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ITINÉRAIRES DE L'IMAGINAIRE

132 pages
Les itinéraires de l’imaginaire sont ceux de la quête, du voyage dans l’espace et dans le temps, ou encore l’échappée fantasmatique qui conduit idéalement un moment de la pensée. En voyageant sur le sens, en produisant des connaissances inédites, les imaginaires font émerger de nouvelles légitimités et inventent les formes sociales de la modernité. Ce sont aussi ceux des chemins de l’ailleurs qui entraînent vers les confins de la modernité.
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[;histoire véritable de Santa Cruz

de la Plata

@

L'Harmattan,

1999

5-7, rœ de l'École-Polytechniqœ 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Canada H2Y lK9 Montréal (Qc)

L'Harmattan, ltalia s.r.1. Via Bava 37 tOl24 Torino ISBN: 2-7384-8526-X

EDMOND

CROS

I.:histoire

véritable de

Santa Cruz de la Plata

LHarmattan

«Je décidai de mentir,

mais avec plus d'hon-

nêteté que les autres car il est un point sur
lequel je dirai la vérité, c'est que je raconte des mensonges. »

Lucien, I:Histoire véritable

Sube a nacer corunigo, hermano. Dame la ma no desde la prifunda zona de tu dolor diseminado. No volveras delfondo de las rocas No volveras del tiempo subterraneo No volvera tu voz endurecida. No voh'eran tus ojas taladrados.

. . . . . . . . .. .................
Mastradme vuestra sangre y vuestro surco castigado decidme: aquîfui

porque la joya no brillô 0 la tierra na entregô a tiempa la piedra a el grana; senaladme la piedra en que caîsteis y la madera en que os crucijicaron. . .

Pablo Neruda,

Canto general, I, XII.

I

!\

RÈS de longues heures de perplexité et après avoir consulté ces trois séries de documents, il était arrivé à une certitude: il s'agissait bien d'un texte écrit originairement dans une langue étrangère par une tierce personne, suivi d'une traduction dont la présentation en deux colonnes témoignait du souci d'exactitude qui avait présidé à son élaboration, et, enfin, d'une réécriture qui semblait avoir pris quelque liberté avec la traduction antérieure. Ces trois liasses étaient identifiées par Mns 00, Mns QI et Mns 02 et, à ce signe, le grand-père reconnut l'esprit méticuleux et rationnel de l'ancien libraire. La langue de Mns 00 ne faisait pas de doute: il connaissait assez de latin macaronique pour pouvoir l'identifier. Ce qui, par contre, faisait problème c'était, d'une part, l'identité de

l'auteur du texte latin, ou de son copiste car on pouvait se demander d'abord s'il s'agissait d'une œuvre originale ou si, au contraire, on avait affaire à la simple transcription d'une œuvre connue. En dépit du soin qu'il prit à cette première investigation, aucun indice ne lui était, à première lecture, apparu, ni dans l'en-tête ni à la fin du manuscrit contrairement à ce qu'il croyait être l'usage: aucun exergue, aucune dédicace, aucune signature. D'autre part, et cette seconde interrogation n'en était pas moins angoissante, si l'écriture de Mns 01 et Mns 02 correspondait bien à celle du quartier-maître, de qui pouvaient bien être les deux états successifs de la traduction, qu'il se serait ainsi contenté de recopier? Aussi loin que l'on puisse remonter dans la mémoire familiale, le quartier-maître, qui n'avait jamais dépassé le niveau du certificat d'études, n'avait

jamais su le moindre mot de latin, en dehors du moins de quelques répons appris au cours de sa pratique d'enfant de chœur et qui se résumaient d'ailleurs, se dit-il in petto, probablement à ce qu'il en avait retenu lui-même, à savoir Dominus
vobiscum... Et cum spiritu tua, Ite missa est et Dea gratias. Il sourit

à cette évocation, se remémorant leur complicité, quand il s'agissait, au moment du lavabo, de verser l'eau (toute) et le vin (le moins possible) sur les mains du vieux curé qui s'en indignait et indiquait, d'un mouvement de tête à peine perceptible mais impérieux, qu'il voulait davantage de la deuxième burette et, la messe fmie, liquider ce qui restait de celle-ci, ce vin de messe dont il gardait le goût, tout au fond de la vieille accumulation de petits plaisirs qu'il avait en mémoire. À cette lointaine époque, ces premières gorgées interdites, savourées en cachette, leur ouvraient les portes de ce qu'ils imaginaient être l'empire et le paradis des sens. Il se surprit, au passage, à observer que les quelques réminiscences qu'il gardait de ces courtes années de pratique d'enfant de chœur se résumaient à des formules qui, somme toute, donnaient congé aux fidèles. Ce qu'il y avait de mieux dans la messe c'était bien ces quelques répons qui y mettaient fin et ce qui suivait: le petit paquet de gâteaux achetés à la pâtisserie qui faisait face à l'église, les allées et venues sur l'esplanade, le brouhaha du café à l'heure de l'apéritif... Il se vit ainsi renvoyé une fois de plus à la vieille philosophie familiale suivant laquelle le meilleur moment d'un plaisir c'est toujours l'attente anxieuse qui le précède. L'apparente et inattendue compétence du quartier-maître était donc inexplicable, à moins que ne se soit reproduit à son bénéfice le miracle d'une nouvelle Pentecôte qui l'aurait soudain transformé en polyglotte. Le mystère trouva son explication lorsque le grand-père songea à explorer le contenu d'un
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placard qui s'ouvrait dans un recoin de la partie basse de l'escalier à vis. Sur la première étagère étaient jetés pêle-mêle quelques livres poussiéreux dont les couvertures à demi déchirées et l'état général témoignaient du long et fréquent usage qui en avait été fait. Il y avait là un manuel de grammaire latine dont toutes les pages étaient surchargées d'annotations et de renvois numérotés, un livre d'exercices correspondant aux différents chapitres du manuel précédent et, enfin, un dictionnaire latin-français en mauvais état. Poursuivant son exploration, il devait découvrir au fond du même placard une pile de cahiers d'écolier qu'il s'apprêtait à jeter lorsqu'il reconnut l'écriture de son frère aîné. Leur examen le remplit de stupéfaction: il se rendit compte en effet brutalement de la vérité: le vieux quartier-maître avait passé sans doute plusieurs années à tenter d'acquérir une connaissance du latin qui pût lui permettre de déchiffrer le texte manuscrit. La traduction en deux colonnes tout autant que la réécriture qui en avait été faite étaient bien de lui. Trois cahiers étaient organisés en un répertoire de rubriques numérotées de I à 50 et chacune de ces rubriques était précédée de l'exemple qui illustrait une règle de grammaire, identifiée elle-même par le numéro correspondant à l'inscription qui en avait été faite sur le vieux manuel de grammaire ainsi que par la référence correspondant à la pagination de celui-ci. Suivait, dans chaque cas, une longue liste de phrases référées à Mns 00, dont il s'aperçut alors que l'ancien libraire l'avait paginé et en avait soigneusement numéroté les lignes. Toute règle de grammaire devenait ainsi une forme de référence sur la grille de laquelle le génial apprenti herméneute avait fait passer des petits bouts de texte qui lui avaient paru, pour quelque obscure raison, similaires. L opération n'avait, semblait-t-il, pas été facile car nombre de ces fragments avaient
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