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JEAN CALVIN DE LA REFORME A LA REVOLUTION

De
152 pages
Jean Calvin ébauche un projet de société en organisant une Église nouvelle, qui est confiée aux paroissiens, une association de citoyens, dont certains ont la charge d'un service social à vocations multiples. Une construction qui porte en germe l'émancipation de l'être humain, l'exercice d'une souveraineté par le peuple et finalement la notion de droits de l'homme. C'est l'amorce d'une révolution qui peu à peu conquiert la planète, associe trois composantes : éducation, liberté, responsabilité.
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JEAN CAL VIN
DE LA RÉFORME À LA RÉVOLUTION

Collection L'Ouverture Philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou ... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions
Didier RAYMOND (éd.), Nietzsche ou la grande santé, 1999. Michel COVIN, Les mille visages de Napoléon, 1999. Paulin Kilol MULATRIS, Désir, sens et signification chez Sartre, 1999. Marcel NORDaN, Quelques énigmes scientifiques de l'Antiquité à notre temps, 1999. Alexandra ROUX, La question de la mort, 1999. Bourahima OUATTARA, Adorno et Heidegger: une controverse philosophique, 1999. Agemir BAVARESCO, Le mouvement logique de l'opinion publique, 1999. Michel VERRET, Dialogues avec la vie, 1999. Nicolas FÉVRIER, La théorie hégélienne du mouvement à Iéna (1803-1806), 1999. David KONIG, Hegel et la mystique germanique, 1999. Gérald HERVÉ et Hervé BAUDRY, La Nuit des Olympica, Essai sur le national-cartésianisme (4 tomes: Descartes tel quel, Descartes inutile, La France cartésienne, Adieu Descartes), 1999 : Mohamed RACHDI, Art et Mémoire, 1999. Agnès CHALIER, Des idées critiques en Chine ancienne, 1999.

@ L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8487-5

Rémi TEISSIER du CROS

JEAN CALVIN
DE LA RÉFORME À LA RÉVOLUTION

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA I-I2Y IK9

Ceux qui ne considèrent Calvin que comme théologien connaissent mall' étendue de son génie. Jea~-Jacques Rousseau

Le calvinisme se rattache non à la modernité mais au processus de modernisation. Michael Walzer

Ce jour de 1559 où se réunit son premier synode national, le protestantisme nous donna la République, l'idée et la chose et le mot. . Jules Michelet

La chance du protestantisme, c'est d'avoir été pluraliste dès l'origine. Jean Baubérot

Autres ouvrages publiés par l'auteur: Les Coréens, frères séparés, L'Harmattan, Collection « Études asiatiques », Paris, 1990 Chroniques cévenoles. Unefamille de filateurs de soie à Valleraugue. 1792-1904, Les Presses du Languedoc, Montpellier, 1996.

INTRODUCTION

Au chevet d'une Église souffrante, des hommes de bonne volonté avancent des diagnostics et prescrivent des remèdes. Des hommes de bien, des croyants intègres, des théologiens parfois. Et parmi eux un Pierre Valdo, un John Wycliffe, un Jan Hus1. On imagine difficilement aujourd'hui comment, de Lyon, d'Oxford ou de Prague, leur apparaissaient les maux de la patiente, quelle idée ils s'en faisaient. D'autant que, d'un siècle à l'autre, les symptômes varient. Et ceux que retiendra la postérité ne sont pas nécessairement les plus graves. Ce sont bien des traits permanents que dénoncent ceux qui réclament des réformes. Le « mal croire» plutôt que le «mal vivre »2. Cette soumission que l'Église impose aux esprits par le biais des sacrements, de la confession, des béatifications et des canonisations, de dogmes immuables. L'interdiction qu'elle fait au fidèle de communier sous les deux espèces: seul le prêtre boit le vin qui serait le sang du Christ. Ou encore sa désinvolture à l'égard de la Parole divine, de ces Écritures que saint Augustin voyait «ruisselantes de miel céleste et resplendissantes de lumière ». Et sa soif de pouvoir, depuis qu'au VIesiècle un évêque, soudain, s'est placé au-dessus des autres et a repris

1. 2.

