie de l’impetus, plus conforme aux observations. Selon cette théorie, le mouvement est produit par une impulsion initiale dont le pouvoir moteur s’épuise au bout d’un certain temps. Un mouvement peut donc se poursuivre – du moins un certain temps – après que la force a agi. Des physiciens comme Nicolo Tartaglia (1499-1557) et Giambattista Benedetti (1530-1590) étudient ces questions et ouvrent la voie à Galilée.