Pierre Valdo (1140-après 1206), John Wycliffe (1320-1384), Jan Hus (1371-1412, brûlé vif). L. Febvre, Au cœur religieux du XV! siècle, Paris, Sevpen, 1957.

le sceptre des Césars pour régner à la fois sur la hiérarchie ecclésiastique et sur les sujets de ses États. Mais le mal vivre est visé aussi. Les mœurs dissolues de bien des membres du clergé. La richesse de ces parures offertes aux yeux des foules, «la soie et l'or» dira Huldrych Zwingli, le réformateur suisse. Et ces grands domaines que des ordres monastiques exploitent en seigneurs féodaux, cet impôt qu'ils lèvent sur la paysannerie, sans bien souvent laisser aux paroisses les moyens de secourir les déshérités, ni même parfois de rétribuer le vicaire. On réclame quelques libertés pour le fidèle, qui ne se contente plus de n'être qu'un spectateur, un témoin passif; qui a le désir d'apprendre et de comprendre. A commencer par la liberté de lire les Écritures. Pas en latin, bien sûr, mais dans la langue qu'il parle, la seule qu'il comprenne. L'appétit de savoir est manifeste, déjà, au Moyen-Age. Au XIIe siècle, commencent à circuler des textes sacrés en langue vulgaire et l'Église s'étonne et s'effarouche des

caprices de ces laïcs « entraînéspar un désir immodéré de connaîtreles Écritures»3 .
Mais ce sont les innovations de Gutenberg qui donnent au mouvement une ampleur que personne n'aurait imaginée. Surtout la mise au point, dans les années 1450, de caractères métalliques mobiles, une révolution technique qui, avec l'écriture, serait la plus marquante de tous les temps. L'invention était née en Chine quelques siècles plus tôt, mais elle était restée l'affaire d'un petit nombre d'initiés. En Europe, elle va donner à la diffusion du savoir et des idées une dimension nouvelle, en mettant la connaissance à la portée d'un grand nombre. Ceux qui bientôt se passionnent pour la lecture vont découvrir les maîtres de la pensée de
3. Citation de F. Delforges, La Bible en France et dans la francophonie (Paris, Publisud, 1991). 10

l'Antiquité, en même temps que le monde du sacré. En surmultipliant les capacités de diffusion, l'imprimerie émancipe les esprits, elle les pousse à s'interroger, sur la religion spécialement. A une époque éminemment religieuse, une époque où se manifeste un immense «appétit du divin »4. Une époque qui voit aussi s'exacerber les rivalités entre Rome et les monarchies européennes, dans un combat pour le pouvoir. L'imprimerie va introduire l'écrit, la parole, dans un monde où ont régné jusque-là le geste - les mouvements mystérieux, magiques, qu'exécute en silence le célébrant de la messe - et l'image - ces nativités, ces vierges à l'enfant, ces crucifixions, ces descentes de croix, ces repas des disciples entourant le Maître. Elle va aussi, pour toucher un public plus large, introduire les langues vulgaires dans un monde où le latin règne en maître exclusif. L'écrit religieux est désormais à la portée de tous; il va être discuté, contesté. Certains explorent la tradition juive, d'autres entendent corriger la Vulgate, la version officielle de la Bible, apprennent le grec et l'hébreu pour déchiffrer les Écritures dans les textes anciens. En France, Guillaume Fichet obtient en 1470 l'autorisation de fonder à la Sorbonne la première imprimerie. Les ouvrages religieux, ou sur la religion, sont les plus demandés. Une enquête statistique montre que de 1445 à 1520, l'année où Martin Luther est désavoué par l'Église il sera excommunié l'année suivante-, ils représentent 75 % des ouvrages publiés. Dans les 25 % restants, on trouve les œuvres de Cicéron, d'Aristote, d'Esope, de Sénèque. Et de Virgile, maître enjardinage5. Entre 1517 et 1520 il se vendra 300 000 exemplaires des écrits de Luther. Des écrits qui, du vivant du réformateur, seront édités ou réédités 4 000 fois et
4. 5. L. Febvre, op. cit. Jean Delumeau,Naissance et affirmation de la Réforme (Paris, PUF, 1965).
Il

représenteront le tiers des publications en langue allemande. La diffusion dans les autres langues européennes les plus parlées est immédiate. Les ouvrages sont agrémentés d'illustrations instructives, qui caricaturent bien souvent les travers de l'Église romaine. La Vulgate elle-même est, avant 1490, traduite en italien, en allemand, en hollandais, en espagnol, en anglais et en français. Elle le sera bientôt en catalan. Par la suite paraîtront des Bibles traduites directement des textes en grec et en hébreu. D'abord le Nouveau Testament; la traduction en français, postérieure d'un an à la traduction en allemand, est due à Lefèvre d'Etaples (1522). Ensuite la Bible en totalité: en 1535 paraît à Neuchâtel une traduction en français due au picard Olivétan. Des changements s'ensuivent dans les mentalités, les comportements. Le lecteur veut en savoir toujours plus. Il se pose des questions et il en vient à vouloir juger par luimême. TIse demande pourquoi on ne lui a pas expliqué ce que la messe veut dire. Et il se sent encouragé par ces grands érudits qui, à la suite de Pic de la Mirandole, vont répétant que ce qu'il y a au monde de plus admirable, c'est l'homme lui-même. L'Église tente en vain d'endiguer le flot, de décourager un appétit de connaissances qui nourrit, elle le craint, des appels à la désobéissance. Le Concile de Trente met à l'index toutes ces Bibles en langue vulgaire. L'enseignement de l'hébreu et du grec est interdit. A Paris, l'Église est relayée par la Sorbonne, qui pousse le zèle jusqu'à prier le roi François 1er de supprimer radicalement tous les écrits imprimés. L'université déclare la guerre au savoir, ou au moins à la diffusion du savoir. Guillaume Briçonnet, évêque de Meaux, est condamné pour avoir dit qu'il était bon pour le peuple de connaître les Écritures et pour avoir fait distribuer aux pauvres des exemplaires du 12

Nouveau Testament. Les successeurs de M. Fichet n'ont plus qu'à émigrer, à gagner Genève ou Amsterdam. Rien n'arrête le foisonnement d'idées, nourri des thèmes de l'humanisme. Beaucoup se convainquent qu'ils puisent à des sources pures et vraies. Ils ont conscience d'entrer dans un monde nouveau, de se libérer de systèmes de pensée immobiles, confinés, archaïques. La découverte de régions inconnues de la planète, les périples, les odyssées de Colomb, de Magellan, de Cartier stimulent leur curiosité. Ces chargements d'épices et d'esclaves vendus à prix d'or, ces cargaisons de métal précieux expédiées par Pizarre excitent les appétits. C'est vers une île mystérieuse, riche peut-être de trésors, que s'embarque Pantagruel. Un sentiment d'instabilité, d'insécurité parfois, est créé et entretenu par de sanglants affrontements entre princes ambitieux, avides d'agrandir leur domaine ou de s'affirmer aux dépens de Rome. Ou par des soulèvements populaires; l'Allemagne du Sud est ravagée par une révolte des paysans. Les témoins de l'époque relèvent une autre cause d'angoisse: la dépravation des mœurs, dans la société comme dans l'Église. Comme si le monde était en train de se décomposer. Le rire énorme de Gargantua trahit peut-être des frayeurs secrètes. L'Église, puissance religieuse et puissance politique, est aussi une puissance économique et financière. Elle est par excellence le sujet dont on parle, dont on débat. Certains la rejettent pour se réfugier dans un déisme sans cadre et sans dogmes. Rabelais, lui, rejette sans choisir, en renvoyant dosà-dos amis et ennemis du pape, « papimanes» et « papefigues ». D'autres, les plus nombreux~ attendent d'elle qu'elle veuille bien soigner ses maux. D'entre leurs rangs surgissent les réformateurs, dont l'ascendant et l'influence atteignent un sommet au xvr siècle, mais dont l'avantgarde se fait entendre dès la fin du xne siècle. Et les 13

messages lancés par ces précurseurs laisseront eux aussi des traces profondes et durables, comme en témoignent aujourd'hui des Églises italiennes dites vaudoises (du nom de Pierre Valdo) et des Églises tchèques dites hussites (du nom de Jan Hus). Martin Luther6 est un moine mendiant de l'ordre des Augustins. Un fils de paysans à l'esprit volontaire et pénétrant, aux traits contrastés: vigueur et finesse, assurance et inquiétude, constructions logiques et visions d'ensemble, enchaînements rigoureux et envolées poétiques: «le grand lyrique de la religion» dira Lucien Febvre. TIest tourmenté par le souci de son salut. TIn'a de cesse de trouver une réponse à ses douloureuses interrogations. Et quand il aura la certitude qu'il a été entendu, qu'il a été guidé vers les versets des Écritures qui apportent cette réponse et apaisent son angoisse, il trouvera les mots et les arguments propres à justifier sa certitude et il s' arcboutera sur eux sans faiblir. Sans pour autant songer à rompre avec l'Église. TI s'en prend moins à la vie de celle-ci qu'à son organisation et à ses dogmes. Il reprend bien des arguments invoqués par d'autres avant lui. Appuyé sur les Écritures, il refuse au clergé le caractère sacré que lui conférerait l'ordination. Tous les chrétiens, selon lui, appartiennent à « l'ordre spirituel». TIrefuse au pape le privilège de lire et d'interpréter seul les Écritures: «tout homme pieux », affirme-t-il, a ce pouvoir. Mais c'est la question du salut individuel qui focalise son attention et sa recherche. Un sujet qui n'a été que peu abordé depuis Saint Augustin et Saint Bernard, mais qui est au cœur de son interrogation. La réponse, il la trouve dans les lettres de l'apôtre Paul, celui des apôtres qui n'est pas seulement témoin, mais aussi missionnaire, le premier dans l'histoire du message du Christ. Une sorte d'aventurier de
6. 1483-1546. 14

la foi, qui a l'audace de franchir les frontières du monde juif pour porter la bonne parole sur les rives de la Méditerranée, en Syrie et dans ce que sont aujourd'hui la Grèce et la Turquie. Il nourrit l'espoir que les Gentils, une fois gagnés à la cause, sauront convaincre et entraîner les Juifs.

Le texte-clé est emprunté à l'épître aux Romains7 :
« Nous concluons que l'homme se justifie par la foi sans les œuvres de la loi ». Un thème que l'apôtre reprend souvent, sous diverses formes. Aux Éphésiens, il dira dans le même esprit, dans une formule limpide8: «V ous êtes sauvés par grâce. Cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu ». Ainsi ce ne sont pas les œuvres, disons les bonnes œuvres, de l'homme qui lui valent d'être sauvé. C'est la grâce divine, une grâce accordée gratuitement, dans l'amour. La thèse de l'Église est prise à contre-pied. Et avec elle la pratique des «indulgences », qui du vivant du Pape Jules 119,et de son successeur Léon XIO a pris des proportions gigantesques. TI faut reconstruire Saint-Pierre de Rome et les frais sont à la hauteur d'un ouvrage grandiose. Les diocèses rivalisent pour répondre à l'appel lancé de Rome. Et les fidèles répondent en masse, convaincus qu'il y va de leur salut. On apprend que l'Électeur de Saxe, Frédéric le Sage, avait acquis 17 443 reliques de saints, ce qui lui assurait 128 000 années d'indulgence, réduisant d'autant son séjour au Purgatoirell . Luther est révolté par ce qui lui apparaît, ainsi qu'à bien d'autres, comme un commerce des choses saintes. Le fidèle est souvent persuadé, à tort certes, que le paradis s'achète et bien sûr que les riches, là encore, sont les mieux servis. Qu'il ne reste aux pauvres que misère et désespoir.
7. 8. 9. 10. Il. Romains 3 III 27. Ephés - II 8. Pape de 1503 à 1513. Pape de 1513 à 1521. M. Péronnet, Le XVIesiècle, Paris, Hachette, 1992.
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